LES MARTYRS DE LA RUSSIE (continued 2)
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Chef civil de l’insurrection, Ryleïeff se montra plus ferme que les deux chefs militaires. Il vint sur la place, les chercha inutilement. Le petit nombre des troupes insurgées donnait peu d’espoir. Quelques-uns lui conseillèrent d’improviser une armée, d’adjoindre à l’insurrection une masse de petit peuple qui se trouvait là. Il suffisait de lui livrer les boutiques d’eau-de-vie. Il les eut à peine forcées, qu’elle eut bientôt procédé au pillage général, au massacre de la police qui le bat horriblement et qu’il hait à la mort. Ce désordre aurait produit une immense diversion, Nicolas étant obligé d’employer une partie de ses troupes à massacrer ces massacreurs. Mais Ryleïeff refusa d’employer ce moyen affreux. Dès lors il était facile de prévoir l’événement. L’insurrection, resserrée contre le palais du Sénat, au bout d’une place immense, devait être infailliblement balayée par la mitraille, sabrée par la cavalerie. Ryleïeff quitta la place; il ne chercha pas d’asile, il retourna à sa maison et y attendit la mort.
L’empereur, pâle et défait, dit un témoin oculaire, ne montra pas moins beaucoup de courage. A la tête des gardes à cheval, il avança dans la plaine, et rencontra des détachements qui rejoignaient les insurgés. «Bonjour, mes enfants!» dit-il selon l’usage des tzars. «Hourra! Constantin!» fut toute leur réponse. On s’accorde à dire qu’il parut très ferme et ne se déconcerta point. Que dit-il? C’est ce qu’on ne sait pas d’une manière positive. Deux versions sont données, l’une par M. Schnitzler, qui était présent, l’autre par M. de Custine, à qui l’empereur même a conté la chose. La plus vraisemblable des deux, c’est qu’il aurait dit d’une voix retentissante: «Conversion à droite!... Marche!» Le soldat, automatiquement, aurait obéi.
Le jour, très court en décembre, s’écoula ainsi, sans que les insurgés vissent venir leurs deux colonels. Leur nombre diminua. Le régiment de Moscou se convertit et les quitta. Ceux qui restaient étaient très fermes. Sans s’inquiéter de l’artillerie qu’on avait amenée à l’empereur, et qui allait les foudroyer, ils repoussèrent toute parole de conciliation, criant: «Vive Constantin! vive la Constitution!» Ce dernier mot, loin d’encourager les leurs, comme ils le croyaient, jetait plutôt le soldat dans l’incertitude: «Qu’est-ce que cette Constitoutzia? disait-il. Est-ce la femme de l’empereur?»
Le gouverneur de Pétersbourg, le brave Miloradovitch, qui avait détaché quelques insurgés avec de belles paroles, pour les enfermer dans la citadelle, osa approcher, comptant sur le vieil attachement des soldats. «Traître, dirent les conjurés, tu n’es pas ici aux coulisses du théâtre. (Il courait fort les actrices.) Qu’as-tu fait de nos camarades?» Obolenski porta un coup de baïonnette au poitrail de son cheval, et Kakhofski l’abattit d’un coup de pistolet. Ce dernier, fort exalté, et qui s’était fait fort de tuer l’empereur, se croyait très affermi; mais, ayant encore tiré et tué le colonel Sturler, son cœur réclama. «Encore un sur ma conscience!» s’écria-t-il, et il jeta loin de lui son pistolet.
L’impression des marins fut la même, lorsqu’un des leurs ajustait le grand-duc Michel. Soit respect, soit débonnaireté, ils lui rabattirent le bras, firent manquer le coup.
Cependant, en grande pompe, la croix à la main, s’avançaient les métropolitains de Pétersbourg et de Kiew envoyés par l’empereur. On put voir combien le Russe, avec toute sa dévotion extérieure, est peu impressionné par les objets de son culte dans les grandes circonstances; combien il fait peu de cas de ses prêtres, il est vrai, peu édifiants. Ceux-ci furent reçus des soldats avec des huées, et leur voix fut couverte d’un roulement de tambour.
C’est ce que l’on attendait. Ayant mis Dieu de son côté, l’empereur, retiré au palais, fit commencer le combat. Ses troupes avaient vaincu d’avance. Il leur suffisait de laisser agir l’artillerie. Le grand-duc Michel, craignant que les artilleurs ne se fissent scrupule de tirer sur leurs pauvres compatriotes, commença le feu lui-même et tira le premier coup. Tirée de près, la mitraille fit un affreux abatis de corps, de membres déchirés. On tira environ dix fois, et alors ceux qui restaient se dispersèrent, poursuivis par les cavaliers, dont un détachement vint les couper par derrière. On ne sait ce qui périt; des trous faits dans la glace épaisse dont la Néva est couverte reçurent à l’instant les cadavres.
Les conjurés du Midi n’eurent pas meilleur sort. L’un des Bestouchef et les frères Mouravieff, intrépides et enthousiastes, ne s’étonnèrent pas de l’inertie où restaient la plupart de leurs associés. Ils s’adressèrent aux soldats, leur firent lire dans une église, par le prêtre même, un catéchisme républicain que Bestouchef avait fait de textes tirés de la Bible. On y disait que les hommes sont égaux et que l’esclavage est un crime contre Dieu. Ces maximes agirent peu sur eux; on ne les entraîna que par le nom de Constantin. Les partisans de Nicolas, plus nombreux, ayant de plus l’artillerie impériale, les battirent; mais leurs vaillants chefs se tuèrent ou se firent tuer: Bestouchef et Mouravieff ne furent pris que blessés grièvement.
Pestel, arrêté à Moscou, ne montra nulle émotion. Averti par un ami, il ne lui avait dit qu’un mot: «Sauvez-seulement mon Code russe.» Ce livre, enfoui dans la terre, y fut pris, livré à la commission, qui essaye dans son enquête de le rendre ridicule. On assure pourtant que les auteurs du Code de Nicolas ont été obligés d’adopter plusieurs des vues de Pestel. Ce qui est sûr, c’est que, dans la partie politique, son livre contenait des idées sages et humaines. Un relâchement raisonnable du cercle horrible de fer où étouffe la Russie, un gouvernement naturel et doux, analogue à la confédération américaine; la réparation de la grande injustice, si fatale à l’empire russe, le rétablissement intégral de la Pologne; de grandes libertés accordées aux juifs, dont ou eût soulagé la Pologne en leur donnant les moyens de faire un État en Orient.
Voilà donc Pestel, Ryleïeff, l’aimable et vaillant Alexandre Bestouchef, ces Mouravieff intrépides, le génie, la vertu, le courage, le vrai cœur de la Russie, dans les cachots de Pétersbourg. Il n’y manquait que Pouchkine, le grand poète national. Il était un des conjurés. Éloigné de la capitale, il venait combattre, mourir avec eux. Sur la route, il rencontre un lièvre, son cocher arrête; cette rencontre, pour tout Russe, est un mauvais signe. Pouchkine le fait continuer. Il rencontre une vieille femme; nouvelle halte: le cocher ne voulait plus avancer.
Enfin, rencontrant un prêtre (ce qui est pour eux le plus mauvais signe), le cocher quitte son siège, se jette à genoux, communique à son maître sa terreur superstitieuse. Le poète retourna, fut sauvé, réservé à de plus grands malheurs, à une fin tragique.
Le manifeste menaçant et terrible que l’empereur publia le lendemain avait été écrit, dit-on, par l’homme de la vieille impératrice, l’historien des Iwans, le patriarche de l’école de la Terreur, le vieux Karamzine.
Son élève et continuateur Bloudof fut secrétaire de l’enquête. Elle fut faite par une commission où l’empereur siégea lui-même dans la personne de son alter ego, son frère, le grand-duc Michel. Celui-ci, dur et farouche soldat, se peint d’un seul trait; un des conjurés confessant hardiment sa foi politique: «On devrait, dit le grand-duc, lui fermer la bouche à coups de baïonnette.»
Les résultats obtenus par cette procédure secrète pendant cinq mois d’interrogatoires, où tous les moyens d’intimidation et de corruption furent sans nul doute employés, ont été imprimés par le gouvernement, distribués par toute l’Europe. Il va sans dire que les conjurés sont là tous des lâches et des imbéciles. Le juge accusateur leur prodigue à chaque instant des épithètes outrageantes. Sûr de n’être pas démenti, il attribue à la plupart d’entre eux les plus tristes palinodies. Sans doute plusieurs, surtout des conjurés militaires, Russes de la vieille roche, habitués dès l’enfance à diviniser l’empereur, revinrent sincèrement à ce culte, et virent dans l’événement du 14 décembre le jugement de Dieu; mais pour le grand nombre des autres, n’a-t-on pas droit de supposer que des juges si partiaux n’ont voulu que les flétrir? Ce qui le fait croire, c’est que cette enquête si laborieusement travaillée contient des faits avoués faux par tous les partis, de fausses dates par exemple. Elle suppose qu’au principe des associations, en 1817, lorsque Alexandre était tellement aimé encore, consulté des conjurés mêmes, qui lui soumettaient leur plan, ils pensaient à tuer l’empereur et la famille impériale!
Quand on songe que pendant tant d’années, parmi tant de personnes, il n’y eut pas un seul traître, quand on, songe à l’intrépidité connue des chefs, à leur mort simple et sublime, comment croire qu’ils aient à plaisir dénoncé, livré leurs amis?
L’histoire gardera sa page la plus noire pour y écrire le nom des juges qui, non contents d’immoler ces grandes victimes, ont essayé, dans un pamphlet décoré du nom d’enquête, de les déshonorer et d’assassiner leur mémoire! Que dis-je? de les atteindre en un point qui touche souvent les grands cœurs plus que la gloire même, en ce qui fut la vie de la vie pour ces hommes héroïques et bons, je veux dire dans l’amitié!
Qu’on lise l’éloge enthousiaste que Ryleïeff, dans son poème, fait de celui qu’il promettait à la patrie comme un héros, de son jeune ami, Alexandre Bestouchef, on sentira la profondeur de tendresse qui fut dans cette grande âme.
