GUILLAUME APOLLINAIRE (continued 3)
Reading edition
«—Quelle belle journée, nous dit ensuite Bakar. Il est vrai que c'est aujourd'hui samedi: le soleil brille toujours ce jour-là. Et c'est le jour où l'on peut le mieux examiner une ombre. Chaque samedi me rappelle aussi un des détails les plus émouvants de ma longue vie. Le beau souvenir que d'avoir été le hasard même! Les chrétiens n'ont point de ces souvenirs d'enfance!
«Je naquis à Rome et ne suis à Paris que depuis l'âge de vingt-cinq ans.
«Vous savez qu'à Rome on tire le lotto chaque samedi, sur la piazza Ripetta, et que le soin de prendre les numéros au hasard est dévolu à un enfant juif qu'on choisit, de préférence, gracieux de visage et à cheveux bouclés.
«Une fois c'est moi qui tirai le lotto. Ma mère, qui était très belle, me conduisit. Alors, au centre de la place, je devins le hasard. Et depuis, je n'ai jamais vu tant de regards me considérer anxieusement. À la fin, il y avait de ces yeux qui flamboyaient de colère et d'autres de joie. Des hommes me montraient le poing en m'insultant tandis que quelques-uns jubilaient en m'appelant Jésus, agneau pascal, sauveur, ou me donnaient d'autres noms chrétiennement flatteurs.
«Et je me souviens très nettement d'un homme en redingote et sans chapeau qui se tenait au premier rang de la foule. Il paraissait triste et accablé et tandis qu'elle s'écoulait, je vis, qu'au soleil, cet homme n'avait point d'ombre. Vite et discrètement, il sortit un revolver de sa poche et se tira une balle dans la bouche.
«Épouvanté, je regardai un moment les gens emporter le cadavre; ensuite je cherchai ma mère, mais je ne la retrouvai pas et je retournai seul au logis où elle ne rentra pas cette nuit-là.
«Le lendemain, quand ma mère fut de retour, mon père lui fit des reproches que nous trouvâmes très mérités mes sœurs et moi. Mais il se tut bientôt lorsqu'elle eut prononcé durement quelques paroles que je ne compris pas.
«Mon oncle Penso, le rabbin, vint le soir, il était irrité contre mes parents qui m'avaient laissé tenir le lotto.—J'ai vu David, disait-il, il était pareil au veau d'or que nos maîtres adorèrent en l'absence de Moïse. J'attendais l'instant où les gagnants organiseraient des danses autour de David.—Et ces objurgations étaient mêlées de citations de Maïmonide et du Talmud.»
* * *
«J'offris à Bakar un cigare qu'il refusa en prétextant le sabbat.
* * *
«—Oï, dit Bakar, je ne me sens pas très bien. Avant de vous en aller, prêtez-moi vos ombres... Je voudrais savoir si j'ai longtemps à vivre. Je connais un peu la sciomancie ou devination par les ombres. Je tiens les principes de cette science de ce même oncle qui n'aimait pas qu'on adorât le veau d'or, mais qui, fort riche et fort avare, ne voyageait qu'en troisième clssse. Un de ses amis lui demandait un jour la raison de cette lésinerie.—Parce qu'il n'y a pas de quatrième, répondit mon oncle. Dans la suite, il émigra en Allemagne, où les trains ont des wagons de quatrième classe.
«Sortons de la boutique et au soleil du sabbat soyons sciomanciens.
«Avez-vous tous votre ombre, au moins?
«Car ne l'ignorez pas, d'après nos croyances certaines, l'ombre quitte le corps trente jours avant qu'il ne meure.»
* * *
«Hors de la boutique, nous vîmes avec bonheur que nous possédions encore notre ombre. Bakar nous plaça de façon à ce que les ombres se mêlassent à la sienne, puis il examina cette tache trembleuse. Il disait:
«—Oï, le signe du feu! Oï, le feu, asch! Oï, Adonaï! Asch qui est le feu en hébreu donne Aschen en allemand. Ce sont les cendres, les cendres des morts. Oï, et haschisch est de là vraisemblablement. Ce sera le bon sommeil. Oï! le signe du feu. Asch, Aschen, haschich et assassin que j'oubliais vient de là aussi. Oï, oï! Asch, aschen, haschich, assassin, oï, Adonaï, Adonaï!»
«Et comme il était sorti sans chapeau et peut-être en confirmation d'un présage mortel figuré par asch, le signe du feu, Bakar éternua bruyamment:
«—Atchi! Atchi!»
«Fort ému, je lui dis:
«—Dieu vous bénisse!
«Mais Bakar rentra dans sa boutique en disant:
«—J'ai encore longtemps à vivre.»
«Puis, voyant que le soleil allait disparaître, il nous dit:
«—À une autre fois.»
«Car c'était l'heure de la prière, et en nous en allant, nous pûmes le voir, tandis que, couvert d'un vieux chapeau haut de forme, il lisait, debout sur le seuil de sa boutique, un livre hébreu qu'il commença régulièrement par la fin.
* * *
«Nous marchions sans parler, et lorsque au bout d'un moment je voulus revoir nos ombres, je vis avec un plaisir singulièrement atroce que celle de Louise l'avait quittée.»
À Louis Chadourne
LA FIANCÉE POSTHUME
Un jeune Russe qui voyageait sur le continent alla passer l'hiver à Cannes. Il prit pension chez un professeur qui, pendant la saison, donnait des leçons de français aux étrangers.
Ce professeur, d'une cinquantaine d'années, se nommait Muscade. Il avait des mœurs simples et aurait passé partout inaperçu s'il n'eût toujours empesté l'ail.
Mme Muscade était une douce créature qui âgée de trente-huit à quarante ans n'en accusait pas plus de trente à trente-deux. Elle était blonde, de chairs épanouies, la taille mince, mais sa poitrine et ses hanches saillaient. Pourtant rien en elle n'était provocant et elle paraissait triste.
Le jeune Russe la remarqua et il la trouvait jolie.
Les Muscade habitaient une petite villa située du côté de Suquet, et d'où l'on avait vue sur la mer, les îles de Lérins et les longues plages de sable sur lesquelles des troupes d'enfants nus et minces s'ébattent l'été, avant le crépuscule. La villa avait un jardin planté de mimosas, d'iris, de roses et de grands eucalyptus.
Le pensionnaire des Muscade passa tout l'hiver à se promener, à fumer et à lire. Il ne voyait pas les jolies filles dont la ville est pleine, il ne regardait pas les belles étrangères. Ses yeux ne gardaient que l'éblouissement du mica qui scintille partout, sur le sable marin, sur le sol des rues et sur les murs, et sa pensée, tandis qu'il marchait repoussé par le vent qui vient de la mer, était toute à Mme Muscade. Mais cet amour était doux, exquis, sans fièvre, et il n'osait en faire l'aveu.
* * *
Les eucalyptus tapissèrent le sol de petits cheveux odoriférants. Il y en avait tant, qu'éteignant l'éclat du mica, ils recouvraient entièrement les allées des jardins, et le mimosa enflammait toutes ses fleurs embaumées.
Un soir, dans la pénombre d'une chambre dont la fenêtre était ouverte, le jeune homme vit Mme Muscade allumer une lampe. Elle avait des gestes lents; sa silhouette paraissait une vision gracieuse et nonchalante. Il pensa: «Ne différons plug». Et s'approchant d'elle, il lui dit:
«Quel joli nom, Mme Muscade. C'est presque un petit nom. Il vous sied ce nom à vous dont les cheveux sont un peu de soleil à l'orient. À vous qui êtes aromatique comme ces noix muscades les plus parfumées; celles qu'un pigeon a digérées et rendues intactes. Tout ce qui a bonne odeur a votre odeur. Et vous devez avoir la saveur de tout ce qui est délectable. Je vous aime, Madame Muscade!»
* * *
Mme Muscade ne manifesta aucune émotion de de courroux ni de gaieté, et après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre, quitta la chambre.
Le jeune homme demeura un instant tout interdit; il eut ensuite envie de rire, puis alluma une cigarette et sortit.
Vers cinq heures, il revint et vit M. et Mme Muscade appuyés à la grille de la villa. Dès que ceux-ci l'aperçurent ils sortirent dans la rue qui était toujours déserte. Mme Muscade ferma la grille de la villa et vint se placer près de son mari qui parla:
—Monsieur, yai quelque chose à vous dire.
—Dans la rue? fit le jeune homme.
Et il regarda Mme Muscade qui, placide, ne bronchait pas.
—Oui, dans la rue, affirma M. Muscade.
Et il commença:
«Monsieur, soyez assez bon pour écouter mon histoire jusqu'au bout, notre histoire, puisque c'est aussi celle de Mme Muscade.
«J'ai cinquante-trois ans, monsieur, et Mme Muscade en a quarante. Il y a vingt-trois ans aujourd'hui que nous nous fiançâmes, ma femme et moi. Elle était la fille d'un maître de danse; moi j'étais orphelin, mais mon état me fournissait l'aisance nécessaire à un ménage. Ce fut un mariage d'amour, monsieur.
«Vous la voyez maintenant jolie et encore désirable. Mais si vous l'aviez vue alors, monsieur, avec ses cheveux en torsades dont on ne trouverait la teinte dans aucun tableau! Tout passe, monsieur, et ses cheveux d'à présent, je vous le jure, ne donnent aucune idée de ce qu'ils étaient lorsqu'elle avait dix-sept ans. Ces cheveux, c'était alors du miel. Ou bien encore on eût hésité à dire s'ils se rapportaient à la lune ou au soleil.
«Je l'adorais, monsieur. Et j'ose affirmer que de son côté elle m'aimait. Nous nous épousâmes. Ce fut une joie sans limites, une allégresse de tous nos sens, un bonheur pareil à un rêve, un rêve sans désillusion. Nos affaires prospéraient et nos amours durèrent.
