PÉRIPLE PÉRIPLE
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Ramonchamp, 27 août 1914.
Mon bataillon a une journée injuste. Notre première pause ne s’est pas faite dans un bourg, et nous manquons ainsi tous les autres, car ils sont échelonnés régulièrement à la distance d’une heure de marche. Ce sont pourtant des bourgs où l’on s’arrête, ils ont des casinos, des offices de tourisme et, par des plaques de marbre, nous apprenons que Montaigne fit jadis halte à Bussang, Talleyrand à Saint-Maurice. A ces deux-là nous pardonnerions d’avoir été plus avisés que nous, mais la chance du second bataillon nous irrite. Il peut acheter, dans les épiceries—d’autres régiments les ayant vidées déjà des provisions pour adultes—tout ce que les enfants seuls, avant la guerre, savaient y trouver, le nougat, les raisins secs, les caramels. Il boit du vin gris, mange des truites froides, il prend l’adresse de familles lorraines, désormais liées à lui pour la vie, tout le long d’une route qui ne nous a donné, à nous, que le souvenir de deux montagnes voisines et rondes, celles exactement dont nous comparions avec timidité la courbe, dans nos narrations de troisième classique,—c’était notre première métaphore et la troisième moderne ne s’y risquait pas,—aux contours d’une jeune gorge. Notre seule distraction est un vieux de Fresse qui appelle le col de Bussang un pertuis.
—Il y a loin d’ici au pertuis? lui crie au passage chaque escouade.
—Eh mon Dieu! répond-il. Vous lui tournez le dos. Vous allez au pertuis de Bramont!
Depuis la minute où, comme par une lorgnette, nous sommes rentrés en France par notre tunnel-frontière, nous avons perdu toute curiosité, nous ne voyons plus. Le capitaine Perret a fermé son Joanne. Le pays se fait simple et vert, et, à part les deux ballons sur notre gauche toujours brumeux et symboliques, livre directement ses autres beautés, ses prairies, ses ruisseaux, son granit. Parfois, étincelant au travers d’un guéret, tracé pour la nuit entre deux laboureurs ennemis et oublié au réveil, un sillon solitaire. Les hommes ont enfin du tabac en paquet, ils ne sont plus obligés de briser des cigarettes pour bourrer leur pipe; parfois l’un d’eux s’arrête au bord du chemin, allume sa pipe en aspirant à fond de ses deux joues, ce qui lui donne l’air de rire silencieusement, et, quand il est grave à nouveau, entouré de fumées, il reprend sa place.
La France est un pays de connaissances. Sur la place de Saint-Maurice, j’aperçois la maison du vieil Haltesse, le voyageur en papier d’Arches, que nous aimions emmener au Weber en criant son nom et que les grooms effarés n’osaient par déférence appeler que Monseigneur. A la sortie du Thillot, distribuant des numéros du Petit Journal aux soldats, du Matin aux sergents et du Figaro aux officiers, Madeleine Dollet, avec laquelle j’ai déjeuné une fois, dansé une fois, contesté une fois que Mozart fût hollandais. Une fois elle aura entendu un soldat inconnu, avec des lunettes et des moustaches, lui crier: «Ça va, Madeleine?» et elle aura regardé sur elle-même, de ses belles prunelles ovales, ce qui pouvait ainsi faire deviner son nom.
Voici que les lettres des devantures, un peu clignotantes et molles en Alsace, ont repris sur les boutiques leur assurance. Pures et solitaires, les voyelles françaises se logent dignement entre des consonnes romaines. Dans ce bourg un peintre ému a prodigué les cédilles. Une enseigne de boulanger, trop longue, déborde sur la masure voisine et unit la plus humble maison des Vosges au noble négoce du pain. Dans le Thillot les maisons sont numérotées et chacune porte, cloués sur sa façade, dernier butin de Poitiers, d’énormes chiffres arabes en or sur émail bleu. Bardan, près de moi, lit tout haut chaque nom, le prononçant plus fort par flatterie quand le propriétaire est au-dessous, et il ne peut s’empêcher non plus, dans la campagne, de découvrir devant chaque arbre, chaque oiseau, celui des mots français qui les atteint le plus.
—Voici le verdier des ruisseaux. Voici le génévrier d’Irlande.
Cher Bardan, qui aujourd’hui s’accroche à moi, nerveux comme tous les Bourbonnais du Sud, qui ne peuvent entendre affirmer ce qu’ils redoutent sans éprouver leur défaillance. Les gens de Vichy, de Gannat, si on leur fait la moindre peine, changent de visage, leur âme en une minute est ravagée, et nous avons avec celle de Bardan des jeux cruels, qui ne prendraient pas sur les âmes de Moulins et de Nevers:
—Nous reviendrons dans six mois, disons-nous, d’une parole distraite.
—Dans six mois! répète Bardan, et il pâlit, il tremble, mais il comprend notre plaisanterie et aussitôt engraisse soudain.
—Les femmes sont toutes infidèles, horribles, laides!
—Les femmes? dit Bardan qui est marié, et, atterré, il bégaye...
On me charge, pour qu’il se remette, de lui dire la vérité.
Vers trois heures, Ramonchamp, au milieu d’un immense cirque coupé par la Moselle qui tente vainement d’isoler les villas des simples maisons et de créer Ramonchamp ville et Ramonchamp cottage. Le cimetière domine la rivière. Des tombes riches on a la vue et des tombes pauvres on voit la gare. L’air est vif et limpide. De chaque cour jaillit une fontaine qui rejoint à ciel ouvert la Moselle et ce sont les maisons, ici, qui fournissent d’eau la rivière. Chaque ruisselet a creusé la terre jusqu’au granit et le plus grand fleuve, dans ce sol, n’aurait pas une autre profondeur. Coup d’œil à l’église; les enfants sortent du catéchisme, me serrent la main sous le porche, l’un après l’autre, et je me crois obligé de rester jusqu’au dernier, comme un bénitier. Puis, après le dîner, je monte avec Bardan jusqu’à la compagnie logée dans un domaine sur la pente des monts. L’adjudant compte nos cartouches, poinçonne les souliers remboursés, nous verse onze francs, et, comme nous sommes à la fin du mois, nous avons l’impression d’avoir achevé une guerre et d’en partager le butin. Nous revenons sous mille étoiles, et dans chaque ferme aussi une lumière sautille, car on nous a distribués sur ce plateau comme on disposait jadis après la victoire, en Hellade, les régiments qui allaient être changés en constellations. Bardan m’a pris le bras, ému par la nuit, et se refuse à croire que je pourrai être tué. Il me dissuade de la mort comme d’un suicide, ou comme s’il était question ce soir de me sacrifier seul pour le régiment. Il veut m’entendre jurer que je m’en tirerai. J’ai donc, pour ne pas jurer, des pressentiments? Je le rassure, attendri moi-même et lui promets de vivre. Mais au loin une sentinelle a tiré, il a eu peur, et il l’insulte comme si elle me visait.
Devant la mairie, avec des lanternes, un groupe de soldats lit les communiqués du mois d’août, dont l’adjoint apporte les doubles. Il les colle lui-même, dans le bon ordre, écoutant les réflexions, expliquant les noms des villes belges d’après un itinéraire bizarre: Bruxelles, à 350 kilomètres de Nancy, Louvain à 600 kilomètres de Lyon, Malines à 500 kilomètres de Dijon. Les hommes, fatigués, lisent en se déshabillant peu à peu, demandent à l’adjoint de lire tout haut, et écoutent en roulant leurs jambières, en pliant leurs cravates. Il y a ceux qui s’interrompent quand la nouvelle est bonne, quand on prend Sarrebourg, et ceux qui s’interrompent quand la nouvelle est mauvaise, quand on le perd. Un soldat qui a froid et qui remet brusquement sa capote, alors qu’on parle de Morhange, semble devenir un renfort, retarder la retraite. Parfois cependant, quand il est question de l’Alsace et de Mulhouse, ils s’arrêtent, clignant des yeux aux noms propres qu’ils connaissent, écoutant aussi immobiles que s’ils étaient déjà tous nus...
28, 29 août.
Tryon habitait un grand château, élevant des chevaux, des chiens, chassant le blaireau, et il allait avoir un fils dans un mois. Viard avait reçu, la veille du départ, un bureau d’acajou moucheté. Le frère de Trinqualet, ouvrier tailleur à Paris, devait passer les vacances en Auvergne et habiller gratis toute la famille... Tous mes camarades, aujourd’hui, parlent de leur bonheur. Biset se heurte à une porte en apportant le rapport, mais c’est encore une félicité qui jaillit, au milieu des jurons, de son énorme crâne: il annonce qu’il est fiancé. Mais celui qui perd le plus à la guerre est Sartaut, car il venait d’hériter de l’homme le plus égoïste qu’il y eût dans la France entière, du mobilier même de l’homme heureux: la cave, avec deux bouteilles de tous les vins, le jardin, où vivent en paix une guenon et une antilope, et des actions du P.-L.-M., de sorte que les Sartaut peuvent désormais voyager gratuitement. Dès la fin de la guerre, au lieu d’habiter sur l’Ouest-État, ils s’installeront sur la ligne de Brunoy et ne verront plus que des trains qui leur appartiennent.
Campés dans la maison d’école, nous avons adopté les heures de classe, comme nous adoptons dans les ateliers les heures d’usine. Déjeuner à onze heures, collation à quatre, et récréation dans la cour. Le capitaine Lambert écrit ses lettres dans la chaire; nous nous enfonçons avec peine dans de petites tables soudées à leurs bancs, pivotons avec elles pour bavarder, ou pour prendre dans chaque tiroir le cahier de composition de son élève; le mien s’appelle Félix Bertrand et il a manqué son devoir final, la classe avait à expliquer les diminutifs en on: chaton, négrillon, ourson, et Félix n’a point compris l’instituteur:
«Un petit chaton est un chat, explique-t-il, un petit négrillon un nègre». Par la fenêtre, nous voyons l’église, d’où ruisselle la source de l’eau bénite, et suivons tout ce qui se produit sur les routes à pentes rapides, un œuf dur qui roule, par exemple, talonné par une escouade...
Il est minuit. Le sous-chef de gare du Thillot a eu pour moi, devant le colonel, des prévenances incompréhensibles dont j’étais gêné. Il voulait me brosser, il ajustait mes courroies, il m’offrait un wagon de première. Mystère, car en même temps il reconnaissait mon grade, il m’appelait sergent. Nous y avons gagné de n’être que six dans un compartiment de seconde et Dollero, Clam, Danglade dorment déjà; je veille avec Devaux qui prépare l’état d’effectif pour le réveil et recopie, à chaque arrêt du train, des feuilles que je dicte. Au dehors, le ciel est noir, mais les étoiles acides, l’air limpide. La voie tourne autour du firmament et les poteaux des stations, isolés au-dessous des astres, en donnent les noms les plus mensongers: Feldrupt, Rupt-sur-Moselle, Maxonchamp. J’avais toujours désiré voir Maxonchamp, mais loin de m’en rapprocher, voilà que cette gare lunaire me le rend, pour cette vie du moins, inaccessible. Tant d’arrêts que l’état est achevé bien avant Épinal. Nous avons contrôlé tout le bataillon; pas un dormeur dans ces cinquante wagons dont le nom n’ait été prononcé cette nuit. Humbles noms, litanie du régiment et de l’Auvergne, que j’avais presque envie de compléter: Granchabriat, porte de Murat, Triacou, étoile de Thiers, Delobie, gloire de Royat. Nous poussons le scrupule jusqu’à rechercher dans son compartiment le lieutenant Jourdan, nouveau au bataillon, et qui veillait et fumait, pressentant notre doute.
