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Le Ventre de Paris

I (continued 7)

Reading edition

C'était ensuite à sa fenêtre qu'elle complétait son dossier Cette fenêtre, très-élevée, dominant les maisons voisines, lui procurait des jouissances sans fin. Elle s'y installait, à chaque heure de la journée, comme à un observatoire, d'où elle guettait le quartier entier. D'abord, toutes les chambres, en face, à droite, à gauche, lui étaient familières, jusqu'aux meubles les plus minces; elle aurait raconté, sans passer un détail, les habitudes des locataires, s'ils étaient bien ou mal en ménage, comment ils se débarbouillaient, ce qu'ils mangeaient à leur dîner; elle connaissait même les personnes qui venaient les voir. Puis, elle avait une échappée sur les Halles, de façon que pas une femme du quartier ne pouvait traverser la rue Rambuteau, sans qu'elle l'aperçût; elle disait, sans se tromper, d'où la femme venait, où elle allait, ce qu'elle portait dans son panier, et son histoire, et son mari, et ses toilettes, ses enfants, sa fortune. Ça, c'est madame Loret, elle fait donner une belle éducation à son fils; ça, c'est madame Hulin, une pauvre petite femme que son mari néglige; ça, c'est mademoiselle Cécile, la fille au boucher, une enfant impossible à marier parce qu'elle a des humeurs froides. Et elle aurait continué pendant des journées, enfilant les phrases vides, s'amusant extraordinairement à des faits coupés menus, sans aucun intérêt. Mais, dès huit heures, elle n'avait plus d'yeux que pour la fenêtre, aux vitres dépolies, où se dessinaient les ombres noires des consommateurs du cabinet. Elle y constata la scission de Charvet et de Clémence, en ne retrouvant plus sur le transparent laiteux leurs silhouettes sèches. Pas un événement ne se passait là, sans qu'elle finît par le deviner, à certaines révélations brusques de ces bras et de ces têtes qui surgissaient silencieusement. Elle devint très-forte, interpréta les nez allongés, les doigts écartés, les bouches fendues, les épaules dédaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas à pas, à ce point qu'elle aurait pu dire chaque jour où en étaient les choses. Un soir, le dénoûment brutal lui apparut. Elle aperçut l'ombre du pistolet de Gavard, un profil énorme de revolver, tout noir dans la pâleur des vitres, la gueule tendue. Le pistolet allait, venait, se multipliait. C'était les armes dont elle avait parlé à madame Quenu. Puis, un autre soir, elle ne comprit plus, elle s'imagina qu'on fabriquait des cartouches, en voyant s'allonger des bandes d'étoffe interminables. Le lendemain, elle descendit à onze heures, sous le prétexte de demander à Rose si elle n'avait pas une bougie à lui céder; et, du coin de l'oeil, elle entrevit, sur la table du cabinet, un tas de linges rouges qui lui sembla très-effrayant. Son dossier du lendemain eut une gravité décisive.

— Je ne voudrais pas vous effrayer, madame Quenu, dit-elle; mais ça devient trop terrible… J'ai peur, ma parole! Pour rien au monde, ne répétez ce que je vais vous confier. Ils me couperaient le cou, s'ils savaient.

Alors, quand la charcutière lui eut juré de ne pas la compromettre, elle lui parla des linges rouges.

— Je ne sais pas ce que ça peut être. Il y en avait un gros tas. On aurait dit des chiffons trempés dans du sang… Logre, vous savez, le bossu, s'en était mis un sur les épaules. Il avait l'air du bourreau… Pour sûr, c'est encore quelque manigance.

Lisa ne répondait pas, semblait réfléchir, les yeux baissés, jouant avec le manche d'une fourchette, arrangeant les morceaux de petit-salé dans leur plat. Mademoiselle Saget reprit doucement:

— Moi, si j'étais, vous, je ne resterais pas tranquille, je voudrais savoir… Pourquoi ne montez-vous pas regarder dans la chambre de votre beau-frère?

Alors, Lisa eut un léger tressaillement. Elle lâcha la fourchette, examina la vieille d'un oeil inquiet, croyant qu'elle pénétrait ses intentions. Mais celle-ci continua:

— C'est permis, après tout… Votre beau-frère vous mènerait trop loin, si vous le laissiez faire… Hier, on causait de vous, chez madame Taboureau. Vous avez là une amie bien dévouée. Madame Taboureau disait que vous étiez trop bonne, qu'à votre place elle aurait mis ordre à tout ça depuis longtemps.

— Madame Taboureau a dit cela, murmura la charcutière, songeuse.

— Certainement, et madame Taboureau est une femme que l'on peut écouter… Tâchez donc de savoir ce que c'est que les linges rouges. Vous me le direz ensuite, n'est-ce pas?

Mais Lisa ne l'écoulait plus. Elle regardait vaguement les petits Gervais et les escargots, à travers les guirlandes de saucisses de l'étalage. Elle semblait perdue dans une lutte intérieure, qui creusait de deux minces rides son visage muet. Cependant, la vieille demoiselle avait mis son nez au-dessus des plats du comptoir. Elle murmurait, comme se parlant à elle-même:

— Tiens! il y a du saucisson coupé… Ça doit sécher, du saucisson coupé à l'avance… Et ce boudin qui est crevé. Il a reçu un coup de fourchette, bien sûr. Il faudrait l'enlever, il salit le plat.

Lisa, toute distraite encore, lui donna le boudin et les ronds de saucisson, en disant:

— C'est pour vous, si ça vous fait plaisir.

Le tout disparut dans le cabas. Mademoiselle Saget était si bien habituée aux cadeaux, qu'elle ne remerciait même plus. Chaque matin, elle emportait toutes les rognures de la charcuterie. Elle s'en alla, avec l'intention de trouver son dessert chez la Sarriette et chez madame Lecoeur, en leur parlant de Gavard.

Quand elle fut seule, la charcutière s'assit sur la banquette du comptoir, comme pour prendre une meilleure décision, en se mettant à l'aise. Depuis huit jours, elle était très-inquiète. Un soir, Florent avait demandé cinq cents francs à Quenu, naturellement, en homme qui a un compte ouvert. Quenu le renvoya à sa femme. Cela l'ennuya, et il tremblait un peu en s'adressant à la belle Lisa. Mais, celle-ci, sans prononcer une parole, sans chercher à connaître la destination de la somme, monta à sa chambre, lui remit les cinq cents francs. Elle lui dit seulement qu'elle les avait inscrits sur le compte de l'héritage. Trois jours plus tard, il prit mille francs.

— Ce n'était pas la peine de faire l'homme désintéressé, dit Lisa à Quenu, le soir, en se couchant. Tu vois que j'ai bien fait de garder ce compte… Attends, je n'ai pas pris note des mille francs d'aujourd'hui.

Elle s'assit devant le secrétaire, relut la page de calculs. Puis, elle ajouta:

— J'ai eu raison de laisser du blanc. Je marquerai les à-compte en marge… Maintenant, il va tout gaspiller ainsi par petits morceaux… Il y a longtemps que j'attends ça.

Quenu ne dit rien, se coucha de très-mauvaise humeur. Toutes les fois que sa femme ouvrait le secrétaire, le tablier jetait un cri de tristesse qui lui déchirait l'âme. Il se promit même de faire des remontrances à son frère, de l'empêcher de se ruiner avec la Méhudin; mais il n'osa pas. Florent, en deux jours, demanda encore quinze cents francs. Logre avait dit un soir que, si l'on trouvait de l'argent, les choses iraient bien plus vite. Le lendemain, il fut ravi de voir cette parole jetée en l'air retomber dans ses mains en un petit rouleau d'or, qu'il empocha, ricanant, la bosse sautant de joie. Alors, ce furent de continuels besoins: telle section demandait à louer un local; telle autre devait soutenir des patriotes malheureux; et il y avait encore les achats d'armes et de munitions, les embauchements, les frais de police. Florent aurait tout donné. Il s'était rappelé l'héritage, les conseils de la Normande. Il puisait dans le secrétaire de Lisa, retenu seulement par la peur sourde qu'il avait de son visage grave. Jamais, selon lui, il ne dépenserait son argent pour une cause plus sainte. Logre, enthousiasmé, portait des cravates roses étonnantes et des bottines vernies, dont la vue assombrissait Lacaille.

— Ça fait trois mille francs en sept jours, raconta Lisa à Quenu. Qu'en dis-tu? C'est joli, n'est-ce pas?… S'il y va de ce train-là, ses cinquante mille francs lui feront au plus quatre mois… Et le vieux Gradelle, qui avait mis quarante ans à amasser son magot!

— Tant pis pour toi! s'écria Quenu. Tu n'avais pas besoin de lui parler de l'héritage.

Mais elle le regarda sévèrement, en disant:

— C'est son bien, il peut tout prendre… Ce n'est pas de lui donner cet argent qui me contrarie; c'est de savoir le mauvais emploi qu'il doit en faire… Je te le dis depuis assez longtemps: il faudra que ça finisse.

— Agis comme tu voudras, ce n'est pas moi qui t'en empêche, finit par déclarer le charcutier, que l'avarice torturait.

Il aimait bien son frère pourtant; mais l'idée des cinquante mille francs mangés en quatre mois lui était insupportable. Lisa, d'après les bavardages de mademoiselle Saget, devinait où allait l'argent. La vieille s'étant permis une allusion à l'héritage, elle profita même de l'occasion pour faire savoir au quartier que Florent prenait sa part et la mangeait comme bon lui semblait. Ce fut le lendemain que l'histoire des linges rouges la décida. Elle resta quelques instants, luttant encore, regardant autour d'elle la mine chagrine de la charcuterie; les cochons pendaient d'un air maussade; Mouton, assis près d'un pot de graisse, avait le poil ébouriffé, l'oeil morne d'un chat qui ne digère plus en paix. Alors, elle appela Augustine pour tenir le comptoir, elle monta à la chambre de Florent.

En haut, elle eut un saisissement, en entrant dans la chambre. La douceur enfantine du lit était toute tachée d'un paquet d'écharpes rouges qui pendaient jusqu'à terre. Sur la cheminée, entre les boîtes dorées et les vieux pots de pommade, des brassards rouges traînaient, avec des paquets de cocardes qui faisaient d'énormes gouttes de sang élargies. Puis, à tous les clous, sur le gris effacé du papier peint, des pans d'étoffe pavoisaient les murs, des drapeaux carrés, jaunes, bleus, verts, noirs, dans lesquels la charcutière reconnut les guidons des vingt sections. La puérilité de la pièce semblait tout effarée de cette décoration révolutionnaire. La grosse bêtise naïve que la fille de boutique avait laissée là, cet air blanc des rideaux et des meubles, prenait un reflet d'incendie; tandis que la photographie d'Auguste et d'Augustine semblait toute blême d'épouvante. Lisa fit le tour, examina les guidons, les brassards, les écharpes, sans toucher à rien, comme si elle eût craint que ces affreuses loques ne l'eussent brûlée. Elle songeait qu'elle ne s'était pas trompée, que l'argent passait à ces choses. C'était là, pour elle, une abomination, un fait à peine croyable qui soulevait tout son être. Son argent, cet argent gagné si honnêtement, servant à organiser et à payer l'émeute! Elle restait debout, voyant les fleurs ouvertes du grenadier de la terrasse, pareilles à d'autres cocardes saignantes, écoutant le chant du pinson, ainsi qu'un écho lointain de la fusillade. Alors, l'idée lui vint que l'insurrection devait éclater le lendemain, le soir peut-être. Les guidons flottaient, les écharpes défilaient, un brusque roulement de tambour éclatait à ses oreilles. Et elle descendit vivement, sans même s'attarder à lire les papiers étalés sur la table. Elle s'arrêta au premier étage, elle s'habilla.

