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Le portrait de monsieur W. H.

PRÉFACE (continued 2)

Albert Savine translation

Vers le soir, un violent orage de pluie éclata.

Le vent était si fort qu'il secouait et faisait battre portes et fenêtres dans la vieille maison.

Bref, c'était bien le temps qu'il lui fallait.

Voici ce qu'il comptait faire.

Il se rendrait sans bruit dans la chambre de Washington Otis, lui jargonnerait des phrases, en se tenant au pied du lit, et lui planterait trois fois son poignard dans la gorge, au son d'une musique étouffée.

Il en voulait tout particulièrement à Washington, car il savait parfaitement que c'était Washington qui avait l'habitude constante d'enlever la fameuse tache de sang de Canterville, par l'emploi du Nettoyeur incomparable de Pinkerton.

Après avoir réduit à un état de terreur abjecte le téméraire, l'insouciant jeune homme, il devait ensuite pénétrer dans la chambre, occupée par le ministre des États-unis et sa femme.

Alors il poserait une main visqueuse sur le front de Mrs Otis, pendant que d'une voix sourde, il murmurerait à l'oreille de son mari tremblant les secrets terribles du charnier.

En ce qui concernait la petite Virginie, il n'était pas tout à fait fixé.

Elle ne l'avait jamais insulté en aucune façon. Elle était jolie et douce.

Quelques grognements sourds partant de l'armoire, cela lui semblait plus que suffisant, et si ce n'était pas assez pour la réveiller, il irait jusqu'à tirailler la courte pointe avec ses doigts secoués par la paralysie.

Pour les jumeaux, il était tout à fait résolu à leur donner une leçon, la première chose à faire certes serait de s'asseoir sur leurs poitrines, de façon à produire la sensation étouffante du cauchemar. Puis, profitant de ce que leurs lits étaient très rapprochés, il se dresserait dans l'espace libre entre eux, sous l'aspect d'un cadavre vert, froid comme la glace, jusqu'à ce qu'ils fussent paralysés par la terreur.

Ensuite, jetant brusquement son suaire, il ferait à quatre pattes le tour de la pièce, en squelette blanchi par le temps, avec un oeil roulant dans l'orbite, jouant aussi le «Daniel le Muet ou le Squelette du Suicidé», rôle dans lequel il avait en maintes occasions produit un grand effet. Il s'y jugeait aussi bon que dans son autre rôle «Martin le Maniaque ou le Mystère masqué».

À dix heures et demie, il entendit la famille qui montait se coucher.

Pendant quelques instants, il fut inquiété par les tumultueux éclats de rire des jumeaux qui, évidemment, avec leur folle gaîté d'écoliers, s'amusaient avant de se mettre au lit, mais à onze heures et quart tout était redevenu silencieux, et quand sonna minuit, il se mit en marche.

La chouette se heurtait contre les vitres de la fenêtre. Le corbeau croassait dans le creux d'un vieil if, et le vent gémissait en errant autour de la maison comme une âme en peine, mais la famille Otis dormait sans se douter aucunement du sort qui l'attendait.

Il percevait distinctement les ronflements réguliers du ministre des États-unis par-dessus le bruit de la pluie et de l'orage.

Il se glissa furtivement à travers le badigeon. Un mauvais sourire se dessinait sur sa bouche cruelle et plissée, et la lune cacha sa figure derrière un nuage lorsqu'il passa devant la grande baie ogivale où étaient représentées en bleu et or ses propres armoiries et celles de son épouse assassinée.

Il allait toujours, glissait comme une ombre funeste, qui semblait faire reculer d'horreur les ténèbres elles-mêmes sur son passage.

Une fois, il crut entendre quelqu'un qui appelait; il s'arrêta, mais ce n'était qu'un chien qui aboyait, dans la Ferme Rouge.

Il se remit en marche, en marmottant d'étranges jurons du seizième siècle, et brandissant de temps à autre le poignard rouillé dans la brise de minuit.

Enfin il arriva à l'angle du passage qui conduisait à la chambre de l'infortuné Washington.

Il y fit une courte pause.

Le vent agitait autour de sa tête ses longues mèches grises, contournait en plis grotesques et fantastiques l'horreur indicible du suaire de cadavre.

Alors la pendule sonna le quart.

Il comprit que le moment était venu.

Il s'adressa un ricanement, et tourna l'angle. Mais à peine avait- il fait ce pas, qu'il recula en poussant un pitoyable gémissement de terreur en cachant sa face blême dans ses longues mains osseuses.

Juste en face de lui se tenait un horrible spectre, immobile comme une statue, monstrueux comme le rêve d'un fou.

La tête du spectre était chauve et luisante, la face ronde, potelée, et blanche; un rire hideux semblait en avoir tordu les traits en une grimace éternelle; par les yeux sortait à flots une lumière rouge écarlate. La bouche avait l'air d'un vaste puits de feu, et un vêtement hideux comme celui de Simon lui-même, drapait de sa neige silencieuse la forme titanique.

Sur la poitrine était fixé un placard portant une inscription en caractères étranges, antiques.

C'était peut-être un écriteau d'infamie, où étaient inscrits des forfaits affreux, une terrible liste de crimes.

Enfin, dans sa main droite, il tenait un cimeterre d'acier étincelant.

Comme il n'avait jamais vu de fantômes jusqu'à ce jour, il éprouva naturellement une terrible frayeur, et après avoir vite jeté un second regard sur l'affreux fantôme, il regagna sa chambre à grands pas, en trébuchant dans le linceul dont il était enveloppé.

Il parcourut le corridor en courant, et finit par laisser tomber le poignard rouillé dans les bottes à l'écuyère du ministre, où le lendemain, le maître d'hôtel le retrouva.

Une fois rentré dans l'asile de son retrait, il se laissa tomber sur un petit lit de sangle, et se cacha la figure sous les draps. Mais, au bout d'un moment, le courage indomptable des Canterville d'autrefois se réveilla en lui, et il prit la résolution d'aller parler à l'autre fantôme, dès qu'il ferait jour.

En conséquence, dès que l'aube eut argenté de son contact les collines, il retourna à l'endroit où il avait aperçu pour la première fois le hideux fantôme.

Il se disait qu'après tout deux fantômes valaient mieux qu'un seul, et qu'avec l'aide de son nouvel ami, il pourrait se colleter victorieusement avec les jumeaux. Mais quand il fut à l'endroit, il se trouva en présence d'un terrible spectacle.

Il était évidemment arrivé quelque chose au spectre, car la lumière avait complètement disparu de ses orbites.

Le cimeterre étincelant était tombé de sa main, et il se tenait adossé au mur dans une attitude contrainte et incommode.

Simon s'élança en avant, et le saisit dans ses bras, mais quelle fut son horreur, en voyant la tête se détacher, et rouler sur le sol, le corps prendre la posture couchée, et il s'aperçut qu'il étreignait un rideau de grosse toile blanche, et qu'un balai, un couperet de cuisine, et un navet évidé gisaient à ses pieds.

Ne comprenant rien à cette curieuse transformation, il saisit d'une main fiévreuse l'écriteau, et y lut, grâce à la lueur grise du matin, ces mots terribles:

Voici le Fantôme Otis Le seul véritable et authentique Esprit Se défier des imitations Tous les autres sont des contrefaçons

Et toute la vérité lui apparut comme dans un éclair.

Il avait été berné, mystifié, joué!

L'expression qui caractérisait le regard des vieux Canterville reparut dans ses yeux; il serra ses mâchoires édentées, et levant au-dessus de sa tête, ses mains flétries, il jura, conformément à la formule pittoresque de l'école antique, que quand Chanteclair aurait sonné deux fois son joyeux appel de cor, des exploits sanglants s'accompliraient, et que le Meurtre au pied silencieux sortirait de la retraite.

Il avait à peine fini d'énoncer ce redoutable serment, que d'une ferme lointaine au toit de tuiles rouges partit un chant de coq.

Il poussa un rire prolongé, lent, amer, et attendit. Il attendit une heure, puis une autre, mais pour quelque raison mystérieuse, le coq ne chanta pas une autre fois.

Enfin, vers sept heures et demie, l'arrivée des bonnes, le contraignit à quitter sa terrible faction, il rentra chez lui, d'un pas fier, en songeant à son vain serment, et à son vain projet manqué.

Là il consulta divers ouvrages sur l'ancienne chevalerie, dont la lecture l'intéressait extraordinairement, et il y vit que Chanteclair avait toujours chanté deux fois, dans les occasions où l'on avait eu recours à ce serment.

- Que le diable emporte cet animal de volatile! murmura-t-il. Dans le temps jadis, avec ma bonne lance, j'aurais fondu sur lui. Je lui aurais percé la gorge, et je l'aurais forcé à chanter une autre fois pour moi, dût-il en crever!

Cela dit, il se retira dans un confortable cercueil de plomb, et y resta jusqu'au soir.

IV

Le lendemain, le fantôme se sentit très faible, très las.

Les terribles agitations des quatre dernières semaines commençaient à produire leur effet.

Son système nerveux était complètement bouleversé, et il sursautait au plus léger bruit.

Il garda la chambre pendant cinq jours, et finit par se décider à faire une concession sur l'article de la tache de sang du parquet de la bibliothèque. Puisque la famille Otis n'en voulait pas, c'est qu'elle ne la méritait pas, c'était clair. Ces gens-là étaient évidemment situés sur un plan inférieur, matériel d'existence, et parfaitement incapables d'apprécier la valeur symbolique des phénomènes sensibles.

La question des apparitions de fantômes, le développement des corps astrals, étaient vraiment pour elle chose tout à fait étrangère, et qui n'était réellement pas à sa portée.

C'était pour lui un rigoureux devoir de se montrer dans le corridor une fois par semaine, et de bafouiller par la grande fenêtre ogivale le premier et le troisième mercredi de chaque mois, et il ne voyait aucun moyen honorable et de se soustraire à son obligation.

Il était vrai que sa vie avait été très criminelle, mais d'un autre côté, il était très consciencieux dans tout ce qui concernait le surnaturel.

Aussi, les trois samedis qui suivirent, il traversa comme de coutume le corridor entre minuit et trois heures du matin, en prenant toutes les précautions possibles pour n'être ni entendu ni vu.

Il ôtait ses bottes, marchait le plus légèrement qu'il pouvait sur les vieilles planches vermoulues, s'enveloppait d'un grand manteau de velours noir, et n'oubliait pas de se servir du Graisseur Soleil Levant pour huiler ses chaînes. Je suis tenu de reconnaître que ce ne fut qu'après maintes hésitations qu'il se décida à adopter ce dernier moyen de protection.

Néanmoins, une nuit, pendant le dîner de la famille, il se glissa dans la chambre à coucher de M. Otis, et déroba la fiole.

Il se sentit d'abord quelque peu humilié, mais dans la suite, il fut assez raisonnable pour comprendre que cette invention méritait de grands éloges, et qu'elle concourait dans une certaine mesure, à favoriser ses plans.

Néanmoins, malgré tout, il ne fut pas à l'abri des taquineries.

On ne manquait jamais de tendre en travers du corridor des cordes qui le faisaient trébucher dans l'obscurité, et une fois qu'il s'était costumé pour le rôle «d'Isaac le Noir, ou le Chasseur du Bois de Hogsley», il fit une lourde chute, pour avoir mis le pied sur une glissoire de planches savonnées que les jumeaux avaient bâtie depuis le seuil de la Chambre aux Tapisseries jusqu'en haut de l'escalier de chêne.

Ce dernier affront le mit dans une telle rage, qu'il résolut de faire un suprême effort pour imposer sa dignité et raffermir sa position sociale, et forma le projet de rendre visite, la nuit suivante, aux insolents jeunes Etoniens, en son célèbre rôle de «Rupert le téméraire, ou le Comte sans tête».

