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Le Tour de l'Espagne en Automobile

LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE (continued 2)

Reading edition

Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu; c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien, Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite, il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.

Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.

A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit. La lune vient de se cacher!

Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords, combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous passâmes enfin.

Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25 pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans, décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces chemins en Espagne, et sur de courts trajets.

Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios qui, par leur réunion forment la Guadiana menor; ces divers rios non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent, c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.

Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomètres je l'apercevais sur notre gauche, mais inachevée, impraticable encore, et ce qui m'avait le plus chagriné, c'est que pendant nos errements dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont en construction qui lui est destiné. Enfin ce pont et cette route, bientôt achevés, éviteront aux automobilistes qui passeront dans quelque temps la désagréable traversée des sources de la Guadiana Menor!

Désormais en bonne route, nous atteignons rapidement Baza, l'étape: il est une heure du matin.

Baza est une petite ville d'environ dix mille habitants; le choix du gîte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: la fonda Granadina. Voilà enfin une véritable auberge andalouse, sale, simple, rudimentaire, où l'on mange mal et où l'on dort encore moins bien. On nous coucha dans des chambres où pendant une bonne partie de la nuit se livra une bataille acharnée entre les membres de notre caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'hôtel que nous prétendions déloger. La victoire, longtemps disputée, resta finalement entre les... pattes des puces.

Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit à notre disposition pour loger l'auto; elle était vaste, la porte en était haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre, scellée dans le sol, haute de plus de 30 centimètres, l'auto dut passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!

Je me souviendrai longtemps de Baza [16].

Mardi, 20 août.

Notre sommeil avait été rudimentaire, notre déjeuner de midi tout aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le second était immangeable. On nous servit une tortilla (omelette) aux champignons, qui était certainement très proche parente des omelettes emplumées de don Quichotte, et une viande assez semblable à celle que j'avais vu pétrir lentement par les lions du jardin zoologique de Barcelone.

Nous avons quitté sans regrets cet inhospitalier pays, à 3 heures du soir.

Dès la sortie de Baza la route s'élève vivement au flanc d'une montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville noyée dans son oasis au milieu d'une plaine désolée. Puis on atteint les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces régions élevées sont aussi arides que la plaine d'où nous avons surgi. La route se poursuit, assez bonne, en ligne généralement droite, faisant seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans d'étroites vallées où se réfugie la seule végétation de ces lieux. A peu près pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes habitées par des gitanos.

On descend enfin dans la large vallée où coule le rio Guadix. Le paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient verdoyant et cultivé, de désert il se fait habité.

Guadix, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la désolation des déserts d'où l'on sort.

Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps surmontée de son Alcazaba mauresque.

De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres qui séparent cette ville de Grenade.

Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux, qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de l'autre côté de l'obstacle.

Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du même genre.

Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.

On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands et petits, mâles et femelles; c'étaient des gitanos. J'arrêtai ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang étranger.

Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines septentrionales: nous les quittâmes.

Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade, mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des montagnes.

Nous sommes dans la sierra de Jarana. Après avoir été navigateurs nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte, on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros bourdon.

Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui semblent appartenir à l'empire de la Mort.

Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la sierra Nevada avec son diadème de neiges éternelles.

Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là après la moindre pluie.

Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard tout neuf, nous stoppions à Grenade [17] devant l'Hôtel de Paris.

L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer; enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la force de me fâcher.

Mercredi, 21 août.

Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est d'aller visiter l'Alhambra. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant toute autre chose.

Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des Mille et Une Nuits, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se dressant au sommet d'une colline boisée.

Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par le soleil et les ans, qui n'a—vue de la ville—que le mérite de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus belle collection de pierres précieuses!

Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait jamais connue la chaude Ibérie.

Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est entièrement occupé par l'Alhambra. D'un côté la pente s'incurve en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à l'autre colline supportant les Tours Vermeilles. Du côté qui longe la vallée du Darro la paroi est à peu près à pic: les murs du palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une admirable vue sur Grenade.

C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des califes.

De la plaza Nueva part une étroite rue, la calle de Gomeres, dont la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit à la Porte des Grenades (Puerta de las Granadas). Cette porte doit son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et se trouve subitement dans cette oasis.

La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui, serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée... mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.

On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très gracieux édifice Renaissance construit par Pedro Machuca, le même artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait, paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à rester uniques et pures en leur splendeur.

Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à gauche la Porte de la Justice, grande tour d'aspect complètement féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348 et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur la Plaza de las algives, devant la façade du palais mauresque.

Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est effectivement d'un goût très agréable.

En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il démolit une partie—heureusement peu importante—des dépendances arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût, de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux. Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en a été le grand artiste qui avait nom Alonso Berruguete.

La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus, crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.

D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette succession de merveilles.

C'est d'abord la Cour des Myrtes avec son immense bassin pour le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement savoir nager, car le bassin a 4 mètres de profondeur. L'eau verte chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent encore l'eau de leurs reflets. C'est la célèbre Cour des Lions avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu, la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces lions ressemblent un peu trop à des chiens: ce sont des sculptures d'origine phénicienne qui furent trouvées par les Arabes dans des fouilles et adaptées par eux telles quelles à leur fontaine.

Autour de ces cours, des arcs arabes, finement ciselés, travaillés avec une quantité de détails et de minuties qui tiennent du prodige, à jour comme de la dentelle, donnent accès en des salles de féerie.

La Salle des Abencérages, la Salle de la Justice, la Salle des Ambassadeurs, dans la grosse Tour de Comares, la Salle des Deux-Sœurs, les différentes salles des bains, l'ancienne mosquée, la Salle de los Mocarabes, le Mirador de la Favorite avec ses trois délicieuses fenêtres d'où l'on a une si admirable vue sur Grenade, tout en bas, le Boudoir de la Reine,... tout cela est d'un palais de fées.

ALHAMBRA
ALHAMBRA

ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES

Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaïques aux tons d'émail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances fondues, bois sculptés et incrustés de nacre, plafonds travaillés en microscopiques détails, alvéoles, pendentifs, plâtres ajourés et brodés à l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu, rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans les contes des Mille et Une Nuits se trouve reproduit là en une réalité qui tient du songe.

On croirait visiter un musée d'orfèvrerie.

L'Alhambra est un palais de dentelles... une fête de la dentelle dans le ciel!

C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation forte et vigoureuse de la conquête, mais le génie sensuel, recherché et brillant de l'apogée qui précède la décadence; c'est l'expression du dernier éclat, toujours plus vif, d'un peuple qui va déchoir.