Épinal. Les plaques nous réveillent. Il fait jour. Les portes des wagons roulent en grinçant. Certaines sont trop dures et il faut délivrer les hommes qui crient et frappent de l’intérieur. Un wagon s’ouvre sur la campagne au lieu de s’ouvrir sur la gare et croit une minute tout endormi. La nuit a laissé une trace blanche sur tout ce qui était plus noir qu’elle, sur les toits des voitures, sur les poteaux goudronnés. Chacun refait la raie de l’autre et l’on se passe avec mille recommandations de petites glaces comme les parcelles les plus précieuses du jour nouveau. On remet son lorgnon, le premier regard précis de la journée est pour soi-même. Des territoriaux brûlent du café au coin d’un hangar, et tout le hall sent le café grillé comme la place de l’Odéon le mercredi. Les devineresses ont lu jadis dans ma main que c’est l’odeur que je préfère, avec le musc, qui m’attend sans doute à la gare de Vesoul, et j’accepte avec plaisir mon encens officiel. Dollero, tout endolori, d’esprit incertain, chevauche une plaque tournante automatique et, pour former son humeur, son destin, le secoue vers Remiremont, vers Paris, vers Bâle.
Nous allons vers le Sud par une voie stratégique. Les voies stratégiques contournent les montagnes, évitant ainsi les tunnels, et elles remontent à la source des rivières pour éviter les ponts. Nous roulons dans un pays gras et vert où abondent les bœufs, les chevaux, et de grands animaux inconnus, noirs à raies rouges, que les gens du pays appellent des lubards. Nous suivons une vallée paresseuse où les habitants n’ont pas eu la force d’imaginer des noms à leurs villages: une station balnéaire s’appelle Bains, un port plein d’usines sur la Saône s’appelle Port-d’Atelier; nous passons au large de Blonde-fontaine, de Contréglise. Jamais de stations, notre voie est toujours isolée et nous ne voyons que l’envers des bourgs; quand les stratèges n’ont pu éviter une ville, nous la traversons à toute vapeur, en sifflant. Parfois, au loin, un hameau que les indigènes nommeraient aussitôt, s’ils le voyaient du train: Tuiles-Pies, Chiens-Géraniums.
Mais soudain se multiplient les gares, avec leurs verandahs que le P.-L.-M. faisait repeindre en noir, fin juillet, et dont les unes, celles aux chefs négligents, n’en étaient le jour de la mobilisation qu’à la couche rouge. Dans les voies de garage, les wagons bondés de tout ce que l’on s’envoyait le 31 juillet à quatre heures, des voitures d’enfant, des dynamos, et de faux arbres en ciment. Les officiers commissaires font glacer au fer la bande blanche de leur képi pour que les escarbilles n’y prennent pas. Voilà Frétigny. Voilà Velle. Voilà, annulant notre propre train, un train de soldats qui va à Thann, d’où nous venons. Puis, débordante de convois, hérissée de canons qu’on a, pour l’arrêt, démuselés, sur sa colline voilà Gray. Les femmes et les enfants, assis à nouveau le long des voies, se lèvent quand passent les trains civils pour leur confier les lettres reçues en commission des trains militaires. Les gamins reçoivent nos bidons à la volée, et nous traversons le hall sans inquiétude, assurés qu’ils apparaîtront à l’autre bout, presque aussi vite que nous-mêmes, les bidons pleins, ceux qui ont la spécialité du vin blanc, tout fiers, jouissant de notre surprise. Nous descendons, et, aux portes gardées en armes, les soldats les plus curieux peuvent apercevoir, de quinze pas, la première rangée des plus curieux civils.
Maintenant les villes sont tournées vers nous. Les soldats sont assis au bord des wagons ouverts et le train marche sur de vraies jambes rouges. Les buissons, les fusains râpent nos genoux, et, dans l’arrondissement où l’ingénieur soigne ses haies, les caressent. Le soleil, comme la fumée, change de côté sans raison et nous attendons sans patience, pour être à l’ombre, les forêts. De Gray vers Dijon, à nouveau, le trajet que nous avons fait la nuit, il y a trois semaines, et des fillettes qui nous semblent inconnues reconnaissent à son numéro le régiment, s’inquiètent de savoir ce que sont devenus les soldats dont elles ont pris l’adresse, reprochent à Bertet d’avoir laissé pousser sa barbe. Nous rions, nous plaisantons comme au premier voyage, sans voir que les femmes ont changé, qu’elles ont maigri, que certaines commandent et d’autres obéissent. Nous, qui n’avons pas vu un mort, nous ignorons que depuis notre passage des blessés sont devenus cadavres dans leurs bras, et que leur frère n’écrit point, et que la France chancelle, et qu’un cavalier soudain dément les a poursuivies à coups de revolver; nous leur envoyons des baisers, nous plaisantons les rousses, les corpulentes, les petites qui louchent. Elles prennent pour notre courage ce qui est l’ignorance, elles nous admirent, et celle-là justement qui pleure est celle qui se laisse embrasser...
Entre des montagnes silencieuses reliées en cercle par les aqueducs, après d’immenses remblais piqués de ceps, chacune des mille collines portant une couronne urbaine, voilà Dijon. Le soleil verse à flots sur notre convoi les rayons mêmes qui cuisent le raisin. Nous entrons en gare, pris au milieu du hall entre un train d’ambulances et un train de cavaliers, tous deux repus, et nous ne pouvons communiquer avec les Dijonnaises que par un blessé maladroit ou par un Africain. Un des blessés vient de notre régiment d’active, et nous sommes enfin renseignés sur nos cadets: ils ont été en Lorraine, ils ont eu à se déployer dans le polygone même de Sarrebourg; les canons allemands avaient tous les repères, mais les tranchées d’exercice, par bonheur, étaient excellentes. Il nous indique les morts par leurs surnoms: l’Aigu est tué, Mimi est tué, nous nous retournons vers nos officiers pour leur traduire ces nouvelles, rapportant ces pauvres corps dans leurs noms de parade: Delaberque est tué, Martineau est tué, et pour quelques-uns le vrai nom lui-même s’aiguise, devient prénom: Jean est tué, Albert est tué. Chacun dit tout haut ce qu’ils faisaient la dernière fois où il les vit: ils avalaient une grosse tranche de jambon, ils étaient avec Juliette, ils dormaient. Celui qui les a vus mangeant comprend moins encore que les deux autres.
Quand nous partons, la nuit est venue. Le paysan qui fermait jadis l’enclos se couche le dernier et pousse nos lourdes portes. Nous sommes sur la grande ligne sans cahots où peuvent sommeiller, revenant de Nice, les malades et les milliardaires eux-mêmes. A Laroche, à Fontainebleau, les dames de France, déjà et pour toujours habituées aux blessés, nous réveillent et nous soignent comme des mutilés, s’effrayent de nous voir sauter du wagon, nous font boire en tenant notre verre, nous prennent la main, s’assurent que nous n’avons pas de fièvre. Puis, à quatre heures du matin, d’un viaduc, je reconnais, au point terminus du tramway qui part du Louvre, le village où habitent les gardiens du musée. Voilà, sur chacune de leurs portes, un plâtre de la Vénus de Milo, du Pêcheur napolitain. Voilà Diane de Poitiers. C’est Paris.
Ce n’est que Rosny, que Nogent, que Noisy. Nous tournons autour d’eux et Paris se défend contre moi de tous ses forts. Nous n’y entrerons pas. Nous subirons la volonté de ces états-majors rivaux qui s’amusent, avec nos trains, à tracer la meilleure tangente sur Paris; je n’ose penser qu’aux vagues camarades qui habitent Carrières, Pantin, qu’aux amis de mes amis. De vieux territoriaux nous annoncent, sans trop nous en vouloir, que notre machine a écrasé dans Saint-Maur un territorial et nous donnent dès l’aube l’impression qu’avait de mon temps tout provincial le soir de son arrivée à Paris, d’avoir abandonné, d’avoir tué. Mes compagnons s’éveillent. A notre droite, ils admirent, sur sa montagne, le Sacré-Cœur, et dix minutes après, à notre gauche, un gigantesque monument de marbre à cinq coupoles, qui est encore, mais je n’ose l’avouer, le Sacré-Cœur. Tous les habitants ont transporté vers la voie ferrée la façade de leur maison, leurs drapeaux, leurs rideaux, et celles de leurs enseignes qui, en pleine paix, étaient nées d’une guerre, Sébastopol, un vrai zouave. C’est au Nord, mais tant pis, les ménagères ne coudront plus que tournées vers le Nord. Les photographes ont peint sur une bande de calicot le portrait de Guillaume, avec deux ampoules vertes pour les yeux, et allument le courant bien que l’arrangement soit destiné aux troupes qui passent de nuit. Dans sa cour, un vieillard, en veste d’escrime, charge à la baïonnette contre un mannequin coiffé d’un casque. Juchée sur son toit peint en bleu, la femme d’un tailleur nous montre son tailleur modeste en nous criant qu’il part demain. Un boulanger retarde pour nous son coucher et, récompense, voit pour la première fois se lever ses enfants tout frais. Aux places immuables où s’arrêtaient sans raison les trains des courses, nous attendons, et des trains qui filent vers Paris, sur les remblais, les voyageurs nous jettent avant de les avoir lus leurs journaux que le vent rabat sur le wagon suivant qui les rattrape et les rejette. Aux passages à niveau les enfants nous avertissent tristement qu’il ne reste à l’auberge que du vin bouché et bondissent de joie en nous voyant riches. Ceux des gares régulatrices sont gâtés, réclament des épées, des casques et acceptent sans enthousiasme, pourboire trop modeste, il est vrai, d’une si grande guerre, nos sous de nickel allemands. Un automobiliste à barbe noire, que nous soupçonnions d’être espion, commande au cabaret voisin cent bouteilles; nous confondions, à cause de leur même masque, la générosité, l’hypocrisie. Puis la banlieue enhardie tourne vers nous son visage même, nous voyons la façade des mairies, les églises sont perpendiculaires à la ligne, nous traversons des places, et, de banlieusards familiers, nous écoutons toutes les histoires distribuées le jour de la mobilisation, l’enfant au fusil de bois, les Sénégalais avec des têtes dans leur musette, le blessé prussien souffletant son général prisonnier. Plus de trains vers Paris, tout le trafic se fait maintenant en rond autour de la ville, il ne reste dans Bécon et dans Argenteuil, toutes les âmes ambitieuses ou frivoles travaillant déjà rue de la Paix, que des personnes un peu moins jolies, un peu moins généreuses, et, entre leurs bocaux, les pharmaciens fidèles.
Voici Stains, presque aussi beau qu’Asnières, où Devaux voudrait vivre. Voici Pierrefitte, ou j’ai vu, voilà un mois, sur la place, se tamponner les autos du plus menteur et du plus sincère des Parisiens: tous deux levaient les bras, tous deux riaient, tous deux s’appelaient cher ami. Puis des parcs, des châteaux, un petit temple de l’amour oublié près d’un bosquet comme un parapluie ouvert, un ruisseau où dérivent des canots vides, et, sur une plaine dénudée, sans eau, sans gazon, sans arbres, la villa des Troènes. A Beaumont, notre voyage s’explique: le régiment est chargé d’arrêter quelques dizaines d’autos blindées qui ont percé nos lignes. A Creil, train sanitaire anglais. Les blessés vident le kirsch qui nous reste d’Alsace.
