← Table of contents
Le pilote du Danube

1920 (continued 3)

Reading edition

Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de découvrir un indice nouveau. Il était près de dix heures et demie quand, après avoir visité inutilement deux ou trois fermes, ils arrivèrent, au croisement des trois routes, à l'auberge où les deux rouliers avaient passé la journée et d'où ils venaient de partir trois quarts d'heure plus tôt. Karl Dragoch heurta rudement la porte.

«Au nom de la loi! prononça Dragoch lorsqu'il vit apparaître à sa fenêtre l'aubergiste, dont il était écrit que le sommeil serait troublé ce jour-là.

—Au nom de la loi!.. répéta l'aubergiste, épouvanté en voyant sa demeure cernée par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?

—Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,» répliqua Dragoch d'une voix impatiente.

Quand l'aubergiste, à demi vêtu, eut ouvert sa porte, le policier procéda à un rapide interrogatoire. Une charrette était-elle venue ici dans la matinée? Combien d'hommes la conduisaient? S'était-elle arrêtée? Était-elle repartie? De quel côté s'était-elle dirigée?

Les réponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par deux hommes était venue à l'auberge de bon matin. Elle y avait séjourné jusqu'au soir, et n'était repartie qu'après la venue d'un troisième personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures avait déjà sonné, quand elle s'était éloignée dans la direction de Saint-André.

«De Saint-André? insista Karl Dragoch. Tu en es sûr?

—Sûr, affirma l'aubergiste.

—On te l'a dit, ou tu l'as vu?

—Je l'ai vu.

—Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher maintenant, mon brave, et tiens ta langue.»

L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et l'escouade de police demeura seule sur la route.

«Un instant!» commanda Karl Dragoch à ses hommes qui restèrent immobiles, tandis que lui-même, muni d'un fanal, examinait minutieusement le sol.

D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi quand, ayant traversé la route, il en eut atteint le bas côté. En cet endroit, la terre moins foulée par le passage des véhicules, et, d'ailleurs, moins solidement empierrée, avait conservé plus de plasticité. Du premier regard, Karl Dragoch découvrit l'empreinte d'un sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propriétaire de cette ferrure incomplète, se dirigeait non pas vers Saint-André, ni vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est donc par ce chemin que Dragoch s'avança à son tour à la tête de ses hommes.

Trois kilomètres environ avaient été franchis sans incident à travers un pays complètement désert, quand, sur la gauche de la route, le hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl Dragoch s'avança jusqu'à la lisière d'un petit bois qu'on distinguait confusément dans l'ombre.

«Qui est là?..» héla-t-il d'une voix forte.

Nulle réponse n'étant faite à sa question, un des agents, sur son ordre, alluma une torche de résine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif éclat dans cette nuit sans lune, mais sa lumière mourait à quelques pas, impuissante à percer l'obscurité rendue plus épaisse encore par le feuillage des arbres.

«En avant!» commanda Dragoch, en pénétrant dans le fourré à la tête de l'escouade.

Mais le fourré avait des défenseurs. A peine en avait-on dépassé la lisière, qu'une voix impérieuse prononça:

«Un pas de plus, et nous faisons feu!»

Cette menace n'était pas pour arrêter Karl Dragoch, d'autant plus qu'à la vague lueur de la torche, il lui avait semblé apercevoir une masse immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnaître le nombre.

«En avant!» commanda-t-il de nouveau.

Obéissant à cet ordre, l'escouade de police continua sa marche fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficulté ne tarda pas à s'aggraver. Tout à coup, la torche fut arrachée des mains de l'agent qui la portait. L'obscurité redevint profonde.

«Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumière, Frantz!.. De la lumière!..»

Son dépit était d'autant plus vif qu'au dernier éclat jeté par la torche en s'éteignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de retraite et s'éloigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait être question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait été tiré, ni d'un côté, ni de l'autre.

«Titcha!.. appela à ce moment une voix dans la nuit.

—Présent! répondit une autre voix.

—La voiture?

—Partie.

—Alors, il faut en finir.»

Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mémoire. Il ne devait jamais les oublier.

Ce court dialogue échangé, les revolvers se mirent aussitôt de la partie, ébranlant l'atmosphère de leurs sèches détonations. Quelques agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant compte qu'il y aurait eu folie à s'obstiner, dut se résoudre à ordonner la retraite.

L'escouade de police regagna donc la route, où les vainqueurs ne se risqueront pas à la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant troublé.

Il fallut d'abord s'occuper des blessés. Ils étaient au nombre de trois, très légèrement frappés, d'ailleurs. Après un sommaire pansement, ils furent renvoyés en arrière sous la garde de quatre de leurs camarades. Quant à Dragoch, accompagné de Friedrick Ulhmann et des trois derniers agents, il s'élança à travers champs, vers le Danube, en obliquant légèrement dans la direction de Gran.

Il retrouva sans difficulté l'endroit où il avait abordé quelques heures plus tôt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient passé le fleuve. Les cinq hommes s'y embarquèrent, et, le Danube traversé en sens inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.

Si Karl Dragoch venait de subir un échec, il entendait avoir sa revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le même homme, cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est à son compagnon de voyage, il en était convaincu, que le crime de la nuit précédente devait être imputé. Selon toute vraisemblance, celui-ci, après avoir mis son butin à l'abri, se hâterait de reprendre la personnalité d'emprunt qu'il ne savait pas percée à jour et qui lui avait permis de déjouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant l'aube, il aurait sûrement regagné la barge, et il y attendrait son passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnête pêcheur qu'il prétendait être.

Cinq hommes résolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisément de la résistance que pourrait leur opposer ce même Ladko, obligé à la solitude pour jouer son rôle d'Ilia Brusch.

Ce plan très bien conçu fut malheureusement irréalisable. Karl Dragoch et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de découvrir la barge du pêcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune peine, il est vrai, à reconnaître la place précise où le premier avait débarqué, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait disparu, et Ilia Brusch avec elle.

Karl Dragoch était joué, décidément, et cela l'emplissait de fureur.

«Friedrick, dit-il à son subordonné, je suis à bout. Il me serait impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et remonter à Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le télégraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.

Friedrick Ulhmann obéit en silence:

«Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin chargé sur chaland. Exercer rigoureusement visites prescrites.»

—Voilà pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.

Il dicta de nouveau:

«Mandat d'amener contre le nommé Ladko, se disant faussement Ilia Brusch et se prétendant lauréat de la Ligue Danubienne au dernier concours de Sigmaringen, ledit Ladko, alias Ilia Brusch, inculpé des crimes de vols et de meurtres.»

—Que ceci soit télégraphié à la première heure à toutes les communes riveraines sans exception,» commanda Karl Dragoch, en s'étendant épuisé sur le sol.

X

PRISONNIER.

Les soupçons conçus par Karl Dragoch et que la découverte du portrait était venue confirmer, ces soupçons n'étaient point entièrement erronés, il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce récit. Sur un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonné. Oui, Ilia Brusch et Serge Ladko n'étaient qu'un seul et même homme.

Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait à son compagnon de voyage la série de vols et de meurtres qui, depuis tant de mois, désolaient la région du Danube, et en particulier le dernier attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait guère que son passager eût de pareilles pensées. Tout ce qu'il savait, c'est que son nom servait à désigner un criminel fameux, et il était incapable de comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.

Atterré tout d'abord en se découvrant un si redoutable homonyme, qui, pour comble de malheur, se trouvait être en même temps son compatriote, il s'était ressaisi après ce moment d'effroi instinctif. Que lui importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le nom? Un innocent n'a rien à craindre. Et, innocent de tous ces crimes, il l'était assurément.

C'est donc sans inquiétude que Serge Ladko—on lui conservera désormais son véritable nom—s'était absenté la nuit précédente, afin de se rendre à Szalka ainsi qu'il l'avait annoncé. C'est dans cette petite ville, en effet, que, dissimulé sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fixé sa résidence, après son départ de Roustchouk, et c'est là que, pendant de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chère Natcha.

L'attente, ainsi qu'on le sait déjà, avait fini par lui devenir intolérable, et il se torturait l'esprit à rechercher un moyen de pénétrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous les yeux un numéro du Pester Lloyd dans lequel était annoncé à grand fracas le concours de pêche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article consacré à ce concours que l'exilé, aussi habile pêcheur, on ne l'a peut-être pas oublié, que pilote réputé, conçut l'idée d'un plan d'action dont la bizarrerie assurerait peut-être le succès.

Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il eût jamais porté à Szalka, il s'enrôlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de Sigmaringen et, grâce à, sa virtuosité de pêcheur, il y remporterait le premier prix. Après avoir ainsi donné à son nom d'emprunt un commencement de notoriété, il annoncerait avec le plus de bruit possible, et en engageant même des paris, si faire se pouvait, son intention de descendre le Danube, la ligne à la main, depuis la source jusqu'à l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mît en révolution le monde spécial des pêcheurs à la ligne et ne valût à son auteur quelque réputation dans le reste du public.

