LE (continued 2)
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—Ah! comme je vous suivrais, moi, dans cette province-là!
Dit Tullie, en allumant un bougeoir.
—Je comprends le coup-d'oeil que tu viens de jeter sur la pendule,—dit Lucrèce, en s'arrachant à son fauteuil,—il est déjà minuit; c'est l'heure qui arrive le plus vite, quand on cause le soir.
Les deux femmes montèrent aux appartements par un escalier où semblaient monter avec elles tous les échos du large vestibule.
Une tristesse sourde tombait des étages supérieurs, car rien n'y annonçait la présence des êtres vivants.
La nouvelle chambre de Lucrèce n'était pas décorée selon le goût romain du gynécée de la rue Mesnars.
Elle avait gardé les traditions tapissières de l'école de Louis XIII; le lit surtout aurait pu figurer dans l'alcôve du palais du Sommeil, sur les monts Cimériens.
Il étalait des couches superposées du plus suave édredon, entre quatre piliers de bois des îles, où s'agrafaient des rideaux lourds, dont l'envergure, quand elle se déployait le soir, protégeait le sommeil avec quatre épaisses murailles de camaïeu.
—Ces femmes laissent toujours ma fenêtre ouverte!
Dit Lucrèce en entrant dans sa chambre à coucher.—Tullie, ferme tout cela bien vite, et déshabille-moi.
Tullie ferma portes et fenêtres, et vint se placer derrière le fauteuil où Lucrèce renversait en arrière sa belle tête toute ruisselante de cheveux noirs.
—Je vais vous faire une charmante toilette de nuit, madame,—dit Tullie en jouant avec ses petites mains dans la chevelure de sa maîtresse.
—Je vais vous coiffer comme une nouvelle mariée…. Nous ne voyons personne, c'est vrai; mais nous autres femmes, nous sommes un peu coquettes pour nous; n'est-ce pas, madame?
—Enfant!
—Que voulez-vous, madame! vous m'avez bien effrayée tantôt, et maintenant je chante comme l'oiseau après l'orage. Rien ne rend gai comme la peur, quand elle a passé.
—Eh bien! sois gaie, mais coiffe-moi.
—Si j'étais homme, j'aurais la passion des beaux cheveux…. Elles étaient folles, n'est-ce pas, les femmes qui se poudraient les cheveux avant la Révolution?… c'est comme la mode des gants, elle a été inventée par une femme qui avait de vilaines mains…. C'est aussi une femme chauve qui avait inventé la poudre amidon…. et les autres femmes qui ont de belles mains et de beaux cheveux sont-elles niaises de suivre ces modes-là!
—C'est assez juste, ce que tu me dis, ma petite Tullie, mais dépêche-toi.
—Ah! madame, vous êtes si belle que je ne vous quitterais plus, quand je vous tiens sous mes deux mains…. vous voilà coiffée à l'hermap…, j'ai oublié le nom que donne le coiffeur Amiel à cette statue qui dort, au Louvre, sur un matelas. C'est une coiffure de lit…. je vais vous défaire votre robe, ce ne sera pas long, madame…. Mon Dieu! les belles épaules! on dirait qu'il a neigé dessus…. Voyez comme je suis leste! je n'ai plus qu'à vous déchausser et puis je me retire dans ma petite chambre; c'est l'affaire d'un instant…. Tenez, madame, regardez…. je puis cacher un de vos pieds dans ma main; mes petites mains pourraient vous servir de souliers…. Je crois qu'il devrait être permis à une femme de chambre de baiser les pieds de sa maîtresse… Bien! j'ai pris ma récompense, et j'attends vos derniers ordres avant de me retirer.
—Bonne nuit, Tullie…. Vous entrerez dans ma chambre au petit jour.
Tullie alluma son bougeoir, s'inclina devant Lucrèce, et ouvrant et refermant une petite porte, elle traversa un long corridor de communication et entra dans sa chambre à coucher, en fredonnant l'air du Devin.
Quand on sait aimer et plaire, A-t-on besoin d'autre bien?
Lucrèce se plaça devant son miroir, et comme pour juger si elle méritait les éloges de sa femme de chambre, elle donna quelques instants à une petite revue de coquetterie, indispensable complément de sa toilette de minuit.
Le fond de la chambre, reflété par le miroir, avait une teinte sombre et confuse, et les quatre piliers de l'alcôve, chargés de leurs rideaux massifs, prenaient, dans les profondeurs de la glace vénitienne des formes étranges, ce qui fit sourire Lucrèce, mais de ce sourire qui laisse la tristesse dans le regard.
Un murmure distinct, assez semblable à une respiration comprimée avec effort, arriva de l'alcôve, et la jeune femme tressaillit; elle se retourna vivement et regarda partout.
C'était une erreur d'imagination, sans doute causée par le souvenir de l'ombre fantastique du jardin.
Lucrèce marcha vers le lit, avec une terreur vague dont elle ne se rendait pas compte, et, si la honte d'avouer une peur enfantine ne l'eût pas retenue, elle aurait rappelé Tullie sur-le-champ.
Comme elle luttait avec cette indécision, les plis d'un des rideaux amassés autour d'un pilier parurent s'agiter du tapis au plafond.
Lucrèce ouvrit des yeux démesurés, et sentit brûler la racine de ses cheveux.
Au même instant, deux plis du rideau se séparèrent, et une tête horrible apparut, comme une fleur de l'enfer, subitement éclose sur le lit des Euménides, au souffle du démon.
La jeune femme, nue et frissonnante chercha un cri de détresse au fond de sa poitrine, mais sa langue se dessécha; elle voulut fuir, mais ses yeux se paralysèrent; une tempête de sang éclata dans son front; ses bras se raidirent en essayant une défense impossible; la vie s'éteignit au fond de son coeur; elle tomba, comme tomba la plus belle des statues, dans un temple livré à la dévastation.
* * * * *
Sept heures sonnaient à l'horloge du Cadran-Bleu, lorsque Tullie ouvrit sa fenêtre pour consulter les progrès du jour.
Elle donna un regard triste au tableau qui se déroulait devant elle.
Toujours la neige, toujours les arbres morts; toujours les toits couverts d'un suaire; et sur le boulevard quelques charrettes lourdes apportant des provisions aux marchés.
Tullie, faute d'interlocuteur, et éprouvant, comme l'oiseau qui se réveille, le besoin de chanter, se résigna au monologue:—Il est de trop bonne heure encore—se dit-elle en fermant sa vitre—pour entrer chez madame. On est si heureux de dormir quand il fait froid. Il y a des animaux qui dorment tout l'hiver. Que d'esprit ont ces animaux!… Entrez chez moi au petit jour, m'a dit madame… Oh! je sais bien ce qui l'a brouillée avec le sommeil aujourd'hui… Elle s'est couchée avec un projet de lettre dans la tête; elle veut écrire, ce matin, au citoyen Maurice, et il faut bien dix heures à une femme pour écrire quatre pages à son ami…
Le courrier de Rochefort part à cinq heures…. Je voudrais bien pourtant qu'on m'expliquât comment une lettre envoyée à Rochefort arrive à Madagascar, et qu'on ne paie que huit sous et demi pour deux mille lieues, lorsqu'il en coûte trois sous par la petite poste, pour écrire du boulevard du Temple au faubourg Germain… Ah! je vois que tout est encore très-mal arrangé dans ce pays, malgré les six révolutions qu'on nous a faites depuis douze ans!