—Brandy! disent-ils seulement, en essuyant du bras nu leurs lèvres.
—Non! répondons-nous, kirsch..., quetsch!
—Oui, reprennent-ils, Brandy!
Vers trois heures, arrêt brusque. Les clairons sonnent. Le train ne peut aller plus loin, il nous abandonne, et, comme il n’y a pas de plaque tournante, doit reculer, face à l’ennemi. Le soleil est lourd, la terre affaissée détruit en nous l’idée d’un globe bombé et sûr, toute l’ombre de la plaine s’entasse en carrés lointains par petits bois de sapins noirs. Le canon tonne, de ces coups qui détruisent l’air et qui font, sur le cœur, comme sur les cadrans pour boxeurs, tourner je ne sais quelle aiguille. Nous nous formons sans vigueur, par compagnies isolées, avec de larges intervalles où les autos blindées pourraient, pendant une heure encore, filer sans risque.
Ansauvillers, 30 août.
Les habitants avaient appris que les bourgs voisins sont occupés depuis la veille et se croyaient abandonnés. Ils ont formé tout ce qu’exige une cité assiégée, la garde civique, le peloton des pompiers. Les mêmes vieux retraités commandent les deux compagnies et tout pourra marcher, peut-être, si l’incendie et la panique n’éclatent que successivement. La municipalité insiste pour que nous logions dans le bourg même et tant pis pour les avant-postes. Ce n’est pas une protection générale qu’Ansauvillers désire, mais pour chaque maison, chaque famille, une garde individuelle, une escouade, un soldat, un fusil. On nous reçoit en hôtes, on prépare du savon, de l’eau chaude, on porte nos sacs, par la courroie du haut, comme une valise. Le coiffeur rase gratis ceux qui sont logés dans son groupe de maisons, et prend deux sous aux autres, protecteurs superflus. Devant chaque porte, on installe une table, des encriers; pour la première fois depuis la guerre nous avons le loisir de répondre aux amis auxquels nous devions des lettres de paix; aux parents nous télégraphions, car la poste fonctionne encore, et ceux qui sont de Paris confient à un automobiliste des billets qu’il distribuera le soir même. Peu à peu, lettres et télégrammes expédiés, aussi naturellement qu’elle est venue à Edison lui-même, l’idée du téléphone me vient, et mon hôte veut bien tenter l’aventure car il a un appareil et il est conseiller général. Nous arrivons à Paris par la ligne brisée de ses relations, de son préfet obtenant Pontoise, du sénateur de Pontoise le Central lui-même. Voilà le ministère où sont mes amis. Voilà le standard, celui du soir. Voilà Solis: c’est une chance, car il est, du ministère, celui qui parle le plus clairement au téléphone et un directeur ami des lettres lui téléphone par plaisir, chaque matin, pour lui parler de Paul Hervieu. Autour de lui on pourrait bien se taire, quel vacarme, mon canon à moi s’est tu.
Il me reconnaît, il m’invite à dîner.
Soudain il comprend, crie aux collègues de se calmer, et je le devine qui se tourne avec l’appareil vers le jardin et la fenêtre ouverte, pour goûter au complet le sentiment de téléphoner à l’avant. Et il se trompe. Le jardin est au sud. Il me tourne le dos.
—Ah! cher ami où êtes-vous?
—Près de Montdidier.
—Où?
—Près de Péronne.
Il ne comprend toujours pas. Je cherche le nom d’une troisième sous-préfecture.
—Pas loin de Guise.
Mais ce nom-là est hardi, sifflant. Le sénateur et le préfet qui soutenaient le fil se dérobent. Plus rien...
La nuit est venue. La bonne tient à cirer nos souliers et nous prête les anciennes pantoufles du conseiller. Nous nous étendons devant la villa, dans le parterre compliqué où tous les électeurs doivent contourner, pour arriver à leur élu, un énorme cœur en gazon.
31 août, dimanche.
Sur une bicyclette si neuve, si étincelante, qu’on cherche dans le ciel un nimbe avec sa marque, sortant de la campagne même, une jeune fille blonde nous dépasse, puis descend brusquement, s’affaisse. Je la soutiens, elle a les yeux grands ouverts, son cœur bat. Insensible aux phrases de mes camarades qui prétendent là-bas que je me marie, elle est abandonnée, ses mains me pressent. Mais la voilà plus lourde, qui rougit, se dégage. Elle explique qu’elle ne sait descendre de bicyclette que d’hier seulement; hier elle se serait tuée! Elle nous prie de l’aider à monter, car elle ne sait pas encore partir seule, et, lancée par nous, s’en va. Aux hésitations de la machine on voit qu’elle voudrait tourner la tête pour nous remercier et nous allons chercher nous-mêmes, car il est facile de la dépasser, un pauvre sourire d’adieu.
Deux autres cyclistes. L’homme a installé un enfant sur son guidon, la femme pédale entre des paquets; l’enfant pleure, car il voudrait être tourné vers le père au lieu de regarder la route. L’homme nous demande la route de Noailles: la femme, qui ne sait rien dissimuler, la route de Rouen. Je veux aller me renseigner, mais, un groupe de cyclistes passant, ils se précipitent derrière lui, sans attendre; l’enfant qui pleure sert de trompe. Le garde champêtre nous a rejoints, furieux.
—Ce sont des fuyards! nous dit-il.
Vers onze heures, alors que les vrais habitants, heureux de Dieu, sont à la messe, le bourg est tout à coup semé de motocyclettes, de charrettes anglaises, de camions, qui soufflent une minute et repartent dès que passe une autre motocyclette, une autre voiture légère, un autre char, ne voulant plus d’autres amis que les amis qui vont à leur vitesse. Il faut une famille bien unie pour que des cyclistes escortent des chevaux. Le garde champêtre les interpelle quand ils s’engagent dans une impasse.
—Fuyez tout droit, commande-t-il.
Nous aussi les blâmons de semer la crainte dans un bourg, dans un dimanche si paisible, dont les pompiers viennent de répéter sur leur échafaudage, en uniforme, l’incendie de dix mètres de haut. Nous indiquons la fausse route à de pauvres cyclistes en jaquette, qui repassent au bout de quelques minutes, confondus, détournant les yeux. Bientôt c’est un encombrement, car le petit poste du Nord laisse entrer tout le monde et celui du Sud exige un passeport. Certains aussi s’arrêtent par joie de trouver enfin, au milieu d’arrondissements affolés, cette commune au soleil, ce calme, et demandent s’il y a un hôtel. Ils viennent du Nord; ceux des grandes villes, de Tourcoing, de Lille, se dirigent vers de grandes villes, vers Beauvais, vers Rouen; ceux des villages vont vers des villages minuscules que nous ne connaissons pas, chacun ne cherchant son refuge que dans le nom d’une ville à peu près égale à la sienne.
—Et vos maisons, demande le garde, et vos affaires?
Ils ont la clef.
Peu de paysans encore, tous ceux-là habitaient des maisons au bord des routes et n’ont eu qu’à passer leur seuil pour être exilés. Pas d’animaux, pas de troupeaux qui donnent au cortège le pas fatal mais sûr d’une migration. Pas de costumes provinciaux; ils ont l’air d’émigrer par professions et l’on a seulement à se dire, devant leur jaquette à palme académique, devant leur bourgeron taché de couleur: Voici l’instituteur qui fuit, voici le charron qui fuit, ou peut-être même le peintre. D’immenses voitures chargées d’enfants, dont on diminue à chaque arrêt, pour nourrir l’attelage, la litière de foin. Dans des carrioles à claire-voie, des arrière-grand’mères avec leurs petites-filles, les garçons ont passé au travers; sur des brouettes, une famille qui traîne ses matelas comme des fourmis leurs œufs. Un char à bœufs, qui contient une famille de Douai et une famille de Paris, son invitée, cousins éloignés qui restent cérémonieux, invités, aussi, dans le malheur, et remportent tous leurs bagages alors que leurs hôtes, la place manquant, ont tout laissé. Des autos mal conduites par de tout jeunes gens; celui qui tourne la manivelle ne sait pas tenir le volant, celui du volant ne sait pas faire l’essence, ils sont trois, et, pour que l’auto marchât bien, il faudrait au moins qu’ils fussent cinq. Dans une voiture à âne, trois dames de castes différentes, unies au hasard pour fuir, attirées l’une vers l’autre, sans doute parce qu’elles étaient toutes trois maigres,—à cause de la voiture—avec trois cabas, sur la tête trois bonnets et trois chapeaux sur les genoux, égales désormais pour la durée de la guerre. Un porteur de gare avec sa propre valise. Seules, dans cette cohue, deux vraies voitures de bohémiens font une traînée calme, démontrant avec quel sang-froid on voyage, après avoir fui vingt siècles, les parents dans la voiture, les enfants près des roues, et pendues à l’arrière ces peaux de lapins qu’une auto de maître s’obstine à accrocher à ses portières.
Maintenant ils passent vite dans ce bourg qui se moque d’eux, à part les familles indécises, qui ne connaissent personne en France, que le moindre regard arrête, qui répondent qu’elles vont devant elles et frémissent si on leur apprend que ce n’est pas par là. Des mères demandent du lait, le boivent et embrassent le nourrisson de leur bouche humide de crème. Quatre femmes nous appellent, leur cheval souffle, tremble, tombe et ne veut pas se relever, il faut huit hommes, juste le double de leur nombre, pour étayer ses sabots, le hisser sur ses pattes... Cortège faible, où commandent ceux qui ne sont pas bons pour la guerre, les plus braves de ceux qui ne se battent pas, des bossus, ou de grands jeunes gens niais et paresseux, ceux qui, dans les montagnes, auraient des goitres. Tous portant dans des cages ou tenant en laisse les animaux d’ailleurs qui savent le mieux fuir, des chiens, des serins, des chats. Sur chaque voiture, l’objet qu’on eût sauvé en cas d’incendie, ou bien, aujourd’hui centre de concorde, celui qu’on se fût disputé dans l’héritage, une table à jeu aux pieds réunis et pendue comme un chevreau, un phonographe. Un coiffeur avec ses têtes en cire. De pauvres vieilles gens non démontables, une vieille sur son fauteuil, un vieux sur son pliant. Des femmes fraîches et grasses en imperméable qui ont pris le temps de passer leur plus belle chemise, mais pas d’en lacer les faveurs roses qu’on voit flotter hors de leur gorge. Parfois une suite mieux agencée de voitures à ânes, puis à mulets, puis à chevaux, comme si allait venir enfin la raison et la reine du cortège. Une vraie voiture de déménagement, comble de matelas, et que suivent tenacement des familles à pied, avec l’espoir qu’à la nuit le déménageur prêtera quelque paillasse. Des dames qui montrent à tous leur billet pris pour Toulouse et qu’on a repoussées du dernier train. Des visages hagards de gens qui ont oublié un meuble précieux, un parent, un portefeuille et qui avancent depuis leur départ avec la tentation de repartir en arrière. Les parents dont le fils a été écrasé hier par un chariot et remis à l’hôpital de Péronne. Bardan commence à être ému, et il trouve sur chaque visage des ressemblances avec sa famille. Voici le sosie de sa sœur; voici sa tante, c’est la même robe. Seule une grande fille brune lui semble de tous points nouvelle, et il se tait, devinant soudain sa famille incomplète. Puis des passants que le garde champêtre reconnaît, qui sont des environs et se sentent moins coupables, après tout, de partir un dimanche qu’un jour de semaine. Le vent s’est levé, les villages sur lesquels on n’a point placé de régiments ou de canons, autour d’Ansauvillers, commencent à flotter, à partir. Voici la famille Pintau, de Breteuil, voici les Durandon, de Barlier; le garde pâlit de les reconnaître, et de reconnaître aussi que ceux qui partent ne sont pas, comme il le croyait, les plus hypocrites ou les plus avares. Les Pintau étaient la bonté même; ils payent d’avance leur remise d’Ansauvillers. Mais ceux qui avaient la médaille de 70 l’ont enlevée.