Eh! qu’aurait gagné Ryleïeff à dénoncer ses amis, lui qui, dès le commencement, réclama la mort pour lui seul, déclarant que le 14 décembre était son œuvre et qu’il en était l’auteur.
Les sentiments forts et calmes qu’eut Ryleïeff au jugement sont exprimés déjà dans son poème. Par une sorte de seconde vue, le héros avait vu son sort, et d’avance il avait chanté le chant du trépas. «Ce qui parut à nos rêves un décret du ciel n’était pas encore décrété. Patience! Que le colosse accumule encore ses forces, qu’il défaille à vouloir étreindre la moitié de l’univers. Laissons-le, gonflé d’orgueil, parader aux rayons du soleil... Patience! La colère du ciel ne l’en mettra pas moins en poudre... Dieu, c’est la rémunération elle-même! Il ne permet pas que le péché, une fois semé, ne produise sa moisson.»
Cependant l’enquête, poursuivie dans les cinq mois, révélait aux yeux effrayés le nombre infini des coupables. L’empereur n’avait pas eu la moindre idée de son danger. Il crut, au 14 décembre, qu’il s’agissait de quelques hommes dévoués à Constantin, et voilà qu’on lui révélait l’immensité d’une mine terrible qui avait pénétré partout sous la terre. Nulle famille importante qui n’eût un de ses membres dans la conspiration. A vrai dire, c’était la Russie elle-même, du moins la Russie pensante, qui abjurait le tzarisme, et voulait se transformer. Ce trône où Nicolas montait, quelle était maintenant sa base? Ne portait-il pas en l’air? Uniquement sur le vague respect des serfs, sur leur espoir de trouver tôt ou tard une protection dans ce dieu inconnu, lointain, qui ne protège jamais. Sous Paul, qui avait pourtant un vif instinct de justice, les serfs qui vinrent se plaindre à lui s’en trouvèrent fort mal; il trouva la chose si dangereuse, qu’il fit avertir leurs maîtres, et renvoya aux châtiments ces infortunés. Pendant les cinq mois que dura l’enquête, on dit par toute la Russie que l’empereur Nicolas allait prononcer l’émancipation des serfs. Ils le crurent si bien qu’ils ne payaient plus. Raffermi, il rétablit l’ordre ancien et fit payer à main armée.
Que devinrent les régiments qui avaient pris part à l’insurrection? Leur sort est resté un problème. Tel bataillon fut envoyé au Caucase, tel en Sibérie. Beaucoup croient en Russie que la majeure partie des régiments de Finlande a été enfouie dans les cachots de Kronstadt, humides et sans jour, sous la mer. Ce que doit être une telle habitation, dans l’horreur du climat russe, on doit le comprendre. Ces infortunés, s’il en reste, entendent depuis trente années la Baltique rouler sur leurs têtes, enviant la vague libre et la liberté des naufrages. La pensée, la douleur peut-être, espérons-le, doivent s’éteindre dans une telle situation.
Dans les familles connues, on punit très peu de personnes, cent vingt hommes en tout. On voulut dissimuler l’étendue immense du mal. On trembla que ces bandes innombrables de coupables ne se crussent connues pour telles et ne fussent précipitées dans l’action par le désespoir. L’empereur en fit venir un grand nombre auprès de lui, les écoutant volontiers, voulant les croire innocents, les renvoyant comme tels. Vains efforts, il n’y avait plus de sûreté ni de confiance! La terreur, lancée du trône, était retournée au trône. Elle y reste, et l’empereur, né sévère, est devenu, sous cette impression de défiance universelle, de plus en plus dur et implacable. L’impossibilité de savoir ses vrais ennemis a aigri, ulcéré, ensauvagé son cœur. La Russie étant sa base, il a dû détourner, autant qu’il le pouvait, des Russes cette fureur de punir qui est devenue sa nature. Tout est coupable: c’est la Pologne, ce sont les juifs, ce sont les Grecs catholiques, c’est la Révolution, l’Europe... Ainsi, du 14 décembre jusqu’à nous, va continuant, toujours plus violent, plus terrible, ce 93 russe, qui dure depuis trente années.
Ce qui lui fit le plus d’impression, ce fut son entrevue avec Nicolas Bestouchef. Nous tirons ce sujet d’un livre très russe, très partial pour l’empereur. Il fut saisi de l’intrépidité de ce conjuré, de sa franchise, de la netteté avec laquelle il exposa tous les abus de l’empire. Il le regarda fixement et lui dit: Si j’étais sûr d’avoir en vous désormais un serviteur fidèle, je pourrais vous pardonner.—Eh! sire, répondit Bestouchef, voilà justement de quoi nous nous plaignons, que l’empereur puisse tout. Laissez la justice suivre son cours, et que le sort de vos sujets ne dépende plus que des lois!»
Cinq des condamnés du 14 décembre furent condamnés à être écartelés: Pestel, Ryleïeff, Mouravieff-Apostol, Michel Bestouchef et Kakhofski.
L’empereur les gracia, en ayant soin, toutefois, que la peine inférieure, substituée à l’écartèlement, fût plus infamante. Ils durent être pendus, supplice inouï en Russie.
Tous les cinq se montrèrent fermes.
Plusieurs ne voulurent point de prêtres, se croyant suffisamment épurés par le martyre qu’ils enduraient pour la patrie.
Pestel déclara que, plus que jamais, il était fixe dans la foi consignée dans son Droit russe.
Le 25 juillet 1825, à deux heures du matin, on éleva, sur le rempart de la forteresse, l’instrument du supplice, une haute et large potence, où cinq corps tinssent de front. Sous ce climat, on le sait, il n’y a pas de nuit réelle en juillet; le crépuscule joint l’aurore. On distinguait tout. Les troupes arrivaient, peu de spectateurs; on avait laissé ignorer le moment de l’exécution. Toute la Russie dormait pendant qu’on mourait pour elle.
A trois heures on amena les condamnés à qui on laissait la vie; on les dégrada, on brûla devant eux leur uniforme. En capote de forçats, ils partirent pour la Sibérie.
Enfin parurent les cinq condamnés à mort avec de grands capuchons qui ne laissaient pas voir leurs traits et cachaient leurs yeux.
Quand ils eurent monté les escabeaux et qu’on leur eut passé la corde au cou, la plate-forme où ils étaient s’enfonça sous leurs pieds. Deux furent étranglés. Pour les trois autres, la corde glissant sur les capuchons, les malheureux tombèrent pêle-mêle, avec la trappe et les escabeaux, dans le trou béant sous la potence. Le pendu manqué doit avoir sa grâce, selon mainte loi du Moyen-âge. Mais qui eût osé surseoir à l’exécution? L’empereur, absent de Pétersbourg, était aux jardins de Tzarsko-Zélo. On les releva meurtris, on rétablit le gibet. Ryleïeff, en remontant d’un pas ferme, prononça avec douceur un reproche à la destinée: «Il était dit que rien ne me réussirait, pas même la mort.» Un moment, il n’existait plus.
Ce grand homme avait, dit-on, lui-même souhaité mourir, sentant qu’à sa noble action se mêlait une ombre. Quelle? il l’exprima lui-même: «J’ai agi sans l’aveu du peuple russe.»
Faute du temps, et non de l’homme. Ce peuple, en pleine nuit barbare, pauvre mineur, simple enfant, ne pouvait ni s’expliquer ses propres instincts, ni voir sa pensée, ni la formuler. Nul moyen de le consulter.
Est-ce à dire que cette nuit devait être perpétuelle? qu’on devait éterniser cette incapacité en la respectant? qu’ayant un peuple encore muet, on ne devait rien faire pour lui délier la langue, lui faire dire le premier mot.
Le scrupule de Ryleïeff est naturel, on le sent. Se trouvant seul l’intelligence, la pensée et le cerveau de ce corps énorme de cinquante millions d’hommes qui ne pensaient pas encore, il fut lui-même frappé de sa responsabilité, et demanda un moment à Dieu si véritablement, lui, simple homme, pauvre individu, il était la pensée du peuple.
Scrupule respectable à jamais, qui ne tombe guère dans la tête des faiseurs de révolutions, et qui doit nous faire honorer la candeur de l’âme russe. Mais, en réalité, c’est trop.
Non, grand homme, n’en doutez pas. Vous avez été, ce jour-là, la conscience de la Russie, sa conscience prophétique. Ce qu’elle pensera, à mesure qu’elle se met à penser, fut dans le génie de Pestel et dans le cœur de Ryleïeff. L’âme de la Russie, non telle qu’elle est dans ce point d’abjection misérable, mais tout entière en tous ses âges, surtout les âges à venir, elle était en vous; vous eûtes droit d’agir et de parler pour elle; pourquoi? Vous étiez elle-même.
Mais quel service votre mort lui a rendu, à cette âme! Elle était jusque-là flottante en tout un peuple et ne pouvait rien. Arrêtée, concentrée en vous, vous la lui rendez puissante, efficace, sous la seule forme où son enfance lui permette de la saisir,—sous forme d’hommes et de martyrs,—incarnée dans votre vie, glorifiée dans votre mort. En sorte qu’au lieu des ombres douteuses qu’elle eut dans les saints du passé, elle a en vous son saint des saints. Elle n’eût pas compris vos discours, mais elle comprend bien vos reliques. Vous lui avez donné de quoi mettre à jamais sur son autel.
VIII DE L’EXTERMINATION DE LA POLOGNE
Au moment où l’empereur, remis des impressions du 14 décembre, rattachait les serfs à la glèbe et brisait leurs espérances, ils lui donnèrent une preuve de leur courageux dévouement au bien, confirmant ce que les conjurés lui avaient dit des abus de l’empire, et les révélant, à leur grand péril. Dans une revue que faisait l’empereur, quatre paysans se présentent et demandent à lui parler. On les repousse; on leur dit d’expliquer ce qu’ils ont à dire; ils ne veulent parler qu’à lui. Admis, ils se jettent à genoux, et l’un dit: «Père, on te vole... Tu n’as qu’à aller à Kronstadt, tu verras, en plein bazar, qu’on vend dans les boutiques les agrès de tes vaisseaux, les effets de ta marine.» L’empereur envoie trois cents hommes; on cerne le bazar, on trouve les vols. Une enquête sévère commence. Peu après, chantiers, bazar, tout périt dans un incendie, et l’enquête en même temps.