* * *
«Au bout de quelques années, monsieur, il plut à Dieu de remplir la coupe de notre bonheur déjà si pleine. Mme Muscade me rendit père d'une fillette adorable que nous appelâmes Théodorine, parce que Dieu nous l'avait donnée. Mme Muscade voulut la nourrir et, le croiriez-vous, monsieur, je devins encore plus heureux d'aimer cette nourrice adorable d'un bébé angélique. Ah! quel charmant tableau lorsque, le soir, sous la lampe, après avoir donné à teter à l'enfantelette, Mme Muscade la déshabillait! Nos bouches se rencontraient souvent sur le corps doux, poli, odoriférant de la petite et des baisers joyeux claquaient sur ses petites fesses, sur ses jambettes, sur ses cuissettes potelées, partout, partout. Et nous trouvions des mots adorables: petite démone, pupille de mon œil, belette, hermine, et tant d'autres!
«Puis ce fut le premier pas, la première parole et puis, hélas, monsieur, elle mourut à l'âge de cinq ans.
«Je la vois encore sur son petit lit, morte et belle comme une petite martyre. Je revois le petit cercueil. Et on nous l'enleva, monsieur, et nous avons perdu toute joie, tout notre bonheur, que nous ne retrouverons qu'au ciel où notre Théodorine continue à vivre.
* * *
«Du jour de sa mort, nos âmes se sont senties vieilles et nous n'avons plus rien aimé de la vie. Et pourtant nous ne voulons pas la perdre. Notre existence est devenue triste, mais elle est si calme qu'elle en est délicieuse.
«Les années ont passé, atténuant une douleur toujours présente et qui nous fait pleurer quand nous parlons de notre fille.
«Souvent nous parlions d'elle:
«—Elle aurait maintenant douze ans, ce serait l'année de sa première communion.»
«Et cette fois-là nous pleurâmes toute la journée sur sa tombe dans notre cimetière parfumé.
«—Elle aurait aujourd'hui quinze ans et serait déjà peut-être demandée en mariage.»
* * *
«C'est moi qui ai dit cela, il y a deux ans; ma femme sourit tristement et nous eûmes la même idée. Le lendemain, nous mettions une pancarte: Chambre à louer pour monsieur seul. Et nous eûmes plusieurs jeunes gens comme locataires, des Anglais, un Danois, un Roumain. Et nous pensions:
«—Elle aurait seize ans. Qui sait? notre pensionnaire lui plairait peut-être?—»
«Puis vous êtes venu, monsieur, et nous avons souvent pensé:
«—Théodorine aurait dix-sept ans et sûrement si elle n'était pas encore mariée, son cœur élirait ce jeune homme doux, bien élevé et de tout point digne d'elle.»
«Vous êtes ému, monsieur, je vois cela. Vous avez bon cœur...
* * *
«Hélas! je me trompais. Voyez-vous, monsieur, ce que vous avez voulu faire cet après-midi, c'était presque un crime. Car voilà la vérité, monsieur, Mme Muscade m'a tout dit. Vous avez désolé le cœur de cette femme exquise. Vous désolez mon âme, monsieur, et vous comprenez vous-même qu'après ce qui s'est passé il n'est plus possible que vous entriez dans ma maison. Voyez, la grille est close et c'est fini: jamais plus vous ne passerez dans mon jardin. Vous le pensiez un jardin de délices défendues, monsieur, et cette pensée vous en a chassé. Vous ne voudriez pas rentrer dans cette maison calme où vous avez contristé cette femme qui vous aimait déjà, je le sais, comme une mère aime son fils. Hélas! j'aurais voulu vous voir dans ma maison longtemps encore, mais, vous le sentez, vous en êtes persuadé, c'est impossible, c'est fini. Cette nuit vous trouverez à vous loger dans un hôtel et vous me ferez dire où vous êtes descendu. Je vous enverrai votre bagage. Adieu, monsieur. Venez, Madame Muscade, la nuit tombe. Adieu, Monsieur, soyez heureux, adieu!»
À Louis Dumur
L'ŒIL BLEU
J'aime entendre les vieilles dames parler du temps où elles étaient petites filles.
* * *
«J'avais douze ans et j'étais pensionnaire dans un couvent du Midi de la France, m'a raconté une de ces respectables dames à bonne mémoire. Nous vivions là, séparées du monde, et nos parents seuls pouvaient nous visiter, une fois par mois.
«Nos vacances elles-mêmes se passaient dans ce oouvent qu'entouraient d'immenses jardins, un verger et des vignes.
«Je puis dire que je ne suis sortie de cette enceinte de calme que pour me marier, à l'âge de dix-neuf ans, et j'y étais depuis l'âge de huit ans. Je m'en souviens encore: lorsque j'eus franchi le seuil de la grande porte qui s'ouvrait sur l'univers, le spectacle de la vie, l'air que je respirais et qui me semblait si nouveau, le soleil qui me parut plus lumineux qu'il n'avait jamais été, la liberté enfin me saisit à la gorge. J'étouffais et je serais tombée éblouie, étourdie, si mon père, à qui je donnais le bras, ne m'eût retenue et ne m'eût ensuite menée vers un banc qui se trouvait là et où je m'assis un instant pour reprendre mes esprits.
* * *
«À douze ans donc, j'étais une petite fille espiègle et innocente et toutes mes compagnes étaient comme moi.
«Les études, les récréations, les exercices de dévotion se partageaient notre temps.
«Cependant c'est vers cette époque que le démon de la coquetterie pénétra dans la classe où j'étais, et je n'ai pas oublié la ruse dont il se servit pour nous apprendre que les petites filles que nous étions deviendraient bientôt des jeunes filles.
«Aucun homme ne pénétrait dans l'enceinte du couvent, sinon le vénérable aumônier qui disait la messe, prêchait, et auquel nous disions nos peccadilles. Il y avait encore trois vieux jardiniers, peu faits pour nous donner une haute idée du sexe fort. Nos pères venaient nous voir aussi, et celles qui avaient des frères en parlaient comme d'êtres surnaturels.
«Un soir, à la tombée de la nuit, nous revenions de la chapelle et nous marchions à la queue leu leu, nous dirigeant vers le dortoir.
«Soudain, au loin, derrière les murs qui entouraient les jardins du couvent, un son de cor se fit entendre. Je m'en souviens comme si cela s'était passé hier: la fanfare héroïque et mélancolique éclata dans le profond silence, au crépuscule, tandis que le cœur de chaque petite fille battait plus fort qu'auparavant. Et cette fanfare qui, répercutée par les échos, mourait dans le lointain, évoquait pour nous je ne sais quel cortège fabuleux...
«C'est d'eux que nous rêvâmes cette nuit-là...
* * *
«Le lendemain, une petite blonde, qui s'appelait Clémence de Pambré, étant sortie un instant de la classe, revint toute pâle et chuchota à sa voisine, Louise de Presséc, que dans le couloir sombre elle avait rencontré un œil bleu. Et bientôt toute la classe connut l'existence de l'œil bleu.
«On n'écoutait plus la Mère qui nous enseignait l'histoire. Les élèves faisaient à présent des réponses saugrenues, et moi-même, qui n'étais pas très forte en cette branche-là, comme on me demandait à qui avait succédé François Ier, je dis à tout hasard, mais sans conviction, que c'était à Charlemagne, et ma voisine, chargée d'éclairer mon ignorance, fut d'avis qu'il avait succédé à Louis XIV. On avait bien autre chose à faire que de penser à la chronologie des rois de France: on songeait à l'œil bleu.
* * *
«Et en moins d'une semaine, chacune de nous eut l'occasion de le rencontrer, cet œil bleu.
«Nous avions toutes la berlue, c'est certain, mais nous le vîmes toutes. Il passait vite, tachant l'ombre dans les couloirs de son bel azur. Nous en étions épouvantées et aucune de nous n'osait en parler aux religieuses.
«On se creusait la tête pour savoir à qui cet œil effrayant pouvait appartenir. Je ne sais plus laquelle de nous émit l'opinion que ce devait être l'œil d'un des chasseurs qui avaient passé quelques soirs auparavant au milieu des fanfares de cors, dont les éclats lyriques à faire pleurer persistaient en nos mémoires. Et il en fut ainsi décidé.
«Nous nous persuadâmes toutes qu'un des chasseurs était caché dans le couvent et l'œil bleu était son œil. Nous ne songeâmes point que l'œil unique dénotait un borgne ni que les yeux ne volent point à travers les corridors des vieux couvents et n'errent point détachés de leurs corps.
«Et cependant nous ne pensions qu'à cet œil bleu et au chasseur qu'il évoquait.
«C'était fini d'avoir peur de l'œil bleu. On aurait bien voulu qu'il s'arrêtât pour nous fixer et nous faisions en sorte de sortir souvent seules dans les couloirs pour rencontrer l'œil merveilleux qui nous charmait désormais.
* * *
«Bientôt la coquetterie s'en mêla. Aucune de nous n'aurait voulu être vue par l'œil bleu tandis qu'elle avait les mains tachées d'encre. Chacune faisait son possible pour paraître à son avantage en traversant les couloirs.
«Il n'y avait ni glace ni miroir au couvent, et notre ingéniosité naturelle y suppléa bientôt. Chaque fois que l'une de nous passait près d'une porte vitrée qui donnait sur un palier, un pan de tablier noir plaqué derrière la vitre formait ainsi un miroir improvisé où l'on se regardait vite, vite, en s'arrangeant la chevelure, en se demandant si l'on était jolie.
* * *
«L'histoire de l'œil bleu dura bien deux mois; puis on le rencontra de moins en moins, et enfin l'on n'y pensa plus que très rarement, et quand on en parlait encore, de loin en loin, ce n'était jamais sans frissonner.
«Mais dans ce frisson il entrait de la crainte et aussi quelque chose qui ressemblait à du plaisir, le plaisir secret de parler d'une chose défendue.»