Soudain, à midi, ce sont nos clairons qui sonnent la générale. Les habitants ne s’en inquiètent pas; s’ils logeaient l’artillerie, peut-être un canon, pensent-ils, tirerait à midi juste. Mais les compagnies s’équipent, s’alignent, ils voient les convois qui se forment. Nous partons. Ceux des Ansauvillerois qui comprennent le plus vite veulent lier leur sort au sort du régiment, se hissent sur les voitures de compagnie, avec un ballot de linge et des provisions qu’ils distribuent, pour les gagner, aux conducteurs, mais le colonel fait vider chaque siège et le conducteur veut rendre piteusement un par un, car le paquet s’est brisé dans la poche, les biscuits qu’il a reçus. Les fuyards, pour dégager la route, ont pris notre place dans les remises, dans les cours et apprennent de nous comment on part.
Nous allons vers le Nord. Dix kilomètres de discussion avec le lieutenant Bertet, qui n’est pas content de ce départ vers Lille, et en effet nous ne faisons pas la même guerre; lui ne voudrait voir que les pays qu’il connaît, et moi ceux que je ne connais pas. A droite, de grands noyers et les civils, qui attendent pour repartir que la division soit passée. A gauche, de petits peupliers et les enfants des fuyards, qui traversent au galop entre les sections et attendent leurs parents de l’autre côté de la route. Soudain, tumulte.
D’une hauteur, au coin d’un parc, des chasseurs cyclistes agitent leurs képis. Ils s’élancent à bicyclette et se précipitent vers nous en appuyant sur les pédales, la roue libre ne suffisant pas.
—Bravo, crient-ils! bravo!
Qu’avons-nous fait encore? Ils déchiffrent le numéro du régiment, l’acclament.
—Êtes-vous beaucoup?
Nous sommes une division, et leur joie augmente de savoir avec nous des Marocains, comme la joie d’enfants à la gare qui voient l’oncle explorateur débarquer avec un nègre. Depuis quinze jours, ils n’ont pas su ce que c’était qu’un fantassin. On leur en promet chaque soir, mais le matin ce sont toujours des cavaliers qui arrivent, plus fatigués encore qu’eux-mêmes, venant du Nord plus qu’eux-mêmes, et faisant effort pour les considérer, eux les cyclistes, comme les fantassins désirés. Maintenant, enfin, ils ont le contact avec d’autres que les Allemands. Ils descendent de machine, ils prennent pied dans la guerre! Si nous voulons des bicyclettes, ils en ont quarante en surnombre qu’on leur fait conduire haut le pied.
Mais la route se garnit maintenant de cuirassiers, de dragons isolés qui nous serrent la main, et, le mur du parc une fois atteint, à perte de vue tout le long de la vallée, leur immense serpent ondulant de curiosité et de satisfaction, avec des points fixes, pourtant, qui sont les alentours des colonels, les trois divisions entières, pliant entre cet ennemi invisible et nous comme le bâton qui maintient ouverte la gueule de la guerre.
Nous avons allongé le pas. Nous marchons aussi près d’eux que nous le pouvons. Ils nous attendaient un peu plus tôt, à trois heures, et il en est six, mais ils ont profité de ce répit pour faire leur toilette. Les plus paresseux eux-mêmes se sont lavés, ont fait leur barbe. Ils sont tous frais, et, en échange de notre chocolat ou de notre pain d’épices, moins prosaïques, ils nous tendent ce dont ils se servent, un rasoir, une savonnette, du cosmétique. Un brigadier m’inonde d’eau de Cologne, d’autres l’imitent et nous faisons notre seconde entrée dans la guerre sous des vaporisateurs. Mais le commandement nous écarte d’eux pour éviter les arrêts: nous passons de l’autre côté du fossé dans le champ. Au-dessus des sillons, le pas lourd des compagnies est devenu une marche onduleuse et active: les cavaliers nous admirent, et, pour marcher, nous commençons en effet à savoir marcher.
Le soir est venu. A la faveur de l’ombre, le régiment s’est si bien emmêlé aux cuirassiers de Cambrai qu’on renonce à les séparer. Dans Tartigny, je dors sous un caisson, dans la cour du château, près de Drouin, cavalier de première classe, qui m’offre le foin préparé pour sa nuit. Je peux m’y étendre à l’aise; il a deux mètres.
Nuit froide. Drouin se moque du froid. Ce qui l’ennuie c’est qu’il ne peut plus manger de pain. Ils sont restés trois jours sans en avoir. Il a essayé tout le soir. Il le sale, il le poivre, mais le pain ne passe plus.
Lundi, 31 août.
Minuit; une main timide me secoue. Une femme, vêtue de noir, me demande en balbutiant si nous ne connaîtrions pas des soldats; elle va partir et voudrait que nous buvions sa cave. Nous en connaissons quelques-uns. Nous la suivons en troupe. Mais elle garde une préférence pour nous deux et, une fois dans la cave, nous indique à voix basse ses meilleures bouteilles.
Alerte. Il gèle. Chaque fantassin se réveille seul, avec, près de lui, la place du cuirassier déjà froide. Quand je tends la main, de mon caisson, je sens tomber la pluie glacée. De Fraix a compris que je ne me lèverai jamais seul; il me tire par les chevilles de mon abri, appelle deux hommes, me cale les pieds et me soulève. Me voici debout. Un ou deux vacillements, et je suis droit, un ou deux clignements, et je vois. Un ou deux coups de poing sur mon crâne, et, si je le veux, je pense.
Lundi. La semaine commence que jusqu’au samedi nous croirons inutile et cependant elle avait la mission de faire repasser une fois sous tous les yeux, dans l’ordre, les jours de la semaine: c’est dimanche prochain, au régiment, que l’on se met à mourir. De Tartigny nous revenons vers le sud, marchant toute la journée, sans halte, aux abords d’une chaussée que nous devons laisser libre à l’artillerie, aux convois et c’est nous aujourd’hui qui sommes les fuyards. Pas d’eau et la chaleur nous tue des hommes. Pas d’arbres: tous les cinq ou six cents mètres un ormeau rond, avec une ombre en boule sur laquelle se laissent tomber et s’entassent les soldats. Dans la plaine cela va encore, mais dès que se forme un mamelon, un simple pli, la fatigue et la méchanceté humaines s’y amassent. Au pied d’une colline, nos gendarmes tuent un Allemand déguisé en zouave qui empoisonnait un puits et le basculent par le trou, purification rituelle et logique. Des généraux, embusqués au coin des bois, se précipitent sur les soldats qui ne veulent pas déboutonner leurs capotes et les dégrafent en criant. Les maisons, toutes isolées, toutes vides, ressemblent aux maisons sans contrevents bâties sur l’entrée d’un puits de mine, du gouffre de Padirac, et ont échappé leur vie jusqu’au centre de la terre. Nous effleurons mollement, à trois à l’heure, des gares, des usines électriques qui restent sans étincelles ou sans fumée et nos intervalles sont peu à peu remplis par des troupeaux, entre les sections des moutons, des bœufs entre les compagnies. Cela du moins facilite la marche; ce sont les bêtes qui prennent les heurts, et nous avançons avec moins d’à-coups. Jusqu’au matin nous retrouvons, prises et perdues dans nos jambes, les brebis et les génisses.
Mardi, 1ᵉʳ septembre.
Un docteur veut sauver ses meubles anciens et nous emploie à les murer dans une cave; il n’abandonne aux Prussiens que les meubles marquetés: l’humidité leur ferait plus de mal encore que la guerre. Vers midi, il part en auto, choisissant encore de son siège les moins volumineux parmi les objets qu’il avait sacrifiés et que nous lui tendons: acceptant sa pendule Régence, refusant son Goliath. De temps en temps on sonne; ce sont ses clients et nous les renvoyons au major.
Le jardin est vert, avec une source; mais déjà de grands coups de vent abattent les fruits mûrs, et, de la pension voisine des fillettes, la tempête ramène des feuilles de cahier déchirées, des copies et des narrations que Bardan nous lit tout haut. Première bourrasque d’automne, qui détache ainsi de chaque fillette de l’été un petit sentiment gonflé et emphatique: de Marie Rabardelle la joie d’avoir recueilli les fils de l’éclusier noyé, de Céline Jacques le désespoir de savoir les Russes hors l’Eglise, d’Élise Lesueur, toute fière de la science, la nouvelle qu’Ulysse avait un chien nommé Darius.
Mercredi, 2 septembre.
Rêvé de Paris. Éprouvé mille tourments dans l’annexe du Bon Marché. Les gardiens me serraient le bras entre leurs mains, le détachaient, les vendeuses disposaient des faux-cols à l’intérieur de mon cou même en me disant: Chair de ma chair! un inspecteur armé d’une fourche rougie m’interdisait de déboucher de l’escalier roulant. Je suis soulagé de me réveiller au milieu de la guerre.
Aujourd’hui, nous allons vite. Plus de fuyards. Des bourgs ensoleillés avec des habitants groupés à l’ombre. Parvenus aux crêtes, nous voyons de grands incendies. Nous pensons tous, ou plutôt seul je pense que c’est l’anniversaire de Sedan.
Nous pensons que tout finira bien, que nous serons vainqueurs.
Nous pensons que nous allons nous retourner soudain. Nous nous retournons individuellement de temps à autre, pour juger de l’effet.
Nous pensons qu’on nous charge de défendre Paris. Nous serons en garnison au Bourget ou à Rosny. Je prendrai pension chez la mère Picard, qui exige seulement de ses pensionnaires qu’ils mènent baigner son chien à la Seine. Je suis de ceux qu’elle préfère, je sais nager.
Parfois un paysan ferme sa porte à clef, appuie du genou pour voir si la serrure tient, et se joint à nous.
Fosseuse. On nous loge dans le château. Il fait nuit. Une grosse tour en briques, de la Réforme, s’est placée pour le rassurer au coin du château Louis XIV. De grands arbres ont enfoncé de tout leur tronc dans les pelouses, et tiennent droits, soutenus par leurs premières branches. Des soldats viennent remplir leurs seaux aux bassins, et, les mains une fois savonnées, caressent les statues. Le concierge est né à Chateaumeillant, il a connu mon camarade Poloret qui me vendait cinq sous, en pension, sa part d’omelette, le père Poloret, jadis, lui a passé une pièce fausse, mais, malgré ces relations communes, il se refuse à ouvrir la porte d’honneur et nous indique seulement la porte du quinzième siècle perdue dans un sous-sol. Quand je reviendrai avec le colonel, vers dix heures, nous ferons deux fois le tour du château sans la retrouver, mais j’ai du sang-froid, et le colonel ne s’apercevra de rien.
Jeudi 3.