L’empereur put apprécier les hommes du 14 décembre quand ces naïves voix du peuple appuyaient ainsi leurs révélations. Ils lui avaient rendu un véritable service dans leurs derniers entretiens, celui de lui montrer la Russie comme elle est, comme une grande plaie saignante. Ils lui avaient enseigné, à ce jeune militaire, né dur, ironique, le respect du peuple russe, un peuple où se trouvaient des hommes si fanatiques de loi et de justice, qu’en présence même de la mort ils ne voulaient pas de grâce arbitraire, et disaient: «Laissez faire aux lois.»
Pestel voulait un dictateur qui réorganisât, épurât l’administration. Et l’idée du peuple russe ne s’éloignait pas de cela. Il désirait un juste juge, terrible aux méchants. Et il eût fallu que ce juge se multipliât dans tout l’empire. Ce n’était pas de lois seulement, c’était d’hommes qu’avait besoin la Russie. Il eût fallu, entre le père et les enfants, choisir des juges honnêtes, les rétribuer convenablement, pour qu’ils n’eussent pas à se vendre, faire des exemples sérieux aux premières prévarications, frapper peu, mais frapper fort, rétablir la probité dans les tribunaux et l’administration, élever le niveau moral de la nation, l’aider à se dégager d’une corruption envieillie, la rendre peu à peu digne de s’administrer. Le premier point de cela, c’était qu’il y eût au sommet, non un homme de génie, mais un grand courage, un grand cœur, qui, par son exemple même, relevât le caractère russe, l’affermît, l’initiât au bien,—un héroïque éducateur de la conscience nationale.
L’empereur ne fut point cela. Mal entouré et plein de défiances légitimes, il essayait d’abord de tout faire lui-même, et il succombait à la peine. C’était moins des actes que des hommes qu’il eût fallu faire choisir et créer des agents.
Comme la plupart des hommes de cette époque, comme plusieurs des conjurés même, il croyait fortement à l’efficacité des lois. L’un d’eux, M. Tourgueneff, dans son estimable livre, semble croire que la Russie serait sauvée si elle adoptait telle loi anglaise ou française. L’empereur croyait de même que l’ordre serait dans l’empire lorsqu’on aurait compilé le digeste des lois russes. Il confia ce travail immense au légiste Speranski. En cela, il a servi l’érudition plus que la législation. Dans ce chaos infini d’ukases contradictoires, le juge choisit ce qu’il veut, et l’arbitraire est le même.
Une organisation sévère du pouvoir judiciaire devait passer avant tout. Ce que demandait le peuple, c’était partout le juste juge. Il fallait lui donner une haute et sévère éducation de justice.
Hélas! la fatalité, la passion, l’ont poussé, ce peuple, dans la voie contraire, une éducation d’injustice,—lui faisant embrasser contre un peuple frère le plus dépravant des métiers, celui de bourreau.
L’empereur cherchait la voie droite, mais il avait en lui une cause intime de déviation. Il aimait la justice, mais l’aimait d’un cœur cruel; il l’aimait dans un orgueil personnel, comme chose à lui, comme justice du tzar, non comme justice de Dieu.
Une pierre s’est trouvée sur sa route,—il a déraillé pour toujours.—Où va-t-il? On ne le sait.
Cette pierre est la Pologne.
Pierre fatale, indestructible, qu’on broie et rebroie en vain. Elle reste toujours la même.
L’enquête du 14 décembre avait dévoilé une chose qui devait étonner, toucher l’empereur, désarmer son cœur à jamais, c’était la magnanimité que les Polonais déployèrent dans leurs rapports secrets avec les conjurés russes.—Ceux-ci se montrèrent Romains, et les Polonais chevaliers. Pestel croyait, comme Brutus, qu’il faut tuer le tyran pour tuer la tyrannie. Les Polonais réclamèrent. Ils se montrèrent plus cléments pour leur ennemi que les Russes pour leur maître. Cet injuste usurpateur, ce souverain parjure, qui se jouait de la constitution qu’il avait donnée lui-même, ils insistèrent pour le sauver. Le bon et généreux colonel Krzyzanowski, cœur honnête, humain et tendre, dit au républicain russe qu’il n’avait pas ouï dire que jamais les Polonais eussent tué leurs rois.
C’est ce même colonel que Mme Félinska vit mourant en Sibérie.
Pour apprécier la magnanimité des Polonais, il faut savoir que non seulement leurs lois étaient violées, leurs assemblées illusoires; qu’on venait de leur ôter la publicité des débats, etc., etc.; mais que l’empereur les livrait personnellement au caprice, à la férocité de Constantin. Il faut savoir que celui-ci, cruel et malicieux, tigre-singe, mettait son bonheur dans les vexations les plus fantasques et dans les supplices. Chose épouvantable à dire, il avait aux cachots des Carmes, pour jouet, un prisonnier, l’infortuné Lukasinski, sur lequel il épuisa tout ce que l’imagination humaine a conçu jamais de souffrances. La faim, les chaînes, les tortures, l’horrible emploi de la soif pendant des semaines (point d’eau, et des harengs secs pour tout aliment), la bastonnade redonnée chaque fois qu’il était guéri... Et tout cela avec mesure. Constantin craignait surtout qu’il n’échappât par la mort.
L’homme de fer et d’airain qui suffit à tant de supplices était un brave officier de l’ancienne armée. Il avait recueilli les dernières paroles, le souffle de Dombrowski. Ce chef et créateur des fameuses légions polonaises, mourant en 1818, témoigna quelque regret de ce que ses héroïques compagnons avaient donné tant de sang à des causes étrangères, si peu à la Pologne même. De cette grave parole sortit toute une génération nouvelle, un nouveau monde de héros, d’intrépides conspirateurs. Le premier fut Lukasinski.
Le tyran sentait en cet homme quelque chose de terrible, l’âme de la Pologne elle-même; en lui, il tâchait de saisir cette grande âme invisible de la nation. Ne pouvant vaincre son silence, on voulut du moins le déshonorer; on supposa qu’il avait dénoncé ses complices. S’il en eût été ainsi, il n’eût pas trouvé une barbarie croissante dans son furieux geôlier. Constantin, en 1830, quand les Polonais eurent la générosité insensée de le laisser échapper, n’emporta nul autre trésor que son prisonnier; ni or, ni argent, ne valait pour sa férocité autant que son jouet vivant; lié à l’affût d’un canon qu’on tirait au grand galop, un homme, une ombre, suivait à la course le pauvre Lukasinski...
Retournons à l’affaire de décembre 1825. Les accusés polonais, le bon colonel et autres, devaient être jugés en Pologne par la haute cour ou le sénat. Ce corps, plein de partisans dévoués à la Russie, semblait devoir condamner à l’aveugle. L’empereur n’en faisait aucun doute. Mais la force de l’opinion était telle en ce moment, qu’elle emporta le sénat. Il déclara les accusés coupables de non-révélation pour le complot russe, mais innocents pour la Pologne; il ne les condamna qu’à des peines légères. Le président écrivit hardiment au tzar: «Ils ne se sont associés que pour le maintien de leur nationalité; ils partent du traité de Vienne, qui l’a reconnue. La haute cour n’a rien vu là de criminel ni de punissable.» Acte intrépide! Qu’on songe que ce n’est pas ici la grande Pologne ancienne de vingt millions d’hommes qui parle; c’est l’imperceptible Pologne telle qu’Alexandre l’a faite, réduite, pour ainsi dire, à la banlieue de Varsovie.
L’ours blanc grinça des dents.—Et quand je dis l’ours, je dis la Russie. Cette absolution indigna, révolta la plupart des Russes. Ils trouvèrent la Pologne ingrate; mieux traitée que la Russie, ayant un semblant de constitution, ne devait-elle pas se tenir heureuse? Ils lui reprochaient, en l’exagérant, sa prospérité matérielle, fruit naturel de la paix, et qu’ils croyaient l’œuvre du tzar; les embellissements de Varsovie (faits avec l’argent polonais), la création, surtout, de ces banques territoriales, qui donnent aux Polonais une si agréable facilité de se ruiner.
Et quand l’empereur vit cette irritation de la Russie, et qu’il avait son peuple avec lui, sa fureur ne se contint plus. Il ne se souvint plus des lois, ni de son rôle de législateur, de Justinien russe. Il se montra franchement, selon sa nature, un Tartare. Il ne permit pas même que l’arrêt fût public. Constantin voulait simplement une commission militaire pour fusiller les condamnés. On les enleva en Sibérie, avec un outrageant mépris du tribunal polonais et de la Pologne.
Cependant on commençait à dire à l’empereur que ce petit pays n’avait droit à rien de plus que toute autre province russe. C’était une anomalie qu’il fallait ramener à la règle, faire rentrer dans la centralisation générale de l’empire. Les souverains, admirateurs de Napoléon (surtout de ses fautes), n’estiment rien plus en lui que cet effort de centralisation qui lui fit administrer par les mêmes lois des peuples de dix langues et de mœurs contraires, la préfecture de Hambourg et celle de Rome. L’esprit légiste et bureaucrate qui régnait à Pétersbourg poussait l’empereur à ces deux choses, la centralisation injuste, la codification grossière. Il se jeta dans une œuvre insensée, immense, où il mourra à la peine: l’assimilation complète de la Pologne à la Russie, l’absorption, l’anéantissement de la nationalité polonaise.
Les errements à suivre étaient tout tracés. Catherine, qui était athée, avait pris pour point de départ contre la Pologne la question religieuse. C’est le meilleur moyen d’attaque, la plus forte prise. D’abord, on s’appuie sur la dévotion ignorante et le fanatisme russe; puis on touche à la Pologne sur un point où elle n’a pas les sympathies de l’Europe. Celle-ci se hâte de croire, en ce cas, qu’il s’agit d’une affaire de prêtres, et elle se confirme dans son indifférence et dans son repos.