À cette heure grave, la belle Lisa se coiffa soigneusement, d'une main calme. Elle était très-résolue, sans un frisson, avec une sévérité plus grande dans les yeux. Tandis qu'elle agrafait sa robe de soie noire, en tendant l'étoffe de toute la force de ses gros poignets, elle se rappelait les paroles de l'abbé Roustan. Elle s'interrogeait, et sa conscience lui répondait qu'elle allait accomplir un devoir. Quand elle mit sur ses larges épaules son châle tapis, elle sentit qu'elle faisait un acte de haute honnêteté. Elle se ganta de violet sombre, attacha à son chapeau une épaisse voilette. Avant de sortir, elle ferma le secrétaire à double tour, d'un air d'espoir, comme pour lui dire qu'il allait enfin pouvoir dormir tranquille.

Quenu étalait son ventre blanc sur le seuil de la charcuterie. Il fut surpris de la voir sortir en grande toilette, à dix heures du matin.

— Tiens, où vas-tu donc? lui demanda-t-il.

Elle inventa une course avec madame Taboureau. Elle ajouta qu'elle passerait au théâtre de la Gaîté, pour louer des places. Quenu courut, la rappela, lui recommanda de prendre des places de face, pour mieux voir. Puis, comme il rentrait, elle se rendit à la station de voitures, le long de Saint-Eustache, monta dans un fiacre, dont elle baissa les stores, en disant au cocher de la conduire au théâtre de la Gaîté. Elle craignait d'être suivie. Quand elle eut son coupon, elle se fit mener au Palais-de-Justice. Là, devant la grille, elle paya et congédia la voiture. Et, doucement, à travers les salles et les couloirs, elle arriva à la préfecture de police.

Comme elle s'était perdue au milieu d'un tohu-bohu de sergents de ville et de messieurs en grandes redingotes, elle donna dix sous à un homme, qui la guida jusqu'au cabinet du préfet. Mais une lettre d'audience était nécessaire pour pénétrer auprès du préfet. On l'introduisit dans une pièce étroite, d'un luxe d'hôtel garni, où un personnage gros et chauve, tout en noir, la reçut avec une froideur maussade. Elle pouvait parler. Alors, relevant sa voilette, elle dit son nom, raconta tout, carrément, d'un seul trait. Le personnage chauve l'écoutait, sans l'interrompre, de son air las. Quand elle eut fini, il demanda simplement:

— Vous êtes la belle-soeur de cet homme, n'est-ce pas?

— Oui, répondit nettement Lisa. Nous sommes d'honnêtes gens… Je ne veux pas que mon mari se trouve compromis.

Il haussa les épaules, comme pour dire que tout cela était bien ennuyeux. Puis d'un air d'impatience:

— Voyez-vous, c'est qu'on m'assomme depuis plus d'un an avec cette affaire-là. On me fait dénonciation sur dénonciation, on me pousse, on me presse. Vous comprenez que si je n'agis pas, c'est que je préfère attendre. Nous avons nos raisons… Tenez, voici le dossier. Je puis vous le montrer.

Il mit devant elle un énorme paquet de papiers, dans une chemise bleue. Elle feuilleta les pièces. C'était comme les chapitres détachés de l'histoire qu'elle venait de conter. Les commissaires de police du Havre, de Rouen, de Vernon, annonçaient l'arrivée de Florent. Ensuite, venait un rapport qui constatait son installation chez les Quenu-Gradelle. Puis, son entrée aux Halles, sa vie, ses soirées chez monsieur Lebigre, pas un détail n'était passé. Lisa, abasourdie, remarqua que les rapports étaient doubles, qu'ils avaient dû avoir deux sources différentes. Enfin, elle trouva un tas de lettres, des lettres anonymes de tous les formats et de toutes les écritures. Ce fut le comble. Elle reconnut une écriture de chat, l'écriture de mademoiselle Saget, dénonçant la société du cabinet vitré. Elle reconnut une grande feuille de papier graisseuse, toute tachée des gros bâtons de madame Lecoeur, et une page glacée, ornée d'une pensée jaune, couverte du griffonnage de la Sarriette et de monsieur Jules; les deux lettres avertissaient le gouvernement de prendre garde à Gavard. Elle reconnut encore le style ordurier de la mère Méhudin, qui répétait, en quatre pages presque indéchiffrables, les histoires à dormir debout qui couraient dans les Halles sur le compte de Florent. Mais elle fut surtout émue par une facture de sa maison, portant en tête les mots: Charcuterie Quenu-Gradelle, et sur le dos de laquelle Auguste avait vendu l'homme qu'il regardait comme un obstacle à son mariage.

L'agent avait obéi à une pensée secrète en lui plaçant le dossier sous les yeux.

— Vous ne reconnaissez aucune de ces écritures? lui demanda-t-il.

Elle balbutia que non. Elle s'était levée. Elle restait toute suffoquée par ce qu'elle venait d'apprendre, la voilette baissée de nouveau, cachant la vague confusion qu'elle sentait monter à ses joues. Sa robe de soie craquait; ses gants sombres disparaissaient sous le grand châle. L'homme chauve eut un faible sourire, en disant:

— Vous voyez, madame, que vos renseignements viennent un peu tard… Mais on tiendra compte de votre démarche, je vous le promets. Surtout, recommandez à votre mari de ne point bouger… Certaines circonstances peuvent se produire…

Il n'acheva pas, salua légèrement, en se levant à demi de son fauteuil. C'était un congé. Elle s'en alla. Dans l'antichambre, elle aperçut Logre et monsieur Lebigre qui se tournèrent vivement. Mais elle était plus troublée qu'eux. Elle traversait des salles, enfilait des corridors, était comme prise par ce monde de la police, où elle se persuadait, à cette heure, qu'on voyait, qu'on savait tout. Enfin, elle sortit par la place Dauphine. Sur le quai de l'Horloge, elle marcha lentement, rafraîchie par les souffles de la Seine.

Ce qu'elle sentait de plus net, c'était l'inutilité de sa démarche. Son mari ne courait aucun danger. Cela la soulageait, tout en lui laissant un remords. Elle était irritée contre cet Auguste et ces femmes qui venaient de la mettre dans une position ridicule. Elle ralentit encore le pas, regardant la Seine couler; des chalands, noirs d'une poussière de charbon, descendaient sur l'eau verte, tandis que, le long de la berge, des pêcheurs jetaient leurs lignes. En somme, ce n'était pas elle qui avait livré Florent. Cette pensée qui lui vint brusquement, l'étonna. Aurait-elle donc commis une méchante action, si elle l'avait livré? Elle resta perplexe, surprise d'avoir pu être trompée par sa conscience. Les lettres anonymes lui semblaient à coup sûr une vilaine chose. Elle, au contraire, allait carrément, se nommait, sauvait tout le monde. Comme elle songeait brusquement à l'héritage du vieux Gradelle, elle s'interrogea, se trouva prête à jeter cet argent à la rivière, s'il le fallait, pour guérir la charcuterie de son malaise. Non, elle n'était pas avare, l'argent ne l'avait pas poussée. En traversant le pont au Change, elle se tranquillisa tout à fait, reprit son bel équilibre. Ça valait mieux que les autres l'eussent devancée à la préfecture: elle n'aurait pas à tromper Quenu, elle en dormirait mieux.

— Est-ce que tu as les places? lui demanda Quenu, lorsqu'elle rentra.

Il voulut les voir, se fit expliquer à quel endroit du balcon elles se trouvaient an juste. Lisa avait cru que la police accourrait, dès qu'elle l'aurait prévenue, et son projet d'aller au théâtre n'était qu'une façon habile d'éloigner son mari, pendant qu'on arrêterait Florent. Elle comptait, l'après-midi, le pousser à une promenade, à un de ces congés qu'ils prenaient parfois; ils allaient au Bois de Boulogne, en fiacre, mangeaient au restaurant, s'oubliaient dans quelque café concert. Mais elle jugea inutile de sortir. Elle passa la journée comme d'habitude dans son comptoir, la mine rose, plus gaie et plus amicale, comme au sortir d'une convalescence.

— Quand je te dis que l'air te fait du bien! lui répéta Quenu. Tu vois, ta course de la matinée t'a toute ragaillardie.

— Eh non! finit-elle par répondre, en reprenant son air sévère. Les rues de Paris ne sont pas si bonnes pour la santé.

Le soir, à la Gaîté, ils virent jouer la Grâce de Dieu. Quenu, en redingote, ganté de gris, peigné avec soin, n'était occupé qu'à chercher dans le programme les noms des acteurs. Lisa restait superbe, le corsage nu, appuyant sur le velours rouge du balcon ses poignets que bridaient des gants blancs trop étroits. Ils furent tous les deux très-touchés par les infortunes de Marie; le commandeur était vraiment un vilain homme, et Pierrot les faisait rire, dès qu'il entrait en scène. La charcutière pleura. Le départ de l'enfant, la priera dans la chambre virginale, le retour de la pauvre folle, mouillèrent ses beaux yeux de larmes discrètes, qu'elle essuyait d'une petite tape avec son mouchoir. Mais cette soirée devint un véritable triomphe pour elle, lorsque, en levant la tête, elle aperçut la Normande et sa mère à la deuxième galerie. Alors, elle se gonfla encore, envoya Quenu lui chercher une boîte de caramels au buffet, joua de l'éventail, un éventail de nacre, très-doré. La poissonnière était vaincue; elle baissait la tête, en écoutant sa mère qui lui parlait bas. Quand elles sortirent, la belle Lisa et la belle Normande se rencontrèrent dans le vestibule, avec un vague sourire.

Ce jour-là, Florent avait dîné de bonne heure chez monsieur Lebigre. Il attendait Logre qui devait lui présenter un ancien sergent, homme capable, avec lequel on causerait du plan d'attaque contre le Palais-Bourbon et l'Hôtel-de-Ville. La nuit venait, une pluie fine, qui s'était mise à tomber dans l'après-midi, noyait de gris les grandes Halles. Elles se détachaient en noir sur les fumées rousses du ciel, tandis que des torchons de nuages sales couraient, presque au ras des toitures, comme accrochés et déchirés à la pointe des paratonnerres. Florent était attristé par le gâchis du pavé, par ce ruissellement d'eau jaune qui semblait charrier et éteindre le crépuscule dans la boue. Il regardait le monde réfugié sur les trottoirs des rues couvertes, les parapluies filant sous l'averse, les fiacres qui passaient plus rapides et plus sonores, au milieu de la chaussée vide. Une éclaircie se fit. Une lueur rouge monta au couchant. Alors, toute une armée de balayeurs parut à l'entrée de la rue Montmartre, poussant à coups de brosse un lac de fange liquide.

Logre n'amena pas le sergent. Gavard était allé dîner chez des amis, aux Batignolles. Florent en fut réduit à passer la soirée en tête à tête avec Robine. Il parla tout le temps, finit par se rendre très-triste; l'autre hochait doucement la barbe, n'allongeait le bras, à chaque quart d'heure, que pour avaler une gorgée de bière. Florent, ennuyé, monta se coucher. Mais Robine, resté seul, ne s'en alla pas, le front pensif sous le chapeau, regardant sa chope. Rose et le garçon, qui comptaient fermer de meilleure heure, puisque la société du cabinet n'était pas là, attendirent pendant près d'une grande demi-heure qu'il voulût bien se retirer.