Au bout de l'étroite pointe qui termine la colline de l'Alhambra au-dessus de la ville s'élève l'ancienne citadelle arabe: l'Alcazaba, d'où l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus réussie. On tourne le dos au palais, la ville se déroule comme un plan en relief, en avant, à droite et à gauche. L'extrémité effilée de la colline où nous sommes entre comme un éperon au cœur de la cité. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous sommes montés ici; il est barré à son extrémité inférieure par une muraille crénelée, mauresque, aux tons fauves de pain doré, qui relie l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est percée de la Porte des Grenades. A gauche toujours, de l'autre côté du vallon, s'élève une nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la nôtre au-dessus des maisons et dont le bout est couronné par les Tours Vermeilles, Torres Bermejas, grande construction mauresque, ancien château fort. Au-delà, descendant et s'étalant ensuite dans la plaine, la foule des maisons du quartier d'Antequeruela, construit par les Maures qui se réfugièrent à Grenade après la chute des autres empires arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord à pic nous surplombons l'étroite vallée où coule le rio Darro, la rivière bienfaisante de Grenade dont les eaux dérivées plus haut dans les montagnes et canalisées alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de la ville; de l'autre côté de la rivière, nouvelle colline couverte de maisons: l'Albaycin, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant nous, dominée par la masse éléphantesque de la cathédrale, la ville de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent à droite à celles de l'Albaycin et à gauche à celles d'Antequeruela.

Tout cela, si près, apparaît nettement à nos yeux, les rues découpent les pâtés de maisons qui ressortent en relief, les places ombragées tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro, couvert sur un long parcours, disparaît avant la plaza Nueva pour ne réapparaître qu'après l'Alameda et bientôt se jeter dans le rio Génil émergeant de sa verdoyante vallée.

Grenade est admirablement située au pied des derniers contreforts des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivières toujours vives lui assurent en tous temps une agréable fraîcheur. Devant elle s'étend une vaste plaine, la Véga, riche et fertile, grande oasis au seuil du désert andalou.

La fertilité de la Véga est artificiellement entretenue par une irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus. Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la côte méditerranéenne, l'irrigation des terres est réglée méthodiquement à son de cloche. La Tour du Guet, Torre de la Vela, située dans l'Alcazaba, porte à son sommet une énorme cloche de 12 tonnes, la Campana de la Vela, qui sonne les heures d'irrigation de la Véga.

Derrière l'Alhambra, après une légère dépression, sur les pentes plus élevées qui montent au Silla del Moro [18] s'élève le tout gracieux Palais du Généralife [19]. C'était une résidence d'été des sultans et surtout des sultanes. C'est là que la légende place les amoureux rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures. La décoration intérieure du Généralife rappelle les splendeurs des salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard, c'est l'élégante maison de campagne et non plus l'imposant et fastueux palais officiel. Des fenêtres finement ciselées procurent une vue inoubliable: l'abîme du ravin du Darro, l'Albaycin, les collines percées de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables maisons à miradores, au loin l'immense Véga, voilà ce qu'on voit à ses pieds avec la netteté caractéristique de l'atmosphère andalouse. Et sur la gauche, en se penchant un peu, on découvre l'Alhambra qui, un peu en contre-bas, apparaît en entier sur sa colline.

Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Généralife est procuré par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans une maison de campagne où les arbres et les plantes doivent jouer le premier rôle. Le parc et les jardins sont encore, paraît-il, tels qu'ils étaient au temps des Maures; en parcourant les grandes allées ombreuses, des bouffées de souvenirs de légende vous montent au cerveau... à chaque tournant on s'attend à voir apparaître la silhouette gracieuse d'une odalisque, la tête entourée de gaze, ou la forte carrure d'un Maure bronzé et barbu sous le burnous blanc. Tout ce que l'imagination mauresque a pu rêver en matière de jardins s'est donné ici librement carrière: allées bordées de véritables murailles de cyprès, de carrés de buis taillés comme de la pierre, escaliers sculptés, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous les fleurs et les jets d'eau entre-croisés, cascades, infinie variété de plantes rares et d'arbres précieux couvrant de leur ombre calme ce séjour de la paix et du repos le plus raffiné.

Au cours de la promenade dans ces méandres on passe devant une petite grotte où bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est l'arrivée des eaux captées par les Maures dans la sierra pour le bien-être de ces lieux.

Notre visite à l'Alhambra et au Généralife avait duré des heures et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rêve, si dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos différents voyages mais si charmants, si coquets, si frêles et si menus. Il nous fallut cependant redescendre à Grenade que nous ne connaissions pas encore et où nous avions beaucoup à voir.

Confortablement installés dans un landau traîné par deux vigoureux petits chevaux andalous, nous avons été parcourir les ruelles tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit dès la plus haute antiquité un village couronner son faîte; d'abord ibère, puis romain, il est aujourd'hui à peu près démontré que ce village s'appelait Garnata, d'où est venu Grenade, connaissance qui fait disparaître la légende donnant aux Maures le parrainage de la ville; on a, en effet, longtemps prétendu que les Arabes l'avaient ainsi baptisée pour la première fois par suite de la vague ressemblance que présentent avec les quartiers ouverts d'une grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours Vermeilles. Il est certain que pour une âme quelque peu poétique, la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines vives aux flancs roses, rappelle assez à l'esprit une grenade que la maturité vient de faire éclater; malheureusement cette comparaison arrive trop tard, puisque la ville s'appelait déjà ainsi à une époque où rien ne pouvait justifier le rapprochement.

C'est aussi sur l'Albaycin que s'établirent d'abord les Arabes, c'est là que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la véritable Grenade des Maures.

L'Albaycin est encore, sur plusieurs côtés, entouré par les anciens murs arabes et conserve des quantités de maisons édifiées au temps des califes et qu'on reconnaît de suite à leur architecture typique. On dirait que ces maisons ont été construites hier: ce climat tout de soleil, où l'humidité n'arrive jamais à saturer complètement l'air, est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'à la condition qu'on les démolisse; pour démolir il faut travailler et l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne des tons chauds, des vivacités de couleurs dont on ne peut se faire une idée; sous ses perpétuels rayons les maisons les moins solides durent éternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages espagnols qui paraissent de construction assez récente, qui cependant ont l'air absolument arabe et qui arabes sont réellement, car ce sont les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conservées jusqu'à nous.

Derrière l'Albaycin, un chemin passant devant la Plaza de toros conduit au couvent de la Chartreuse, célèbre par la richesse inouïe de sa décoration, mais aussi par le mauvais goût qui y présida.

En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprès des gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au flanc de la colline qui borde le Darro en remontant après l'Albaycin. Ces gitanos de Grenade, civilisés, apprêtés, habitués à recevoir les étrangers, sont en somme assez peu intéressants; ce sont des bohémiens de foire. Ceux que nous visitâmes après Guadix, dans la Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des siècles, étaient autrement curieux.

A la fin de la journée nous nous répandîmes dans la ville, au moment où la circulation se fait intense et où l'on peut le mieux faire ses petites observations.

La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'étend dans la plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense cathédrale; c'est là que sont les rues les plus animées, le milieu du mouvement qui va aussi s'étendant au sud dans les beaux quartiers et les promenades qui bordent le rio Génil.

J'ai dit que deux rivières, qui ont toujours de l'eau, arrosent Grenade: le rio Darro dont les flots, souvent bien réduits par les nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'étroit ravin qui sépare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio Génil qui longe la ville sans y pénétrer. Le Génil est un véritable torrent des neiges qui s'alimente sans cesse à la blanche couronne de la sierra Nevada.