Ce qui a nui le plus à la Pologne, ce sont ses défenseurs papistes, qui la montraient justement liée à ce qui meurt et doit mourir. L’Italie vaincra et vivra, parce qu’elle a quitté le prêtre, et qu’elle marche avec l’Europe. L’Irlande va s’enfonçant, parce qu’elle reste avec le prêtre, c’est-à-dire hors de l’Europe; elle a mis sa vie en ce qui est mort. La Pologne n’est pas morte; vivante, elle est dans le sépulcre, et elle n’en sortira pas tant qu’elle ne comprendra pas sa contradiction intérieure, qui neutralise sa force et l’isole du monde vivant. Peuple d’esprit héroïque et d’un libre esprit, elle se croit catholique; elle l’est, non de nature, mais de volonté, contre la Russie. Le catholicisme est justement la négation de l’individualité héroïque, qui est le fonds des Polonais.
Le pape et La Quotidienne leur ont dit plus de dix fois et avec raison: «Si vous êtes catholiques, obéissez, soumettez-vous, portez le joug de la Russie.»
M. de Montalembert, dans sa défense juvénile et chaleureuse de la Pologne (1833), a dit un mot bien étourdi, que l’empereur Nicolas eût payé fort cher. Il rapproche la gloire polonaise de celle de la Vendée. Assimilation inexacte autant qu’imprudente. La Vendée, c’est la guerre civile. La Vendée, c’est le Français frappant la France par derrière, pendant que toute l’Europe vient l’attaquer par devant. Rien de semblable dans la lutte légitime, loyale, héroïque, de l’infortunée Pologne contre l’étranger, contre la Russie.
Celle-ci, sous Alexandre, le père de la Sainte-Alliance, ous l’influence de Mme de Krudener, de M. de Maistre, avait vu dans le haut clergé polonais l’un des meilleurs instruments de l’obscurantisme. Les évêchés furent multipliés bien au delà de ce que comportait une si faible population, et rétribués énormément. Chaque évêque touchait par an soixante mille florins polonais, un cent huit mille, et le primat cent vingt mille. Quant au clergé inférieur, on le flattait en fermant les yeux sur sa prétention de ne point reconnaître les tribunaux ordinaires.
Autant l’esprit d’indépendance politique et de nationalité était réprimé durement, autant on ménageait l’indépendance ecclésiastique. On laissait le clergé régler ses affaires lui-même, de concert avec Rome. Bien plus, on lui avait livré le ministère des cultes et de l’instruction publique, où siégeait l’archevêque primat, avec deux évêques. La maison même de Constantin était un centre de bigotisme. Sa femme était le soutien de la congrégation de l’Agneau de Dieu. L’abrutissement de la Pologne semblait l’œuvre commune où s’entendaient parfaitement la tyrannie militaire et l’obscurantisme religieux.
Dans la grande affaire du jugement de la haute cour, la Russie comptait sur la voix des huit évêques qui y siégeaient. Ils auraient pu alléguer leur caractère pour se dispenser de juger. Ils jugèrent, et, suivant le torrent de l’opinion publique, déclarèrent comme les autres juges que les accusés n’étaient pas coupables en ce qui touchait la Pologne.
L’empereur prit cette absolution pour un outrage personnel. Il commença la guerre contre l’Église polonaise.
Le premier acte, sage, du reste, fut une organisation générale de l’instruction publique combinée pour ôter au clergé catholique toute influence sur l’éducation. Le second acte, plus directement agressif, fut la création d’un collège ou tribunal ecclésiastique, pour régler les affaires des Grecs-Uniates (c’est-à-dire, unis à Rome), collège analogue à celui qui gouverne, sous l’empereur, l’Église grecque de Russie. C’était un peuple de trois millions d’âmes, jusque-là soumis au pape, que le tzar réunissait au pontificat moscovite.
Il voulait aller plus avant, empêcher le clergé polonais de correspondre avec le pape autrement que par l’intermédiaire du gouvernement. C’est ce qui jeta ce clergé dans la révolution de 1830.
Chose bizarre! notre révolution de Juillet, faite surtout contre les prêtres et le bigotisme du roi, se trouva, dans ses imitatrices, la Belgique et la Pologne, une révolution de prêtres!
C’est ce qui contribua plus qu’aucune chose à perdre celle de Pologne, premièrement, en lui donnant un général ridicule, un homme du Sacré-Cœur ou de l’Agneau de Dieu, homme suspect, inepte ou perfide, qui ne ménageait que la Russie et ne faisait la guerre qu’aux Polonais patriotes.
La révolution polonaise, dans cette triste direction, s’excusant d’être une révolution, devenant une croisade, se tournait tout naturellement du côté de Rome. Elle attendait du pape un secours moral; elle supposait qu’une bulle armerait le peuple, entraînerait les masses agricoles, soulèverait la terre elle-même. Il faut lire la réponse pitoyable de Rome, et comme elle se retire honteusement derrière les puissances du premier ordre, qui fixeront le sort de la Pologne, à la satisfaction commune des parties!
Satisfaction! Il n’y eut jamais de mot plus cruellement dérisoire! C’était le moment où l’empereur, la voyant abandonnée de Rome et de la France, prenait la résolution—de l’opprimer? non—de la supprimer, de la faire disparaître de la face de la terre.
Voici le plus grand des crimes qu’on ait tentés sur la terre. Qu’on se garde de chercher aucun terme de comparaison.
On a entrepris non seulement de tuer la Pologne, ses lois, sa religion, sa langue, sa littérature, sa civilisation nationale,—mais de tuer les Polonais, de les anéantir comme race, de briser le nerf de la population, en sorte que, si elle subsiste comme troupeau de créatures humaines, elle ait disparu comme population polonaise, comme vitalité et comme énergie.
Moi-même, jusqu’ici, je n’avais pas voulu le croire. Je m’étais toujours obstiné à prendre ce mot: tuer la Pologne, pour une pure hyperbole, une exagération de rhétorique. Cependant, il faut se rendre. J’ai sous les yeux la série (incomplète encore) des ukases impériaux, qui, d’année en année, suivent imperturbablement le plan d’une destruction systématique.
Comment se fait-il que les Polonais n’aient pas entrepris ce simple travail, de réunir, d’imprimer le texte trop significatif de ces effroyables lois, d’élever à leur ennemi ce grand monument funèbre qui l’aurait mieux caractérisé que toute déclamation? Un conquérant tartare se plut à élever à sa gloire une pyramide de cent mille têtes de morts dans la plaine de Bagdad. Combien plus magnifique le monument que nous proposons, construit de milliers de lois meurtrières! Quel superbe trophée de la Mort!
Ne comparez rien à ceci.
L’ancienne Rome crut avoir détruit le nom juif. Et elle ne fit que le disperser par toute la terre. L’expulsion des juifs d’Espagne n’a pas amené leur destruction.
La Convention, dans un moment de péril et de fureur, poussée par toute l’Europe, attaquée par derrière par l’insurrection vendéenne, jura l’extermination de la Vendée. La Vendée a subsisté, et c’est un des pays les mieux peuplés de la France.
L’entreprise de Louis XIV pour convertir ou détruire les protestants présente plus d’analogie avec la destruction polonaise. Nous y trouvons, comme en Russie, un code immense de lois combinées pour la proscription. Pourtant la différence est grande. Il n’y a pas là les razzias tartares qu’on a faites sur la Pologne, les transplantations meurtrières de races et de familles. Aussi non seulement les protestants émigrés ont subsisté en Europe, mais ils ont duré et fleuri en France, dans tous les métiers d’argent: ils en prêtent aujourd’hui aux fils de leurs persécuteurs.
Non, rien ne ressemble à ceci, rien. Ni les lois, ni l’épée, n’auraient pu accomplir l’opération gigantesque d’une destruction si terrible. Deux exemples seulement pouvaient mettre sur la voie des moyens plus efficaces pour arriver à ce but.
En Irlande, on a vu un peuple qui par l’excès des misères, sans perdre sensiblement sa population, dégénérait, se fondait, s’effaçait entièrement. Des hommes restaient encore, la race n’existait plus.
En France, aux dernières années de Napoléon, toute la population active étant enlevée régulièrement par la guerre, on a vu la taille baisser. Encore quelques années d’un tel système, et la race aurait changé. Un peuple qui n’est plus renouvelé que par les infirmes, les rachitiques, les malades, doit peu à peu s’affaisser. Comme nombre, il peut rester le même; comme force, comme efficacité, il a bientôt disparu.
Voilà des exemples, voilà des leçons. En réunissant ces moyens, nous pouvons faire quelque chose dans ce grand art de la mort. Mettons ensemble la misère de l’Irlande, le recrutement de Napoléon, le fameux code des suspects pris aux lois de la Terreur ou à celles de Louis XIV; joignons à tous ces moyens occidentaux le grand moyen oriental, les brusques transplantations d’hommes sous des climats ennemis, il y aura bien du malheur si le polonisme résiste à ces moyens combinés.
Le polonisme, mot nouveau, qui désigne moins une race qu’un esprit. La Pologne n’est plus un peuple dans la pensée des destructeurs, c’est une idée, c’est une âme mauvaise, c’est une perversion de l’intelligence, quelque chose comme une hérésie.
Cela caractérise la lutte et en dit le résultat. Oui, la Pologne est un esprit, et elle n’a contre elle qu’un corps. La force barbare et cruelle qui la tient dans ses tenailles peut tout, sauf devenir un esprit. Elle reste brutalité, matière, et le devient de plus en plus. Pour l’absorption d’une âme, il faudrait qu’elle fût une âme, et cela lui est interdit.
Maintenant il faut écarter toute poésie, dire positivement, platement, la plate réalité, dire bassement les choses basses.
Quelle est la véritable puissance qui poursuit la destruction de la Pologne? L’empereur seul? Plût au ciel! Un individu se lasse. La Russie? Nullement: aujourd’hui elle ne ressent guère que de la pitié.
Non, cette puissance de mort n’est ni un homme, ni un peuple; c’est la boue organisée qu’on appelle administration: c’est la masse d’intrigants, de parvenus étrangers, insectes des marais du Nord, qui grouillent autour de l’empereur.
La Pologne est une affaire. Voilà le secret.