Florent, dans sa chambre, eut peur de se mettre au lit. Il était pris d'un de ces malaises nerveux qui le traînaient parfois, durant des nuits entières, au milieu de cauchemars sans fin. La veille, à Clamart, il avait enterré monsieur Verlaque, qui était mort après une agonie affreuse. Il se sentait encore tout attristé par cette bière étroite, descendue dans la terre. Il ne pouvait surtout chasser l'image de madame Verlaque, la voix larmoyante, sans une larme aux yeux; elle le suivait, parlait du cercueil qui n'était pas payé, du convoi qu'elle ne savait de quelle façon commander, n'ayant plus un sou chez elle, parce que, la veille, le pharmacien avait exigé le montant de sa note, en apprenant la mort du malade. Florent dut avancer l'argent du cercueil et du convoi; il donna même le pourboire aux croque-mort. Comme il allait partir, madame Verlaque le regarda d'un air si navré, qu'il lui laissa vingt francs.

À cette heure, cette mort le contrariait. Elle remettait en question sa situation d'inspecteur. On le dérangerait, on songerait à le nommer titulaire. C'étaient là des complications fâcheuses qui pouvaient donner l'éveil à la police. Il aurait voulu que le mouvement insurrectionnel éclatât le lendemain, pour jeter à la rue sa casquette galonnée. La tête pleine de ces inquiétudes, il monta sur la terrasse, le front brûlant, demandant un souffle d'air à la nuit chaude. L'averse avait fait tomber le vent. Une chaleur d'orage emplissait encore le ciel, d'un bleu sombre, sans un nuage. Les Halles essuyées étendaient sous lui leur masse énorme, de la couleur du ciel, piquée comme lui d'étoiles jaunes, par les flammes vives du gaz.

Accoudé à la rampe de fer, Florent songeait qu'il serait puni tôt ou tard d'avoir consenti à prendre cette place d'inspecteur. C'était comme une tache dans sa vie. Il avait émargé au budget de la préfecture, se parjurant, servant l'empire, malgré les serments faits tant de fois en exil. Le désir de contenter Lisa, l'emploi charitable des appointements touchés, la façon honnête dont il s'était efforcé de remplir ses fonctions, ne lui semblaient plus des arguments assez forts pour l'excuser de sa lâcheté. S'il souffrait de ce milieu gras et trop nourri, il méritait cette souffrance. Et il revit l'année mauvaise qu'il venait de passer, la persécution des poissonnières, les nausées des journées humides, l'indigestion continue de son estomac de maigre, la sourde hostilité qu'il sentait grandir autour de lui. Toutes ces choses, il les acceptait en châtiment. Ce sourd grondement de rancune dont la cause lui échappait, annonçait quelque catastrophe vague, sous laquelle il pliait d'avance les épaules, avec la honte d'une faute à expier. Puis, il s'emporta contre lui-même, à la pensée du mouvement populaire qu'il préparait; il se dit qu'il n'était plus assez pur pour le succès.

Que de rêves il avait fait, à cette hauteur, les yeux perdus sur les toitures élargies des pavillons! Le plus souvent, il les voyait comme des mers grises, qui lui parlaient de contrées lointaines. Par les nuits sans lune, elles s'assombrissaient, devenaient des lacs morts, des eaux noires, empestées et croupies. Les nuits limpides les changeaient en fontaines de lumière; les rayons coulaient sur les deux étages de toits, mouillant les grandes plaques de zinc, débordant et retombant du bord de ces immenses vasques superposées. Les temps froids les roidissaient, les gelaient, ainsi que des baies de Norwége, où glissent des patineurs; tandis que les chaleurs de juin les endormaient d'un sommeil lourd. Un soir de décembre, en ouvrant sa fenêtre, il les avait trouvées toutes blanches de neige, d'une blancheur vierge qui éclairait le ciel couleur de rouille; elles s'étendaient sans la souillure d'un pas, pareilles à des plaines du Nord, à des solitudes respectées des traîneaux; elles avaient un beau silence, une douceur de colosse innocent. Et lui, à chaque aspect de cet horizon changeant, s'abandonnait à des songeries tendres ou cruelles; la neige le calmait, l'immense drap blanc lui semblait un voile de pureté jeté sur les ordures des Halles; les nuits limpides, les ruissellements de lune, l'emportaient dans le pays féerique des contes. Il ne souffrait que par les nuits noires, les nuits brûlantes de juin, qui étalaient le marais nauséabond, l'eau dormante d'une mer maudite. Et toujours le même cauchemar revenait.

Elles étaient sans cesse là. Il ne pouvait ouvrir la fenêtre, s'accouder à la rampe, sans les avoir devant lui, emplissant l'horizon. Il quittait les pavillons, le soir, pour retrouver à son coucher les toitures sans fin. Elles lui barraient Paris, lui imposaient leur énormité, entraient dans sa vie de chaque heure. Cette nuit-là, son cauchemar s'effara encore, grossi par les inquiétudes sourdes qui l'agitaient. La pluie de l'après-midi avait empli les Halles d'une humidité infecte. Elles lui soufflaient à la face toutes leurs mauvaises baleines, roulées au milieu de la ville comme un ivrogne sous la table, à la dernière bouteille. Il lui semblait que, de chaque pavillon, montait une vapeur épaisse. Au loin, c'étaient la boucherie et la triperie qui fumaient, d'une fumée fade de sang. Puis, les marchés aux légumes et aux fruits exhalaient des odeurs de choux aigres, de pommes pourries, de verdures jetées au fumier. Les beurres empestaient, la poissonnerie avait une fraîcheur poivrée. Et il voyait surtout, à ses pieds, le pavillon aux volailles dégager, par la tourelle de son ventilateur, un air chaud, une puanteur qui roulait comme une suie d'usine. Le nuage de toutes ces baleines s'amassait au-dessus des toitures, gagnait les maisons voisines, s'élargissait en nuée lourde sur Paris entier. C'étaient les Halles crevant dans leur ceinture de fonte trop étroite, et chauffant du trop-plein de leur indigestion du soir le sommeil de la ville gorgée.

En bas, sur le trottoir, il entendit un bruit de voix, un rire de gens heureux. La porte de l'allée fut refermée bruyamment. Quenu et Lisa rentraient du théâtre. Alors, Florent, étourdi, comme ivre de l'air qu'il respirait, quitta la terrasse, avec l'angoisse nerveuse de cet orage qu'il sentait sur sa tête. Son malheur était là, dans ces Halles chaudes de la journée, il poussa violemment la fenêtre, les laissa vautrées au fond de l'ombre, toutes nues, en sueur encore, dépoitraillées, montrant leur ventre ballonné et se soulageant sous les étoiles.

VI

Huit jours plus tard, Florent crut qu'il allait enfin pouvoir passer à l'action. Une occasion suffisante de mécontentement se présentait pour lancer dans Paris les bandes insurrectionnelles. Le Corps législatif, qu'une loi de dotation avait divisé, discutait maintenant un projet d'impôt très-impopulaire, qui faisait gronder les faubourgs. Le ministère, redoutant un échec, luttait de toute sa puissance. De longtemps peut-être un meilleur prétexte ne s'offrirait.

Un matin, au petit jour, Florent alla rôder autour du Palais-Bourbon, il y oublia sa besogne d'inspecteur, resta à examiner les lieux jusqu'à huit heures, sans songer seulement que son absence devait révolutionner le pavillon de la marée. Il visita chaque rue, la rue de Lille, la rue de l'Université, la rue de Bourgogne, la rue Saint-Dominique; il poussa jusqu'à l'esplanade des Invalides, s'arrêtant à certains carrefours, mesurant les distances en marchant à grandes enjambées. Puis, de retour sur le quai d'Orsay, assis sur le parapet, il décida que l'attaque serait donnée de tous les côtés à la fois: les bandes du Gros-Caillou arriveraient par le Champ-de-Mars; les sections du nord de Paris descendraient par la Madeleine; celles de l'ouest et du sud suivraient les quais ou s'engageraient par petits groupes dans les rues du faubourg Saint-Germain. Mais, sur l'autre rive, les Champs-Élysées l'inquiétaient, avec leurs avenues découvertes; il prévoyait qu'on mettrait là du canon pour balayer les quais. Alors, il modifia plusieurs détails du plan, marquant la place de combat des sections, sur un carnet qu'il tenait à la main. La véritable attaque aurait décidément lieu par la rue de Bourgogne et la rue de l'Université, tandis qu'une diversion serait faite du côté de la Seine. Le soleil de huit heures qui lui chauffait la nuque, avait des gaietés blondes sur les larges trottoirs et dorait les colonnes du grand monument, en face de lui. Et il voyait déjà la bataille, des grappes d'hommes pendues à ces colonnes, les grilles crevées, le péristyle envahi, puis tout en haut, brusquement, des bras maigres qui plantaient un drapeau.

Il revint lentement, la tête basse. Un roucoulement la lui fit relever. Il s'aperçut qu'il traversait le jardin des Tuileries. Sur une pelouse, une bande de ramiers marchait, avec des dandinements de gorge. Il s'adossa un instant à la caisse d'un oranger, regardant l'herbe et les ramiers baignés de soleil. En face, l'ombre des marronniers était toute noire. Un silence chaud tombait, coupé par des roulements continus, au loin, derrière la grille de la rue de Rivoli. L'odeur des verdures l'attendrit beaucoup, en le faisant songer à madame François. Une petite fille qui passa, courant derrière un cerceau, effraya les ramiers. Ils s'envolèrent, allèrent se poser à la file sur le bras de marbre d'un lutteur antique, au milieu de la pelouse, roucoulant et se rengorgeant d'une façon plus douce.

Comme Florent rentrait aux Halles par la rue Vauvilliers, il entendit la voix de Claude Lantier qui l'appelait. Le peintre descendait dans le sous-sol du pavillon de la Vallée.

— Eh! venez-vous avec moi, cria-t-il. Je cherche cette brute de Marjolin.

Florent le suivit, pour s'oublier un instant encore, pour retarder de quelques minutes son retour à la poissonnerie. Claude disait que, maintenant, son ami Marjolin n'avait plus rien à désirer; il était une bête. Il nourrissait le projet de le faire poser à quatre pattes, avec son rire d'innocent. Quand il avait crevé de rage une ébauche, il passait des heures en compagnie de l'idiot, sans parler, tâchant d'avoir son rire.

— Il doit gaver ses pigeons, murmura-t-il. Seulement, je ne sais pas où est la resserre de monsieur Gavard.

Ils fouillèrent toute la cave. Au centre, dans l'ombre pâle, deux fontaines coulent. Les resserres sont exclusivement réservées aux pigeons. Le long des treillages, c'est un éternel gazouillement plaintif, un chant discret d'oiseaux sous les feuilles, quand tombe le jour. Claude se mit à rire, en entendant cette musique. Il dit à son compagnon:

— Si l'on ne jurerait pas que tous les amoureux de Paris s'embrassent là-dedans!

Cependant, pas une resserre n'était ouverte, il commençait à croire que Marjolin ne se trouvait pas dans la cave, lorsqu'un bruit de baisers, mais de baisers sonores, l'arrêta net devant une porte entrebâillée. Il l'ouvrit, il aperçut cet animal de Marjolin que Cadine avait fait agenouiller par terre, sur la paille, de façon à ce que le visage du garçon arrivât juste à la hauteur de ses lèvres. Elle l'embrassait doucement, partout. Elle écartait ses longs cheveux blonds allait derrière les oreilles, sous le menton, le long de la nuque, revenait sur les yeux et sur la bouche, sans se presser, mangeant ce visage à petites caresses, ainsi qu'une bonne chose à elle, dont elle disposait à son gré. Lui, complaisamment, restait comme elle le posait. Il ne savait plus. Il tendait la chair, sans même craindre les chatouilles.

— Eh bien! c'est ça, dit Claude, ne vous gênez pas!… Tu n'as pas honte, grande vaurienne, de le tourmenter dans cette saleté. Il a des ordures plein les genoux.