* * *
Vous n'avez jamais vu passer l'œil bleu, ô petites filles d'aujourd'hui!
Au docteur Palazzoli
L'INFIRME DIVINISÉ
Par une matinée de printemps, une automobile qui passait sur la route de Paris à Cherbourg fit explosion dans la commune de Chatou, sur la limite du Vésinet. Les deux voyageurs qui occupaient le coupé furent tués. Quant au chauffeur, on le ramassa à moitié mort; il demeura trois mois sans connaissance, et lorsque, dans une petite voiture poussée par sa femme, il put enfin quitter l'hôpital, il lui manquait la jambe gauche, le bras gauche, l'œil gauche et il était devenu sourd de l'oreille gauche.
Dès lors, il vécut dans une maisonnette qu'il possédait au bord de la mer, près de Toulon, et grâce à la petite aisance procurée par le montant de l'assurance qu'il avait touchée. Les cicatrices laissées par la section de ses membres étant toujours douloureuses, il lui avait été impossible de supporter une jambe en bois ni un bras postiche, et il s'était, en peu de semaines, accoutumé à sautiller au lieu de marcher.
* * *
Les voisins et les passants regardaient curieusement cet infirme qui, en se promenant, paraissait sauter à la corde, et cette sorte de danse communiqua à son intelligence une telle vivacité que le renom de son esprit, de l'à-propos de ses réparties, de la finesse de ses plaisanteries se répandit très vite. On venait le voir, l'interroger non seulement de Toulon, mais encore de tous les villages environnants, et l'on comprit bientôt que cet homme, nommé Justin Couchot et qu'on ne tarda pas à surnommer l'Éternel, avait, avec ses membres de gauche, entièrement perdu la notion du temps.
* * *
Les deux mois qu'il avait passés sans connaissance avaient aboli en lui tout souvenir de sa vie antérieur à l'accident dont il était sorti estropié, et s'il avait retrouvé en partie l'usage du langage qu'il entendait autour de lui, il lui était maintenant impossible de relier entre eux les divers événements qui remplissaient désormais son existence. De ses actions saccadées il n'apercevait plus la succession.
À vrai dire, il semble impossible de croire qu'elles lui parussent simultanées et le seul mot qui, dans la pensée des hommes accoutumés à l'idée du temps, puisse rendre ce qui se passait dans le cerveau de Justin Couchot est celui d'éternité. Ses actions, ses gestes, les impressions qui frappaient son œil, son oreille uniques lui semblaient éternelles et ses membres solitaires étaient impuissants à créer pour lui, entre les divers actes de la vie, cette liaison que deux jambes, deux bras, deux yeux, deux oreilles suscitent dans l'esprit des hommes normaux et de quoi résulte la notion du temps.
Bizarre infirmité, qui méritait qu'on l'appelât divine!
* * *
Sa popularité augmentait chaque jour et il prit l'habitude d'exciter la curiosité publique. Quand le temps était beau, il s'en allait par bonds, s'élançant vers le firmament, où l'on place Dieu, auquel il ressemblait mentalement, et retombait sur la terre aussitôt, divinité sans puissance qu'emprisonnait un corps infirme et faible à faire pitié.
Et si on l'interpellait pour l'interroger, il s'arrêtait et demeurait des heures entières perché sur sa jambe comme un échassier.
* * *
On lui demandait:
«Eh! l'Éternel, qu'as-tu fait hier?»
Il répondait:
«Enfants, je crée la vie. Je veux que la lumière soit et l'obscurité se tient auprès, mais hier n'est pas pour moi, non plus que demain, et rien n'existe qu'aujourd'hui.»
Et il s'accordait si bien avec la nature qu'elle lui était un effet de sa volonté, à quoi l'événement répondait sans cesse avant qu'il pût connaître le regret ou le désir.
Une belle jeune femme minauda un jour:
«L'Éternel, que pensez-vous de moi?»
Il lui dit:
«Million d'êtres que tu es, de toute taille et de tant de visages: d'enfant, de jeune fille, de femme et de vieille, vous vivez et tu es morte, vous riez et vous pleurez, vous aimez et vous haïssez et tu n'es rien et vous êtes tout.»
Un homme politique voulut savoir à quel parti allaient ses sympathies.
«À tous, répondit l'Éternel, et à aucun, car ils sont comme l'ombre et la lumière et doivent vivre ensemble sans que rien puisse changer.»
Il arriva qu'on lui raconta l'histoire de Napoléon:
«Sacré Bonaparte! s'écria Justin Couchot. Il ne cesse de gagner des batailles, d'être vaincu et de mourir à Sainte-Hélène.»
Et comme quelqu'un, étonné, le questionnait sur la mort, il s'en alla à petits sauts, disant:
«Des mots, des mots! Comment voulez-vous mourir? On est, cela suffit; on est comme le vent, la pluie, la neige, Napoléon, Alexandre, la mer, les arbres, les villes, les fleuves, les montagnes.»
Le monde entier et toutes les époques étaient ainsi pour lui un instrument bien accordé que son unique main touchait avec justesse.
* * *
Justin Couchot disparut il y a un an et l'on n'a jamais pu savoir ce qu'il est devenu. Les autorités. non sans raison, supposèrent qu'il s'était noyé, mais son corps bizarre à membres uniques n'a pas été retrouvé. Ses parents, voisins et ceux qui l'avaient rencontré ne croient pas à la mort de l'Éternel et n'y croiront jamais.
À Ferdinand Molina
SAINTE ADORATA
Je visitai, un jour, la petite église de Szepeny, en Hongrie, et l'on m'y montra une châsse très vénérée.
«Elle contient, me dit le guide, le corps de sainte Adorata. Voilà près de soixante ans qu'on découvrit son tombeau tout près d'ici. Sans doute fut-elle martyrisée aux premiers temps du christianisme, à l'époque de l'occupation romaine, où la région de Szepeny fut évangélisée par le diacre Marcellin, qui avait assisté à la crucifixion de saint Pierre.
«Selon toute vraisemblance, sainte Adorata se convertit à la voix du diacre, et après le martyre des prêtres romains enterrèrent le corps de la bienheureuse. On suppose qu'Adorata n'est que la traduction latine d'un nom païen qui était le sien, car on ne pense pas qu'elle ait reçu d'autre baptême que celui du sang. Un tel nom n'éveille point d'idées chrétiennes; cependant la bonne conservation du corps, qui fut retrouvé intact après tant de siècles où il avait été sous terre, montrait assez qu'il s'agissait d'une des élues qui, mêlées à la troupe des vierges, chantent, dans le paradis, la gloire divine. Et voici dix ans que sainte Adorata a été canonisée à Rome.»
J'écoutai distraitement ces explications. Sainte Adorata ne m'intéressait pas outre mesure et j'allais sortir de l'église quand mon attention fut attirée par un profond soupir qui se mourait auprès de moi. Celui qui l'avait exhalé était un petit vieillard coquettement habillé qui s'appuyait sur une canne à pommeau de corail en regardant fixement la châsse.
* * *
Je quittai l'église et le petit vieillard sortit derrière moi. Je me retournai pour apercevoir encore une fois sa silhouette élégante et surannée. Il me sourit. Je le saluai.
—Croyez-vous, monsieur, aux explications que vous a fournies le sacristain? me demanda-t-il enfin en un français où les R roulaient à la hongroise.
«Mon Dieu! lui répondis-je, je n'ai aucune opinion sur ces questions dévotes.»
Il reprit:
«Vous n'êtes que de passage parmi nous, monsieur, et je désire depuis si longtemps révéler la vérité de tout cela à quelqu'un que je veux vous la dire, sous condition que vous n'en parlerez à personne dans ce pays.»
Ma curiosité s'était éveillée et je promis tout ce qu'il voulut.
«Eh bien! monsieur, me dit le petit vieillard, sainte Adorata a été ma maîtresse.»
* * *
Je me reculai, pensant avoir affaire à un insensé. Mon étonnement le fit sourire, tandis qu'il me disait d'une voix un peu tremblante:
«Je ne suis pas fou, monsieur, et je vous ai dit la vérité. Sainte Adorata a été ma maîtresse!
«Que dis-je? Si elle l'avait voulu, je l'aurais épousée!...
«J'avais dix-neuf ans quand je la connus. J'en ai aujourd'hui plus de quatre-vingts et je n'ai jamais aimé d'autre femme qu'elle.
«J'étais le fils d'un riche châtelain des environs de Szepeny. J'étudiais la médecine. Et un labeur acharné m'avait épuisé à un tel point que les médecins m'engagèrent à me reposer et à voyager pour changer d'air.
«J'allai en Italie. C'est à Pise que je rencontrai celle à qui aussitôt je donnai ma vie. Elle me suivit à Rome, à Naples. Ce fut un voyage où l'amour embellissait les sites... Nous remontâmes jusqu'à Gênes et je pensais à l'emmener ici, en Hongrie, pour la présenter à mes parents et l'épouser, lorsqu'un matin je la trouvai morte auprès de moi...»
* * *
Le vieillard interrompit un instant son récit. Lorsqu'il le reprit, sa voix chevrotait plus qu'auparavant et on l'entendait à peine.
* * *
«...Je parvins à cacher le décès de ma maîtresse aux gens de l'hôtel, mais je n'y parvins qu'en employant des ruses d'assassin. Et quand je pense à tout cela, je frissonne encore. On ne me soupçonnait d'aucun crime et l'on crut que ma compagne était partie le matin de très bonne heure.
«Je ne vous donne point le détail des heures affreuses passées auprès du corps, que j'avais enfermé dans une malle. Bref, je fus si habile que l'opération de l'embaumement passa inaperçue. Le va-et-vient, le nombre important des voyageurs dans un grand hôtel leur laisse une liberté relative, une impersonnalité qui me furent très utiles dans la circonstance.