Des milliers d’hommes, bureaucrates, gens de police, et fonctionnaires de toute sorte, militaires, demi-militaires (comme il y en a tant en Russie), tout cela est engagé dans l’affaire, ou par des places lucratives, ou par les confiscations. L’empereur est bon, et il sait récompenser ses serviteurs. L’un d’eux, Adam de Wurtemberg, s’est fait donner par son maître la maison de sa mère vivante. Il a mis sa mère à la porte. Il a fait cribler de boulets la maison de sa grand’mère, octogénaire malade, qu’on ne pouvait transporter.
La proie augmente la faim, les mangeurs se multiplient quand l’appât abonde. La mort et la destruction, ces forces qu’on croirait négatives, se sont trouvées créatrices; elles ont eu une exécrable fécondité, elles ont fait une génération de reptiles et de vers rongeurs. Et la Russie, maintenant est enveloppée de cette vermine. On lui donne incessamment de la Pologne à dévorer.
Courez donc, vers affamés, intrigants de toute race, courez à cette curée! Le fils du pope, qui saura lire, écrire, verbaliser, aura place dans la police. Le jeune homme, petit noble, corrompu dès les écoles, avide, ambitieux, prêt à tout, saura bien se faire une case dans les monstrueux bâtiments des administrations centrales de Saint-Pétersbourg. S’il est bas, sans cœur, il montera vite. L’avancement est très rapide. Plusieurs des hauts fonctionnaires de l’empire n’ont pas trente ans. S’ils peuvent approcher du maître, s’ils trouvent jour à flatter le seul côté où on le prenne, la fureur, leur fortune est faite. A eux d’éveiller sans cesse cette fureur au nom de sa gloire, d’entretenir dans un homme placé à cette hauteur fatale le vertige, la fausse poésie qu’on trouve à s’imaginer qu’on a pu détruire un peuple.
Ces gens-là ne manqueront jamais d’ukases nouveaux à proposer. La violence de l’empereur est pour eux un fonds excellent qu’ils exploitent; jour et nuit ils y travaillent. Ils y trouvent fortune, honneurs, positions éminentes, avancement subit et brusque qui franchit tous les degrés.
Reportons-nous au moment de la première fureur de l’empereur, quand il tint la Pologne vaincue dans sa main. Une Pologne réduite à trois millions d’hommes avait osé lever l’épée sur une Russie de cinquante. Ces insolents Polonais, un Dembinski, par exemple, avaient si peu respecté la puissance impériale, qu’avec quelques poignées d’hommes ils se promenaient en long, en large, à travers les armées russes, sans qu’on pût les arrêter.
Maintenant il la tenait dans la main, cette Pologne; il la regardait de l’œil dont regarde l’ours, mangeur de miel, dans les forêts du Nord, quand il tient empoignée une abeille au creux de sa patte velue. Lui tirera-t-il une aile ou bien l’autre, ou un des membres? Il ne veut pas l’étouffer, mais qu’elle expire lentement.
La première opération fut d’assommer les prisonniers qui ne voulaient pas se faire Russes. Nous avons dit la boucherie de Kronstadt: à chaque homme, huit mille coups! Comme on meurt vers quatre mille, on avait l’attention de guérir les patients, pour rendre l’exécution possible: elle se faisait en plusieurs fois.
Ceux qui se laissaient faire Russes, on les menait au Caucase, on les plaçait aux avant-postes. Les Tcherkesses, excellents tireurs, en avaient fait bientôt justice.
L’empereur fut quelque peu dérangé dans ces jouissances par les faibles, froides et lâches représentations des gouvernements anglais et français. Il savait parfaitement que l’Angleterre, traînant son boulet industriel (boulet d’or, mais non moins pesant), ne voulait et ne pouvait rien; encore moins Louis-Philippe, humble devant Nicolas et roi à genoux. Grimace des deux côtés. Une grimace répondit. Il dit qu’il donnait aux vaincus une constitution nouvelle. Cet acte n’était rien de plus que l’anéantissement de la Pologne. Ceux qui réclamaient pour elle se tinrent satisfaits.
Dans le statut de février 1832, la Pologne devient une simple division de l’empire russe. La couronne polonaise ne se prend plus qu’à Moscou. Plus de liberté individuelle ni de liberté de la presse. Plus de diète. Des juges révocables à volonté. Toutes les places accessibles aux Russes. Plus de responsabilité des ministres. Plus d’armée spécialement polonaise. La confiscation rétablie. L’exil hors de la Pologne, c’est-à-dire en Sibérie, etc., etc.
Quel que fût cet acte étrange, l’empereur semble avoir été indigné de conserver une ombre de constitution. Les états provinciaux qu’il substituait à la diète lui semblaient une énorme, une intolérable concession. En l’accordant à l’Europe, il voulut braver l’Europe. Et, un mois après, en mars, il fit commencer l’exécution des deux mesures effroyables, la transplantation des familles et les enlèvements d’enfants.
Dans un seul gouvernement, celui de Podolie, ordre de transplanter cinq mille familles (vingt-cinq ou trente mille âmes) d’insurgés amnistiés ou de personnes suspectes; ordre de les transplanter sur la ligne du Caucase, sur les terres incultes et fiévreuses, à deux pas de l’ennemi.
La réponse du gouverneur de Podolie est intéressante.—Il y a, dit-il, trois classes de nobles: les nobles propriétaires, les nobles domestiques, laboureurs et ouvriers,—enfin les nobles des villes, bourgeois, avocats, etc. Il est bien essentiel de ne pas s’en tenir à la première, mais de prendre dans les deux autres, «de dépeupler le pays de ces gens-là».
Cet appel d’exécrable flatterie à la férocité impériale est parfaitement entendu. Dans sa lettre du 6-18 avril 1832, le ministre de l’intérieur répond que Sa Majesté a sanctionné ces règlements, ajoutant de sa main: «Ils serviront non seulement pour la Podolie, mais pour tous les gouvernements occidentaux. On n’enverra que les gens capables de travailler; leurs familles pourront être envoyées plus tard.»
Ainsi ils s’en iront seuls, séparés des leurs; la femme et les enfants restent pour mourir de faim en Pologne, et l’homme va mourir au Caucase.
Enfin, l’empereur ajoute que les nobles de la seconde classe, non propriétaires, seront mis à part, enrôlés parmi les Cosaques, sans rapport avec les colonies de leurs compatriotes.
Ce règlement épouvantable n’a pas été transitoire; il servit et sert de base à des mesures fixes qui font frémir l’humanité.
A la conscription française, qui prenait les hommes au sort, on a substitué l’horreur du recrutement russe, où l’homme est choisi, désigné au caprice du maître et des agents publics. Qu’on juge si les hommes suspects d’énergie, de polonisme, sont épargnés dans cette opération clairvoyante et partiale. Ils s’en vont ainsi au Caucase, et, selon l’aveu de Paskevitch ils n’en reviennent jamais. La Russie a trouvé là comme un horrible cautère par où elle fait écouler le meilleur sang de la Pologne, sa virilité et sa force. Elle la tient faible, malade toujours, comme après la saignée.
Toutes les rigueurs de ce système ont porté sur la seconde classe, celle des nobles paysans, classe essentiellement militaire, et qui forme, plus que les bourgeois des villes, le vrai Tiers-État de Pologne. D’abord on les a abaissés au rang des paysans soi-disant libres de la Russie (odnodwortzi); puis on a trouvé moyen de leur faire payer quatre fois pour une le tribut du sang. Tous les autres sujets de l’empire ne subissent le recrutement que tous les deux ans, et eux tous les ans. Les autres donnent cinq hommes sur mille, et eux ils en donnent dix. Ainsi, leur charge est quadruplée. Cette classe infortunée, environ d’un million d’âmes, ne résistera pas à la continuité de cette saignée horrible. On m’assure cependant que cette année (1851) l’empereur trouve la chose trop lente, et qu’on avise aux moyens de les transporter en masse dans les solitudes du midi de la Russie.
Ce qui restait à la Pologne, le statut de 1832, a été brisé par l’empereur même. Il a, dans les années suivantes, entrepris une transformation totale du pays. A la division polonaise des palatinats il a substitué la division russe des gouvernements, la monnaie russe à la monnaie polonaise, la division russe des poids et mesures à la division décimale et métrique que suivaient les Polonais, le vieux calendrier Julien au calendrier moderne du bon sens et de la science. Il a essayé, enfin, d’effacer la langue polonaise! la supprimant dans les administrations, destituant les fonctionnaires qui ne savaient pas le russe, imposant la langue russe dans les écoles polonaises, défendant à la jeunesse de parler sa propre langue! Quelques étudiants de Wilna se réunissaient en cachette pour parler entre eux polonais. Surpris, enlevés, liés à la queue des chevaux cosaques, les voilà soldats pour la vie!
C’est là, je l’avoue, ce qui me paraît l’entreprise la plus énorme, la plus monstrueusement barbare et la plus dénaturée. La langue, notre chère langue maternelle, à chacun de nous, celle dont chaque mot, chaque son, rappelle l’accent de la patrie, nous rend toutes les émotions de notre vie, notre berceau, nos amours. Ah! l’arracher de nos cœurs, c’est nous arracher de nous-mêmes. Il me semble que, pour les personnes que nous avons aimées, perdues, l’intonation des mots habituels n’est pas ce qui nous reste le moins enfoncé dans le souvenir, plus que les traits du visage, plus que le geste et le mouvement; ce que j’ai le plus gardé de mon père, avec qui j’ai vécu quarante-huit ans de ma vie, c’est sa voix... Je tressaille quand je crois encore qu’il est là, qu’il me parle et me dit: «Mon fils!»
Oui, tout le cœur est dans la langue; la famille y est, l’amour, le pays. Chacune des grandes nations a mis le meilleur d’elle-même dans sa parole et son verbe. L’héroïque langue polonaise, toute vibrante d’intonations fortes, fait sentir à celui même qui ne sait pas le sens des mots la majesté de l’ancienne République, et reproduit au cœur ému toute la gloire de son histoire. On y entend rouler la voix mâle des héros.
Le russe sonne agréablement, c’est une langue douce, flatteuse; il tient des langues mélodieuses du Midi. L’imposer à la Pologne, c’est changer en un point bien grave le caractère national, c’est l’affaiblir et l’énerver.