Tullie ôta sa coiffe de nuit, s'ajusta complaisamment au miroir un bonnet à fines dentelles flottantes, épingla son fichu, serra les cordons de son tablier autour d'une taille souple et déliée comme le col d'un cygne, et, de la pointe de ses jolis doigts, effaçant la couche brumeuse distillée par le froid sur sa vitre, elle dit:
—Voilà le grand jour: c'est tout ce que le ciel peut nous donner de plus clair, quand il économise le soleil.
Entrons chez madame.
Rien ne pourrait dépeindre la surprise de Tullie, lorsqu'en entrant dans la chambre elle vit la fenêtre toute grande ouverte, et sa maîtresse encore au lit.
Ses regards tombèrent sur le jardin, où la neige gardait des empreintes de pas toutes fraîches et de dimensions différentes, ce qui attestait la visite nocturne de plusieurs hommes.
Tullie ne donna qu'un coup-d'oeil rapide à ce tableau effrayant, et elle se précipita vers l'alcôve pour réveiller sa maîtresse; mais le cri de terreur qu'elle poussa ne put pas même arracher Lucrèce à son immobilité de cadavre.
L'intérieur de cette alcôve sombre offrait un de ces spectacles émouvants qui ne se retrouvent que dans les villes prises d'assaut et abandonnées aux brutales fureurs des soldats.
Tullie, toute inondée de ses larmes, toute palpitante de terreur, ouvrit la porte, et descendit rapidement l'escalier, sans détermination bien précise, mais pour se réfugier dans le calme et la réflexion qui inspirent les bons conseils.
Madagascar.
XXI.
L'île de Madagascar est une petite Afrique placée à côté de la grande.
Sur la carte, elle ressemble à une chaloupe qui suit un vaisseau.
Une chaîne de montagnes la traverse du nord au sud, dans presque toute sa longueur.
Ainsi, le mont Lupata, nommé l'Arête, ou l'Artère du monde, sillonne l'Afrique dans la même direction: ce qui semble devoir prouver que Madagascar est un petit continent à part, et n'a pas été détaché, comme d'autres îles, du grand continent voisin, dans quelque cataclysme géologique.
C'est un pays primesautier, comme l'Australie et Bornéo.
Madagascar, est, au contraire, une mère féconde, qui a prodigué autour d'elle des rejetons, comme une planète entourée de satellites, sur le firmament de la mer.
De grands cours d'eau descendent de toutes les crêtes, de tous les réservoirs de la chaîne de montagnes qui traverse Madagascar, et cette richesse d'humidité permanente, sous un ciel de feu, au lieu de lui être favorable, lui a donné ces maladies endémiques, signalées par les géographes, et redoutées par les Européens.
Comme ces explications, toutes froides qu'elles sont au milieu d'un récit dramatique, sont pourtant indispensables, et se rattachent à cette histoire par le plus puissant des liens, on permettra au narrateur, ennemi des détails intermédiaires et oiseux, de s'arrêter, en quelques lignes, sur cette nouvelle topographie de Madagascar.
Ces grandes eaux qui descendent des deux versants ne conservent pas leur impétuosité torrentielle jusqu'au canal de Mozambique et à l'Océan indien.
Arrivées au pied des monts, elles rencontrent des plaines molles, des terrains gras, où elles stagnent paresseusement et où leur vive énergie s'éteint dans d'immenses marécages, bornés par les horizons maritimes.
Voilà les foyers indestructibles des fléaux de Madagascar.
Ce sont les marais Pontins ou le Delta du Rhône, sur une échelle à gigantesques proportions.
Le vent d'Afrique et le soleil de l'Inde ont épuisé le souffle et la flamme sur ces marécages, et ils sont encore ce qu'ils étaient aux premiers jours de la création.
Les naturels du pays vivent, dans cette atmosphère de fièvres, comme les paysans de Sienne et de Terracine en Italie, et d'Istres et de Saintes en Provence.
La terre natale a toujours l'air de prendre un soin exclusif des enfants qu'elle produit.
Toutefois, en regardant la carte du monde, et en songeant à l'avenir des peuples, si providentiellement conduit vers de nouvelles destinées par les mains de fer de la vapeur et des révolutions, il reste évident que tant de beaux pays lointains, où la fécondité peut même supprimer le travail, n'ont pas été créés exclusivement pour nourrir quelques peuplades sauvages, prosternées devant des fétiches et des manitous.
Et que les grandes migrations septentrionales doivent un jour venir demander leur place à ces splendides festins servis par le soleil et l'Océan, ces deux intendants de Dieu.
Cela étant admis, on interroge les voyageurs, et non les préjugés, et on arrive à de consolants résultats sur la question spéciale qui nous occupe en ce moment.
La chaîne de montagnes qui se hérisse du nord au sud de Madagascar décrit un arc immense, de sorte qu'elle laisse, à ses deux extrémités, de vastes plaines et des bois touffus s'étendre, d'un côté, jusqu'au cap Marie, de l'autre, jusqu'à la baie de Diégo-Suarez.
Aux deux pointes de l'arc, les conditions atmosphériques doivent changer absolument de caractère, surtout vers la pointe nord.
Sur ces tièdes rivages, on ne retrouve plus ces pernicieux courants qui dégénèrent en eaux stagnantes et exhalent le poison et la mort; ce sont partout des terrains légèrement accidentés, recouverts de fleurs et d'arbres, avec les ombres tièdes, les eaux douces et les fruits doux.
C'est l'Afrique qui vient expirer mollement sous le péristyle de l'Inde.
Ce sont les fécondes haleines des archipels voisins et du golfe d'Oman, qui semblent accourir sur les mers pour enrichir l'homme ou réjouir le désert.
Ce sont de petits golfes, des baies recueillies, des ports vierges, qui ont déjà reçu des noms, en attendant des vaisseaux.
Diégo-Suarez, qui s'ouvre près du cap d'Ambre.
Le port Louquez; les baies de Vohemare, de Nosse, d'Ifonty, de Narrenda, et d'autres asiles que le navigateur dédaigneux a effleurés en les abandonnant après leur baptême équinoxial.
Mais ce serait peu de trouver dans ces vastes contrées maritimes la fécondité du sol et la salubrité l'air.
La Providence ne fait pas les choses à demi, quand elle veut appeler l'homme, si l'homme oublie une fois d'être sourd.
L'antagonisme, ce vieux fléau de la terre, et cet amusement éternel des nations civilisées, doit se retrouver, et se retrouve avec ses haines les plus vives, chez les peuples sauvages.
Il ne faut pas demander aux barbares d'être plus chrétiens que nous.
Ainsi, ne nous étonnons point de rencontrer, dans cette île immense de Madagascar, deux nations en état permanent de guerre ouverte.
Les Hovas et les Sakalaves.