— Tiens! dit Cadine effrontément, ça ne le tourmente pas. Il aime bien qu'on l'embrasse, parce qu'il a peur, maintenant, dans les endroits où il ne fait pas clair…N'est-ce pas, que tu as peur?

Elle l'avait relevé; il passait les mains sur son visage, ayant l'air de chercher les baisers que la petite venait d'y mettre. Il balbutia qu'il avait peur, tandis qu'elle reprenait:

— D'ailleurs, j'étais venue l'aider; je gavais ses pigeons.

Florent regardait les pauvres bêtes. Sur des planches, autour de la resserre, étaient rangés des coffres sans couvercle, dans lesquels les pigeons, serrés les uns contre les autres, les pattes roidies, mettaient la bigarrure blanche et noire de leur plumage. Par moments, un frisson courait sur cette nappe mouvante; puis, les corps se tassaient, on n'entendait plus qu'un caquetage confus. Cadine avait près d'elle une casserole, pleine d'eau et de grains; elle s'emplissait la bouche, prenait les pigeons un à un, leur soufflait une gorgée dans le bec. Et eux, se débattaient, étouffant, retombant au fond des coffres, l'oeil blanc, ivres de cette nourriture avalée de force.

— Ces innocents! murmura Claude.

— Tant pis pour eux! dit Cadine, qui avait fini. Ils sont meilleurs, quand on les a bien gavés… Voyez-vous, dans deux heures, on leur fera avaler de l'eau salée, à ceux-là. Ça leur donne la chair blanche et délicate. Deux heures après, on les saigne… Mais, si vous voulez voir saigner, il y en a là de tout prêts, auxquels Marjolin va faire leur affaire.

Marjolin emportait un demi-cent de pigeons dans un des coffres. Claude et Florent le suivirent. Il s'établit près d'une fontaine, par terre, posant le coffre à côté de lui, plaçant sur une sorte de caisse en zinc un cadre de bois grillé de traverses minces. Puis, il saigna. Rapidement, le couteau jouant entre les doigts, il saisissait les pigeons par les ailes, leur donnait sur la tête un coup de manche qui les étourdissait, leur entrait la pointe dans la gorge. Les pigeons avaient un court frisson, les plumes chiffonnées, tandis qu'il les rangeait à la file, la tête entre les barreaux du cadre de bois, au-dessus de la caisse de zinc, où le sang tombait goutte à goutte. Et cela d'un mouvement régulier, avec le tic-tac du manche sur les crânes qui se brisaient, le geste balancé de la main prenant, d'un côté, les bêtes vivantes et les couchant mortes, de l'autre côté. Peu à peu, cependant, Marjolin allait plus vite, s'égayait à ce massacre, les yeux luisants, accroupi comme un énorme dogue mis en joie. Il finit par éclater de rire, par chanter: « Tic-tac, tic-tac, tic-tac, » accompagnant la cadence du couteau d'un claquement de langue, faisant un bruit de moulin écrasant des têtes. Les pigeons pendaient comme des linges de soie.

— Hein! ça t'amuse, grande bête, dit Cadine qui riait aussi. Ils sont drôles, les pigeons, quand ils rentrent la tête, comme ça, entre les épaules, pour qu'on ne leur trouve pas le cou… Allez, ce n'est pas bon, ces animaux-là; ça vous pincerait, si ça pouvait.

Et, riant plus haut de la hâte de plus en plus fiévreuse de Marjolin, elle ajouta:

— J'ai essayé, mais je ne vais pas si vite que lui… Un jour, il en a saigné cent en dix minutes.

Le cadre de bois s'emplissait; on entendait les gouttes de sang tomber dans la caisse. Alors Claude, en se tournant, vit Florent tellement pâle, qu'il se hâta de l'emmener. En haut, il le fit asseoir sur une marche de l'escalier.

— Eh bien, quoi donc! dit-il en lui tapant dans les mains. Voilà que vous vous évanouissez comme une femme.

— C'est l'odeur de la cave, murmura Florent un peu honteux.

Ces pigeons, auxquels on fait avaler du grain et de l'eau salée, qu'on assomme et qu'on égorge, lui avaient rappelé les ramiers des Tuilleries, marchant avec leurs robes de satin changeant dans l'herbe jaune de soleil. Il les voyait roucoulant sur le bras de marbre du lutteur antique, au milieu du grand silence du jardin, tandis que, sous l'ombre noire des marronniers, des petites filles jouent au cerceau. Et c'était alors que cette grosse brute blonde faisant son massacre, tapant du manche et trouant de la pointe, au fond de cette cave nauséabonde, lui avait donné froid dans les os; il s'était senti tomber, les jambes molles, les paupières battantes.

— Diable! reprit Claude quand il fut remis, vous ne feriez pas un bon soldat… Ah bien! ceux qui vous ont envoyé à Cayenne, sont encore de jolis messieurs, d'avoir eu peur de vous. Mais, mon brave, si vous vous mettez jamais d'une émeute, vous n'oserez pas tirer un coup de pistolet; vous aurez trop peur de tuer quelqu'un.

Florent se leva, sans répondre. Il était devenu très-sombre, avec des rides désespérées qui lui coupaient la face. Il s'en alla, laissant Claude redescendre dans la cave; et, en se rendant à la poissonnerie, il songeait de nouveau au plan d'attaque, aux bandes armées qui envahiraient le Palais-Bourbon. Dans les Champs-Élysées, le canon gronderait; les grilles seraient brisées; il y aurait du sang sur les marches, des éclaboussures de cervelle contre les colonnes. Ce fut une vision rapide de bataille. Lui, au milieu, très-pâle, ne pouvait regarder, se cachait la figure entre les mains.

Comme il traversait la rue du Pont-Neuf, il crut apercevoir, au coin du pavillon aux fruits, la face blême d'Auguste qui tendait le cou. Il devait guetter quelqu'un, les yeux arrondis par une émotion extraordinaire d'imbécile. Il disparut brusquement, il rentra en courant à la charcuterie.

— Qu'a-t-il donc? pensa Florent. Est-ce que je lui fais peur?

Dans cette matinée, il s'était passé de très-graves événements chez les Quenu-Gradelle. Au point du jour, Auguste accourut tout effaré réveiller la patronne, en lui disant que la police venait prendre monsieur Florent. Puis, balbutiant davantage, il lui conta confusément que celui-ci était sorti, qu'il avait dû se sauver. La belle Lisa, en camisole, sans corset, se moquant du monde, monta vivement à la chambre de son beau-frère, où elle prit la photographie de la Normande, après avoir regardé si rien ne les compromettait. Elle redescendait, lorsqu'elle rencontra les agents de police au second étage. Le commissaire la pria de les accompagner. Il l'entretint un instant à voix basse, s'installant avec ses hommes dans la chambre, lui recommandant d'ouvrir la boutique comme d'habitude, de façon à ne donner l'éveil à personne. Une souricière était tendue.

Le seul souci de la belle Lisa, en cette aventure, était le coup que le pauvre Quenu allait recevoir. Elle craignait, en outre, qu'il fit tout manquer par ses larmes, s'il apprenait que la police se trouvait là. Aussi exigea-t-elle d'Auguste le serment le plus absolu de silence. Elle revint mettre son corset, conta à Quenu endormi une histoire. Une demi-heure plus tard, elle était sur le seuil de la charcuterie, peignée, sanglée, vernie, la face rose. Auguste faisait tranquillement l'étalage. Quenu parut un instant sur le trottoir, bâillant légèrement, achevant de s'éveiller dans l'air frais du matin. Rien n'indiquait le drame qui se nouait en, haut.

Mais le commissaire donna lui-même l'éveil au quartier, en allant faire une visite domiciliaire chez les Méhudin, rue Pirouette. Il avait les notes les plus précises. Dans les lettres anonymes reçues à la préfecture, on affirmait que Florent couchait le plus souvent avec la belle Normande.

Peut-être s'était-il réfugié là. Le commissaire, accompagné de deux hommes vint secouer la porte, au nom de la loi. Les Méhudin se levaient à peine. La vieille ouvrit, furieuse, puis subitement calmée et ricanant, lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait. Elle s'était assise, rattachant ses vêtements, disant à ces messieurs:

— Nous sommes d'honnêtes gens, nous n'avons rien à craindre, vous pouvez chercher.

Comme la Normande n'ouvrait pas assez vite la porte de sa chambre, le commissaire la fit enfoncer. Elle s'habillait, la gorge libre, montrant ses épaules superbes, un jupon entre les dents. Cette entrée brutale, qu'elle ne s'expliquait pas, l'exaspéra; elle lâcha le jupon, voulut se jeter sur les hommes, en chemise, plus rouge de colère que de honte. Le commissaire, en face de cette grande femme nue, s'avançait, protégeant ses hommes, répétant de sa voix froide:

— Au nom de la loi! au nom de la loi!

Alors, elle tomba dans un fauteuil, sanglottante, secouée par une crise, à se sentir trop faible, à ne pas comprendre ce qu'on voulait d'elle. Ses cheveux s'étaient dénoués, sa chemise ne lui venait pas aux genoux, les agents avaient des regards de côté pour la voir. Le commissaire de police lui jeta un châle qu'il trouva pendu au mur. Elle ne s'en enveloppa même pas; elle pleurait plus fort, en regardant les hommes fouiller brutalement dans son lit, tâter de la main les oreillers, visiter les draps.

— Mais qu'est-ce que j'ai fait? finit-elle par bégayer. Qu'est-ce que vous cherchez donc dans mon lit?

Le commissaire prononça le nom de Florent, et comme la vieille Méhudin était restée sur le seuil de la chambre;

— Ah! la coquine, c'est elle! s'écria la jeune femme, en voulant s'élancer sur sa mère.

Elle l'aurait battue. On la retint, on l'enveloppa de force dans le châle. Elle se débattait, elle disait d'une voix suffoquée:

— Pour qui donc me prend-on!….. Ce Florent n'est jamais entré ici, entendez-vous. Il n'y a rien eu entre nous. On cherche à me faire du tort dans le quartier, mais qu'on vienne me dire quelque chose en face, vous verrez. On me mettra en prison, après; ça m'est égal… Ah bien! Florent, j'ai mieux que lui! Je peux épouser qui je veux, je les ferai crever de rage, celles qui vous envoient.

Ce flot de paroles la calmait. Sa fureur se tournait contre Florent, qui était la cause de tout. Elle s'adressa au commissaire, se justifiant:

— Je ne savais pas, monsieur. Il avait l'air très-doux, il nous a trompées. Je n'ai pas voulu écouter ce qu'on disait, parce qu'on est si méchant… Il venait donner des leçons au petit, puis il s'en allait. Je le nourrissais, je lui faisais souvent cadeau d'un beau poisson. C'est tout… Ah! non, par exemple, on ne me reprendra plus à être bonne comme ça!

— Mais, demanda le commissaire, il a dû vous donner des papiers à garder?

— Non, je vous jure que non… Moi, ça me serait égal, je vous les remettrais, ces papiers. J'en ai assez, n'est-ce pas? Ça ne m'amuse guère de vous voir tout fouiller… Allez, c'est bien inutile.

Les agents, qui avaient visité chaque meuble, voulurent alors pénétrer dans le cabinet où Muche couchait. Depuis un instant, on entendait l'enfant, réveillé par le bruit, qui pleurait à chaudes larmes, en croyant sans doute qu'on allait venir l'égorger.

— C'est la chambre du petit, dit la Normande en ouvrant la porte.

