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Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel)

LE ROMAN (continued 2)

Reading edition

Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le professeur cynique de ces roués sans barbe, ne m'a pas plu, et je ne pense pas lui avoir plu davantage. J'ai prétexté un peu de fatigue, et j'ai pris congé.

Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'une lanterne et m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est destiné. Après quelques minutes de marche, nous avons traversé un pont de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés devant une porte massive et ogivale, qui est surmontée d'une espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est l'entrée de l'ancien château. Des chênes et des sapins séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte mystérieuse, qui lui donne un air de profonde retraite. C'est dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé de trois chambres très proprement tendues de perse, se prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle à l'autre. Ce séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire: il convient à ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur un peu conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette importante journée, m'interrompant par intervalles pour écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.

1er juillet.

Il est temps que j'essaye de démêler le fil de mon existence personnelle et intime qui, depuis deux mois, s'est un peu perdu au milieu des obligations actives de ma charge.

Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pendant quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres du père Hivart, comme on nomme ici mon prédécesseur, j'allai déjeuner au château, où je ne retrouvai plus qu'une faible partie des hôtes de la veille. Madame Laroque, qui a beaucoup vécu à Paris avant que la santé de son beau-père l'eût condamnée à une perpétuelle villégiature, conserve fidèlement dans sa retraite le goût des intérêts élevés, élégants ou frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac était le miroir du temps du turban de madame de Staël. Elle paraît en outre avoir visité la plupart des grandes villes de l'Europe, et en a rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la mesure commune de l'érudition et de la curiosité parisiennes. Elle reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à suivre de loin, autant que possible, le mouvement de cette civilisation raffinée dont les musées et les livres frais éclos sont les fleurs et les fruits plus ou moins éphémères. Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un opéra nouveau, et madame Laroque adressa sur ce sujet à M. de Bévallan une question à laquelle il ne put répondre, quoiqu'il ait toujours, si on l'en croit, un pied et un oeil sur le boulevard des Italiens. Madame Laroque se rabattit alors sur moi, tout en manifestant par son air de distraction le peu d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires très au courant de celles-là; mais précisément, et malheureusement, ce sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois. La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de madame Laroque, qui se mit à me presser de questions, et qui daigna bientôt me communiquer elle-même ses impressions, ses souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien, quand on quitta la table, était si animé, que mon interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos sympathiques effusions, madame Laroque oubliant de plus en plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait passablement choqué dans son langage vis-à-vis de moi.

Elle m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce divertissement. Je lui parlai alors avec quelques détails des scènes particulières que j'avais eu l'occasion de voir à Paris et à Saint-Pétersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par l'exploration d'une grosse ferme qui est située à deux petites lieues du château. Madame Laroque, à cette déclaration, parut subitement consternée: elle me regarda, s'agita dans ses coussinets, approcha ses mains de son brasero, et me dit enfin à demi voix:

— Ah! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez.

Et, comme j'insistais:

— Mais, mon Dieu! reprit-elle avec un embarras plaisant, c'est qu'il y a des chemins affreux… Attendez au moins la belle saison.

— Non, madame, dis-je en riant, je n'attendrai pas une minute : on est intendant ou on ne l'est pas.

— Madame, dit le vieil Alain, qui se trouvait là, on pourrait atteler pour M. Odiot le berlingot du père Hivart: il n'est pas suspendu, mais il n'en est que plus solide.

Madame Laroque foudroya d'un coup d'oeil le malheureux Alain, qui osait proposer à un intendant de mon espèce, qui avait été au spectacle chez la grande-duchesse Hélène, le berlingot du père Hivart.

— Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin? demanda-t-elle.

— L'américaine, madame? Ma foi, non. Il n'y a pas risque qu'elle y passe, dit Alain; ou si elle y passe, elle n'y passera pas tout entière… Et encore je ne crois pas qu'elle y passe.

Je protestai que j'irais parfaitement à pied.

— Non, non, c'est impossible, je ne veux pas! Voyons, voyons donc… Nous avons bien ici une demi-douzaine de chevaux de selle qui ne font rien… mais probablement nous ne montez pas à cheval!

— Je vous demande pardon, madame; mais c'est vraiment inutile; je vais…

— Alain faites seller un cheval pour monsieur… Lequel, dis, Marguerite?

— Donnez-lui Proserpine, murmura M. de Bévallan, en riant dans sa barbe.

— Non, non, pas Proserpine! s'écria vivement mademoiselle Marguerite.

— Pourquoi pas Proserpine, mademoiselle? dis-je alors.

— Parce qu'elle vous jetterait par terre, me répondit nettement la jeune fille.

— Oh! comment ça? véritablement?… Pardon, voulez-vous me permettre de vous demander, mademoiselle, si vous montez cette bête?

— Oui, monsieur, mais j'ai de la peine.

— Eh bien, peut-être en aurez-vous moins, mademoiselle, quand je l'aurai montée moi-même une fois ou deux. Cela me décide. Faites seller Proserpine, Alain!

Mademoiselle Marguerite fronça son noir sourcil, et s'assit en faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part de responsabilité dans la catastrophe imminente qu'elle prévoyait.

— Si vous avez besoin d'éperons, j'en ai une paire à votre service, reprit alors M. de Bévallan, qui décidément prétendait que je n'en revinsse pas.

Sans paraître remarquer le regard de reproche que mademoiselle Marguerite adressait à l'obligeant gentilhomme, j'acceptai ses éperons. Cinq minutes après, un bruit de piétinements désordonnés annonçait l'approche de Proserpine, qu'on amenait avec assez de difficulté au bas d'un des escaliers du jardin réservé, et qui était par parenthèse un très beau demi-sang, noir comme le jais. Je descendis aussitôt le perron. Quelques bonnes gens, M. de Bévallan à leu tête, me suivirent sur la terrasse, par humanité, je crois, et l'on ouvrit en même temps les trois fenêtres du salon pour l'usage des femmes et des vieillards. Je me serais volontiers passé de tout cet appareil, mais enfin il fallait s'y résigner, et j'étais d'ailleurs sans grande inquiétude sur les suites de l'aventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un très vieil écuyer. Je marchais à peine que mon pauvre père m'avait déjà planté sur un cheval, au grand désespoir de ma mère, et, depuis, il n'avait négligé aucun soin pour me rendre son égal dans un art où il excellait. Il avait même poussé mon éducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me faisant revêtir parfois de vieilles et pesantes armures de famille, pour accomplir plus à l'aide mes exercices de haute voltige.

Cependant Proserpine me laissa débrouiller ses rênes et même toucher son encolure sans donner le moindre signe d'irritation; mais elle ne sentit pas plus tôt mon pied se poser sur l'étrier qu'elle se jeta brusquement de côté, en poussant trois ou quatre ruades superbes par-dessus les grands vases de marbre qui ornaient l'escalier; puis elle se mâta en faisant l'agréable et en battant l'air de ses pieds de devant, après quoi elle se reposa frémissante.

— Pas facile au montoir! me dit le valet d'écurie en clignant de l'oeil.

— Je le vois bien, mon garçon, mais je vais bien l'étonner, va! En même temps je me mis en selle sans toucher l'étrier, et, pendant que Proserpine réfléchissait à ce qui lui arrivait, je pris une solide assiette. L'instant d'après, nous disparaissions au petit galop de chasse dans l'avenue de châtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de mains, dont M. de Bévallan avait eu le bon esprit de donner le signal.

Cet incident, tout insignifiant qu'il fût, ne laissa pas, comme je pus m'en apercevoir dès le même soir à la mine des gens, de relever singulièrement mon crédit dans l'opinion. Quelques autres talents de la même valeur, dont m'a pourvu mon éducation, ont achevé de m'assurer ici toute l'importance que j'y souhaite, celle qui doit garantir ma dignité personnelle. On voit assez, au reste, que je ne prétends nullement abuser des prévenances et des égards dont je puis être l'objet pour usurper dans le château un rôle peu conforme aux fonctions modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi souvent que je le puis, sans manquer formellement aux convenances; je me tiens, en un mot, strictement à ma place, afin qu'on ne soit jamais tenté de m'y remettre.

Quelques jours après mon arrivée, comme j'assistais à un de ces dîners de cérémonie qui, dans cette saison, sont ici presque quotidiens, mon nom fut prononcé sur un ton interrogatif par le gros sous-préfet de la petite ville voisine, qui était assis à la droite de la dame châtelaine. Madame Laroque, qui est assez sujette à ces sortes de distractions, oublia que je n'étais pas loin d'elle, et, bon gré, mal gré, je ne perdis pas un mot de sa réponse:

— Mon Dieu! ne m'en parlez pas! il y a là un mystère inconcevable… Nous pensons que c'est quelque prince déguisé… Il y en a tant qui courent le monde pour le quart d'heure!… Celui-ci a tous les talents imaginables: il monte à cheval, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la perfection… Entre nous, mon cher sous-préfet, je crois bien que c'est un très mauvais intendant, mais vraiment c'est un homme très agréable.

Le sous-préfet, — qui est aussi un homme très agréable, ou qui du moins croit l'être, ce qui revient au même pour sa satisfaction, — dit alors gracieusement, en caressant d'une main potelée ses splendides favoris, qu'il y avait assez de beaux yeux dans le château pour expliquer bien des mystères, qu'il soupçonnait fort l'intendant d'être un prétendant, que du reste l'Amour était le père légitime de la Folie et l'intendant naturel des Grâces… Puis, changeant de ton tout à coup:

— Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la moindre inquiétude à l'égard de cet individu, je le ferai interroger dès demain par le brigadier de gendarmerie.

