ACTE PREMIER
Charles Nuitter translation
Le Théâtre représente un rivage bordé de rochers à pic.—La mer occupe une grande partie de la scène.—La vue s'étend au loin sur les flots.—Temps sombre.—Violent ouragan.
SCÈNE PREMIÈRE
LES MATELOTS NORVÉGIENS, DALAND, LE PILOTE.
(Le navire de Daland vient de jeter l'ancre près du rivage. Les Matelots travaillent bruyamment à carguer les voiles, à lancer des câbles.
Daland est à terre, il gravit un rocher et regarde autour de lui pour reconnaître la contrée.)
LES MATELOTS, travaillant.
Hiva! ho! hiva! ho!
DALAND, descendant du rocher.
Plus de doute. En ce jour, l'orage Nous a poussés à sept milles du port. Si près du but d'un long voyage, Faut-il subir ce coup du sort?
LE PILOTE, criant du bord à travers ses mains.
Eh! capitaine! hé!...
DALAND.
Tout va-t-il bien à bord?
LE PILOTE.
Ici le fond est bon, tout va bien, capitaine.
DALAND.
C'est bien Sandwik! La chose est trop certaine! Malheur! J'allais revoir ce qui m'est cher Senta, ma fille, et mon toit secourable, Quand de ce gouffre il souffle un vent d'enfer, Se fier au vent, c'est compter sur le diable!
(Allant à bord.)
Mais à quoi bon?... Déjà l'air est moins lourd, Pareil orage sera court.
(Aux Matelots.)
Holà! vous, c'est assez veiller, reposez-vous, Je n'ai plus peur.
(Les Matelots descendent dans la cale.—Au Timonier.)
Toi, timonier, demeure. Il faut veiller pour nous. Tout est au mieux, mais veillons à toute heure.
LE PILOTE.
Ne craignez rien, Capitaine! Dormez bien.
(Daland rentre dans sa cabine.)
SCÈNE II
LE PILOTE.
(Le Pilote est seul sur le pont. L'ouragan s'est un peu calmé et ne reprend plus que par intervalles. Au large les vagues s'élèvent énormes. Le Pilote fait encore une fois la ronde; puis il s'assied au gouvernail. Bientôt il sent venir le sommeil, il se secoue et chante.)
Malgré vents et tempête, Auprès des miens, Ma belle, je reviens. L'ouragan sur ma tête En vain gronda, Ma belle, me voilà. Sans un bon vent du sud, jamais À toi je ne reviendrais. Ah! souffle! souffle encor, bon vent, Ma belle en ce jour m'attend. Ah! ah! la! la! ah!
(Une vague ébranle le navire. Le Pilote se lève vivement et regarde. Il s'assure qu'il n'y a pas de mal, se rassied et chante tandis que le sommeil le gagne par degrés.)
Des confins de la terre, À toi toujours J'ai pensé, mes amours! En bravant le tonnerre Et flots et vent Je t'apporte un présent. Grâce au bon vent, je viens encor Avec une chaîne d'or! Bon vent! ah! souffle sans faiblir, Ce don lui fera plaisir! Ah! ah! la! la! ah!
(Il lutte contre la fatigue et finit par s'endormir. La tempête recommence. Le temps s'assombrit. Dans le lointain se montre le vaisseau fantôme avec ses voiles d'un rouge de sang et ses mâts noirs. Il s'approche avec rapidité du rivage à côté du navire norvégien. L'ancre tombe avec un bruit terrible. Le Pilote de Daland s'éveille en sursaut. Sans quitter sa place, il jette un coup d'œil sur le gouvernail, et, assuré que tout est bien, il murmure quelques mots de sa chanson.)
Sans un bon vent du sud, jamais...
(Il se rendort.)
SCÈNE III
LE HOLLANDAIS, LE PILOTE, endormi.
(Sans le moindre bruit l'équipage fantastique du vaisseau fantôme cargue ses voiles. Le Hollandais descend à terre.)
LE HOLLANDAIS.