Nous quittons Fosseuse. Le mur du parc une fois dépassé, c’est la banlieue. A chaque coude de la route, des pneus concurrents indiquent la distance de Paris, les pneus français la comptant de Notre-Dame, les pneus américains de l’Opéra. Des champs, mais tous en contre-bas: on a vendu leur belle terre de surface pour le Luxembourg ou les Tuileries. Voici le point où la route de province butte contre une veine bourrée de ciment et de macadam, ligne frontière des excursions pour les boursiers, portée la plus grande des taxis, limite des efforts et de la renommée des coureurs cyclistes, des acteurs de café-concert, avec les énormes pylônes où s’attache, les jours de pluie, la tente qu’on déroule au-dessus de Paris. Les derniers becs de gaz alimentés par Paris brûlent encore. En plein air, ressortant comme les racines, tout ce qui dans Paris est au-dessous du sol, les conduites de plomb, les terminus et les buttoirs des tramways. Sur les squares encadrés d’ormes, des statues minuscules d’amours ou de dauphins gardent la place du fils célèbre qu’auront les bourgeois enrichis; la mairie où chaque dimanche Mounet récite le monologue du rôle qu’il jouera aux Français la semaine suivante; la marque des 50 kilomètres au delà de laquelle doivent vivre les relégués,—en prêtant l’oreille ils peuvent ne pas perdre un seul vers; les meules hantées par les chemineaux en chapeau melon; les villas de pierre meulière où les Hollandais envieux assassinent les Hollandais parvenus. Dans les rues, des chiens mal dégagés du luxe de Paris et dont l’arrière-train est poméranien ou russe. Bordant la route, les usines du Brillant Belge, de l’Or adhésif, du Fer liquide, tout ce qui colore et fourbit, et Bergeot devine à les voir ce que Paris peut être. Voici Chambly, où les cerfs du parc, amoureux, en bramant, mettront en fuite les uhlans, ennemis d’aventures avec des lions échappés. Heureux fantassins, qui ne sauront jamais que rentrer à Paris par le train c’est rentrer dans la confusion, dans son propre égoïsme: les habitants sont de plus en plus généreux, comme si c’était d’après leur bonté qu’on les eût ainsi relégués aux 30, aux 20 kilomètres. Le cidre est devenu vin, le vin vermouth, et les aubergistes, qui ont arrêté par pudeur leurs phonographes, apprennent à parler eux-mêmes. La route est devenue rivière, nous suivons l’Oise. Au pied de chaque cheminée d’usine, rassemblés afin de la jeter bas et levant la tête, pour réfléchir, plus haut que le plus profond philosophe, les plus vieux des ouvriers qui l’ont construite. Près de chaque pont, de chaque viaduc, un officier du génie armé d’une latte blanche plâtrée, comme à Paris, sur les trottoirs, le surveillant des maisons qu’on répare. A Champagne, la population décide de nous accompagner. Nous portons ses cartons à chapeau plus lourds que s’ils étaient chargés de cartouches, nous poussons ses voitures d’enfants pleines de coffrets et de bronze; les objets les plus légers ont pris, comme dans les rêves, dans les cirques, un poids formidable, et le paletot qui tombe rend un son de métal ou de vaisselle. Dans les villas, les concierges arrachent à la hâte les ampoules électriques ou les premières pêches, selon que leur bourgeois tirait sa fierté du salon ou du jardin. Des rentiers, occupés la veille à installer sur l’Oise leur salle de billard, déménagent, avec les queues neuves, leurs meubles exotiques, leurs escabeaux arabes, leurs cachemires, leurs perroquets, comme si devait être incendiée toute maison française trouvée avec un objet non français. Un petit garçon, qui marche solitairement près de nous, se plaît à nous laisser croire qu’il est orphelin et, retrouvé soudain par ses tantes, sa mère, ses sœurs, ses grand’mères, tout confus et rougissant, s’éloigne. Longue pause dans Parmain, les fuyards attendent une demi-heure, car ils préfèrent nous tenir compagnie, mais, lassés, ils s’excusent, ils s’en vont seuls.
Ils ont raison; dès la forêt de l’Isle-Adam, notre marche devient indécise. Les ordres nous tournent vers le Nord, puis vers le Sud; on sent qu’un grand état-major, là-bas, déterre et enfouit à nouveau, chaque minute, le pôle magnétique. A Baillet, le commandant nous annonce que les Allemands ont passé l’Oise à Senlis. Nous nous déployons, nous le croyons, nous ne savons pas que l’Oise ne passe point à Senlis, et qu’on ne peut y franchir que la Nonette.
⁂
Nous sommes dissimulés au fond d’un petit ruisseau sans eau et plein d’orties. Pas un mouvement qui ne coûte une piqûre, une rougeur. Des ronces aussi, des chardons, tous les végétaux hargneux enfin que les grands journaux nous ont depuis déclarés comestibles. La nuit est tombée, et nous grelottons. Nous appuyons vers Écouen, éteignant notre feu, chacun emportant une baguette encore brûlante pour le cas où on le rallumerait tout de suite. Première tranchée où les gradés rabrouent les soldats qui se creusent des sièges ou, divination, des créneaux, et où le régiment déployé offre à l’Allemagne sa ligne épaisse de trente centimètres. Nous restons debout, la gauche appuyée à l’église de Moisselles, et les soldats qui passent devant nous serrent la main, comme à l’enterrement, de ceux qu’ils reconnaissent dans la famille interminable. Les hommes se donnent la distance de Paris, les plus frileux la diminuant, vingt kilomètres, quinze kilomètres, et ceux qui ne l’ont jamais vu comptent par lieues.
Nous nous taisons. Une toux rauque indique, toutes les minutes, le creux le plus malsain du fossé ou le soldat, en temps de paix, qui serait mort le premier. Le vrai bruit du ruisseau est donné à cent mètres derrière lui par des peupliers immenses, et celui du régiment par des civils fuyant qui roulent là-bas leurs voitures. Ceux de nous qui bâillent semblent pousser les cris que l’on entend, quelques secondes après, de l’autre côté d’Écouen. Des camarades assoupis prennent soudain un air énergique; c’est qu’ils ont subitement décidé d’ouvrir, dès la première pause, leur dernière boîte de conserves; c’est que la mort, subitement, ne les effraye plus; c’est qu’ils ont sacrifié leur femme, leur mère, c’est qu’ils ont renoncé à boire encore du bordeaux, à pêcher encore les truites. Parfois, nous partons en patrouille, remontant le ruisseau par la berge. Des ombres, échappées aux orties, sautent dans le fossé au bruit de nos pas; des chevaux épuisés laissent pendre leur tête, les naseaux touchent soudain la terre, ils s’éveillent. Des groupes immobiles, des officiers, d’autant plus éloignés du ruisseau et moins perdus dans la brume qu’ils ont plus de galons. Le colonel là-bas est tout clair, seule pensée du régiment. Alors nous montons, nous avançons en franchissant ces routes et ces voies concentriques qui permettent aux provinciaux hésitants de n’arriver à Paris qu’après en avoir fait dix fois le tour. Parfois nous cherchons les Allemands comme on cherche une chasse d’esprits, dans le ciel, au-dessus de nous, à l’horizon; parfois, comme un gibier isolé, dans une touffe de houx, sous une herse recouverte de bâches; nous nous perdons, car les tranchées, cette nuit, sont trop distantes et la zone sans maître est large de cinq lieues.
Pas de disputes. Nous ne sommes plus dans un de ces jours nombreux où l’humeur et les mouvements du régiment sont si désordonnés qu’on pouvait, comme Cuvier fit pour le monde, les expliquer bien mieux par une fausse théorie, par l’affinité des visages, par le règne des métaux, que par la guerre. Au milieu de ces orties qui nous conservent éveillés, enfin nous nous sentons utiles, et, venant d’aval, de la Seine même, le bruit court que nous protégeons Paris. Sartaut le protège en homme qui l’habite, lui tournant nettement le dos, mais jetant sa cigarette devant le fossé, et non derrière, et non dans l’enceinte; Bergeot, en souriant niaisement, en chevalier rustique qui défend, pour ses débuts, une femme nue; Bardier, voyageur de commerce, qui l’a traversé une fois, en réclamant âprement de Sartaut l’assurance que de la rue Beaubourg on peut passer à la rue Saint-Denis. Il la réclame aussi de moi, comme s’il en faisait aujourd’hui une condition pour se battre. On passe des cartes, on contemple aux allumettes le plan de Paris, facile à comprendre, d’ailleurs, et qui loge juste sur mesure dans ces crânes bienveillants. Partie sans doute de la ville, une douce pression garde tous ces yeux à demi allumés et à demi songeurs. Il est minuit. Nous imaginons Paris si paisible, semé de nos camarades dormant. Sous chaque toit que nous levons, notre amie étendue et claire. Nous voyons dans leur lit ceux-là même dont nous n’avions jamais eu à penser qu’ils se couchaient, et que nous ne rencontrions qu’au milieu de la journée, au déjeuner du Laveur, le grand Vitu toujours suivi du petit Coston, qu’il cachait tout entier comme la grande aiguille, à midi, cache la petite. Nous n’imaginons pas que le Louvre est déjà vide, le Panthéon vide, qu’un train de statues part pour Toulouse, entre deux trains d’archives pour amortir tout choc, qu’un autre, les cercueils des grands hommes entassés dans un de ces wagons où l’on ne pouvait jadis mettre qu’un mort, avance vers Bordeaux en stoppant à Plessis, à Rochebrette, et dans chacune des bourgades ignorées où ils seraient nés, s’ils avaient été inconnus. Nous n’imaginons pas que les braves dames, habiles à pénétrer sur le quai des gares en demandant un billet pour Bercy, le réclament vainement, peu à peu folles, pour une station de plus en plus lointaine, pour Lyon, pour Nîmes, pour Vintimille; ni que les astronomes de l’Observatoire, comme quand une planète est conquise par une autre planète, démontent les lentilles qui servaient sur notre globe et les enterrent; ni que l’on hisse des canons sur Montmartre pour équilibrer la rive gauche, aux gares combles. Nous voyons couchés les chiffonniers eux-mêmes, veilleuses rances; nous sentons que les gardes-malades sommeillent, et l’idée des boulangers, par bonheur, ne nous vient pas.
Il est trois heures. Il gèle. Un cheval de colonel regarde tristement l’ordonnance brûler son foin.
Vendredi 4.
Luzarches. Dîner sous la tonnelle avec la femme de charge, Juliette, qui, à trente ans, avait déjà quatorze filles, mais dont aucun gendre n’a réussi d’enfant. Elle n’a plus d’espoir, pour transformer leur courage, que dans la guerre. Elle tenait dans ses bras, voilà quelques heures, notre ami, tué en patrouille par les uhlans, et a refusé de céder le corps, malgré les revolvers. Elle organise dans les combles un dortoir où nous couchons à huit—voilà ce qu’elle aurait voulu, huit fils!—et nous aide à nous jouer des tours, lits en portefeuille, poids de vingt kilos sous la couverture. Elle se désole, elle n’a plus de poil à gratter.
Samedi 5.