Muche, tout nu, courut se pendre à son cou. Elle le consola, le coucha dans son propre lit. Les agents ressortirent presque aussitôt du cabinet, et le commissaire se décidait à se retirer, lorsque l'enfant, encore tout éploré, murmura à l'oreille de sa mère:

— Ils vont prendre mes cahiers… Ne leur donne pas mes cahiers…

— Ah! c'est vrai, s'écria la Normande, il y a les cahiers… Attendez, messieurs, je vais vous remettre ça. Je veux vous montrer que je m'en moque… Tenez, vous trouverez de son écriture, là-dedans. On peut bien le pendre, ce n'est pas moi qui irai le décrocher.

Elle donna les cahiers de Muche et les modèles d'écriture, Mais le petit, furieux, se leva de nouveau, mordant et égratignant sa mère, qui le recoucha d'une calotte. Alors, il se mit à hurler. Sur le seuil de la chambre, dans le vacarme, mademoiselle Saget allongeait le cou; elle était entrée, trouvant toutes les portes ouvertes, offrant ses services à la mère Méhudin. Elle regardait, elle écoutait, en plaignant beaucoup ces pauvres dames, qui n'avaient personne pour les défendre. Cependant, le commissaire lisait les modèles d'écriture, d'un air sérieux. Les « tyranniquement, » les « liberticide, » les « anticonstitutionnel, » Ses « révolutionnaire, » lui faisaient froncer les sourcils. Lorsqu'il lut la phrase: « Quand l'heure sonnera, le coupable tombera, » il donna de petites tapes sur les papiers, en disant:

— C'est très-grave, très-grave,

Il remit le paquet à un de ses agents, il s'en alla. Claire, qui n'avait pas encore paru, ouvrit sa porte, regardant ces hommes descendre. Puis, elle vint dans la chambre de sa soeur, où elle n'était pas entrée depuis un an. Mademoiselle Saget paraissait au mieux avec la Normande; elle s'attendrissait sur elle, ramenait les bouts du châle pour la mieux couvrir, recevait avec des mines apitoyées les premiers aveux de sa colère.

— Tu es bien lâche, dit Claire en se plantant devant sa

Celle-ci se leva, terrible, laissant glisser le châle.

— Tu mouchardes donc! cria-t-elle. Répète donc un peu ce que tu viens de dire.

— Tu es bien lâche, répéta la jeune fille d'une voix plus insultante.

Alors, la Normande, à toute volée, donna un soufflet à Claire, qui pâlit affreusement et qui sauta sur elle, en lui enfonçant les ongles dans le cou. Elles luttèrent un instant, s'arrachant les cheveux, cherchant à s'étrangler. La cadette, avec une force surhumaine, toute frêle qu'elle était, poussa l'aînée si violemment, qu'elles allèrent l'une et l'autre tomber dans l'armoire, dont la glace se fendit. Muche sanglotait, la vieille Méhudin criait à mademoiselle Saget de l'aider à les séparer. Mais Claire se dégagea, en disant:

— Lâche, lâche… Je vais aller le prévenir, ce malheureux que tu as vendu.

Sa mère lui barra la porte. La Normande se jeta sur elle par derrière. Et, mademoiselle Saget aidant, à elles trois, elles la poussèrent dans sa chambre, où elles l'enfermèrent à double tour, malgré sa résistance affolée. Elle donnait des coups de pied dans la porte, cassait tout chez elle. Puis, on n'entendit plus qu'un grattement furieux, un bruit de fer égratignant le plâtre. Elle descellait les gonds avec la pointe de ses ciseaux.

— Elle m'aurait tuée, si elle avait eu un couteau, dit la Normande, en cherchant ses vêtements pour s'habiller. Vous verrez qu'elle finira par faire un mauvais coup, avec sa jalousie… Surtout, qu'on ne lui ouvre pas la porte. Elle ameuterait le quartier contre nous.

Mademoiselle Saget s'était empressée de descendre. Elle arriva au coin de la rue Pirouette juste au moment où le commissaire rentrait dans l'allée des Quenu-Gradelle. Elle comprit, elle entra à la charcuterie, les yeux si brillants, que Lisa lui recommanda le silence d'un geste, en lui montrant Quenu qui accrochait des bandes de petit-salé. Quand il fut retourné à la cuisine, la vieille conta à demi-voix le drame qui venait de se passer chez les Méhudin. La charcutière, penchée au-dessus du comptoir, la main sur la terrine du veau piqué, écoulait, avec la mine heureuse d'une femme qui triomphe. Puis, comme une cliente demandait deux pieds de cochon, elle les enveloppa d'un air songeur.

— Moi, je n'en veux pas à la Normande, dit-elle enfin à mademoiselle Saget, lorsqu'elles furent seules de nouveau, Je l'aimais beaucoup, j'ai regretté qu'on nous eût fâchées ensemble… Tenez, la preuve que je ne suis pas méchante, c'est que j'ai sauvé ça des mains de la police, et que je suis toute prête à le lui rendre, si elle vient me le demander elle-même.

Elle sortit de sa poche le portrait-carte. Mademoiselle Saget le flaira, ricana en lisant: « Louise à son bon ami Florent; » puis, de sa voix pointue:

— Vous avez peut-être tort. Vous devriez garder ça.

— Non, non, interrompit Lisa, je veux que tous les cancans finissent. Aujourd'hui, c'est le jour de la réconciliation. Il y en a assez, le quartier doit redevenir tranquille.

— Eh bien! voulez-vous que j'aille dire à la Normande que vous l'attendez? demanda la vieille.

— Oui, vous me ferez plaisir.

Mademoiselle Saget retourna rue Pirouette, effraya beaucoup la poissonnière, eu lui disant qu'elle venait de voir son portrait dans la poche de Lisa. Mais elle ne put la décider tout de suite à la démarche que sa rivale exigeait. La Normande fit ses conditions; elle irait, seulement la charcutière s'avancerait pour la recevoir jusqu'au seuil de la boutique. La vieille dut faire encore deux voyages, de l'une à l'autre, pour bien régler les points de l'entrevue. Enfin, elle eut la joie de négocier ce raccommodement qui allait faire tant de bruit. Comme elle repassait une dernière fois devant la porte de Claire, elle entendit toujours le bruit des ciseaux, dans le plâtre.

Puis, après avoir rendu une réponse définitive à la charcutière, elle se hâta d'aller chercher madame Lecoeur et la Sarriette. Elles s'établirent toutes trois au coin du pavillon de la marée, sur le trottoir, en face de la charcuterie. Là, elles ne pouvaient rien perdre de l'entrevue. Elles s'impatientaient, feignant de causer entre elles, guettant la rue Pirouette, d'où la Normande devait sortir. Dans les Halles, le bruit de la réconciliation courait déjà; les marchandes, droites à leur banc, se haussant, cherchaient à voir; d'autres, plus curieuses, quittant leur place, vinrent même se planter sous la rue couverte. Tous les yeux des Halles se tournaient vers la charcuterie. Le quartier était dans l'attente.

Ce fut solennel. Quand la Normande déboucha de la rue Pirouette, les respirations restèrent coupées.

— Elle a ses brillants, murmura la Sarriette.

— Voyez donc comme elle marche, ajouta madame Lecoeur; elle est trop effrontée.

La belle Normande, à la vérité, marchait en reine qui daignait accepter la paix. Elle avait fait une toilette soignée, coiffée avec ses cheveux frisés, relevant un coin de son tablier pour montrer sa jupe de cachemire; elle étrennait même un noeud de dentelle d'une grande richesse. Comme elle sentait les Halles la dévisager, elle se rengorgea encore en approchant de la charcuterie. Elle s'arrêta devant la porte.

— Maintenant, c'est au tour de la belle Lisa, dit mademoiselle Saget. Regardez bien.

La belle Lisa quitta son comptoir en souriant. Elle traversa la boutique sans se presser, vint tendre la main à la belle Normande. Elle était également très comme il faut, avec son linge éblouissant, son grand air de propreté. Un murmure courut la poissonnerie; toutes les têtes, sur le trottoir, se rapprochèrent, causant vivement. Les deux femmes étaient dans la boutique, et les crépines de l'étalage empêchaient de les bien voir. Elles semblaient causer affectueusement, s'adressaient de petits saluts, se complimentaient sans doute.

— Tiens! reprit mademoiselle Saget, la belle Normande achète quelque chose… Qu'est-ce donc qu'elle achète? C'est une andouille, je crois… Ah! voilà! Vous n'avez pas vu, vous autres? La belle Lisa vient de lui rendre la photographie, en lui mettant l'andouille dans la main.

Puis, il y eut encore des salutations. La belle Lisa, dépassant même les amabilités réglées à l'avance, voulut accompagner la belle Normande jusque sur le trottoir. Là, elles rirent toutes les deux, se montrèrent au quartier en bonnes amies. Ce fut une véritable joie pour les Halles; les marchandes revinrent à leur banc, en déclarant que tout s'était très-bien passé.

Mais mademoiselle Saget retint madame Lecoeur et la Sarriette. Le drame se nouait à peine. Elles couvaient toutes trois des yeux la maison d'en face, avec une âpreté de curiosité qui cherchait à voir à travers les pierres. Pour patienter, elles causèrent encore de la belle Normande.

— La voilà sans homme, dit madame Lecoeur.

— Elle a monsieur Lebigre, fit remarquer la Sarriette, qui se mit à rire.

— Oh! monsieur Lebigre, il ne voudra plus.

Mademoiselle Saget haussa les épaules, en murmurant:

— Vous ne le connaissez guère. Il se moque pas mal de tout ça. C'est un homme qui sait faire ses affaires, et la Normande est riche. Dans deux mois, ils seront ensemble, vous verrez. Il y a longtemps que la mère Méhudin travaille à ce mariage.

— N'importe, reprit la marchande de beurre, le commissaire ne l'en a pas moins trouvée couchée avec ce Florent

— Mais non, je ne vous ai pas dit ça… Le grand maigre venait de partir. J'étais là, quand on a regardé dans le lit. Le commissaire a tâté avec la main. Il y avait deux places toutes chaudes…

La vieille reprit haleine, et d'une voix indignée:

— Ah! voyez-vous, ce qui m'a fait le plus de mal, c'est d'entendre toutes les horreurs que ce gueux apprenait au petit Muche. Non, vous ne pouvez pas croire… Il y en avait un gros paquet.

— Quelles horreurs? demanda la Sarriette alléchée.

— Est-ce qu'on sait! Des saletés, des cochonneries. Le commissaire a dit que ça suffisait pour le faire pendre … C'est un monstre, cet homme-là. Aller s'attaquer à un enfant, s'il est permis! Le petit Muche ne vaut pas grand'chose mais ce n'est pas une raison pour le fourrer avec les rouges, ce marmot, n'est-ce pas?

— Bien sûr, répondirent les deux autres.

— Enfin, on est en train de mettre bon ordre à tout ce micmac. Je vous le disais, vous vous rappelez: « Il y a un micmac chez les Quenu qui ne sent pas bon. » Vous voyez si j'avais le nez fin … Dieu merci, le quartier va pouvoir respirer un peu. Ça demandait un fier coup de balai; car, ma parole d'honneur, on finissait par avoir peur d'être assassiné en plein jour. On ne vivait plus. C'étaient des cancans, des fâcheries, des tueries. Et ça pour un seul homme, pour ce Florent… Voilà la belle Lisa et la belle Normande remises; c'est très-bien de leur part, elles devaient ça à la tranquillité de tous. Maintenant, le reste marchera bon train, vous allez voir … Tiens, ce pauvre monsieur Quenu qui rit là-bas.