L'heure a sonné! Sept ans avec l'aurore Sont écoulés! Le flot Lassé me rejette aussitôt. Ah! superbe Océan, bientôt Tes flots me porteront encore. Ta rage expire, et ma peine est sans fin! Je cherche en vain Sur cette terre Celle en qui j'espère. Mer, tu seras le témoin de mes maux Jusqu'au moment où l'abîme en repos Verra tarir enfin les flots. Combien de fois, las de souffrir. Je courus affronter l'orage! Hélas! la mort sembla me fuir. En vain ma rage À maint écueil Souvent demanda le naufrage. Jamais ne s'ouvre mon cercueil! Parfois j'ai bravé le pirate, Dans les combats cherchant la mort. «Viens! viens! que ta bravoure éclate; L'argent ruisselle sur mon bord...» Des mers j'ai vu l'enfant sauvage En se signant au loin s'enfuir. Combien de fois, voulant mourir, J'ai défié les vents, l'orage! Dans l'espérance d'un cercueil, Souvent j'allai chercher l'écueil; Mais ni la tombe ni la mort! Tel est l'arrêt cruel du sort! Ange du ciel, messager d'espérance, Qui du salut m'as montré le chemin, En m'annonçant un jour de délivrance, T'es-tu raillé de mon cruel destin? En vain j'espère, Ô vœux superflus! Non! non! sur terre Un cœur fidèle... il n'en est plus! Un seul espoir encor me reste, Et cet espoir jamais ne ment. Si long que soit ce sort funeste, Le monde aura sa fin pourtant! Ô jour céleste Du jugement, Quand dois-tu luire Enfin pour moi? Qu'il sonne, ce signal d'effroi Qui doit tout perdre et tout détruire. Lorsque seront levés les morts, Enfin la paix m'attend alors. Ô mondes, cessez votre cours! À moi, néant, et pour toujours!
(Chœur sourd de l'équipage du Vaisseau Fantôme.)
À nous, néant, et pour toujours!
(Le Hollandais se couche sur un rocher à l'avant-scène.)
SCÈNE IV
LE HOLLANDAIS, DALAND, LE PILOTE.
(Daland sort de sa cabine; il vient sur le pont et aperçoit le vaisseau du Hollandais.)
DALAND, se tournant vers le pilote.
Eh! timonier! holà!
LE PILOTE, se levant à demi, encore sommeillant.
C'est bien! c'est bien!
(Continuant sa chanson.)
«Ah! souffle, souffle encor, bon vent...»
DALAND.
Ne vois-tu rien? Bien! l'on veille À merveille! Vois ce vaisseau! Depuis quand dors-tu là?
LE PILOTE.
Au diable, aussi! Pardon, capitaine.
(Il prend à la hâte son porte-voix et hèle le vaisseau.)
Holà!
(Long silence. On entend deux fois l'écho.)
Holà! hé!
(Long silence. Nouvel écho.)
DALAND.
Leur paresse à la nôtre est pareille!
LE PILOTE.
Répondez!—Quel pays? Quel navire?
DALAND, apercevant le Hollandais à terre.
C'est bon! Là bas je crois voir le patron. Holà! marin, dis-moi ton pays et ton nom.
LE HOLLANDAIS, sans changer de place.
Je viens de loin. Pendant l'orage Voudrais-tu me chasser d'ici?
DALAND.
Non! Dieu, merci, Des marins ce n'est pas l'usage! Qui donc es-tu?
LE HOLLANDAIS.
Hollandais.
DALAND.
Sois le bienvenu! Du vent la violence Nous a poussés vers ce rocher, Tous deux ensemble.—À bien peu de distance Est mon pays. Près d'y toucher Je suis jeté sur cette plage. Mais, parle encore: as-tu quelque dommage?
LE HOLLANDAIS.
Mon navire est solide et peut braver l'orage! Jouet du vent qui se déchaîne, J'ai sur les flots erré longtemps; Depuis quand? je le sais à peine, Car je ne compte plus les ans. Je ne pourrais jamais te dire Tous les pays où j'ai passé, Il n'en est qu'un auquel j'aspire, Et c'est le mien, qui m'est fermé! Dans ta maison consens à me conduire; De ton accueil tu n'auras nul regret. Les plus brillants trésors dans mon navire Sont entassés sans nombre, c'est peu dire; Ami, crois-moi, tu seras satisfait.
DALAND.
Discours étrange! Est-il pourtant sincère?
(Au Hollandais.)
Un sort fatal t'a poursuivi longtemps? Pour te servir je suis prêt à tout faire, Peut-on connaître, au moins, ces biens si grands?
(Le Hollandais fait signe aux hommes de son équipage. Deux d'entre eux apportent un coffre.)
LE HOLLANDAIS.
Tu vas trouver des splendeurs infinies, Perles d'Asie et riches pierreries. Vois donc, de l'hospitalité La noble récompense, À ton œil tenté Briller d'avance.
DALAND.
Grand Dieu! Richesses sans pareilles! Qui donc pourrait payer tant de merveilles?
LE HOLLANDAIS.
Payer! Le prix déjà je te l'ai dit, Tout est à toi pour l'abri d'une nuit. Mais ce n'est là que le moindre trésor De ceux que mon vaisseau recèle encor. Qu'en puis-je faire, hélas! sans femme, sans enfant, De mon pays toujours absent? Tous mes trésors seront à toi Si tu me fais une famille Chez les tiens.