Madame Laroque se récria contre cet excès de zèle galant, et la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus loin; mais elle me laissa très piqué, non point contre le sous-préfet, qui au contraire me plaisait infiniment, mais contre madame Laroque, qui, tout en rendant à mes qualités privées une justice excessive, ne m'avait point paru suffisamment pénétrée de mon mérite officiel.

Le hasard voulut que j'eusse dès le lendemain à renouveler le bail d'un fermage considérable. Cette opération se négociait avec un vieux paysan fort madré, que je parvins néanmoins à éblouir par quelques termes de jurisprudence adroitement combinés avec les réserves d'une prudente diplomatie. Nos conventions arrêtées, le bonhomme déposa tranquillement sur mon bureau trois rouleaux de pièces d'or. Bien que la signification de ce versement, qui n'était point dû, m'échappât tout à fait, je me gardai de témoigner une surprise inconsidérée; mais, en développant les rouleaux, je m'assurai par quelques questions indirectes que cette somme constituait les arrhes du marché, en d'autres termes le pot-de-vin que les fermiers, à ce qu'il paraît, sont dans l'usage d'octroyer au propriétaire à chaque renouvellement de bail. Je n'avais nullement songé à réclamer ces arrhes, n'en ayant trouvé aucune mention dans les baux précédents rédigés par mon habile prédécesseur, et qui me servaient de modèles. Je ne tirai toutefois pour le moment aucune conclusion de cette circonstance; mais quand j'allai remettre à madame Laroque ce don de joyeux avènement, sa surprise m'étonna.

— Qu'est-ce que c'est que cela? me dit-elle.

Je lui expliquai la nature de cette gratification. Elle me fit répéter.

— Est-ce que c'est la coutume? reprit-elle.

— Oui, madame, toutes les fois que l'on consent un nouveau bail.

— Mais il y a eu depuis trente ans, à ma connaissance, plus de dix baux renouvelés… Comment se fait-il que nous n'ayons jamais entendu parler de chose pareille?

— Je ne saurais vous dire, madame.

Madame Laroque tomba dans un abîme de réflexions, au fond duquel elle rencontra peut-être l'ombre vénérable du père Hivart; après quoi elle haussa légèrement les épaules, porta ses regards sur moi, puis sur les pièces d'or, puis encore sur moi, et parut hésiter. Enfin, se renversant dans son fauteuil et soupirant profondément, elle me dit avec un simplicité dont je lui sus gré:

— C'est bien, monsieur, je vous remercie.

Ce trait de probité grossière, dont elle avait eu le bon goût de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins madame Laroque à concevoir une grande idée de la capacité et des vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours après. Sa fille lui lisait le récit d'un voyage au pôle, où il était question d'un oiseau extraordinaire qui ne vole pas:

— Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant!

J'espère fermement m'être acquis depuis ce temps, par le soin sévère avec lequel je m'occupe de la tâche que j'ai acceptée, quelques titres à une considération d'une genre moins négatif. M. Laubépin, quand je suis allé à Paris récemment pour embrasser ma soeur, m'a remercié avec une vive sensibilité de l'honneur que je faisais aux engagements qu'il a pris pour moi.

— Courage, Maxime, m'a-t-il dit; nous doterons Hélène. La pauvre enfant ne se sera pour ainsi dire aperçue de rien. Et quant à vous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce qui ressemble le plus au bonheur en ce monde, vous l'avez en vous, et, grâce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours: la paix de la conscience et la mâle sérénité d'une âme toute au devoir.

Ce vieillard a raison, sans doute. Je suis tranquille, et pourtant je ne me sens guère heureux. Il y a dans mon âme, qui n'est pas assez mûre encore pour les austères jouissances du sacrifice, des élans de jeunesse et de désespoir. Ma vie, vouée et dévouée sans réserve à une autre vie plus faible et plus chère, ne m'appartient plus; elle n'a pas d'avenir, elle est dans un cloître à jamais fermé. Mon coeur ne doit plus battre, ma tête ne doit plus songer que pour le compte d'un autre. Enfin, qu'Hélène soit heureuse! Les années s'approchent déjà pour moi: qu'elles viennent vite! Je les implore; leur glace aidera mon courage.

Je ne saurais me plaindre, au reste, d'une situation qui, en somme, a trompé mes plus pénibles appréhensions, et qui même dépasse mes meilleurs espérances. Mon travail, mes fréquents voyages dans les départements voisins, mon goût pour la solitude, me tiennent souvent éloigné du château, dont je fuis surtout les réunions bruyantes. Peut-être dois-je en bonne partie à ma rareté l'accueil amical que j'y trouve. Madame Laroque en particulier me témoigne une véritable affection: elle me prend pour confident de ses bizarres et très sincères manies de pauvreté, de dévouement et d'abnégation poétique, qui forment avec ses précautions multipliées de créole frileuse un amusant contraste. Tantôt elle porte envie aux bohémiennes chargées d'enfants qui traînent sur les routes une misérable charrette, et qui font cuire leur dîner à l'abri des haies; tantôt ce sont les soeurs de charité et tantôt les cantinières dont elle ambitionne les héroïques labeurs. Enfin elle ne cesse de reprocher à feu M. Laroque le fils son admirable santé, qui n'a jamais permis à sa femme de déployer les qualités de garde-malade dont elle se sentait le coeur gonflé. Cependant elle a eu l'idée, ces jours-ci, de faire ajouter à son fauteuil une espèce de niche en forme de guérite pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai, l'autre matin, installée triomphalement dans ce kiosque, où elle attend assez doucement le martyre.

J'ai à peine moins à me louer des autres habitants du château. Mademoiselle Marguerite, toujours plongée comme un sphinx nubien dans quelque rêve inconnu, condescend pourtant avec une prévenante bonté à répéter pour moi mes airs de prédilection. Elle a une voix de contralto admirable, dont elle se sert avec un art consommé, mais en même temps une nonchalance et une froideur qu'on dirait véritablement calculées. Il lui arrive, en effet, par distraction, de laisser échapper de ses lèvres des accents passionnés; mais aussitôt elle paraît comme humiliée et honteuse de cet oubli de son caractère ou de son rôle, et elle s'empresse de rentrer dans les limites d'une correction glacée.

Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de perdre avec M. Laroque, m'ont concilié les bonnes grâces du pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'attachent quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulière. On dirait alors que quelque songe du passé, quelque ressemblance imaginaire se réveille à demi dans les nuages de cette mémoire fatiguée, au sein de laquelle flottent les images confuses de tout un siècle. Mais ne voulait-on pas me rendre l'argent que j'avais perdu avec lui! Il paraît que madame Aubry, partenaire habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule d'accepter régulièrement ces restitutions, ce qui ne l'empêche pas de gagner assez fréquemment l'ancien corsaire, avec lequel elle a, dans ces circonstances, des abordages tumultueux.

Cette dame, que M. Laubépin traitait avec beaucoup de faveur quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire aucune sympathie. Cependant, par respect pour la maison, je me suis astreint à gagner sa bienveillance, et j'y suis parvenu en prêtant une oreille complaisante, tantôt à ses misérables lamentations sur sa condition présente, tantôt aux descriptions emphatiques de sa fortune passée, de son argenterie, de son mobilier, de ses dentelles et de ses paires de gants.

Il faut avouer que je suis à bonne école pour apprendre à dédaigner les biens que j'ai perdus. Tous ici en effet, par leur attitude et leur langage, me prêchent éloquemment le mépris des richesses: Madame Aubry d'abord, qu'on peut comparer à ces gourmands sans vergogne dont la révoltante convoitise vous ôte l'appétit, et qui vous donnent le profond dégoût des mets qu'ils vous vantent; ce vieillard, qui s'éteint sur ses millions aussi tristement que Job sur son fumier; cette femme excellente, mais romanesque et blasée, qui rêve, au milieu de son importune prospérité, le fruit défendu de la misère; enfin, la superbe Marguerite, qui porte comme un couronne d'épines le diadème de beauté et d'opulence dont le ciel a écrasé son front.

Etrange fille! — Presque chaque matin, quand le temps est beau, je la vois passer à cheval sous les fenêtres de mon beffroi; elle me salue d'un grave signe de tête qui fait onduler la plume noire de son feutre, puis s'éloigne lentement dans le sentier ombragé qui traverse les ruines du vieux château. Ordinairement le vieil Alain la suit à quelque distance; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'énorme et fidèle Mervyn, qui allonge le pas aux côtés de sa belle maîtresse, comme un ours pensif. Elle s'en va en cet équipage courir dans tout le pays environnant des aventures de charité. Elle pourrait se passer de protecteur; il n'y a pas de chaumière à six lieues à la ronde qui ne la connaisse et qui ne la vénère comme la fée de la bienfaisance. Les paysans disent simplement, en parlant d'elle "Mademoiselle!" comme s'ils parlaient d'une de ces filles de roi qui charment leurs légendes, et dont elle leur semble avoir la beauté, la puissance et le mystère.

Je cherche cependant à m'expliquer le nuage de sombre préoccupation qui couvre sans cesse son front, la sévérité hautaine et défiante de son regard, la sécheresse amère de son langage. Je me demande si ce sont là les traits naturels d'un caractère bizarre et mêlé, ou les symptômes de quelque secret tourment, remords, crainte ou amour, qui rongerait ce noble coeur. Si désintéressé que l'on soit dans la question, il est impossible qu'on se défende d'une certaine curiosité en face d'une personne aussi remarquable. Hier soir, pendant que le vieil Alain, dont je suis le favori, me servait mon repas solitaire:

— Eh bien, Alain, lui dis-je, voilà une belle journée. Vous êtes-vous promené aujourd'hui?

