DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Fatigué par les cérémonies de la matinée, Monseigneur de Silva en était arrivé à ce moment de la consécration où a lieu l’imposition des mains. Ses mains tremblaient et sa voix dit pourtant distinctement la formule par laquelle les assistants sont invités à révéler les causes d’empêchement à la consécration, s’ils en connaissent.
Ce devait être une simple formalité. Mais quelqu’un cria dans la foule qu’il y avait une cause d’empêchement. C’était une femme, une métis, aux épaules carrées qui s’avança, pleine d’assurance. Elle avait à côté d’elle un personnage livide qui brandissait un papier et elle affirmait avoir été légitimement mariée à Jéronime Caval. Des cris retentirent. Jéronime Caval tranquillisait l’assemblée par l’allégresse répandue sur ses traits, mais soudain, il s’élança, cherchant à atteindre l’homme au papier et réclamant une arme pour lui couper les oreilles. Il croyait reconnaître en lui son vieil ennemi l’envoûteur. Une bagarre s’ensuivit et le sang coula pendant que l’archevêque quittait la cathédrale profanée.
Une sorte de délire s’empara de la société de Goa en même temps que la religiosité redoublait. Les adultères devinrent plus nombreux, les vierges prirent des amants. La belle Conception Colaço donna libre cours à son insatiable amour des adolescents et Juana de Faria prostitua son visage d’ange fané à tous les aventuriers qui voulurent la suivre. Le vieux Marcora laissa à ses quatre filles le soin de s’occuper de l’administration de la marine dont il était chargé. Sur le quai de la ville neuve, il sommeillait assis devant sa porte sur laquelle était écrit : Marine, en grosses lettres et il disait : « Elles sont très intelligentes. Elles s’entendent mieux que moi en affaires. Voyez mes filles. » Et il y avait un visage enfantin et souriant à chacune des quatre fenêtres du premier étage.
Castro buvait. Son ancienne passion du rhum s’était définitivement réveillée. Il buvait parce que le rhum verse à l’âme une chaleur divine et la projette sur des sommets ensoleillés, parce qu’il fallait perpétuellement s’entretenir de l’avenir de Goa en buvant avec des hommes incapables, parce qu’il oubliait quand il avait bu la violence de ses discussions avec son fils et cette paralysie morale qui l’empêchait de parler d’amour à Rachel.
C’était sur le port, au café du Palmier, à côté des bureaux du journal L’Abelha, que les grands rêves politiques naissaient et prenaient leur essor. On y attendait fébrilement le steamer de Bombay pour lire les journaux d’Europe. On se les arrachait. Mais ils n’apportaient qu’une déception renouvelée. Ni le schisme de Goa, ni les événements qui s’y étaient produits, ne semblaient intéresser les grandes nations occidentales.
— De quoi, diable, peuvent-ils bien s’occuper là-bas ? disait Heliodora de Cunha, qui était le plus avide de gloire et qui portait comme commandant des troupes, un uniforme d’officier d’artillerie.
— Hé ! Ils s’occupent de Cuba, parbleu ! répondait Marcora avec un éclat de rire.
Cuba, avec l’appui de l’Amérique, était alors en pleine insurrection contre l’Espagne et les journaux du monde entier suivaient les efforts de Narciso Lopez pour sa libération.
Une étrange jalousie s’empara des dirigeants de Goa. Ils ne parlaient que de Cuba pour dénigrer cette île, sa situation géographique, le caractère de ses habitants. Cuba avait usurpé sur la planète la place qu’aurait dû tenir Goa. Mais ils s’efforçaient secrètement d’imiter les héros de l’indépendance cubaine.
— Tu seras notre Lopez, disait-on à Castro pour le flatter.
— Vous verrez qu’ils nous enverront aussi un Concha, disaient les pessimistes.
Concha était un intraitable général espagnol qui faisait fusiller à Cuba tous les révoltés qui lui tombaient sous la main.
Mais les optimistes étaient les plus nombreux et ils répétaient avec confiance :
— Nous obtiendrons l’autonomie.
Ce mot d’autonomie était répété par beaucoup de métis et d’Hindous, et les déchargeurs du port et les bateliers malabarais qui n’en comprenaient pas le sens. Ils savaient seulement qu’il y avait à Goa un archevêque qui était un saint, avec qui Dieu s’entretenait la nuit directement et ils savaient aussi que par delà les mers un être d’une puissance extraordinaire, mais lointain, mythique, sans forme, le pape de Rome, voulait du mal au saint archevêque.
Et ce mot d’autonomie, cette vision lointaine d’un pape irrité dans un Vatican semblable à une pagode de Vishnou étaient synonymes pour eux de conversations au soleil couchant, d’oisiveté et de liberté.
Le soir, dans le Vieux Goa, maintes fêtes amicales se terminaient en orgies. Des musiques de danses retentissaient dans les maisons. Il y avait des bruits de rixe sous les tours branlantes et dans le ruines des cloîtres. Les ombres mortuaires de la ville ecclésiastique cachaient des accouplements et des combats. Et il avait fallu laisser certaines églises ouvertes parce que la foi était telle que beaucoup de chrétiens se relevaient la nuit pour courir se prosterner devant Dieu. Mais il fallait que ces chrétiens fussent armés car les rues, jadis paisibles, avaient cessé d’être sûres. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, Conception Colaço, les seins nus à son balcon, chantait des romances sentimentales car l’amour était inséparable pour elle du chant et de la mandore. Sa rivale Juana essayait parfois de lui répondre avec une voix en fausset. On entendait les sifflements des voleurs qui s’appelaient entre eux, mêlés à des bouffées de cantiques sortant des portails entr’ouverts et au chant lointain des prières rituelles des Chinois. On vivait à Goa dans une vague attente de fin de monde.
Rachel avait remarqué la bizarre attitude du père Vincent à son égard et elle ne se l’était pas expliquée.
Cet homme simple et pur qui marchait toujours la tête baissée sur sa robe noire par modestie, l’avait levée plusieurs fois de son côté. Elle l’avait vu, rôdant non loin de sa maison et hésitant à frapper chez elle. Il voulait visiblement lui parler.
Elle se trouva un jour face à face avec lui le long de la rivière Mandavi. Il tira à sa vue un objet qu’il devait porter à sa ceinture sous sa robe et qui était enveloppé dans des feuilles de manguier. Il parla à Rachel avec une extrême confusion. Il s’exprimait en langue tamoul qu’elle ne comprenait que médiocrement. Il voulait qu’elle prît l’objet qu’il lui tendait. Il appartenait à Rachel.
En déroulant les feuilles de manguier, Rachel vit qu’elles contenaient un couteau et elle reconnut celui qu’elle avait pris chez Antonia et qu’elle avait laissé tomber après la confession de Castro, dans l’église des Rois Mages.
Le père Vincent parlait avec une humble bonté. Tant d’événements mauvais étaient arrivés à Goa ! Tout le monde avait oublié Dieu. Cela avait commencé à peu près le jour où il avait trouvé ce couteau dans l’église. Il demandait bien pardon à Rachel. Il pensait que peut-être la force du mal était dans ce fer, comme certaines forces divines sont encloses dans le bois des Vierge Marie. Il rendait le fer à celle qui l’avait apporté pour que la bonté revînt parmi les pauvres hommes de la terre de Goa.
Le père Vincent avait les mains jointes et il n’avait plus la force de lever les yeux. En s’éloignant, il marchait presque sur la pointe des pieds et son innocence l’enveloppait comme d’une auréole.