La promenade élégante et animée de Grenade se fait sur la Carrera du Génil à laquelle fait suite l'Alameda ou promenade d'hiver et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Génil: le paseo del Salon et le paseo de la Bomba. C'est une suite de lieux charmants où l'œil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir, assis à la terrasse d'un élégant café situé sur la carrera du Génil, devant d'excellentes bebidas de naranja à la neige, nous pouvons à loisir admirer la beauté du coup d'œil que présente alors Grenade: la haute sierra Nevada (montagne neigeuse) dresse à l'horizon son imposante barrière; dans la transparence si pure du ciel andalou elle paraît toute proche, elle semble dominer immédiatement la ville, on pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main; les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers rayons du soleil... Quel délicieux contraste de voir de la neige en ces pays brûlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine circule à présent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent gracieuses, sans chapeaux, un seul œillet rouge sang dans leur chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont guère plus du costume national que le sombrero à bords plats, noir ou gris; quelques toreadors, ou mieux toreros comme on doit dire ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrêtent aux aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures efféminées de bellâtres et se redressent comme des conquérants. Les Andalous ne portent généralement pas la barbe, leurs figures entièrement rasées, au poil noir qui veut toujours transparaître, leurs pommettes très saillantes, leur donnent des airs simiesques assez cocasses.

Des gitanas aux corps souples de bêtes se faufilent dans la foule, exerçant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, boîtes d'allumettes, menus objets permis ou prohibés et laissent après elles l'âcre odeur de leur race.

Fièrement campés sur leur selle, des jeunes gens chics se promènent à cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais sveltes, longue queue et longue crinière, la tête fière, l'œil de feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir leur race; ils sont les descendants non dégénérés de ces chevaux fougueux que les Maures amenèrent avec eux d'Arabie.

Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment répété, domine le bruit: agua! agua! ce sont les marchands d'eau. Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie, c'est un commerce très intense, on ne peut faire un pas sans rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en a de toutes les espèces, depuis le plus pauvre qui transporte son liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa clientèle, jusqu'au négociant fastueux qui porte sur ses épaules un grand récipient de fer-blanc enjolivé de moulures de cuivre et qui a une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchière. Il y en a même qui poussent le luxe jusqu'à faire porter leur matériel par un grave bourricot.

Tout ce monde se promène ou reste dans les cafés jusqu'à une heure très avancée de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays où l'on se couchât aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons traversés en pleine nuit, nous avons toujours rencontré, à n'importe quelle heure, une foule de gens qui flânaient; à Grenade c'est encore pire; il est vrai que dans la journée la sieste est générale pendant plusieurs heures.

Jeudi, 22 août.

Pour éprouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux édifié par les souverains nassérides.

Nous avons recommencé notre visite cour par cour, salle par salle, n'omettant aucun détail, nous arrêtant à toutes les beautés et cela nous a paru plus magnifique encore qu'hier.

Que de patience il a fallu à ces artistes arabes pour composer les dessins enchevêtrés et compliqués des moules avec lesquels ils imprimèrent dans les plâtres encore frais des murs les délicats ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur lent et minutieux représentent ces stucs fouillés et ajourés comme de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils ont tiré ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces galeries dignes d'un palais céleste!

Et encore, tout cela est considérablement délabré. Songez que la restauration et l'entretien de ce précieux monument n'ont commencé qu'au siècle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses merveilles encore existantes, mais aussi par l'évocation de celles qui ont disparu et qu'on aime à se représenter par la pensée. Je revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures étaient encore fraîches, quand les ors scintillaient aux murs et aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue ornaient les murs à hauteur d'homme, quand d'épais tapis d'Orient, de fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une infinité de lampes de cuivre, d'argent ou d'or éclairaient les salles en brûlant des huiles parfumées... Cela a existé; en douterait-on, que ce qui reste démontre l'existence du passé disparu. Non, l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irréel de ses contes les brillantes descriptions qui souvent nous laissèrent incrédules, ces choses ont réellement existé ici et la plus fastueuse description des Mille et Une Nuits ou des Mille et Un Jours peut parfaitement correspondre à ce qu'était l'Alhambra de Grenade au temps de sa splendeur.

Dans la salle des Deux Sœurs—qui doit son nom à deux grandes dalles de marbre de son sol, exactement semblables—on voit l'admirable Vase de l'Alhambra, grande poterie arabe du quatorzième siècle qui est surtout remarquable par les dessins émaillés qui l'ornementent. Ces dessins représentent des figures d'animaux. Ainsi, malgré la défense formelle du Coran de représenter des figures animés, les derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller à l'encontre des commandements du redoutable Livre Saint. C'était un signe certain d'affaiblissement de la forte religion qui avait amené la conquête de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement préludait à l'expulsion prochaine.

Grenade n'apparut que très tard dans l'histoire des Maures. On sait que les Arabes s'emparèrent de l'Espagne en l'an 711, après avoir défait Rodrigue, ledernier roi wisigoth. Toute la péninsule arabisée obéit pendant trois siècles au seul calife résidant à Cordoue. En 1031 l'unité s'écroula tout d'un coup et l'Espagne mauresque fut partagée en une quantité de petits royaumes obéissant à des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes, devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du même onzième siècle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les Almoravides, rétablirent pour un court temps l'unité mauresque de l'Espagne avec Séville pour capitale. Cette unité ne dura guère, de nouvelles dissensions favorisèrent la reconquête castillane et peu à peu, morceau par morceau, l'Espagne échappa aux Arabes pour retourner entre les mains de ses anciens propriétaires, les Goths ou mieux les Castillans, qui depuis des siècles attendaient dans les montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs. En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les Maures fuyant leurs foyers détruits. Pendant deux siècles et demi le royaume de Grenade brilla du plus vif éclat; c'est pendant cette période, sous la dynastie des souverains nassérides, que Grenade parvint à l'apogée de sa civilisation. Ce sont eux qui construisirent l'Alhambra. Hélas! la destinée de Grenade devait être la même que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne. Les dissensions intérieures, les luttes des partis furent la cause de sa chute plus encore que la force ou le courage des armées catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (el Rey chico), descendant dégénéré des anciens Arabes, fut contraint de remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492. Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournèrent au Maroc d'où étaient venus sept siècles auparavant leurs pères conquérants... Ils emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!

Après les musulmans, les catholiques. Allons visiter la cathédrale. Ce colossal monument fut commencé en 1523, c'est-à-dire très peu de temps après la prise de Grenade. Il comprend réellement trois parties distinctes: le Sagrario, élevé sur l'emplacement de la grande mosquée des Maures, la Capilla Real (la chapelle royale) qui renferme deux superbes mausolées, celui des rois catholiques (los reyes catolicos) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la cathédrale proprement dite. Ces trois édifices ne forment extérieurement qu'un seul tout; intérieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent à sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a trois sacristains et par suite trois étrennes!

L'impression que j'ai retirée de ma visite à la cathédrale est la suivante: avec le temps, l'argent et les matériaux qu'on a employés à élever cet édifice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un admirable chef-d'œuvre; ici on n'est arrivé qu'à faire quelque chose de colossal, d'énorme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne mauvais goût!