Il ne s'était jamais montré dans ce déguisement depuis soixante- dix ans, c'est-à-dire depuis qu'il avait, par ce moyen, fait à la belle lady Barbara Modish une telle frayeur qu'elle avait repris sa promesse de mariage au grand-père du lord Canterville actuel, et s'était enfuie à Gretna Green, avec le beau Jack Castletown, en jurant que pour rien au monde elle ne consentirait à s'allier à une famille qui tolérait les promenades d'un fantôme si horrible, sur la terrasse, au crépuscule.

Le pauvre Jack fut par la suite tué en duel par lord Canterville sur la prairie de Wandsworth, et lady Barbara mourut de chagrin à Tunbridge Wells, avant la fin de l'année, de sorte qu'à tous les points de vue, c'était un grand succès.

Néanmoins, c'était, si je puis employer un terme de l'argot théâtral pour l'appliquer à l'un des mystères les plus grands du monde surnaturel ou, pour parler un langage plus scientifique, du monde supérieur de la nature, c'était une création des plus difficiles, et il lui fallut trois bonnes heures pour terminer ses préparatifs.

À la fin, tout fut prêt, et il fut très content de son travestissement.

Les grandes bottes à l'écuyère en cuir, qui étaient assorties avec le costume étaient bien un peu trop larges pour lui; et il ne put retrouver qu'un des deux pistolets d'arçon, mais à tout prendre, il fut très satisfait; et à une heure et quart, il passa à travers le badigeon, et descendit vers le corridor.

Quand il fut arrivé près de la pièce occupée par les jumeaux, et que j'appellerai la chambre à coucher bleue, à cause de la couleur des tentures, il trouva la porte entr'ouverte.

Afin de faire une entrée sensationnelle, il la poussa avec force, mais il reçut une lourde cruche pleine d'eau, qui le mouilla jusqu'aux os, et qui ne manqua son épaule que d'un pouce ou deux.

Au même moment, il perçut des éclats de rire étouffés, qui venaient du grand lit à dais.

Son système nerveux fut si violemment secoué qu'il rentra chez lui à toutes jambes, et le lendemain il resta alité avec un gros rhume.

La seule consolation qu'il trouva, c'est qu'il n'avait pas apporté sa tête sur lui; sans cela les suites auraient pu être bien plus graves.

Désormais, il renonça à tout espoir de jamais épouvanter cette rude famille d'Américains, et se borna, à parcourir le corridor avec des chaussons de lisière, le cou entouré d'un épais foulard, par crainte des courants d'air, et muni d'une petite arquebuse, pour le cas où il serait attaqué par les jumeaux.

Ce fut vers le 19 septembre qu'il reçut le coup de grâce.

Il était descendu par l'escalier jusque dans le grand hall, sûr que dans cet endroit du moins, il était à l'abri des taquineries; et il s'amusait là à faire des remarques satiriques sur les grands portraits photographiés par Sarow, du ministre des États-unis et de sa femme, qui avaient pris la place des portraits de famille des Canterville.

Il était simplement mais décemment vêtu d'un long suaire parsemé de moisissures de cimetière. Il avait attaché sa mâchoire avec une bande d'étoffe jaune, et portait une petite lanterne et une bêche de fossoyeur.

Bref il était travesti dans le costume de «Jonas le Déterré ou le voleur de cadavres de Chertsey Barn.»

C'était un de ses rôles les plus remarquables, et celui dont les Canterville avaient le plus de sujet de garder le souvenir, car là se trouvait la cause réelle de leur querelle avec leur voisin, lord Rufford.

Il était environ deux heures et quart du matin, et autant qu'il put en juger, personne ne bougeait dans la maison. Mais comme il se dirigeait à loisir du côté de la bibliothèque pour voir ce qui restait de la tache de sang, soudain il vit bondir vers lui d'un coin sombre deux silhouettes qui agitaient follement leurs bras au-dessus de leurs têtes, et lui criaient aux oreilles:

- Boum!

Pris de terreur panique, - ce qui était bien naturel dans la circonstance, - il se précipita du côté de l'escalier; mais il s'y trouva en face de Washington Otis, qui l'attendait armé du grand arrosoir du jardin, si bien que cerné de tous côtés par ses ennemis, réduit presque aux abois, il s'évapora dans le grand poêle de fonte, qui, par bonheur pour lui n'était point allumé, et il se fraya un passage jusque chez lui, à travers tuyaux et cheminées, et arriva à son domicile, dans l'état terrible où l'avaient mis la saleté, l'agitation, et le désespoir.

Depuis on ne le revit jamais en expédition nocturne.

Les jumeaux se mirent maintes fois à l'affût pour le surprendre, et semèrent dans les corridors des coquilles de noix tous les soirs, au grand ennui de leurs parents et des domestiques, mais ce fut en vain.

Il était évident que son amour-propre avait été si profondément blessé, qu'il ne voulait plus se montrer.

En conséquence, M. Otis se remit à son grand ouvrage sur l'histoire du parti démocratique, qu'il avait commencé trois ans auparavant.

Mrs Otis organisa un extraordinaire clam-bake[27], qui mit tout le pays en rumeur.

Les enfants s'adonnèrent aux jeux de «la crosse», de l'écarté du poker, et autres amusements nationaux de l'Amérique.

Virginia fît des promenades à cheval par les sentiers, en compagnie du jeune duc de Cheshire, qui était venu passer à Canterville la dernière semaine de vacances.

Tout le monde supposait que le fantôme avait disparu; de sorte que M. Otis écrivit à lord Canterville une lettre pour l'en informer, et reçut en réponse une autre lettre où celui-ci lui témoignait le plaisir que lui avait causé cette nouvelle, et envoyait ses plus sincères félicitations à la digne femme du ministre.

Mais les Otis se trompaient.

Le fantôme était toujours à la maison; et bien qu'il se portât très mal, il n'était nullement disposé à en rester là, surtout après avoir appris que du nombre des hôtes se trouvait le jeune duc de Cheshire, dont le grand oncle, lord Francis Stilton, avait une fois parié avec le colonel Carbury, qu'il jouerait aux dés avec le fantôme de Canterville.

Le lendemain, on l'avait trouvé gisant sur le carreau de la salle de jeu, dans un état de paralysie si complet, que malgré l'âge avancé qu'il atteignit, il ne put jamais prononcer d'autre mot que celui-ci:

- Double six!

Cette histoire était bien connue en son temps, quoique, par égards pour les sentiments de deux familles nobles, on eût fait tout le possible pour l'étouffer; et un récit détaillé de tout ce qui la concerne se trouve dans le troisième volume des Mémoires de Lord Tattle sur le Prince Régent et ses amis.

Dès lors, le fantôme désirait vraiment prouver qu'il n'avait pas perdu son influence sur les Stilton, avec lesquels il était d'ailleurs parent par alliance, sa cousine germaine ayant épousé en secondes noces le sieur de Bulkeley, duquel, ainsi que tout le monde le sait les ducs de Cheshire descendent en droite ligne.

En conséquence, il fit ses apprêts pour se montrer au petit amoureux de Virginia dans son fameux rôle du «Moine Vampire, ou le Bénédictin saigné à blanc».

C'était un spectacle si épouvantable, que quand la vieille lady Startuy, l'avait vu jouer, c'est-à-dire la veille du nouvel an 1764, elle commença par pousser les cris les plus perçants, qui aboutirent à une violente attaque d'apoplexie et à son décès, au bout de trois jours, non sans qu'elle eût déshérité les Canterville et légué tout son argent à son pharmacien de Londres.

Mais au dernier moment la terreur, que lui inspiraient les jumeaux, l'empêcha de quitter sa chambre, et le petit duo dormit en paix dans le grand lit à baldaquin couronné de plumes de la Chambre royale, et rêva à Virginia.

V

Peu de jours après, Virginia et son amoureux aux cheveux frisés allèrent faire une promenade à cheval dans les prairies de Brockley, où elle déchira son amazone d'une manière si fâcheuse, en franchissant une haie que quand elle revint à la maison, elle prit le parti de passer par l'escalier de derrière, afin de n'être point vue.

Comme elle passait en courant devant la Chambre aux Tapisseries, dont la porte était ouverte, elle crut voir quelqu'un à l'intérieur.

Elle pensa que c'était la femme de chambre de sa mère, car elle venait souvent travailler dans cette chambre.

Elle y jeta un coup d'oeil pour prier la femme de raccommoder son habit.

Mais à son immense surprise, c'était le fantôme de Canterville en personne!

Il était assis devant la fenêtre, contemplant l'or roussi des arbres jaunissants, qui voltigeait en l'air, les feuilles rougies qui dansaient follement tout le long de la grande avenue.

Il avait la tête appuyée sur sa main, et toute son attitude révélait le découragement le plus profond.

Il avait vraiment l'air si abattu, si démoli, que la petite Virginia, au lieu de céder à son premier mouvement, qui avait été de courir s'enfermer dans sa chambre, fut remplie de compassion, et prit le parti d'aller le consoler.

Elle avait le pas si léger, et lui il avait la mélancolie si profonde, qu'il ne s'aperçut de sa présence que quand elle lui parla.

- Je suis bien fâchée pour vous, dit-elle, mais mes frères retournent à Eton demain.

Alors si vous vous conduisez bien, personne ne vous tourmentera.

- C'est absurde de me demander que je me conduise bien, répondit- il en regardant d'un air stupéfait la petite fillette qui s'était enhardie à lui adresser la parole. C'est tout à fait absurde. Il faut que je secoue mes chaînes, que je grogne par les trous de serrures, que je déambule la nuit, si c'est là ce que vous entendez par se mal conduire. C'est ma seule raison d'être.

- Ce n'est pas du tout une raison d'être, et vous avez été bien méchant, savez-vous? Mrs Umney nous a dit, le jour même de notre arrivée, que vous avez tué votre femme.

- Oui, j'en conviens, répondit étourdiment le fantôme. Mais c'était une affaire de famille, et cela ne regardait personne.

- C'est bien mal de tuer n'importe qui, dit Virginia, qui avait parfois un joli petit air de gravité puritaine, légué par quelque ancêtre venu de la Nouvelle-Angleterre.

- Oh! je ne puis souffrir la sévérité à bon compte de la morale abstraite. Ma femme était fort laide. Jamais elle n'empesait convenablement mes manchettes et elle n'entendait rien à la cuisine. Tenez, un jour j'avais tué un superbe mâle dans les bois de Hogley, un beau cerf de deux ans. Vous ne devineriez jamais comment elle me le servit. Mais n'en parlons plus. C'est une affaire finie maintenant, et je trouve que ce n'était pas très bien de la part de ses frères, de me faire mourir de faim bien que je l'aie tuée.

- Vous faire mourir de faim! Oh! Monsieur le Fantôme… Monsieur Simon, veux-je dire, est-ce que vous avez faim? j'ai un sandwich dans ma cassette. Cela vous plairait-il?

- Non, merci, je ne mange plus maintenant; mais c'est tout de même très bon de votre part, et vous êtes bien plus gentille que le reste de votre horrible, rude, vulgaire, malhonnête famille?

- Assez! s'écria Virginia en frappant du pied. C'est vous qui êtes rude, et horrible, et vulgaire. Quant à la malhonnêteté, vous savez bien que vous m'avez volé mes couleurs dans ma boîte pour renouveler cette ridicule tache de sang dans la bibliothèque. Vous avez commencé par me prendre tous mes rouges, y compris le vermillon, de sorte qu'il m'est impossible de faire des couchers de soleil. Puis, vous avez pris le vert émeraude, et le jaune de chrome. Finalement il ne me reste plus que de l'indigo et du blanc de Chine. Je n'ai pu faire depuis que des clairs de lune, qui font toujours de la peine à regarder, et qui ne sont pas du tout commodes à colorier. Je n'ai jamais rien dit de vous, quoique j'aie été bien ennuyée, et tout cela, c'était parfaitement ridicule. Est-ce qu'on a jamais vu du sang vert émeraude?

- Voyons, dit le fantôme, non sans douceur, qu'est-ce que je pouvais faire? C'est chose très difficile par le temps qui court de se procurer du vrai sang, et puisque votre frère a commencé avec son Détacheur incomparable, je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas employé vos couleurs à résister, Quant à la nuance, c'est une affaire de goût: ainsi par exemple, les Canterville ont le sang bleu, le sang le plus bleu qu'il y ait en Angleterre… Mais je sais que, vous autres Américains, vous ne faites aucun cas de ces choses-là.

