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Le roi Voltaire

PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION.

Reading edition

DIALOGUE DES MORTS.

VOLTAIRE, NINON.

NINON.

Mon cher Voltaire, avez-vous reçu votre courrier ce matin?

VOLTAIRE.

Oui. On m'a taillé une statue au Louvre, et on m'appelle le Roi Voltaire,—le dernier des rois!—car ils ont des Césars aujourd'hui. (Il lit un journal.) En voilà qui m'arrachent ma couronne. Ces grimauds s'offensent de voir qu'on parle encore de M. de Voltaire.

NINON.

Rappelez-vous que votre ennemi Jean-Jacques vous écrivait: «Les injures de vos ennemis sont le cortége de votre gloire.»

VOLTAIRE.

C'est de la rhétorique: les esclaves qui insultent le char du triomphateur! C'est imprimé depuis longtemps. Ils écrivent toujours là-bas. N'ai-je donc pas tout dit?

NINON.

N'avait-on pas tout dit avant vous?

VOLTAIRE.

Non. J'ai dit la vérité.

NINON.

Aussi voyez comme ils vous accusent! Mais que peut le crayon des Patouillets sur le marbre?

VOLTAIRE.

Je leur ferais bien couper les oreilles; mais qui voudrait de leurs oreilles? Les imprudents! avec leurs injures, ils vont faire aimer le Roi Voltaire.

NINON.

Avez-vous lu ce livre?

VOLTAIRE.

Oui, je viens de le lire en anglais pour le trouver meilleur. Il y a plus d'une page que je n'ai pas bien comprise. Il est vrai que l'auteur parle de ma philosophie, et que déjà, quand j'écrivais sur ce thème, j'avais beaucoup de peine à me comprendre moi-même. J'avais beau marcher avec la raison humaine, on faisait vaciller le flambeau dans mes mains.

NINON.

Ce livre est mauvais comme tous ceux qu'ils font; mais pourtant j'ai cru y faire un voyage à travers le dix-huitième siècle.

VOLTAIRE.

Des phrases! des phrases! des phrases!

NINON.

La nature, dans ses jours de rhétorique, a un nègre pour porter la queue de ses phrases.

VOLTAIRE.

Où avez-vous lu cela? Ma chère, vous devenez une femme savante. Donnez-moi des leçons d'amour, mais pas des leçons de grammaire.

NINON.

C'est pourtant la faute de Rousseau si vous n'aimez pas les phrases. Que diriez-vous si vous étiez encore de l'Académie française?

VOLTAIRE.

Ah oui, avec MM. Dumas, Janin, Méry, Gautier, Gozlan, Karr!

NINON.

Pourquoi cette épigramme contre votre vieille amie? Elle ne peut pas ouvrir sa porte à tout le monde; or tout le monde a de l'esprit aujourd'hui.

VOLTAIRE.

Croyez-vous? L'auteur du Roi Voltaire me reproche de n'avoir pas fait un testament digne d'un roi; mais j'ai légué de l'esprit à tout le monde.

NINON.

Tout bien considéré, l'amour vaut mieux que l'esprit. Si je retourne un jour sur la terre, je ne veux rallumer que la lampe de l'amour.

VOLTAIRE.

Il la faut rallumer à celle de l'esprit.

NINON.

L'amour m'a fait vivre, l'esprit vous a tué.

VOLTAIRE.

J'avais dit mon dernier mot.

NINON.

Et quand on pense que la mort ne nous a pas dit le dernier mot de la vie!

VOLTAIRE.

Rappelez-vous ces belles paroles d'un sage à un sot: «Va mourir trois ou quatre fois, et tu seras digne de causer avec les hommes du Portique.» Nous montons peu à peu le chemin étoilé. Chaque fois que nous mourons, c'est une lumière de plus. Ah! que je suis heureux d'être détaché des bruits de la terre.

NINON.

Oui, mais ceux qui sont là-bas ont encore peur des ténèbres. Tout n'est pas encore pour le mieux dans le meilleur des mondes: les Patouillets se croisent contre votre raison; Rome veut le royaume de la terre...

VOLTAIRE.

Chut! Candide avait raison: Allons cultiver notre jardin.

LE ROI VOLTAIRE.

En ce temps-là, il était un roi qui s'appelait Voltaire.

Son royaume n'avait ni commencement ni fin.

Il succéda à Louis XIV et transmit son sceptre à Napoléon.

Il fut sacré roi de l'esprit humain à la cour de Prusse par son frère Frédéric II, dans cette savante Allemagne où Gœthe a dit: «Après avoir enfanté Voltaire, la nature se reposa.»

Il fut couronné aux Tuileries, dans la salle du trône tragique.

Ses ministres furent tous de grands hommes,—hormis les athées.—Ils se nommaient: Diderot, d'Alembert, Buffon, Helvétius, Turgot, Condorcet.

Comme tous les rois, il eut son fou; son fou, c'était un abbé: l'abbé de Voisenon.

Il eut pour alliés l'impératrice de Russie, le pape Clément XIV, le roi de Prusse, le roi de Danemark, le roi de Suède, toutes les royautés,—sans compter la marquise de Pompadour, une reine de la main gauche.

Il eut pour ennemis,—je ne parle pas des infiniment petits,—Jean-Jacques Rousseau et M. de Voltaire, ce M. de Voltaire qui ne s'indigna pas du partage de la Pologne, qui rima la Pucelle, qui fut gentilhomme de Louis XV, et qui ne fut pas gentilhomme du Christ.

Il bâtit une ville et éleva une église à Dieu,—je ne parle pas de la ville de Ferney, mais de la ville idéale de la raison humaine qui abrite tous les grands esprits;—je ne parle pas de l'église de Fernex, mais de l'Église universelle qui s'appelle la liberté de conscience.

Sa cour se composait de princes, de savants, de poëtes et de comédiens; car il ne voulait pas que la vérité prît chez lui des airs moroses. Il avait une galerie de tableaux, une bibliothèque et un théâtre: Louis XIV a dansé dans les ballets, Voltaire a joué la tragédie.

Son peuple, c'était tous les peuples; sa famille, c'était la nièce de Corneille, le fils de Lally, les enfants de Calas et de Sirven, tous les déshérités et tous les opprimés.

Avant sa mort, il fut porté en triomphe «et étouffé sous les roses» par son bon peuple de Paris. Après sa mort, on lui donna un temple pour sépulture.

Ce fut un roi,—le roi de Prusse,—qui prononça son oraison funèbre en pleine Académie.

Le roi Voltaire repose au Panthéon à côté de son ennemi, le républicain Jean-Jacques Rousseau, tous deux réconciliés par la Révolution, parce que le roi et le républicain ont travaillé pour la justice.

Les soldats de Napoléon, enfants de la Révolution, disaient, quand le héros fut enterré à Sainte-Hélène: Napoléon n'est pas mort, il reviendra.

Il est revenu.

Les soldats de Voltaire, enfants de l'Encyclopédie, ont dit aussi: Voltaire n'est pas mort, il reviendra.

Voltaire est revenu.

Qui donc en douterait en entendant les clameurs de ses ennemis?

Jean-Jacques lui écrivait: «Les injures de vos ennemis sont le cortége de votre gloire.»

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