Quenu, en effet, était de nouveau sur le trottoir, débordant dans son tablier blanc, plaisantant avec la petite bonne de madame Taboureau. Il était très-gaillard, ce matin-là. Il pressait les mains de la petite bonne, lui cassait les poignets à la faire crier, dans sa belle humeur de charcutier. Lisa avait toutes les peines du monde à le renvoyer à la cuisine. Elle marchait d'impatience dans la boutique, craignant que Florent n'arrivât, appelant son mari pour éviter une rencontre.

— Elle se fait du mauvais sang, dit mademoiselle Saget. Ce pauvre monsieur Quenu ne sait rien. Rit-il comme un innocent!… Vous savez que madame Taboureau disait qu'elle se fâcherait avec les Quenu, s'ils se déconsidéraient davantage en gardant leur Florent chez eux.

— En attendant, ils gardent l'héritage, fit remarquer madame Lecoeur.

— Eh! non, ma bonne… L'autre a eu sa part.

— Vrai… Comment le savez-vous?

— Pardieu! ça se voit, reprit la vieille, après une courte hésitation, et sans donner d'autre preuve. Il a même pris plus que sa part. Les Quenu en seront pour plusieurs milliers de francs… Il faut dire qu'avec des vices, ça va vite… Ah! vous ignorez, peut-être: il avait une autre femme…

— Ça ne m'étonne pas, interrompit la Sarriette; ces hommes maigres sont de fiers hommes.

— Oui, et pas jeune encore, cette femme. Vous savez, quand un homme en veut, il en veut; il en ramasserait par terre… Madame Verlaque, la femme de l'ancien inspecteur, vous la connaissez bien, cette dame toute jaune…

Mais les deux autres se récrièrent. Ce n'était pas possible. Madame Verlaque était abominable. Alors mademoiselle Saget s'emporta.

— Quand je vous le dis! Accusez-moi de mentir, n'est-ce pas?… On a des preuves, on a trouvé des lettres de cette femme, tout un paquet de lettres, dans lesquelles elle lui demandait de l'argent, des dix et vingt francs à la fois. C'est clair, enfin… À eux deux, ils auront fait mourir le mari.

La Sarriette et madame Lecoeur furent convaincues. Mais elles perdaient patience. Il y avait plus d'une heure qu'elles attendaient sur le trottoir. Elles disaient que, pendant ce temps, on les volait peut-être, à leurs bancs. Alors, ma demoiselle Saget les retenait avec une nouvelle histoire Florent ne pouvait pas s'être sauvé; il allait revenir; ce serait très-intéressant, de le voir arrêter. Et elle donnait des détails minutieux sur la souricière, tandis que la marchande de beurre et la marchande de fruits continuaient à examiner la maison de haut en bas, épiant chaque ouverture, s'attendant à voir des chapeaux de sergents de ville à toutes les fentes. La maison, calme et muette, baignait béatement dans le soleil du matin.

— Si l'on dirait que c'est plein de police! murmura madame Lecoeur.

— Ils sont dans la mansarde, là-haut, dit la vieille. Voyez-vous, ils ont laissé la fenêtre comme ils l'ont trouvée… Ah! regardez, il y en a un, je crois, caché derrière le grenadier, sur la terrasse.

Elles tendirent le cou, elles ne virent rien.

— Non, c'est l'ombre, expliqua la Sarriette. Les petits rideaux eux-mêmes ne remuent pas. Ils ont dû s'asseoir tous dans la chambre et ne plus bouger.

À ce moment, elles aperçurent Gavard qui sortait du pavillon de la marée, l'air préoccupé. Elles se regardèrent avec des yeux luisants, sans parler. Elles s'étaient rapprochées, droites dans leurs jupes tombantes. Le marchand de volailles vint à elles.

— Est-ce que vous avez vu passer Florent? demanda-t-il. Elles ne répondirent pas.

— J'ai besoin de lui parler tout de suite, continua Gavard. Il n'est pas à la poissonnerie. Il doit être remonté chez lui… Vous l'auriez vu, pourtant.

Les trois femmes étaient un peu pâles. Elles se regardaient toujours, d'un air profond, avec de légers tressaillements aux coins des lèvres. Comme son beau-frère hésitait:

— Il n'y a pas cinq minutes que nous sommes là, dit nettement madame Lecoeur. Il aura passé auparavant.

— Alors, je monte, je risque les cinq étages, reprit Gavard en riant.

La Sarriette fit un mouvement, comme pour l'arrêter; mais sa tante lui prit le bras, la ramena, en lui soufflant à l'oreille:

— Laisse donc, grande bête! C'est bien fait pour lui. Ça lui apprendra à nous marcher dessus.

— Il n'ira plus dire que je mange de la viande gâtée, murmura plus bas encore mademoiselle Saget.

Puis, elles n'ajoutèrent rien. La Sarriette était très-rouge; les deux autres restaient toutes jaunes. Elles tournaient la tête maintenant, gênées par leurs regards, embarrassées de leurs mains, qu'elles cachèrent sous leurs tabliers. Leurs yeux finirent par se lever instinctivement sur la maison, suivant Gavard à travers les pierres, le voyant monter les cinq étages. Quand elles le crurent dans la chambre, elles s'examinèrent de nouveau, avec des coups d'oeil de côté. La Sarriette eut un rire nerveux. Il leur sembla un instant que les rideaux de la fenêtre remuaient, ce qui les fit croire à quelque lutte. Mais la façade de la maison gardait sa tranquillité tiède; un quart d'heure s'écoula, d'une paix absolue, pendant lequel une émotion croissante les prit à la gorge. Elles défaillaient, lorsqu'un homme, sortant de l'allée, courut enfin chercher un fiacre. Cinq minutes plus tard, Gavard descendait, suivi de deux agents. Lisa, qui était venue sur le trottoir, en apercevant le fiacre, se hâta de rentrer dans la charcuterie.

Gavard était blême. En haut, on l'avait fouillé, on avait trouvé sur lui son pistolet et sa boîte de cartouches. À la rudesse du commissaire, au mouvement qu'il venait de faire en entendant son nom, il se jugeait perdu. C'était un dénoûment terrible, auquel il n'avait jamais nettement songé. Les Tuileries ne lui pardonneraient pas. Ses jambes fléchissaient, comme si le peloton d'exécution l'eût attendu. Lorsqu'il vit la rue, pourtant, il trouva assez de force dans sa vantardise pour marcher droit. Il eut même un dernier sourire, en pensant que les Halles le voyaient et qu'il mourrait bravement.

Cependant, la Sarriette et madame Lecoeur étaient accourues. Quand elles eurent demandé une explication, la marchande de beurre se mit à sangloter, tandis que la nièce, très-émue, embrassait son oncle. Il la tint serrée entre ses bras, en lui remettant une clef et en lui murmurant à l'oreille:

— Prends tout, et brûle les papiers.

Il monta en fiacre, de l'air dont il serait monté sur l'échafaud. Quand la voiture eut disparu au coin de la rue Pierre-Lescot, madame Lecoeur aperçut la Sarriette qui cherchait à cacher la clef dans sa poche.

— C'est inutile, ma petite, lui dit-elle les dents serrées, j'ai vu qu'il te la mettait dans la main… Aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu, j'irai tout lui dire à la prison, si tu n'es pas gentille avec moi.

— Mais ma tante, je suis gentille, répondit la Sarriette avec un sourire embarrassé.

— Allons tout de suite chez lui, alors. Ce n'est pas la peine de laisser aux argousins le temps de mettre leurs pattes dans ses armoires.

Mademoiselle Saget qui avait écouté, avec des regards flamboyants, les suivit, courut derrière elles, de toute la longueur de ses petites jambes. Elle se moquait bien d'attendre Florent, maintenant. De la rue Rambuteau à la rue de la Cossonnerie, elle se fit très-humble; elle était pleine d'obligeance, elle offrait de parler la première à la portière, madame Léonce.

— Nous verrons, nous verrons, répétait brièvement la marchande de beurre.

Il fallut en effet parlementer. Madame Léonce ne voulait pas laisser monter ces dames à l'appartement de son locataire. Elle avait la mine très-austère, choquée par le fichu mal noué de la Sarriette.. Mais quand la vieille demoiselle lui eut dit quelques mots tout bas, et qu'on lui eut montré la clef, elle se décida. En haut, elle ne livra les pièces qu'une à une, exaspérée, le coeur saignant comme si elle avait dû indiquer elle-même à des voleurs l'endroit où son argent se trouvait caché.

— Allez, prenez tout, s'écria-t-elle, en se jetant dans un fauteuil.

La Sarriette essayait déjà la clef à toutes les armoires. Madame Lecoeur, d'un air soupçonneux, la suivait de si près, était tellement sur elle, qu'elle lui dit:

— Mais, ma tante, vous me gênez. Laissez-moi les bras libres, au moins.

Enfin, une armoire s'ouvrit, en face de la fenêtre, entre la cheminée et le lit. Les quatre femmes poussèrent un soupir. Sur la planche du milieu, il y avait une dizaine de mille francs en pièces d'or, méthodiquement rangées par petites piles. Gavard, dont la fortune était prudemment déposée chez un notaire, gardait cette somme en réserve pour « le coup de chien. » Comme il le disait avec solennité, il tenait prêt son apport dans la révolution. Il avait vendu quelques titres, goûtant une jouissance particulière à regarder les dix mille francs chaque soir, les couvant des yeux, en leur trouvant la mine gaillarde et insurrectionnelle. La nuit, il rêvait qu'on se battait dans son armoire; il y entendait des coups de fusil, des pavés arrachés et roulant, des voix de vacarme et de triomphe: c'était son argent qui faisait de l'opposition.

La Sarriette avait tendu les mains, avec un cri de joie.

— Bas les griffes! ma petite, dit madame Lecoeur d'une vois rauque.

Elle était plus jaune encore, dans le reflet de l'or, la face marbrée par la bile, les yeux brûlés par la maladie de foie qui la minait sourdement. Derrière elle, mademoiselle Saget se haussait sur la pointe des pieds, en extase, regardant jusqu'au fond de l'armoire. Madame Léonce, elle aussi, s'était levée, mâchant des paroles sourdes.

— Mon oncle m'a dit de tout prendre, reprit nettement la jeune femme.

— Et moi qui l'ai soigné, cet homme, je n'aurai rien, alors, s'écria la portière.

Madame Lecoeur étouffait; elle les repoussa, se cramponna à l'armoire, en bégayant:

— C'est mon bien, je suis sa plus proche parente, vous êtes des voleuses, entendez-vous… J'aimerais mieux tout jeter par la fenêtre.

Il y eut un silence, pendant lequel elles se regardèrent toutes les quatre avec des regards louches. Le foulard de la Sarriette s'était tout à fait dénoué; elle montrait la gorge, adorable de vie, la bouche humide, les narines roses. Madame Lecoeur s'assombrit encore en la voyant si belle de désir.

— Écoute, lui dit-elle d'une voix plus sourde, ne nous battons pas… Tu es sa nièce, je veux bien partager… Nous allons prendre une pile, chacune à notre tour.

Alors, elles écartèrent les deux autres. Ce fut la marchande de beurre qui commença. La pile disparut dans ses jupes. Puis, la Sarriette prit une pile également. Elles se surveillaient, prêtes à se donner des tapes sur les mains. Leurs doigts s'allongeaient régulièrement, des doigts horribles et noueux, des doigts blancs et d'une souplesse de soie. Elles s'emplirent les poches. Lorsqu'il ne resta plus qu'une pile, la jeune femme ne voulut pas que sa tante l'eût, puisque c'était elle qui avait commencé. Elle la partagea brusquement entre mademoiselle Saget et madame Léonce, qui les avaient regardées empocher l'or avec des piétinements de fièvre.