«Ensuite ce fut le voyage et les difficultés suscitées par la douane, que je pus, grâce au Ciel, franchir sans encombre. C'est une histoire miraculeuse, monsieur!... Et quand je fus de retour chez moi, j'étais devenu maigre, pâle, méconnaissable.
«En passant à Vienne, j'avais acheté, chez un antiquaire, un sarcophage de pierre qui provenait de je ne sais plus quelle collection célèbre. Chez moi, on me laissait faire ce que je voulais, sans s'inquiéter de mes desseins, et personne ne s'étonna ni du poids, ni de la quantité des bagages que j'avais rapportés d'Italie.
«Je gravai moi-même l'inscription ADORATA et une croix sur le sarcophage où j'enfermai, entouré de bandelettes, le corps de l'adorée...
«Une nuit, par un effort insensé, je transportai mon amour dans un champ voisin, de façon à retrouver l'emplacement que j'étais seul à connaître. Et, seul, je venais chaque jour prier à cet endroit.
* * *
«Un an s'écoula... Un jour, je dus partir pour Budapest... Et quel ne fut point mon désespoir quand je revins, au bout de deux ans, de voir qu'une usine s'était élevée à la place même où j'avais enterré le trésor que j'aimais plus que ma vie!...
«Je devins à peu près fou et je songeais à me tuer lorsque, le soir, le curé, étant venu nous visiter, me raconta comment, pendant qu'on creusait le champ voisin pour y établir les fondations de l'usine, on avait trouvé le sarcophage d'une martyre chrétienne de l'époque romaine, nommée Adorata, et que l'on avait transporté cette châsse précieuse dans la modeste église du village.
«D'abord je fus sur le point de révéler au curé sa méprise. Mais je me ravisai, pensant que, dans l'église, j'aurais mon trésor sous les yeux quand je voudrais.
«Mon amour me disait que l'adorée n'était pas indigne des honneurs dévots qu'on lui rendait. Et, encore aujourd'hui, je l'en crois digne, à cause de sa grande beauté, de sa grâce unique et de l'amour profond qui l'a peut-être fait mourir. Au demeurant, elle était bonne, douce et pieuse, et si elle n'était pas morte je l'aurais épousée.
«Je laissai les événements suivre leur cours et mon amour se changea en dévotion.
«Celle que j'avais tant aimée fut déclarée vénérable. Ensuite on la béatifia et, cinquante ans après la découverte de son corps, elle fut canonisée. Je me rendis moi-même à Rome pour assister à la cérémonie, qui est le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler.
«Par cette canonisation, mon amour entrait au ciel. J'étais heureux comme un ange du paradis et vite je m'en revins ici, plein du bonheur le plus sublime et le plus étrange qui soit au monde, prier devant l'autel de sainte Adorata...»
...Les larmes aux yeux, le petit vieillard coquettement vêtu s'éloigna, frappant le sol de sa canne à pommeau de corail et répétant encore: «sainte Adorata!... sainte Adorata!»
À Maurice Raynal
LES SOUVENIRS BAVARDS
Lorsque je fus à Londres, je pris pension dans un boarding-house qui m'avait été recommandé et l'on me donna une chambre confortable où je dormis très bien.
* * *
Le lendemain, je fus réveillé de bonne heure par le bruit d'une conversation qui avait lieu dans la chambre voisine.
Je comprenais bien ce qui s'y disait, en anglais d'Amérique prononcé avec le mol accent de l'Ouest. Le dialogue avait lieu entre un homme et une femme qui parlaient passionnément.
—Olly, pourquoi être partie sans me prévenir: pourquoi, pourquoi?
—Pourquoi, Chislam? Parce que mon amour pour vous eût entravé ma liberté et qu'elle m'est plus chère que l'amour.
—Ainsi, blonde Olly, vous m'aimiez et cet amour est cause que je vous ai perdue?
—Oui, Chislam, j'eusse fini par céder à vos instances et je vous eusse épousé. Mais en le faisant, c'est à mon art que j'aurais renoncé.
—Sauvage Olly, je vous attendrai toujours.
Et le dialogue continuait sur ce ton: l'indépendante Olly se refusant à accepter les propositions matrimoniales de l'amoureux Chislam.
Ce que je savais de la pruderie anglo-saxonne me força d'abord à m'étonner que dans la pension l'on tolérât des visites de femme chez mon voisin; puis je n'y pensai plus.
* * *
Mon étonnement augmenta lorsque le matin suivant je fus réveillé par une nouvelle conversation qui s'échangeait cette fois en français, mais avec l'accent particulier des Américains de l'Ouest.
Chislam parlait encore avec une femme.
—Vous ne m'aimez plus, monsieur Chislam! Vous êtes toujours autour d'Olly, la petite dresseuse de chiens, qui est maigre comme un manche à balai. Il y a un mois encore, vous tombiez en extase pendant que je chantais ma romance et c'est bien l'amour qui vous poussait à cela, car je n'ai pas la voix très juste.
—J'ai fini par m'en apercevoir, mademoiselle Criquette. En outre, vous ne m'aimez pas. Vous vous jouez de moi par coquetterie.
—Ainsi, vous avez oublié la promesse de mariage que vous me fîtes et cette maison de campagne dans un village au bord de la Loire où nous devions passer notre lune de miel?
—Mademoiselle Criquette, j'ai décidé que si je me mariais, je me retirerais dans le Maine, mais le Maine des États-Unis d'Amérique.
—Et puis vous avez raison, allez, monsieur Chislam, car je ne vous aurais pas épousé avec votre bobine, votre bobine, votre bobine!...
Suivaient d'autres répliques, et en m'habillant je pensais: «Cette Française a un drôle d'accent. Elle a dû séjourner longtemps en Californie... Dieu! quelle prédilection elle marque pour le mot de bobine et que ce Chislam est inconstant! Mais ce boarding house, en somme, est une pension peu recommandable.»
* * *
Le jour qui suivit, je fus brusquement éveillé comme je l'avais été la veille. Cette fois, la conversation s'échangeait en Italien et toujours avec le déplorable accent des Yankees de l'Ouest.
—Belle Locatelli, cédez à mon amour. Marions-nous! Nous renoncerons aux voyages et irons cacher notre bonheur dans une villa que j'achèterai en Californie, à San-Diégo. Je veux une vue sur la baie qui est admirable et nous cultiverons des orangers.
—C'est impossible, signor Chislam, je suis fiancée à un de mes compatriotes qui est officier à Bologne. Il n'a que sa solde et nous attendons, pour nous marier, que j'aie réuni la dot réglementaire.
—Ainsi, adieu, signorina Locatelli; un pauvre pitre comme moi n'espère point l'emporter dans votre cœur sur un brillant officier. Adieu, signorina. Et pour que vous soyez heureuse le plus tôt possible, permettez-moi de compléter la dot dont vous me parlez.
Je pensai:
«Ce singulier Lovelace est un brave homme; toutefois, sa manie du mariage quotidien est fort incommode: elle m'éveille en sursaut et bien avant l'heure où j'ai coutume de me lever.»
* * *
Mais la nuit suivante je ne pus fermer l'œil. M. Ghislam s'entretenait avec un homme, en nouvel anglais des États-Unis et avec l'accent de l'Ouest.
—Oui, Chislam, vous n'êtes qu'un malheureux qui mourrez seul, sans famille, sans amour.
—Vous avez raison, Chislam, et il faut bien que je me résigne. J'ai amusé dans ma vie des millions d'êtres dans les cinq parties du monde et je n'ai pas trouvé une épouse.
—Chislam, vous avez été la joie universelle, le rire même du monde tout entier. C'était trop pour une femme. Ce qui est pour tous peut bien, par l'énormité, effrayer un seul.
—Ainsi, Chislam, moi qui me croyais le plus comique des hommes, j'en suis le plus navré!
—Hélas! Chislam, je pense comme vous! Votre fantaisie qui déchaînait une allégresse inouïe jusqu'alors chez tous les peuples n'a pas suffi pour qu'une simple fille vous trouvât aimable. Perdue dans le public, elle pouvait rire avec lui; mais si, en tête à tête, vous parliez d'amour, vous n'inspiriez plus qu'une infinie tristesse.
—C'est donc ainsi que va le monde, Chislam?
—Chislam, ainsi va le monde!
—Et je n'ai plus personne pour me consoler, Chislam, sinon moi-même.
—Personne, sinon vous-même, Chislam.
Ce dialogue mélancolique entre les mystérieux Chislam aurait vraisemblablement duré longtemps encore, si, impatienté, je n'avais frappé très fort contre la cloison qui me séparait de mon voisin, en criant:
—Gentlemen, il se fait tôt! il est temps de dormir.
Les deux Chislam se turent aussitôt et je tombai bientôt dans un profond sommeil.
* * *
Mais, vers huit heures, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, réveillé en sursaut, j'entendis que mon voisin avait repris son marivaudage matrimonial avec l'indépendante Olly, celle qui avait été la première dont j'eusse entendu la voix.
Je m'habillai le plus vite qu'il me fut possible et allai trouver la respectable hôtesse du boarding house:
—Il m'est impossible de dormir dans la chambre que vous m'avez donnée. Dès l'aube, mon voisin parle avec des visiteuses et la nuit il s'entretient avec des visiteurs.
—Vous avez le sommeil léger, monsieur. On vous donnera une autre chambre à un autre étage que celui où vous êtes logé.
«Votre voisin est un homme estimable.
«C'est le fameux comique Chislam Borrow. Il est né en Californie et ses tours, ses grimaces, les scènes que sa ventriloquie et sa hâte à changer de déguisement lui permettaient de jouer seul l'avaient rendu célèbre sur toute la terre. Il est très instruit et il connaît plusieurs langues.