Nous n'ayons rien à attendre des premiers, du moins dans le présent, mais l'avenir a des secrets de guérison pour toutes les haines.
Or, les Hovas se sont constitués nos ennemis; ils détestent notre pavillon, et sont toujours prêts à s'opposer de vive force, comme leur climat, à nos établissements de Madagascar.
Nous trouvons, par bonheur providentiel, une compensation à cette haine des Hovas, dans l'amitié de leurs éternels ennemis, les Sakalaves.
Ceux-ci nous accueillent fraternellement, nous aident à ravitailler et à radouber nos navires en souffrance, nous escortent dans nos chasses sur les bruyères du cap Saint-André.
Nous avons là des alliés naturels qui n'attendent que nos colons pour faire avec eux un traité d'alliance et saluer notre pavillon, hissé sur le cap d'Ambre, à l'extrême pointe de Madagascar.
Les Sakalaves sont tout disposés à être pour nous ce qu'ont été pour d'autres planteurs européens les sauvages Makidas, de la baie d'Agoa, sur un territoire africain.
Il y a même, dans ces sympathies mystérieuses des enfants des tropiques pour les aventuriers du septentrion, quelque chose qui fait réfléchir et illumine d'un rayon d'espoir les ténébreuses incertitudes de notre avenir.
Le jour où les planteurs des huttes d'Adhel et les colons partis de l'Atlas, se rencontreront, la charrue à la main, dans les solitudes vierges de l'Afrique, et fraterniseront dans le plus merveilleux des hyménées, ce jour-là sera une aurore d'un avenir nouveau, et le monde sera sauvé par la colonisation, qui est la véritable et la seule fraternité.
Un port sans vaisseaux.
XXII.
Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientôt nous diront leurs noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil, et marchaient vers le rivage de cet Océan qui laisse quelques-uns de ses flots tranquilles, dans le joli golfe de Diégo-Suarez, à la pointe nord de Madagascar.
Par intervalles, nos deux amis s'arrêtaient quand une éclaircie de tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste étendue de mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
—Croyez bien que je ne me suis pas trompé, disait le plus jeune à son compagnon;—j'ai vu de là-haut une petite voile blanche comme du lait, et qui s'est levée avec le soleil.
—Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les miens…. j'ai été, moi, exempté de la conscription pour la faiblesse de ma vue…. ainsi, je suis obligé de vous croire sur parole…. Au reste, il n'y a rien d'étonnant de découvrir une voile sur ces parages; nous sommes ici comme sur le balcon d'un belvédère, et tout ce qui se passe au large nous demande un salut.
Sidore Brémond, votre père, dont vous avez respecté le sommeil ce matin, nous a donné hier une leçon de géographie locale dont j'ai profité. Vous êtes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des îles Comores et du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman; à droite, de tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais Paris, je voyais de ma fenêtre, rue Coquillière, une grande maison noire qui m'ôtait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la rue Plâtrière à la rue Grenelle-Saint-Honoré. J'aime mieux le belvédère de Diégo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propriétaire absent….
—Alcibiade,—interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le bras de son ami.
Maintenant il n'y a plus moyen de douter…. Pendant que vous parlez, la petite voile avance…. Oh! si le vent se levait un peu, dans un quart-d'heure elle serait ici!
—Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!… et si c'était une voile anglaise par hasard?
—Bah! est-ce qu'il y a ici, là, sur ce cap, des Anglais, des Espagnols, des Français? Il y a des hommes. Si nous étions en mer sous notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis, et je ne cherche que des mains à serrer avec les miennes.
—Maurice!—dit Alcibiade avec une gravité comique,—Maurice, que vous êtes loin du condamné du 14 nivôse!…
—Est-ce qu'il peut y avoir des nivôses, ici, Alcibiade! Comprend-on la folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptisé trois mois de l'année avec trois horribles noms: ventôse, pluviôse, nivôse! qui enrhument ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxième degré!…
En causant ainsi, ils étaient arrivés à un golfe charmant, tout bordé de verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la physionomie d'un port de commerce.
C'était là que l'Églé avait débarqué ses passagers, quelques mois avant, en leur laissant toutes les ressources matérielles qui leur étaient nécessaires pour s'y établir.
De ce point de la côte, le regard embrassait un horizon immense, l'infini de la mer et du ciel.
Ce qui était un doute devint alors une vérité.
Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait dans la direction de Diégo-Suarez.
—Maurice, vous avez un télescope dans les yeux,—dit Alcibiade,—vous ne vous êtes pas trompé. Maintenant, pouvez-vous reconnaître, à cette distance, le pavillon de ce navire?
—C'est ce que je cherche à découvrir,—dit Maurice, en étendant sa main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.—Par moments je distingue très-bien l'arrière, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon.
—C'est impossible, Maurice; je ne suis pas très-fort en science nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon à bord d'un navire….
—Eh bien! celui-là n'en a pas…. j'en suis très-sûr maintenant…. C'est une corvette en miniature; elle est découpée pour bien marcher; quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer…. Elle n'a que deux mâts, et fort penchés en arrière, comme s'ils allaient tomber…. Je distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze pièces de canon….
—Voilà une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette coquille de noix qui déclare la guerre à l'Océan indien!
—Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manoeuvre très-habile, et qui prouve qu'elle connaît ces parages aussi bien qu'un vaisseau sérieux…. Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et éviter l'Ile de Sable, comme nous avons fait avec l'Églé, un peu plus haut, dans la même direction, pour éviter le Banc de Nazareth.
—Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consommé…. maintenant, je vais vous parler, moi, comme un homme qui connaît la terre….
—Voyons.
—Ce petit navire me paraît suspect; un navire qui cache le pavillon de son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me méfie des choses anonymes…. Si nous restons ici, à découvert, nous serons bientôt aperçus…. Voici, à droite du golfe, un massif de tamarins sombres comme une association de cavernes; cachons-nous là, comme des douaniers qui flairent la contrebande, et sans être vus voyons et attendons ce qui va venir.
Maurice approuva d'un signe de tête, et ils descendirent tous deux vers le point d'observation désigné.
Malgré le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la mer, au moins encore une bonne heure.
C'était, en effet, une miniature de goélette, qui avait, sans doute, perdu la moitié de ses forces voilières dans quelque ouragan, et qui se traînait sur les vagues comme un albatros blessé à l'aile.
Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores domiciliées sur les arbres voisins.
La goélette jeta un câble à terre, et un matelot l'amarra aux racines d'un cocotier.
L'équipage, composé de dix hommes, resta sur le pont.
Ce golfe et cet atterrage étaient, sans doute, un pays d'ancienne connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un regard de curiosité à ce paysage primitif, à cette nature virginale, moitié endormie dans une ombre délicieuse, moitié réveillée au soleil de l'équateur.
Le capitaine, qu'il était facile de reconnaître à ses gestes impérieux plutôt qu'à ses insignes de commandement, car il était nu jusqu'à la ceinture, s'élança d'un bond sur la mousse épaisse qui couvrait la rive, et fit un signe à un homme de bord, son lieutenant présumé.
Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient.
Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se trouvaient placés de manière à tout entendre, et jamais leurs oreilles ne s'étaient ouvertes avec une aussi fiévreuse avidité.
Celui des deux débarqués qui avait des allures de capitaine, se mit à considérer avec une attention singulière toutes les variétés d'arbres qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste en travail de collection pour quelque Flore indienne.
Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute idée de cette nature.
Sa figure, empourprée de soleil, avait toutes les lignes et tous les caractères saillants de l'audace héroïque; ses yeux semblaient s'être allumés au foyer de l'équateur; ses bras nus, son col léonin, son torse bruni et sillonné de muscles, annonçaient un exercice de luttes vigoureuses, tout-à-fait étrangères aux moeurs du botaniste et du savant.
Quel était donc ce mystère maritime, qui venait ainsi se proposer comme une énigme à nos deux jeunes Européens?
Aux premiers mots, ce mystère allait être dévoilé.
Servir son pays.
XXIII.
—Capitaine, j'attends vos ordres, dit l'un des deux marins.
—Il faut envoyer deux hommes en chasse,—dit le capitaine, en langue française, et d'un ton résolu.
Les cailles abondent à Madagascar, comme vous savez, il ne faut qu'une heure pour en tuer cent. Voilà de quoi réparer votre long jeûne, en y ajoutant une couffe de riz benafouli….
—C'est bien, capitaine….
—Attends encore, mon brave Marapi. Vous mettrez à bord autant de noix de cocos que la cale en peut contenir, et vous en donnerez à nos malade du scorbut. Le charpentier viendra choisir dans ce taillis de quoi remplacer les deux vergues qui nous manquent, et le gouvernail qui est avarié. Voilà le plus urgent. Nous ne resterons ici que très-peu de jours, dès que je pourrai me remettre en mer, je doublerai le cap d'Ambre et le cap Saint-Sébastien, pour achever de me ravitailler dans la baie de Nosse, où nous trouverons ce qui nous manque ici.
—Capitaine, dit l'autre marin, me permettez-vous de faire une observation?
—Parle, parle, mon brave Marapi.
—Eh, bien! mon capitaine, je crois que nous pouvons trouver dans les atterrages de Diégo-Suarez tout ce que nous trouverons de l'autre côté de l'île. Nous sommes en septembre, les courants du canal de la Mozambique sont très-dangereux, et je doute fort que la Perle, dans l'état d'avarie où elle se trouve, puisse doubler le cap Saint-Sébastien et entrer dans le canal. Nous risquons de faire côte sur l'île Glorieuse, ou sur l'île Anjouan.
—Très-bien parlé, mon brave Marapi, mais l'oeil du maître y voit mieux que l'oeil du serviteur, et je persiste dans ma première idée.
—Capitaine, je suis à vos ordres, dit le marin en s'inclinant.
—Voyons, mon brave, quand la Perle pourra-t-elle doubler le cap Saint-Sébastien?
—Après les moussons.
—Et que ferons-nous ici, en attendant?
—Nous vivrons de pêche et de chasse.
—Beau métier pour des gens comme nous! Y songes-tu bien, Marapi? toi, le lion de Java! toi, dont le nom signifie colère du feu! comme le volcan de ton île! tu consens à te faire chasseur et pêcheur, comme un Hollandais du Port-Natal, ou un planteur suédois de Trenquebar!… Et si cet endiablé de lord Cornwallis, pendant que nous sommes en chasse, nous relance avec une embarcation, comment la Perle se défendra-t-elle?—Y as-tu bien songé?
—Il est vrai, capitaine, que nous sommes diablement avariés.
—Combien avons-nous d'hommes à bord?
—Seize, capitaine.
—Combien en état de trouer un sabord ennemi avec un sabre et un pistolet?
—Huit tout au plus, capitaine…. La mer, le scorbut, et notre malheureuse descente à Sataoli nous ont détruits tout-à-fait.
—Bien, Marapi! tu vois donc que ce n'est pas sur la côte où je suis qu'il y a chance de se ravitailler complètement. On trouve partout des bois de construction, des noix de cocos, des réserves de pêche, des forêts de chasse, mais il est plus difficile de trouver des hommes, des recrues, des matelots, des loups de mer, pour les associer au noble métier que nous faisons. Je ne suis, moi, ni chasseur, ni pêcheur, ni même corsaire; je suis un ravageur d'Anglais, un épouvantail que la France a laissé dans l'Inde, après nos désastres sur le Coromandel.
J'ai une grande mission à remplir; j'ai un glorieux exemple à donner aux marins, mes compatriotes, disséminés sur les deux rives du Bengale, aux îles de la Sonde, à la Nouvelle-Hollande, au Zanguebar. Si tous les colons de France savent m'imiter et font leur devoir, la Compagnie anglaise des Indes est ruinée au bout de trois ans, et lord Cornwallis n'osera plus sortir du fort Saint-Georges, qu'il vient d'élever à Madras. Ainsi ce que n'ont pu faire Suffren et d'Estaing, ces dieux de la mer, nous le ferons, nous, avec des coquilles de noix, plus nombreuses que les îles Maledives et Laquedives, nous formerons une prodigieuse escadre d'écueils flottants, échelonnés sur la route commerciale d'Angleterre aux Indes, et toute la puissance britannique viendra échouer contre nous. D'autres enfants de la France n'ont-ils pas déjà réussi dans la même entreprise?
N'as-tu pas entendu parler cent fois des flibustiers français de Saint-Domingue? En voilà des héros taillés sur bronze! On voulait aussi les flétrir d'un vieux surnom odieux, et voici comment ils répondirent: Le 24 août 1781, jour de la fête du roi, ils brûlèrent, en signe de réjouissance, deux millions de bois de Campêche, dans la presqu'île d'Yucatan.
Maurice et Alcibiade, embusqués dans le voisinage, avaient écouté cet entretien avec un intérêt sans égal, et plusieurs fois ils s'étaient fait violence pour ne pas sortir de leur retraite.
Mais à ces dernières paroles, ils ne se continrent plus, et ils se montrèrent, avec un visage riant, à ces deux marins.
—Amis! dit Maurice, comme s'il eût répondu au qui vive? d'une sentinelle française, placée sur le promontoire de Madagascar.
—Amis! répéta comme un écho, Alcibiade.
Ces deux mots si simples, servant de réponse à une question qui n'était pas formulée, avaient, dans ce moment, un caractère de simplicité sublime.
Les deux marins en entendant du bruit dans les feuilles, et en voyant apparaître deux hommes sur un promontoire désert, s'étaient tout d'abord placés en attitude de défense.
Mais les joyeuses et sereines figures des jeunes gens, leurs gestes pleins d'une grâce exquise, le charme de leurs voix qui prononçaient les plus douces des syllabes françaises, éloignèrent toute méfiance de l'esprit des deux marins, lesquels, du reste, n'étaient pas gens à prendre aisément l'alarme.
—Voilà des amis qui nous tombent du ciel fort à propos, dit le capitaine; et d'où venez-vous donc, mes bons amis?—ajouta-t-il en leur tendant ses mains.