— Merci, gronda la portière, cinquante francs, pour l'avoir dorloté avec de la tisane et du bouillon! Il disait qu'il n'avait pas de famille, ce vieil enjôleur.

Madame Lecoeur, avant de fermer l'armoire, voulut la visiter de haut en bas. Elle contenait tous les livres politiques défendus à la frontière, les pamphlets de Bruxelles, les histoires scandaleuses des Bonaparte, les caricatures étrangères ridiculisant l'empereur. Un des grands régals de Gavard était de s'enfermer parfois avec un ami pour lui montrer ces choses compromettantes.

— Il m'a bien recommandé de brûler les papiers, fit remarquer la Sarriette.

— Bah! nous n'avons pas de feu, ça serait trop long… Je flaire la police. Il faut déguerpir.

Et elles s'en allèrent toutes quatre. Elles n'étaient pas au bas de l'escalier, que la police se présenta. Madame Léonce dut remonter, pour accompagner ces messieurs. Les trois autres, serrant les épaules, se hâtèrent de gagner la rue. Elles marchaient vite, à la file, la tante et la nièce gênées par le poids de leurs poches pleines. La Sarriette qui allait la première, se retourna, en remontant sur le trottoir de la rue Rambuteau, et dit avec son rire tendre:

— Ça me bat contre les cuisses.

Et madame Lecoeur lâcha une obscénité, qui les amusa.

Elles goûtaient une jouissance à sentir ce poids qui leur tirait les jupes, qui se pendait à elles comme des mains chaudes de caresses. Mademoiselle Saget avait gardé les cinquante francs dans son poing fermé. Elle restait sérieuse, bâtissait un plan pour tirer encore quelque chose de ces grosses poches qu'elle suivait. Comme elles se retrouvaient au coin de la poissonnerie:

— Tiens! dit la vieille, nous revenons au bon moment, voilà le Florent qui va se faire pincer.

Florent, en effet, rentrait de sa longue course. Il alla changer de paletot dans son bureau, se mit à sa besogne quotidienne, surveillant le lavage des pierres, se promenant lentement le long des allées. Il lui sembla qu'on le regardait singulièrement; les poissonnières chuchotaient sur son passage, baissaient le nez, avec des yeux sournois. Il crut à quelque nouvelle vexation. Depuis quelque temps, ces grosses et terribles femmes ne lui laissaient pas une matinée de repos. Mais comme il passait devant le banc des Méhudin, il fut très-surpris d'entendre la mère lui dire d'une voix doucereuse:

— Monsieur Florent, il y a quelqu'un qui est venu vous demander tout à l'heure. C'est un monsieur d'un certain âge. Il est monté vous attendre dans votre chambre.

La vieille poissonnière, tassée sur une chaise, goûtait, à dire ces choses, un raffinement de vengeance qui agitait d'un tremblement sa masse énorme. Florent, doutant encore, regarda la belle Normande. Celle-ci, remise complètement avec sa mère, ouvrait son robinet, tapait ses poissons, paraissait ne pas entendre.

— Vous êtes bien sûre? demanda-t-il.

— Oh! tout à fait sûre, n'est-ce pas, Louise? reprit la vieille d'une voix plus aiguë.

Il pensa que c'était sans doute pour la grande affaire, et il se décida à monter. Il allait sortir du pavillon, lorsque, en se retournant machinalement, il aperçut la belle Normande qui le suivait des yeux, la face toute grave. Il passa à côté des trois commères.

— Vous avez remarqué, murmura mademoiselle Saget, la charcuterie est vide. La belle Lisa n'est pas une femme à se compromettre.

C'était vrai, la charcuterie était vide. La maison gardait sa façade ensoleillée, son air béat de bonne maison se chauffant honnêtement le ventre aux premiers rayons. En haut, sur la terrasse, le grenadier était tout fleuri. Comme Florent traversait la chaussée, il fit un signe de tête amical à Logre et à monsieur Lebigre, qui paraissaient prendre l'air sur le seuil de l'établissement de ce dernier. Ces messieurs lui sourirent. Il allait s'enfoncer dans l'allée, lorsqu'il crut apercevoir, au bout de ce couloir étroit et sombre, la face pâle d'Auguste qui s'évanouit brusquement. Alors, il revint, jeta un coup d'oeil dans la charcuterie, pour s'assurer que le monsieur d'un certain âge ne s'était pas arrêté là. Mais il ne vit que Mouton, assis sur un billot, le contemplant de ses deux gros yeux jaunes, avec son double menton et ses grandes moustaches hérissées de chat défiant. Quand il se fut décidé à entrer dans l'allée, le visage de la belle Lisa se montra au fond, derrière le petit rideau d'une porte vitrée.

Il y eut comme un silence dans la poissonnerie. Les ventres et les gorges énormes retenaient leur haleine, attendait qu'il eût disparu. Puis tout déborda, les gorges s'étalèrent, les ventres crevèrent d'une joie mauvaise. La farce avait réussi. Rien n'était plus drôle. La vieille Méhudin riait avec des secousses sourdes, comme une outre pleine que l'on vide. Son histoire du monsieur d'un certain âge faisait le tour du marché, paraissait à ces dames extrêmement drôle. Enfin, le grand maigre était emballé, on n'aurait plus toujours là sa fichue mine, ses yeux de forçat. Et toutes lui souhaitaient bon voyage, en comptant sur un inspecteur qui fut bel homme. Elles couraient d'un banc à l'autre, elles auraient dansé autour de leurs pierres comme des filles échappées. La belle Normande regardait cette joie, toute droite, n'osant bouger de peur de pleurer, les mains sur une grande raie pour calmer sa fièvre.

— Voyez-vous ces Méhudin qui le lâchent, quand il n'a plus le sou, dit madame Lecoeur.

— Tiens! elles ont raison, répondit mademoiselle Saget. Puis, ma chère, c'est la fin, n'est-ce pas? Il ne faut plus se manger… Vous êtes contente, vous. Laissez les autres arranger leurs affaires.

— Il n'y a que les vieilles qui rient, fit remarquer la Sarriette. La Normande n'a pas l'air gai.

Cependant, dans la chambre, Florent se laissait prendre comme un mouton. Les agents se jetèrent sur lui avec rudesse, croyant sans doute à une résistance désespérée. Il les pria doucement de le lâcher. Puis, il s'assit, pendant que les hommes emballaient les papiers, les écharpes rouges, les brassards et les guidons. Ce dénoûment ne semblait pas le surprendre; il était un soulagement pour lui, sans qu'il voulût se le confesser nettement. Mais il souffrait, à la pensée de la haine qui venait de le pousser dans cette chambre. Il revoyait la face blême d'Auguste, les nez baissés des poissonnières; il se rappelait les paroles de la mère Méhudin, le silence de la Normande, la charcuterie vide; et il se disait que les Halles étaient complices, que c'était le quartier entier qui le livrait. Autour de lui, montait la boue de ces rues grasses.

Lorsque, au milieu de ces faces rondes qui passaient dans un éclair, il évoqua tout d'un coup l'image de Quenu, il fut pris au coeur d'une angoisse mortelle.

— Allons, descendez, dit brutalement un agent.

Il se leva, il descendit. Au troisième étage, il demanda à remonter; il prétendait avoir oublié quelque chose. Les hommes ne voulurent pas, le poussèrent. Lui, se fit suppliant. Il leur offrit même quelque argent qu'il avait sur lui. Deux consentirent enfin à le reconduire à la chambre, en le menaçant de lui casser la tête, s'il essayait de leur jouer un mauvais tour. Ils sortirent leurs revolvers de leur poche. Dans la chambre, il alla droit à la cage du pinson, prit l'oiseau, le baisa entre les deux ailes, lui donna la volée. Et il le regarda, dans le soleil, se poser sur le toit de la poissonnerie, comme étourdi, puis, d'un autre vol, disparaître par-dessus les Halles, du côté du square des Innocents. Il resta encore un instant en face du ciel, du ciel libre; il songeait aux ramiers roucoulants des Tuileries, aux pigeons des resserres, la gorge crevée par Marjolin. Alors, tout se brisa en lui, il suivit les agents qui remettaient leurs revolvers dans la poche, en haussant les épaules.

Au bas de l'escalier, Florent s'arrêta devant la porte qui ouvrait sur la cuisine de la charcuterie. Le commissaire, qui l'attendait là, presque touché par sa douceur obéissante, lui demanda:

— Voulez-vous dire adieu à votre frère?

Il hésita un instant. Il regardait la porte. Un bruit terrible de hachoirs et de marmites venait de la cuisine. Lisa, pour occuper son mari, avait imaginé de lui faire emballer dans la matinée le boudin qu'il ne fabriquait d'ordinaire que le soir. L'oignon chantait sur le feu. Florent entendit la voix joyeuse de Quenu qui dominait le vacarme, disant:

— Ah! sapristi, le boudin sera bon… Auguste, passez-moi les gras!

Et Florent remercia le commissaire, avec la peur de rentrer dans cette cuisine chaude, pleine de l'odeur forte de l'oignon cuit. Il passa devant la porte, heureux de croire que son frère ne savait rien, hâtant le pas pour éviter un dernier chagrin à la charcuterie. Mais, en recevant au visage le grand soleil de la rue, il eut honte, il monta dans le fiacre, l'échine pliée, la figure terreuse. Il sentait en face de lui la poissonnerie triomphante, il lui semblait que tout le quartier était là qui jouissait.

— Hein! la fichue mine, dit Mademoiselle Saget.

— Une vraie mine de forçat pincé la main dans le sac, ajouta madame Lecoeur.

— Moi, reprit la Sarriette en montrant ses dents blanches, j'ai vu guillotiner un homme qui avait tout à fait cette figure-là.

Elles s'étaient approchées, elles allongeaient le cou, pour voir encore, dans le fiacre. Au moment où la voiture s'ébranlait, la vieille demoiselle tira vivement les jupes des deux autres, en leur montrant Claire qui débouchait de la rue Pirouette, affolée, les cheveux dénoués, les ongles saignants. Elle avait descellé sa porte. Quand elle comprit qu'elle arrivait trop tard, qu'on emmenait Florent, elle s'élança derrière le fiacre, s'arrêta presque aussitôt avec un geste de rage impuissante, montra le poing aux roues qui fuyaient. Puis, toute rouge sous la fine poussière de plâtre qui la couvrait, elle rentra en courant rue Pirouette.

— Est-ce qu'il lui avait promis le mariage! s'écria la Sarriette en riant. Elle est toquée, cette grande bête!

Le quartier se calma. Des groupes, jusqu'à la fermeture des pavillons, causèrent des événements de la matinée. On regardait curieusement dans la charcuterie. Lisa évita de paraître, laissant Augustine au comptoir. L'après-midi, elle crût devoir enfin tout dire à Quenu, de peur que quelque bavarde ne lui portât le coup trop rudement. Elle attendit d'être seule avec lui dans la cuisine, sachant qu'il s'y plaisait, qu'il y pleurerait moins. Elle procéda, d'ailleurs, avec des ménagements maternels. Mais quand il connut la vérité, il tomba sur la planche à hacher, il fondit en larmes comme un veau.

— Voyons, mon pauvre gros, ne te désespère pas comme cela, tu vas te faire du mal, lui dit Lisa en le prenant dans ses bras.

Ses yeux coulaient sur son tablier blanc, sa masse inerte avait des remous de douleur. Il se tassait, se fondait. Quand il put parler:

— Non, balbutia-t-il, tu ne sais pas combien il était bon pour moi, lorsque nous habitions rue Royer-Collard. C'était lui qui balayait, qui faisait la cuisine… Il m'aimait comme son enfant, vois-tu; il revenait crotté, las à ne plus remuer; et moi, je mangeais bien, j'avais chaud, à la maison… Maintenant, voilà qu'on va le fusiller.