Toute la soirée nous avons erré dans les rues en quête d'observations. Les maisons à étroites fenêtres munies de grilles à gros barreaux recourbés dans lesquels on peut se loger comme en une cage, leurs miradores placés sur les toits et où l'on doit être si bien pour contempler les belles nuits étoilées de l'Andalousie, leurs frais patios entr'aperçus de la rue au fond de l'ombre mystérieuse des couloirs; les allures conquérantes des Andalous sous le sombrero, la grâce et la souplesse des femmes avec leurs châles à franges, leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple réellement différent du nôtre.

Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de nouvelles rues où toutes les maisons semblent apportées de France et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des chapeaux encore plus énormes que ceux de nos compatriotes!

Vendredi, 23 août.

Tout a été réglé et préparé hier soir, car nous partons de grand matin.

Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du climat, des routes et des hôtels d'Espagne, autant de légendes qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la voracité avec laquelle les commerçants de ce pays se jettent sur les malheureux étrangers qui ont quelque chose à leur acheter ou quelque service à leur demander.

A Valence on nous a demandé 50 pesetas pour poser douze rivets à la tôlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'hôtelier à nous rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'élevait à 110 pesetas. Enfin ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a demandé 108 pesetas pour avoir brasé un tube d'échappement et fourni pour icelui quelques mètres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48 pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir payé 40 pesetas de trop. Après ce règlement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre intérêt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles exagérations qui ne pouvaient encourager les étrangers à venir visiter son beau pays. L'animal m'a répondu textuellement ceci: «Je ne compte pas sur les étrangers pour manger mon pain!»... La voilà bien la fierté espagnole!

Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto démarre doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.

Adieu Grenade!

Nous roulons dans la Véga sur une très bonne route bordée d'arbres; de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays béni où il y a encore de l'eau.

La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces, on dirait une sorcière qui traverse les airs pour se rendre à quelque Sabbat, là-bas dans les monts désolés. L'aube va paraître. La crête de la Nevada s'est couverte de sang et bientôt le globe lumineux en jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.

Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allégrement les premiers échelons de la sierra del Anuar; derrière nous la riche Véga étale au jour naissant sa luxuriante végétation et nous lui lançons un dernier adieu, ainsi qu'à la Nevada, ainsi qu'à Grenade qui se perd, éloignée, dans les brumes de l'aurore.

Alcala la Real, avec ses maisons que le soleil a uniformément teintées en ocre brillant, apparaît au sommet d'une colline pointue. Nous passons dans le bas quartier qui, peu à peu, s'éveille; de graves petits ânes andalous entourent une vieille fontaine renaissance ornée d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans se soucier de l'automobile qui s'est arrêtée derrière eux. Ces ânes d'Espagne m'ont toujours vivement intéressé; ce sont des sages entre les sages; leur philosophie inépuisable les accompagne sans cesse dans leur modeste et pénible carrière. Soumis à leur maître parce qu'ils savent que toute révolte serait vaine et rudement châtiée, ils s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de pauvres burros et pour ne faire que le travail le plus strictement nécessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de l'auto: ce serait faire une série de mouvements qu'ils ont reconnus parfaitement inutiles et qu'ils laissent à ces grandes bêtes de mules ou à ces écervelés de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrêtant que pour happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goûter un peu au chargement qu'ils ont sur les épaules si celui-ci est comestible. Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on suppose, avec quelque raison, qu'ils méditent sur la manière d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exigé.

Depuis que nous avons quitté la Véga, une seule culture défile devant nos yeux lassés par cette uniformité; l'olivier, rien que l'olivier aux feuilles tristes, toujours l'olivier à l'ombre transparente. Des champs de l'arbre à huile s'étendent à perte de vue, descendent au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien alignés, comme des bataillons en manœuvre.

Priego, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne présente rien de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence à s'apercevoir d'un notable changement dans le caractère des habitants. Jusqu'ici nous n'avions traversé que des populations sympathiques, même dans l'Andalousie de Grenade. Nous pénétrons à présent dans la véritable Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mêmes se font ici plus méchantes et peureuses!

Après des détours sans nombre dans la sierra de Cabra, on arrive à la petite ville de Cabra, sur le rio Cabra... quel pays de chèvres!

Depuis Grenade jusqu'ici la route a été excellente, parfaite, unie comme un billard. C'est que toute cette région renferme quelque peu d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours très remarquables, si ce n'est par la poussière, cela provient surtout du manque d'eau. Si nos meilleures routes françaises traversaient des pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit mois sur douze, des pays où règne constamment une intense chaleur, des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux plus mauvaises routes de par ici.

A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussière.

Voici Aguilar dont les maisons blanches renvoient en lueurs aveuglantes les brûlants rayons du soleil. Des paysans en pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages enjolivés jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes d'un autre âge, habitations d'il y a plusieurs siècles. C'est l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les grandes villes, la vie, les mœurs, les costumes deviennent de jour en jour plus semblables à ceux des autres villes d'Europe. Mais dans la campagne tout s'est attardé dans les anciens usages; là seulement on peut contempler une humanité pittoresque qui donne l'idée de l'Espagne de jadis.

Nous voilà dans la région désolée qui entoure Cordoue: de la terre, de la terre rouge à perte de vue et une chaleur sèche de four à chaux. Aussi loin que l'œil peut voir sur le pays ondulé, on n'aperçoit plus un seul arbre.

Fernan Nunes, curieux village de petites maisons blanches qui se sont rangées des deux côtés de la route comme pour nous regarder passer avec les yeux de leurs étroites fenêtres grillées.

D'ici à Cordoue la route est très mauvaise et d'une allure jusque-là inconnue: des cailloux épars sur le sol dur, jetés çà et là comme exprès, fuyant sous les roues, s'échappant comme des balles, frappant sur la tôlerie avec des détonations de pistolet. A mesure qu'on avance ils se font plus nombreux et plus pressés, bientôt c'est une couche épaisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent. Les pneus sont à rude épreuve, les arêtes vives des pierres les incisent, les déchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons à traverser un de ces lits de cailloux frais que les ingénieurs mettent si gracieusement à notre disposition sur toute la largeur du chemin, il n'est pas d'injures que nous ne proférions ni de plaintes que nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomètres et des kilomètres et toute plainte serait superflue.

Après l'ascension d'une dernière colline de terre, la route plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: le Guadalquivir, une large tache blanche tout au bord: Cordoue [20].

On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille métropole religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains des ghiaours catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont défendu par une ancienne porte fortifiée, la Calahorra. Ce pont fut construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200 mètres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains. Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la province d'Espagne Ultérieure; elle donna le jour au poète Lucain et aux deux Sénèques.

Mais je m'aperçois que je m'arrête bien longtemps sur le pont du Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolongée malgré la chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de la plus belle vue panoramique de la ville.

De l'autre côté du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive. Au premier plan l'immense mosquée, surmontée du clocher et du dôme de la cathédrale, additions catholiques; à côté d'elle, et à sa gauche, la porte de la ville. Puerta del Puente, porte du Pont: deux colonnes doriques élevées au seizième siècle sur l'emplacement de l'ancienne porte arabe (la Bib Alcantara), juste en face du pont. A droite et à gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'étage la ville.