«Puis, l'âge est venu avec la fortune. Chislam Borrow est maintenant un vieux célibataire. Il n'a ni parents ni amis. Il a pris pension ici, voici déjà trois ans, et ne parle à personne sinon avec lui-même. Sa ventriloquie lui fournit le moyen d'avoir de la compagnie quand il lui plaît.
«Il lui arrive souvent de converser avec une de celles qu'il aurait voulu épouser; parfois encore, il parle avec lui-même et ce sont ses dialogues les plus tristes.
«Chislam Borrow est bien à plaindre, monsieur, car vous le pensez comme moi, ces souvenirs bavards ne valent point, malgré leur variété, le simple langage d'une épouse dont les cheveux auraient blanchi en même temps que ceux de l'ancien comique, si désolé—et qui consolerait maintenant sa vieille vie...»
Quelque temps après je quittai Londres, sans avoir vu Chislam Borrow.
Au docteur Chapeyron
LA RENCONTRE AU CERCLE MIXTE
Après avoir gagné dans les mines de la Colombie une assez grosse fortune, l'ingénieur hollandais Van der Vissen s'embarqua pour Paris qu'il avait visité dans sa jeunesse. Il voulait s'y amuser à quarante-cinq ans, dont plus de vingt s'étaient écoulés en Amérique.
Van der Vissen était un homme de grande taille, blond, fort, querelleur, joueur et dépourvu de scrupules. Son établissement à Paris avait été le but de sa vie. Il pensait que les plaisirs que l'on y trouve sont supérieurs à ceux qui s'offrent aux voluptueux sur les autres points du globe.
* * *
Le lendemain de son arrivée, l'ingénieur hollandais rencontra sur le boulevard un ancien ouvrier de Panama qui, vêtu en gentleman, paraissait fort cossu. Et, s'il n'avait pas fait fortune, il fréquentait où elle se défait, car il était devenu rabatteur d'un grand tripot, un cercle mixte qui fonctionnait toutes les nuits, non loin du Trocadéro. Décider Van der Vissen à s'y faire présenter fut une chose aisée. Attiré par la passion du jeu et celle des femmes, le Hollandais, qui avait dans son portefeuille, en billets de banque, tout ce qu'il possédait, vint, un soir, au cercle.
Les formalités ayant été facilitées par l'administration du tripot, Van der Vissen pénétra dans la salle de jeu où la partie battait son plein. Il se mit à jouer et, le hasard secondant son audace, il gagna d'abord avec une veine insolente. Ensuite, il prit la banque et, la chance tournant soudain, il connut la déveine la plus noire. Quand il céda la place, la malchance le poursuivit, et plus il perdait plus il s'entêtait à jouer gros jeu. Les billets de banque lui fondaient dans les doigts comme s'ils avaient été de neige. Puis, lorsqu'il fut décavé, il s'efforçait de ne point le montrer, et c'est en souriant qu'il essuyait la sueur de son visage.
* * *
Près de lui, grande et souple, se tenait une jeune femme brune, aus yeux cernés, minaudière à souhait, élégante et couverte de bijoux. Van der Vissen l'observa. Elle jouait furieusement et gagnait tout ce qu'elle voulait.
La beauté de la femme et sa veine extraordinaire firent une vive impression sur l'esprit du Hollandais. Comme il s'était montré joueur et qu'il la fixait avec obstination, la belle joueuse lui sourit.
Van der Vissen la désira de toutes ses forces, elle, ses bijoux et le gain qu'elle emporterait. Ses instincts d'aventurier se réveillèrent. Il ressentait maintenant pour cette femme, son or et ses joyaux une passion folle qu'il fallait assouvir.
La vie d'aventures prolonge la jeunesse et Van der Vissen n'avait rien d'un vieillard. Avec une galanterie de sauvage, pleine de gaucherie, avec des phrases emphatiques, il attira la jeune femme et proposa de l'accompagner là où elle demeurait.
Elle répondait d'une voix langoureuse dont les inflexions enflammèrent davantage la passion du Hollandais.
Et mêlant les louanges aux promesses, il fit tant qu'à la fin ils partirent ensemble.
* * *
Elle habitait, rue de la Pompe, un appartement élégant où, dès qu'ils y furent entrés et que la pièce dans laquelle ils pénétrèrent fut éclairée, Van der Vissen se renseigna sur la domesticité; mais la bonne était couchée dans son sixième.
* * *
Ils se trouvaient maintenant dans un boudoir meublé de divans larges et bas, de poufs où l'on avait posé, pêle-mêle, des gants, des lettres, des boîtes de cigarettes égyptiennes, des livres de vers modernes.
Comme un joueur affolé qui, pour la première fois, se décide à tricher, Van der Vissen hésita un moment sur ce qu'il allait faire.
Puis, tandis que les bras levés devant la glace, la jeune femme enlevait son chapeau, il se jeta sur elle et tenta de la saisir au cou. Mais elle se retourna vivement et il reçut en pleine figure un coup de poing vraiment viril. En même temps, d'une voix mâle, n'ayant plus rien de commun avec celle qu'on avait affectée jusqu'alors, on injuria crûment l'ingénieur dans les termes les plus grossiers, les plus ignobles.
Il avait affaire à un jeune homme solidement musclé, qui pouvait, en faisant le chichi convenable à son infâme condition, singer la délicatesse d'une femmelette, mais qui, au moment de la lutte, était un peu là.
Et Van der Vissen désira encore cet être, quel qu'il fût.
Désespérément, puisqu'il n'avait plus rien à perdre, et qu'il avait dévoilé ses desseins, désespérément, il voulait au moins avoir le dernier mot dans cette aventure. Et une volupté épouvantable s'empara de lui tandis qu'ils se battaient sauvagement...
* * *
Il y eut des cris, on entendit des coups de revolver. Et, le lendemain, on trouva ces étranges ennemis morts l'un près de l'autre, comme si le trépas seul pouvait être l'enfant criminel d'une passion si brutale, d'un aussi stérile amour.
À Jean Mollet
PETITES RECETTES DE MAGIE MODERNE
Le manuscrit suivant a été trouvé devant le bureau d'omnibus de la place Pereire, le 10 juillet de celle année.
Je le tiens à la disposition de son propriétaire s'il peut m'en faire la description exacte.
Je n'ai pas idée de la valeur réelle des recettes que l'on va lire. Mais elles m'ont paru suffisamment singulières pour exciter la curiosité.
L'industrie du magicien qui de nos jours s'élève aux proportions de l'un des arts les plus agréables, je dirais presque les plus utiles au monde élégant, la magie, a dû subir de nombreuses transformations pour sortir de l'ornière que le charlatanisme et la routine lui avaient tracée. L'abus que dans le dernier siècle on avait vu faire des tables tournantes, des médiums de toutes sortes, de l'hypnotisme, des cartes, de la chiromancie impromptue, du marc de café souvent nuisible à la santé comme en Turquie par exemple, avait fait naître des préventions fâcheuses et souvent exagérées. Le magicien avait été remplacé par la tireuse de cartes, quand ce n'était pas par la voyante.
Mais depuis que le magicien, dédaignant de rivaliser avec ces concurrents ridicules, demande à la science et aux beaux-arts des combinaisons surprenantes, se préoccupe avant tout de l'hygiène, étudie les matières premières, les coordonne d'une manière rationnelle, depuis enfin que la magie a revêtu des formes nouvelles en parfaite harmonie avec le bon goût et la raison, ces préventions ont beaucoup diminué. Elles disparaîtront complètement quand on voudra distinguer les créations à l'usage des théâtres et des fêtes travesties de celles destinées à la bonne compagnie. À ceux-là, les recettes à résultat immédiat, mais trop violent pour être durable. Aux salons, les combinaisons simples et suaves, les méthodes sérieuses qui, sans qu'il y paraisse, domptent le destin, qui, en un mot, confèrent la puissance et le talent.
L'art du magicien considéré à ce double point de vue, mérite l'estime et l'intérêt des gens sensés. J'espère en apporter une preuve dans ces recettes choisies à l'usage des gens du monde.
Pommade pour éviter les pannes en automobile
Elle est très facile à faire. On prend plusieurs écorces de melon, il n'est pas besoin d'acheter de chapeaux neufs, les vieux étant excellents pour cet usage; ces melons doivent être très mûrs en effet. Évitez le plus possible que les écorces ne s'imprègnent de votre odeur en les épluchant et pour cela trempez au préalable vos mains dans de la farine. Coupez les écorces par morceaux et mettez-les dans une corbeille au four. Quand elles auront perdu toute leur humidité, pilez-les dans un mortier et passez la poussière dans un tamis très fin. Mélangez enfin à une solution de graisse de cheval. Vous m'en direz des nouvelles.
Santonine des poètes
Il arrive parfois que tel ou tel jeune homme—presque un enfant—obtient un grand succès dans les salons avec ses vers ou ceux des autres, et l'on voudrait en faire autant.
Prenez un peu de santonine et vous ferez des vers; si la recette ne vous réussit point, allez à l'Institut Pasteur où l'on a étudié très sérieusement les helminthes et, en général, tout ce qui se rapporte à la versification.
Autre recette pour la poésie
On doit toujours porter avec soi un parapluie que l'on n'ouvrira point. Cette recette dévoilée par M. André B. lui aurait été confiée par notre cher M. P. F., prince des poètes.
N. B.—Cette recette des plus efficaces ne s'utilise pas facilement.
Vinaigre pour trouver les pièces de cent sous
Vous prendrez trois livres de glace en branches fraîchement cueillies. Vous les éplucherez et les étalerez pour les faire un peu sécher, ayant soin de les remuer de temps à autre de crainte qu'elles ne s'échauffent. Vous les mettrez ensuite infuser dans douze litres de bon vinaigre d'Orléans. Puis vous distillerez au bain-marie, feu modéré en commençant. Vous tirerez aisément huit litres de cette opération et les pièces de cent sous afflueront à merveille.