Lisa se récria, dit qu'on ne le fusillerait pas. Mais il secouait la tête. Il continua:

— Ça ne fait rien, je ne l'ai pas assez aimé. Je puis bien dire ça, à cette heure. J'ai eu mauvais coeur, j'ai hésité à lui rendre sa part de l'héritage…

— Eh! je la lui ai offerte plus de dix fois, s'écria-t-elle. Nous n'avons rien à nous reprocher.

— Oh! toi, je sais bien, tu es bonne, tu lui aurais tout donné… Moi, ça me faisait quelque chose, que veux-tu! Ce sera le chagrin de toute ma vie. Je penserai toujours que si j'avais partagé avec lui, il n'aurait pas mal tourné une seconde fois… C'est ma faute, c'est moi qui l'ai livré.

Elle se fit plus douce, lui dit qu'il ne fallait pas se frapper l'esprit. Elle plaignait même Florent. D'ailleurs, il était très-coupable. S'il avait eu plus d'argent, peut-être qu'il aurait fait davantage de bêtises. Peu à peu, elle arrivait à laisser entendre que ça ne pouvait pas finir autrement, que tout le monde allait se mieux porter. Quenu pleurait toujours, s'essuyait les joues avec son tablier, étouffant ses sanglots pour l'écouter, puis éclatant bientôt en larmes plus abondantes, il avait machinalement mis les doigts dans un tas de chair à saucisse qui se trouvait sur la planche à hacher; il y faisait des trous, la pétrissait rudement.

— Tu te rappelles, tu ne te sentais pas bien, continua Lisa. C'est que nous n'avions plus nos habitudes. J'étais très-inquiète, sans le le dire; je voyais bien que tu baissais.

— N'est-ce pas? murmura-t-il, en cessant un instant de sangloter.

— Et la maison, non plus, n'a pas marché cette année. C'était comme un sort… Va, ne pleure pas, tu verras comme tout reprendra. Il faut pourtant que tu te conserves pour moi et pour ta fille. Tu as aussi des devoirs à remplir envers nous.

Il pétrissait plus doucement la chair à saucisse. L'émotion le reprenait, mais une émotion attendrie qui mettait déjà un sourire vague sur sa face navrée. Lisa le sentit convaincu. Elle appela vite Pauline qui jouait dans la boutique, la lui mit sur les genoux, en disant:

— Pauline, n'est-ce pas que ton père doit être raisonnable? Demande-lui gentiment de ne plus nous faire de la peine.

L'enfant le demanda gentiment. Ils se regardèrent, serrés dans la même embrassade, énormes, débordants, déjà convalescents de ce malaise d'une année dont ils sortaient à peine; et ils se sourirent, de leurs larges figures rondes, tandis que la charcutière répétait:

— Après tout, il n'y a que nous trois, mon gros, il n'y a a que nous trois.

Deux mois plus tard, Florent était de nouveau condamné à la déportation. L'affaire fit un bruit énorme. Les journaux s'emparèrent des moindres détails, donnèrent les portraits des accusés, les dessins des guidons et des écharpes, les plans des lieux où la bande se réunissait. Pendant quinze jours, il ne fut question dans Paris que du complot des Halles. La police lançait des notes de plus en plus inquiétantes; on finissait par dire que tout le quartier Montmartre était miné. Au Corps législatif, l'émotion fut si grande, que le centre et la droite oublièrent cette malencontreuse loi de dotation qui les avait un instant divisés, et se réconcilièrent, en votant à une majorité écrasante le projet d'impôt impopulaire, dont les faubourgs eux-mêmes n'osaient plus se plaindre, dans la panique qui soufflait sur la ville. Le procès dura toute une semaine. Florent se trouva profondément surpris du nombre considérable de complices qu'on lui donna. Il en connaissait au plus six ou sept sur les vingt et quelques, assis au banc des prévenus. Après la lecture de l'arrêt, il crut apercevoir le chapeau et le dos innocent de Robine s'en allant doucement au milieu de la foule. Logre était acquitté, ainsi que Lacaille. Alexandre avait deux ans de prison pour s'être compromis en grand enfant. Quant à Gavard, il était, comme Florent, condamné à la déportation. Ce fut un coup de massue qui l'écrasa dans ses dernières jouissances, au bout de ces longs débats qu'il avait réussi à emplir de sa personne. Il payait cher sa verve opposante de boutiquier parisien. Deux grosses larmes coulèrent sur sa face effarée de gamin en cheveux blancs.

Et, un matin d'août, au milieu du réveil des Halles, Claude Lantier, qui promenait sa flânerie dans l'arrivage des légumes, le ventre serré par sa ceinture rouge, vint toucher la main de madame François, à la pointe Saint-Eustache. Elle était là, avec sa grande figure triste, assise sur ses navets et ses carottes. Le peintre restait sombre, malgré le clair soleil qui attendrissait déjà le velours gros vert des montagnes de choux.

— Eh bien! c'est fini, dit-il. Ils le renvoient là bas… Je crois qu'ils l'ont déjà expédié à Brest.

La maraîchère eut un geste de douleur muette. Elle promena la main lentement autour d'elle, elle murmura d'une voix sourde:

— C'est Paris, c'est ce gueux de Paris.

— Non, je sais qui c'est, ce sont des misérables, reprit Claude dont les poings se serraient. Imaginez-vous, madame François, qu'il n'y a pas de bêtises qu'ils n'aient dites, au tribunal… Est-ce qu'ils ne sont pas allés jusqu'à fouiller les cahiers de devoirs d'un enfant! Ce grand imbécile de procureur a fait là-dessus une tartine, le respect de l'enfance par-ci, l'éducation démagogique par-là… J'en suis malade.

Il fut pris d'un frisson nerveux; il continua, en renfonçant les épaules dans son paletot verdâtre:

— Un garçon doux comme une fille, que j'ai vu se trouver mal en regardant saigner des pigeons… Ça m'a fait rire de pitié, quand je l'ai aperçu entre deux gendarmes. Allez, nous ne le verrons plus, il restera là-bas, cette fois.

— Il aurait dû m'écouter, dit la maraîchère au bout d'un silence, venir à Nanterre, vivre là, avec mes poules et mes lapins… Je l'aimais bien, voyez-vous, parce que j'avais compris qu'il était bon. Ou aurait pu être heureux… C'est un grand chagrin… Consolez-vous, n'est-ce pas? monsieur Claude. Je vous attends, pour manger une omelette, un de ces matins.

Elle avait des larmes dans les yeux. Elle se leva, en femme vaillante qui porte rudement la peine.

— Tiens! reprit-elle, voilà la mère Chantemesse qui vient m'acheter des navets. Toujours gaillarde, cette grosse mère Chantemesse…

Claude s'en alla, rôdant sur le carreau. Le jour, en gerbe blanche, avait monté du fond de la rue Rambuteau. Le soleil, au ras des toits, mettait des rayons roses, des nappes tombantes qui touchaient déjà les pavés. Et Claude sentait un réveil de gaieté dans les grandes Halles sonores, dans le quartier empli de nourritures entassées. C'était comme une joie de guérison, un tapage plus haut de gens soulagés enfin d'un poids qui leur gênait l'estomac. Il vit la Sarriette, avec une montre d'or, chantant au milieu de ses prunes et de ses fraises, tirant les petites moustaches de monsieur Jules, vêtu d'un veston de velours. Il aperçut madame Lecoeur et mademoiselle Saget qui passaient sous une rue couverte, moins jaunes, les joues presques roses, en bonnes amies amusées par quelque histoire. Dans la poissonnerie, la mère Méhudin, qui avait repris son banc, tapait ses poissons, engueulait le monde, clouait le bec du nouvel inspecteur, un jeune homme auquel elle avait juré de donner le fouet; tandis que Claire, plus molle, plus paresseuse, ramenait, de ses mains bleuies par l'eau des viviers, un tas énorme d'escargots que la have moirait de fils d'argent. À la triperie, Auguste et Augustine venaient acheter des pieds de cochon, avec leur mine tendre de nouveaux mariés, et repartaient en carriole pour leur charcuterie de Montrouge. Puis, comme il était huit heures, qu'il faisait déjà chaud, il trouva, en revenant rue Rambuteau, Muche et Pauline jouant au cheval: Muche marchait à quatre pattes, pendant que Pauline, assise sur son dos, se tenait à ses cheveux pour ne pas tomber. Et, sur les toits des Halles, au bord des gouttières, une ombre qui passa lui fit lever la tête: c'étaient Cadine et Marjolin riant et s'embrassant, brûlant dans le soleil, dominant le quartier de leurs amours de bêtes heureuses.

Alors, Claude leur montra le poing. Il était exaspéré par cette fête du pavé et du ciel. Il injuriait les Gras, il disait que les Gras avaient vaincu. Autour de lui, il ne voyait plus que des Gras, s'arrondissant, crevant de santé, saluant un nouveau jour de belle digestion. Comme il s'arrêtait en face de la rue Pirouette, le spectacle qu'il eut à sa droite et à sa gauche, lui porta le dernier coup.

À sa droits, la belle Normande, la belle madame Lebigre, comme on la nommait maintenant, était debout sur le seuil de sa boutique. Son mari avait enfin obtenu de joindre à son commerce de vin un bureau de tabac, rêve depuis longtemps caressé, et qui s'était enfin réalisé, grâce à de grands services rendus. La belle madame Lebigre lui parut superbe, en robe de soie, les cheveux frisés, prête à s'asseoir dans son comptoir, où tous les messieurs du quartier venaient lui acheter leurs cigares et leurs paquets de tabac. Elle était devenue distinguée, tout à fait dame. Derrière elle, la salle, repeinte, avait des pampres fraîches, sur un fond tendre; le zinc du comptoir luisait; tandis que les fioles de liqueur allumaient dans la glace des feux plus vifs. Elle riait à la claire matinée.

À sa gauche, la belle Lisa, au seuil de la charcuterie, tenait toute la largeur de la porte. Jamais son linge n'avait eu une telle blancheur; jamais sa chair reposée, sa face rose, ne s'était encadrée dans des bandeaux mieux lissés. Elle montrait un grand calme repu, une tranquillité énorme, que rien ne troublait, pas même un sourire. C'était l'apaisement absolu, une félicité complète, sans secousse, sans vie, baignant dans l'air chaud. Son corsage tendu digérait encore le bonheur de la veille; ses mains potelées, perdues dans le tablier, ne se tendaient même pas pour prendre le bonheur de la journée, certaines qu'il viendrait à elles. Et, à côté, l'étalage avait une félicité pareille; il était guéri, les langues fourrées s'allongeaient plus rouges et plus saines, les jambonneaux reprenaient leurs bonnes figures jaunes, les guirlandes de saucisses n'avaient plus cet air désespéré qui navrait Quenu. Un gros rire sonnait au fond, dans la cuisine, accompagné d'un tintamarre réjouissant de casseroles. La charcuterie suait de nouveau la santé, une santé grasse. Les bandes de lard entrevues, les moitiés de cochon pendues contre les marbres, mettaient là des rondeurs de ventre, tout un triomphe du ventre, tandis que Lisa, immobile, avec sa carrure digne, donnait aux Halles le bonjour matinal, de ses grands yeux de forte mangeuse.

Puis, toutes deux se penchèrent. La belle madame Lebigre et la belle madame Quenu échangèrent un salut d'amitié.

Et Claude, qui avait certainement oublié de dîner la veille, pris de colère à les voir si bien portantes, si comme il faut, avec leurs grosses gorges, serra sa ceinture, en grondant d'une voix fâchée:

— Quels gredins que les honnêtes gens!

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