Alerte à quatre heures. Je vais au parc réveiller les chevaux. Ils étaient vraiment couchés, ils se lèvent. Je ne sais pourquoi je croyais que La Fontaine a habité Luzarches et j’ai de cette promenade tous les souvenirs que les Anglais rapportent de Château-Thierry. Les petits animaux que je rencontre, hérisson, carpe, civette, vont pour moi doucement, posément, comme à l’intérieur de leur fable, vers une tendre vérité; des faisans, un coq du Japon, des poissons rouges me font imaginer un La Fontaine plus pittoresque et plus vain. Il fait froid et superbe; c’est l’heure où tombent les feuilles auxquelles minuit a été fatal et un soleil engourdi dégage un par un ses rayons comme une trirème ses pattes. Amenées par des lapins, par des fourmis, toutes les petites assurances me reviennent dans cette aube, modestes, mais d’un tel réconfort contre l’Allemagne, où la moindre fable, de Grimm à Lessing, réquisitionne l’éléphant au moins ou le dromadaire pour porter la morale.
Nous allons droit vers l’Est. Nous traversons ces bourgs dégarnis et laids qui prennent au Nord de Paris le même nom que les bourgs fleuris du Sud, Marly, Fontenay, triste rançon. Nous effleurons Mareil-en-France, Châtenay-en-France, dont le pays boueux s’accroche à tout ce qui y passe, à cause de son nom, comme un levain. Nous allons à travers champs, et quand nous empruntons quelques minutes un tronçon de route, la compagnie a peine à s’y tenir en équilibre. Le général veut aérer sa brigade, pas une formation qu’il n’ordonne, par deux, par file, par bataillons, pas un soldat du milieu qui n’arrive au moins une fois sur le côté et ne prenne directement une portion d’air et de campagne. Marche peu fructueuse pour les carnets, car notre mémoire n’est plus depuis un mois que le ruban même des routes et n’a pas plus de largeur que celles des télégraphistes; et je ne me rappellerais rien de cette journée si ne venaient s’y réfugier malgré moi, comme c’est la dernière, tous les souvenirs des jours précédents qui ne se situent plus: la femme nageant dans la rivière, le vallon de ricins bleus, l’enfant qui se vantait de ne plus obéir depuis la guerre, qui va nous acheter du lait, des œufs, du vin, et auquel, confus, nous prouvons qu’il a obéi trois fois, et en ne comptant qu’une seule fois pour tous les œufs ensemble.
A partir de midi, à perte de vue, des lignes de troupes nouvelles copient tous nos gestes, parallèles au régiment sur ce terrain plat, obliquant si nous obliquons, quand nous allons par un s’effilant pour nous prouver qu’elles sont, elles aussi, composées d’hommes isolés. Parfois, profitant d’une de nos haltes pour défiler à notre hauteur, les ambulances, avec leurs cortèges de nègres, de marocains, de chevaux blancs, et il ne manque que le dieu même des remèdes. Parfois, débouchant d’un bois, une troupe que nous croyions nombreuse finit brusquement comme l’armée d’Hannibal dans les cinématographes. Parfois, quand un régiment menace de joindre l’autre, des officiers d’artillerie interviennent et hurlent, comme crient les polytechniciens, à Polytechnique, quand deux parallèles se rencontrent. Dans les repos, au lieu des distractions limitées par la route, des jeux auxquels le régiment entier prend part, un football qui promène de bataillon en bataillon une chechia gonflée de papier, une course sur des chevaux abandonnés dans le haras de Marly. Pour nos corps, la liberté que les proviseurs donnent à l’esprit de leurs élèves, la veille des examens, en les promenant, sur des voitures à banquettes tigrées, dans les vallons. Sous nos pas, les musaraignes s’enfuient, et les carabes, et les rats, et tous les petits êtres qui vivent là où la carte d’état-major est toute blanche.
A notre droite, les Marocains. A gauche, un régiment tout neuf, qu’on devine formé de la veille, tant ses chefs, ses hommes, ses uniformes mêmes sont égaux. Chacune de nos compagnies, au contraire, a maintenant des personnages et ses protagonistes sont si nettement sortis des rangs qu’il semble que la bataille et la guerre doivent se jouer entre eux seuls. Après ces longues semaines de marche, nous arrivons au combat, selon notre force ou notre fatigue, échelonnés; les plus courageux semblent plus près que les autres de la guerre, et c’est parmi eux, malgré nous, que nous choisissons nos premiers tués. Tout ce que la mort peut viser est devenu visible sur ces figures voilà un mois semblables et chacun de nos sept capitaines nous a dévoilé peu à peu, comme le secret dont il doit mourir, sa qualité, ou ses manies: on peut les photographier, ils ne changeront plus. Voilà Flamond qui doit mourir dans son capuchon et qui le porte déjà sur le bras, plié. Voilà Perrin que sa lorgnette doit sauver mardi, flottant sur sa poitrine, et il la balance au-dessus du front qui mercredi sera troué. Voilà le commandant Girard, vieux garçon philosophe que le colonel de l’active n’aimait pas parce qu’il ne croyait point au monde extérieur, et qui a dû faire pour chaque sergent le pari que Pascal avait fait pour Dieu, car il partage avec moi ses petits beurres et il me parle même comme si je ne devais pas mourir. Le capitaine Perret, qui sait tout; La Tour du Pin, dont le nom, à mesure qu’il approche de la mort, envahit maintenant pour nous tout le visage. Pas une face d’officier qui ne semble aujourd’hui la cible, et c’est à la tête que nous les voyons tous blessés.
Moussy-le-Vieux. Petite commune que les Anglais ont occupée hier avant d’appuyer sur Meaux. Le régiment se retrouve mal dans les traces qu’ils ont laissées: les lessiveuses n’ont pas servi cette fois à cuire la soupe, mais la lessive; les écuries ont reçu les voitures et les chevaux campaient dehors; ils avaient sorti tous les lits et dormi au grand air. Nous devons refaire le village comme on refait une chambre, en province, après le départ d’un ami colonial. Nous logeons dans un château de chasse en brique et en ardoise, avec l’ambulance de la division. La canonnade à l’Est est si violente et si proche que les vitres tremblent. Nous attendons à chaque instant l’alerte, réparant nos sacs, nos fusils avec l’aide des ambulanciers, qui nous donnent des tampons d’ouate pour nos culasses, et de l’huile de ricin pour nos mitrailleuses, car, égoïstes que sont les hommes, les meilleurs remèdes sont encore ceux qu’ils ont trouvés pour eux.
Au premier, les officiers se couchent enfin dans les lits maltraités hier, et ils sont mécontents d’être basculés, d’avoir la tête basse et les pieds si hauts, à la veille de la Marne, de rouler sur des paillasses inégales. Mais moi, que la chance protège, au rez-de-chaussée, je m’étends et m’endors au niveau le plus parfait, sur un billard...
Dimanche, 6 septembre.
Soucieux de ne pas fouler les corps alignés des dormeurs, et cherchant entre eux, ainsi que les triomphateurs trop timides, la place de ses pas, le veilleur de la brigade avance vers mon billard, lance les sphères en ivoire autour de ma tête et ce bruit qui endort Dieu m’éveille. Je lis l’ordre:
—Pour le colonel. Alerte. Départ immédiat direction Dammartin. Prévenir l’ambulance.
Nous nous vengeons en réveillant d’abord tous les infirmiers, tous les docteurs, et je monte frapper à la porte du colonel, qui s’est étendu habillé.
—Quelle heure?
—Minuit moins deux.
Il se lève à la hâte pour être prêt à minuit juste. Je circule dans l’étage, heurtant chaque porte. Le capitaine Lambert veut me demander l’heure et demande le jour:
—Dimanche.
Les paroles de réveil de tous les capitaines, des médecins, des intendants de la brigade, les premiers mots qu’ils ont balbutiés le jour de la bataille, je les recueille un par un. Le docteur Mallet me crie: «Bien! Très bien!» Je suis déjà loin que je l’entends encore qui m’applaudit: «Bravo! Bravissimo!» Le lieutenant Bertet, qui s’est couché nu, désespère d’être jamais prêt, et, sa chemise passée, se recouche. Un officier inconnu répond par son nom même. Pattin, engourdi, me donne une parole aussi stupide que celles des petits jeux quand, surpris, on reçoit sur le nez le mouchoir ou les gants.
—Debout, bourreau!
Je redescends avec ces gages.
Je me trompe d’escalier, et la porte que j’ouvre m’ouvre le parc. Il est vide, lumineux; contenus par de pauvres serre-files déjà jaunis, des massifs bleus, réserve de l’automne et, ce matin, de la nuit; de grands cèdres accroupis au ras des pelouses, ils sommeillent; la clarté, la paix nocturne amassées dans ce barrage qui les sépare, par un mur, du jour et de la guerre même. Ici, pas d’alerte, rien ne vit, rien ne vole. Parfois seulement un soldat en armes s’égare comme moi, s’étonne et se tait, me dit un mot sur la solitude, remonte. Car il faut remonter et passer à la cour bruyante de ce domaine souterrain.
Le colonel est sur le perron, hésitant, comme tous les matins, entre ses deux belles juments et, à la lanterne, se décidant pour la première dont il voit la tête éclairée. Au carrefour, le régiment déjà défile. Les caporaux crient l’appel en marchant et redistribuent les noms retirés pour la nuit. Il en vient à nos oreilles qu’on voudrait prendre pour la durée de la campagne, des noms de guerre: Bellenave, Trinqualard, ou retenir pour plus tard, pour la paix: Jean Fraxène, Jacques Saint-Prix. D’autres sont plus modestes, et paraissent plus vrais, et l’on croit aussi davantage à ceux qui répondent présent: je crois à Jardy, à Boissié, à Robard.
Il fait noir. La volonté des généraux n’est pas encore aussi puissante que les moindres lois de la pesanteur, et c’est dans les bas-fonds que nous trouvons l’artillerie, sur les hauteurs les hussards. Nous allons vite, car devant nous on s’écarte sans mot dire, on range les chevaux. A l’arrière aussi, nous sentons pour la première fois la bonne volonté, la complaisance. Quand nous dépassons les convois, des tringlots nous donnent leur pain. Les estafettes, dont le jeu était hier de nous bousculer et de nous effrayer, passent sans mot dire, nous caressant l’un après l’autre de la main, comme un enfant tendre caresse une grille, et, plus elles viennent de l’arrière, plus nous les devinons dévouées; Paris, là-bas, à cette heure, doit être le centre même de la bonté. Des motocyclistes apportent le courrier, car les postiers de notre armée ont voulu ne pas dormir et que tout fût distribué avant le jour. Il y a même pour Lorand une lettre mise à la poste la veille et qui a parcouru, à toute allure, avec la complicité de quelque receveur, la route de Neuilly-sur-Seine à Dammartin. Il nous la lit, c’est la seule lettre de guerre qui ait apporté, à son arrivée, des nouvelles, et plus que de vieux souvenirs: hier on entendait le canon à Neuilly; hier, à cinq heures du soir, les cousines de Lorand sont venues coucher, car elles prennent le train à quatre heures du matin. Pour la première fois, nous sentons notre montre remontée à l’heure des âmes civiles; nous les en aimons un peu plus, et ces pauvres cousines qui, juste en ce moment, s’habillent à la hâte, brossant à la lueur des chandelles leurs belles dents, appuyant en jupon des deux genoux sur leurs valises, nous les adorons.
Dammartin est bondé de troupes; de toutes les portes débordent, jambes en avant, des soldats endormis. Mais pas une lumière, pas une dispute; aux animaux seuls on parle, aux chevaux qu’on attelle, aux chiens qu’on effraye, et les hommes entre eux sont sans langage. Une petite maison brûle, sans que les zouaves paraissent remarquer les flammes, et nos réservistes eux-mêmes, tous pompiers ou sergents des pompes dans leurs communes, regardent, et sentent mort en eux l’instinct du sauvetage. Pauvre incendie, auquel l’aube prend mal, enfumant le ciel.