- Vous n'en savez rien, et ce que vous pouvez faire de mieux, c'est d'émigrer, cela vous formera l'esprit. Mon père se fera un plaisir de vous donner un passage gratuit, et bien qu'il y ait des droits d'entrée fort élevés sur les esprits de toute sorte, on ne fera pas de difficultés à la douane. Tous les employés sont des démocrates. Une fois à New-York, vous pouvez compter sur un grand succès. Je connais des quantités de gens qui donneraient cent mille dollars pour avoir un grand-père, et qui donneraient beaucoup plus pour avoir un fantôme de famille.

- Je crois que je ne me plairais pas beaucoup en Amérique.

- C'est sans doute parce que nous n'avons pas de ruines, ni de curiosités, dit narquoisement Virginia.

- Pas de ruines! pas de curiosités? répondit le fantôme. Vous avez votre marine et vos manières.

- Bonsoir, je vais demander à papa de faire accorder aux jumeaux une semaine supplémentaire de vacances.

- Je vous en prie, Miss Virginia, ne vous en allez pas, s'écria-t- il. Je suis si seul, si malheureux, et je ne sais vraiment plus que faire. Je voudrais aller me coucher, et je ne le puis pas.

- Mais c'est absurde; vous n'avez qu'à vous mettre au lit et à éteindre la bougie. C'est parfois très difficile de rester éveillé, surtout à l'église, mais ça n'est pas difficile du tout de dormir. Tenez, les bébés savent très bien dormir; cependant, ils ne sont pas des plus malins.

- Voilà trois cents ans que je n'ai pas dormi, dit-il tristement, ce qui fit que Virginia ouvrit tout grands ses beaux yeux bleus, tout étonnés. Voilà trois cents ans que je n'ai pas dormi, aussi suis-je bien fatigué.

Virginia prit un air tout à fait grave et ses fines lèvres s'agitèrent comme des pétales de rose.

Elle s'approcha, s'agenouilla à côté de lui, et considéra la figure vieillie et ridée du fantôme.

- Pauvre, pauvre Fantôme, dit-elle à demi-voix, n'y a-t-il pas un endroit où vous pourriez dormir?

- Bien loin au delà des bois de pins, répondit-il d'une voix basse et rêveuse, il y a un petit jardin. Là l'herbe pousse haute et drue; là se voient les grandes étoiles blanches de la ciguë; là le rossignol chante toute la nuit. Toute la nuit il chante, et la lune de cristal glacé regarde par là, et l'yeuse étend ses bras de géant au-dessus des dormeurs.

Les yeux de Virginia furent troublés par les larmes, et elle se cacha la figure dans les mains.

- Vous voulez parler du Jardin de la Mort, murmura-t-elle.

- Oui, de la Mort, cela doit être si beau! Se reposer dans la molle terre brune, pendant que les herbes se balancent au-dessus de votre tête, et écouter le silence! N'avoir pas d'hier, pas de lendemain. Oublier le temps, oublier la vie, être dans la paix. Vous pouvez m'y aider, vous pouvez m'ouvrir toutes grandes les portes, de la Mort, car l'Amour vous accompagne toujours et l'Amour est plus fort que la Mort.

Virginia trembla. Un frisson glacé la parcourut et pendant quelques instants régna le silence.

Il lui semblait qu'elle était dans un rêve terrible.

Alors le Fantôme reprit la parole, d'une voix qui résonnait comme les soupirs du vent:

- Avez-vous jamais lu la vieille prophétie sur les vitraux de la bibliothèque?

- Oh! souvent, s'écria la fillette, en levant les yeux, je la connais très bien. Elle est peinte en curieuses lettres dorées, et elle est difficile à lire. Il n'y a que six vers:

Lorsqu'une jeune fille blonde saura amener Sur les lèvres du pécheur une prière, Quand l'amandier stérile portera des fruits Et qu'une enfant laissera couler ses pleurs, Alors toute la maison retrouvera le calme, Et la paix rentrera dans Canterville.

Mais je ne sais pas ce que cela signifie.

- Cela signifie que vous devez pleurer avec moi sur mes péchés, parce que moi je n'ai pas de larmes, que vous devez prier avec moi pour mon âme, parce que je n'ai point de foi et alors si vous avez toujours été douce, bonne et tendre, l'Ange de la Mort prendra pitié de moi. Vous verrez des êtres terribles dans les ténèbres, et des voix funestes murmureront à vos oreilles, mais ils ne pourront vous faire aucun mal, car contre la pureté d'une jeune enfant les puissances de l'Enfer ne sauraient prévaloir.

Virginia ne répondit pas, et le Fantôme se tordit les mains clans la violence de son désespoir, tout en regardant la tête blonde qui se penchait.

Soudain elle se redressa, très pâle, une lueur étrange dans les yeux.

- Je n'ai pas peur, dit-elle d'une voix ferme, et je demanderai à l'Ange d'avoir pitié de vous.

Il se leva de son siège, en poussant un faible cri de joie, prit la tête blonde entre ses mains avec une grâce qui rappelait le temps jadis, et la baisa.

Ses doigts étaient froids comme de la glace, et ses lèvres brûlantes comme du feu, mais Virginia ne faiblit pas, et il lui fit traverser la chambre sombre.

Sur la tapisserie d'un vert fané étaient brodés de petits chasseurs. Ils soufflaient dans leurs cors ornés de franges, et de leurs mains mignonnes, ils lui faisaient signe de reculer.

- Reviens sur tes pas, petite Virginia. Va-t'en, va-t'en! criaient-ils.

Mais le fantôme ne lui serrait que plus fort la main, et elle ferma les yeux pour ne pas les voir.

D'horribles animaux à queue de lézards; aux gros yeux saillants, clignotèrent aux angles de la cheminée sculptée et lui dirent à voix basse:

- Prends garde, petite Virginia, prends garde. Nous pourrons bien ne plus te revoir.

Mais le Fantôme ne fit que hâter le pas, et Virginia n'écouta rien.

Quand ils furent au bout de la pièce, il s'arrêta et murmura quelques mots qu'elle ne comprit pas.

Elle rouvrit les yeux et vit le mur se dissiper lentement comme un brouillard, et devant elle s'ouvrit une noire caverne.

Un âpre vent glacé les enveloppa, et elle sentit qu'on tirait sur ses vêtements.

- Vite, vite, cria le Fantôme, ou il sera trop tard.

Et au même instant, la muraille se referma derrière eux, et la chambre aux tapisseries resta vide.

VI

Environ dix minutes après, la cloche sonna pour le thé, et Virginia ne descendit pas.

Mrs Otis envoya un des laquais pour la chercher.

Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'il n'avait pu découvrir miss Virginia nulle part.

Comme elle avait l'habitude d'aller tous les soirs dans le jardin cueillir des fleurs pour le dîner, Mrs Otis ne fut pas du tout inquiète. Mais six heures sonnèrent, Virginia ne reparaissait pas.

Alors sa mère se sentit sérieusement agitée, et envoya les garçons à sa recherche, pendant qu'elle et M. Otis visitaient toutes les chambres de la maison.

À six heures et demie, les jumeaux revinrent et dirent qu'ils n'avaient trouvé nulle part trace de leur soeur.

Alors tous furent extrêmement émus, et personne ne savait que faire, quand M. Otis se rappela soudain que peu de jours auparavant, il avait permis à une bande de bohémiens de camper dans le parc.

En conséquence, il partit sur-le-champ pour le Blackfell-Hollow, accompagné de son fils aîné et de deux domestiques de ferme.

Le petit duc de Cheshire, qui était absolument fou d'inquiétude, demanda instamment à M. Otis de se joindre à lui, mais M. Otis s'y refusa, dans la crainte d'une bagarre. Mais quand il arriva à l'endroit en question, il vit que les bohémiens étaient partis.

Il était évident qu'ils s'étaient hâtés de décamper, car leur feu brûlait encore, et il était resté des assiettes sur l'herbe.

Après avoir envoyé Washington et les deux hommes battre les environs, il se dépêcha de rentrer, et expédia des télégrammes à tous les inspecteurs de police du comté en les priant de rechercher une jeune fille qui avait été enlevée par des chemineaux ou des bohémiens.

Puis il se fit amener son cheval, et après avoir insisté pour que sa femme et ses trois fils se missent à table, il partit avec un groom sur la route d'Ascot.

Il avait fait à peine deux milles, qu'il entendit galoper derrière lui.

Il se retourna, et vit le petit duc qui arrivait sur son poney, la figure toute rouge, la tête nue.

- J'en suis terriblement fâché, lui dit le jeune homme d'une voix entrecoupée, mais il m'est impossible de manger, tant que Virginia est perdue. Je vous en prie, ne vous fâchez pas contre moi. Si vous nous aviez permis de nous fiancer l'année dernière, ces ennuis ne seraient jamais arrivés. Vous ne me renverrez pas, n'est-ce pas? Je ne peux pas; je ne veux pas!

Le ministre ne put s'empêcher d'adresser un sourire à ce jeune et bel étourdi, et fut très touché du dévouement qu'il montrait à Virginia.

Aussi se penchant sur son cheval, il lui caressa les épaules avec bonté, et lui dit:

- Eh bien, Cecil, puisque vous tenez à rester, il faudra bien que vous veniez avec moi, mais il faudra aussi que je vous trouve un chapeau à Ascot.

- Au diable le chapeau! C'est Virginia que je veux! s'écria le petit duc en riant.

Puis ils galopèrent jusqu'à la gare.

Là, M. Otis s'informa auprès du chef de gare, si on n'avait pas vu sur le quai de départ une personne répondant au signalement de Virginia, mais il ne put rien apprendre sur elle.

Néanmoins le chef de gare lança des dépêches le long de la ligne, en amont et en aval, et lui promit qu'une surveillance minutieuse serait exercée.

Ensuite, après avoir acheté un chapeau pour le petit duc chez un marchand de nouveautés qui se disposait à fermer boutique, M. Otis chevaucha jusqu'à Bexley, village situé à quatre milles plus loin, et qui, lui avait-on dit, était très fréquenté des bohémiens.

Quand on eut fait lever le garde champêtre, on ne put tirer de lui aucun renseignement.

Aussi, après avoir traversé la place, les deux cavaliers reprirent le chemin de la maison, et rentrèrent à Canterville vers onze heures, le corps brisé de fatigue, et le coeur brisé d'inquiétude.

Ils trouvèrent Washington et les jumeaux qui les attendaient au portail, avec des lanternes, car l'avenue était très sombre.

On n'avait pas découvert la moindre trace de Virginia.

Les bohémiens avaient été rattrapés sur la prairie de Brockley, mais elle ne se trouvait point avec eux.

Ils avaient expliqué la hâte de leur départ en disant qu'ils s'étaient trompés sur le jour où devait se tenir la foire de Chorton, et que la crainte d'arriver trop tard les avait obligés à se dépêcher.

En outre, ils avaient paru très désolés de la disparition de Virginia, car ils étaient très reconnaissants à M. Otis de leur avoir permis de camper dans son parc. Quatre d'entre eux étaient restés en arrière pour prendre part aux recherches.

On avait vidé l'étang aux carpes. On avait fouillé le domaine dans tous les sens, mais on n'était arrivé à aucun résultat.

Il était évident que Virginia était perdue, au moins pour cette nuit, et ce fut avec un air de profond accablement que M. Otis, et les jeunes gens rentrèrent à la maison, suivis du groom qui conduisait en main le cheval et le poney.

Dans le hall, ils trouvèrent le groupe des domestiques épouvantés.

La pauvre Mrs Otis était étendue sur un sofa dans la bibliothèque, presque folle d'effroi et d'anxiété, et la vieille gouvernante lui baignait le front avec de l'eau de Cologne.