Je croirais volontiers, au reste, qu’en cette défense barbare ce qu’on voulait le plus, c’était d’outrager la Pologne, d’attrister son âme jusqu’à la mort, de la percer au cœur même, au point le plus vulnérable où elle pouvait souffrir.
C’est à ce temps que l’empereur faisait retentir l’Europe du discours insultant, furieux, qu’il avait lancé à la face des magistrats de Varsovie. Il ne négligeait rien pour mériter le nom d’homme impitoyable. La princesse Sangusko étant venue pour prier pour son jeune mari, qui partait pour la Sibérie, l’empereur se fit donner la sentence, et de sa main ajouta: «A pied.»
Ce terrorisme théâtral est un moyen de la Russie. On l’a vu par l’horreur de Kronstadt, étalée en spectacle au lieu le plus fréquenté, par-devant l’Europe. On ne l’a vu que de trop cette année, le 20 juillet 1851, quand le bruit s’étant répandu qu’il y aurait quelques grâces, quatre prisonniers, en réponse, furent sur-le-champ exécutés.
Parfois le gouvernement russe a paru prendre plaisir à donner pour tels de ses actes des apologies ironiques. Par exemple, en 1842, il a fait dire à Rome, et peut-être dans d’autres cours, que, s’il avait pris les biens de l’Église polonaise, c’était, pour les mieux administrer dans l’intérêt de l’Église; et que, quant aux enlèvements d’enfants dont on avait tant parlé, il ne les avait enlevés que par charité.
C’est toujours par charité qu’on enlève encore les enfants des juifs. Outre les grandes razzias que l’État en fait, les Cosaques en volent sans cesse, en font commerce et marchandise, les vendent à juste prix.
La charité impériale tient toujours sous le coup d’une profonde terreur les mères polonaises. Elles en craignent de nouveaux coups.
Ce fut au mois de mars 1832, au moment de la plus violente fureur de l’empereur, lorsqu’il ordonnait la transplantation de tant de familles, c’est alors qu’il fit saisir (c’est le mot dont se sert le conseil d’administration) les enfants mâles, vagabonds, orphelins, et pauvres, de sept ans à seize. L’ordre vint directement par l’aide de camp Tolstoï.
Paskevitch, dans son règlement, s’exprime différemment; avec deux lettres il change tout, changement qu’il n’aurait pas fait sans l’autorisation de l’empereur: il dit OU non pas et; il dit orphelins OU pauvres; différence bien cruelle, puisque dès lors on pouvait enlever des enfants non orphelins qui auraient des parents pauvres.
Le gouvernement de Varsovie, affichant cet ordre barbare, ajouta, pour adoucir et diminuer la fermentation publique, ces mots étrangers au texte: les enfants privés d’asile.
En réalité, on n’en enleva pas moins, en général, les enfants de parents pauvres, et malgré les violentes et terribles réclamations de leurs parents.
La scène fut effroyable. Après plusieurs convois d’enfants enlevés de nuit, le 17 mai 1832, on en fit partir un de jour. Les mères couraient après les charrettes en se déchirant le sein; plusieurs se jetèrent sous les roues; on les écarta à force de coups. Le 18, on enleva encore une foule de petits enfants qui travaillaient ou vendaient dans les rues. Le 19, on vida des écoles paroissiales. Ces pauvres petits, enlevés ainsi, mouraient comme des mouches sur tout le chemin. Quand ils étaient trop faibles pour continuer, on les laissait sur la route. Les gens du pays trouvaient là le corps de ces innocents avec leur pain à côté, qu’ils n’avaient pas eu la force de toucher.
IX DU TZAR COMME PAPE ET COMME DIEU. PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES
Un personnage du théâtre antique, dans le violent bonheur d’un premier transport d’amour, s’écrie: «Je suis devenu Dieu!»
La mort est comme l’amour; elle enivre. La joie sauvage que donnent les grandes destructions porte à l’âme un même vertige. Celui qui croit détruire un monde n’envie rien au Créateur. Il dit: «Je suis devenu Dieu!»
Plus que Dieu.—Dieu crée lentement dans la douceur infinie de la maternité divine, avec les ménagements de la nature.—Le destructeur, au contraire, est fier de détruire brusquement. Ce qui lui plaît dans la mort, c’est le changement à vue. Sa joie serait de détruire d’un mot ce qui a coûté tant d’années; de pouvoir dire d’un monde humain: «J’ai passé, il n’était plus.»
C’est au milieu de la grande destruction de la Pologne que le chef de la Russie a commencé à prendre au sérieux son titre de Vicaire de Dieu et d’Émanation divine, qui est dans son catéchisme. Chef et juge de ses prêtres (aux termes de leur serment), il a commencé à agir comme pape russe dans la persécution des catholiques et l’extermination des juifs. Ses images byzantines, distribuées à profusion, l’ont proposé, sous l’auréole de saint Nicolas, à l’adoration du Danube et des populations grecques de l’empire turc.
Mais que ferait ce nouveau Dieu? Il ne le savait pas lui-même.
Prescripteur des nobles en Pologne, il a été en Russie, un moment, révolutionnaire, appelant les nobles à l’émancipation des serfs, qu’ils ne peuvent accomplir qu’au prix d’une loi agraire. S’il eût suivi cette pente, il devenait une sorte de Messie des serfs, un Messie barbare, terrible à l’Europe.
Il n’a osé. Et, se tournant tout à coup de l’autre côté, se portant pour pape et général de la contre-révolution, il a fait déclarer, après le siège de Rome (octobre 1849), que l’Église latine, déchue et finie, n’avait plus qu’à se réunir à l’Église catholique, universelle de Moscou.
Cet étrange père spirituel, qui convertit par le fer, qui bénit avec le knout, combattu entre deux principes, et d’autant plus violent, a donné, dans une courte période de vingt années, des signes étonnants, inouïs, de sa prétention d’être Dieu. Ni les empereurs-pontifes de l’ancienne Rome, quand ils se dressaient des autels, ni les pontifes-rois de la nouvelle Rome, quand ils divisèrent le globe ou défendirent à la terre de tourner, n’ont porté plus haut leur orgueil.
Il a défendu au temps d’être le temps, démenti les mathématiques et l’astronomie, imposé le vieux calendrier, abandonné du reste du monde. Il a défendu à la valeur d’être la valeur, ordonnant que trois roubles désormais en vaudraient cinq. Il a défendu à la raison d’être la raison, et, quand il s’est trouvé un sage en Russie, on l’a enfermé chez les fous.
Ce qui l’a encouragé dans ses prodigieuses excentricités, il faut le dire, c’est de se voir seul en ce monde, toute force morale se trouvant, dans cette période, affaiblie ou ajournée.
Le pontificat du passé, Rome s’était avilie, le pape n’osant plus agir que comme petit prince italien.
Le pontificat du présent, la France s’était oubliée dans son anglomanie industrielle et sous sa royauté bourgeoise.
Rome, toutefois, il faut l’avouer, n’a pas péri uniquement par la faiblesse personnelle des papes, mais par une conséquence logique des doctrines catholiques. Ces doctrines ne sont autre chose que l’obéissance. Rome l’a constamment enseignée. Non seulement en 1831, quand la Pologne mourante lui tendait la main, elle l’a envoyée au tzar; mais, en 1832, elle a flétri la révolution polonaise, enjoint aux Polonais d’obéir à leur bourreau.
Rome, en échange de cette lettre, croyait obtenir du tzar qu’il recevrait un nonce à Saint-Pétersbourg. Loin de là, il commença brusquement la guerre au pape (1833), ordonna la conversion subite des Grecs-Uniates, sujets de l’Église latine. Le procédé était simple. On entourait le village, on knoutait le prêtre et on l’enlevait. Le pope, le fouet à la main, passant en revue sur la place son troupeau tremblant, menaçait, battait. On enfermait les obstinés dans des étuves pleines de la fumée du bois vert. La Grâce opérait sur-le-champ au moyen de l’asphyxie. Tous alors se trouvant d’accord, on les consignait dans l’église, et, le bâton haut, on leur fourrait l’eucharistie dans la bouche.
La plus terrible de ces dragonnades se passa hors de la Pologne, dans les colonies militaires, dans les solitudes de la Russie où elles sont établies. Les récalcitrants y furent mis, et sous le prétexte de discipline militaire, écrasés de coups, n’ayant pas même la consolation du martyre religieux, tués, non comme catholiques, mais comme des soldats rebelles.
Cependant, en grand triomphe on proclama la conversion. Miracle visible. Le clergé, pleurant de joie, demande sa réunion à l’Église de Moscou. L’empereur daigne l’accorder. Son journal officiel, dans un article édifiant, chante un hosannah pieux: «Heureuse réunion! s’écrie-t-il, et qui n’a point coûté de larmes! On n’y a employé que la douceur, la persuasion!»
A cela que disait le pape? Si fier contre la Prusse dans les affaires de Cologne, il restait humble et tremblant devant la Russie. Il gémissait à huis clos, dans un consistoire secret. Mais, en public, il accueillait le jeune fils de l’empereur. A peine, en 1842, quand le tzar prend les églises et les biens ecclésiastiques, à peine le pape hasarde-t-il, toujours en consistoire secret, une plainte respectueuse, et encore, dans cette plainte, il flétrit de nouveau la révolution polonaise, et l’appelle rébellion.
Aux timides paroles du pape, qui circulaient dans l’Europe, spécialement par les journaux semi-officiels du gouvernement français, l’empereur avait répondu d’avance par des actes, à la façon barbare, d’une manière aussi cruelle qu’habile. Pour prouver son christianisme, établir qu’il était un ferme et rude chrétien, il lançait son ukase exterminateur contre les juifs.
Telle est la logique féroce qui pourtant frappa les esprits dans ces sauvages contrées. «Comment douter que l’empereur ne soit croyant et pieux, quand on le voit crucifier ceux qui crucifièrent le Christ?»
Il établit ainsi la gloire de sa piété, à bon marché, in anima vili, dans la personne de ceux que personne ne défendait, que personne ne plaignait. Les Allemands, qui, dans mainte ville, poursuivaient les juifs à coups de pierres, conçurent dès lors beaucoup d’estime pour l’empereur de Russie.