Les bordures sombres de la route choisissent, pour la journée, selon leur humeur, un des deux uniformes que la voirie permet, deviennent ormeaux ou acacias. Voici l’aurore. Nous grelottons soudain et sortons nus de la nuit. L’air est aigu par places, puis fade, et la douceur du dimanche n’est pas encore distribuée également. Des rayons isolés qui ont heurté trop rudement la terre, froissés, reviennent lentement au soleil. Après cinq heures de marche, nous arrivons au matin aussi forts et entraînés qu’on arrive à midi, mais l’aube ne fournit qu’un air débile et menu. La brigade est à nouveau isolée; les Marocains de notre gauche, les Anglais de notre droite se sont évanouis et leurs deux groupes, autour de nous, sont d’un secours aussi lointain, aussi abstrait que l’Angleterre elle-même et le Maroc. Je suis à côté de Dollero, qui songe à la paix, qui déclare stupide de compliquer sa vie, qui se mariera dès le retour avec sa petite amie. Que de petites amies on s’est promis d’épouser, en France, le 6 septembre! Mais, s’il meurt, il faut que j’aie de lui un souvenir, et ce ne sera pas son applique Louis XVI, ce sera son dessin de Boilly, la fillette curieuse dont les critiques disent que jamais Boilly n’a été plus regardé par un modèle. Heureux sergent auquel des amis, les matins de combat, se sentent redevables d’un portrait de petite fille!
Dollero, et mes deux autres voisins, Drigeard, Dremois. C’est un réconfort d’avoir trois camarades dont l’initiale est la même, comme une page détachée et entière du dictionnaire des soldats. Drigeard me passe le rapport, qu’envoie le colonel aux sergents-majors et à la halte, c’est moi qui le dicte, avec un ordre du jour qu’il faut résumer, car il reste deux minutes, en style télégraphique: «A heure où commence bataille d’où dépend sort France, convient rappeler temps passé regarder arrière. Unités feront tuer place plutôt que céder terrain.» Nous n’en sommes pas autrement émus, habitués à recueillir, comme un poste de télégraphie sans-fil, les ordres du jour les plus divers. Pourtant l’on s’est battu ici hier. Derrière les buissons, des sacs abandonnés; sur un pré de bataille, tout vert, des cadavres de chevaux autour d’un cadavre de taureau. Une armée espagnole frémirait. Nous voyons aussi tous les rangs du régiment qui précède se retourner vers un ormeau isolé au bord de la route, et nos chefs de file nous passent que les Prussiens sont venus jusque-là. Pourquoi jusque-là seulement? Pourquoi ne voulurent-ils pas connaître l’écorce sud de l’ormeau, dorée, sans lichen, qu’on vient d’entailler à la hache, d’une coche que nulle inondation n’atteindra jamais? Nous nous retournons, pour revoir l’arbre, et pour savoir ce que le uhlan contempla de la France avant de tourner bride: un château caché par des frênes, un bourg au milieu de peupliers, rien heureusement, grâce aux arbres, qui ait reçu sans voile son regard. Voici un second ormeau, plus grand, et qu’étudient curieusement ceux qui n’ont pas compris le premier. Tous les papiers déchirés qui flottent, toutes les lettres que nous ramasserons désormais sont couverts d’écriture gothique, car les Allemands ont recueilli tous les papiers français. Voici la dernière maison où ils aient fait halte. Le paysan est à la porte et nous explique qu’il les a eus juste un quart d’heure. L’invasion a duré pour lui le temps d’allumer le feu, de descendre à la cave, et, quand il est remonté, ils fuyaient. A peine séparées l’une de l’autre, les deux émotions de la vie des Lillois, des habitants de Laon ou de Vouziers. Homme heureux, qui épousa le soir celle qu’il rencontra le matin, dont l’argent rapporte le jour où il est placé l’intérêt pour toute la vie. Homme égoïste, pour qui la guerre est terminée, et qui nous refuse, n’ayant plus besoin de l’armée, ses pommes de terre et ses œufs.
⁂
Maintenant le ciel est bleu et nous avons chaud. Le soleil a tenu à sécher, avant toute autre, la rosée tombée sur les soldats. Les groupes d’amis se reforment, et le bataillon s’amincit là où les hommes sont le moins bons ou le moins tendres. On organise une corvée d’eau, et nous attendons son retour, car on a distribué du coco, la main pleine de poudre dorée, inoffensifs. Les Allemands, depuis quarante-cinq ans, espéraient cette minute.
Trois obus, si inattendus que personne ne songe à avoir peur. Le premier tombe avec tonnerre au milieu même de la route, découd le régiment en files de deux hommes, et chacune s’enfonce dans son fossé; le second, moins bruyant, éclate en globes de feu; le dernier répand une odeur intolérable, tous trois différents et prétentieux dans leurs effets, comme si nous allions, sur nos carnets de route, consacrer une remarque spéciale à chaque obus allemand. En voici trois autres. La peur que l’on a à la chasse quand les perdrix au lieu de fuir volent sur vous. En me retournant, je vois les deux mille têtes claires se rabattre, à part une là-bas qui de loin me regarde, pour que je n’oublie pas, même une seconde, ce qu’est un visage d’homme: c’est un masque avec deux yeux et leur regard, deux lèvres, une oreille. Trois obus encore; le visage s’est rapproché, il est barbu, le front est bas et borné. A chaque salve, il se transforme ainsi et erre, noble ou stupide, sur ces milliers de corps décapités. Tous les officiers ont mis pied à terre, arrivés qu’ils sont à cette guerre depuis si longtemps attendue, et Michal, radieux, car c’est lui qui nous a guidés là, rejoint pour toujours ses télégraphistes. On rit, on bavarde. Ceux qui demandaient seulement à ne pas être tués par le premier obus affectent une joie définitive. Les plus peureux retrouvent leur tête dans leurs mains, la recollent, le képi sur elle, et allongent un coup de pied à nos chiens qui courent ahuris au milieu de la route libre, roulant par intervalles une énorme casserolle. Dans nos fossés nous nous asseyons, nous prenons nos aises; ceux qui mangeaient un œuf dur, enfin l’achèvent, et nous pourrons aussi, toute la matinée, à cause du coco, lécher la paume de nos mains. C’est, un moment, la guerre de tranchées, de deux tranchées verdoyantes perpendiculaires à l’ennemi; guerre naïve, où il n’y a point encore ceux qu’agacent les obus qui n’éclatent point, ceux qui préfèrent les percutants, et ceux aussi dont les voisins sont toujours tués; guerre supportable, car soudain c’est fini. Les plus braves, les plus rhumatisants se lèvent les premiers, se secouent, et nous sommes bientôt tous debout, bavards, un moment embarrassés de nos armes comme si nous n’en avions plus besoin, et comme nous le serons, ô mon camarade, le jour du retour.
Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui prétendent ne rien voir à la guerre. Nous voyons tout. De la crête où nous attendons les ordres, nous voyons un large pays ovale, et la bataille pour Paris se livre dans un champ vide qui a sa forme et sa taille. A perte de vue, une terre déjà dépouillée de son blé, ondule, jonchée de gerbes dont chacune semble garder d’avance la place d’un blessé et nous nous réjouissons de les voir comme un marin soigneux les fausses épaves distribuées avant le combat dans la mer. Sur notre gauche, un peloton de dragons qui patrouille, comblant l’espace qui sépare l’armée de la Manche, et que nous prenons alternativement, alerte également vive d’ailleurs, pour des uhlans ou pour notre état-major. Sur la droite, des régiments encore mal déployés, compassés et raides dans un uniforme de dimanche, et dont le principal souci semble être d’empêcher un cheval échappé de passer à l’ennemi. Les routes sont abandonnées, soudain trop sonores ou trop fragiles; on les traverse en courant, sur la pointe des pieds. De gros nuages blancs demeurent au ras de l’horizon et le champ de bataille semble matelassé.
Sept heures. De chaque compagnie s’écartent maintenant des hommes qui nous prodiguent les encouragements et nous crient au revoir. Nous n’avions pas eu à distinguer encore, dans notre régiment, entre ceux qui vont et ceux qui ne vont point au combat. Le lieutenant-adjoint s’éloigne, Bardan s’éloigne, l’officier des détails, la guerre devient décidément une chose d’ensemble, s’éloigne. Le petit bois auquel nous nous adossons, laisse passer, tamis fantasque, les secrétaires maigres, leur gros sergent. Nous leur en voulons un peu de nous avoir caché pendant cinq semaines qu’ils nous abandonneraient au premier obus. A chaque homme qui part, c’est, sur notre tête, à cause des moyennes, les chances de mort qui se resserrent, et c’est aussi, en nous, notre mission de combattants qui se révèle. Nous voici seuls. Guerriers que nous sommes, à l’entrée de l’arène, nous sentons une minute notre métier aussi précis que le sentaient les gladiateurs; nous nous sentons braves ou effarés, souples ou malhabiles. Tous paresseux déjà comme des boxeurs, des coureurs, comme des professionnels enfin, affalés dès qu’on ne réclame plus notre énergie et la terre ne nous redonnant notre force que si nous nous étendons. Surprise aussi de trouver là ceux qu’on emmenait en Allemagne, certes, mais pas au combat, le petit Dollero, pâle, distrait, qui tient maladroitement son arme, qui est subitement mal sanglé, et trois ou quatre paraissent ainsi habillés de défroques, munis de fusils trop longs, de baïonnettes trop courtes, au milieu de leurs camarades soudain vêtus et armés sur mesure. Tous sérieux, car ce qui était hier sans raison ou sans conséquence est aujourd’hui question de mort; les premiers d’escouade se sentent les premiers à recevoir les balles, les soldats du milieu sont obligés de faire la guerre entre des barrières de soldats vivants, guerre sans aise. Chacun manœuvre sa pauvre unité isolée avec, dans le cerveau, de pauvres phrases instinctives, des formules toutes faites de grand général: en protégeant sa gauche, en préparant ses vues, et on a le corps gêné comme une armée. Les sections les plus amies observent durement leurs distances. Seul Jeudit, l’agent de liaison, continue à bavarder, enthousiasmé des trois cartes-lettres qu’il a reçues ce matin, et à répéter que la plus belle invention c’est la poste. Personne n’a le cœur de prendre contre lui la défense de l’imprimerie, de la vapeur, du kaolin. Des adjudants lui crient de rentrer dans le rang.
—Je suis le colonel, répond-il.
Ils ricanent:
—Ah! tu es le colonel!
Il est du colonel la plus modeste part, celle qui copie les ordres sur deux feuillets blancs reliés par une épingle. Ce ne sera pas sans danger de les avaler, s’il est pris. Celle qui lui dit l’heure, non sans l’impatienter parfois, car la montre de Jeudit est dans sa cartouchière et cela lui coûte au moins une cartouche de chercher la minute exacte. C’est la meilleure place; d’instinct nous nous rapprochons tous de celui qui, dans la compagnie, passe pour avoir de la chance, la porte sur son visage, n’est pas myope, n’est pas trop gras, et a, autant que peut l’avoir un homme qu’on ne connaît que de vue, l’air immortel. Ignorant que notre soldat immortel est Verdier,—le seul, après trois ans de guerre, qui n’ait été ni blessé ni évacué, nous confondons le destin du régiment, pour une journée encore, avec le destin du colonel. Chacun s’approche de lui dès qu’il le peut, comme d’un abri, et souvent dans la journée un soldat inconnu se joint à son groupe, silencieux, prévenant; c’est un soldat qui depuis un moment, et pour un moment seulement, ne tient pas à mourir.