DALAND.
Dieu! qu'entends-je?
LE HOLLANDAIS.
As-tu donc une fille?
DALAND.
Mais oui... charmante enfant.
LE HOLLANDAIS.
Donne-la-moi.
DALAND, avec joie.
Lui! se peut-il! épouser mon enfant! Ah! sa pensée est la mienne. Ah! j'ai grand peur si j'hésite un instant Qu'un autre projet survienne.
LE HOLLANDAIS.
Sans une épouse, hélas, sans un enfant, Rien ne m'attache à la terre. Un sort cruel me poursuit constamment Tout vient combler ma misère.
ENSEMBLE.
LE HOLLANDAIS.
Chassé du lieu de ma naissance, Qu'ai-je encor besoin d'un trésor? À moi cette heureuse alliance Et prends pour toi, prends tout mon or.
DALAND.
Quel rêve, ô fortune subite! Pourrais-je jamais trouver mieux? Bien fou qui du sort ne profite! Quelle ivresse, quel jour heureux!...
DALAND.
Oui, je possède aimable jeune fille, Trésor d'amour, fidèle et noble cœur. C'est mon seul bien, l'orgueil de ma famille, L'oubli des maux, le charme du bonheur.
LE HOLLANDAIS.
Qu'elle ait toujours pour toi même tendresse, Elle sera fidèle à son époux.
DALAND.
Perles, bijoux, Oui, c'est là ta richesse; Mais quel trésor plus grand Qu'un cœur constant.
LE HOLLANDAIS.
Tu me le donnes?
DALAND.
Vraiment oui, je le veux! Ton sort m'émeut, cœur noble et généreux, Par ta grandeur, ta force, tu m'étonnes. Un gendre comme toi Fût-il moins riche encore ma foi, Par moi serait choisi.
LE HOLLANDAIS.
Merci! Verrai-je ta fille aujourd'hui?
DALAND.
Le premier vent nous conduira près d'elle, Tu la verras, si tu la trouves belle...
LE HOLLANDAIS.
Elle est à moi!...
(À lui-même.)
Mon bon ange, est-ce toi? Lorsque, brisé par la souffrance, Dans mon salut encor j'ai foi Du malheureux seule espérance. Pourrai-je enfin compter sur toi?
DALAND.
Ah! gloire à toi, terrible orage, Qui m'as guidé dans ta fureur, Je n'ai, sans chercher davantage, Qu'à profiter de mon bonheur. Soyez bénis, ô vents contraires, Qui vers ces bords m'avez poussé; Mon vœu, ce vœu de tous les pères, «Un gendre riche!» est exaucé!
LE HOLLANDAIS.
Ah! faut-il que du ciel un ange Pour me sauver soit descendu! Enfin de ma torture étrange, Pour moi le terme est-il venu?
ENSEMBLE.
LE HOLLANDAIS.
Ah! quand l'espoir a fui mon cœur Puis-je rêver un sort meilleur?
DALAND.
À lui, si généreux, si bon, À lui ma fille et ma maison!
(La tempête est complétement apaisée, le vent a tourné.)
LE PILOTE, à bord.
Vent du sud! Vent du sud!...
LES MATELOTS, agitant leurs chapeaux.
Hé! là!...
LE PILOTE, répétant sa chanson.
Bon vent du sud, ah! souffle encore!
LES MATELOTS.
Hiva!... Hiva! ah! Hiva!...
DALAND, au Hollandais.
Tu vois tout est calme à présent. Le vent est bon, la mer est belle Allons! levons l'ancre à l'instant Vers mon pays tout nous appelle.
(Les Matelots lèvent l'ancre et mettent les voiles dehors.)
LE HOLLANDAIS.
Pars je t'en prie, ami, ne m'attends pas: Le vent est frais, mon équipage est las. Après un court repos, je suis ta route.
DALAND.
Mais notre vent?...
LE HOLLANDAIS.
Il va durer sans doute. Ce vaisseau-là Bientôt te rejoindra!
DALAND
Tu crois? Eh! bien! qu'il soit fait à ta guise. Adieu! Puisses tu voir Ma fille dès ce soir!
LE HOLLANDAIS.
C'est dit!
DALAND, allant au bord de son navire.
Hé! matelots! holà! voici la brise. Allons? allons! Alerte, compagnons!
LES MATELOTS, avec joie.
Malgré vents et tempête Auprès des miens Ma belle, je reviens. L'ouragan sur ma tête En vain gronda Ma belle me voilà! Hurrah!... Sans un bon vent du sud jamais À toi je ne reviendrais! Ah! souffle! souffle encor bon vent Ma belle en ce jour m'attend!
(Le Hollandais monte sur son navire.)
FIN DU PREMIER ACTE.