Nanti dès lors d'un état civil hors de discussion, car on accorde, d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux la marche de son bateau et ne perdrait à pêcher que le minimum de temps nécessaire à la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour être en état de débarquer ouvertement à Roustchouk sous la protection d'une notoriété bien établie.

Pour que cet unique but de son entreprise fût heureusement atteint, il fallait que nul ne soupçonnât son véritable nom, et que personne ne pût reconnaître, dans les traits du pêcheur Ilia Brusch, ceux du pilote Serge Ladko.

La première condition était facile à réaliser. Il suffirait, une fois transformé en lauréat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rôle sans défaillance. Serge Ladko se jura donc à lui-même d'être Ilia Brusch envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il était a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement, mais sûrement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment difficile à tenir.

Satisfaire à la deuxième condition était plus simple encore. Un coup de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko procéda à ce déguisement sommaire dans la nuit qui précéda son départ, puis se mit en route avant l'aube, assuré d'être méconnaissable pour tout regard non prévenu.

A Sigmaringen, les événements s'étaient réalisés conformément, à ses prévisions. Lauréat en vue du concours, l'annonce de son projet avait été favorablement commentée par la Presse des régions riveraines. Devenu ainsi un personnage assez notoire pour que son identité ne pût être raisonnablement suspectée, assuré, d'autre part, de trouver du secours, le cas échéant, près de ses collègues de la Ligue Danubienne disséminés le long du fleuve, Serge Ladko s'était abandonné au courant.

A Ulm, il avait eu une première désillusion, en constatant que sa célébrité relative ne le mettait pas à l'abri des foudres de l'administration. Aussi avait-il été trop heureux d'accepter un passager possédant des papiers bien en règle et dont la police semblait priser l'honorabilité. Certes, quand on serait à Roustchouk et que la prétendue gageure serait abandonnée par son auteur, la présence d'un étranger pourrait présenter des inconvénients. Mais, alors, on s'expliquerait, et jusque-là elle augmenterait les probabilités de succès d'un voyage que Serge Ladko avait le plus passionné désir de mener à bonne fin.

Apprendre qu'il portait le même nom qu'un redoutable bandit et que ce bandit était Bulgare avait fait éprouver à Serge Ladko sa seconde émotion désagréable. Quelle que fût son innocence, et par conséquent sa sécurité, il ne pouvait méconnaître qu'une telle homonymie était de nature à provoquer les plus regrettables erreurs ou même les plus graves complications.

Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vînt à être connu, et non seulement son débarquement à Roustchouk s'en trouverait compromis, mais encore il était à craindre qu'il n'en résultât de longs retards.

Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils étaient sérieux, il convenait de ne pas les exagérer. En réalité, il était peu croyable que la police accordât, sans raison particulière, son attention à un inoffensif pêcheur à la ligne, et surtout à un pêcheur protégé par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.

Venu à Szalka après le coucher du soleil et reparti bien avant le jour sans être vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y attendait. La persistance d'un tel silence avait véritablement quelque chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'écrivait-elle plus depuis deux mois? Que lui était-il arrivé? Les périodes de troubles publics sont fécondes en malheurs privés, et le pilote se demandait avec angoisse si, en admettant qu'il débarquât heureusement à Roustchouk, il n'y débarquerait pas trop tard.

Cette pensée, qui lui brisait le coeur, décuplait en même temps la puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donné, au départ de Gran, la force de résister à la tempête et de lutter victorieusement contre le vent déchaîné. C'est elle qui lui faisait hâter le pas, tandis qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destiné à M. Jaeger.

Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitté si mal en point, et le petit mot d'avertissement écrit par celui-ci ne la diminua pas. Quel motif si impérieux avait pu décider M. Jaeger à s'éloigner malgré son état de faiblesse? Comment pouvait-il se faire qu'un bourgeois de Vienne eût des affaires si pressantes en rase campagne, loin de tout centre habité? Il y avait là un problème dont les réflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.

Quelle qu'en fût la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le grave inconvénient d'allonger encore un voyage déjà trop long. Sans cet incident inattendu, la barge aurait vite gagné le milieu du fleuve, et, avant le soir, beaucoup de kilomètres eussent été ajoutés aux kilomètres laissés jusqu'ici dans son sillage.

La tentation était bien forte de tenir pour nulle et non avenue la prière de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant attire le fer.

Le pilote se résigna pourtant à l'attente.

Il avait des obligations à l'égard de son passager, et, tout bien considéré, mieux valait perdre une journée et ne fournir aucun prétexte à des contestations ultérieures.

Pour utiliser la fin de cette journée plus qu'à demi écoulée déjà, le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait à peine à remettre de l'ordre dans la barge et à réparer quelques petits dégâts causés par la tempête.

Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait bouleversé le contenu pendant ses infructueuses recherches de la matinée. Cela ne lui aurait pas demandé beaucoup de temps, si, en achevant le rangement du dernier, son regard ne fût tombé sur ce même portefeuille qui avait précédemment sollicité l'attention de Karl Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le policier, et, comme celui-ci, mais agité de sentiments tout autres, il en retira le portrait que Natcha lui avait remis à l'instant de leur séparation, avec une dédicace pleine de tendresse.

Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!.. C'était bien elle!.. C'étaient bien ses traits chéris, ses yeux si purs, ses lèvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!..

Avec un soupir, il replaça enfin la chère image dans le portefeuille et le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit la clef dans sa poche, puis il sortit du tôt pour vaquer à d'autres travaux.

Mais il n'avait plus de coeur à l'ouvrage. Bientôt ses mains demeurèrent inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourné à la rive, il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pensée s'envola vers Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons... Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur à la patrie, il le referait si c'était à refaire... Quelle douleur pourtant qu'un si cruel sacrifice eût été à ce point inutile! La révolte éclatant prématurément et écrasée sans recours, combien d'années encore la Bulgarie gémirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-même pourrait-il franchir la frontière, et, s'il y parvenait, retrouverait-il celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'étaient-ils pas emparés, comme d'un otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus déterminés? S'il en était ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha?

Hélas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui secouait la région balkanique. Combien peu comptait cette misère de deux êtres, au milieu de la détresse publique? Toute la péninsule était parcourue à cette heure par des hordes féroces. Partout le galop sauvage des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages avaient passé la dévastation et la guerre.

Contre le colosse turc, deux pygmées: la Serbie et le Monténégro. Ces David réussiraient-ils à vaincre Goliath? Ladko comprenait à quel point la bataille était inégale, et, tout pensif, il plaçait son espoir dans le père de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour peut-être, daignerait étendre sa main puissante au-dessus de ses fils opprimés.

Absorbé dans ses pensées, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du lieu où il se trouvait. Un régiment tout entier eût défilé derrière lui sur la berge qu'il ne se fût pas retourné. A fortiori ne s'aperçut-il pas de l'arrivée de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient avec précaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le virent aisément, dès que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le trio fit halte aussitôt et tint conciliabule à voix basse.

L'un de ces trois nouveaux venus a déjà été présenté au lecteur, lors de l'escale à Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie d'un acolyte, s'était attaché aux pas de Karl Dragoch, après que le détective eut filé de son côté Ilia Brusch, tandis que ce dernier faisait une innocente démarche près d'un des intermédiaires employés lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en souvient, amené jusqu'à proximité de la barge les deux espions, qui, sûrs de connaître l'habitation flottante du policier, s'étaient alors éloignés en projetant de tirer parti de leur découverte. Ces projets, il s'agissait maintenant de les réaliser.

Les trois hommes s'étaient tapis dans l'herbe de la rive, et, de là, ils épiaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa méditation, ignorait leur présence et n'avait aucun soupçon du danger qu'elle lui faisait courir. Le danger était grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affiliés de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la région du Danube, n'étant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu désert.

De cette bande, Titcha était même un membre important; il pouvait être considéré comme le premier après le chef, dont les exploits valaient au nom du pilote une honteuse célébrité. Quant aux deux autres, Sakmann et Zerlang, simples comparses: des bras, non des têtes.

«C'est lui! murmura Titcha, en arrêtant de la main ses compagnons, dès qu'il découvrit la barge au détour du fleuve.

—Dragoch? interrogea Sakmann.

—Oui.

—Tu en es sûr?

—Absolument.

—Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourné, objecta Zerlang.

—Ça ne m'avancerait pas à grand'chose de voir sa figure; répondit Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperçu à Vienne.

—Dans ce cas!..

—Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous étions noyés dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper.

—En route, alors! fit l'un des hommes.

—En route,» approuva Titcha, en dépliant un paquet qu'il tenait sous son bras.

Le pilote continuait à ne pas se douter de la surveillance dont il était l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchèrent en étouffant le bruit de leurs pas dans l'herbe épaisse de la rive. Perdu dans son rêve, il laissait sa pensée fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.