Mais voilà le cycliste qui apporte de la brigade des feuillets légers qui s’envolent; nous courons après eux; l’état-major du régiment poursuit une minute ses ordres comme les grands poètes leurs pensées, en enjambant des haies, en secouant des branches, en bousculant des capitaines. Nous avons à laisser avec l’artillerie les compagnies, et à avancer avec les cinq autres par Saint-Pathus vers une côte. Les ordres complémentaires nous rejoindront là-haut, et tout le dimanche, d’ailleurs, ils nous arriveront ainsi à chaque point culminant pour ressembler davantage à l’inspiration. Ordres secs, déclinant aujourd’hui tout jeu ou toute sympathie avec les noms de la carte, ne nous recommandant plus, comme pendant les marches ou les exercices, de passer par l’Y de Vincy, de nous loger entre les deux parts d’un nom composé, Croix-Blanche, Grand-Puis... et aussi nous sommes arrivés à un rectangle de la carte où les noms, poussés par un même vent vers la droite, laissent un grand espace vide. Nous le voyons, la côte gravie. C’est le même champ jaune et ondulé, coupé à contre-sens par des routes qui y conservent le plan de quelque bataille de l’Empire et que nous évitons avec soin pour rester dans notre guerre.
Dans Saint-Pathus, un seul habitant, le maire, qui nous guide à la Thérouanne, nous expliquant combien sont illogiques les limites de sa commune puisque là, à vingt mètres de l’église, c’est déjà Oissery et que l’ombre du clocher séjourne dans la commune concurrente. C’est moins grave d’ailleurs que si c’était l’ombre de la mairie. A Oissery, un vieillard, qui veut savoir de nous le poids de la balle allemande, le fonctionnement des canons allemands; si c’est un espion, c’est un espion français. Nous allons lentement, les obus éclatent à longs intervalles, la bataille, comme parfois dans les cinématographes, reste une heure entière au ralenti. Parfois, elle reprend sa vraie vitesse, parfois elle la dépasse, comme à Bregi où nous tombons dans un camp de hussards ennemis, que nous essayons vainement de poursuivre. Ils étaient occupés à distribuer leur courrier et l’on apporte au colonel les lettres du colonel allemand. Nous recueillons cent selles: la pensée que tout un escadron prussien se meurtrit en ce moment ne nous est point désagréable.
Les obus maintenant éclatent juste au-dessus de nous toutes les dix secondes, hauts, peu dangereux, et c’est une suie brûlante qui tombe sur les épaules dès que nous nous levons pour avancer. Nous ramonons un zénith étincelant. Les sections font leurs bonds réguliers; tantôt elles nous dépassent, tantôt nous les dépassons, et voyons, au coup de sifflet, tous ces corps se soulever, presque horizontaux, tirés par leurs visages pâles, et tomber, vingt mètres plus loin, quand la tête devient trop lourde. Ils passent avec leur bruit de bataille, mais, une fois étendus devant nous, nous n’apercevons d’eux, sur le sac, que le moulin à café, la lanterne, une vraie casserole, tout ce qu’ils portent de domestique ou de paisible. De temps en temps, une odeur de menthe, et l’on reconnaît ainsi ceux qui ont brisé leur flacon d’alcool pendant la charge. De temps en temps, des amis; voici Sartaut, voici Jalicot, et, comme s’ils avançaient en rimes, avec Lorand, avec Parent. Parfois un traînard a perdu sa baïonnette, son porte-monnaie aussi, et le colonel l’encourage:
—Comment t’appelles-tu?
—Malassis.
—Allons, avance. Quel est ton sergent?
—Mon sergent est Goupil. Mon lieutenant Bertet.
Quand on leur demande leur nom, ils donnent tous un nom extraordinaire qu’ils vont chercher dans le moyen-âge. A partir du grade de lieutenant seulement, on est sûr d’obtenir un nom un peu moderne. Voici les balles. Nous en avons entendu une en Alsace, elles nous surprennent moins. Nous nous déployons et les hommes se bousculent vers les gerbes éparses, presque toujours vers la même, comme si de loin une seule paraissait sûre, s’éparpillant ensuite, à regret, vers les voisines. Pas de blessés encore. Il nous semble parfois que celui-là est tombé bien durement, que celui-là gémit; nous attendons avec angoisse le départ, mais, au coup de sifflet, les corps suspects se relèvent comme les autres. Rien n’encourage plus qu’une résurrection. Le colonel rit. Les hommes rient. Parfois, un obus n’éclatant pas, on sent possible que personne ne soit tué. Parfois, à force d’espoir, on sent qu’on recule l’heure du premier tué. Puis, subitement on aperçoit là-bas un groupe qui se forme, et l’espoir tombe.
C’est moi que le colonel envoie chaque fois vers ce remous; il n’a plus confiance qu’en ma chance pour dissoudre, sans qu’il ait à perdre son premier homme, ces énormes taches violettes, et jusqu’à midi j’y parviens. C’est une énorme fourmilière. C’est un cheval mourant. C’est un mort, le premier que voit le régiment, mais c’est un des hussards de Gneisenau. C’est un autre mort mais—le dernier et le plus égoïste de mes efforts—c’est un mort de la brigade, couché au-dessus d’un blessé sur lequel l’a projeté l’obus. Personne n’ose les dégager, comme s’il s’agissait d’un crime. Un ou deux soldats se découvrent. D’autres, après avoir plaint le mort, consolent le blessé qui leur sert de transition pour leur retour à la vie, et lui demandent comment le mort s’appelle: il ne peut pas le voir, il croit que c’est ce pauvre Blanchard. Est-il barbu?
⁂
C’est au tour du régiment maintenant et la chance n’a plus à choisir qu’entre nos deux bataillons.
Un dernier recours. Au fond du vallon, un ravin, planté d’arbres dont les têtes émergent à peine, qui sépare le champ de la route. Tout le régiment s’engouffre dans cette tranchée d’ormeaux. Les camarades se rejoignent en riant, essoufflés, et bavardent si haut que les officiers, comme aux manœuvres, les menacent de repartir aussitôt. Long repos. Des hommes essuient les baïonnettes, et les agents de liaison en plus taillent leurs crayons. On distribue des boîtes de thon, on fait circuler le cahier de visite sur lequel les soldats qui ont mal au pied, aux dents, s’inscrivent en plaisantant, car il n’est aujourd’hui qu’un cahier de réclamations contre les maladies et l’on ne verra pas le major. De petites maladies civiles reparaissent un peu et font les importantes dans cet angle mort protégé des balles. Bertet m’apporte un livre qu’il a trouvé à Bregi et veut que je le lui traduise aussitôt: c’est une traduction allemande de Gongora, ce sera pour demain. Un caporal montre à tous une entaille qu’il a reçue au poignet, et le colonel le félicite; si le régiment faisait la guerre au premier sang, nous n’aurions plus qu’à revenir à Roanne. Des yeux épurés, des lèvres plus fines, des paroles moins grosses, car tous sentent que l’on gagne à présenter aux obus l’âme et le corps le moins pondérables. Entre les sourcils, des rides tirées et entremêlées comme des initiales. Des visages dont on aspire toute la force si on les regarde en face et qui se détournent de vous. Des hommes à menton rond, aux yeux bien horizontaux, les grands blessés de ce soir, et qu’on ne peut consoler encore que des maux les plus minimes, de leur coup d’air à l’œil, de leur ampoule au pied. Sur les lèvres des plus distraits, comme sur les lèvres de tant de tués, une cigarette se consume jusqu’à les brûler.
Deux heures, ordre de repartir en avant. Nous quittons le ravin avec peine. Obscurément, nous ressentons ce que cela signifiera, de sortir de sa tranchée. Tout ce qu’éprouveront plus tard les troupes d’assaut, nous l’éprouvons; et un peu plus cruellement même, car nous avions dans cette première tranchée des arbres, de l’ombre, et, bordant le ravin, au lieu du gazon ou de la terre molle, c’est une route empierrée qui nous reçoit si dure! Au-dessus de notre masse, tous les noms propres, subitement éveillés, voltigent de l’un à l’autre. Puis, chaque nom se pose et nous gravissons la pente. Les nuages blancs se sont élevés: l’horizon est libre pour un combat sans limites; et dans les champs derrière nous personne, que les juments du colonel, qui s’échappent, mal retenues, mais se réunissent dans leur galop afin que le colonel, pour toutes deux, n’ait qu’un souci.
Sur la crête, nous attendons, car notre artillerie n’allonge pas son tir. Une dernière fois, je vois mon régiment avec ses manies, son lieutenant Bertet, debout, que les soldats essayent vainement de faire étendre près d’eux, mais dont la pensée, aujourd’hui, est verticale, son capitaine Perret, toujours discutant, forçant ses hommes à apprendre sous les obus les noms des villages en vue et à se répéter, avant les commandements du feu: «le village à droite est Puisieux, le village en face est Vincy, le village du fond est Douy-la-Ramée, supprimez la Ramée, cela complique», avec son lieutenant Viard, qui, incapable de se taire, affecte de ne pas reconnaître les arbres, et questionne son sous-lieutenant, colonial agacé:
—Ce sont des ormes, là-bas, des chênes?
—Des palmiers, mon lieutenant.
—Je vous parle des grands arbres derrière ces arbres bizarres, des peupliers, je crois?
—Des mancenilliers.
Il va se fâcher, mais voici, comme prétend Artaud, qui n’a jamais pu retenir le vrai chiffre des calibres, les 79, les 131, et voici, l’émoi lui fait cette fois trouver le nombre juste, voici les 210.
⁂
C’est Dollero qui me reçoit dans le ravin, pauvre petit poète angoissé, bien vide d’images, de métaphores; cela le maigrit. Un cheval broute les acacias. Des officiers relisent leurs dernières lettres, les gardant à la main comme un rôle. Pauvre coulisse de la guerre. Des soldats s’examinent dans de petites glaces et c’est, cette fois, pour trouver des taches de sang sur leur visage; parfois un homme bondit du dehors, et s’assied, son emploi sur la scène fini. Tout cela dans un parfum fade et doux, car je ne sais quel imbécile brûle du papier d’Arménie.
C’est fait. Voici le premier. Deux soldats l’adossent au talus, et, près de lui, le second, tout petit. Ils le déplacent, ils le secouent, tassent en lui pour la dernière fois ce qui est humain. Ils cherchent sur son visage une ressemblance qui déjà commence à leur échapper, et au moment où ils le reconnaissent le plus, se découvrent. Pour le plus petit, en se courbant un peu plus, en s’attendrissant, ils répètent tout ce qu’ils font pour le plus grand, et raccourcissent peu à peu leurs gestes, comme s’ils avaient pour dernier but d’enterrer avec perfection, troisième tué, un enfant. Le sifflet résonne, ils rompent le faisceau, se retrouvent avec deux armes en plus, car ils l’avaient formé avec les deux fusils des morts, et les posent à la dérobée sur un faisceau voisin. Puis ils s’en vont, et il ne reste, avec Dollero, que le cheval égaré, qui s’approche, flaire, qui s’éloigne, renonçant à comprendre la mort des fantassins...
Un tué... Ma guerre est finie...