—Nous venons de Paris, dit Alcibiade en riant.
—De Paris! s'écria le capitaine, et que venez-vous faire ici?
—Nous venons vous rendre service, capitaine, dit Maurice d'un ton résolu.
—Ma foi! messieurs, j'accepte tout ce que vous m'offrirez, car j'ai besoin de tout. Mais ceci demande quelques explications préalables. Je suis chez moi, ici, donnez-vous la peine de vous asseoir; il me reste à bord un quart de jambon de Labiata et quelques flacons de vieux Constance, nous allons causer à l'ombre. Je vais d'abord vous dire qui nous sommes: voilà Marapi, mon lieutenant, créole français, né, par hasard, à Solo, île de Java, et moi, je suis le capitaine Surcouf.
A ce grand nom, Maurice et Alcibiade, qui s'étaient assis déjà sur des sièges de velours naturel, se levèrent, et ôtant leurs larges chapeaux de paille, ils s'inclinèrent de respect devant l'Achille de l'Océan indien.
Deux matelots descendirent du bord avec les provisions demandées, et les quatre convives se mirent en devoir de leur faire honneur.
Quand la première faim fut apaisée, on se livra aux longs entretiens, selon un ancien usage des matelots avariés, usage qui remonte à ces matelots Troyens réfugiés dans un petit golfe protecteur; Virgile a chanté leurs infortunes navales, leurs repas sur l'herbe et leurs longs entretiens de convives rassasiés [3].
[Note 3: Est in secessu longo locus; insula portum Efficit, objectu laterum …. Prima fames epulis, mensæque remotæ. …. Longo socios sermone requirunt.]
Le capitaine Surcouf apprit donc, dans tous ses détails, l'histoire de Maurice, le voyage de l'Églé à Madagascar, et les projets d'une colonie de déportation. Quand ce récit fut terminé:
—Jeune homme, dit le corsaire en lui serrant les mains,—croyez à la parole d'un homme qui a la plus belle des expériences, celle que donnent les périls de chaque jour; vous avez payé, en conspirant, otre tribut à des traductions de livres de collège. Il y a bien des manières de conspirer; vous avez choisi la plus absurde de toutes. Vous avez conspiré avec l'idée évidente de réussir et sans songer qu'après le succès vous autorisiez tous vos ennemis à conspirer ensuite contre vous. Voyez où peut aller un pays ainsi ballotté de complots en complots indéfiniment! Moi, je me suis reconnu un penchant à faire la même chose. Alors, je me suis dit: Conspirons contre la puissance maritime de l'Angleterre. Les coups de canon que je tirerai n'effrayeront point les vieillards, les femmes, les enfants et les moribonds dans les villes; ils ne troubleront que les échos de l'Océan de l'Inde, et je ne rencontrerai jamais en France un crêpe ou une robe de deuil que mes cartouches de conspirateur auront noircis. Qui de vous ou de moi raisonnait patriotiquement?
—Permettez-moi de ne pas répondre, capitaine Surcouf, dit Maurice, comme un écolier devant son maître.
—Au lieu de conspirer contre Bonaparte, vous auriez dû tous venir à son aide, quand il voulait faire une brèche à l'Orient,—poursuivit l'illustre corsaire,—votre Directoire a été stupide comme le sénat de Carthage, dans une situation analogue. Ainsi, les deux plus grandes choses, tentées par les deux plus grands hommes, ont échoué par la faute de quelques avocats ignorants et jaloux. Bonaparte a été abandonné en Syrie, comme Annibal à Métaponte. Nous étions, tous, ici, des milliers d'Européens et d'Asiatiques, occupés à prêter l'oreille au canon de Saint-Jean-d'Acre; chaque jour un heureux mensonge nous apportait cette triomphante nouvelle: Bonaparte a forcé la porte de la Syrie! il a traversé l'Arabie déserte, il a descendu le golfe persique, il a franchi le détroit d'Ormus, il a mis le pied sur le sol de l'Inde; à son approche, les peuples esclaves se soulèvent des bouches du Gange aux bouches de l'Indus et l'Angleterre de l'Asie va retrouver contre elle un nouveau Washington venu du Nord! Hélas! nous avions trop présumé du bon sens du Directoire!…
Vous avez épuisé vos forces en complots, en luttes, en paroles, en victoires, en défaites stériles. Vous croyez toujours avoir atteint l'apogée de la puissance quand vous gagnez une bataille sur les Allemands, ou quand vous réprimez une sédition dans Paris, et vous vous énervez sous les tiraillements des opinions folles; vous écartelez la France en lui prêchant l'union; vous êtes mécontents de votre passé, vous ne savez que faire de votre présent, et vous éteignez tous les phares allumés sur les mille écueils de votre avenir.
—C'est dur, mais c'est vrai, capitaine, dit Alcibiade; il n'y a que la fréquentation de l'Océan qui puisse mettre cette sagesse dans la bouche d'un homme….
—Vous voyez en moi, continua Surcouf, un homme qui a de très longues heures de nuit et de jour pour réfléchir, et qui trouve de bien rares occasions de formuler ses pensées en langage humain. Les hommes qui m'entourent n'aiment d'autre éloquence que celle du canon. Aujourd'hui le ciel m'envoie deux auditeurs européens, et j'abuse peut-être du droit de me faire écouter….
—Capitaine, interrompit Maurice, tout ce que vous dites nous intéresse beaucoup plus que vous ne pensez….
—Eh bien! dit Surcouf, j'ajouterai quelques mots encore…. Vous aimez votre pays, n'est-ce pas?
—Sans doute!
—Croyez-vous que pour servir son pays, il faille nécessairement habiter un coin de la France, et voter pour envoyer un tribun muet au Tribunal, ou bien être régimenté dans une des armées qui battent ces éternels Allemands?
—Je pense, dit Maurice, qu'il y a d'autres manières de servir son pays.
—On sert son pays partout, continua le corsaire. Il y a deux déportés de Sinnamary qui cultivent les mûriers de Chine dans une plantation de Zanguebar: ils servent la France. Il y a cinq fructidorisés qui donnent des leçons de français à la ville du Cap, à Fort-Dauphin et à Goa: ils servent la France. Il y a cent émigrés, connus de moi, qui ont fondé, sur les côtes indiennes, des écoles, des filatures, des usines, des villages: ils servent la France. Vous ne sauriez croire combien l'exil en terre lointaine inspire tous les nobles sentiments du devoir. J'ai vu à Botany-Bay des condamnés redevenir honnêtes par orgueil national, en face de l'étranger qui les regarde. Que ne doit-on pas attendre alors des exilés honnêtes! Si la moitié de la France déportait l'autre moitié, elles seraient heureuses toutes deux.
—Je le crois, dit Alcibiade; et ce serait peut-être le seul moyen de guérir l'incurable.
—Monsieur Maurice Dessains, dit Surcouf, voulez-vous que je vous fournisse une belle occasion de vous venger de votre pays qui vous exile?
—Je veux bien, capitaine.
—Eh! bien! servez votre pays.
—Ma foi, capitaine, je ne demande pas mieux.