A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore assez bien conservés.

Vue ainsi, Cordoue est entièrement arabe; rien ne rappelle en elle notre civilisation. Ses maisons étroitement enchevêtrées ne laissent percevoir aucune rue, aucune artère de quelque largeur. Cordoue est restée figée dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possède que d'étroites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce détail, nous ne nous sommes pas risqués à introduire notre longue voiture dans le labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux piétons et aux burros, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la mosquée et en contournant la ville nous finissons par découvrir une rue un peu plus large que les autres qui nous amène devant l'hôtel Suisse, signalé partout comme le meilleur de Cordoue.

C'est aujourd'hui que nous avons constaté la température la plus élevée jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception à la règle que nous nous étions fixée de ne pas voyager au milieu de la journée, nous avons bien réussi! Nous sommes arrivés à l'hôtel à midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'à remplacer par de frais liquides les pertes éprouvées par notre évaporation prolongée. Notre couvert est mis dans un patio bien aéré, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi? L'hôte, la bouche en cœur, nous répond que la glace qui se consomme à Cordoue est amenée une fois par jour de Séville par le train; or, aujourd'hui, le train n'est pas arrivé, Cordoue n'aura pas de glace; c'est abasourdissant! Voilà une ville de 50 000 mille âmes qui possède la température sénégalienne que l'on sait, elle n'a même pas une machine à glace, elle fait venir sa glace de Séville, c'est-à-dire de 150 kilomètres, et si le train reste en panne,—ce qui arrive en Espagne,—ou si le glacier de Séville manque le départ, tout le monde est obligé de boire chaud pendant vingt-quatre heures.

Cordoue est une ville morte au centre d'un pays défunt.

Jadis la campagne qui l'environne, la Campina, admirablement irriguée par les Maures, était fertile et verdoyante; c'est aujourd'hui un désert où l'on ne voit que quelques maigres champs de blé, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa stérilité aux chrétiens comme Cordoue leur doit sa décadence, sa ruine.

Il y a mille ans, Cordoue était arabe. Ville sainte qui mérita le nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque, métropole de l'érudition arabe où accouraient les étudiants de tous les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilité était alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la première ville d'Europe et la plus peuplée: 300 000 habitants.

En 1236 les catholiques reconquistadores mirent fin à sa brillante fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes, les Castillans ne surent utiliser le précieux instrument qui venait de leur échoir. Les Maures avaient autrefois respecté la croyance des chrétiens vaincus; les chrétiens vainqueurs ne surent tolérer l'islam, et l'Inquisition eut bientôt fait de purger la ville et la campagne de ceux qui avaient apporté la richesse, de ceux qui l'emportèrent avec eux.

Après le départ des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en un trop vaste habit.

Jamais je n'ai été frappé aussi vivement qu'ici par les propriétés conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d'à présent est exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui furent construites par les Maures, ses rues étroites et tortueuses sont les mêmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe après dix siècles, reconnaîtraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme s'ils en étaient sortis d'hier seulement.

Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifiée? Il n'y a que deux causes de transformation pour les villes: l'humidité destructrice et la pioche des démolisseurs. Ici l'humidité n'existe pas: les maisons peuvent se conserver intactes indéfiniment. Pourquoi démolir si l'on n'a pas à reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre des villes qui se développent; ici, au contraire, il y a déjà trop de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en construire de nouvelles.

Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit guère que des maisons inhabitées et des mendiants. C'est à croire que tous ses habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant la main; à chaque carrefour nous étions assaillis par de nouvelles supplications, souvent nous devions écarter des bras quémandeurs qui nous barraient littéralement le chemin. J'ai vu des gens très proprement vêtus me demander cinco centimos.

Mais Cordoue a sa mosquée, qui vaut toute une ville.

L'exquise fleur de l'art arabe, bien que détériorée par le champignon chrétien poussé en son milieu, n'en est pas moins encore une des merveilles du monde.

La grande mosquée de Cordoue est l'expression de la civilisation arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le résultat de cette même civilisation, devenue raffinée et sceptique.

C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, où la demi-obscurité et la fraîcheur invitent au repos et à la prière. Une forêt infinie de gracieuses colonnes continuant la forêt d'orangers et de palmiers du délicieux patio qui la précède. C'est l'épanouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beauté. C'est une heureuse union de la légèreté, du goût et de la grâce avec l'immensité. C'est la compréhension si nette qu'avaient les Arabes de tout ce qui touche à l'embellissement de la vie.

L'édifice est bâti, paraît-il, d'après la même idée que celle qui présida à la construction des mosquées égyptiennes. C'est la simplicité même, des rangs de colonnes également distantes, symétriquement disposées, suivant la longueur comme dans le sens de la largeur. Ces colonnes, réunies entre elles par des arcs arabes allant régulièrement de l'une à l'autre, supportent un plafond uniforme: plat et en bois précieux richement incrusté à l'origine, remplacé par d'horribles voûtes depuis la domination castillane. On conçoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut être incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosquée de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes omyades, sans que les parties ajoutées successivement altèrent en rien l'harmonie générale.

Il y a là des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il y en a de tous les matériaux: porphyre, marbres de diverses nuances, jaspe, granit, vert antique. Cette diversité, loin de nuire, ajoute encore au charme qui se dégage de la forêt de pierres.

Les deux mibrabs qui subsistent sont deux purs chefs-d'œuvre. Le dernier en date représente l'arc arabe parfait, il est orné de mosaïques inappréciables. L'autre est une fine dentelle dont les sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.

On met à jour, en ce moment, des chapelles latérales dont les fines ciselures, jusque-là cachées sous un déplorable plâtras, semblent tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont légères, aériennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.

Soit qu'on s'attarde aux détails, soit qu'on se plaise à contempler la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se perdre dans l'obscurité mystérieuse des profondeurs, on ne peut s'arracher au charme qui vous étreint dans cet ancien temple de l'islam.

Je crois qu'on y resterait des journées entières si l'on n'en était chassé par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains qui en ont fait leur tanière.

Malgré l'enthousiasme qu'on ressent à voir cette chose admirable, l'impression qu'il me semble que tout le monde éprouverait, comme je l'ai éprouvée, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait attristé au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds, détruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de la mosquée pour y encastrer une cathédrale colossale et de mauvais goût? D'un mauvais goût plus frappant encore par la lourde richesse dont l'église est ornée et la simple beauté de ce qui reste de la mosquée.

Beaucoup de gens ont crié à la profanation en voyant à Grenade le palais de Charles-Quint élevé sur la colline de l'Alhambra à la place d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de détruire qu'une faible partie des bâtiments mauresques dont la disparition n'a nullement nui à la beauté de ceux qui restent.

Mais à Cordoue, c'est bien une véritable profanation qui eut lieu, un acte de pure barbarie qui a fait détruire à jamais l'harmonie du chef-d'œuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce même Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathédrale au milieu de la mosquée avait été surprise, contemplant un jour l'irréparable, dit ceci aux chanoines atterrés: «Si j'avais su ce que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous construisez là se trouve partout et ce que vous aviez auparavant n'existe nulle part dans le monde.»

