ÉTUDE SUR STUART MILL (continued 2)
Reading edition
Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la vie, la succession des civilisations et des pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les premières lois et les dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements le hasard, comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient, mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler tout le bâtiment.
Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques: donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur, suffit pour les présenter; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il n'y a nul objet où elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle, on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience, la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus générales do la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait ces deux étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les lois physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité déterminée et la quantité supprimée[47], un ordre tel que la première appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres d'éléments, et qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.
A mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir, font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la seconde comme un système de lois: employée seule, la première est anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées anglaises au XVIIIe siècle; nous pouvons, au XIXe siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer, de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.
IX
Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe ouvragée de la renaissance, était bossuée par une broderie de clochers, de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et dans ses fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs ogives et leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et la vieille cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les génies avaient pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la rivière coulait à pleins bords en larges nappes d'argent reluisantes. Les prairies regorgeaient de hautes herbes, les faucheurs y entraient jusqu'au-dessus du genou. Les boutons-d'or, les reines-des-prés par myriades, les graminées penchées sous le poids de leur tête grisâtre, les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, avaient pullulé dans la riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette fraîcheur de teintes et cette abondance de sève. A mesure que la grande ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et vivantes. A les voir virginales et timides dans ce voile doré, on pensait aux joues empourprées, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille qui pour la première fois met son collier de pierreries. Autour d'elles comme pour les garder, des arbres énormes, vieux de quatre siècles, allongeaient leurs files régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace de ce bon sens pratique qui a accompli des révolutions sans commettre de ravages, qui, en améliorant tout, n'a rien renversé; qui a conservé ses arbres comme sa constitution, qui a élagué les vieilles branches sans abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit non-seulement du présent, mais du passé.
FIN.
NOTES:
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE.
I. La philosophie en Angleterre—Organisation de la science positive.—Absence des idées générales.
II. Pourquoi la métaphysique manque.—Autorité de la religion.
III. Indices et éclats de la pensée libre.—L'exégèse nouvelle.—Stuart Mill.—Ses oeuvres.—Son genre d'esprit.—A quelle famille de philosophes il appartient.—Valeur des spéculations supérieures dans la civilisation humain.
§ I.—EXPOSITION.
I. Objet de la logique.—En quoi elle se distingue de la psychologie et de la métaphysique.
II. Ce que c'est qu'un jugement.—Ce que nous connaissons du monde extérieur et du monde intérieur.—Tout l'effort de la science est d'ajouter ou de lier un fait à un fait.
III. Théorie de la définition.—En quoi cette théorie est importante.—Réfutation de l'ancienne théorie.—Il n'y a pas de définition des choses, mais des définitions des noms.
IV. Théorie de la preuve.—Théorie ordinaire. Réfutation.—Quelle est dans un raisonnement la partie probante.
V. Théorie des axiomes.—Théorie ordinaire.—Réfutation.—Les axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.
VI. Théorie de l'induction.—La cause d'un fait n'est que son antécédent invariable.—L'expérience seule prouve la stabilité des lois de la nature.—En quoi consiste une loi.—Par quelles méthodes on découvre les lois.—La méthode des concordances, la méthode des différences, la méthode des résidus, la méthode des variations concomitantes.
VII. Exemples et applications.—Théorie de la rosée.
VIII. La méthode de déduction.—Son domaine.—Ses procédés.
IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la la méthode de déduction.—Emploi ancien de la première.—Emploi moderne de la seconde.—Sciences qui réclament la première.—Sciences qui réclament la seconde.—Caractère positif de l'oeuvre de Mill.—Lignée de ses prédécesseurs.
X. Limites de notre science.—Il n'est pas certain que tous les événements arrivent selon des lois.—Le hasard dans la nature.
§ II.—DISCUSSION.
I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais.—Liaison de l'esprit positif et de l'esprit religieux.—Quelle faculté ouvre le monde des causes.
II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits et des lois.—Nature de l'abstraction.—Rôle de l'abstraction dans la science.
III. Théorie de la définition.—Elle est l'exposé des abstraits générateurs.
IV. Théorie de la preuve.—La partie probante du raisonnement est une loi abstraite.
V. Théorie des axiomes.—Les axiomes sont des relations d'abstraits.—Ils se ramènent à l'axiome d'identité.
VI. Théorie de l'induction.—Ses procédés sont des éliminations ou abstractions.
VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et l'abstraction.—Les deux grandes apparences des choses, les faits sensibles et les lois abstraites.—Pourquoi nous devons passer des premiers aux secondes.—Sens et portée de l'axiome des causes.
VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers.—Erreur de la métaphysique allemande.—Elle a négligé la part du hasard et les perturbations locales.—Ce qu'une fourmi philosophe pourrait savoir.—Idée et limites d'une métaphysique.—Position de la métaphysique chez les trois nations pensantes.—Une matinée à Oxford.