—Jeune homme, un de ces jours je vous montrerai à l'horizon un pavillon anglais défendu par vingt pièces de gros calibre et cent hommes d'équipage, et je vous dirai: Ce soir, ce navire de la Compagnie nous appartiendra: voulez-vous arborer notre drapeau tricolore à misaine de l'Anglais? Que me répondrez-vous?
—Oui.
—Très-bien! je vous pardonne votre conspiration absurde contre Bonaparte.
Sur ces derniers mots, on entendit un coup du fusil dans les profondeurs du bois: des échos infinis répétèrent cette détonation, et des milliers d'oiseaux, s'envolant de la cime des arbres, couvrirent le ciel d'un nuage d'azur, d'écarlate et d'or.
Un pari de corsaire à pilote.
XXIV.
Ce coup de feu qui retentissait dans la solitude était un appel et une voix; c'est ce que Maurice comprit tout de suite, et il se levait pour marcher dans le bois à la découverte de son père ou de ses compagnons, lorsque le capitaine Surcouf l'arrêta par ces mots:
—Restez donc ici, monsieur Maurice; vous ne connaissez pas le pays de ce côté du golfe; vous allez vous perdre dans une forêt vierge, sans boussole et sans Croix-du-Sud. Vos amis, qui probablement vous cherchent, savent où ils vont; ils suivent la pente du terrain qui conduit à la mer; ils connaissent leur direction, attendez-les ici.
Et, prenant une carabine de la main d'un matelot qui était descendu du bord avec une provision d'armes, il répondit à l'appel venu des profondeurs du bois.
Aussitôt, un troisième coup dans le lointain.
—Maintenant,—dit Alcibiade,—ce dialogue me paraît fort clair. Nous avons laissé couler, ici, les heures sans les compter. Nos amis de la petite colonie se seront inquiétés de notre longue absence, et ils nous appellent à grands coups de carabine dans le bois.
—Nous sommes en mesure d'attendre nos amis et nos ennemis,—dit Surcouf;—la Perle est embossée avec la fierté d'un vaisseau à trois-ponts, et elle regarde le bois avec six sabords ouverts, qui ne sont jamais endormis.
Les yeux des matelots étaient ouverts, comme les sabords de la Perle, dans la même direction, et leurs mains caressaient les crosses des carabines.
On entendit bientôt un bruit confus de voix, multipliées à l'infini par les échos des solitudes, et, dans les éclaircies de la lisière du bois, on vit se détacher, sur la verdure des arbres, les vestes blanches des colons européens.
Le premier qui parut était Sidore Brémond.
Maurice s'élança au devant de lui, et s'excusa de sa longue absence, en lui montrant le curieux tableau que la rive du golfe encadrait.
Cinq condamnés du 14 nivôse, vêtus en planteurs africains, robustes comme des hommes purifiés par la mer, joyeux comme des criminels qui ont trouvé la vie dans la mort, suivaient Sidore Brémond et contemplaient avec des yeux ravis le spectacle déroulé devant eux.
Surcouf s'était levé pour recevoir les nouveaux venus, et il examinait la figure de Brémond avec cette attention minutieuse qui précède ordinairement l'explosion d'une reconnaissance entre deux anciens amis.
Ce doute allait être éclairci au premier éclat méridional de la parole du pilote de l'Églé.
—Il me semble que je vois la Caranque de la Seyne, quand je vois ce coin de mer, dit Brémond en agitant son bras autour de lui.
Voilà le bois de pins de Saint-Mandrier; voilà l'isthme des Sablettes; c'est la même couleur d'eau et de terrain. Oh! la Seyne! la Seyne! le plus beau pays du monde!… Cela me mouille les yeux comme à un enfant.
—Je ne me trompe pas!—dit Surcouf en se précipitant du haut de ses mains sur les mains du pilote.
C'est Sidore de la Seyne!… Eh bien! est-ce qu'on ne reconnaît plus Surcouf, le camarade du Pluton?
—Surcouf!—s'écria Brémond avec un visage rayonnant comme l'équateur, —mais qui, diable! te reconnaîtrait dans cette absence de costume! Tu ressembles au père Tropique, en négligé d'Océan!… Oh! mon brave Surcouf!
—Enfants!—cria Surcouf en se tournant du côté de la Perle, feu de bâbord et de tribord, pour saluer la France qui nous rend visite à Madagascar!
À cet ordre, la Perle dérapa, et, tournant sur sa quille, elle se fit remorquer par une petite chaloupe jusqu'à l'entrée du golfe.
Là, ses deux flancs tournés vers les deux horizons de la mer, elle salua de toutes ses voix les premiers colons de la République française; et le rivage répondit, de vallons en cimes, de golfes en promontoires, comme une terre morte qui ressuscite à la voix de Dieu.
—Eh! donnez-moi donc des nouvelles de nos amis,—dit Surcouf, en offrant un verre de Constance à Brémond,—comment avez-vous laissé l'Infernet?
—Comme on laisse une tour à l'entrée d'un port,—dit le pilote, en avalant le nectar du Bacchus indien.
L'Infernet est toujours un géant que rien ne peut démolir; c'est un marin à trois-ponts.
—Et le brave Lucas, que fait-il?
—Il se porte bien, comme tout officier qui vient d'avoir de l'avancement.
—Et Tourrel du Martigues? et le brave Bettanger?
—Ils ont été blessés à Aboukir à côté de moi. D'excellents marins, et qui doivent aller loin si un boulet ne les arrête pas.
—Est-ce que tu crois aux boulets, toi, Sidore Brémond?
—Pas plus que toi; je cite un proverbe.
—À la bonne heure! Et parle-moi un peu de Ganteaume?
—C'est toujours un marin de terre; mais à part ce défaut, on ne peut rien dire de lui.
—Et Villeneuve?
—Oh! un bon marin toujours, celui-là! mais il porterait malheur à une barque chargée de capucins. C'est un de ces marins qui aiment la mer et que la mer n'aime pas.
—Brémond, j'ai gardé le meilleur pour le dernier….
—Cosmao?
—Tu l'as deviné, Brémond; donnez-moi des nouvelles de Cosmao?
—Toujours debout, comme le cap Sicié. Ah! ce ne sont pas les bons officiers et les bons marins qui nous manquent; ce sont les amiraux…. En partant, j'ai entendu dire que Latouche-Tréville était tombé malade. Bon chef celui-là, mais constitution faible. Un marin ne doit jamais garder le lit, comme un chanoine. J'ai beaucoup admiré Jean-Bart, moi, mais quand on me dit qu'il était mort d'une fluxion de poitrine, comme un procureur, je l'effaçai des litanies de mes saints.
—Et maintenant, mon brave Brémond,—dit Surcouf,—veux-tu me faire l'honneur de visiter mon vaisseau-amiral?
—Ah! très-volontiers, Surcouf.
—Messieurs,—dit Surcouf en s'adressant aux colons, avec un geste et un sourire des plus gracieux,—je vous fais à tous la même invitation. En votre honneur, j'ouvrirai un écrin d'un grand prix.
—Tu as des perles de Ceylan à bord?—demanda Brémond.