M. Otis insista aussitôt pour qu'elle mangeât un peu, et fit servir le souper pour tout le monde.

Ce fut un bien triste repas.

On y parlait à peine, et les jumeaux eux-mêmes avaient l'air effarés, abasourdis, car ils aimaient beaucoup leur soeur.

Lorsqu'on eut fini, M. Otis, malgré les supplications du petit duc, ordonna que tout le monde se couchât, en disant qu'on ne pourrait rien faire de plus cette nuit, que le lendemain matin il télégraphierait à Scotland-Yard, pour qu'on mît immédiatement à sa disposition quelques détectives.

Mais voici qu'au moment même où l'on sortait de la salle à manger, minuit sonna à l'horloge de la tour.

À peine les vibrations du dernier coup étaient-elles éteintes qu'on entendit un craquement suivi d'un cri perçant.

Un formidable roulement de tonnerre ébranla la maison. Une mélodie qui n'avait rien de terrestre flotta dans l'air. Un panneau se détacha bruyamment du haut de l'escalier, et sur le palier, bien pâle, presque blanche, apparut Virginia, tenant à la main une petite boîte.

Aussitôt tous de se précipiter vers elle. Mrs Otis la serra passionnément sur son coeur.

Ce petit duc l'étouffa sous la violence de ses baisers, et les jumeaux exécutèrent une sauvage danse de guerre autour du groupe.

- Grands dieux! Ma fille, où êtes-vous allée? dit M. Otis, assez en colère, parce qu'il se figurait qu'elle avait fait à tous une mauvaise farce. Cecil et moi, nous avons battu à cheval tout le pays, à votre recherche, et votre mère a failli mourir de frayeur. Il ne faudrait pas recommencer de ces mystifications-là.

- Excepté pour le fantôme! excepté pour le fantôme! crièrent les jumeaux en continuant leurs cabrioles.

- Ma chérie, grâce à Dieu, vous voilà retrouvée, il ne faudra plus me quitter, murmurait Mrs Otis, en embrassant l'enfant qui tremblait, et en lissant ses cheveux d'or épars sur ses épaules.

- Papa, dit doucement Virginia, j'étais avec le fantôme. Il est mort. Il faudra que vous alliez le voir. Il a été très méchant, mais il s'est repenti sincèrement de tout ce qu'il avait fait, et avant de mourir il m'a donné cette boîte de beaux bijoux.

Toute la famille jeta sur elle un regard muet, effaré, mais elle avait l'air très grave, très sérieuse.

Puis, se tournant, elle les précéda à travers l'ouverture de la muraille, et l'on descendit par un corridor secret.

Washington suivait tenant une bougie allumée qu'il avait prise sur la table. Enfin, l'on parvint à une grande porte de chêne hérissée de gros clous.

Virginia la toucha. Elle tourna sur ses gonds énormes, et l'on se trouva dans une chambre étroite, basse, dont le plafond était en forme de voûte, et avec une toute petite fenêtre.

Un grand anneau de fer était scellé dans le mur, et à cet anneau était enchaîné un grand squelette étendu de tout son long sur le sol dallé. Il avait l'air d'allonger ses doigts décharnés pour atteindre un plat et une cruche de forme antique, qui étaient placés de telle sorte qu'il ne pût y toucher.

Évidemment la cruche avait été remplie d'eau, car l'intérieur était tapissé de moisissure verte.

Il ne restait plus sur le plat qu'un tas de poussière.

Virginia s'agenouilla auprès du squelette, et joignant ses petites mains, se mit à prier en silence, pendant que la famille contemplait avec étonnement la tragédie terrible dont le secret venait de lui être révélé.

- Hallo! s'écria soudain l'un des jumeaux, qui était allé regarder par la fenêtre, pour tâcher de deviner dans quelle aile de la maison la chambre était située. Hallo! le vieux amandier qui était desséché a fleuri. Je vois très bien les fleurs au clair de lune.

- Dieu lui a pardonné! dit gravement Virginia en se levant, et une magnifique lumière sembla éclairer sa figure.

- Quel ange vous êtes! s'écria le petit duc, en lui passant les bras autour du cou, et en l'embrassant.

VII

Quatre jours après ces curieux événements, vers onze heures du soir, un cortège funéraire sortit de Canterville-Chase.

Le char était traîné par huit chevaux noirs, dont chacun avait la tête ornée d'un gros panache de plumes d'autruche qui se balançait.

Le cercueil de plomb était recouvert d'un riche linceul de pourpre, sur lequel étaient brodées en or les armoiries des Canterville.

De chaque côté du char et des voitures marchaient les domestiques, portant des torches allumées.

Tout ce défilé avait un air grandiose et impressionnant.

Lord Canterville menait le deuil; il était venu du pays de Galles tout exprès pour assister à l'enterrement et il occupait la première voiture avec la petite Virginia.

Puis, venaient le ministre des États-unis et sa femme, puis Washington et les trois jeunes garçons.

Dans la dernière voiture était Mrs Umney.

Il avait paru évident à tout le monde, qu'après avoir été apeurée par le fantôme pendant plus de cinquante ans de vie, elle avait bien le droit de le voir disparaître pour tout de bon.

Une fosse profonde avait été creusée dans un angle du cimetière, juste sous le vieux if; et les dernières prières furent dites de la façon la plus pathétique par le Rév. Augustus Dampier.

La cérémonie terminée, les domestiques se conformant à une vieille coutume établie dans la famille Canterville, éteignirent leurs torches.

Puis, quand le cercueil eut été descendu dans la fosse, Virginia s'avança et posa dessus une grande croix faite de fleurs d'amandier blanches et rouges.

Au même instant, la lune sortit de derrière un nuage et inonda de ses silencieux flots d'argent le cimetière, et d'un bosquet voisin partit le chant d'un rossignol.

Elle se rappela la description qu'avait faite le Fantôme du jardin de la Mort. Ses yeux s'emplirent de larmes, et elle prononça à peine un mot pendant le retour des voitures à la maison.

Le lendemain matin, avant que lord Canterville partît pour la ville, M. Otis s'entretint avec lui au sujet des bijoux donnés par le Fantôme à Virginia. Ils étaient superbes, magnifiques. Surtout certain collier de rubis, avec une ancienne monture vénitienne, était réellement un splendide spécimen du travail du seizième siècle, et le tout avait une telle valeur que M. Otis éprouvait de grands scrupules à permettre à sa fille de les garder.

- Mylord, dit-il, je sais qu'en ce pays, la mainmorte s'applique aux menus objets aussi bien qu'aux terres, et il est clair, très clair pour moi que ces bijoux devraient rester entre vos mains comme propriété familiale. Je vous prie, en conséquence, de vouloir bien les emporter avec vous à Londres, et de les considérer simplement comme une partie de votre héritage qui vous aurait été restituée dans des conditions peu ordinaires. Quant à ma fille, ce n'est qu'une enfant, et jusqu'à présent, je suis heureux de le dire, elle ne prend que peu d'intérêt à ces hochets de vain luxe. J'ai également appris de Mrs Otis, qui n'est point une autorité à dédaigner dans les choses d'art, soit dit en passant, car elle a eu le bonheur de passer plusieurs hivers à Boston étant jeune fille, que ces pierres précieuses ont une grande valeur monétaire, et que si on les mettait en vente on en tirerait une belle somme. Dans ces circonstances, lord Canterville, vous reconnaîtrez, j'en suis sûr, qu'il m'est impossible de permettre qu'ils restent entre les mains d'aucun membre de ma famille; et d'ailleurs toutes ces sortes de vains bibelots, de joujoux, si appropriés, si nécessaires qu'ils soient à la dignité de l'aristocratie britannique, seraient absolument déplacés parmi les gens qui ont été élevés dans les principes sévères, et je puis dire les principes immortels de la simplicité républicaine. Je me hasarderais peut-être à dire que Virginia tient beaucoup à ce que vous lui laissiez la boite elle-même, comme un souvenir des égarements et des infortunes de votre ancêtre. Cette boîte étant très ancienne et par conséquent très délabrée vous jugerez peut-être convenable d'agréer sa requête. Quant à moi, je m'avoue fort surpris de voir un de mes propres enfants témoigner si peu d'intérêt que ce soit aux choses du moyen-âge, et je ne saurais trouver qu'une explication à ce fait, c'est que Virginia naquit dans un de vos faubourgs de Londres, peu de temps après que Mrs Otis fut revenue d'une excursion à Athènes.

Lord Canterville écouta sans broncher le discours du digne ministre en tirant de temps à autre sa moustache grise pour cacher un sourire involontaire.

Quand M. Otis eut terminé, il lui serra cordialement la main, et lui répondit:

- Mon cher monsieur, votre charmante fillette a rendu à mon malheureux ancêtre un service très important. Ma famille et moi nous sommes très reconnaissants du merveilleux courage, du sang- froid dont elle a fait preuve. Les joyaux lui appartiennent, c'est clair, et par ma foi je crois bien que si j'avais assez peu de coeur pour les lui prendre, le vieux gredin sortirait de sa tombe au bout de quinze jours, et me ferait une vie d'enfer. Quant à être des bijoux de famille, ils ne le seraient qu'à la condition d'être spécifiés comme tels dans un testament, dans un acte légal, et l'existence de ces joyaux est restée ignorée. Je vous certifie qu'ils ne sont pas plus à moi qu'à votre maître d'hôtel. Quand miss Virginia sera grande, elle sera enchantée, j'oserai l'affirmer, d'avoir de jolies choses à porter. En outre, M. Otis, vous oubliez que vous avez pris l'ameublement et le fantôme sur inventaire. Donc, tout ce qui appartient au fantôme vous appartient. Malgré toutes les preuves d'activité qu'a données sir Simon, la nuit, dans le corridor, il n'en est pas moins mort, au point de vue légal, et votre achat vous a rendu propriétaire de ce qui lui appartient.

M. Otis ne fut pas peu tourmenté du refus de lord Canterville, et le pria de réfléchir à nouveau sur sa décision, mais l'excellent pair tint bon et finit par décider le ministre à accepter le présent que le fantôme lui avait fait.

Lorsque, au printemps de 1890, la jeune duchesse de Cheshire fut présentée pour la première fois à la réception de la Reine, à l'occasion de son mariage, ses joyaux furent l'objet de l'admiration générale. Car Virginia reçut le tortil baronnal qui se donne comme récompense à toutes les petites Américaines qui sont bien sages, et elle épousa son petit amoureux, dès qu'il eut l'âge.

Tous deux étaient si gentils, et ils s'aimaient tant l'un l'autre, que tout le monde fut enchanté de ce mariage, excepté la vieille marquise de Dumbleton, qui avait fait tout son possible pour attraper le duc et lui faire épouser une de ses sept filles.

Dans ce but, elle n'avait pas donné moins de trois grands dîners fort coûteux.

Chose étrange, M. Otis éprouvait à l'égard du petit duc une vive sympathie personnelle, mais en théorie, il était l'adversaire de la particule, et, pour employer ses propres expressions, il avait quelque sujet d'appréhender, que, parmi les influences énervantes d'une aristocratie éprise de plaisir, les vrais principes de la simplicité républicaine ne fussent oubliés.

Mais on ne tint aucun compte de ses observations, et quand il s'avança dans l'aile de l'église de Saint-Georges, Hanover-Square, sa fille à son bras, il n'y avait pas un homme plus fier dans la longueur et dans la largeur de l'Angleterre.

Après la lune de miel, le duc et la duchesse retournèrent à Canterville-Chase, et le lendemain de leur arrivée, dans l'après- midi, ils allèrent faire un tour dans le cimetière solitaire près du bois de pins.

Ils furent d'abord très embarrassés au sujet de l'inscription qu'on graverait sur la pierre tombale de sir Simon, mais ils finirent par décider qu'on se bornerait à y graver simplement les initiales du vieux gentleman, et les vers écrits sur la fenêtre de la bibliothèque.

La duchesse avait apporté des roses magnifiques qu'elle éparpilla sur la tombe; puis, après s'y être arrêté quelques instants, on se promena dans les ruines du choeur de l'antique abbaye.