L’ukase paraît un matin. L’empereur vient de découvrir (ce qu’on savait de tout temps) que les juifs de Pologne, exclus de toute industrie, vivent de brocantage et de contrebande. Ordre de les transporter sur-le-champ au fond de la Russie. Il n’y eut jamais une telle désolation depuis la ruine de Jérusalem. Nul délai. Les Cosaques arrivent. Voilà leurs effets dans la rue... «Allons, en avant! détalez... Il faut partir, l’ordre est tel... Pas un jour, pas une heure...» Vieillards, femmes, petits enfants, ils partent, ils se traînent. Le soldat presse derrière et pique au besoin. Ils tombent épuisés, affamés. On les laisse sans secours crever là, comme des chiens. La femme défaille et se meurt; le mari doit continuer.
Est-ce assez? non. Les survivants, dans leurs nouvelles demeures, voient commencer pour eux une horrible persécution, la conscription des enfants! On les enlève, à six ans, faibles et tendres encore, pour le service militaire ou pour la marine. Mais la race juive, de longue date étrangère au service militaire, y est absolument impropre. Tous ces enfants meurent. Le juif ne vit pas soldat.
L’empereur a bien calculé. Cette cruelle exécution a été fort populaire. Les paysans russes et polonais détestent les juifs. Ils ne réfléchissent pas que si cette race infortunée fait des métiers odieux, on ne lui en laisse pas d’autres. Le génie qu’ont montré aux derniers temps tant de juifs de diverses contrées, la beauté orientale de leur race, leurs femmes, les plus belles du monde, tout doit faire regretter les moyens sauvages d’extermination qu’on emploie contre eux en Russie.
L’empereur, ici, flattait le peuple. Et il l’a flatté encore en réduisant, d’une fois, toute la noblesse du royaume de Pologne de cinquante mille familles à cinq mille. Peu de temps après, il lançait son fameux ukase du 2 avril 1842, pour l’affranchissement des serfs de Russie.
L’affranchissement nominal et la prétendue liberté des serfs de la couronne n’avaient rien de bien tentant pour les serfs des nobles. Les premiers, à la vérité, exercent tout métier qui leur plaît; mais l’agent impérial les tient sous une férule plus dure que celle d’aucun maître. La vénalité de cet agent, qu’il faut satisfaire sans cesse, leur fait regretter le servage.
Que voulait vraiment l’empereur, en provoquant, par l’ukase de 1842, les seigneurs à contracter avec leurs paysans, pour en faire de prétendus libres, c’est-à-dire pour les faire passer sous le bâton impérial?
Il voulait faire peur aux nobles.
L’affranchissement réel ne peut se faire par ceux-ci qu’en donnant aux paysans, avec la liberté, une large part de terre. Celle-ci, mieux cultivée, leur rendrait aisément un revenu égal à celui qu’ils auraient perdu. Plusieurs le pensent et le disent, et pourtant n’osent rien faire. Ils prétendent connaître au vrai la pensée de l’empereur, sa jalousie sur cette question. Ils assurent qu’il s’irriterait d’être obéi là-dessus, qu’il jugerait fort suspects ceux qui, prenant au sérieux sa parole officielle, commenceraient ce grand mouvement. Un auteur grave, Tolstoï, dit qu’en certaines provinces les paysans supposaient que les princes et les nobles avaient au ciel d’autres patrons que les leurs, un Dieu à part, Dieu de richesse, qui leur prodiguait les biens. Dans la famine et l’hiver de 1845-1846, les paysans d’Esthonie, Livonie et Courlande se convertirent en grand nombre pour avoir quelques secours. Seulement ils supposaient qu’embrassant la foi de l’empereur, passant au dieu de richesse, ils acquéraient la propriété de la terre qu’ils cultivaient. L’empereur fut obligé d’arrêter ces conversions trop rapides. Nous tenons ces détails de personnes qui les ont recueillis sur les lieux mêmes, à Riga et Dorpat.
L’empereur trembla de se voir à la tête d’une immense jacquerie, communiste et religieuse.
Il recula devant l’accomplissement de ce que ses prétentions spirituelles et son appel à l’affranchissement semblaient le conduire à vouloir. Un pas de plus, peut-être, il devenait un Messie des serfs. On sait par les nombreux exemples des histoires de l’Orient combien l’étincelle fanatique gagne vite dans ces masses aveugles. Elles auraient adoré, suivi celui qui, par le massacre, leur eût à la fois donné la propriété et la liberté.
Donc, l’empereur recula. Il se rapprocha des nobles, qu’il avait naguère menacés.
Et maintenant, les deux partis, tzar et noblesse, sont en face, n’agissant pas, n’osant agir, se terrifiant l’un l’autre, comme deux araignées en observation qui ne savent bien si elles sont amies ou ennemies, et si l’une et l’autre, en se regardant ne songent pas à se dévorer.
X DU TZAR, COMME PAPE ET COMME DIEU.—ON LE PROPOSE POUR PAPE UNIVERSEL
Le paysan russe, qui voit dans son catéchisme le nom de l’empereur imprimé en grandes lettres comme celui de Dieu, tandis que celui de Jésus est en lettres minuscules, se fait, sans doute, une idée très haute de la puissance impériale. Il y lit que l’empereur est une émanation de Dieu. Qu’est-ce qu’une émanation? S’il s’informe auprès du pope ou de l’employé impérial (fils de pope ordinairement), on lui dit qu’en effet l’esprit de Dieu doit être dans l’empereur, puisque le tribunal ecclésiastique, qui tient lieu de patriarche, le reconnaît pour chef et juge de l’Église, puisqu’il choisit les évêques. C’est à lui directement que les fonctionnaires civils et militaires de l’empire attestent chaque année, par certificats, qu’ils ont rempli exactement leurs devoirs religieux.
Grande est la surprise de ce paysan, s’il va à Saint-Pétersbourg, à Moscou, et qu’il y voie l’empereur. Quoi! c’est là une émanation? Quoi! ce personnage religieux dont dépendent les évêques est un officier avec l’uniforme serré et la tenue raide de tout autre militaire russe?
Selon une tradition, peut-être peu fondée en fait, mais très digne d’attention, comme toute tradition populaire, un soldat voyant l’empereur pour la première fois et devant prêter serment, aurait refusé de le faire, ne pouvant croire, disait-il, que ce militaire pût être vraiment l’empereur.
Le Russe a naturellement une idée noble, douce et sainte du pouvoir souverain. Il suppose que celui qui tient ici-bas la place du Père du monde est un père aussi (batouska). Et ce nom de père qu’il adresse à l’empereur, contient pour lui l’idée de pontife et de juge.
Le tzarisme moderne, modelé par Pierre-le-Grand et ses successeurs sur le despotisme prussien, avec toute son escorte de soldats et de bureaucrates, ne répond aucunement à l’idée patriarcale que le Russe a au fond du cœur.
L’empereur lui-même croit-il y répondre? A-t-il la sécurité que donnerait cette conviction? J’en doute. A quelque époque que je remonte jusqu’à Pierre-le-Grand, les voyageurs sont unanimes pour représenter le tzar, quel qu’il sort, comme un prince moins majestueux qu’on ne l’attendrait d’un tel souverain, un homme agité, inquiet. Ce caractère se retrouve dans l’empereur actuel, dont la taille haute et magnifique serait naturellement majestueuse. Il se donne trop de mouvement. A l’église même, dans une occasion solennelle, au mariage de son fils, M. de Custine remarquait cette agitation.
S’il se sentait fermement assis sur sa base légitime, l’idée russe, s’il se rendait le témoignage de répondre à la pensée d’un peuple de tant de millions d’hommes, certes il ne serait pas agité. Cette grande âme nationale, quand elle est dans une poitrine, elle lui donne une assiette solide et profonde, un puissant équilibre de paix.
L’autorité est paisible, quand elle se sent en communion avec les hommes, dans la grande société du peuple et de Dieu. Elle est trouble ici, parce qu’elle est seule, profondément seule, parce que, dans ce grand silence de l’empire, elle n’entend que sa propre voix, sans être avertie, rassurée par la voix du bon sens public. Elle sait qu’elle est une force; est-elle bien sûre d’être un droit?
Il n’y a point de droit en Russie. La loi y est impossible. Les soixante volumes de lois que l’empereur a fait compiler sont une vaste dérision.
Tout le droit y repose sur cette base, qui l’empêche d’être un droit: Le bien est ce qui est conforme à la volonté de son maître. Le mal est ce qui est contraire à cette même volonté.
L’édifice porte sur le vide. La morale n’étant pas dans les fondements, la législation s’élève, sans soutien, comme dans l’air. Nulle à la base, elle est nulle et impossible jusqu’au sommet. Qui le porte, ce code impossible? L’arbitraire. Et c’est lui seul qui s’exécute au nom du code.
Mais ce n’est pas l’arbitraire du maître seulement qui joue sous ce jeu des lois, c’est l’arbitraire de tous les maîtres inférieurs (les agents du souverain), intermédiaires infidèles qui trompent à leur profit la tyrannie supérieure, exploitent et rendent dépendante cette fière puissance. Elle menace, elle ordonne, et le plus souvent, sans le savoir ou le sachant, elle obéit à ses agents, les derniers des hommes. De sorte qu’en regardant bien le singulier édifice de violences et de ruses décoré du nom de lois, au sommet même de cette pyramide de servage, nous apercevons un serf.
Serf de ses agents, de ses ministres, de ses juges, serf de leur infidélité, la sentant à chaque instant.
Là est le martyre de l’empereur.
Il ne faut pas s’étonner si, dans sa défiance et dans son inquiétude, il trouble à chaque instant l’ordre qu’il a fait, enlevant les affaires à leurs juges naturels, les faisant arriver d’abord aux tribunaux supérieurs. Mais ces juges, si haut placés, ne sont pas plus sûrs que les autres. L’empereur sent sous ses pieds tout un remuement d’intrigues, il s’indigne. Il appelle la cause à lui-même. Il jugera seul. A-t-il le temps, la science, les études nécessaires? Il faut pourtant qu’il décide, il faut qu’il croie à sa sagesse, ou plutôt à son instinct, à l’inspiration d’en haut, qu’il sente en lui le Saint-Esprit.