—J'ai mieux que cela dans cet écrin, mon brave Brémond. J'ai un collier de bouteilles de rhum, baptisé à la Jamaïque, et qui devait être bu par Palmer de Batavia.
—Nous le boirons,—dirent les colons en choeur.
—C'est avec cette planche que tu fais tant de bruit, Surcouf?
Dit Brémond en mettant le pied sur le pont de la Perle.
—Ma foi,—dit Surcouf,—si j'avais un vaisseau de cent vingt, j'en ferais moins.
—Il a raison,—dit Brémond,—un vaisseau de cent vingt offre trop de marge aux boulets. En mer, la Perle est invisible; il suffit d'une vague pour la couvrir: les canonniers anglais y perdent leur poudre et les gabiers leur plomb.
—As-tu bien tout examiné?—dit Surcouf.
—Mais…. oui…. tout…. il me semble.
—As-tu découvert ce qui manque à la Perle?
—C'est singulier, Surcouf; j'examine tout avec mon oeil de phoque, et il me semble que tous les apparaux et les agrès sont au grand complet.
—Mon brave Brémond,—dit Surcouf en frappant l'épaule du pilote,—il me manque huit hommes d'équipage.
—Je persiste,—dit Brémond en riant,—il ne te manque rien.
—Ah! ceci est fort, Brémond!
—Surcouf, tu es Ponentais, et je suis Provençal: voyons qui sera le plus fin des deux. Veux-tu accepter un pari?
—Qu'as-tu à perdre, Brémond?
—Rien; voilà pourquoi je parie.
—Eh bien! que veux-tu gagner?
—Tout, parce que je n'ai rien.
—Alors, choisis dans mon trésor de corsaire.
—As-tu une belle parure de corail à perdre dans un pari?
—Est-ce que nous manquons jamais de ces choses-là?… Marapi, apporte-moi la corbeille de noces de miss Giulia Holwel.
—C'est une Anglaise que tu vas épouser?
—Est-ce qu'un corsaire a le temps de se marier, mon cher Brémond!… C'est une corbeille de noces envoyée de Londres à la fille du gouverneur de Ceylan. Elle était estimée quatre mille livres. J'arrêtai au passage ce beau présent nuptial; je gardai pour moi ce qu'il y avait de moins précieux, une parure de corail et un collier de perles, et j'envoyai le reste à miss Giulia Holwel.
—Voilà un trait charmant!—dit Alcibiade;—c'est de la belle galanterie française en pleine mer.
—Un jour,—continua Surcouf,—je me suis montré plus galant encore. Je capturai à bord de l'Emperor miss Anna Heatfield, qui allait se marier à Madras, et je la rendis à sa corbeille de noces.
—Ceci est imité de Scipion,—dit Alcibiade.
—Erreur historique,—reprit Surcouf;—il a été prouvé que Scipion n'aimait pas les femmes, ce qui met au néant cette bonne action de continence, célébrée en vers, en gravures et en tableaux menteurs…. Ah! voici la parure de corail de miss Giulia!… Maintenant, dis-moi, mon brave Brémond, est-ce que tu vas faire un cadeau de noces à la reine des Hovas que tu veux épouser?
—Et pourquoi pas, si elle y consentait?—dit Brémond en éclatant de rire.
—Un jour, je me suis précipité des remparts de Saint-Jean-d'Acre par dévouement à la République; eh bien! pour rendre service à mon pays, je me précipiterais encore dans le lit de la reine des Hovas, quoique l'abîme soit plus dangereux.
—Je suis sûr,—dit Alcibiade,—que la reine des Hovas ferait des bassesses royales pour avoir cette parure de corail.
—Pauvre femme!—dit Brémond en serrant la parure dans sa poche,—elle ira pêcher du corail où elle voudra, mais pas ici…
—Tu regardes donc notre pari comme gagné?
Interrompit Surcouf en riant.
—Comme gagné, Surcouf.
—Mais au moins, mon brave Brémond, tu devrais me faire connaître le pari. Tu es plus corsaire que moi, en ce moment.
—Nous avons parié,—dit Brémond,—qu'il ne manquait rien à bord de la Perle.
—Oui, Brémond.
—Bien! Combien avais-tu d'hommes d'équipage avant tes malheurs?
—Vingt-quatre.
—Combien t'en reste-t-il pour continuer la course?
—Brémond, j'en ai perdu huit, il m'en reste donc seize.
—Surcouf, tu as perdu ton pari; il ne te manque rien. Compte: nous sommes vingt-quatre combattants à bord; il ne manque au large que l'Anglais.
Les condamnés du 14 nivôse ôtèrent leurs chapeaux en criant:
—Vive la France! vive la République! vive Surcouf!
—Ah! j'ai perdu!
Dit Surcouf en inclinant la tête.
—Maurice, mon enfant,—dit Brémond en lui donnant la parure de corail, —voilà le cadeau de noces de ta femme, Louise…. quand tu l'épouseras!… pas avant, bien entendu!
—Est-elle en sûreté, au moins, votre belle fiancée?
Demanda Surcouf à Maurice.
Maurice regarda son père, comme pour le prier de répondre.
—Elle est à la ferme hollandaise des familles Van-Gelden,—dit Brémond;—d'honnêtes planteurs, des patriarches que Noé a, je crois, déposés sur le cap d'Ambre, en passant. Toutes nos femmes sont là. Nos hommes campent à Sea-Hill, le jour, sous des arbres, la nuit, sous les étoiles, qui sont chaudes ici comme des soleils. C'est ce brave citoyen Alcibiade, le jeune homme le plus corrompu du défunt Directoire, qui a tout réglé dans la colonie des deux sexes, et lui a donné la Constitution de l'an X.
Alcibiade s'inclina comme un législateur justement félicité.
Surcouf écoutait Brémond avec une distraction marquée; ses yeux se tournaient à chaque minute vers l'horizon du golfe d'Oman, et sa figure, toujours sereine, était traversée de quelques lignes soucieuses: au dernier mot de Brémond, il fit un signe à Marapi, qui courut à l'arrière, et lui apporta sa lunette d'approche. Au même instant, tous les yeux se plongèrent avec avidité dans la direction du nord.
-C'est un trois-mâts, navire marchand!
Dit Brémond, en roulant ses doigts devant ses yeux.
—Un superbe trois-mâts!—dit Surcouf;—un vaisseau de la Compagnie…. il vient de Surate ou de Bombay, vent arrière et bonne brise…. Marapi, crie au charpentier de monter à bord avec ses deux vergues; le gouvernail est réparé, c'est l'essentiel. On a travaillé lestement, et on a bien fait…. Enfants, à vos pièces!… Il nous reste cinq heures de jour…. Pilote Brémond, il faut gagner votre pari complètement…. Placez-vous au gouvernail… et toutes les voiles dehors!….. La Perle est en convalescence, cette promenade la guérira.
Les déportés crièrent trois fois:
—Vive Surcouf!
Un d'eux lui dit:
—Nous sommes des recrues, capitaine, instruisez-nous; qu'avons-nous à faire?
—Ce que je ferai, répondit Surcouf.
Le Swan.
XXV.