Samedi, 24 août.

La seule animation de Cordoue s'est réfugiée au Paseo del Gran Capitan, promenade ainsi nommée en souvenir du fameux général Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495 et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommèrent le Grand Capitaine. C'est un grand et large boulevard planté d'orangers et de palmiers, bordé de cafés, de cercles et d'hôtels. Les habitants de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux heures fraîches de la soirée et s'y multiplient de leur mieux afin de faire croire que leur ville est encore habitée! On y rencontre des Andalouses... bien moins jolies qu'à Grenade et des Andalous qui ont ici des faces patibulaires et qu'on s'étonne de ne pas voir armés d'escopettes et de navajas!

La chaleur lourde d'hier s'est résolue cette nuit en un orage bienfaisant, une abondante pluie a rafraîchi l'atmosphère et maintenant que le ciel a repris sa pureté accoutumée, on n'a point trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible qu'on le prétend en France!

L'hôtel Suisse nous sert un déjeuner exquis. Il y a de la glace!... Il paraît que le train de Séville est arrivé aujourd'hui! L'autre légende française représentant les hôtels espagnols comme au-dessous de tout ne se vérifie toujours pas.

A 4 heures du soir, en route pour Séville.

Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomètres la route par laquelle nous sommes arrivés hier. En haut des collines nues qui forment de ce côté le bord de la vallée du grand fleuve andalou, nous trouvons la bifurcation de la route de Séville. C'est toujours l'affreux chemin empierré, plus mauvais encore que celui d'hier. Avec un peu d'eau cette route si large pourrait être excellente, malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin. Les cailloux restent éternellement en suspens, les charrettes, trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser de profondes ornières... Les ornières dans les cailloux, c'est une affaire bien particulière, je vous prie de le croire! Il y a 40 kilomètres comme cela, en première vitesse tout le temps.

On rencontre très peu de voitures. En Andalousie, on va principalement à cheval, à mule ou à âne. Les chevaux andalous sont très beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies silhouettes.

Et l'on va, montant et descendant d'éternels mamelons grillés par le soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et à perte de vue. Au printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps c'est le spectacle désolant du vide infini.

La Carlota, le dernier village de la province de Cordoue, maisons basses et blanches régulièrement alignées le long du chemin.

On passe ensuite dans la province de Séville; aussitôt la route devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville toute blanche: c'est Ecija, qu'on a surnommée la poêle à frire de l'Andalousie; c'est dire que le soleil doit y être particulièrement caressant!

La ville-poêle s'étend au bord du rio Génil qui vient de Grenade, qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes bien conservés; mais elle est située au fond d'une véritable cuvette de collines rouges dont les flancs dénudés lui renvoient consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il faut pour frire!

La ville est confite dans son ancienneté, mais pas comme Cordoue; ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et animée. Ses basses maisons, aux fenêtres munies de grilles ouvragées comme autant de petits chefs-d'œuvre, sont serrées les unes contre les autres; ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du soleil jusqu'au sol... Elles se défendent de leur mieux. Toutes les murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes. Une quantité de clochers effilés, hauts, pointus, semblables à des minarets, dépassent les toits, s'élancent vers le ciel.

Une population pittoresque, qui a conservé une bonne partie des anciens costumes andalous, circule ou séjourne dans les rues étroites où nous avons juste la place de passer avec notre voiture.

Après, on se retrouve dans la campagne sauvage.

Luisiana est un pauvre pueblo autour duquel ne poussent que de chétifs palmiers nains dans l'immensité des champs où pâturent comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces brutes lèvent la tête à notre approche et nous regardent passer avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira peut-être de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons là bien tranquilles; dans l'arène ils seront furieux et fous!

La route escalade une haute colline rouge, derrière le sommet de laquelle se cache Carmona. Après un dernier virage, l'auto, lancée comme une balle, se rue dans la ville apparue tout à coup; c'est une véritable surprise: du désert on a sauté dans la vie. La ville était réellement embusquée au dernier tournant de la route, son apparition inopinée nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux assagis passent sous une belle porte, au delà de laquelle s'agite une population compacte et remuante.

Carmona est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait Carmo. A peu de distance des constructions actuelles, on a découvert une importante nécropole romaine renfermant une grande quantité de tombeaux, bien conservés, très intéressants à visiter. Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar mauresque, sa tour carrée qui ressemble à la Giralda de Séville, ses maisons basses, elle a conservé, comme tant de ses sœurs, un air absolument arabe, une allure de famille, les traits des ancêtres.

On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque très bien conservé et très grandiose.

Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit qu'en approchant des grandes villes. C'est Séville qui s'annonce: poussière, ornières et trous, il nous reste une quarantaine de kilomètres à faire là-dedans. Bah! je réduis considérablement l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.

De misérables villages s'allongent de temps en temps au bord de la route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante empreinte les Maures ont laissée sur cette Espagne! A chaque instant on s'attend à voir sortir des Arabes des maisons et s'épandre dans les petites rues en troupe bariolée et remuante. C'est que ces villages, ces maisons mystérieuses, ces voûtes sombres, ces fenêtres étroites et rares ont été créés par eux et pour eux.

Le Maure a été le cerveau le plus puissant qui habita la péninsule après les Romains. Il fut surtout l'être le mieux adapté au pays et à son climat. Il disposa l'Espagne à son usage: son génie plane encore au-dessus de son ancien séjour.

L'Espagne fut arabe.

Le Maure parti, son empreinte resta éternelle; tout resta lui: les villes, les maisons, même les usages et même les habitants chez lesquels son sang se reconnaît encore.

L'Espagne est restée arabe.

Au moment où le soleil se couchait avec la célérité qui le caractérise à cette latitude, nous traversions Alcala de Guadaira, petite ville où semblent s'être donné rendez-vous tous les meuniers de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres écrasant les grains.

C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous viendrons chercher bientôt.

Dans la nuit, complète maintenant, nous roulons et sautons dans les trous de la route. Le compteur marque 143 kilomètres; nous sommes donc tout près de Séville. En effet, voici venir au-devant de nous quelque chose de très éclairé; c'est un tramway, et électrique, s'il vous plaît! Un long boulevard solitaire, puis des maisons de banlieue, sales et clairsemées, de grands boulevards éclairés, animés, des boulevards de grande ville, une rue, une large place plantée de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense, sémillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque à musique; une autre rue, étroite celle-là, laissant à peine passer la voiture, et enfin nous stoppons devant l'Hôtel de Madrid [21].

Cet hôtel, réputé l'un des meilleurs de la ville, est vaste et luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est détestable. Un grand patio, planté de beaux palmiers entourant une fontaine, où l'on prend agréablement son café en rêvassant dans des fauteuils d'osier, est toujours doucement aéré, comme tous les patios espagnols; c'est là un secret que je n'ai jamais pu pénétrer, que cette brise fraîche qui vous caresse toujours délicieusement dans les patios, même en plein midi. Une salle à manger de style arabe à colonnettes et à ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra évoque aux estomacs les délices des festins mauresques, mais la mine renfrognée des garçons qui circulent autour des tables et leurs inattentions indélicates vous enlèvent rapidement le supplément d'appétit qui était résulté de cette vision.