La duchesse s'y assit sur une colonne tombée, pendant que son mari, couché à ses pieds, et fumant sa cigarette, la regardait dans ses beaux yeux.

Soudain, jetant sa cigarette, il lui prit la main et lui dit:

- Virginia, une femme ne doit pas avoir de secrets pour son mari.

- Cher Cecil, je n'en ai pas.

- Si, vous en avez, répondit-il en souriant, vous ne m'avez jamais dit ce qui s'était passé pendant que vous étiez enfermée avec le fantôme.

- Je ne l'ai jamais dit à personne, répliqua gravement Virginia.

- Je le sais, mais vous pourriez me le dire.

- Je vous en prie, Cecil, ne me le demandez pas. Je ne puis réellement vous le dire, Pauvre sir Simon! je lui dois beaucoup. Oui, Cecil, ne riez pas, je lui dois réellement beaucoup. Il m'a fait voir ce qu'est la vie, ce que signifie la Mort et pourquoi l'Amour est plus fort que la Mort.

Le duc se leva et embrassa amoureusement sa femme.

- Vous pourrez garder votre secret, tant que je posséderai votre coeur, dit-il, à demi-voix.

- Vous l'avez toujours eu, Cecil.

- Et vous le direz un jour à nos enfants, n'est-ce pas?

Virginia rougit.

LE SPHINX QUI N'A PAS DE SECRET [28]

Gravure au trait

Un après-midi, j'étais assis à la terrasse du café de la Paix, contemplant la splendeur et les dessous de la vie parisienne.

Tout en prenant mon vermouth, j'étudiais avec curiosité l'étrange panorama où l'orgueil et la pauvreté défilaient devant moi, quand je m'entendis appeler par mon nom.

Je fis demi-tour et je me vis en face de lord Murchison.

Nous ne nous étions pas revus depuis que nous avions été au collège ensemble, il y avait dix ans de cela.

Aussi fus-je charmé de cette rencontre.

Nous échangeâmes une chaude poignée de main.

À Oxford, nous avions été grands amis. Je l'aimais énormément.

Il était si bon, si plein d'entrain, si plein d'honneur. Nous disions souvent de lui qu'il serait le meilleur garçon du monde sans son penchant à dire toujours la vérité, mais je crois que réellement nous ne l'en admirions que davantage pour sa franchise.

Je le trouvai bien un peu changé.

Il avait l'air anxieux, embarrassé. On eût dit qu'il avait des doutes au sujet de quelque chose. Je devinais que ce n'était point là un effet du moderne scepticisme, car Murchison était le plus immuable des torgs et il croyait au Pentateuque avec autant de fermeté qu'il croyait en la Chambre des Pairs.

Je conclus qu'il y avait une femme sous roche et je lui demandai s'il était déjà marié.

- Je ne comprends pas encore assez les femmes, répondit-il.

- Mon cher Gérald, dis-je, les femmes sont faites pour qu'on les aime et non pour qu'on les comprenne.

- Je ne saurais aimer quand je ne peux avoir confiance, répliqua- t-il.

- Je crois que vous avez un mystère dans votre vie, Gérald, dis- je, contez-moi cela.

- Allons faire une promenade en voiture, répondit-il. Il y a trop de foule ici… Non, non, pas cette voiture jaune, n'importe quelle autre couleur. Tenez! celle-ci, qui est vert foncé, fera l'affaire.

Et, quelques minutes après, nous descendions le boulevard au trot dans la direction de la Madeleine.

- Où irons-nous? demandai-je.

- Oh! où vous voudrez, répondit-il, au restaurant du bois. Nous y dînerons, et vous me raconterez tout ce qui vous concerne.

- Je veux vous écouter d'abord vous-même, dis-je. Contez-moi votre mystère.

Il tira de sa poche un petit porte-cartes, de maroquin à fermoir d'argent et me le tendit.

Je l'ouvris.

À l'intérieur il y avait une photographie de femme.

Elle était grande et élancée, étrangement pittoresque avec ses grands yeux vagues et sa chevelure flottante. Elle avait une physionomie de clairvoyante et était enveloppée de riches fourrures.

- Que dites-vous de cette figure? dit-il. Est-ce qu'elle inspire la confiance?

Je l'examinai attentivement.

Elle me donna l'impression d'une femme qui a eu un secret, mais ce secret était-il honnête ou non, je ne saurais le dire.

Cette beauté semblait faite de bien des mystères réunis, en fait une beauté psychologique plutôt que plastique, et puis, ce léger sourire, qui se jouait sur les lèvres, était bien trop subtil pour avoir un véritable charme.

- Eh bien? s'écria-t-il avec impatience, qu'en dites-vous?

- C'est la Joconde en noir, répondis-je. Dites-moi tout ce qui la concerne.

- Pas maintenant, après dîner.

Et nous nous mîmes à parler d'autre chose.

Quand le garçon nous eut apporté le café et des cigarettes, je rappelai à Gérald sa promesse.

Il se leva de sa chaise, alla et revint deux ou trois fois dans la pièce.

Puis, se laissant choir dans un fauteuil, il me conta l'histoire suivante.

- Un soir, vers cinq heures, je descendais Bond-Street.

Il y avait un grand encombrement de voitures et la circulation était tout à fait arrêtée.

Tout près du trottoir était rangé un petit brougham jaune, qui pour une raison ou une autre attira mon attention.

Comme je passais tout près, je vis s'avancer, pour regarder dehors, la figure que je vous ai montrée cet après-midi.

Elle me fascina immédiatement.

Pendant toute la nuit, je ne pensai pas à autre chose, et il en fut de même le lendemain.

Je montai, je redescendis à plusieurs reprises cette maudite rangée, jetant un regard furtif dans toutes les voitures, attendant le brougham jaune, mais je n'arrivai point à découvrir ma belle inconnue, si bien que je finis par me persuader que je ne l'avais vue qu'en songe.

Environ huit jours après, je dînai avec madame de Rastail.

Le dîner était pour huit heures, mais à huit heures et demie, nous attendions encore au salon.

À la fin, le domestique ouvrit la porte et annonça lady Alroy.

C'était la femme que j'avais cherchée.

Elle entra avec grande lenteur. Elle avait l'air d'un rayon de lune dans sa dentelle grise, et je fus, à mon immense joie, prié de la conduire à table.

Quand nous fûmes assis, je dis, de la façon la plus innocente du monde:

- Il me semble que je vous ai vue en passant dans Road-Street, il y a quelque temps, lady Alroy.

Elle devint très pâle, et elle dit à voix basse:

- Je vous en prie, ne parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.

Je me sentis bien malheureux d'avoir aussi mal débuté, et je me lançai à corps perdu dans une tirade sur le théâtre français.

Elle parlait fort peu, toujours de la même voix basse et musicale. On eût dit qu'elle avait peur d'être écoutée par quelqu'un.

Je me sentais passionnément, stupidement épris et l'indéfinissable atmosphère de mystère, qui l'entourait, excitait au plus haut point ma curiosité.

Quand elle fut sur le point de partir, ce qu'elle fit fort peu de temps après le dîner, je lui demandai si je pourrais lui rendre visite.

Elle hésita un instant, regarda autour d'elle pour voir si quelqu'un se trouvait près de nous, et me dit alors:

- Oui, demain à cinq heures et quart.

Je priai madame de Rastail de me parler d'elle, mais tout ce qu'elle put me dire se réduisit à ceci.

Cette dame était veuve. Elle possédait une belle maison dans Park- Lane.

Comme à ce moment, un raseur du genre scientifique entreprenait une dissertation sur les veuves, pour étayer la thèse de la survivance des plus aptes, je pris congé et rentrai chez moi.

Le lendemain, juste à l'heure dite, je me rendis à Park-Lane, mais le domestique me dit que lady Alroy venait de sortir à l'instant.

Très dépité, très intrigué j'allai au club et, après bien des réflexions, je lui écrivis une lettre où je la priai de me permettre de voir si je serais plus heureux une autre fois.

La réponse se fit attendre plusieurs jours; mais à la fin je reçus un petit billet où elle m'informait qu'elle serait chez elle le dimanche à quatre heures et où se trouvait cet extraordinaire post-scriptum.

«Je vous en prie, ne m'écrivez plus ici; je vous expliquerai cela quand je vous verrai.»

Le dimanche, elle fut tout à fait charmante, mais au moment où j'allais me retirer, elle me demanda si j'avais jamais une nouvelle occasion de lui écrire de libeller ainsi l'adresse: à Mistress Knox, aux bons soins de M. Wittaker, libraire, Green- Street.

- Certaines raisons, ajouta-t-elle, m'empêchent de recevoir aucune lettre dans ma propre maison.

Pendant toute la saison, je la vis fort souvent et cette atmosphère de mystère ne la quittait pas.

Parfois je pensai qu'elle était au pouvoir de quelque homme, mais elle semblait si malaisément accessible que je ne pus m'en tenir à cette idée-là.

Il m'était réellement bien difficile d'arriver à une conclusion quelconque, car elle était pareille à ces singuliers cristaux qu'on voit dans les muséums et qui sont transparents à certains moments et troubles à certains autres.

À la fin, je me déterminai à lui demander de devenir ma femme; j'étais énervé et fatigué des incessantes précautions qu'elle m'imposait pour faire un mystère de mes visites, des quelques lettres que je lui envoyais.

Je lui écrivis à la librairie pour lui demander si elle pourrait me recevoir le lundi suivant à six heures.

Elle me répondit oui, et je fus transporté de plaisir jusqu'au septième ciel.

J'étais follement épris d'elle, en dépit du mystère à ce que je croyais alors, mais en fait à cause même du mystère, je le vois à présent.

Non, ce n'était pas la femme que j'aimais en elle.

Ce mystère me troublait, me faisait perdre la tête.

Pourquoi le hasard me fit-il découvrir la piste?

- Alors vous l'avez trouvé, m'écriai-je?

- Je le crains, répondit-il. Vous en jugerez par vous-même.

Le lundi venu, je déjeunai avec mon oncle, et vers quatre heures je me trouvai dans Marylebone-Road.

Comme vous le savez, mon oncle demeure à Regent's-Park.

Je voulais aller à Piccadilly et je pris le plus court chemin en passant par un tas de petites rues d'aspect misérable.

Soudain je vis devant moi lady Alroy, cachée sous un voile épais et marchant très vite.

Quand elle fut arrivée à la dernière maison de la rue, elle monta les marches, tira de sa poche un passe-partout et entra.

- Le voilà le mystère, me dis-je en avançant rapidement pour inspecter la maison.

Sur le seuil était son mouchoir qu'elle avait laissé tomber, je le ramassai et le mis dans ma poche.

Alors je me mis à réfléchir sur ce que je devais faire. J'arrivai à cette conclusion que je n'avais pas le droit de l'espionner et je me rendis en voiture à mon club.

À six heures, je me présentai chez elle.

Je la trouvai étendue sur un sofa, en toilette de thé, c'est-à- dire en robe d'une étoffe d'argent, relevée à l'aide d'agrafes de ces étranges pierres de lune qu'elle portait toujours.

Elle parut tout à fait charmeuse.

- Je suis si contente de vous voir, dit-elle. Je ne suis pas sortie de la journée.

Je la regardai tout ébahi, et tirant de ma poche le mouchoir, je le lui tendis.

- Vous l'avez laissé tomber dans Cummor Street, cet après-midi, lady Alroy, lui dis-je d'un ton très calme.

Elle me jeta un coup d'oeil d'épouvante, mais ne fit aucun mouvement pour prendre le mouchoir.

- Que faisiez-vous là? demandai-je.

- Quel droit avez vous de m'interroger? répondit-elle.

- Le droit d'un homme qui vous aime, répliquai-je. Je suis venu ici pour vous demander de devenir ma femme.

Elle se cacha la figure dans ses mains, et fondit en un déluge de larmes.

- Il faut que vous me répondiez? lui dis-je.

Elle se leva et me regardant bien en face dit:

- Lord Murchison, il n'y a rien à vous dire.