Le charpentier, après cinq heures de travail assidu, n'avait pu, même avec l'aide de deux matelots, donner à son travail toute la perfection désirable; mais la Perle était si bien découpée pour la manoeuvre, qu'elle se passait d'une restauration minutieusement faite dans toutes les règles de l'art nautique.
À peine eut-elle gagné la mer, qu'elle prit le vent et glissa comme un navire qu'on lance au flot par la rainure d'un chantier de construction.
Maurice et Alcibiade, revenus enfin de la surprise où les avait jetés cet incident inattendu, se communiquèrent, à l'écart et à la hâte, quelques idées, en redoutant toujours qu'un ordre du capitaine vînt imposer silence à tout l'équipage dans ce moment solennel.
—Croyez-vous que la campagne sera longue, Maurice? demanda Alcibiade avec un sourire sérieux.
—C'est justement ce que j'allais vous demander, Alcibiade.
—Alors, Maurice, je vais vous faire la réponse que vous m'auriez faite; je n'en sais rien.
—Avec un diable d'homme, comme ce Surcouf, on sait quand on part, et…
—Voilà tout ce qu'on sait, interrompit Alcibiade.
—Au moins, si…
—Eh bien? au moins, si…
Maurice se tourna du côté de la terre, et ses yeux se voilèrent de deux larmes honteuses.
Le rivage fuyait de toute la vitesse de la Perle; les grands arbres s'abaissaient vers le sol; les collines se mettaient au niveau des plaines, bientôt de Diégo-Suarez au cap d'Ambre, il ne restait plus qu'une ligne confuse, un nuage parallèle à l'horizon.
—Au moins, si vous aviez dit le plus léger des adieux à Louise, poursuivit Alcibiade; vous voyez, Maurice, que je sais ramasser une phrase quand on la laisse tomber.
—Je vous remercie de ce soin, Alcibiade.
—Maurice, la terre disparue oubliez la terre. Soyez à votre devoir. La femme nous empêche souvent d'être un homme, quand le péril est venu.
—Oh! ne craignez aucune faiblesse pour moi, Alcibiade, mon père est ici.
Le capitaine Surcouf, qui était descendu dans l'entrepont, remonta, et fit cesser par sa présence tous les entretiens engagés parmi les marins auxiliaires.
Surcouf avait revêtu son costume de fête; un large pantalon de toile blanche, bordé sur les coutures, de boutons de nacre sans nombre; une veste de crêpe de Chine bleu, légère comme un tissu d'ailes de colibri; un gilet blanc, à larges revers, garni de perles à toutes ses boutonnières, une cravate de soie noire, mince comme un collier d'ébène fluide, et un chapeau plat de paille de riz, timbré d'une cocarde tricolore, de la plus grande dimension.
Alcibiade qui n'était pas tout-à-fait corrigé de ses habitude mythologiques, s'écria, en voyant apparaître Surcouf:
—Il ressemble au Neptune de l'Océan de l'Inde; il ne lui manque qu'un trident de corail!
Surcouf agitait dans sa main droite, au lieu de ce trident, un sabre d'abordage, qui n'avait jamais vu son fourreau; c'était une bonne lame d'Orient, aiguisée partout et emmanchée dans un treillis de fer, solidement construit.
Ainsi préparé au combat, cet homme, debout sur la dunette, dominant au regard tous les horizons, échangeant avec le soleil la flamme de ses yeux, semblait distribuer les trésors de son audace à quelques matelots, perdus sur l'abîme, et les rendre dignes de la domination de l'Océan.
Il fit un signe à Maurice, et le jeune homme s'avança.
—Eh! bien, monsieur Maurice, lui dit Surcouf, que pensez-vous de ce que vous voyez en ce moment?
—Je pense à faire ce que vous ferez, capitaine.
—Cette conspiration est-elle de votre goût?
—Oui, et je suis fier d'être votre complice.
—Regardez, Maurice, si votre imagination de conspirateur citadin a jamais rêvé quelque chose de plus beau! si votre jeune esprit, qui vous entraînait aux nobles aventures, a jamais conçu quelque chose de plus grand! L'Océan est partout; nulle part la terre. Là-bas un vaisseau anglais avec vingt-quatre pièces de canon; ici un navire d'enfant et quelques grains de poudre. Un duel à mort qui se prépare, et pour seul témoin le soleil!
À la voix du héros de l'Inde, tous les matelots et les déportés accourus autour de lui bondissaient d'enthousiasme, et agitaient leurs armes dont les éclairs se croisaient, avant la foudre prête à sortir.
Sidore Brémond, muet et calme à sa barre, conduisait le gouvernail avec l'expérience d'un pilote habitué à tous les périls, à toutes les fêtes, à toutes les mers: en ce moment il se regardait comme le père de tous.
Les lunettes d'approche de la Perle permettaient déjà de voir la scène qui se passait à bord du navire ennemi.
Les matelots et les nombreux passagers semblaient en proie à une anxiété des plus vives; dans le lointain, la Perle, toute couverte de ses voiles, de ses flammes, de ses pavillons, avait un air sinistre, malgré la folle gaîté de ses allures, et les matelots anglais, qui brossent tout avec soin, brossaient déjà les boulets, où luisent les armoiries de la Licorne et du Lion.
Surcouf s'approcha du pilote, et, s'asseyant à son côté, il lui dit:
—Je viens un instant tenir conseil de guerre avec toi.
Le pilote et le capitaine parlèrent bas, et on se mit à l'écart pour respecter leur entretien.
Deux matelots, montés de l'entrepont, jetèrent devant l'équipage tout un arsenal d'armes de choix; toutes les mains se précipitèrent sur elles, comme des avares sur un trésor mis au partage.
On eût dit que la Perle n'était peuplée que d'Achilles découvrant des armes au gynécée de Scyros.
—Deux mots à la hâte,—dit Alcibiade en tirant Maurice à l'écart; —comment trouvez-vous ce vaisseau anglais?
—Quoiqu'il soit encore très-éloigné, ce vaisseau me paraît superbe.
—Trop superbe! Maurice: je viens de l'examiner à la lunette; il est au moins vingt fois plus grand que la Perle. Nous allons assister à une expérience navale fort curieuse. C'est le nain qui va essayer de prendre le géant. Le prendra-t-il?
—Pourquoi pas, Alcibiade, notre Surcouf connaît son métier.
—Je crois qu'il abuse de ses connaissances, cette fois.
—Vous doutez donc du succès, Alcibiade?
—J'en doute si fort, que si nous prenons ce gros vaisseau, je croirai toujours que c'est ce gros vaisseau qui nous a pris.
—Enfin le problème va s'éclaircir…
—Quant à moi,—dit Alcibiade, en chargeant ses pistolets d'abordage, —je suis digne de mon ancêtre Albert de Saint-Blanchard, qui, envoyé comme ambassadeur civil auprès de don Juan d'Autriche, fut obligé d'assister, malgré lui, à la bataille de Lépante, en 1571, où il fut tué sur un vaisseau espagnol, toujours malgré lui.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME
Coulommiers.—Imprimerie de A. MOUSSIN.