Dimanche, 25 août.

Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et Séville l'Andalousie riche.

Séville représente la grande cité, remuante, gaie, bruyante. Elle est commerçante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir, que le flux de l'Océan rend navigable jusque-là pour les navires, en fait aussi une ville maritime. Des rues animées, de vastes boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombragées, d'immenses jardins publics où les palmiers et les orangers poussent avec l'exubérance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un agréable séjour au milieu du désert andalou.

Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue, c'est à la fois la cité de jadis et la ville du présent, c'est la ville maure qui a résisté au dissolvant catholique et qui, pleine de vigueur, a su rester capitale.

C'est à Séville que les traditions et les costumes nationaux se sont le mieux conservés. Ici est le foyer de la tauromachie: Séville a même créé une école de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'à Séville on n'a le goût du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en tout autre endroit, on a ici le spectacle de la véritable Espagne flamenco.

Le mot flamenco a voulu désigner tout ce que le caractère espagnol a récolté de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure. Flamenco, c'est la frénésie du peuple, c'est la passion du clinquant, du cri, de la bestialité; c'est la folie espagnole. Flamenco sont les courses de taureaux, les danses populaires, les déhanchements obscènes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas, et les œillades des cigarières, et les effets de torse des toreros, tout cela est flamenco!

Cette disposition particulière de caractère est générale chez l'Espagnol, mais elle est portée à son degré le plus élevé chez l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se puisse voir, mais de loin surtout; de près, c'est une population sale, fainéante et désagréable, dont on a vite assez.

Les Andalous ont un aspect et une démarche caractéristiques. Tous sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et leurs fesses jetées en arrière, leur figure entièrement rasée, en font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorité des toreros sont Andalous.

Les Sévillannes sont généralement petites et vives; grands yeux noirs qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps souple, démarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs cheveux collés aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arboré le chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un œillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur la tempe. Elles sortent surtout le soir, après les heures brûlantes; dans la journée elles restent paresseusement dans le délicieux patio que possède toute maison d'Andalousie.

Le patio est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une cour ménagée au milieu de la maison; dallée de marbre, entourée de colonnes supportant une galerie vitrée qui longe le premier étage, elle communique avec toutes les pièces du rez-de-chaussée. Un velarium protège le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant dans une vasque centrale le rafraîchit, des plantes exotiques l'égayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue où une grille à jour, souvent de très belle serrurerie, n'empêche pas les regards des passants de pénétrer dans ce frais intérieur. C'est une cour qui est surtout un appartement, un appartement commun où l'on se tient la plus grande partie du temps.

L'origine de Séville est ancienne. Ville ibère, puis romaine, elle devrait, d'après la légende, son nom actuel au souvenir d'une aventure arrivée à Jules César. Quittant l'antique Hispalis (nom primitif de Séville) pour se rendre à Rome, César trouva au sortir de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrêta et qui, se disant sybille, l'adjura à grands cris de ne pas aller dans la ville éternelle où l'attendait le poignard de l'assassin. Jules César passa outre, mais quand il fut tombé sous les coups de Brutus, on se souvint de la prophétie et l'on donna à la ville le nom de Civitas Sibillæ, ville de la Sybille, d'où serait venu Séville.

Séville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en première ligne à leur brillante civilisation et fut même quelque temps capitale de l'Espagne arabe, après le démembrement du califat de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248, mais des événements heureux la préservèrent de la ruine qui s'était appesantie sur la plupart des cités arabes après la reconquête. Elle fut assez longtemps résidence de la cour qui y entretint ainsi un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la découverte de l'Amérique amena d'immenses richesses dans son port qui pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.

Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosquée, Séville a son Alcazar.

L'Alcazar de Séville n'est pas un aussi précieux monument de la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, Pierre le Cruel (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar; son successeur Henri II [22] contribua aussi pour beaucoup à la réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers descendants espagnols.

L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,... les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très hautes murailles.

A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt de la copie d'art que de l'art proprement dit.

Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.

Nous errâmes longtemps dans ces délices des rois mau-au-au-res. Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le repos du corps, la satisfaction des sens.

Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent [23], la cathédrale est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût. C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux et imprécis au-dessus du chœur de la capilla mayor. Il faudrait des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture et de sculpture.

Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté la Giralda produit un effet si superbe!

La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique. Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette (giraldillo) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième siècle, au temps de la domination des almohades de Barbarie. Elle a près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale au voyageur la capitale de l'Andalousie.

Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année comme cela!

Majos et Majas s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios, arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont interminablement faire la navette sur le paseo de las Delicias, immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc Marie-Louise.

Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne joyeuse et bourdonnante.

Lundi, 26 août.

Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter singulièrement les regrets de mon ami Adrien!

Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes. Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite calle de las Sierpes. C'est la rue des affaires, des banques, des cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses tentes ou toldos allant d'une maison à l'autre et qui la protègent complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas, les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.

Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent par se gratter aussi!

Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté l'Hôtel de Madrid, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras, Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga, Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200 kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela près!

Il faut refaire jusqu'à Alcala de Guadaira la mauvaise route par laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure, quoique bien raboteuse encore.

On atteint assez rapidement Utrera, grand pueblo à l'air cossu, mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la vitesse.

Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de grandes manadas de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur comme dans du beurre!

En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de Barbarie.

Nous traversons Jerez sans nous y arrêter; la ville, jolie et riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape au retour.

Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les Espagnols de là-bas prononcent Cadi avec une intonation naïve qui nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller pour demander notre chemin.

Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de petits burros, qu'ils excitent de leur continuel: arrea, arrea. Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.

Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit, sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière éclatante à la nuit sombre et sans lune.

Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement, plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.

Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée, c'est Puerto de Santa-Maria: une ville toute en longueur, une interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à Cadix, Cadi, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne route.

Puerto de Santa-Maria est une des villes curieuses et bien spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est située au bord du Rio Guadalete et à son embouchure dans l'Océan, ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs centaines d'années avant Jésus-Christ.

En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete, d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés, nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux suivant l'état de la route.

Celle-ci continue cependant toujours très roulante.

Puerto-Real, autre ville, autre port de la baie dont les habitants prétendent à une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le Portus Gaditanus. Malgré leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent déplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des œuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement le pavé de ce pueblo n'a pas dû être refait depuis de longues années avant Jésus-Christ! Il y a des trous où un enfant se tiendrait caché, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que soupirent les pneus.

Après Puerto-Real la route devient mauvaise. Cliché habituel: trous et poussière.

En mer les lumières de Cadix scintillent toujours. Elles semblent fuir; nous nous en éloignons en effet; tant que nous n'aurons pas atteint et contourné le fond de la baie, nous tournerons le dos à notre but.

Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algésiras; brusquement nous revenons à droite, nous passons au milieu de marais salants aux émanations violentes et caractéristiques, traversons un pont et quelques vieilles fortifications qui défendaient jadis l'Isla de Leon dans laquelle nous sommes maintenant et voilà les lumières d'une nouvelle ville.

C'est San-Fernando qui continue la série des ports de la baie. Ville de près de 30 000 habitants, animée et bruyante et comme ses sœurs très brillamment éclairée.

Puis nous roulons sur l'étroite jetée qui relie Cadix à la terre ferme. C'est une digue de près de 15 kilomètres de long, battue des deux côtés par les flots de l'Océan, et qui s'avance dans l'eau, hardiment, jusqu'à la petite île sur laquelle trône Cadix. L'Océan gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de quelques flots écumeux apparaît dans les ténèbres. Le vent du large souffle par rafales humides. Nous avançons tout doucement sur un sol horriblement défoncé, vers la ville de l'Océan qui brille devant nous.

A notre arrivée Cadix a l'air en fête comme toutes les villes espagnoles du sud; dès la nuit venue, fête perpétuelle, fête de la fraîcheur, de l'air pur et de la nuit!

Il faut circuler dans un dédale interminable de minuscules rues dans lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je, une seule voiture, la nôtre, passe difficilement et l'on est obligé de prendre toutes sortes de précautions pour ne pas frotter les garde-boue aux murailles.

On arrive cependant sur la plaza de la Constitucion, assez large et ombragée, au milieu de laquelle se trouve l'Hôtel de Cadix qui a eu l'honneur de réunir tous nos suffrages [24].

Cet hôtel est simple, mais très bon et nullement andalou quant au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance à laquelle nous n'étions plus habitués et qui nous surprend agréablement.

Mardi, 27 août.

Cadix est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville, dont la fondation remonte à la plus haute antiquité puisque les Phéniciens en jetèrent les premières bases plus de mille ans avant Jésus-Christ, est construite sur un roc en plein Océan; son étroit territoire n'est relié à la côte d'Espagne que par une mince et longue jetée où ne trouvent place que la route et le chemin de fer. De tous côtés l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues verdâtres. L'étroit espace dont les habitants disposaient les a obligés, pour ménager la place, à construire en hauteur, ce qui a fait que dans ce pays où l'on a l'habitude de ne voir que des maisons aplaties, Cadix, avec ses maisons à multiples étages, s'est faite une physionomie bien à elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins tenu à conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs miradores, leurs patios où les heures du jour se passent nonchalantes et fraîches, leurs miradores d'où l'on contemple l'enchantement des nuits étoilées sur l'Océan sans limites.

Cadix a encore un aspect spécial à cause de la peinture de toutes ses maisons: jaune clair, rose pâle, vert d'eau, au lieu de l'habituel badigeon blanc.

Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie, c'est un admirable coup d'œil; aussi les Espagnols, voulant exprimer son brillant aspect, l'ont-ils surnommée la Taza de plata, la tasse d'argent.

Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de bas, d'ères de prospérité suivies de périodes de misère. Ce fut toujours un entrepôt de marchands, riche quand le commerce allait bien, malheureux dès que les échanges se ralentissaient. On peut dire encore que ce fut la ville des métaux, car c'est au trafic de ceux-ci qu'elle dut sa fortune. Les Phéniciens la fondèrent pour servir d'entrepôt à l'argent et à l'étain qu'ils allaient chercher dans les Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui furent ensuite ses maîtres successifs, l'enrichirent par le même commerce; ils lui donnèrent en plus la qualité de port de guerre et y formèrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix était parvenue à un degré de prospérité qui la classait parmi les villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis l'arrivée des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruinée et dépeuplée. On aurait pu croire sa ruine définitive; la découverte de l'Amérique la galvanisa tout à coup. L'or des nouvelles possessions espagnoles afflua bientôt dans son port où l'amenaient sans cesse les galions. Le commerce des métaux précieux qui l'avait fait naître la ressuscita et l'amena rapidement à un degré de prospérité qu'elle n'avait peut-être pas connu lors de sa splendeur antique. La perte progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu à peu son trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernière colonie; Cadix depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son ancien commerce, mais malgré son aspect brillant c'est une ville qui va toujours s'appauvrissant.

Le Port est situé du côté de la baie de Cadix. Des grandes jetées, où s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort intéressante vue sur la ville. Cadix, la jolie ciudad, a ainsi très grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture de ses monuments qui se détachent sur le ciel laiteux.

Une agréable promenade est celle qui consiste à faire entièrement le tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est ceinte de murs épais qui baignent dans l'Océan, de murs très élevés au-dessus du flux et du reflux de la marée; on peut faire ainsi un tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours nouveau. A l'est on voit le port, la première baie et les villes qui reposent à ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud, la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real, La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jetée qui, comme un câble, amarre Cadix à la côte. A l'ouest, l'Océan infini aux flots d'émeraude qui déferlent régulièrement sur la plage de sable. Au nord enfin, la côte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se perd dans un horizon de légères vapeurs, la côte qu'on suit par la pensée au delà des limites de la vue jusqu'après le Guadalquivir, plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure du rio Tinto avec Palos et la Rabida: Palos, le petit port d'où Christophe Colomb s'élança à la découverte du Nouveau Monde, La Rabida, le couvent où l'illustre navigateur séjourna.

Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite que nous avons faite à la petite église de Santa Catalina, située dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile de Murillo, le Mariage mystique de sainte Catherine, la dernière œuvre du maître; Murillo travaillant à ce tableau tomba de son échafaudage et mourut des suites de cette chute.

Pour rentrer déjeuner à l'hôtel, nous avons parcouru les vieilles petites rues qui entourent la cathédrale et où l'on voit un peuple très original. Les gaditanes effrontées avec leurs grands châles à franges, aux couleurs vives et brodés de fleurs, sont généralement jolies au possible. Elles ne mentent pas à leur antique descendance; Cadix, la Gades romaine, pourvoyait Rome de danseuses célèbres par leur beauté et leur... désinvolture.

Je recommande tout spécialement la cuisine de l'Hôtel de Cadix, elle est délicieuse et a le bienheureux mérite d'être accompagnée d'une cave incontestablement supérieure. Un déjeuner dans cet hôtel, suivi d'un café lentement siroté dans le frais patio, est un bienfait des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux délices de Cadix, notre âme errante de voyageurs nous poussant toujours plus loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto étant achevé, nous sortions de la place de la Constitucion et par le Môle et la Porte de Mer nous débouchions sur la digue.

Arrivés ici hier après le coucher du soleil, nous eûmes le plaisir d'admirer Cadix avec toutes ses lumières. Aujourd'hui, au grand jour du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous les feux du ciel.

La jetée traverse d'abord les flots de la mer: d'un côté l'Océan immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se rapproche de la côte les flots s'éloignent, puis les abords de la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs éclatantes réfléchissent le soleil. Il doit s'extraire de là des quantités infinies de sel, car on en voit à perte de vue des deux côtés de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de 7, 8, 10 mètres de hauteur qui semblent autant de blanches collines. Une voie de chemin de fer serpente au milieu du précieux résidu de la mer pour l'aller porter au loin.

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