Tout à coup une multitude d'inextricables liens s'enroulèrent à la fois autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'étouffant.

Redressé d'une secousse, il se débattait instinctivement et s'épuisait en vains efforts, quand un choc violent sur le crâne le jeta tout étourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets désignés sous le nom d'éperviers, dont lui-même avait usé plus d'une fois pour capturer le poisson.

Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-évanouissement, il n'était plus enveloppé du filet à l'aide duquel on l'avait réduit à l'impuissance. Par contre, étroitement ligotté par les multiples tours d'une corde solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un bâillon eût au besoin étouffé ses cris, un impénétrable bandeau lui enlevait l'usage de la vue.

La première sensation de Serge Ladko, en revenant à la vie, fut celle d'un véritable ahurissement. Que lui était-il arrivé? Que signifiait cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on avait eu l'intention de le tuer, c'eût été chose faite. Puisqu'il était encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas à sa vie, et que ses agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de s'emparer de sa personne.

Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne?

A cette question, il était malaisé de répondre. Des voleurs?.. Ils n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de précautions, quand un coup de couteau les eût servis plus rapidement et plus sûrement. D'ailleurs, combien misérables les voleurs que le contenu de la pauvre barge eût été capable de tenter!

Une vengeance?.. Impossibilité plus grande encore. Ilia Brusch n'avait pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient soupçonner que le patriote bulgare se cachât sous le nom du pêcheur, et, quand bien même ils en auraient été informés, il n'était pas un personnage si considérable qu'ils se fussent risqués à cet acte de violence si loin de la frontière, en plein coeur de l'Empire d'Autriche. Au surplus, des Turcs l'eussent supprimé, eux aussi, plus certainement encore que de simples voleurs.

S'étant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystère était impénétrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et consacra toutes les forces de son intelligence à observer ce qui allait suivre et à chercher les moyens, s'il en existait, de reconquérir sa liberté.

A vrai dire, sa situation ne se prêtait pas à des observations nombreuses. Raidi par l'étreinte d'une corde enroulée en spirales autour de son corps, le moindre mouvement lui était interdit, et le bandeau était si bien appliqué sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait jour ou s'il faisait nuit. La première chose qu'il reconnut, en concentrant toute son attention dans le sens de l'ouïe, c'est qu'il reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce bateau avançait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de l'embarcation.

Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problème dont il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible différence de température entre le côté gauche et le côté droit de sa personne. Les secousses que lui communiquait la barge à chaque impulsion des avirons lui montrant qu'il était couché dans le sens de la marche, et le soleil, au moment de l'agression, n'étant guère éloigné du méridien, il en conclut sans peine qu'une moitié de son corps était à l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se dirigeait de l'Ouest à l'Est, en continuant par conséquent à suivre le courant, comme au temps où elle obéissait à son maître légitime.

Aucune parole n'était échangée entre ceux qui le tenaient en leur pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les han! des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers le Sud. Le pilote n'en fut pas étonné. Sa parfaite connaissance des moindres détours du fleuve lui fit comprendre que l'on commençait à suivre la courbe qu'il décrit en face du mont Pilis. Bientôt, sans doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord, jusqu'au point extrême d'où le Danube commence à descendre franchement vers la péninsule des Balkans.

Ces prévisions ne se réalisèrent qu'en partie. Au moment où Serge Ladko calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit des avirons cessa tout à coup. Tandis que la barge courait sur son erre, une voix rude se fit entendre.

«Prends la gaffe,» commanda l'un des invisibles assaillants.

Presque aussitôt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en aurait pu produire le bordage éraflant un corps dur, puis Serge Ladko fut soulevé et hissé de mains en mains.

Evidemment la barge avait accosté un autre bateau de dimensions plus considérables, à bord duquel le prisonnier était embarqué à la façon d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au passage quelques paroles. Pas un mot n'était prononcé. Les geôliers ne se révélaient que par le contact de leurs mains brutales et par le souffle de leurs poitrines haletantes.

Ballotté, tiraillé en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le loisir de la réflexion. Après l'avoir monté, on le descendit le long d'une échelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont il était meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture étroite, et enfin, bandeau et bâillon arrachés, il fût jeté bas comme un paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme résonnait au-dessus de lui.

Il fallut un long moment, à Serge Ladko, tout étourdi de la secousse, pour reprendre conscience de lui-même. Quand il y fut parvenu, sa situation ne lui parut pas améliorée, bien qu'il eût retrouvé l'usage de la parole et de la vue. Si l'on avait jugé un bâillon inutile, c'est évidemment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression de son bandeau ne lui était pas d'un plus grand secours. C'est en vain qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout était ombre. Et quelle ombre! Le prisonnier, qui, d'après la succession des sensations ressenties, supposait avoir été déposé dans la cale d'un bateau, s'épuisait en inutiles efforts pour découvrir la plus faible raie de lumière filtrant à travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'était pas l'obscurité d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore à discerner quelque vague lueur: c'était le noir total, absolu, comparable seulement à celui qui doit régner dans la tombe.

Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on était parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la distance, parvint jusqu'à lui. On courait, on piétinait. Puis le bruit se rapprocha. De lourds colis étaient traînés directement au-dessus de sa tête, et c'est à peine, il l'eût juré, si l'épaisseur d'une planche le séparait des travailleurs inconnus.

Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant à côté de lui, sans doute derrière l'une des cloisons délimitant sa prison, mais, de ce qu'on disait, il était impossible de deviner le sens.

Bientôt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impénétrable.

Serge Ladko s'endormit

XI

AU POUVOIR D'UN ENNEMI.

Après que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les vainqueurs étaient d'abord restés sur le lieu du combat, prêts à s'opposer à un retour offensif, tandis que la charrette s'éloignait dans la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps écoulé eut rendu certain le départ définitif des forces de police que, sur un ordre de son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche à son tour.

Ils eurent bientôt atteint le fleuve, qui coulait à moins de cinq cents mètres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on apercevait la masse sombre à quelques mètres de la rive.

La distance était médiocre et les travailleurs nombreux. En peu d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transporté à bord de ce chaland le chargement de la voiture. Aussitôt, celle-ci s'éloigna et disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la clairière se dispersaient à travers la campagne, après avoir reçu leur part de butin. Du crime qui venait d'être commis, il ne subsistait plus d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la gabarre, à bord de laquelle ne s'étaient embarqués que huit hommes.

En réalité, la fameuse bande du Danube était exclusivement composée de ces huit hommes. Quant aux autres, ils représentaient une faible partie d'un personnel indéterminé de sous-ordres, dont telle ou telle fraction était utilisée, selon la région exploitée: Ceux-ci demeuraient toujours étrangers à l'exécution proprement dite des coups de main, et leur rôle, limité aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne commençait qu'au moment où il s'agissait d'évacuer vers le fleuve le butin conquis.

Cette organisation était des plus habiles. Par ce moyen, la bande disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affiliés dont bien peu se rendaient compte du genre d'opérations auxquelles ils apportaient leur concours. Recrutés dans la classe la plus illettrée, de véritables brutes en général, ils croyaient participer à de vulgaires actes de contrebande et ne cherchaient pas à en savoir davantage. Jamais ils n'avaient songé à établir le moindre rapprochement entre celui qui commandait les expéditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire étrangement à laisser une trace quelconque de son état civil sur chaque théâtre de ses crimes.

Leur indifférence paraîtra moins surprenante, si l'on veut bien considérer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, étaient éparpillés sur une immense étendue. L'émotion publique avait donc, entre chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de la police, où venaient se centraliser toutes les plaintes des régions riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste célébrité. Dans les villes, la classe bourgeoise, à cause des manchettes ronflantes des journaux, lui accordait encore un intérêt spécial. Mais pour la masse du peuple, et, a fortiori, pour les paysans, il n'était qu'un malfaiteur comme un autre, dont on a à souffrir une fois et qu'on ne revoit plus ensuite.

Au contraire, les huit hommes restés à bord du chaland se connaissaient tous entre eux et formaient une véritable bande. A l'aide de leur bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que l'occasion d'une profitable opération se présentât, ils s'arrêtaient, recrutaient dans les environs le personnel nécessaire, puis, le butin en sûreté dans leur cachette flottante, ils repartaient, en quête de nouveaux exploits.

Quand le chaland était plein, ils gagnaient la mer Noire où un vapeur à leur dévotion venait croiser au jour fixé. Transportées à bord de ce vapeur, les richesses volées, et parfois acquises au prix d'un meurtre, y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'être échangée contre de l'or, dans des contrées lointaines, au grand soleil des honnêtes gens.