Ainsi, cette vaste comédie de lois et de tribunaux, tout cet effort pour organiser un monde de justice, restent chose vaine. Tout est parti de l’arbitraire de l’empereur, tout revient à l’inspiration de l’empereur. Qu’il le veuille ou non il faut qu’il soit pape.
Terrible punition d’un orgueil si grand. Tandis que, dans un monde de nature et de justice, tout va descendant par sa pente, et la justice, découlant comme un fleuve salutaire, vivifie le corps social,—ici, tout va remontant, tout revient contre la nature frapper au sommet, à une faible tête humaine, où, dit-on, résident la sagesse et l’esprit de Dieu.
Les agents du pouvoir central se trouvent trop bien de cette situation monstrueuse pour ne pas désirer sans cesse que l’empereur laisse tout revenir à lui, qu’il suspende la justice et tranche tout par sa papauté.
La tendance d’un tel État est visiblement de devenir de moins en moins un État, de plus en plus une religion. Tout est religieux en Russie. Rien n’est légal, rien n’est juste. Tout est ou veut être saint.
L’administration intérieure est sainte. Les popes sont des employés, des commis religieux. Les commis sont fils de popes.
L’action extérieure est sainte; elle consiste surtout dans la propagande ecclésiastique qui pousse la Russie chez tous les peuples barbares. C’est une sorte d’invasion religieuse.
Tout cela se fait presque à l’insu de l’Europe. On en parle infiniment peu. La Russie n’aime pas qu’on dise rien d’elle, même en bien. Ses agents, travaillant les principaux organes de la presse européenne, négocient sa discrétion.
Laissez cette sainte Russie marcher sous la terre. Dieu saura, dans son jour, la manifester pour l’édification du monde.
Ce qui est déjà pour les âmes pieuses d’une grande consolation, c’est de voir qu’aujourd’hui tous les honnêtes gens, de Moscou à Rome, Jésuites et Cosaques, se sont rapprochés.
Les catholiques mal appris, qui, si longtemps, malgré le pape, ont défendu la Pologne, aboyé à la Russie, sont venus à résipiscence, et ne soufflent plus.
Il y a eu pourtant un moment où cette muette Russie, qui aime tant le silence, l’a rompu elle-même. Le cœur lui a échappé; un cri de victoire, étouffé bientôt, lui est sorti de la bouche.
C’est après l’affaire de Hongrie, après le siège de Rome, lorsque la Révolution apparut blessée à mort de sa propre main, que l’empereur lança un manifeste sur le ton de la Croisade: «La Russie remplira sa sainte mission...»
Quelle mission? Cela n’était pas bien spécifié encore. Celle de faire triompher le pape? Au siège de Rome, en effet, près des délégués pontificaux, en tête du corps diplomatique, siégeait l’envoyé de Russie.
Mais la joie était trop profonde, trop forte la passion, pour s’en tenir aux mots obscurs. L’empereur a laissé éclater son mépris pour Rome, désormais noyée dans le sang. Il a cru, non sans raison, qu’elle ne se relèverait pas d’un tel triomphe. Au moment où il venait d’aider si puissamment à son rétablissement temporel, il a fait proclamer sa déchéance spirituelle.
La forme a été bizarre, indirecte, mais fort claire, très authentique. Nulle parole en ce pays, sur des matières si graves, qui ne soit autorisée. Et la parole, ici, a été portée par un agent même de la diplomatie russe, un homme de l’empereur.
Il y a toujours autour de lui des hommes jeunes, impatients, inspirés de la violente école de M. de Maistre, qui, malgré les vieux diplomates, brûlent de parler et d’éclater. Ils ont visiblement profité d’un accès d’orgueil du maître pour se faire autoriser à une démarche inouïe, contraire à la ligne de réserve, de silence et de ruse que suit toujours la Russie.
Une lettre du 13 octobre 1849, datée de Saint-Pétersbourg, signée: Un diplomate russe, paraît dans une revue. L’auteur est l’envoyé de l’empereur en Bavière. Le titre: La papauté et la question romaine, au point de vue de Saint-Pétersbourg.
La forme, mystique et dévote, n’en rappelle pas moins souvent, par des traits humains, demi-ironiques, le rude maître dont l’auteur a suivi l’inspiration. Sans le vouloir, ni sans s’en apercevoir peut-être, il prend par moments une voix dure, amère et haute, comme serait celle du puissant seigneur dont il est le secrétaire.
L’article est plein de mépris pour la France et l’Occident, de pitié pour Rome, d’une méprisante pitié. «Rome, qui fut la racine de l’Occident, était encore sa dernière force. Elle succombe. La question romaine est démontrée insoluble, Rome était inconciliable avec Rome, le pape et l’État romain ne pouvant plus se reconnaître l’un l’autre. Le pape est puni de Dieu pour avoir dévié de l’unité catholique, pour avoir absorbé le centre chrétien dans l’égoïsme papal et romain.»
Mais si c’est là une fin, voici un commencement. Nous aurions tort d’être effrayés. Le monde ne mourra pas encore. Elle existe, cette unité catholique qui peut tout sauver; elle est dans l’Église grecque. Celle-ci attend que la dépositaire des destinées chrétiennes de l’Occident, Rome malade et vieillie lui restitue ce dépôt sacré.
Il n’est pas difficile de tirer la conclusion. Rome, condamnée par son égoïsme, va réunir la papauté latine à celle du pape de Moscou, apparemment moins égoïste. Et comme ce pape militaire unit les deux glaives, temporel et spirituel, comme il peut lancer, pour apôtres, huit cent mille Russes et Cosaques, l’ordre sera bientôt rétabli dans le monde social et dans celui de la conscience.
Huit cent mille! c’est beaucoup sans doute. Mais, quand on n’exagérerait point, cela ne dispense pas d’obéir à la logique.
Contre qui cette croisade? contre l’individualisme démocratique, dit-on. Mais qu’est-ce, le tzar lui-même et le gouvernement russe? c’est l’individualisme.
Et il y a cette différence, c’est que, si le moi républicain c’est un moi inquiet, remuant, plein d’agitation, cette inquiétude est féconde, cette agitation produit. Elle suscite incessamment la scintillation de la vie. La démocratie d’Athènes, la démocratie de Florence, furent la gloire du genre humain.
Le tzarisme aussi est un moi individuel; mais que produit-il? Qui ne voit que la Russie est par lui éteinte, inféconde, comme morte? Son repos n’est pas un repos: c’est le rêve d’un homme enterré vivant. Ah! pour parler du bonheur seul, et sans rien dire de la gloire, combien lui vaudrait mieux toute l’agitation de la liberté!
Prodigieuse entreprise! Vous ne pouvez pas seulement organiser chez vous le monde de l’ordre civil, le monde inférieur! Et vous prétendez au monde supérieur de la religion! Ennemis de la Loi, vous voulez monter plus haut que la Loi, vous attentez au monde de la Grâce!... Impuissants aux œuvres de l’homme, alors vous vous dites Dieu.
Vous vous donnez pour Église! Mais vous ne savez pas seulement ce que c’est qu’une Église.
Oh! une Église de Dieu, qui me donnerait de la voir! Le Moyen-âge en eut l’image infidèle, et le monde moderne y va lentement. Tout au moins la grande et prochaine Révolution qui arrive nous permettra certainement d’en poser la première pierre, qui est la Justice.
Une Église, c’est un esprit,—un esprit d’amour fraternel.
Une Église, c’est une communion dans cet esprit—une communion vraie et profonde, dans une parfaite intelligence.
Une Église, c’est une civilisation qui rayonne de cette intelligence et de cet amour.
Pas un seul de ces trois traits d’une véritable Église ne peut s’appliquer à vous. Où est l’esprit? Vide et nul. Et la communion d’esprit? Fausse; vous défendez d’instruire le peuple. Et la civilisation?... On ne peut trouver sur le globe aucune stérilité pareille à celle de l’Église grecque, dans cette période de mille ans.
Mais ce qui vous interdit plus fortement ce nom d’Église, c’est l’effusion du sang, la dépense terrible, insensée, que vous faites de la vie humaine. Le fer, le feu, le bâton n’y ont pas suffi; vous y employez les climats, les éléments, les puissances meurtrières de la nature.
Comment toucher à l’autel avec des mains pleines de sang!
L’empereur a été à Rome en 1846; il a été bien reçu du pape; il a été à Saint-Pierre, il a fait sa prière au tombeau des saints.
Qu’eût fait saint Ambroise? n’eût-il pas été debout, à la porte, pour arrêter l’empereur? N’aurait-il pas dit: «Avant d’entrer dans le temple, daigne Votre Majesté nous montrer ses mains.»
«On se souvient dit l’auteur russe que je citais tout à l’heure, on se souvient de l’émotion qui accueillit à Saint-Pierre l’apparition de l’empereur orthodoxe revenu à Rome après plusieurs siècles d’absence. Émotion légitime! L’empereur prosterné n’était pas seul», etc.
Non, certes, il n’était pas seul. Et il y avait autour de lui une bien grande compagnie. Il y avait les martyrs de Russie à droite, et ceux de Pologne à gauche. Les âmes de quelques cent mille hommes, ce jour-là, remplissaient l’église; tant de milliers qui moururent de misère en Sibérie, tant de milliers battus à mort, un peuple d’ombres infortunées, d’enfants surtout, polonais, juifs, si cruellement enlevés à leurs mères, qui ont eu la Mort pour mère et nourrice, et dont on trouve les jeunes os sur toutes les routes... Ah! ceux-là étaient tous aussi, ce jour, à Saint-Pierre, et leurs voix montaient jusqu’à Dieu!
Le pape n’a pas vu, n’a pas entendu ces âmes. Et dès lors il est jugé.
Il s’est tu. La France ne se taira pas. Elle parlera à sa place. Gardienne de la Nouvelle Église, elle arrêtera à l’entrée cet infernal Messie, qui arrive au nom de Dieu.
Meurtrier de l’œuvre de Dieu, de sa création vivante, que venez-vous faire ici?
Un monde commence, un monde d’humanité et de justice.
La France se tient au seuil, et vous n’irez pas plus loin. Elle dit pontificalement: «Vous n’entrerez pas.»