Poudre antihygiénique
pour avoir beaucoup d'enfants
Haricots de l'année en poudre 3 kg.
Sucre tamisé 1 kg
Magnésie 11 cg.
Parfumez le tout avec des pétales de roses sèches. Saupoudrez les draps de votre lit et ne vous levez point avant d'avoir réussi.
Eau-de-vie pour bien parler
Cresson de Para (spilanthus oleiacenus) fleuri et
émondé de sa tige125 gr.
Alcool à 33 degrés500 gr.
Macaroni 10 gr.
Agiter avant de s'en servir, puis s'en bien laver les pieds.
Conjuration pour gagner à la Bourse
Mangerez chaque matin un hareng saur en prononçant quarante fois avant et après l'opération: «Pèse et chique, trinque et bois.» Et au bout du dixième jour le diable sortira de la Bourse.
Recette pour la gloire
Portez sur vous quatre stylographes, buvez eau claire, ayez le miroir d'un grand homme et regardez-vous souvent dedans sans sourire.
Remède pour les arthritiques
Buvez gin à l'eau et en verrez l'effet avant deux mois.
FIN DE LA PETITE MÉTHODE
* * *
Il est juste d'ajouter que des personnes dignes de foi, parmi lesquelles M. René Dalize, ont fait usage de quelques-unes de ces recettes et en ont reconnu la parfaite efficacité.
À Paul Lombard
LA CHASSE À L'AIGLE
Je me trouvais à Vienne, en Autriche, depuis huit jours. La pluie ne cessait de tomber, mais le temps était tiède, bien que l'on fût au cœur de l'hiver.
Je tins à visiter Schœnbrunn, et, plein d'émotion, parcourus le parc mouillé et mélancolique où erra ce tragique roi de Home tombé au rang de duc de Reichstadt.
Du haut de la Gloriette, dont le nom—diminutif ironique—devait le faire songer à la gloire de son père et de la France, je contemplai longtemps la capitale des Habsbourg et, la nuit venue, lorsque les lumières s'allumèrent, je me mis en route pour revenir à mon hôtel, situé au centre de la ville.
* * *
Je m'égarai dans les faubourgs, et, après bien des détours, j'arrivai dans une rue déserte, large et mal éclairée. J'avisai une boutique et, quoiqu'elle fût très sombre et parût abandonnée, je me préparais à y entrer afin de demander mon chemin, quand mon attention fut attirée par un passant qui me dépassa en me bousculant légèrement. Il était petit de taille et une pèlerine d'officier flottait sur ses épaules. Je marchai plus vite et je le rattrapai. Il m'apparut de profil et dès qu'il me fut donné de distinguer ses traits, je reculai. Au lieu de face humaine, l'être qui se tenait à côté de moi avait un bec d'aigle recourbé, solide, épouvantable et infiniment majestueux.
* * *
Surmontant mon effroi, je repris ma marche en avant, en examinant attentivement l'étrange personnage à corps humain supportant une tête d'oiseau rapace. Il se tourna aussi de mon côté et, tandis que ses yeux me fixaient, une voix chevrotante de vieillard prononça, en allemand, des paroles dont voici le sens:
«Ne craignez rien, monsieur. Je ne suis pas méchant. Je suis très malheureux.»
Hélas! la réponse me manqua, aucun son ne sortit de mon gosier, desséché par l'angoisse. La voix reprit, mais impérieuse et avec une nuance de mépris:
«Mon masque vous fait peur? Ma véritable face vous effrayerait davantage. Aucun Autrichien ne saurait la contempler sans terreur, car, je le sais, je ressemble parfaitement à mon grand-père...»
* * *
À ce moment, une troupe envahit la rue, courant et criant; d'autres gens sortirent des boutiques et des têtes se penchèrent aux fenêtres. Je m'arrêtai et regardai derrière moi. Je vis que ceux qui venaient étaient des soldats, des officiers vêtus de blanc, des laquais en livrée et un Suisse gigantesque qui brandissait une longue canne à pommeau argenté. Quelques valets d'écurie couraient autour d'eux et portaient des torches enflammées. J'étais curieux de savoir quel pouvait être l'objet de leur poursuite et je portai mon regard du côté vers lequel ils se dirigeaient. Mais je ne vis devant moi que la silhouette fantastique de l'homme au masque en bec d'aigle qui fuyait, les bras écartés et la tête tournée comme s'il avait voulu se rendre compte du danger qui le menaçait.
Et, à cet instant, j'eus une vision précise et particulièrement émouvante.
Le fuyard, vu ainsi de dos, les coudes écartant la pèlerine et le bec profilé au-dessus de l'épaule droite, figurait parfaitement l'aigle héraldique qui meuble les armoiries de l'Empire Français. Ce prodige glorieux apparut une seconde à peine; néanmoins je connus que je n'avais pas été seul la dupe d'une illusion d'optique. Les chasseurs qui poursuivaient l'Aigle s'arrêtèrent, interdits, à son aspect, mais leur hésitation ne dura que le temps de l'apparition.
* * *
Cependant, le pauvre oiseau humain détourna son bec et nous n'eûmes plus devant nous qu'un malheureux faisant des efforts désespérés pour échapper à des ennemis implacables. Ils l'eurent bientôt rejoint. À la lueur des torches, je vis leurs mains sacrilèges s'abattre sur l'Aigle traqué. Il cria des paroles qui m'affolèrent et me paralysèrent au point que je n'eus même pas la pensée de me porter à son secours.
Voici ce que signifiait son cri suprême:
—Au secours! Je suis l'héritier des Buonaparte...
* * *
Mais des coups de poing s'abattirent sur son bec, sur sa tête et interrompirent sa plainte. Il tomba inanimé, et ceux qui l'avaient ainsi assommé le ramassèrent promptement et l'emportèrent en courant. Leur troupe disparut à un tournant. Je tentai de les rattraper, mais ce fut en vain et longtemps, à l'angle de la rue où ils s'étaient engagés, je demeurai immobile, regardant les lueurs vacillantes des torches qui s'éloignaient...
* * *
Peu de temps après cette rencontre extraordinaire, j'allai en soirée chez un grand seigneur autrichien que j'avais connu à Paris. Il y avait là des femmes admirablement belles, beaucoup de diplomates et d'officiers. Je me trouvai un moment avec le maître de la maison qui me dit:
«Il court en ce moment à Vienne, avec persistance, une légende bizarre. Les journaux n'en parlent pas, car elle a un caractère trop manifestement absurde pour trouver créance auprès de quelqu'un de sensé. Toutefois, elle est de nature à intéresser les Français, et c'est pourquoi je veux vous la faire connaître. On prétend qu'un mariage secret aurait uni le duc de Reichstadt à une demoiselle de notre grande noblesse et qu'un fils issu de cette union aurait été élevé à l'insu même des familiers de la cour. Cet illustre personnage, héritier authentique de Napoléon Bonaparte, aurait ainsi vécu jusque dans un âge avancé et à en croire les bruits qui circulent, il serait mort, il y a deux ou trois jours à peine, dans des circonstances particulièrement tragiques, mais sur lesquelles manquent tous les détails...»
Je restai muet, ne sachant pas que répondre. Et, dans cette fête mondaine, j'évoquai la douloureuse apparition du vieil Aigle qui m'avait parlé et qui, portant sur sa face masquée par raison d'État le signe superbe d'une race auguste, était peut-être le fils de l'Aiglon.
À Blaise Cendrares
ARTHUR ROI PASSÉ ROI FUTUR
Le 4 janvier 2105, on vit dans les rues de Londres un Merveilleux Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Les passants pensèrent: «Quelle est cette mascarade?» et les femmes de toutes classes qui le virent frissonnèrent jusqu'à la racine des cheveux en chuchotant: «Le beau Baladin!» car elles le prenaient pour quelque montreur de tours.
Le bel inconnu se dirigea vers Buckingham Palace. À la grille, les gardes à cheval voulurent lui interdire le passage, mais le preux, d'un seul regard qu'il leur jeta, leur en imposa, et ils le laissèrent.
À la porte du palais, on demanda:
«Qui êtes-vous?»
Il répondit:
—Le Chevalier du Papegaut.
—Que demandez-vous?
—L'Aventure de ce Château.
* * *
À ce moment, la fille du roi, avertie par une suivante de la venue du Chevalier Merveilleux, vint à la fenêtre et pensa défaillir à la vue du paladin. La suivante dut soutenir sa maîtresse et lui taper dans les mains, et en se remettant, la princesse regarda encore le Chevalier d'Airain, sans pouvoir en croire ses yeux. Tout à coup elle s'échappa, mince et légère comme une abeille, et fut trouver le roi. Georges IX, dit en Angleterre le Sonneux, parce que son visage était couvert de taches de rousseur comme si on l'avait trempé dans un sac de son, et appelé dans les pays de langue française le Breneux, par suite d'un détestable jeu de mots sur bran, qui signifie son en anglais, fut mis par sa fille au courant de l'arrivée du Merveilleux Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Le roi sourit, en disant que c'était sans doute quelque prestidigitateur qui demandait à faire des tours au château et qu'il n'avait pas à s'en occuper personnellement. Mais la princesse insista pour que son père fît monter le Chevalier.
Pour contenter sa fille, Georges IX céda. Il sonna et ordonna qu'on amenât le bouffon.
* * *
Le Chevalier du Papegaut fut introduit auprès du roi, qui était assis dans un bon vieux fauteuil, les jambes croisées. À sa vue, Georges IX, ébloui, se leva et demanda:
«N'êtes-vous pas le bouffon?»
Le Chevalier du Papegaut, l'air froissé, répondit:
«Je suis votre roi.»
Georges IX se prépara à boxer, mais la princesse sa fille s'avança, cambrée, un poing sur la hanche, vers le Chevalier en disant:
«Et moi je serai la reine.»
Georges cria:
«À l'anarchiste!»