- Vous êtes venue ici pour voir quelqu'un, m'écriai-je. C'est là votre secret.

Elle pâlit affreusement et dit:

- Je n'ai donné de rendez-vous à personne.

- Ne pouvez-vous pas dire la vérité? m'écriai-je.

- Mais je l'ai dite, répliqua-t-elle.

J'étais éperdu, affolé. Je ne sais ce que je lui ai dit, mais je lui ai dit des choses terribles.

Finalement je m'élançai hors de la maison.

Elle m'écrivit le lendemain, mais je lui renvoyai sa lettre sans l'avoir ouverte. Je partis pour la Norvège avec Alan Colville.

Je revins au bout d'un mois, et la première chose, que je vis dans le Morning Post, ce fut la mort de lady Alroy.

Elle avait pris un refroidissement à l'Opéra, et elle avait succombé en cinq jours à une congestion pulmonaire.

Je m'enfermai et ne voulus voir personne, je l'avais tant aimée et je l'aimais si follement. Grands dieux, comme j'ai aimé cette femme!

- Vous êtes allé dans cette rue, dans cette maison? demandai-je.

- Oui, répondit-il, un jour je me rendis dans Cummor-Street. Je ne pus m'en empêcher. J'étais torturé par le doute.

Je frappai à la porte, et une femme d'air très convenable vint m'ouvrir la porte.

Je lui demandai si elle avait un appartement à louer.

- Ah! monsieur, répondit-elle, je crois que l'appartement est à louer, mais je n'ai pas vu la dame depuis trois mois, et comme le loyer continue à courir, il m'est impossible de vous le louer.

- Est ce de cette dame qu'il s'agit? lui demandai-je en lui montrant la photographie.

- Oui, c'est elle, bien sûr, s'écria-t-elle, mais quand sera-t- elle de retour?

- La dame est morte, répondis-je.

- J'espère bien que non, dit la femme. Elle était ma meilleure locataire. Elle me payait trois guinées par semaine, rien que pour venir dans mon salon de temps en temps.

- Elle recevait quelqu'un ici? dis-je. Mais la femme m'assura que non, qu'elle venait toujours seule, et ne voyait personne.

- Que diable alors venait-elle faire ici! m'écriai-je.

- Elle restait tout simplement au salon, monsieur. Elle lisait des livres, et quelques fois elle prenait le thé, répondit la femme.

Je ne savais pas que dire. Je lui donnai donc un souverain et je m'en allai.

- Maintenant dites-moi qu'est-ce que tout cela signifiait? Vous ne croyez pas que la femme disait la vérité.

- Je le crois.

- Alors pourquoi lady Alroy allait-elle dans cette maison?

- Mon cher Gérald, répondis-je, lady Alroy était tout simplement une femme atteinte de la manie du mystère. Elle louait cet appartement pour le plaisir de s'y rendre avec son voile baissé et de s'imaginer qu'elle était une héroïne. Elle avait une folle passion pour le secret, mais elle était, elle-même, tout simplement, un sphinx sans secret.

- Est-ce là votre véritable opinion?

- J'en suis convaincu, répondis-je.

Il sortit le porte-carte de maroquin, l'ouvrit et regarda la photographie.

- Je me le demande, fit-il enfin.

LE MODÈLE MILLIONNAIRE [29]

Note admirative

Quand on n'a pas de fortune, il ne sert à rien d'être un charmant garçon.

Le roman est un privilège des riches et non une profession pour ceux qui n'ont pas d'emploi.

Il vaut mieux avoir un revenu fixe que d'être un charmeur.

Tels sont les grands axiomes de la vie moderne, et Hughie Erskine ne se les est jamais assimilés.

Pauvre Hughie!

Au point de vue intellectuel, nous devons reconnaître qu'il n'était point un phénomène.

Jamais il ne lui était arrivé en sa vie de lancer un trait brillant, ni même une rosserie. Cela n'empêche qu'il était étonnamment séduisant, avec sa chevelure frisée, son profil nettement dessiné et ses yeux gris.

Il était aussi en faveur auprès des hommes qu'auprès des femmes. Il possédait toutes les sortes de talents, excepté celui de gagner de l'argent.

Son père lui avait légué sa latte de cavalerie et une Histoire de la Guerre de la Péninsule en quinze volumes.

Hughie avait accroché le premier de ces legs au-dessus de son miroir, et rangé le second sur une étagère entre le Guide de Ruff[30], et le Magasine de Bailey[31] et il vivait d'une pension annuelle de deux cents livres que lui faisait une vieille tante.

Il avait essayé de tout.

Il avait fréquenté la Bourse pendant six mois, mais que voulez- vous que devienne un papillon parmi des taureaux et des ours?

Il s'était établi commerçant en thé, et il l'était resté un peu plus longtemps, mais il avait fini par en avoir assez du pekoé et du souchong.

Puis, il avait essayé de vendre du sherry sec. Cela ne lui avait pas réussi. Le sherry était un peu trop sec.

Finalement il devint… rien du tout; un charmant jeune homme impropre à quoi que ce fût, toujours avec un profil parfait, toujours sans profession.

Et pour que son malheur fût complet, il devint amoureux.

La jeune fille, qu'il aimait, avait nom Laura Merton. Son père était un colonel retraité qui avait perdu toute sa patience et toutes ses facultés digestives dans l'Inde et ne les retrouva jamais depuis.

Laura adorait Hughie, et celui-ci eut baisé les cordons des souliers de Laura.

C'était le couple le plus charmant qu'on pût voir à Londres et à eux deux, ils ne possédaient pas un penny.

Le colonel avait beaucoup d'affection pour Hughie, mais il ne voulait pas entendre parler de mariage.

- Mon garçon, disait-il souvent, venez me trouver quand vous serez à la tête de dix mille livres bien à vous, alors on verra.

Et, ces jours-là, Hughie avait l'air très bougon, et il lui fallait, pour se consoler, la société de Laura.

Un matin, comme il se rendait à Holland Park où habitaient les Merton, il lui prit fantaisie d'aller voir en passant son grand ami, Alan Trevor.

Trevor était peintre. Actuellement peu de gens échappent à cette contagion, mais il était en outre, un artiste, et les artistes sont assez rares.

À en juger par son extérieur, Alan était un singulier personnage, sauvage, avec une figure toute pointillée de taches de rousseur, et une barbe rouge et hirsute. Mais, dès qu'il avait un pinceau à la main, on se trouvait en présence d'un maître et ses tableaux étaient recherchés avec empressement.

Il avait éprouvé tout d'abord à l'égard de Hughie une vive attraction, due, il faut le dire, au charme personnel de celui-ci uniquement.

- Les seules gens qu'un peintre devrait connaître, répétait-il, ce sont des êtres beaux et bêtes, des gens dont la vue vous donne un plaisir artistique et dont la conversation est pour vous un repos intellectuel. Les hommes qui sont des dandys et les femmes qui sont des coquettes, voilà les êtres qui gouvernent le monde, ou qui du moins devraient le gouverner.

Mais quand il en fut à mieux connaître Hughie, il finit par l'aimer tout autant à cause de son entrain, de sa bonne humeur, de sa nature étourdiment généreuse, et lui donna le droit d'entrer à toute heure dans son atelier.

Hughie, quand il entra, trouva Trevor en train de donner les derniers coups de pinceau à une magistrale peinture qui représentait, en grandeur naturelle, un mendiant.

Le mendiant en personne posait sur une plate-forme placée dans un angle de l'atelier.

C'était un vieux homme tout ratatiné, dont la figure avait l'air d'être en parchemin froissé, avec une expression pitoyable.

Sur ses épaules était jeté un manteau de grossier drap brun, fait de loques et de trous; ses grosses bottes étaient rapiécées, ressemelées. Il avait une main appuyée sur un gros bâton et de l'autre il tendait un reste de chapeau pour demander l'aumône.

- Quel superbe modèle! fit Hughie à voix basse, en serrant la main à son ami.

- Un superbe modèle! s'écria Trevor à pleine voix, je le crois bien. Des mendiants comme, ça, on n'en rencontre pas tous les jours! Une trouvaille, mon cher, un Vélasquez en chair et en os! Par le ciel! quelle gravure Rembrandt aurait fait avec ça!

- Pauvre vieux! dit Hughie. Comme il a l'air malheureux! Mais je suppose que pour vous, les peintres, sa figure est en rapport avec sa fortune.

- Certainement, dit Trevor, vous ne voudriez pas qu'un mendiant ait l'air heureux.

- Combien gagne un modèle par séance? demanda Hughie, après s'être confortablement installé sur un divan.

- Un shilling par heure.

- Et vous, Alan, combien vous rapporte votre tableau?

- Oh! celui-là, on me le prend pour deux mille.

-Livres?

- Guinées. Les peintres, les poètes, les médecins comptent toujours par guinées.

- Eh! bien! je suis d'avis que le modèle devrait avoir un tant pour cent, s'écria Hughie en riant, car il fait autant de besogne que vous.

- Tout ça, ce sont des bêtises. Rien que la peine qu'on se donne à étendre les couleurs et d'être toujours debout, le pinceau à la main. Vous en parlez à votre aise, Hughie, mais je vous réponds qu'à de certains moments, l'art s'élève jusqu'au niveau d'un métier manuel. Mais assez causé comme cela! Je suis très occupé. Prenez une cigarette et tenez-vous tranquille.

Quelques instants après, le domestique entra et dit à Trevor que l'encadreur demandait à lui parler.

- Ne vous en allez pas, Hughie, dit-il en sortant, je serai bientôt de retour.

Le vieux mendiant profita de l'absence de Trevor pour se reposer un moment sur le banc de bois qui se trouvait derrière lui.

Il avait l'air si abandonné, si misérable qu'Hughie ne put s'empêcher d'avoir compassion de lui, et qu'il tâta ses poches pour savoir combien il lui restait.

Il n'y trouva qu'un souverain et quelque menue monnaie.

— Pauvre vieux! se disait-il intérieurement, il en a plus besoin que moi, mais ça veut dire que je me passerai de fiacres pendant quinze jours.

Et traversant l'atelier, il glissa le souverain dans la main du mendiant.

Le vieux sursauta.

Puis un vague sourire erra sur ses lèvres flétries.

- Merci, monsieur, dit-il, merci.

Trevor étant rentré, Hughie lui dit adieu, en rougissant un peu de son action.

Il passa toute la journée avec Laura, reçut une charmante réprimande pour sa prodigalité et se vit forcé de rentrer à pied.

Ce soir-là, il entra au club de la Palette vers onze heures, et trouva Trevor seul dans le fumoir devant un verre de vin blanc à l'eau de seltz.

- Eh! bien, Alan! lui dit-il, en allumant sa cigarette. Avez-vous terminé votre tableau à votre gré?

- Fini et encadré, mon garçon, répondit Trevor. À propos vous avez fait une conquête, ce vieux modèle, que vous avez vu, est tout à fait enchanté de vous. Il a fallu que je lui parle de vous, que je lui dise tout… qui vous êtes, où vous demeurez, votre revenu, vos projets d'avenir, etc…

- Mon cher Alan, s'écria Hughie, je suis sûr que je vais le trouver en faction devant ma porte quand je rentrerai. Mais non, ce n'est qu'une plaisanterie. Pauvre vieux bonhomme! Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour lui. Je trouve terrible qu'on soit aussi misérable. J'ai des quantités de vieux effets chez moi! Pensez-vous que cela ferait son affaire? Je le crois, car ses haillons tombaient par morceaux.

- Mais ça lui allait superbement, dit Trevor. Pour rien au monde je ne ferai son portrait en habit noir. Ce que vous appelez des guenilles, je l'appelle du pittoresque; ce qui vous paraît pauvreté, me semble à moi de la couleur locale! Néanmoins je lui dirai un mot de votre offre.

- Alan, dit Hughie d'un air sérieux, vous autres peintres, vous êtes des gens sans coeur.