C'est exceptionnellement que la bande, la nuit précédente, avait fait parler d'elle à si faible distance de son précédent méfait. Elle ne commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, répétée, eût pu donner l'éveil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulière de ne pas s'éloigner, et si cette raison n'était pas celle que lui avait attribuée Karl Dragoch, en causant à Ulm avec Friedrich Ulhmann, la personnalité du policier n'y était cependant pas étrangère.

Reconnu à Vienne par le chef de bande lui-même, alors accompagné de son second, Titcha, il avait été, depuis cet instant, suivi à la piste, sans le savoir, par une série d'affiliés locaux auxquels on n'avait dit que l'essentiel, et le chaland s'était appliqué à ne précéder la barge que de quelques kilomètres. Cet espionnage, des plus malaisés dans une contrée souvent découverte et où abondaient en ce moment les gens de police, avait été forcément intermittent, et le hasard avait voulu que jamais Karl Dragoch et son hôte ne fussent aperçus en même temps. Rien n'avait donc permis de supposer que la barge eût deux habitants, ni d'admettre, par conséquent, la possibilité d'une erreur.

En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rêvait d'un coup de maître. Supprimer le détective? Il n'y songeait pas. Pour le moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter d'égal à égal, si jamais un sérieux danger le menaçait.

Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlèvement ne s'était pas présentée. Ou bien la barge s'arrêtait le soir à trop faible distance d'un centre habité, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop immédiat quelques-uns des agents égrenés sur la rive et dont la qualité ne pouvait échapper à un professionnel du crime.

Le matin du 29 août, enfin, les circonstances avaient paru favorables. La tempête qui, la nuit précédente, avait protégé la bande pendant qu'elle s'attaquait à la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou moins dispersé les policiers qui précédaient ou suivaient leur chef le long du fleuve. Peut-être celui-ci serait-il momentanément seul et sans défense. Il fallait en profiter.

Aussitôt la voiture chargée des dépouilles de la villa, Titcha avait été dépêché avec deux des hommes les plus résolus. On a vu comment les trois aventuriers s'étaient acquittés de leur mission, et comment le pilote Serge Ladko était devenu leur prisonnier, au lieu et place du détective Karl Dragoch.

Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse issue de sa mission que par les quelques mots brefs échangés dans la clairière, au moment où l'escouade de police était survenue sur la route. L'entretien serait nécessairement repris à ce sujet, mais, pour l'instant, il ne pouvait en être question. Avant tout, il s'agissait de faire disparaître et de mettre à l'abri les nombreux colis entassés sur le pont, et c'est à quoi s'employèrent sans tarder les huit hommes formant l'équipage de la gabarre.

Soit à bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclinés, ces colis furent d'abord introduits dans l'intérieur du bateau, premier travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procéda à l'arrimage définitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulevé et laissa à découvert une ouverture béante, à la place où l'on se fût légitimement attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce deuxième compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets hétéroclites qui le remplissaient déjà en partie. Il restait assez de place, cependant, pour que les dépouilles du comte Hagueneau pussent être logées à leur tour dans l'introuvable cachette.

Merveilleusement truquée, en effet, était cette gabarre qui servait à la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable. Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le pont de celui-ci formant le fond de celui-là. Ce second bateau, d'une profondeur de deux mètres environ, avait un déplacement tel, qu'il fût capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux au-dessus de la surface de l'eau. On avait remédié à cet inconvénient, qui aurait, sans cela, dévoilé la supercherie, en chargeant le bateau inférieur d'une quantité de lest suffisant à le noyer entièrement, de telle sorte que le chaland supérieur gardât la ligne de flottaison qu'il devait avoir à vide.

Vide, sa cale l'était toujours, les marchandises volées, qui allaient s'entasser dans le double fond, y remplaçaient un poids correspondant de lest, et l'aspect de l'extérieur n'était en rien modifié.

Par exemple cette gabarre, qui, lège, aurait dû normalement caler à peine un pied, s'enfonçait dans l'eau de près de sept. Cela n'était pas sans créer de réelles difficultés dans la navigation du Danube et rendait nécessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la bande le possédait dans la personne de Yacoub Ogul, un israélite natif lui aussi de Roustchouk. Très pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait pu lutter avec Serge Ladko lui-même pour la parfaite connaissance des passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sûre, il dirigeait le chaland à travers les rapides semés de rochers que l'on rencontre parfois sur son cours.

Quant à la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intérieure et extérieure sans trouver la plus petite différence. Elle pouvait sonder tout autour sans rencontrer la cachette sous-marine, établie suffisamment en retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il fût impossible de l'atteindre. Toutes ses investigations l'amèneraient uniquement à constater que ce chaland était vide et que ce chaland vide enfonçait dans l'eau de la quantité strictement suffisante pour équilibrer son poids.

En ce qui concerne les papiers, les précautions n'étaient pas moins bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendît le courant, soit qu'elle le remontât, la gabarre, ou allait chercher des marchandises, ou, marchandises débarquées, retournait à son port d'attache. Selon le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantôt à M. Constantinesco, tantôt à M. Wenzel Meyer, tous deux commerçants, l'un de Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrés des cachets les plus officiels, étaient à ce point en règle, que jamais personne n'avait songé à les vérifier. L'eût-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait constaté l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans l'une ou l'autre des deux villes indiquées. En réalité, le propriétaire s'appelait Ivan Striga.

Le lecteur se rappellera peut-être que ce nom appartenait à un des individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, après s'être vainement opposé au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch, avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendît parler positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.

Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres misérables de son espèce, Ivan Striga avait, en effet, formé une bande de véritables pirates, qui, depuis lors, écumait littéralement les deux rives du Danube.

Avoir trouvé ainsi le chemin de la richesse facile, c'était quelque chose; s'assurer la sécurité, c'était mieux encore. Dans ce but, au lieu de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur vulgaire, il s'était arrangé de manière, à ne pas être un anonyme pour ses victimes. Bien, entendu, ce n'était pas son vrai nom qu'il leur faisait connaître. Non, celui qu'il avait résolu de laisser deviner avec une adroite imprudence, c'était celui de Serge Ladko.

S'abriter, afin d'échapper aux conséquences d'un forfait, derrière une personnalité d'emprunt, c'est un stratagème assez commun, mais Striga l'avait rénové par le choix intelligent du pseudonyme qu'il s'attribuait.

Si le nom de Ladko n'était, ni plus ni moins qu'un autre, capable de créer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant délit, de détourner les soupçons au profit du coupable, il possédait quelques avantages qui lui étaient propres.

En premier lieu, Serge Ladko n'était pas un mythe. Il existait, si le coup de fusil qui l'avait salué à son départ de Roustchouk ne l'avait pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantât volontiers d'avoir supprimé son ennemi, la vérité est qu'il n'en savait rien. Peu importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enquête qui pouvait être faite à Roustchouk. Si Ladko était mort, la police ne pourrait rien comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il était vivant, elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilité si bien établie que l'enquête, selon toute vraisemblance, en resterait là. Sans doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'être ses homonymes. Mais, avant qu'on eût passé au crible tous les Ladkos du monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!

Que si, d'aventure, les soupçons, à force d'être dirigés dans la même direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilité de Serge Ladko, ce serait alors un résultat doublement heureux. Outre qu'il est toujours agréable à un bandit de savoir qu'un autre est inquiété à sa place, cette substitution lui devient plus agréable encore quand il a voué à sa victime une haine mortelle.

Alors même que ces déductions eussent été déraisonnables, l'absence de Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les eût rendues logiques. Pourquoi le pilote était-il parti sans crier gare? La section locale de la police du fleuve commençait précisément à se poser cette question au moment où Karl Dragoch découvrait ce qu'il croyait être la vérité, et, comme chacun sait, lorsque la police commence à se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y réponde avec bienveillance.

Ainsi, la situation était bien nette dans sa dramatique complication. Une longue série de crimes que des maladresses voulues faisaient toujours attribuer à un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du même nom, vaguement, très vaguement encore soupçonné, à cause de son absence, d'être le coupable, tandis qu'à des centaines de kilomètres un Ladko, accusé par de plus sérieuses présomptions, était dépisté sous le déguisement du pêcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps, reprenant, après chaque expédition, son état civil authentique, pour circuler librement sur le Danube.

Toutefois, pour que sa sécurité ne fût pas menacée, la condition essentielle était que l'on fit disparaître toute trace compromettante dans le plus bref délai possible. C'est pourquoi, ce soir-là, le butin nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement déposé dans l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le véritable Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dépens de cette même cale sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'était capable de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontèrent sur le pont dont les panneaux furent refermés. La police pouvait venir désormais.

Il était, à ce moment, près de trois heures du matin. L'équipage de la gabarre, surmené par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit précédente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en être question.

Striga, désireux de s'éloigner au plus vite du lieu de son dernier crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube naissante, ordre qui fut exécuté sans un murmure, chacun comprenant la force des raisons qui le dictaient.

Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre à bord et de pousser le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des péripéties de l'expédition de la matinée.

«Ça a été tout seul, lui répondit Titcha. Le Dragoch a été pris au premier coup de filet comme un simple brochet.

—Vous a-t-il vus?

—Je ne crois pas. Il avait autre chose à penser.

—Il ne s'est pas débattu?

—Il a essayé, la canaille. J'ai dû l'assommer à moitié pour le faire tenir tranquille.

—Tu ne l'as pas tué, au moins? demanda vivement Striga.

—Que non pas! Étourdi tout au plus. J'en ai profité pour le ligotter proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait comme père et mère.

—Et maintenant?

—Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.

—Sait-il où on l'a transporté?

—Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, déclara Titcha en riant bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oublié ni le bâillon, ni le bandeau. On ne les a retirés que le particulier en cage. Là, il peut, si ça lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.

Striga sourit sans répondre. Titcha reprit:

—-J'ai fait ce que tu as commandé, mais où cela nous mènera-t-il?

—Ne serait-ce qu'à désorganiser la brigade privée de son chef, répondit Striga.

Titcha haussa les épaules.

—On en nommera un autre, dit-il.

—Possible, mais il ne vaudra peut-être pas celui que nous tenons. Dans tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en échange des passeports qui nous seraient nécessaires. Il est donc essentiel de le garder vivant.

—Il l'est, affirma Titcha.

—A-t-on pensé à lui donner à manger?

—Diable!... fit Titcha en se grattant la tête. On l'a tout à fait oublié. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal à personne, et je lui porterai son dîner dès que nous serons en marche ... A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-même, pour te rendre compte par tes yeux?

—Non, dit vivement Striga. Je préfère qu'il ne me voie pas. Je le connais et il ne me connaît pas. C'est un avantage que je ne veux pas perdre.

—Tu pourrais mettre un masque.

—Ça ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son visage. La taille, la carrure, le moindre détail lui suffît pour reconnaître les gens.

—Alors, je suis frais, moi, qui suis obligé de lui porter sa pitance!

—Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que nous serons à l'abri.

—Amen!.. fit Titcha.

—Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa boîte. Pas trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxié. On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dépassé Budapest, demain matin, après mon départ.

—Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.

—Oui, répondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de notre dernière affaire et de la disparition de Dragoch.

—Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.

—Pas de danger. Personne ne me connaît, et la police du fleuve doit être dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une identité toute neuve.

—Laquelle?

—Celle du célèbre Ilia Brusch, pêcheur insigne et lauréat de la Ligue Danubienne.

—Quelle idée!

—Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau, à l'exemple de Karl Dragoch.

—Et si l'on te demande du poisson?

—J'en achèterai, s'il le faut, pour le revendre.

—Tu as réponse à tout.

—Parbleu!»

La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commencé a suivre le fil du courant. Il soufflait une légère brise du Nord qui serait très favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur lui-même, suivrait la direction du Sud. Jusque-là, au contraire, cette brise du Nord retardait singulièrement le bateau, et Striga, pressé de s'éloigner du théâtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux longs avirons qui aideraient à gagner contre le vent.

Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomètres et atteindre le premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud. Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et, sous la poussée de la voile, la marche du bateau fut notablement accélérée.

Vers onze heures on passa devant Saint-André où les deux charretiers Kaiserlick et Vogel avaient prétendu se rendre au cours de la nuit précédente. Il ne fut pas question de s'y arrêter, et le chaland continua à dériver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq à trente kilomètres.

A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus sévère. Les îles ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant parfois entre elles que d'étroits canaux, interdits aux chalands, mais suffisants pour la navigation de plaisance.

Dans cette partie du Danube, la batellerie commence à devenir assez active. Il y a même de fréquents encombrements, car le cours du fleuve est resserré entre les premières ramifications des Alpes Norriques et les dernières ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des échouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que l'attention des pilotes soit un seul instant en défaut. En général, le malheur se réduit à une perte de temps. Mais que de cris, que de querelles, au moment de la collision!

Le chaland, dont Striga était le capitaine, devait être compté parmi les mieux dirigés. De grande taille, puisque sa capacité dépassait deux cents tonnes, le pont proprement dit en était recouvert d'une sorte de superstructure, d'un spardeck, qui formait, à l'arrière, le toit du rouf habité par le personnel. Un mâtereau à l'avant servait à hisser le pavillon national, et, à la poupe, un gouvernail à large safran permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.

A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cités. Des embarcations légères, à vapeur ou à voiles, chargées de promeneurs ou de touristes, se glissaient entre les îles. Bientôt, dans le lointain, la fumée de cheminées d'usines empâta l'horizon, annonçant les faubourgs de Budapest.

A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga, Titcha pénétra dans le rouf de l'arrière, avec un de ses compagnons de l'équipage. Les deux hommes en ressortirent bientôt. Ils escortaient une femme d'une taille élancée, mais dont il était malaisé de voir les traits à demi cachés par un bâillon. Les mains liées derrière le dos, cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une résistance dont l'expérience lui avait sans doute démontré l'inutilité. Docilement, elle descendit dans la cale par l'échelle du grand panneau, puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut refermée sur elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations, comme si de rien n'était.

Vers trois heures de l'après-midi, le chaland s'engagea entre les quais de la capitale de la Hongrie. A droite, c'était Buda, l'ancienne ville turque; à gauche, Pest, la ville moderne. A cette époque, Buda était, plus qu'elle ne l'est restée de nos jours, une de ces vieilles et pittoresques cités que le progrès égalitaire tend à faire disparaître. Par contre, Pest, si son importance était déjà considérable, n'avait pas encore atteint le prodigieux développement qui a fait d'elle la plus importante et la plus belle métropole de l'Europe orientale.

Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succédaient les maisons à arcades et à terrasses, que dominaient les clochers des églises dorés par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.

Le personnel du chaland n'accordait pas son attention à ce spectacle enchanteur. La traversée de Budapest pouvant ménager de désagréables surprises à des gens si sujets à caution, l'équipage n'avait d'yeux que pour le fleuve où se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent souci permit à Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala par le panneau dans la cale.

Striga ne s'était pas trompé. En quelques minutes, ce canot eut rallié la gabarre. Deux hommes montèrent à bord.

«Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.

—C'est moi, répondit Striga en faisant un pas en avant de ses compagnons.

—Votre nom?

—Ivan Striga.

—Votre nationalité?

—Bulgare.

—D'où vient cette gabarre?

—De Vienne.

—Où va-t-elle?

—A Galatz.

—Son propriétaire?

—M. Constantinesco, de Galatz.

—Chargement?

—Néant. Nous retournons à vide.

—Vos papiers?

—Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents demandés.

—C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua après un examen consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.

—A votre aise, concéda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que c'est la quatrième visite que nous subissons depuis notre départ de Vienne. Ce n'est pas agréable.»

Le policier, déclinant du geste toute responsabilité personnelle dans les ordres dont il n'était que l'exécuteur, descendit sans répondre par le panneau. Arrivé au bas de l'échelle, il s'avança de quelques pas dans la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'était venu l'avertir que sous ses pieds gisaient deux créatures humaines, un homme, d'un côté, une femme de l'autre, toutes deux réduites à l'impuissance et hors d'état de demander du secours. La visite ne pouvait être plus consciencieuse ni plus longue. Le chaland étant complètement vide, il n'y avait pas lieu de s'enquérir de la provenance de son chargement, ce qui simplifiait beaucoup les choses.

Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions, regagna son canot, qui s'éloigna vers de nouvelles perquisitions, tandis que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.

Quand les dernières maisons de Budapest eurent été laissées en arrière, le moment parut venu de s'occuper de la prisonnière de la cale. Titcha et son compagnon disparurent dans l'intérieur, pour en ressortir bientôt, escortant cette même femme qui y avait été incarcérée quelques heures plus tôt, et qui fut réintégrée dans le rouf. Des autres hommes de l'équipage, nul ne sembla prêter la moindre attention à cet incident.

On ne fit halte qu'à la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, à plus de trente kilomètres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le lendemain dès l'aube. Au cours de cette journée du 31 août, la dérive fut interrompue par quelques arrêts, pendant lesquels Striga quitta le bord, en utilisant la barge, conquise, à ce qu'il pensait, sur Karl Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se présentait aux habitants comme étant ce fameux lauréat de la Ligue Danubienne, dont la renommée n'avait pu manquer de parvenir jusqu'à eux, et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les sujets qui lui tenaient au coeur.

Très maigre fut sa récolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne paraissait pas être populaire dans cette région. Sans doute, à Mohacs, Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer et il comptait bien se borner à prendre langue dans des villages, où la police exerçait nécessairement une surveillance moins effective. Par malheur, les paysans ignoraient généralement le concours de Sigmaringen et se montraient très rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch, et Striga déploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.