Et de toutes parts, à cet appel, les offciers, les chambellans, les pages et la valetaille accoururent. Parmi ceux qui vinrent, il y eut aussi un vieux valet de chambre qui était fort savant et qui avait lu autant de romans de chevalerie que Don Quichotte; ce vieillard, en apercevant le Chevalier, ne put s'empêcher de s'écrier:
«Est-ce Arthur?
«Roi passé.
«Roi futur.»
Et celui-ci dit gravement, tandis qu'il pressait chastement la princesse sur sa poitrine:
«Je suis Arthur, votre roi, fils d'Igerne, frère d'Uter Pandragon, et je tins cour jadis à Camalot. Je suis ressuscité, et depuis quelques jours je suis venu à pied jusqu'ici, ne me montrant qu'à des paysans, qui me prirent pour une apparition et desquels, en ce peu de temps, grâce à mes dons naturels, j'ai appris à m'exprimer en votre langage.»
Si Arthur ne dit pas un mot de son épouse Genièvre, c'est d'abord parce qu'il en était veuf et se trouvait avoir une nouvelle fiancée dans les bras. Et puis aussi parce que cette reine l'avait fait cocu.
* * *
Georges appela un page qui, après avoir écouté son maître, fit diligence. Quelques moments après, un médecin et un orfèvre furent introduits dans la salle. Georges IX les prit à part et leur parla fort bas. Le médecin, qui ressemblait à M. J.cqu.s C.p... dans le rôle de Thomas Pollock Nageoire, et l'orfèvre, dont la figure rappelait celle de M. F.l.x F.n..n, s'approchèrent ensuite du Chevalier d'Airain et le saluèrent. Le paladin sourit, il ôta son armure et laissa le médecin étudier curieusement différentes parties de son corps vigoureux, tandis que l'orfèvre examinait le travail des métaux qui le vêtaient. Le premier, le médecin se tourna vers Georges IX et lui dit, après avoir épuisé les formules d'usage:
«Sire, ce gentilhomme est certainement d'une origine plus ancienne qu'il n'est possible d'imaginer. Je ne serais même pas étonné s'il m'assurait avoir vu le jour avant Sésostris. Sa chair est plus antique que la plus vieille carne d'éléphant plusieurs fois centenaire; c'est à peine si un bifteck de mammouth congelé dans les glaces éternelles du nord de la Sibérie peut se comparer, pour sa saine vieillesse, à ces fesses miraculeuses.»
Et, disant cela, il tapotait le derrière du Chevalier.
L'orfèvre fut moins explicite:
«Évidemment, disait-il, ces armes paraissent de l'époque, mais je dois ajouter que j'en ai déjà fabriqué dans ce goût qui sont honorablement exposées dans plusieurs musées réputés. Pourtant, si ce gentilhomme est aussi vieux que le prétend le médecin, il n'y a point de raison pour que les armes ne soient point antiques elles-mêmes.»
Mais à ce moment arriva une réponse à un télégramme que le page avait lancé, selon l'ordre de Georges IX. Celui-ci, après avoir lu le télégramme à voix basse, prononça ces paroles:
«Ce télégramme lève tous mes doutes. En voici la teneur:—Tombeau Arthur vide.»
Il mit un genou à terre et dit:
—Sire, je vous rends votre royaume et ne veux être que le plus loyal de vos sujets. Vous me comblez d'honneur en faisant de ma fille la reine.
—À ce propos, dit Arthur en relevant le roi détrôné, je vais commencer par me marier.
Et tandis que les assistants criaient: «Hourah! longue vie au roi Arthur! longue vie à la reine!» des hérauts couraient dans Londres annoncer la nouvelle au peuple.
L'abdication de Georges IX fut bientôt connue dans le monde entier. Pendant ce temps, Arthur se mariait, il passa une nuit de noces délicieuse.
Au réveil, après de nouveaux ébats innombrables et indescriptibles, Arthur fît venir un tailleur qui lui prit mesure pour des vêtements modernes. Comme on pense, il n'y eut pas de couronnement à Westminster, Arthur étant roi depuis des siècles. On célébra seulement dans les églises catholiques du royaume des services funèbres comme il convenait pour l'âme de la défunte reine Genièvre et pour celle de Lohok, le fils du roi Arthur qui l'engendra de la belle demoiselle Lisanoz, avant qu'il n'épousât la reine. Ce Lohok eut une vie assez malheureuse. Il avait tenté l'aventure du château de la Douloureuse-Garde et échoua comme firent beaucoup d'autres chevaliers. Il fut délivré par Lancelot et mourut d'une maladie prise dans les prisons du château.
Les jours suivants furent employés par le roi Arthur à écouter les historiens du royaume, qui firent un récit succinct de ce qui s'était passé depuis sa mort, et la vie reprit son cours ordinaire cette année même 1914, à la date du 1er avril, où j'écris cette chronique, Georges V régnant en Angleterre, et M. Raymond Poincaré, présidant à la troisième République Française, cependant que Paul Fort, prince des poètes, visite ses peuples des régions les plus reculées de la Scythie, et qu'étendu sur un divan du salon où je me tiens, mon ami André Billy ronfle avec art.
À José Théry
L'AMI MÉRITARTE
L'ami Méritarte, qui voyait dans l'homme un animal artistique, s'efforçait de créer un art culinaire qui satisfit non seulement l'appétit et la gourmandise, mais s'adressât encore à l'intelligence comme font les autres arts.
Il y a près de deux ans que, dans sa petite salle à manger donnant sur la cour, au cinquième, rue Nollet, nous savourâmes à quatre le spectacle émouvant du premier drame comestible.
* * *
Les hors-d'œuvre, composés d'andouille de Vire et de filets de harengs saurs, avaient une apparence sinistre qui nous serrait le cœur tout en éveillant notre appétit, et la funèbre soupe aux lentilles qui parut ensuite ne laissait point de nous inquiéter touchant la façon dont se terminerait cette singulière fête. On craignait un coup de théâtre. Il eut lieu sous forme d'un canard à la rouennaise dont les sanglants lambeaux, que les convives dévorants se disputaient entre eux, eurent l'effet dramatique qu'on en attendait. Et lorsque après une lugubre salade Rachel, composée des pommes de terre les plus jaunes et des truffes les plus noires, l'ami Méritarte eut, d'un air déterminé, troublé notre âme par les détonations d'un grand nombre de bouteilles de champagne, l'émotion fut à son comble, et comme il n'y eut ni fromage ni dessert d'aucune sorte, mais seulement un peu de café tiède sans sucre, nous partîmes dans un état de malaise difficile à décrire, et l'impression que nous causa ce premier drame culinaire ne disparaîtra jamais de nos mémoires.
* * *
Quelque temps après cette sombre tragédie, l'ami Méritarte nous convia à un régal de comédie. Il y eut d'abord une soupe madrilène à la glace qui provoqua des sourires. Mais tout le monde éclata de rire quand notre hôte nous eut renseignés sur l'origine taurine des criadillas qui suivirent. Les plaisanteries reprirent de plus belle autour d'une tête de veau dont la bouffonnerie nous plut au point que nous ne laissâmes que le persil dont on l'avait parée. Un gigot bien saignant ne fut pas moins goûté, l'ail qui le parfumait et les haricots de Soissons sur lesquels il reposait mollement nous ayant paru des ressorts éminemment comiques. Bref, nous rîmes comme des bossus, et le petit vin blanc que nous versait Méritarte favorisait notre gaîté.
* * *
Mais l'ami Méritarte voulait élever son art jusqu'au lyrisme. Il nous servit, un soir, un potage aux vermicelles, des œufs à la coque, une salade de laitue aux fleurs de capucines et du fromage à la crème. Nous déclarâmes que c'était là de la poésie sentimentale et, dépité, l'ami Méritarte affirma qu'il s'élèverait jusqu'au ton de l'ode. Il est vrai qu'un mois plus tard il nous servait un cassoulet par lequel son art atteignait enfin au sublime. Il s'essaya même à l'épopée, avec une bouillabaisse dont la saveur méditerranéenne nous rappela sur-le-champ les poèmes d'Homère.
* * *
Mais que devînmes-nous lorsque l'ami Méritarte nous annonça qu'il se livrait désormais à la philosophie et qu'il nous invitait à devenir ses disciples le jeudi suivant. Nous fûmes exacts au rendez-vous, mais à voir nos mines inquiètes, on eût deviné que la métaphysique des fourneaux nous inspirait peu de confiance. Nous avions raison, car on servit un plat d'os de bœuf dont nous eûmes bien de la peine à retirer la moelle; il y eut encore des têtes de lapin que nous dûmes briser pour en sucer la cervelle; en fait de dessert, on eut des amandes, des noix, et, comme c'était le jour des Rois, un gâteau dont la fève ne servit point à désigner un monarque, mais évoquait simplement la sagesse pythagoricienne, à la fin de ce banquet philosophique.
On craignait que, désabusé, l'ami Méritarte ne se réfugiât dans une sorte de dévotion, à la faveur de quoi il nous eût servi des repas mystiques. Nous nous trompions: Méritarte, qui s'était élevé jusqu'à l'épopée, descendit jusqu'au roman et finit par épouser sa cuisinière, qui était une belle fille. Ayant abandonné ses fourneaux, la nouvelle Mme Méritarte, qui s'accommodait mal de n'avoir plus rien à faire, se mit à tromper son mari outre mesure. Pendant quelque temps, celui-ci sembla avoir renoncé à son art. Mais, un jour, il décida de donner un grand dîner satirique auquel il n'invita que les amants de sa femme.