- Un artiste a son coeur dans sa tête, repartit Trevor. D'ailleurs, nous avons à voir le monde comme il est, et non à le refaire d'après ce que nous en savons. À chacun son métier. Maintenant donnez-moi des nouvelles de Laura. Le vieux modèle s'est vraiment intéressé à elle.

- Vous ne voulez pas dire que vous lui en avez parlé? fit Hughie.

- Mais si, certainement, il sait tout: le colonel inexorable, la charmante Laura, et les dix mille livres.

- Vous avez raconté toutes mes affaires particulières à ce vieux mendiant! s'écria Hughie, la figure rouge, l'air très en colère.

- Mon vieux, dit Trevor en souriant, ce vieux mendiant, comme vous dites, est l'un des hommes les plus riches de l'Europe. Il pourrait acheter tout Londres demain sans épuiser sa fortune. Il a une maison dans toutes les capitales. Il dîne dans de la vaisselle en or, et s'il lui déplaît que la Russie fasse la guerre, il peut l'en empêcher.

- Qu'est-ce que vous me racontez donc là? s'écria Hughie.

- C'est comme je vous le dis, reprit Trevor. Le vieux, que vous avez vu aujourd'hui dans l'atelier, c'était le baron Hausberg. C'est un de mes grands amis. Il achète tous mes tableaux et des quantités d'autres. Et il y a un mois, il m'a demandé de faire son portrait en costume de mendiant. Que voulez-vous? Une fantaisie de millionnaire, et je dois convenir qu'il faisait une magnifique figure dans ses guenilles. Je devrais plutôt dire, dans mes guenilles. C'est un vieux costume que j'ai rapporté d'Espagne.

- Le baron Hausberg, grand dieux[32]! s'écria Hughie. Et moi qui lui ai donné un souverain!

Et il se laissa tomber dans un fauteuil, et il eut l'air de personnifier le désappointement.

- Vous lui avez donné un souverain! cria Trevor en éclatant de rire! Mon garçon, ce souverain-là, vous ne le reverrez jamais! Son affaire c'est l'argent des autres.

- Il me semble, Alan, que vous auriez bien pu me prévenir, dit Hughie d'un ton maussade, au lieu de me laisser commettre une bêtise aussi ridicule.

- Voyons, Hughie, dit Trevor. En premier lieu, il ne pouvait me venir à l'esprit l'idée que vous alliez distribuant ainsi l'aumône à l'aventure de cette façon extravagante. Que vous embrassiez un joli modèle, cela, je le comprends, mais que vous donniez un souverain à un modèle de laideur! Par Jupiter non! Et d'autre part, ma porte était fermée ce jour-là pour tout le monde. Lorsque vous êtes venu, je me suis demandé si Hausberg serait flatté de s'entendre nommer. Vous savez, il n'était pas en tenue de bal.

- Je suis sûr qu'il me prend pour un aigrefin, dit Hughie.

- Pas du tout! Il était enchanté, quand vous êtes parti; il ne cessait de se parler tout bas, de se frotter ses vieilles mains ridées. Je me demandais pourquoi il mettait tant d'insistance à savoir tout ce qui vous concernait, et n'y comprenais rien, mais j'y vois clair maintenant. Il va placer votre souverain à votre nom, Hughie. Tous les six mois, il vous enverra l'intérêt, et il aura une histoire superbe à conter au dessert.

-Je suis un pauvre diable de malheureux, grommela Hughie et ce que j'ai de mieux à faire c'est d'aller me coucher! Quant à vous, mon cher Alan, n'en parlez à personne; je n'oserais plus me montrer dans le Roso.

- Des bêtises! cela fait le plus grand honneur à votre esprit de philanthropie, Hughie. Et ne partez pas! Prenez une autre cigarette, vous me parlerez de Laura tant que vous voudrez.

Mais Hughie ne voulut pas rester.

Il rentra chez lui à pied, se sentant très malheureux, et il quitta Alan au milieu d'une crise de fou rire.

Le lendemain matin, pendant qu'il déjeunait, le domestique lui remit une carte portant ces mots:

«Monsieur Gustave Naudin, de la part de monsieur le baron de Hausberg.»

- Je suppose qu'il m'envoie demander des excuses, se dit Hughie.

Et il donna au domestique l'ordre de faire entrer.

Un vieux gentleman avec des lunettes d'or et des cheveux gris fut introduit et dit avec un léger accent français.

- C'est bien à monsieur Hughie Erskine que j'ai l'honneur de parler?

Hughie s'inclina.

- Je viens de la part du baron Hausberg, reprit-il.

Le baron…

- Je vous prie, monsieur, de lui présenter mes excuses les plus sincères, balbutia Hughie.

- Le baron, reprit le vieux gentleman, en souriant, m'a chargé de vous remettre la lettre que voici.

Et il tendit une enveloppe cachetée.

Sur cette enveloppe étaient écrits ces mots:

«Cadeau de mariage offert à Hughie Erskine et à Laura Merton par un vieux mendiant.

Et, dans cette enveloppe, il y avait un chèque de dix mille livres.

Quand le mariage eut lieu, Alan fut un des garçons d'honneur, et le baron fit un speech, au déjeuner de noces.

- Des modèles millionnaires, fit remarquer Alan, c'est déjà bien rare, mais des millionnaires modèles, c'est bien plus rare encore.

POÈMES EN PROSE [33]

I — L'artiste

Un soir naquit dans son âme le désir de modeler la statue du Plaisir qui dure un instant. Et il partit par le monde pour chercher le bronze, car il ne pouvait voir ses oeuvres qu'en bronze.

Mais tout le bronze du monde entier avait disparu et nulle part dans le monde entier on ne pouvait trouver de bronze, hormis le bronze de la statue du Chagrin qu'on souffre toute la vie.

Or, c'était lui-même, et de ses propres mains, qui avait modelé cette statue et l'avait placée sur la tombe du seul être qu'il eût aimé dans sa vie. Sur la tombe de l'être mort qu'il avait tant aimé, il avait placé cette statue qui était sa création, pour qu'elle y fût comme un signe de l'amour de l'homme qui ne meurt pas et un symbole du chagrin de l'homme, qu'on souffre toute la vie.

Et dans le monde entier il n'y avait pas d'autre bronze que le bronze de cette statue.

Et il prit la statue qu'il avait créée et il la plaça dans une grande fournaise et la livra au feu.

Et du bronze de la statue du Chagrin qu'on souffre toute la vie, il modela une statue du Plaisir qui dure un instant.

II — Le faiseur de bien

C'était la nuit et Il était seul.

Et Il vit de loin les murailles d'une cité considérable et Il s'approcha de la cité.

Et quand Il en fut tout près, Il entendit dans la ville le trépignement du plaisir, le rire de l'allégresse et le fracas retentissant de nombreux luths. Et Il frappa à la porte et un des gardiens des portes lui ouvrit.

Et Il contempla une maison construite de marbre et qui avait de belles colonnades de marbre à sa façade, les colonnades étaient tapissées de guirlandes et au dehors, et au dedans il y avait des torches de cèdre.

Et Il pénétra dans la maison.

Et quand Il eut traversé le hall de chalcédoine et le hall de jaspe et atteint la grande salle du festin, Il vit, couché sur un lit de pourpre marine un homme dont les cheveux étaient couronnés de roses rouges et dont les lèvres étaient rouges de vin.

Et Il alla à lui et le toucha sur l'épaule et lui dit:

- Pourquoi vivez-vous ainsi?

Et le jeune homme se retourna, et Le reconnut et Lui répondit.

Il Lui dit:

- Un jour, je n'étais qu'un lépreux et vous m'avez guéri. Comment vivrais-je autrement?

Et, un peu plus loin, Il vit une femme dont le visage était fardé et le costume de couleurs voyantes et dont les pieds étaient chaussés de perles. Et près d'elle vint, avec l'allure lente d'un chasseur, un jeune homme qui portait un manteau de deux couleurs.

Or, la face de la femme était comme le beau visage d'une idole et les yeux du jeune homme brillaient de convoitise.

Et Il le suivit rapidement.

Il toucha la main du jeune homme et lui dit:

- Pourquoi regardez-vous cette femme de cette façon?

Et le jeune homme se retourna et Le reconnut et dit:

- Un. jour que j'étais aveugle, vous m'avez donné la vue. Qui regarderai-je d'autre?

Et Il courut en avant et toucha le vêtement de couleurs voyantes de la femme et lui dit:

- Il n'y a pas ici d'autre route à prendre que celle du péché…

Et la femme se retourna et Le reconnut. Et elle rit et elle dit:

- Vous m'avez pardonné mes péchés et cette route est une route agréable.

Et Il sortit de la ville.

Et quand Il sortait de la ville, Il vit assis sur le côté de la route un jeune homme qui pleurait.

Et Il vint à lui et toucha les longues boucles de ses cheveux et lui dit:

- Pourquoi pleurez-vous?

Et le jeune homme releva la tête pour le regarder et Le reconnut et Lui répondit:

- Un jour que j'étais mort, vous m'avez fait me lever d'entre les morts. Comment ferais-je autre chose que pleurer?

III — Le disciple

Quand Narcisse mourut, la mare de ses délices se changea d'une coupe d'eaux douces en une coupe de larmes salées et les Oréades vinrent, en pleurant, à travers le bois, chanter près de la mare et la consoler.

Et quand elles virent que la mare s'était, de coupe d'eaux douces, transformée en coupe de larmes salées, elles relâchèrent les boucles vertes de leurs cheveux et crièrent à la mare.

Elles disaient:

- Nous ne nous étonnons pas que vous pleuriez aussi sur Narcisse qui était si beau.

- Mais Narcisse était-il si beau? dit la mare.

- Qui pouvait mieux le savoir que vous? répondirent les Oréades. Il nous a négligées, mais vous il vous a courtisée, et il s'est courbé sur vos bords, et il a laissé reposer ses yeux sur vous et c'est dans le miroir de vos eaux qu'il voulait mirer sa beauté.

Et la mare répondit:

- J'aimais Narcisse parce que, lorsqu'il était courbé sur mes bords et laissait reposer ses yeux sur moi, dans le miroir de ses yeux je voyais se mirer ma propre beauté.

_IV — Le __maître_

Or, quand les ténèbres tombèrent sur la terre, Joseph d'Arimathie, ayant allumé une torche de bois résineux, descendit de la colline dans la vallée.

Car il avait affaire dans sa maison.

Et s'agenouillant sur les silex de la Vallée de Désolation, il vit un jeune homme qui était nu et qui pleurait.

Ses cheveux étaient de la couleur du miel et son corps comme une fleur blanche, mais les épines avaient déchiré son corps et sur ses cheveux, il avait mis des cendres comme une couronne.

Et Joseph, qui avait de grandes richesses, dit au jeune homme qui était nu et qui pleurait.

- Je ne m'étonne pas que votre chagrin soit si grand, car sûrement Il était un homme juste.

Et le jeune homme répondit:

- Ce n'est pas pour lui que je pleure, mais pour moi-même. J'ai aussi changé l'eau en vin et j'ai guéri le lépreux, et j'ai rendu la vue à l'aveugle. Je me suis promené sur les eaux et j'ai chassé les démons, les habitants des tombeaux. J'ai nourri les affamés dans le désert où il n'y avait aucune nourriture et j'ai fait se lever les morts de leurs étroites couches et à mon ordre, et devant une grande multitude de peuple, un figuier stérile a refleuri. Tout ce que l'homme a fait, je l'ai fait. Et pourtant on ne m'a pas crucifié.

V — La maison du jugement

Et le silence régnait dans la maison du jugement et l'homme parut nu devant Dieu.

Et Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise, et tu t'es montré cruel envers ceux qui avaient besoin de secours et envers ceux qui étaient dénués d'appui. Tu as été rude et dur de coeur. Le pauvre t'a appelé, et tu ne l'as pas entendu, et tes oreilles ont été fermées au cri de l'homme affligé. Tu t'es emparé pour ton propre usage de l'héritage de l'orphelin et tu as envoyé les renards dans la vigne du champ de ton voisin. Tu as pris le pain des enfants et tu l'as donné à manger aux chiens et mes lépreux qui vivaient dans les marécages, et qui me louaient, tu les as pourchassés sur les grandes routes, sur ma terre, cette terre dont je t'avais formé, et tu as versé le sang innocent.

Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et derechef Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise et tu as caché la beauté que j'ai montrée et le bien que j'ai caché, tu l'as négligé. Les murailles de ta chambre étaient d'images peintes et, de ton lit d'abomination, tu te levais au son des flûtes. Tu as bâti sept autels aux péchés que j'ai soufferts, et tu as mangé ce que l'on ne doit pas manger, et la pourpre de tes vêtements était brodée de trois signes de honte. Tes idoles n'étaient ni d'or ni d'argent qui subsiste, mais de chair qui périt. Tu baignais leur chevelure de parfums et tu mettais des grenades dans leurs mains. Tu oignais leurs pieds de safran et tu déployais des tapis devant eux. Avec de l'antimoine, tu peignais leurs paupières et, avec la myrrhe, tu enduisais leurs corps. Devant elles tu t'es incliné jusqu'à terre et les trônes de tes idoles se sont élevés au soleil. Tu as montré au soleil ta honte et à la lune ta folie. Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et pour la troisième fois, Dieu ouvrit le livre de la vie de l'homme.

Et Dieu dit à l'homme:

- Ta vie a été mauvaise, et avec le mal tu as payé le bien et avec l'imposture la bonté. Tu as blessé les mains qui t'ont nourri et tu as méprisé les seins qui t'avaient donné leur lait. Celui qui vint à toi avec de l'eau est parti altéré et les hommes hors la loi qui t'ont caché dans leurs tentes la nuit, tu les as livrés avant l'aube. Tu as tendu une embuscade à ton ennemi qui t'avait épargné et l'ami qui marchait avec toi, tu l'as vendu pour de l'argent, et à ceux qui t'ont apporté l'amour, tu as en échange donné la luxure.

Et l'homme répondit et dit:

- J'ai également fait cela.

Et Dieu ferma le livre de la vie de l'homme et dit:

- Vraiment je devrais t'envoyer en enfer. C'est en enfer que je dois t'envoyer.

Et l'homme s'écria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit à l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer en enfer et pour quelle raison?

- Parce que j'ai toujours vécu en enfer, répondit l'homme.

Et le silence régna dans la maison du jugement.

Et après un moment Dieu parla et dit à l'homme:

- Puisque je ne puis t'envoyer en enfer, vraiment je t'enverrai au ciel. C'est au ciel que je t'enverrai.

Et l'homme s'écria:

- Tu ne le peux pas.

Et Dieu dit à l'homme:

- Pourquoi ne puis-je t'envoyer au ciel et pour quelle raison?

- Parce que jamais et nulle part je n'ai pu m'imaginer un ciel, répliqua l'homme.

Et le silence régna dans la maison du jugement.

VI — Le maître de sagesse

Depuis son enfance, il avait été, comme quiconque, bourré de la parfaite connaissance de Dieu et, même quand il n'était qu'un gamin, bien des saints, comme aussi certaines saintes femmes qui habitaient la libre cité, dans laquelle il était né, avaient été saisis d'un grand émerveillement à ses réponses graves et sages.

Et quand ses parents lui eurent donné la robe et l'anneau de l'âge viril, il les embrassa et les quitta pour aller courir le monde, car il voulait parler de Dieu au monde.

Car il y avait, en ce temps-là, dans le monde, bien des gens qui ne connaissaient aucunement Dieu ou n'avaient de lui qu'une connaissance incomplète ou adoraient les faux dieux qui habitent les bois sacrés et ne se soucient pas de leurs adorateurs.

Et il fit face au soleil et voyagea, marchant sans sandales, comme il avait vu marcher les saints, et portant à sa ceinture une besace de cuir et une petite gourde d'argile brunie.

Et comme il marchait le long de la grande route, il était plein de cette joie qui naît de la parfaite connaissance de Dieu, et il chantait les louanges de Dieu sans interrompre ses chants et, après quelque temps, il entra dans un pays inconnu où s'élevaient bien des cités.

Et il traversa onze cités.

Et quelques-unes de ces cités étaient dans les vallées, d'autres sur les bords de grandes rivières et d'autres assises sur des collines.

Et, dans chaque cité, il trouva un disciple qui l'aima et le suivit, et une grande multitude de peuple de chaque cité le suivit aussi et la connaissance de Dieu se répandit sur toute la terre et bien des chefs de gouvernement furent convertis.

Et les prêtres des temples, dans lesquels il y avait des idoles, trouvèrent que la moitié de leur gain était perdu et, quand, à midi, ils battaient leurs tambours, personne ou bien peu de gens venaient avec des pains et des offrandes de viande, comme ç'avait été l'habitude du pays avant l'arrivée du pèlerin.

Cependant, plus la foule qui le suivait s'accroissait, plus le nombre de ses disciples grandissait, plus son affliction augmentait.

Et il ne savait pas pourquoi son affliction était si grande, car il parlait toujours de Dieu et selon la plénitude de parfaite connaissance de Dieu que Dieu lui avait donnée.

Et, un soir, il sortit de la onzième cité qui était une cité d'Arménie; et ses disciples et une grande foule de peuple le suivirent, et il monta sur une montagne et s'assit sur un rocher qu'il y avait sur la montagne.

Et ses disciples se rangèrent autour de lui et la multitude s'agenouilla dans la vallée.

Et il plongea sa tête dans ses mains et pleura, et dit à son âme:

- Pourquoi suis-je plein d'affliction et de crainte et pourquoi chacun de mes disciples est-il comme un ennemi qui s'avance en pleine lumière?

Et son âme lui répondit et dit:

- Dieu t'a rempli de la pleine connaissance de lui-même et tu as donné cette science aux autres. Tu as divisé la perle de grand prix et tu as partagé en fragments le vêtement sans couture. Celui qui répand la sagesse se vole lui-même. Il est comme celui qui donne un trésor à un voleur. Dieu n'est-il pas plus sage que ce que tu l'es? Qui es-tu pour répandre le secret que Dieu t'a confié? J'étais riche un jour et tu m'as appauvrie. J'ai vu Dieu un jour et maintenant tu me l'as caché.

Et de nouveau il pleura, car il savait que son Âme lui disait la vérité et qu'il avait donné aux autres la parfaite connaissance de Dieu et qu'il était comme un homme qui s'est accroché aux pans de la robe de Dieu et que sa foi l'abandonnait en raison du nombre de ceux qui croyaient en lui.

Et il se dit à lui-même:

- Je ne parlerai plus de Dieu. Celui qui répand la sagesse se vole lui-même.

Et, quelques heures plus tard, ses disciples vinrent près de lui et, s'inclinant jusqu'à terre, lui dirent:

- Maître, parle de Dieu, car tu as la parfaite connaissance de Dieu et nul homme autre que toi n'a cette connaissance.

Et il leur répondit et leur dit:

- Je vous parlerai de toutes les autres choses qui sont dans le ciel et sur la terre, mais de Dieu je ne vous en parlerai pas. Ni maintenant ni en aucun temps je ne vous parlerai plus de Dieu.

Et ils s'irritèrent contre lui et lui dirent:

- Tu nous as conduits dans le désert pour que nous puissions t'écouter. Veux-tu nous renvoyer affamés, nous et la grande foule que tu as invitée à te suivre.

Et il leur répondit et leur dit:

- Je ne vous parlerai pas de Dieu.

Et la multitude murmura contre lui et lui dit:

- Tu nous as conduits dans le désert et tu ne nous as pas donné de nourriture à manger. Parle-nous de Dieu et cela nous suffira.

Mais il ne leur répondit pas un mot, car il savait que s'il parlait de Dieu il leur donnerait un trésor.

Et les disciples s'en furent tristement et la multitude retourna dans ses maisons. Et beaucoup moururent en route.

Et, quand il fut seul, il se leva et se tourna vers la lune et voyagea pendant sept lunes, ne parlant à aucun homme et ne répondant à aucune question.

Et quand la septième lune fut à son déclin, il atteignit ce désert qui est le désert de la grande Rivière.

Et ayant trouvé vide une caverne qu'habitait jadis un Centaure, il la prit pour abri et s'y fit une natte de jonc pour y coucher et mener la vie d'un ermite.

Et, chaque heure, l'ermite louait Dieu qui avait permis qu'il apprît à le connaître et à connaître son admirable grandeur.

Or, un soir, comme l'ermite était assis devant la caverne où il s'était organisé un lieu de repos, il aperçut un jeune homme au visage pervers et beau qui passait en habits simples et les mains vides.

Chaque soir, le jeune homme repassa les mains vides et, chaque matin, il revint les mains pleines de pourpre et de perles, car c'était un voleur, et il volait les caravanes de marchands.

Et l'ermite le regarda et il eut pitié de lui. Mais il ne lui dit pas un mot, car il savait que celui qui dit un mot perd la foi.

Et, un matin, comme le jeune homme revenait les mains pleines de pourpre et de perles, il s'arrêta, fronça les sourcils, frappa du pied sur la table et dit à l'ermite:

- Pourquoi me regardez-vous toujours de la sorte quand je passe? Qu'est-ce donc que je vois dans vos yeux? Car aucun homme ne m'a regardé auparavant de cette façon. Et c'est pour moi un aiguillon et un chagrin.

Et l'ermite lui répondit et dit:

- Ce que vous voyez dans mes yeux, c'est de la pitié. C'est la pitié qui vous regarde par mes yeux.

Et le jeune homme ricana d'un rire méprisant et cria à l'ermite d'une voix amère.

Il lui dit:

- J'ai de la pourpre et des perles dans mes mains et vous n'avez pour vous coucher qu'une natte de jonc. Quelle pitié auriez-vous pour moi? Et pour quelle raison avez-vous cette pitié?

- J'ai pitié de vous, dit l'ermite, parce que vous ne connaissez pas Dieu.

- La connaissance de Dieu est-elle une chose précieuse? demanda le jeune homme.

Et il s'approcha de l'entrée de la caverne.

- Elle est plus précieuse que toute la pourpre et toutes les perles du monde, répondit l'ermite.

- Et la possédez-vous? dit le jeune voleur.

Et il s'approcha encore.

- Jadis, répondit l'ermite, j'ai possédé vraiment la parfaite connaissance de Dieu, mais dans ma folie je l'ai partagée et je l'ai divisée entre bien d'autres hommes. Même encore maintenant pareille ressouvenance est et demeure pour moi plus précieuse que la pourpre et les perles.

Et quand le jeune voleur entendit cela, il jeta la pourpre et les perles qu'il portait dans ses mains et, tirant une épée pointue d'acier recourbé, il dit à l'ermite:

- Donnez-moi sur l'heure cette connaissance de Dieu que vous possédez ou je vais vous tuer sans hésiter? Pourquoi ne tuerai-je pas celui qui possède un trésor plus grand que mon trésor?

Et l'ermite étendit ses bras et dit:

- Ne vaudrait-il pas mieux pour moi d'aller dans les cours les plus éloignées de la maison de Dieu et le louer que de vivre dans le monde et de ne pas le connaître? Tuez-moi si c'est votre volonté. Mais je ne livrerai pas ma connaissance de Dieu.

Et le jeune voleur tomba à genoux et le supplia, mais l'ermite ne voulut ni lui parler de Dieu ni lui donner son trésor.

Et le jeune voleur se leva et dit à l'ermite:

- Qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, je vais aller à la Ville des Sept Péchés qui n'est qu'à trois jours de marche d'ici, et pour ma pourpre on me donnera du plaisir et pour mes perles on me vendra de la joie.

Et il reprit la pourpre et les perles et s'en fut rapidement.

Et l'ermite l'appela à grands cris. Il le suivit et l'implora.

Durant trois jours, il suivit le jeune voleur sur la route, et il le supplia de revenir, de ne pas entrer dans la cité des Sept Péchés.

Et, à tout moment, le jeune voleur regardait l'ermite, et l'appelait, et lui disait:

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