Ainsi que cela avait été convenu la veille, c'est pendant une des absences de Striga que Serge Ladko fut remonté au jour et transporté dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouillée. Précaution peut-être exagérée, tout mouvement étant interdit au prisonnier étroitement ligotté.

Les journées du 1er au 6 septembre s'écoulèrent paisiblement. Poussé à la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait à dériver, à raison d'une soixantaine de kilomètres par vingt-quatre heures. La distance parcourue aurait même été sensiblement plus grande sans les arrêts que rendaient nécessaires les absences de Striga.

Si les excursions de celui-ci étaient toujours aussi stériles au point de vue spécial des renseignements, une fois, du moins, il réussit, en utilisant ses talents professionnels,. à les rendre profitables à d'autres égards.

Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-là, le chaland étant venu mouiller à la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga descendit à terre comme de coutume. La soirée était avancée. Les paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la plupart réintégré leurs demeures, il déambulait solitairement, quand il avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propriétaire, plein de confiance dans la probité publique, avait laissé la porte ouverte, en s'absentant pour quelque course dans le voisinage.

Sans hésiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva être un magasin de détail, ainsi que l'existence d'un comptoir le lui démontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la journée, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette modeste rapine, il eut tôt fait de découvrir dans le corps inférieur d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac rondelet, qui rendit au toucher un son métallique de bon augure.

Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube venue, était déjà loin.

Telle fut la seule aventure du voyage.

A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps à autre, il disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine située en face de celle où l'on avait déposé Serge Ladko. Parfois, sa visite ne durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il n'était pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont l'écho d'une violente discussion, où l'on discernait une voix de femme répondant avec calme à un homme en fureur. Le résultat était alors toujours le même: indifférence générale de l'équipage et sortie furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses nerfs irrités.

C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de la rive gauche au delà de laquelle s'étend à perte de vue l'immense puzsta..

Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent, à près de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie étendue de landes désertes, de vastes pâturages, de marais immenses où pullule le gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours généreusement servie pour d'innombrables convives à quatre pattes, ces milliers et ces milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de blé ou de maïs.

La largeur du fleuve est devenue considérable alors, et de nombreux îlots ou îles en divisent le cours. Telles de ces dernières sont de grande étendue et laissent de chaque côté deux bras où le courant acquiert une certaine rapidité.

Ces îles ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon déposé par les inondations qui sont fréquentes. Cependant on y récolte du foin en abondance, et les barques, chargées jusqu'au plat bord, le charrient aux fermes ou aux bourgades de la rive.

Le 6 septembre, le chaland mouilla à la tombée de la nuit. Striga était absent à ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni à Neusatz, ni à Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes pouvant être une cause de dangers, il s'était du moins arrêté, afin d'y continuer son enquête, au bourg de Karlovitz, situé une vingtaine de kilomètres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le rejoindrait en s'aidant du courant.

Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en était plus fort éloigné. Il ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gré du courant, il s'abandonnait à des pensées en somme assez riantes. Son stratagème avait pleinement réussi. Personne ne l'avait suspecté et rien ne s'était opposé à ce qu'il se renseignât librement. A vrai dire, de renseignements, il n'en avait guère récolté. Mais cette ignorance publique, qui confinait à l'indifférence, était, en somme, un symptôme favorable. Bien certainement, dans cette région, on n'avait que très vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'à l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite, causer d'émotion.

D'un autre côté, que ce fût à cause de la suppression de son chef ou en raison de la pauvreté de la région traversée, la vigilance de la police paraissait grandement diminuée. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait aperçu personne qui eût la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomètres en amont.

Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivât heureusement au terme de son voyage, c'est-à-dire à la mer Noire, où son chargement serait transporté à bord du vapeur accoutumé. Demain, on serait au delà de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de préférence la rive serbe pour se mettre à l'abri de toute fâcheuse surprise. La Serbie devait être, en effet, plus ou moins désorganisée par la guerre qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que les autorités riveraines perdissent leur temps à s'occuper d'une gabarre descendant à vide le cours du fleuve.

Qui sait? Ce serait peut-être le dernier voyage de Striga. Peut-être se retirerait-il au loin, après fortune faite, riche, considéré—et heureux, songeait-il, en pensant à la prisonnière enfermée dans la gabarre.

Il en était là de ses réflexions quand ses yeux tombèrent sur les coffres symétriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de couchettes à Karl Dragoch et à son hôte, et tout à coup cette pensée lui vint que, depuis huit jours qu'il était maître de la barge, il n'avait pas songé à en explorer le contenu. Il était grand temps de réparer cet inconcevable oubli.

En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vêtements rangés en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette défroque, referma le coffre et s'attaqua au suivant.

Le contenu de celui-ci n'était pas fort différent du précédent, et Striga désappointé allait y renoncer, quand il découvrit dans un des coins un objet plus intéressant. Si les articles d'habillement ne pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-être pas de même de ce gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir des papiers. Or, les papiers ont beau être muets, rien n'égale, dans certains cas, leur éloquence.

Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformément à son espoir, il s'en échappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les quittances, les lettres défilèrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrêtèrent sur le portrait qui, déjà, avait éveillé les soupçons de Karl Dragoch.

D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y eût dans cette barge des papiers au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en eût aucun au nom du policier, c'était déjà passablement étonnant. Toutefois, l'explication de cette anomalie pouvait être des plus naturelles. Peut-être Karl Dragoch, au lieu de doubler le lauréat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait cru jusqu'ici, avait-il emprunté à l'amiable la personnalité du pêcheur, et peut-être, dans ce cas, avait-il conservé, d'un commun accord avec le véritable Ilia Brusch, les documents nécessaires pour justifier au besoin de son identité. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec une habileté diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait faire là ce portrait d'une femme, à laquelle celui-ci n'avait jamais renoncé malgré l'échec de ses précédentes tentatives? Quel était donc le légitime propriétaire de cette barge pour avoir en sa possession un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en définitive, à Karl Dragoch, à Ilia Brusch ou à Serge Ladko, et lequel de ces trois hommes, dont deux l'intéressaient à un si haut point, tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il proclamait, cependant, l'avoir tué, le soir où, d'un coup de feu, il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'éloignait furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal visé alors, il aimerait encore mieux, plutôt que le policier, tenir entre ses mains le pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-là, il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au cou ferait l'affaire, et, débarrassé ainsi d'un ennemi mortel, il supprimerait en même temps le principal obstacle à des projets dont il poursuivait âprement la réalisation.

Impatient d'être fixé, Striga, gardant par devers lui le portrait qu'il venait de découvrir, saisit la godille et pressa la marche de l'embarcation.

Bientôt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant face à celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la serrure.

Moins avancé que son geôlier, Serge Ladko n'avait même pas le choix entre plusieurs explications de son aventure. Le mystère lui en paraissait toujours aussi impénétrable, et il avait renoncé à imaginer des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le séquestrer.

Quand, après un fiévreux sommeil, il s'était réveillé au fond de son cachot, la première sensation qu'il éprouva fut celle de la faim. Plus de vingt-quatre heures s'étaient alors écoulées depuis son dernier repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la violence de nos émotions.

Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus impérieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-là. Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne répondit. Il appela plus fort. Même résultat. Il s'égosilla enfin en hurlements furieux, sans obtenir plus de succès.

Exaspéré, il s'efforça de briser ses liens. Mais ceux-ci étaient solides et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles à les rompre.

Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet déposé près de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut immédiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis là pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geôliers n'était pas des plus faciles, dans la situation où il se trouvait. Mais la nécessité rend industrieux, et, après plusieurs essais infructueux, il réussit à se passer du secours de ses mains.

Sa faim satisfaite, les heures coulèrent lentes et monotones. Dans le silence, un murmure, un frissonnement, semblable à celui des feuilles agitées par une brise légère, venait frapper son oreille. Le bateau qui le portait était évidemment en marche et fendait, comme un coin, l'eau du fleuve.

Combien d'heures s'étaient-elles succédé, quand une trappe fut soulevée au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable à celle qu'il avait découverte à son premier réveil, oscilla dans l'ouverture qu'éclairait une lumière incertaine et vint se poser à sa portée.

Des heures coulèrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large bâillon. C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait à proximité d'un secours? Sans doute, car, l'homme à peine remonté, le prisonnier entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut appeler ... aucun son ne sortit de ses lèvres ... Le bruit de pas cessa.

Le secours devait être déjà loin, quand, peu d'instants plus tard, on revint, sans plus d'explications, supprimer son bâillon. Si on lui permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Dès lors, à quoi bon?

Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle quatre hommes descendirent au fond du cachot.

Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme la première fois transporté de mains en mains.

Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite—la trappe, il le comprenait —qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet, il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.

Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir, déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.

Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé. Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise méritait tout au moins d'être tentée.

Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer, Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps, restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs, bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient pas inconnus.

Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations vagues et profondes.

En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre.

Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand, à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait ses poignets se brisa tout à coup.

Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule et déposait près de lui le repas habituel.

Dès qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres libérés. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobilisés pendant toute une longue semaine, ses mains et ses bras étaient comme frappés de paralysie. Peu à peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta graduellement d'amplitude. Après une heure d'efforts, il put exécuter des gestes encore maladroits et délivrer ses jambes à leur tour.

Il était libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la liberté. Le second, ce serait de franchir cette fenêtre qu'il était en son pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurité. Les circonstances étaient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le rattraperait par cette nuit sans lune, où l'on ne voyait rien à dix pas. D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain. Quand on s'apercevrait de son évasion, il serait loin.

Une grave difficulté, plus qu'une difficulté, une impossibilité matérielle l'arrêta à la première tentative. Assez large pour un adolescent souple et svelte, la fenêtre était trop étroite pour livrer passage à un homme dans la force de l'âge et doué d'une aussi respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, après s'être épuisé en vain, dut reconnaître que l'obstacle était infranchissable et se laissa retomber tout haletant dans sa prison.

Etait-il donc condamné à n'en plus sortir? Un long moment, il contempla le carré de nuit dessiné par l'implacable fenêtre, puis, décidé à de nouveaux efforts, il se dépouilla de ses vêtements et, d'un élan furieux, se lança dans l'ouverture béante, résolu à la franchir coûte que coûte.

Son sang coula, ses os craquèrent, mais une épaule d'abord, un bras ensuite passèrent, et le montant de la fenêtre vint buter contre sa hanche gauche. Malheureusement l'épaule droite avait buté, elle aussi, de telle sorte que tout effort supplémentaire serait évidemment inutile.

Une partie du corps à l'air libre et surplombant le courant, l'autre partie demeurée prisonnière, ses côtes écrasées par la pression, Serge Ladko ne tarda pas à trouver la position intenable. Puisque s'enfuir ainsi était impraticable, il fallait aviser à d'autres moyens. Peut-être, pourrait-il arracher l'un des montants de la fenêtre et agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.

Mais, pour cela, il était nécessaire de réintégrer la prison, et Ladko fut obligé de reconnaître l'impossibilité de ce retour en arrière. Il ne lui était permis ni d'avancer, ni de reculer, et, à moins d'appeler à son aide, il était irrémédiablement condamné à rester dans sa cruelle position.

C'est en vain qu'il se débattit. Tout fut inutile. Il s'était lui-même pris au piège par la violence de son élan.

Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit tressaillir. Un nouveau danger se révélait, menaçant. Fait qui ne s'était jamais produit à pareille heure depuis qu'il occupait cette prison, on s'arrêtait à sa porte, une clef cherchait en tâtonnant le trou de la serrure, s'y introduisait enfin...

Soulevé par le désespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un effort surhumain...

Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entraînait le pène avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gâche...

XII

AU NOM DE LA LOI.

Striga, la porte ouverte, s'arrêta hésitant sur le seuil. Une obscurité profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est un carré d'ombre plus claire vaguement découpé par l'ouverture de la fenêtre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait l'apercevoir.

«Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumière!»

Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur, soudainement projetée, parut illuminer la pièce. Les deux hommes, l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, échangèrent un regard troublé. La cabine était vide. Sur le parquet, des liens rompus, des vêtements jetés à la volée: du prisonnier, nulle autre trace.

«M'expliqueras-tu?... commença Striga.

Avant de répondre, Titcha alla jusqu'à la fenêtre, et passa le doigt sur l'un des montants.

—Envolé, dit-il, en montrant son doigt rouge.

—Envolé!... répéta Striga, qui proféra un juron.

—Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais. D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apporté sa ration.

—Et tu n'as rien vu d'anormal à ce moment?

—Absolument rien. Je l'ai laissé ficelé comme un saucisson.

—Imbécile! gronda Striga!

Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait comment l'évasion avait pu s'accomplir et qu'il en déclinait, dans tous les cas, la responsabilité. Striga n'accepta pas cette commode défaite.

—Oui, imbécile, répéta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine. Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences.... Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est là qu'il a usé la corde qui retenait ses mains.... Il a dû y mettre des jours et des jours.... Et tu ne t'es aperçu de rien!... On n'est pas stupide à ce point-là!

—Ah ça, mais, quand tu auras fini!... répliqua Titcha qui sentait la colère le gagner à son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?... Après tout, puisque tu tenais tant à boucler le Dragoch, il fallait le garder toi-même.

—J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien Dragoch que nous tenions?

—Qui veux-tu que ce soit?

—Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre à tout, en voyant la manière dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu l'as pris?

—Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il tournait le dos....

—Là!..

—Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as montré à Vienne. Ça, par exemple, j'en suis sûr.

—Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment était-il, ton prisonnier? Etait-il grand?

Serge Ladko et Ivan Striga avaient en réalité une taille sensiblement égale. Mais un homme couché paraît, on ne l'ignore pas, beaucoup plus grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait guère vu le pilote qu'étendu sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde qu'il répondit:

—La tête de plus que toi.

—Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature plus élevée que le détective.

Il réfléchit quelques instants, puis demanda:

—Le prisonnier ressemblait-il à quelqu'un de ta connaissance?

—De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!

—. Par exemple, il ne ressemblerait pas... à Ladko?

—En voilà une idée! s'écria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch ressemble à Ladko?

—Et si notre prisonnier n'était pas Dragoch?

—Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour ne pas m'y tromper.

—Réponds toujours à ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?

—Tu rêves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de barbe, et Ladko en a.

—Ça se coupe, la barbe, fit observer Striga.

—Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.

Striga haussa les épaules.

—Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.

—Brun, répondit Titcha avec conviction.

—Tu en es sûr?

—Sûr.

—Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia Brusch..

—Quel Ilia Brusch?

—Le pêcheur.

—Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'était ni Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.

Striga, sans répondre, s'approcha à son tour de la fenêtre. Après avoir examiné les traces de sang, il se pencha au dehors et s'efforça vainement de percer les ténèbres.

—Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il à demi-voix.

—Pas plus de deux heures, dit Titcha.

—S'il court depuis deux heures, il doit être loin! s'écria Striga, qui maîtrisait, avec peine sa colère.

Après un instant de réflexion, il ajouta:

—Rien à faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau est envolé, bon voyage. Quant à nous, nous nous mettrons en route un peu avant l'aube, de manière à être le plus tôt possible au delà de Belgrade.»

Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prêta l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientôt, à travers la porte fermée, arrivèrent jusqu'à lui des éclats de voix dont le diapason montait progressivement. Haussant les épaules avec dédain, Titcha s'éloigna et regagna son lit.

C'est à tort que Striga avait jugé inutile de se livrer à des recherches immédiates. Ces recherches n'eussent peut-être pas été vaines, car le fugitif n'était pas loin.

En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko, d'un effort désespéré, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente traction des muscles, l'épaule d'abord, la hanche ensuite s'étaient effacées, et il avait glissé comme une flèche hors de la fenêtre trop étroite, pour tomber, la tête la première, dans l'eau du Danube, qui s'était ouverte et refermée sans bruit. Quand, après une courte immersion, il revint à la surface, le courant l'avait déjà emporté à quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il dépassait l'arrière du chaland, évité la proue vers l'amont. Devant lui la route était libre.

Il n'avait pas à hésiter. Le seul parti à prendre était de se laisser dériver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans un état de nudité qui pouvait être une source de grandes difficultés ultérieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus pressé était de s'éloigner de la prison flottante où il venait de passer de si pénibles jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.

Tout à coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se dressa devant lui. Quelle ne fut pas son émotion, en reconnaissant sa barge retenue par une bosse amarrée au chaland et que tendait la poussée du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un instant, demeura immobile.

Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu'à lui. Sans doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tête seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impénétrable voile.

Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence. Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge et disparut sous le tôt. Là, l'oreille tendue, il écouta de nouveau.. Il n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.

Sous le tôt, l'obscurité de la nuit se faisait plus épaisse encore. Dans l'impossibilité de rien distinguer, Serge Ladko tâtonna comme un aveugle pour reconnaître les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on eût rien touché. Là étaient ses instruments de pêche; à ce clou pendait encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-même accroché. A droite, c'était sa couchette; à gauche, celle où M. Jaeger avait si longtemps dormi... Mais pourquoi étaient-ils ouverts, les coffres ménagés au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcés?.. Invisibles dans l'ombre, ses mains hésitantes firent l'inventaire de ses modestes richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vêtements paraissaient en on ordre, comme il les avait laissés... Jusqu'à son couteau qu'il retrouva à la place même où il l'avait rangé. Ce couteau, Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la barge, il s'avança vers l'étrave.

Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les ténèbres, s'arrêtant, la respiration coupée, au moindre clapotis de l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.