* * *
Nous étions là une dizaine de personnes outre Méritarte et sa femme, Le repas fut aussi dramatique que possible: potage funèbre, viandes saignantes, etc. On servit des champignons, dont, je ne sais par quel hasard, je m'abstins de manger. Le plat était copieux et tout le monde s'en régala, sauf moi qui les laissai sur mon assiette. Et bien m'en prit, car, dès la fin du repas, les convives, y compris l'ami Méritarte, pâlirent, se plaignirent de douleurs épouvantables et moururent dans la nuit, empoisonnés par les champignons vénéneux.
* * *
Ainsi, la satire de l'ami Méritarte atteignit véritablement son but et tua ceux qui en étaient l'objet, y compris lui-même qui était las de la vie et qui croyait avoir épuisé toutes les ressources de son art.
* * *
Pour ma part, j'ai souvent tenté d'initier des cuisiniers à ce sublime culinaire qu'avait découvert l'ami Méritarte, mais ils ne m'ont point compris. De longtemps encore, pensé-je, les tentatives artistiques de cet homme de génie ne seront pas reprises. Cependant, tous les domaines de cet art nouveau n'ont pas été explorés et, pour ma part, j'ai toujours été étonné en pensant que l'ami Méritarte n'eût rien tenté dans le genre historique. Il est vrai que ce n'était nullement un érudit ni un savant, mais avant tout un homme d'imagination, un poète tout particulièrement doué pour le genre satirique.
À la mémoire d'André Dupont
CAS DU BRIGADIER MASQUÉ
c'est-à-dire
LE POÈTE RESSUSCITÉ
Le nouveau Lazare se secoua comme un chien mouillé et quitta le cimetière. C'était trois heures de l'après-midi et partout on collait les affiches relatives à la mobilisation.
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Il réclama un duplicata de son livret militaire à la gendarmerie et étant dans l'auxiliaire se fit verser dans le service armé.
Il vivait depuis trois mois environ au dépôt du NNe Régiment d'Artillerie de campagne à N.m.s.
Un soir, vers six heures, il lisait mélancoliquement cette curieuse annonce qui décore un pan de mur dans une petite rue proche des Arènes,
LA
MAISON PLATON
N'A PAS DE SUCCURSALE
quand devant lui se dressa un singulier brigadier qui faisait partie de son régiment et dont le visage était couvert d'un masque aveugle.
—Suivez-moi, lui dit le masque étrange. Et attention au pastisse!... Aviss!
—Je vous suis, brigadier, dit le nouveau Lazare, mais, dites-moi, êtes-vous blessé?
—J'ai un masque, canonnier, dit le brigadier mystérieux, et ce masque cache tout ce que vous voudriez savoir, tout ce que vous voudriez voir, il occulte la réponse à toutes vos questions depuis que vous vous êtes revenu à la vie, il rend muettes toutes les prophéties et grâce à lui, il ne vous est plus possible de connaître la vérité.
* * *
Et le canonnier ressuscité suivit le brigadier masqué, ils arrivèrent à l'église des Carmes et prirent le chemin d'Uzès qui menait aux casernes.
Ils entrèrent, traversèrent la cour d'honneur, allèrent derrière les bâtiments jusqu'au parc où s'étant appuyé contre la roue gauche d'un 75, le brigadier se démasqua soudain et le poète ressuscité vit devant lui tout ce qu'il voulait savoir, tout ce qu'il voulait voir.
Dans de grands paysages de neige et de sang il vit la dure vie des fronts; la splendeur des obus éclatés; le regard éveillé des guetteurs épuisés de fatigue; l'infirmier donnant à boire au blessé; le maréchal des logis d'artillerie agent de liaison d'un colonel d'infanterie attendant avec impatience la lettre de son amie; le chef de section prenant le quart dans la nuit couverte de neige; le Roi-Lune flottait au-dessus des tranchées et criait non pas en allemand, mais en langue française:
«C'est à moi de lui enlever la couronne que j'ai donnée à son grand-père.»
En même temps, il jetait de petites bombes pleines d'angoisse et de folie sur ses régiments bavarois; dans le corps des Garibaldiens, Giovanni Moroni recevait une balle dans le ventre et mourait en pensant à sa mère Attilia; à Paris, David Bakar tricotait des passe-montagnes pour les soldats et lisait l'Écho de Paris; Viersélin Tigoboth, à cheval sur le porteur d'arrière, conduisait une voiture-canon belge vers Ypres; Mme Muscade soignait les blessés dans un hôpital de Cannes; le fopoîte Paponat était sergent fourrier dans un dépôt d'infanterie à Lisieux; René Dalize commandait à une compagnie de mitrailleuses; l'oiseau du Bénin camouflait des pièces d'artillerie lourde; à Szepeny, en Hongrie, un petit vieillard élégant se suicidait devant l'autel où repose la châsse de sainte Adorata; À Vienne, le comte Polaski, dont le château est aux environs de Cracovie, marchandait chez un brocanteur un singulier masque en forme de bec d'aigle; le feldwebel Hannés Irlbeck ordonnait à ses recrues de massacrer un vieux prêtre ardennais et quatre jeunes filles sans défense; le vieux ventriloque comique Chislam Borrow allait donner des séances dans les hôpitaux de Londres pour distraire les blessés. Et les obus éclataient en gerbes merveilleuses.
Puis le poète ressuscité vit les mers profondes, les mines flottantes, les sous-marins, les flottes redoutables. Il vit les champs de bataille de la Prusse orientale, de la Pologne, le calme d'une petite ville sibérienne, des combats en Afrique, Anzac et Sédul-Bar, Salonique, l'élégance dépouillée et infiniment terrible de la mer des tranchées dans la Champagne Pouilleuse, le sous-lieutenant blessé que l'on porte à l'ambulance, des joueurs de base-bail dans le Connecticut et des batailles, des batailles; mais au moment où il allait voir la fin de tout cela et ce qu'il avait surtout le désir de connaître, le brigadier remit son masque aveugle et dit avant de s'en aller:
«Canonnier, vous avez manqué l'appel. Vous êtes porté manquant.»
Et à ce moment le trompette sonna la tendre, la mélancolique sonnerie de l'extinction des feux.
Levant la tète avant de regagner sa chambrée, le poète ressuscité vit qu'au ciel les étoiles s'étaient groupées, qui sans se ternir s'effeuillaient en pétales odoriférants, et points d'impact de millions de cris poussés par la terre et le ciel, formaient cette inscription éclatante:
VIVE LA FRANCE!
* * *
IL DORT DANS SON PETIT LIT DE SOL DAT MON POÈTE R E S S U S C I T É
Puis il partit comme les autres avec un détachement...
* * *
Et le front s'illuminait, les hexaèdres roulaient, les fleurs d'acier s'épanouissaient, les fils de fer barbelés maigrissaient de désirs sanglants, les tranchées s'ouvraient comme des femelles devant les mâles.
Tandis que le poète écoutait les obus miauler au-dessus des hypogées que creusent les soldats, une Dame merveilleuse caressait son collier d'hommes attentifs, ce collier sans égal, rivière panethnique qui ruisselle de feux sans nombre.
Et les chevaux de frise écumaient sous la pluie.
Ô glauque jour où va le régiment de sites.
Ô tranchées, sœurs profondes des murailles.
Venu à cheval jusqu'aux lignes, avec une corvée de rondins, et enveloppé de vapeurs asphyxiantes, le brigadier au masque aveugle souriait amoureusement à l'avenir, lorsqu'un éclat d'obus de gros calibre le frappa à la tête d'où il sortit, comme un sang pur, une Minerve triomphale.
Debout, tout le monde, afin d'accueillir courtoisement la victoire!
1910-1915.
Ce livre était sous presse au moment de
la guerre. On y a ajouté la dernière
nouvelle.
TABLE DES MATIÈRES Le Poète assassiné I. Renommée II. Procréation III. Gestation IV. Noblesse V. Papauté VI. Gambrinus VII. Accouchement VIII. Mammon IX. Pédagogie X. Poésie XI. Dramaturgie XII. Amour XIII. Mode XIV. Rencontres XV. Voyage XVI. Persécution XVII. Assassinat XVIII. Apothéose">Apothéose Le Roi-Lune I—II—III—IV Giovanni Moroni La Favorite Le Départ de l'Ombre La Fiancée posthume L'Œil bleu L'Infirme divinisé Sainte Adorata Les Souvenirs bavards La Rencontre au Cercle mixte Petites Recettes de Magie moderne La Chasse à l'Aigle Arthur Roi passé Roi futur L'ami Méritarte Cas du Brigadier masqué, c'est-à-dire le Poète ressuscité
DU MÊME AUTEUR L'ENCHANTEUR POURRISSANT, in-4° tiré à 106 exemplaires, Paris, KAHNWEILES 1909, avec bois gravés par André Derain. LA POÉSIE SYMBOLISTE, en collaboration avec P. N. Roinard et V. E. Michelet, in-18, Paris, L'Édition, 1909. LE THÉÂTRE ITALIEN, pet. in-8° illustré, Paris, P. V. Stock, 1910. L'HÉRÉSIARQUE ET Cie, nouvelles, in-18, Paris, P. V. Stock 1910. LE BESTIAIRE OU COURTÈGE D'ORPHÉE, in-4° tiré à 120 exemplaires, Paris, Deplanche, 1911, avec bois gravés par Raoul Dufy. L'ENFER DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, en collaboration avec F. Fleuret et L. Perceau, in-8°, Paris, Mercure de France, 1912. MÉDITATIONS ESTHETIQUES, LES PEINTRES CUBISTES, petit in-5° avec des portraits et des nombreuses reproductions, Paris, Figuière et Cie, 1912. ALCOOLS, poèmes avec un portrait de l'auteur par Pablo Picasso, in-18, Paris, Mercure de France, 1913. LA FIN DE BABYLONE, roman, in-8° illustré, Paris, L'Édition, 1913. LES TROIS DON JUAN, in-8° illustré, Paris, L'Édition, 1914. CASE D'ARMONS, in-4° autographié à 25 exemplaires sur papier quadrillé, Aux Armées de la République, 1915.