— Oui, monsieur, ce matin, avec mademoiselle.

— Ah! vraiment?

— Monsieur nous a bien vus passer?

— Il est possible, Alain. Oui, je vous vois quelquefois passer… Vous avez bonne mine à cheval, Alain.

— Monsieur est trop obligeant. Mademoiselle a meilleure mine que moi.

— C'est une jeune fille très belle.

— Oh! parfaite, monsieur, et au dedans comme au dehors, ainsi que madame sa mère. Je dirai à monsieur une chose. Monsieur sait que cette propriété appartenait autrefois au dernier comte de Castennec, que j'avais l'honneur de servir. Quand la famille Laroque acheta le château, j'avouerai à monsieur que j'eus le coeur un peu gros, et que j'hésitai à rester dans la maison. J'avais été élevé dans le respect de la noblesse, et il m'en coûtait beaucoup de servir des gens sans naissance. Monsieur a pu remarquer que j'éprouvais un plaisir particulier à lui rendre mes devoirs: c'est que je trouve à monsieur un air de gentilhomme. Etes-vous bien sûr de n'être pas noble, monsieur?

— Je le crains, mon pauvre Alain.

— Au reste, et c'est ce que je voulais dire à monsieur, reprit Alain en s'inclinant avec grâce, j'ai appris au service de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien l'autre, et en particulier celle de M. le comte de Castennec, qui avait le faible de battre ses gens. Dommage pourtant, monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse épouser un gentilhomme d'un beau nom. Il ne manquerait plus rien à ses perfections.

— Mais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu'à elle.

— Si monsieur veut parler de M. de Bévallan, il ne tient qu'à elle en effet, car il l'a demandée il y a plus de six mois. Madame ne paraissait pas trop contraire au mariage, et de fait M. de Bévallan est après les Laroque le plus riche du pays; mais mademoiselle, sans se prononcer positivement, a voulu prendre le temps de la réflexion.

— Mais si elle aime M. de Bévallan, et si elle peut l'épouser quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et distraite comme on la voit?

— C'est une vérité, monsieur, que depuis deux ou trois ans mademoiselle est changée. Autrefois c'était un oiseau pour la gaieté; maintenant on dirait qu'il y a quelque chose qui la chagrine: mais je ne crois pas, sauf respect, que ce soit son amour pour ce monsieur.

— Vous ne paraissez pas fort tendre vous-même pour M. de Bévallan, mon bon Alain. Il est d'excellente noblesse pourtant…

— Ca ne l'empêche pas d'être un mauvais gars, monsieur, qui passe son temps à débaucher les filles du pays. Et si monsieur a des yeux, il peut voir qu'il ne se gênerait pas pour faire le sultan dans le château, en attendant mieux.

Il y eut une pause silencieuse, après laquelle Alain reprit:

— Dommage que monsieur n'ait pas seulement une centaine de mille francs de rente.

— Et pourquoi cela, Alain?

— Parce que… dit Alain en hochant la tête d'un air songeur.

25 juillet.

Dans le courant du mois qui vient de s'écouler, j'ai gagné une amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies sont mademoiselle Marguerite et mademoiselle Hélouin. L'amie est une demoiselle de quatre-vingt-huit ans. J'ai peur qu'il n'y ait pas compensation.

Mademoiselle Hélouin, avec laquelle je veux d'abord régler mon compte, est une ingrate. Mes prétendus torts envers elle devraient plutôt me recommander à son estime; mais elle paraît être une de ces femmes assez répandues dans le monde, qui ne rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles aiment à inspirer, ou qu'on leur inspire. Dès les premiers temps de mon séjour ici, une sorte de conformité entre la fortune de l'institutrice et celle de l'intendant, la modestie commune à notre état dans le château, m'avaient porté à nouer avec mademoiselle Hélouin les relations d'une bienveillance affectueuse. En tout temps, je me suis piqué de manifester à ces pauvres filles l'intérêt que leur tâche ingrate, leur situation précaire, humiliée et sans avenir, me paraissent appeler sur elles. Mademoiselle Hélouin est d'ailleurs jolie, intelligente, remplie de talents, et bien qu'elle gâte un peu cela par la vivacité d'allures, la coquetterie fiévreuse et la légère pédanterie qui sont les travers habituels de l'emploi, j'avais un très faible mérite, j'en conviens, à jouer près d'elle le rôle chevaleresque que je m'étais donné. Ce rôle prit à mes yeux le caractère d'une sorte de devoir, quand je pus reconnaître, ainsi que plusieurs avertissements me l'avaient fait pressentir, qu'un lion dévorant, sous les traits du roi François Ier, rôdait furtivement autour de ma jeune protégée. Cette duplicité, qui fait honneur à l'audace de M. de Bévallan, est conduite, sous couleur d'une aimable familiarité, avec une politique et un aplomb qui trompent aisément les regards inattentifs ou candides. Madame Laroque et sa fille en particulier sont trop étrangères aux perversités de ce monde et vivent trop loin de toute réalité pour éprouver l'ombre d'un soupçon. Quant à moi, fort irrité contre cet insatiable mangeur de coeurs, je me fis un plaisir de contrarier ses desseins: plus d'une fois je détournai l'attention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforçai surtout de diminuer dans le coeur de mademoiselle Hélouin cet amer sentiment d'abandon et d'isolement qui donne en général tant de prise aux consolations qui lui étaient offertes. Ai-je jamais dépassé, dans le cours de cette lutte malavisée, la mesure délicate d'une protection fraternelle? Je ne le crois pas, et les termes mêmes du court dialogue qui a subitement modifié la nature de nos relations semblent parler en faveur de ma réserve. Un soir de la semaine dernière, on respirait le frais sur la terrasse: mademoiselle Hélouin, à qui j'avais eu précisément dans la journée l'occasion de montrer quelques égards particuliers, prit légèrement mon bras, et, tout en piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger:

— Vous êtes bon, monsieur Maxime, me dit-elle d'une voix un peu émue.

— J'essaye, mademoiselle.

— Vous êtes un véritable ami.

— Oui.

— Mais un ami… comment?

— Véritable, vous l'avez dit.

— Un ami… qui m'aime?

— Sans doute.

— Beaucoup?

— Assurément.

— Passionnément?…

— Non.

Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et que j'appuyai d'un regard ferme, mademoiselle Hélouin jeta vivement loin d'elle la fleur d'oranger et quitta mon bras. Depuis cette heure néfaste, on me traite avec un dédain que je n'ai pas volé, et je croirais bien décidément que l'amitié d'un sexe à l'autre est un sentiment illusoire, si ma mésaventure n'eût eu le lendemain même une sorte de contre-partie.

J'étais allé passer la soirée au château: deux ou trois familles étrangères qui venaient d'y séjourner pendant une quinzaine l'avaient quitté dans la matinée. Je n'y trouvai que les habitués, le curé, le percepteur, le docteur Desmarets, — enfin le général de Saint-Cast et sa femme, qui habitent, ainsi que le docteur, la petite ville voisine. Madame de Saint-Cast, qui paraît avoir apporté à son mari une assez belle fortune, était engagée, quand j'entrai, dans une conversation animée avec madame Aubry. Ces deux dames, suivant leur usage, s'entendaient parfaitement: elles célébraient tout à tour, comme deux pasteurs d'églogue, les charmes incomparables de la richesse dans un langage où la distinction de la forme le disputait à l'élévation de la pensée:

— Vous avez bien raison, madame, disait madame Aubry; il n'y a qu'une chose au monde, c'est d'être riche. Quand je l'étais, je méprisais de tout mon coeur ceux qui ne l'étaient pas; aussi je trouve maintenant tout naturel qu'on me méprise et je ne m'en plains pas.

— On ne vous méprise pas pour cela, madame, reprenait madame de Saint-Cast, bien certainement non, madame; mais il est certain que d'être riche ou d'être pauvre, cela fait une fière différence. Voilà le général qui en sait quelque chose, lui qui n'avait absolument rien, quand je l'ai épousé, — que son épée, — et ce n'est pas une épée qui met du beurre dans la soupe, n'est-ce pas, madame?

— Non, non, oh! non, madame, s'écria madame Aubry en applaudissant à cette hardie métaphore. L'honneur et la gloire, c'est très beau dans les romans; mais j'aime mieux une bonne voiture, n'est-ce pas, madame?

— Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais ce matin même au général en venant ici, n'est-ce pas, général?

— Hon! grommela le général, qui jouait tristement dans un coin avec l'ancien corsaire.

— Vous n'aviez rien quand je vous ai épousé, général, reprit madame de Saint-Cast; vous ne songez pas à le nier, j'espère?

— Vous l'avez déjà dit! murmura le général.

— Ca n'empêche pas que sans moi vous iriez à pied, mon général, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures… Ce n'est pas avec vos six ou sept mille francs de retraite que vous pourriez rouler carrosse, mon ami… Je lui disais cela ce matin, madame, à propose de notre nouvelle voiture, qui est douce comme il n'est pas possible d'être douce. Au surplus, j'y ai mis le prix: cela fait quatre bons mille francs de moins dans ma bourse, madame!

— Je le crois bien, madame! Ma voiture de gala m'en coûtait bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds, qui valait à elle seule cinq cents francs.

— Moi, reprit madame de Saint-Cast, j'ai été forcée d'y regarder un peu, car je viens de renouveler mon meuble de salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour quinze mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous me direz, et c'est bien vrai… Mais toute la ville est à genoux devant, et on aime à être respecté, n'est-ce pas, madame?

— Sans doute, madame, répliqua madame Aubry, on aime à être respecté, et on n'est respecté qu'en proportion de l'argent qu'on a. Pour moi, je me console de n'être plus respectée aujourd'hui, en pensant que, si j'étais encore ce que j'ai été, je verrais à mes pieds tous les gens qui me méprisent.

— Excepté moi, morbleu! s'écria le docteur Desmarets en se levant tout à coup. Vous auriez cent millions de rente que vous ne me verriez pas à vos pieds, je vous en donne ma parole d'honneur! Et là-dessus je vais prendre l'air… car, le diable m'emporte! on n'y tient plus.

En même temps le brave docteur sortit du salon, emportant toute ma gratitude, car il m'avait rendu un véritable service en soulageant mon coeur oppressé d'indignation et de dégoût.

Bien que M. Desmarets soit établi dans la maison sur le pied d'un Saint-Jean Bouche d'or, à qui l'on souffre la plus grande indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour ne pas causer dans l'assistance un sentiment de malaise qui se traduisit par un silence embarrassé. Madame Laroque le rompit adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient sonnées.

— Non, ma mère, répondit mademoiselle Marguerite, car mademoiselle de Porhoët n'est pas encore arrivée.

La minute d'après, comme le timbre de la pendule se mettait en branle, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jocelynde de Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desmarets, entra dans le salon avec une précision astronomique.

Mademoiselle de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son quatre-vingt-huitième printemps, et qui a l'apparence d'un long roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton d'une fort noble race dont on croit retrouver les premiers ancêtres parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois cette maison ne prend sérieusement pied dans l'histoire qu'au XIIe siècle, en la personne de Juthaël, fils de Conan le Tort, issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des Penthièvre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'était pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'étudiant un jour, dans un accès de vanité juvénile, l'histoire des alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de Porhoët, et que mon père, très érudit en ces matières, me le vanta beaucoup. Mademoiselle de Porhoët, qui reste aujourd'hui seule de son nom, n'a jamais voulu se marier, afin de conserver le plus longtemps possible, dans le firmament de la noblesse française, la constellation de ces syllabes magiques : Porhoët-Gaël.

Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines de la maison de Bourbon.

— Les Bourbons, dit mademoiselle de Porhoët en plongeant à plusieurs reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse; mais (prenant soudain un air modeste) il y a mieux!

Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans égale la triple et lourde majesté de la naissance, de l'âge et du malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à soutenir hors de France depuis une quinzaine d'années, a progressivement réduit sa fortune, déjà très mince; c'est à peine s'il lui reste aujourd'hui un millier de francs de revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à sa fierté, rien ajouté à son humeur: elle est gaie, égale, courtoise: elle vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette avec une petite servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup d'aumônes. Madame Laroque et sa fille se sont prises pour leur noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore; elle est chez elles l'objet d'un respect attentif, et qui confond madame Aubry. J'ai vu souvent mademoiselle Marguerite quitter la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de mademoiselle de Porhoët: si le whist de mademoiselle de Porhoët (à cinq centimes la fiche) venait à manquer un seul jour, le monde finirait. Je suis moi-même un des partenaires préférés de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle, nous ne tardâmes pas, le curé, le docteur et moi, à nous trouver installés autour de la table de whist, en face et aux côtés de la descendante de Conan le Tort.

Il faut savoir qu'au commencement du dernier siècle un grand-oncle de mademoiselle de Porhoët, qui était attaché à la maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un établissement qui prospéra. Sa descendance directe paraît s'être éteinte il y a une quinzaine d'années, et mademoiselle de Porhoët, qui n'avait jamais perdu de vue ses parents d'outre-monts, se porta aussitôt héritière de leur fortune, que l'on dit considérable: ses droits lui furent contestés, trop justement, par une des plus vieilles maisons de Castille, alliée à la branche espagnole des Porhoët. De là ce procès que la malheureuse octogénaire poursuit à grands frais, de juridiction en juridiction, avec une persistance qui touche à la manie, dont ses amis s'affligent et dont les indifférents s'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il professe pour mademoiselle de Porhoët, ne laisse pas lui-même de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il désapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme consacre en imagination son chimérique héritage, — à savoir l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des siècles futurs le nom de la fondatrice et d'une grande race disparue. Cette cathédrale, rêve enté sur un rêve, est le jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait exécuter les plans: elle passe ses jours et quelquefois ses nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les dispositions, à y ajouter quelques ornements; elle en parle comme d'un monument déjà bâti en praticable. "J'étais dans la nef de ma cathédrale; j'ai remarqué cette nuit dans l'aile nord de ma cathédrale une chose bien choquante; j'ai modifié la livrée du suisse, et caetera."

— Eh bien, mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait les cartes, avez-vous travaillé à votre cathédrale depuis hier?

— Mais oui, docteur. Il n'est même venu une idée assez heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le choeur de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvragée, à l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'église de Josselin. C'est beaucoup plus léger.

— Oui, certainement; mais quelles nouvelles d'Espagne, en attendant? Ah çà! est-il vrai, comme je pense l'avoir lu ce matin dans la Revue des Deux-Mondes, que le jeune duc de Villa-Hermosa vous propose de terminer votre procès à l'amiable, par un mariage?

Mademoiselle de Porhoët secoua d'un geste dédaigneux le panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet:

— Je refuserais net, dit-elle.

— Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle: mais que signifie donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits sous vos fenêtres?

— Bah!

— Bah! Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse?

— Vous êtes un folâtre, dit mademoiselle de Porhoët, qui ouvrit brusquement sa tabatière. Au reste, puisque vous voulez le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans aucun doute la fin de nos maux.

— Parbleu! je crois bien! Savez-vous d'où il sort, votre homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ah! que vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie, et de vivre tranquille!… A quoi vous serviraient des millions, voyons? N'êtes-vous pas heureuse et considérée… et qu'est-ce que vous voulez de plus?… Quant à votre cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise plaisanterie.

— Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux des mauvais plaisants, docteur Desmarets; d'ailleurs, je défends mon droit, je combats pour la justice: ces biens sont à moi, je l'ai entendu dire cent fois à mon père, et jamais, de mon gré, ils n'iront à des gens qui sont aussi étrangers à ma famille en définitive que vous, mon cher ami, ou que monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un signe de tête.

J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et je ripostai aussitôt:

— En ce qui me concerne, mademoiselle, vous vous trompez, car ma famille a eu l'honneur d'être alliée à la vôtre, et réciproquement.

En entendant ces paroles énormes, mademoiselle de Porhoët rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée, elle me regarda en face pour s'assurer d'abord de l'état de ma raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain, et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne :

— Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle.

Honteux de ma ridicule vanterie et très embarrassé des regards curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans répondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. Il était dix heures, et je me préparais à m'esquiver, quand mademoiselle de Porhoët me toucha le bras:

— Monsieur l'intendant, dit-elle, me fera-t-il l'honneur de m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue?

Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trouvâmes bientôt dans le parc. La petite servante, en costume du pays, marchait la première, portant une lanterne; puis venait mademoiselle de Porhoët, raide et silencieuse, relevant d'une main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de soie: elle avait sèchement refusé l'offre de mon bras, et je m'avançais à ses côtés, la tête basse, très mal satisfait de mon personnage. Au bout de quelques minutes de cette marche funèbre:

— Eh bien, monsieur, me dit la vieille demoiselle, parlez donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée à la vôtre, et comme une alliance de cette espèce est un point d'histoire entièrement nouveau pour moi, je vous serai très obligée de vouloir bien me l'éclaircir.

J'avais décidé à part moi que je devais à tout prix maintenir le secret de mon incognito.

— Mon Dieu! mademoiselle, dis-je, j'ose espérer que vous excuserez une plaisanterie échappée au courant de la conversation…

— Une plaisanterie! s'écria mademoiselle de Porhoët. La matière, en effet, prête beaucoup à la plaisanterie. Et comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un homme?

— Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible; il ne me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais, mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est connu?

— Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du Dauphiné. Quelle conclusion en tirez-vous?

— Je suis aujourd'hui le représentant de cette famille.

— Vous? dit mademoiselle de Porhoët en faisant une halte subite; vous êtes un Champcey d'Hauterive?

— Mâle, oui, mademoiselle.

— Ceci change la thèse, dit-elle; donnez-moi votre bras, mon cousin, et contez-moi votre histoire.

Je crus que dans l'état des choses le mieux était effectivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pénible récit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvâmes en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui est flanquée à l'un des angles d'une espèce de colombier écrasé à toit pointu.

— Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël, arrêtée sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie.

L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon tristement pavé de briques; sur la tapisserie qui couvrait les murs se pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres blasonnés de l'hermine ducale; au-dessus de la cheminée, je vis étinceler une magnifique pendule d'écaille incrustée de cuivre et surmontée d'un groupe qui figurait le char du Soleil. Quelques fauteuils à dossier ovale et un vieux canapé à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, où tout accusait une propreté rigide, et où l'on respirait une odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues aromates.

— Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant elle-même place sur le canapé; asseyez-vous, mon cousin, car, bien qu'en réalité nous ne soyons point parents et que nous ne puissions l'être, puisque Jeanne de Porhoët et Hugues de Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point faire souche, il me sera agréable, avec votre permission, de vous traiter de cousin dans le tête-à-tête, afin de tromper un instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde. Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes: la passe est rude, assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques pensées qui me sont habituelles, et qui me paraissent de nature à vous offrir de sérieuses consolations. En premier lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur de distinction et de bon goût. En outre, je ne suis pas loin de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous à une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre de mérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière n'entrent pour rien, — que rien ne puisse acheter, — qui ne soit pas à vendre! Telle est mon cousin, suivant toute apparence, la justification providentielle de votre fortune et de la mienne.

Je témoignai à mademoiselle de Porhoët combien je me sentais fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il paraît si disposé à profiter. Puis elle reprit:

— Pour mon compte, monsieur, je suis faite à l'indigence, et j'en souffre peu; quand on a vu dans le cours d'une vie trop longue un père de son nom, quatre frères dignes de leur père, succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on a vu périr successivement tous les objets de son affection et de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je ferais bon marché de mes millions d'Espagne; mais il me semble convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne disparaisse point de la terre sans laisser après elle une trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont vous n'êtes pas sans avoir entendu parler.

S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille parut se recueillir, et, tandis qu'elle promenait un regard mélancolique sur les images à demi effacées de ses aïeux, la pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le silence de minuit.

— Il y aura, reprit tout à coup mademoiselle de Porhoët d'une voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il sera dit dans la chapelle particulière de ma famille une messe basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui formera la marche de l'autel, et qui couvrira mes restes.

Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect. Mademoiselle de Porhoët prit ma main et la serra doucement.

— Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à l'extinction des descendants directs de notre branche espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous donner sur ce sujet des renseignements plus précis; mais, ne pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit… Cependant, ajouta-t-elle après une pause et avec un accent de touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort, qui finira tout… Et voyez-vous, ils n'attendront pas longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien, mon dernier sacrifice… Cette pauvre cathédrale, — mon seul amour, — qui avait remplacé dans mon coeur tant d'affections brisées ou refoulées, — elle n'aura jamais qu'une pierre, celle de mon tombeau.

La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses mains amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage flétri, puis ajouta en s'efforçant de sourire:

— Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. — Excusez-moi… D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me compromettez.

Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de mademoiselle de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier. Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au redoublement d'égards dont m'honorait madame Laroque, que ma respectable amie lui avait transmis ma confidence. Mademoiselle de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir, m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa famille, et que madame Laroque était d'ailleurs incapable de trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié à sa délicatesse.

Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui donner des marques. Dès le lendemain, dans la soirée, j'appliquai à l'ornementation intérieure et extérieure de sa chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé. Mademoiselle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une sorte de culte, a voulu s'associer à mon oeuvre de charité en consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je suis chargé de remplir.

J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part des démarches, des recherches et des soins de toute nature que peut susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-là se faire suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise à la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et je suis demeuré convaincu que l'affaire, qui doit être jugée en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher à ma vieille amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant, je lui fais le plaisir de dépouiller pièce par pièce ses archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli depuis le toit jusqu'à la cave.

Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez mademoiselle de Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le dépouillement de la liasse numéro 115, que j'avais commencé la veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je m'installai dans bruit dans le salon, moyennant la complicité de la petite servante, et je me mis solitairement à ma poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la liasse 115, je vis entrer mademoiselle de Porhoët traînant avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un linge blanc:

— Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116.

Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa famille impose coup sur coup une série de travaux extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment mademoiselle de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut être proche parente de cette fée.

— J'ai rêvé cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse contenant la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle.

Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précédentes, que la vaine poussière des siècles. A midi précis, la vieille demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme, avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel des Porhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet doré, à la fraîche salade et à la bouteille de vieux bordeaux qui composaient le menu du festin, quand mademoiselle de Porhoët, qui avait paru enchantée de mon appétit, fit tomber la conversation sur la famille Laroque.

— Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me plaît point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en domestique, et avec lequel il semblait s'entendre parfaitement. Cet animal était un vraie peste dans le canton, et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y consentais; mais au fond je pense que c'était tout bonnement un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître d'avoir fait le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique. Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de madame Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry, qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames, dis-je, il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent.

Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval se fit entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à un petite porte voisine de la tonnelle:

— Eh bien, dit mademoiselle de Porhoët, qui va là?

Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus de la crête du mur.

— Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France!

— Comment! c'est vous, ma mignonne! s'écria la vieille demoiselle. Courez vite, mon cousin.

La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, qui se précipita à travers mes jambes, et j'aperçus mademoiselle Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval aux barres d'une clôture.

— Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre surprise de me trouver là.

Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe traînante, elle entra dans le jardin.

— Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit mademoiselle de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru, jeune folle, car vous avez la visage couvert d'une pourpre vive, et le feu vous sort littéralement des yeux. Que pourrais-je vous offrir, ma merveille?

— Voyons! dit mademoiselle Marguerite en jetant un regard sur la table; qu'est-ce que vous avez là?… Monsieur a donc tout mangé?… Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.

— Je vous défends bien de boire dans l'état où vous êtes; mais attendez… il y a encore quelques fraises dans cette plate-bande…

— Des fraises! O gioia! chanta la jeune fille… Prenez vite une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.

Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier, mademoiselle de Porhoët, fermant un oeil à demi et suivant de l'autre avec un sourire de complaisance la fière démarche de sa favorite à travers les allées pleines de soleil:

— Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle pas digne d'être des nôtres?

Cependant mademoiselle Marguerite, penchée sur la plate-bande et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait d'un petit cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir. Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de figuier sur laquelle elle déposant de temps en temps une fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience. Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très belles dents.

— Ah! que ça m'a fait de bien! dit alors mademoiselle Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour compléter mon bonheur, ma chère demoiselle, vous allez me conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez une belle guerrière.

Mademoiselle de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure et des La Rochejaquelin. J'eus en cette occasion une nouvelle preuve de l'élévation d'âme de ma vieille amie, quand je l'entendis rendre hommage en passant à tous les héros de ces guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait en particulier du général Hoche, dont elle avait été la captive de guerre, avec une admiration presque tendre. Mademoiselle Marguerite prêtait à ces récits une attention passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle gardait l'immobilité d'une statue; tantôt, l'intérêt devenant plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elle dardait sur la vieille Vendéenne l'éclair continu de ses grands yeux.

Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus douces heures de ma triste vie celles que je passai à contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux mêlés aux impressions d'un coeur vaillant.

Les souvenirs de la conteuse épuisés, mademoiselle Marguerite l'embrassa, et, réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds, elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis aucun scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la riche héritière, le tête-à-tête en général n'a rien de gênant pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies britanniques: on sait que la méthode anglaise accorde aux femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les gratifions sagement le jour où les abus en deviennent irréparables.

Nous sortîmes donc ensemble du jardin; je lui tins l'étrier pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche vers le château. Au bout de quelques pas:

— Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne fortune.

— C'est vrai, mademoiselle; mais, comme j'y étais depuis longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie.

— Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine. Ma mère vous en est très reconnaissante.

— Et la fille de madame votre mère? dis-je en riant.

— Oh! moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de juger légèrement des actions humaines, qui ont généralement deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de mademoiselle de Porhoët a belle apparence; mais… — Elle fit une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et véritablement outrageant: — Mais je ne suis pas bien sûre que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hériter d'elle.

Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au ridicule de répondre en capitan à cette jeune fille, je me contins, et je lui dis avec gravité:

— Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.

Elle parut très surprise.

— De me plaindre, monsieur?

— Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime la pitié respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir droit.

— La pitié! dit-elle en arrêtant son cheval et en tournant lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai pas l'avantage de vous comprendre!

— Cela est cependant fort simple, mademoiselle; si la désillusion du bien, le doute et la sécheresse d'âme sont les fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien au monde ne mérite plus de compassion qu'un coeur flétri par la défiance avant d'avoir vécu.

— Monsieur, répliqua mademoiselle Laroque avec une vivacité très étrangère à son langage habituel, vous ne savez pas de quoi vous parlez! Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous oubliez à qui vous parlez!

— Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je doucement en m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à qui je parle; mais vous m'en avez donné l'exemple.

Mademoiselle Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur ironique:

— Faut-il vous demander pardon?

— Assurément, mademoiselle, repris-je avec force; si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous: vous êtes riche, et je suis pauvre: vous pouvez vous humilier… je ne le puis pas!

Il y eut un silence. Ses lèvre serrées, ses narines ouvertes, la pâleur soudaine de son front, témoignaient du combat qui se livrait en elle. Tout à coup, abaissant sa cravache comme pour un salut.

— Eh bien! dit-elle, pardon!

En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au galop, me laissant au milieu du chemin.

Je ne l'ai pas revue depuis.

30 juillet.

Le calcul des probabilités n'est jamais plus vain que lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitôt en présence de mademoiselle Marguerite après la scène pénible qui avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me montrer au château: j'espérais à peine que ce court intervalle eût suffi pour calmer les ressentiments que j'avais soulevés dans ce coeur hautain. Cependant, avant-hier matin, vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout à coup sur le ton d'un enjouement amical par la personne même dont je croyais m'être fait une ennemie.

— Monsieur Odiot, êtes-vous là?

Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque, qui stationnait près du pont, mademoiselle Marguerite, retroussant d'une main le bord de son chapeau de paille brune et levant les yeux vers ma tour obscure.

— Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement.

— Venez-vous vous promener?

Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la formule, d'être le jouet d'un rêve insensé.

— Pardon, mademoiselle;… comment dites-vous?

— Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et moi?

— Certainement, mademoiselle.

— Eh bien, prenez votre album.

Je me hâtai de descendre, et j'accourus sur le bord de la rivière.

— Ah! ah! me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne humeur ce matin, à ce qu'il paraît?

Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but était de faire entendre que j'étais toujours de bonne humeur, ce dont mademoiselle Marguerite parut mal convaincue; puis je sautai dans le canot, et je m'assis à côté d'elle.

— Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vieil Alain, qui se pique d'être un maître canotier, se mit à battre méthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler. — Il faut bien, reprit alors mademoiselle Marguerite, que je vienne vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément depuis deux jours.

— Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule… le respect… la crainte.

— Oh! mon Dieu! le respect… la crainte… Vous boudiez, voilà. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mère qui prétend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous traiter avec une considération très distinguée, m'a priée de m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obéissante je m'immole.

Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche reconnaissance.

— Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elle, j'ai résolu de vous donner une fête à votre goût: ainsi voilà une belle matinée d'été, des bois et des clairières avec tous les effets de lumière désirables, des oiseaux qui chantent sous la feuillée, une barque mystérieuse qui glisse sur l'onde… Vous qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez être content?

— Je suis ravi, mademoiselle.

— Ah! ce n'est pas malheureux.

Je me trouvais en effet pour le moment assez satisfait de mon sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions étaient jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait l'air. Je voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le soleil du matin parsemait de traînées éclatantes; des millions d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en bourdonnant joyeusement. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de protection; plus près, mademoiselle Marguerite, vêtue de blanc contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une pervenche, secouait d'une main les perles humides que l'heure matinale suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre comme un appât au fidèle Mervyn, qui nous suivait à la nage. Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.

Comme nous sortions des limites du parc, en passant sous une des arches qui percent le mur d'enceinte:

— Vous ne me demandez pas où je vous mène, monsieur? me dit la jeune créole.

— Non, non, mademoiselle, cela m'est parfaitement égal.

— Je vous mène dans le pays des fées.

— Je m'en doutais.

— Mademoiselle Hélouin, plus compétente que moi en matière poétique, a dû vous dire que les bouquets de bois qui couvrent ce pays à vingt lieues à la ronde sont les restes de la vieille forêt de Brocéliande, où chassaient les ancêtres de votre amie mademoiselle de Porhoët, les souverains de Gaël, et où le grand-père de Mervyn, que voici, fut enchanté, tout enchanteur qu'il était, par une demoiselle du nom de Viviane. Or nous serons bientôt en pleine centre de cette forêt. Et si ce n'est pas assez pour vous monter l'imagination, sachez que ces bois gardent encore mille traces de la mystérieuse religion des Celtes; ils en sont pavés. Vous avez donc le droit de vous figurer sous chacun de ces ombrages un druide en robe blanche, et de voir reluire une faucille d'or dans chaque rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a même laissé près d'ici, dans un site solitaire, romantique, et caetera, un monument devant lequel les personnes disposées à l'extase ont coutume de se pâmer: j'ai pensé que vous auriez du plaisir à le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile à découvrir, j'ai résolu de vous servir de guide, ne vous demandant en retour que de m'épargner les explosions d'un enthousiasme auquel je ne saurais m'associer.

— Soit, mademoiselle, je me contiendrai.

— Je vous en prie!

— C'est entendu. Et comment appelez-vous ce monument?

— Moi, je l'appelle un tas de grosses pierres; les antiquaires l'appellent, les uns simplement un dolmen, les autres, plus prétentieux, un cromlech; les gens du pays le nomment, sans expliquer pourquoi, la migourdit(1). [(1). Dans le bois de Cadoudal (Morbihan).]

Cependant nous descendions doucement le cours de l'eau, entre deux bandes de prairies humides; des boeufs de petite taille, à la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acérées, se levaient çà et là au bruit des rames, et nous regardaient passer d'un air farouche. Le vallon, où serpentait la rivière qui allait s'élargissant, était fermé des deux côtés par une chaîne de collines, les unes couvertes de bruyères et d'ajoncs desséchés, les autres de tailles verdoyants. De temps à autre un ravin transversal ouvrait entre deux coteaux une perspective sinueuse, au fond de laquelle on voyait s'arrondir le sommet bleu d'une montagne éloignée. Mademoiselle Marguerite, malgré son incompétence, ne laissait pas de signaler successivement à mon attention tous les charmes de ce paysage sévère et doux, ne manquant pas toutefois d'accompagner chacune de ses remarques d'une réserve ironique.

Depuis un moment, un bruit sourd et continu semblait annoncer le voisinage d'une chute d'eau, quand la vallée se resserra tout à coup et prit l'aspect d'une gorge retirée et sauvage. A gauche se dressait une haute muraille de roches plaquées de mousse; des chênes et des sapins, entremêlés de lierre et de broussailles pendantes, s'étageaient dans les crevasses jusqu'au faîte de la falaise, jetant une ombre mystérieuse sur l'eau plus profonde qui baignait le pied des rochers. Devant nous, à quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait, écumait, puis disparaissait soudain, la ligne brisée de la rivière se dessinant à travers une fumée blanchâtre sur un fond lointain de confuse verdure. A notre droite, la rive opposée à la falaise ne présentait plus qu'une faible marge de prairie en pente, sur laquelle les collines chargées de bois marquaient une frange de velours sombre.

— Accoste! dit la jeune créole.

Pendant qu'Alain amarrait la barque aux branches d'un saule:

— Eh bien, monsieur, reprit-elle en sautant légèrement sur l'herbe, vous ne vous trouvez pas mal? vous n'êtes pas renversé, pétrifié, foudroyé? On dit pourtant que c'est très joli, cet endroit-ci. Moi, je l'aime parce qu'il y fait toujours frais… Mais suivez-moi dans ces bois, — si vous l'osez, — et je vais vous montrer ces fameuses pierres.

Mademoiselle Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds, et prit un sentier qui s'enfonçait dans la futaie en gravissant les coteaux. Alain et moi nous la suivîmes en file indienne. Après quelques minutes d'une marche rapide, notre conductrice s'arrêta, parut se consulter un moment et s'orienter, puis séparant délibérément deux branches entrelacées, elle quitta le chemin tracé et se lança en peine taillis. Le voyage devint alors moins agréable. Il était très difficile de se frayer passage à travers les jeunes chênes déjà vigoureux dont se composait ce taillis, et qui entre-croisaient, comme les palissades de Robinson, leurs troncs obliques et leurs rameaux touffus. Alain et moi du moins, nous avancions à grand'peine, courbés en deux, nous heurtant la tête à chaque pas, et faisant tomber sur nous, à chacun de nos lourds mouvements, une pluie de rosée; mais mademoiselle Marguerite, avec l'adresse supérieure et la souplesse féline de son sexe, se glissait sans aucun effort apparent à travers les interstices de ce labyrinthe, riant de nos souffrances, et laissant négligemment se détendre derrière elle les branches flexibles qui venaient nous fouetter les yeux.

Nous arrivâmes enfin dans une clairière très étroite qui paraît couronner le sommet de cette colline: là j'aperçus, non sans émotion, la sombre et monstrueuse table de pierre, soutenue par cinq ou six blocs énormes qui sont à demi engagés dans le sol, et y forment une caverne vraiment pleine d'une horreur sacrée. Au premier aspect, il y a dans cet intact monument des temps presque fabuleux et des religions primitives, une puissance de vérité, une sorte de présence réelle qui saisit l'âme et donne le frisson. Quelques rayons de soleil, pénétrant la feuillée, filtraient à travers les assises disjointes, jouaient sur la dalle sinistre et prêtaient une grâce d'idylle à cet autel barbare. Mademoiselle Marguerite elle-même parut pensive et recueillie. Pour moi, après avoir pénétré dans la caverne et examiné le dolmen sous toutes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner.

Il y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce travail, sans me préoccuper de ce qui pouvait se passer autour de moi, quand mademoiselle Marguerite me dit tout à coup:

— Voulez-vous une Velléda pour animer le tableau?

Je levai les yeux. Elle avait enroulé autour de son front un épais feuillage de chêne, et se tenait debout à la tête du dolmen, légèrement appuyée contre un faisceau de jeunes arbres : sous le demi-jour de la ramée, sa robe blanche prenait l'éclat du marbre, et ses prunelles étincelaient d'un feu étrange dans l'ombre projetée par le relief de sa couronne. Elle était belle, et je crois qu'elle le savait. Je la regardais sans trouver rien à lui dire, quand elle reprit:

— Si je vous gêne, je vais m'ôter.

— Non, je vous en prie.

— Eh bien, dépêchez-vous: mettez aussi Mervyn, il sera le druide, et moi la druidesse.

J'eus le bonheur de reproduire assez fidèlement, grâce au vague d'une ébauche, la poétique vision dont j'étais favorisé. Elle vint avec une apparence d'empressement examiner mon dessin.

— Ce n'est pas mal, dit-elle. Puis elle jeta sa couronne en riant, et ajouta: — Convenez que je suis bonne.

J'en convins: j'aurais même avoué en outre, si elle l'eût désiré, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie; mais elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est haïssable: il fallait aux déesses elles-mêmes, pour être aimées, quelque chose de plus que leur immortelle beauté.

Nous regagnâmes, à travers l'inextricable taillis, le sentier tracé dans le bois, et nous redescendîmes vers la rivière.

— Avant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous montrer la cataracte, d'autant plus que je compte me donner à mon tour un petit divertissement. Venez, Mervyn! Venez, mon bon chien! Que tu es beau, va!

Nous nous trouvâmes bientôt sur la berge en face des récifs qui barraient le lit de la rivière. L'eau se précipitait d'une hauteur de quelques pieds au fond d'un large bassin profondément encaissé et de forme circulaire, que paraissait borner de toutes parts un amphithéâtre de verdure parsemé de roches humides. Cependant quelques ravines invisibles recevaient le trop plein du petit lac, et ces ruisseaux allaient se réunir de nouveau un peu plus loin dans un lit commun.

— Ce n'est pas précisément le Niagara, me dit mademoiselle Marguerite en élevant un peu la voix pour dominer le bruit de la chute; mais j'ai entendu dire à des connaisseurs, à des artistes, que c'était néanmoins assez gentil. Avez-vous admiré? Bien! Maintenant j'espère que vous accorderez à Mervyn ce qui peut vous rester d'enthousiasme. Ici, Mervyn!

Le terre-neuve vint se poster à côté de sa maîtresse, et la regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille alors, ayant lesté son mouchoir de quelques cailloux, le lança dans le courant un peu au-dessus de la chute. Au même moment, Mervyn tombait comme un bloc dans le bassin inférieur, et s'éloignait rapidement du bord; le mouchoir cependant suivit le cours de l'eau, arriva aux récifs, dansa un instant dans un remous, puis, passant tout à coup comme une flèche par-dessus la roche arrondie, il vint tourbillonner dans un flot d'écume sous les yeux du chien, qui le saisit d'une dent prompte et sûre. Après quoi Mervyn regagna fièrement la rive, où mademoiselle Marguerite battait des mains.

Cet exercice charmant fut renouvelé plusieurs fois avec le même succès. On en était à la sixième reprise, quand il arriva, soit que le chien fût parti trop tard, soit que le mouchoir eût été lancé trop tôt, que le pauvre Mervyn manqua la passe. Le mouchoir, entraîné par le remous des cascades, fut porté dans des broussailles épineuses qui se montraient un peu plus loin au-dessus de l'eau. Mervyn alla l'y chercher; mais nous fûmes très surpris de le voir tout à coup de débattre convulsivement, lâcher sa proie, et lever la tête vers nous en poussant des cris lamentables.

— Eh! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc? s'écria mademoiselle Marguerite.

— Mais on croirait qu'il s'est empêtré dans ces broussailles. Au reste, il va se dégager, n'en doutez pas.

Bientôt cependant il fallut en douter, et même en désespérer. Le lacis de lianes dans lequel le malheureux terre-neuve se trouvait pris comme au pièce émergeait directement au-dessous d'un évasement du barrage qui versait sans relâche sur la tête de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre bête, à demi suffoquée, cessa de faire le moindre effort pour rompre ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent étranglé du râle. En ce moment, mademoiselle Marguerite saisit mon bras, et dit presque à mon oreille d'une voix basse:

— Il est perdu… Venez, monsieur… Allons-nous-en.

Je la regardai. La douleur, l'angoisse, la contrainte, bouleversaient ses traits pâles et creusaient au-dessous de ses yeux un cercle livide.

— Il n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la barque; mais, si vous voulez me permettre, je sais un peu nager, et je m'en vais aller tendre la patte à ce monsieur.

— Non, non, n'essayez pas… Il y a très loin jusque-là… Et puis j'ai toujours entendu dire que la rivière était profonde et dangereuse sous la chute.

— Soyez tranquille, mademoiselle; je suis très prudent.

En même temps, je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai dans le petit lac, en prenant la précaution de me tenir à une certaine distance de la chute. L'eau était très profonde, en effet, car je ne trouvai pied qu'au moment où j'approchai de l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu là autrefois quelque îlot qui se sera écroulé et affaissé peu à peu, ou si quelque crue de la rivière aura entraîné et déposé dans cette passe des fragments arrachés de la berge; ce qu'il y a de certain, c'est qu'un épais enchevêtrement de broussailles et de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospère. Je posai les pieds sur une des souches d'où paraissent surgir les buissons, et je parvins à délivrer Mervyn, qui, aussitôt maître de ses mouvements, retrouva tous ses moyens, et s'en servit sans retard pour nager vers la rive, m'abandonnant de tout son coeur. Ce trait n'était point très conforme à la réputation chevaleresque qu'on a faite à son espèce; mais le bon Mervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose qu'il y est devenu un peu philosophe. Quand je voulus prendre mon élan pour le suivre, je reconnus avec ennui que j'étais arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes jambes était enlacée dans des noeuds de liane que j'essayai vainement de rompre. On n'est point à l'aise dans une eau profonde et sur un fond visqueux, pour déployer toute sa force; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la rive: mademoiselle Marguerite, suspendue au bras d'Alain, était penchée sur le gouffre et attachait sur moi un regard d'anxiété mortelle. Je me dis qu'il ne tenait peut-être qu'à moi en ce moment d'être pleuré par ces beaux yeux, et de donner à une existence misérable une fin digne d'envie. Puis je secouai ces molles pensées: un violent effort me dégagea, je nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.

Comme j'abordais, mademoiselle Marguerite me tendit sa main, qui tremblait un peu. Cela me sembla doux.

— Quelle folie! Vous pouviez mourir là! et pour un chien!

— C'était le vôtre, lui répondis-je à demi voix, comme elle m'avait parlé.

Ce mot parut la contrarier; elle retira brusquement sa main, et, se retournant vers Mervyn, qui se séchait au soleil en bâillant, elle se mit à le battre:

— Oh! le sot! le gros sot! dit-elle. Qu'il est bête!

Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne savais trop que faire de ma personne, quand la jeune fille, revenant à moi, reprit avec bonté:

— Monsieur Maxime, prenez la barque et allez-vous-en bien vite. Vous vous réchaufferez un peu en ramant. Moi je m'en retournerai avec Alain par les bois, Le chemin est plus court.

Cet arrangement me paraissant le plus convenable à tous égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour la seconde fois le plaisir de toucher la main de la maîtresse de Mervyn, et je me jetai dans la barque. Rentré chez moi, je fus surpris, en m'occupant de ma toilette, de retrouver autour de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait oublié de rendre à mademoiselle Marguerite. Elle le croyait certainement perdu, et je me décidai sans scrupule à me l'approprier, comme prix de mon humide tournoi. J'allai le soir au château; mademoiselle Laroque m'accueillit avec cet air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la vivacité enjouée de ma compagne du matin. Pendant le dîner, auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre excursion, comme pour en ôter tout mystère; elle lança, chemin faisant, quelques brèves railleries à l'adresse des amants de la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de Mervyn; mais elle supprima de ce dernier épisode toute la partie qui me concernait. Si cette réserve avait pour but, comme je le crois, de donner le ton à ma propre discrétion, la jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il en soit, M. de Bévallan, à l'audition de ce récit, nous assourdit de ses cris de désespoir. — Comment! mademoiselle Marguerite avait souffert ces longues anxiétés, et lui, Bévallan, ne s'était point trouvé là! Fatalité! il ne s'en consolerait jamais; il ne lui restait plus qu'à se prendre, comme Crillon!

— Eh bien! s'il n'y avait que moi pour le dépendre, me dit le vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps!

La journée d'hier ne commença pas pour moi aussi gaiement que celle de la veille. Je reçus dès le matin une lettre de Madrid, qui me chargeait d'annoncer à mademoiselle de Porhoët la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires m'apprenait, en outre, que la famille contre laquelle on plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est éveillée au bruit de ces millions, et qui soutient que la succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. — Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait charitable de cacher à ma vieille amie la ruine absolue de ses espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de son agent en Espagne; il prétextera de nouveaux délais: de mon côté, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue, jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si légitime que soit la caractère de cette tromperie, j'éprouvai toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque conscience délicate. Je me rendis au château dans l'après-midi, et je fis ma confession à madame Laroque: elle approuva mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis terminer notre entretien par ces mots:

— C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis profondément reconnaissante de vos soins, et que je prends chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime pour votre personne. Je voudrais, monsieur, — je vous en demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce voeu, — je voudrais que nous ne fussions jamais séparés… Je prie humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient nécessaires pour cela… car il faudrait des miracles, je ne me le dissimule pas.

Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de cette excellente femme. — Je remerciai, comme il convenait, et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse.

Un hasard, — peu singulier, pour être franc, — me conduisit, au bout d'une heure de marche, dans un vallon retiré, sur les bords du bassin qui avait été le théâtre de mes récentes prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine, où l'on veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en imagination toute ma promenade de la veille, qui est de celles qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à beaucoup près le même charme imprévu, de sérénité, et, pour trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue. Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son nom, avait été souverainement douce, parce qu'elle n'avait pas été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner son nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais eu l'ivresse sans la faute! Maintenant ma conscience était éveillée: je me voyais sur la pente d'une amour impossible, ridicule, — pis que cela, — coupable! Il était temps de veiller sur moi, pauvre déshérité que je suis!

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, — et il n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les adresser, — quand un murmure de voix me tira soudain de ma distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une société de quatre ou cinq personnes qui venaient de débarquer. C'était d'abord mademoiselle Marguerite s'appuyant sur le bras de M. de Bévallan, puis mademoiselle Hélouin et madame Aubry, que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait été couvert par le grondement des cascades; ils n'étaient plus qu'à deux pas, je n'avais pas le temps de faire retraite, et il fallut me résigner au désagrément d'être surpris dans mon attitude de beau ténébreux. Ma présence en ce lieu ne parut toutefois éveiller aucune attention particulière; seulement je crus voir passer un nuage de mécontentement sur le front de mademoiselle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration:

— Délicieux! pittoresque! Quel ragoût!… La plume de George Sand… le pinceau de Salvator Rosa! — le tout accompagné de gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux grands artistes les instruments de leur génie.

Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse où Mervyn avait failli périr. Mademoiselle Marguerite raconta de nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au sujet de la part que j'avais prise au dénouement. Elle insista même avec une sorte de cruauté, relativement à moi, sur les talents, la vaillance et la présence d'esprit que son chien avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance passagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui rendre avaient dû faire monter à mon cerveau quelques fumées de présomption qu'il était urgent de rabattre.

Cependant, mademoiselle Hélouin et madame Aubry ayant manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela le terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le courant de la rivière; mais, à ce signal, le brave Mervyn, au lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire. Décidément la raison domine le coeur chez cet animal. Ce fut en vain que mademoiselle Marguerite, courroucée et confuse, employa tout à tour les caresses et les menaces pour vaincre l'obstination de son favori: rien ne put persuader à l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre j'avais, je pense, le droit d'en rire, et je ne m'en fis pas faute. Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et mademoiselle Marguerite finit elle-même par y prendre part, quoique faiblement.

— Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu!

Le mouchoir, entraîné par le mouvement constant du remous, était allé s'échouer naturellement dans les branches du buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée.

— Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Bévallan. Dans dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou je ne serai plus!

Il me parut que mademoiselle Marguerite, sur cette déclaration magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme pour me dire: "Vous voyez que le dévouement n'est point si rare autour de moi!" Puis elle répondit à M. de Bévallan:

— Pour Dieu! ne faites point de folie! l'eau est très profonde… Il y a un vrai danger…

— Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévallan. Dites-moi, Alain, vous devez avoir un couteau?

— Un couteau! répéta mademoiselle Marguerite avec l'accent de la surprise.

— Oui. Laissez-moi faire, laissez-moi faire!

— Mais que prétendez-vous faire d'un couteau?

— Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévallan.

La jeune fille le regarda fixement.

— Je croyais, murmura-t-elle, que vous alliez vous mettre à la nage!

— Oh! à la nage! dit M. de Bévallan; permettez, mademoiselle… D'abord je ne suis pas en costume de natation… ensuite je vous avouerai que je ne sais pas nager.

— Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume de natation!

— C'est parfaitement juste, dit M. de Bévallan avec une amusante tranquillité; mais vous ne tenez pas particulièrement à ce que je me noie, n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir, voilà la but. Du moment que j'y arriverai, vous serez satisfaite, n'est-il pas vrai?

— Eh bien, allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec résignation; — allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bévallan, qu'il n'est pas très facile de décontenancer, disparut alors dans un fourré voisin, où nous entendîmes pendant un moment craquer des branchages; puis il revint armé d'un long jet de noisetier qu'il se mit à dépouiller de ses feuilles.

— Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec ce bâton, par hasard? dit mademoiselle Marguerite, dont la gaieté commençait manifestement à s'éveiller.

— Laissez-moi faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu! reprit l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire. Il acheva de préparer sa gaule, après quoi il se dirigea vers la barque. Nous comprîmes alors que son dessein était de traverser la rivière en bateau au-dessus de la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le mouchoir, qui n'en était pas très éloigné. A cette découverte, il n'y eut dans l'assistance qu'un cri d'indignation, les dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises dangereuses — pour les autres.

— Voilà une belle invention vraiment! Fi! fi! monsieur de Bévallan!

— Ta, ta, ta, mesdames, c'est comme l'oeuf de Christophe Colomb. Il fallait encore s'en aviser.

Cependant, contre toute attente, cette expédition d'apparence si pacifique ne devait se terminer ni sans émotions ni même sans périls. M. de Bévallan, en effet, au lieu de gagner l'autre rive directement en face de la petite anse où la barque avait été amarrée, eut l'idée malencontreuse d'aller descendre sur quelque point plus voisin de la cataracte. Il poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa dériver pendant un moment; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'aux approches de la chute, la rivière, comme attirée par le gouffre et prise de vertige, précipitait son cours avec une inquiétante rapidité. Nous eûmes la révélation du danger en le voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre le courant pendant quelques secondes avec un succès très incertain. Cependant, il se rapprochait peu à peu de la berge opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une impétuosité effrayante vers les cataractes, dont les menaçantes rumeurs devaient alors lui emplir les oreilles. Il n'en était plus qu'à quelques pieds, lorsqu'un effort suprême le porta assez près du rivage pour que son salut du moins fût assuré. Il prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le talus de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, la barque abandonnée, qui fut culbutée aussitôt par-dessus les récifs, et vint nager dans le bassin, la quille en l'air.

Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en face de cette scène, d'autre impression que celle d'une vive inquiétude; mais nos esprits, à peine rassurés, devaient être vivement saisis par le contraste qu'offrait le dénouement de l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordinaires de celui qui en était le héros. Le rire est, d'ailleurs, aussi facile que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnât à une franche gaieté, aussitôt que nous vîmes M. de Bévallan hors de la barque. Il faut dire qu'à ce moment même son infortune se complétait par un détail vraiment affligeant. La berge sur laquelle il s'était élancé présentait une pente escarpée et humide: il n'y eut pas plus tôt posé le pied qu'il glissa et retomba en arrière; quelques branches solides se trouvaient heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient comme deux rames furieuses dans l'eau, d'ailleurs peu profonde, qui baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu, le spectacle de ce combat était purement ridicule, et je suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de Bévallan une maladroite précipitation qui en retardait le succès. Il réussit cependant à se soulever et à reprendre pied sur le talus; puis subitement nous le vîmes glisser de nouveau en déchirant les broussailles sur son passage, après quoi il recommença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa pantomime désordonnée. C'était véritablement à n'y pas tenir. Jamais, je crois, mademoiselle Marguerite n'avait été à pareille fête. Elle avait absolument perdu tout souci de sa dignité, et, comme une nymphe ivre de raisin, elle remplissait le bocage des éclats de sa joie presque convulsive. Elle frappait dans ses mains à travers ses rires, criant d'une voix entrecoupée:

— Bravo! bravo! monsieur de Bévallan! très joli! délicieux! pittoresque! Salvator Rosa!

M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre ferme: se tournant alors vers les dames, il leur adressa un discours que le fracas de la chute ne permettait point d'entendre distinctement; mais, à ses gestes animés, aux mouvements descriptifs de ses bras et à l'air gauchement souriant de son visage, nous pouvions comprendre qu'il nous donnait une explication apologétique de son désastre.

— Oui, monsieur, oui, reprit mademoiselle Marguerite, continuant de rire avec l'implacable barbarie d'une femme, c'est un très beau succès! Soyez heureux!

Quand elle eut repris un peu de sérieux, elle m'interrogea sur les moyens de recouvrer la barque chavirée, qui par parenthèse, est la meilleure de notre flottille. Je promis de revenir le lendemain avec des ouvriers et de présider au sauvetage; puis nous nous acheminâmes gaiement à travers les prairies, dans la direction du château, tandis que M. de Bévallan, n'étant pas en costume de natation, devait renoncer à nous rejoindre, et s'enfonçait d'un air mélancolique derrière les rochers qui bordent d'autre rive.

20 août.

Enfin cette âme extraordinaire m'a livré le secret de ses orages. Je voudrais qu'elle l'eût gardé à jamais!

Dans les jours qui suivirent les dernières scènes que j'ai racontées, mademoiselle Marguerite, comme honteuse des mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'était abandonnée un instant, avait laissé retomber plus épais sur son front son voile de fierté triste, de défiance et de dédain. Au milieu des bruyants plaisirs, des fêtes, des danses qui se succédaient au château, elle passait comme une ombre, indifférente, glacée, quelquefois irritée. Son ironie s'attaquait avec une amertume inconcevable tantôt aux plus pures jouissances de l'esprit, à celles que donnent la contemplation et l'étude, tantôt même aux sentiments les plus nobles et les plus inviolables. Si l'on citait devant elle quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait aussitôt pour y chercher la face de l'égoïsme: si l'on avait le malheur d'allumer en sa présence le plus faible grain d'encens sur l'autel de l'art, elle l'éteignait d'un revers de main. Son rire bref, saccadé, redoutable, pareil sur ses lèvres à la moquerie d'un ange tombé, s'acharnait à flétrir, partout où elle en voyait trace, les plus généreuses facultés de l'âme humaine, l'enthousiasme et la passion. Cet étrange esprit de dénigrement prenait, je le remarquais, vis-à-vis de moi, un caractère de persécution spéciale et de véritable hostilité. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore très bien, comment j'avais pu mériter ces attentions particulières, car s'il est vrai que je porte en mon coeur la ferme religion des choses idéales et éternelles, et que la mort seule l'en puisse arracher (eh! grand Dieu! que me resterait-il, si je n'avais cela!), je ne suis nullement enclin aux extases publiques, et mes admirations, comme mes amours, n'importuneront jamais personne. Mais j'avais beau observer avec plus de scrupule que jamais l'espèce de pudeur qui sied aux sentiments vrais, je n'y gagnais rien: j'étais suspect de poésie. On me prêtait des chimères romanesques pour avoir le plaisir de les combattre, on me mettait dans les mains je ne sais quelle harpe ridicule pour se donner le divertissement d'en briser les cordes.

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