La corde coupée fouetta l'eau à grand bruit. Ladko, le coeur battant, retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de cette corde, dans un silence si profond...

Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu à peu redressé, comprit qu'il était déjà foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait commencé à dériver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle et le chaland s'élevât le mur inexpugnable de la nuit.

Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien à craindre, Serge Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentèrent rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperçut qu'il grelottait et s'occupa de se couvrir. Décidément, on n'avait pas touché au contenu de ses coffres, où il trouva sans peine le linge et les vêtements nécessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit à godiller avec rage.

Où était-il? Il n'en avait aucune idée. Rien ne pouvait le renseigner sur le parcours effectué par le chaland dans lequel il avait été incarcéré. Sa prison flottante avait-elle monté ou descendu le fleuve, il l'ignorait.

En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se diriger, puisque c'est dans cette direction qu'étaient Roustchouk et Natcha. Si on l'avait ramené en arrière, ce serait du temps à regagner à grands renforts de bras, voilà tout. Pour le moment, il commencerait par naviguer toute la nuit, de manière à s'éloigner le plus possible de ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures d'obscurité. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il s'arrêterait, pour prendre du repos, dans la première ville rencontrée.

Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes, quand un cri affaibli par la distance s'éleva dans la nuit. Ce qu'il exprimait, joie, colère ou terreur, trop vague était ce cri lointain pour que l'on pût le dire. Et pourtant, si vague qu'elle fût, cette voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble obscur le coeur du pilote. Où avait-il entendu une voix semblable?.. Un peu plus, il eût juré que c'était celle de Natcha... Il avait cessé de godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.

Le cri ne se renouvela pas. L'espace était redevenu muet autour de la barge que le courant entraînait en silence. Natcha!..

Il n'avait que ce nom-là en tête... Serge Ladko, d'un mouvement d'épaules, rejeta cette obsession, cette idée fixe et se remit au travail.

Le temps passa. Il pouvait être minuit, quand, sur la rive droite, se dessinèrent confusément des maisons. Ce n'était qu'un village, Szlankament, que Ladko laissa en arrière sans l'avoir reconnu.

Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg, Nove Banoveze, apparut à son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le dépassa pareillement.

Puis les rives redevinrent désertes, tandis que le jour se levait.

Dès que la lumière fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de réparer les dégâts causés à son déguisement par une si longue captivité. En quelques minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine à leur pointe, un coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes faussées furent remplacées par des neuves. Cela fait, il se remit à godiller avec le même inlassable courage.

De temps à autre, il jetait un coup d'oeil en arrière, sans rien apercevoir de suspect. Les ennemis étaient loin, décidément.

Libérant son esprit de ses préoccupations les plus immédiates, le sentiment de sa sécurité reconquise lui permettait de songer de nouveau à l'étrangeté de sa situation. Quels étaient ces ennemis qui le contraignaient à fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions auxquelles il était dans l'impossibilité de répondre. Quels que fussent ces ennemis, il fallait, en tous cas, se défier d'eux à l'avenir, et ce souci allait fâcheusement compliquer son voyage, à moins qu'il ne prît le parti de réclamer, malgré les dangers d'une telle démarche, la protection de la police contre ses ravisseurs inconnus, à la première ville qu'il traverserait.

Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas, et rien n'était de nature à le renseigner, sur ces rives désertes où, séparés par de longs espaces, s'égrenaient de rares et pauvres hameaux.

Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive droite, de hauts clochers piquèrent le ciel, tandis que, devant la barge, une autre ville plus lointaine montait à l'horizon. Serge Ladko eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une, la plus proche, c'était Semlin, dernière cité danubienne de l'empire austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'était Belgrade, la capitale serbe, située également sur la rive droite, après un coude brusque du fleuve, au confluent de la Save.

Ainsi donc, pendant son incarcération, il avait continué à descendre le courant, sa prison flottante l'avait rapproché du but, et, sans même s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomètres.

Pour l'instant, Semlin, c'était le salut. Autant que besoin serait, il y trouverait aide et protection. Mais se résoudrait-il à demander du secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure, n'allait-on pas ouvrir une enquête, dont il serait la première victime? Peut-être voudrait-on savoir qui il était, d'où il venait, où il se rendait, et peut-être parviendrait-on à découvrir le nom qu'il s'était juré de ne jamais révéler, quoi qu'il arrivât.

Remettant à prendre un parti à ce sujet, Serge Ladko activa la marche de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la ville comme il fixait son amarre à un anneau du quai. Il procéda ensuite à quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problème: parler ou se taire. Finalement il se décida pour l'abstention. Tout bien considéré, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tôt un repos bien gagné, et s'éloigner inaperçu de Semlin comme il y était arrivé.

A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrêtèrent en face de la barge. Ces hommes sautèrent à bord, et l'un d'eux, s'approchant de Serge Ladko, qui le regardait faire avec étonnement, demanda:

«Vous êtes bien le nommé Ilia Brusch?

—Oui, répondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard inquiet.

Celui-ci entr'ouvrit son vêtement, afin de montrer une écharpe aux couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.

—Au nom de la loi, je vous arrête,» dit-il en touchant le pilote à l'épaule.

XIII

UNE COMMISSION ROGATOIRE.

Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'être occupé, dans tout le cours de sa carrière, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et ayant autant le caractère du mystère que cette affaire de la bande du Danube. L'incroyable mobilité de l'insaisissable bande, son ubiquité, la soudaineté de ses coups, avaient déjà quelque chose d'insolite. Et voici que son chef, à peine dépisté, devenait introuvable, et semblait se rire des mandats d'amener lancés contre lui dans toutes les directions!

Tout d'abord, on eût été fondé à croire qu'il s'était évaporé. De lui, aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment, malgré une surveillance incessante, n'avait rien signalé qui lui ressemblât. Il fallait bien qu'il fût passé à Budapest, cependant, puisque, dès le 31 août, il était vu à Duna Földvar, soit près de quatre-vingt-dix kilomètres plus bas que la capitale de la Hongrie. Ignorant que le rôle du pêcheur fût joué à ce moment par Ivan Striga, à qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien comprendre.

Les jours suivants, c'est à Szekszard, à Vukovar, à Cserevics, à Karlovitz enfin que l'on signalait sa présence. Ilia Brusch ne se cachait pas. Loin de là, il disait son nom à qui voulait l'entendre, et parfois même vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai, prétendaient aussi l'avoir surpris au moment où il en achetait, ce qui ne laissait pas d'être assez singulier.

Le soi-disant pêcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale habileté. La police, aussitôt prévenue de son apparition, avait beau faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y découvrait pas le plus petit vestige de la barge qui semblait littéralement volatilisée.

Karl Dragoch se désespérait en apprenant les échecs successifs de ses sous-ordres. Le gibier allait-il décidément lui glisser entre les mains?

Toutefois, deux choses étaient certaines. La première, c'est que le prétendu lauréat continuait à descendre le fleuve. La seconde, c'est qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la police.

Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance à toutes les cités de quelque importance situées en aval de Budapest, telles que Mohacs, Apatin et Neusatz, et lui-même établit son quartier général à Semlin. Ces villes constituaient ainsi autant de barrages élevés sur la route du fugitif.

Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne fît que rire de la série d'obstacles accumulés devant lui. De même qu'on avait appris son passage en aval de Budapest, sa présence fut constatée, mais toujours trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch, transporté de colère et comprenant qu'il jouait sa dernière carte, réunit alors une véritable flottille. Sur son ordre, plus de trente embarcations croisèrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit serait l'adversaire s'il parvenait à franchir leur ligne serrée.

Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu cependant aucun succès, si Serge Ladko fût resté prisonnier dans la gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait pas en être ainsi.

La journée du 6 septembre s'était écoulée dans ces conditions, sans que rien de nouveau fût survenu, et Dragoch, dès les premières heures du 7, se disposait à rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir à sa rencontre. Son homme, enfin arrêté, venait d'être incarcéré dans la prison de Semlin.

Il se hâta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop célèbre Ladko était bien réellement sous les verrous.

La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair et mit la ville en rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes compacts stationnèrent toute la journée devant la barge du fameux malfaiteur.

Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui, vers trois heures de l'après-midi, passa au large de Semlin. Cette gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'était celle de Striga.

«Qu'y a-t-il donc à Semlin? dit celui-ci à son fidèle Titcha, en remarquant l'animation des quais. Serait-ce une émeute?

Il s'aida d'une jumelle, qu'il écarta de ses yeux après un rapide examen.

—Le diable m'emporte, Titcha, s'écria-t-il, si ce n'est pas l'embarcation de notre particulier!

—Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.

—Il faut que j'en aie le coeur net, déclara Striga qui paraissait en proie à une vive agitation. Je vais à terre.

—Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle de Dragoch, c'est que Dragoch est à Semlin. C'est se jeter dans la gueule du loup.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings