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Le Roman Comique du Chat Noir

Nîmes.

Reading edition

Omnibus pour ne pas dire charrette, le train qui nous conduit à Nimes, avec un interminable arrêt de deux heures à Tarascon. Une apathie s'est abattue sur nous durant le trajet de Marseille à Tarascon, et nul de nous ne songe à refaire le pèlerinage à la Tarasque qui nous amusa si fort quand nous arrivions des neiges de Grenoble et de Lyon. Quelques photographies représentant le monstre et étalées à la librairie des chemins de fer évoquent suffisamment à nos mémoires la visite hâtive que nous lui fîmes.

Le buffet nous distrait une heure durant, nous passons l'autre heure dans les wagons qu'une locomotive, sous prétexte de manœuvres, promène indolemment sur le pont du Rhône, ce qui nous permet d'avoir sous les yeux le double panorama de Beaucaire et de Tarascon, les deux cités rivales qui, vues d'ensemble, donnent l'impression de deux vieilles villes démantelées qui seraient veuves d'habitants. Le château fort de Tarascon, construit à pic sur la rive gauche du Rhône ne laisse pas que d'avoir une assez belle allure moyennageuse et sans grands efforts d'imagination, on se le représente soutenant l'assaut forcené des catapultes, tandis que par ses créneaux les assiégés feraient pleuvoir l'huile et la poix bouillante, et aussi les quartiers de rocs arrachés aux proches Alpines.

Nous entrons dans Nîmes la romaine, dont la gare puissamment construite semble comme un défi jeté par nos modernes architectes aux constructions romaines dont la ville est si pourvue. N'attendez pas un mot de moi sur les Arènes où sur la maison Carrée que tout le monde sait par cœur, et pour lesquelles l'admiration sans phrases me paraît plus éloquente que tout effort descriptif. Je les connaissais, je les ai revues; j'ai compris mon exiguïté et voilà.

Foule compacte à l'Eden, pour nous entendre! Salis très fatigué me prie de le suppléer dans l'Epopée, ce que je fais sans enthousiasme et sans chaleur. Fort heureusement les décors parlent d'eux-mêmes, et n'ont que faire de ma voix d'ailleurs inapte aux commandements militaires. Je me rattrape dans Phryné, le délicieux poème de Maurice Donnay dont les journaux nous viennent d'apprendre un nouveau triomphe, à savoir l'éclatant succès de La Douloureuse, au vaudeville. Heureux Donnay, quel exemple tu donnes à tes cadets du Chat Noir et aussi, pour tout dire, à tes aînés.

Notre camarade Bonnaud a reçu du public Nîmois un chaleureux accueil en interprétant sa très spirituelle chanson sur le mariage du Sar Péladan, lequel est Nîmois, comme il n'est permis à personne de l'ignorer. Je la transcris pour vous mettre en lyesse:

LE MARIAGE DU SAR PÉLADAN

Air connu: Ça vous coup' la g... à quinze pas.

I Un jour le Grand Sâr Péladan-Joséphin, Las de voir tomber dans sa soupe Ses cheveux crépus, vierges du peigne fin, Cria: «Je veux qu'on me les coupe»; Or, il advint que dans Paris Ces mots n'ayant pas été très bien compris, Chacun crut que l'illustre Sâr Voulait être un autre Abeilard. II Au faubourg Germain plus d'un cœur fit tic-tac, Et de très nobles douairières, Ainsi que Monsieur de Montesquiou Fezensac, Avec raison s'en alarmèrent. Avec soin le Sâr fut suivi, Mais on s'rassura bien vit' lorsqu'on le vit Qu'i' s'faisait tondr' ras comme un œuf Sur un' des berges du Pont-Neuf. III Bientôt on apprit que l' Sâr accomplissait Ce sacrifice épilatoire Afin d'épouser un' comtess' qu'en pinçait Pour son génie et pour sa gloire. Et comme, un matin, tout de gô, I' s'rendait muni d'un savon du Congo Vers un établissement de bains, Chacun dit: «Ce sera pour demain.» IV L' lendemain, en effet, la plupart des journaux Annonçaient à toute la terre, (Faut-il qu'y ait des gens—bons Dieux! qui soient fourneaux Ou qui n'aient pas grand'chose à faire) Que ce jour même à midi vingt Le Sâr Mérodack-mage et courtier en vins, Épousait un' personn' très bien D'un sexe différent du sien. V Ce fut à l'Églis' de Saint-Thomas-d'Aquin, Une églis' qu'est pas à la mie, (Le Sâr, mes amis, n'fait jamais rien d'mesquin) Qu'eut lieu la grrrand' cérémonie. Il y vint des ducs, des marquis, Deux ou trois barons plus ou moins circoncis, L'élit' de nos gilets à cœurs Et la fleur de nos bookmakers. VI Quand l'époux parut à l'entrée du saint Lieu Très beau, très svelte, très en forme, De nobles marquis s'dirent: «Sacré N. de D. Cet homm' possède un galbe énorme; Il vous a des yeux langoureux, La taille bien prise et le geste onctueux La bouch' gourmande et cætera, Au rest', voir l'examen d'Flora.» VII Le Sâr s'avança superbe, éblouissant; Un cri fit trembler la cimaise: C'est lui, c'est bien lui, c'est le prince persan Qui vend de la poudre à punaises. ... Sa jeune épous' modestement Craignant qu'un' rob' blanch' contrastât fortement Avec un homme aussi bronzé Était—déjà—tout en foncé. VIII Pendant tout' la mess' le Sâr grave et gourmé Fut d'une sagess' sans pareille, N' portant pas une seul' fois les doigts à son nez, Pas plus d'ailleurs qu'à ses oreilles. Pour finir, il dut dans ses bras Serrer un tas d' muff's qu'il ne connaissait pas Et dont un, Dieu seul sait lequel, Lui fit son r'montoir en nickel. IX Ce fut aux accents de la «Vie pour le czar» Qu'eut lieu l' dîner chez l' Pèr' Lathuile. La cuisin' n'en fut pas faite à l'huile, car Chacun sait que l' Sar-dîne à l'huile, Vers minuit, mais chtt! arrêtons, Car vous m'taxeriez, Mesdames, avec raison D'inconvenance et puis, je crois: Que sur vos joues le rose-croît. D. Bonnaud.

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