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Le nain noir

Front matter (continued 2)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

—Tout beau, Elsy, tout beau, lui dit-il, ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter Killbuck.

La rage du Nain se dirigea alors contre le jeune fermier. Déployant une vigueur qu'on ne lui aurait pas soupçonnée, il dégagea son bras dans un clin d'oeil, et appuya la pointe de son poignard sur la poitrine d'Hobby. Mais au même instant le jetant loin de lui avec horreur:—Non!, s'écria-t-il d'un air égaré, non! pas une seconde fois!

Hobby recula de quelques pas, aussi surpris que confus d'avoir couru un tel danger de la part d'un ennemi qu'il aurait cru si peu redoutable.—Il a le diable au corps, à coup sûr! Tels furent les premiers mots qui lui échappèrent, puis il se mit à, s'excuser d'un accident qu'il n'avait pu ni prévoir ni prévenir.

—Je ne veux pas justifier tout-à-fait Killbuck, dit-il; mais je suis autant fâché que vous de ce qui vient d'arriver, je veux donc vous envoyer deux chèvres et deux grasses brebis de deux ans, pour réparer tout le mal. Un homme sage et sensé, comme vous l'êtes, ne doit pas avoir de rancune contre une pauvre bête qui n'a fait que suivre son instinct. Une chèvre est cousine germaine d'un daim; si c'eût été un agneau, on pourrait y trouver davantage à redire. Vous devriez avoir des brebis plutôt que des chèvres, Elsy, dans un endroit où il y a tant de chiens de chasse.—Mais je vous en enverrai deux.

—Misérable! dit le Nain, votre cruauté me prive d'une des deux seules créatures qui me fussent attachées!

—Bon Dieu! Elsy, c'est bien contre ma volonté. J'aurais dû penser que vous aviez des chèvres, et tenir mon chien en laisse. Mais je vais me marier, voyez-vous, et cela m'ôte toute autre idée de la tête, je crois. Mes deux frères apportent sur le traîneau le dîner de noces, ou une bonne partie; Je veux dire trois fameux chevreuils, jamais on n'en vit courir de plus beaux dans la plaine de Dallom, comme dit la ballade. Ils ont fait un détour pour arriver, à cause des mauvais chemins. Je vous enverrais bien un peu de venaison; mais vous n'en voudriez pas peut-être, parce que c'est killbuck qui l'a tuée.

Pendant ce long discours, par lequel le bon habitant des frontières cherchait à calmer de son mieux le Nain offensé, il l'entendit s'écrier enfin après avoir tenu les yeux baissés comme pour se livrer à de profondes méditations.

—L'instinct! l'instinct! Oui! c'est bien cela! Le fort opprime le faible; le riche dépouille le pauvre; celui qui est heureux, ou pour mieux dire l'imbécile qui croit l'être, insulte à la misère de celui qui souffre. Retire-toi, tu as réussi à donner le dernier coup au plus misérable des êtres. Tu m'as privé de ce que je regardais comme une demi-consolation. Retire-toi, répéta-t-il; et il ajouta avec un sourire amer: Vas jouir du bonheur qui t'attend chez toi!

—Ah! dit Hobby, je veux n'être jamais cru, si je ne désire pas vous mener avec moi à mes noces. On n'en aura pas vu de pareilles depuis le temps du vieux Martin Elliot de la tour de Preakin. Il y aura cent Elliot pour courir la brouze (Espèce de course à cheval qui fait partie des réjouissances d'une noce). Je vous enverrai chercher dans un traîneau avec un bon poney.

—Est-ce bien à moi que vous proposez de prendre part aux plaisirs du commun des hommes?

—Comment commun! pas si communs. Les Elliot sont depuis long-temps une bonne race.

—Va-t'en, répéta le Nain; puisse le mauvais génie qui t'a conduit ici t'accompagner chez toi! Si tu ne m'y vois, tu y verras mes compagnons fidèles, la misère et le désespoir. Ils t'attendent déjà sur le seuil de ta porte.

—Vous avez tort de parler ainsi, Elsy. Personne ne vous croit bon de reste; écoutez-moi; et voilà que vous me souhaitez malheur, à moi ou les miens. Maintenant s'il arrivait quelque chose à Grâce, Dieu m'en préserve! ou à moi ou au pauvre chien; si je souffrais quelque injure dans ma personne ou dans mes biens, je n'oublierai point la part que vous y aurez eue.

—Va-t'en! dit encore le Nain, va-t'en! et souviens-toi de moi quand tu sentiras le coup qui t'aura frappé.

—Hé bien! hé bien! dit Hobby en remontant à cheval, je m'en vais; on ne gagne rien, comme on dit, à se disputer avec les gens qui sont de travers, on ne les change pas (C'est le préjugé contre l'humeur de ceux qu'on appelle des gens marqués au B.); mais s'il arrive quelque chose à Grâce Armstrong, je vous promets un petit feu de sorcier, pourvu qu'on trouve un seul tonneau goudronné dans les cinq paroisses du canton.

Il partit à ces mots: le Nain jeta sur lui un regard de colère et de mépris, et prenant une bêche avec un hoyau, il commença à creuser un tombeau pour sa chèvre.

Un coup de sifflet, et les mots,—Hist, Elsy, st! l'interrompirent dans cette triste occupation. Il leva la tête et aperçut près de lui le bandit de Westburnflat. Comme le meurtrier de Banquo (Allusion à Macbeth), il avait le visage souillé de sang, ainsi que ses éperons et les flancs de son cheval.

—Eh bien! misérable, ton infâme projet est-il accompli?

—Est-ce que vous en doutez, Elsy? Quand je monte à cheval, mes ennemis peuvent sangloter d'avance. Ils ont eu cette nuit, à Heugh-Foot, une belle illumination, et on y pousse encore des cris plaintifs sur la mariée.

—La mariée!

—Oui. Charly Cheat-the-Woody (Charlot nargue-la potence), comme nous l'appelons, c'est-à-dire Charlot Foster de Tinning-Beck, l'emmène dans le Cumberland. Elle m'a reconnu dans la bagarre, parce que mon masque est tombé un instant. Vous sentez que, si elle reparaissait dans le pays, je n'y serais pas en sûreté; la bande des Elliot est nombreuse. Maintenant, ce que, j'ai à vous demander, c'est le moyen de la mettre en sûreté.

—Veux-tu donc l'assassiner?

—Non, non; si je puis m'en dispenser. On dit qu'on envoie des gens aux plantations,—qu'on les fait embarquer pour cela tout doucement dans les ports, et qu'on sait gré surtout à ceux qui emmènent une jolie fille. On a besoin par delà les mers de ce bétail femelle, qui n'est pas rare ici; mais je veux faire mieux pour la nôtre. Il est une belle dame qui, à moins qu'elle ne devienne enfant docile, fera dans peu, bon gré malgré, le voyage des Grandes-Indes. J'ai envie de faire partir Grâce avec elle. C'est une bonne fille, après tout. Quel crève-coeur pour hobby, quand il va arriver ce matin et qu'il ne trouvera ni maison ni fiancée!

—Et tu n'as aucune pitié de lui!

—Aurait-il pitié de moi, s'il me voyait gravir la colline du château à Jeddart (Le lieu des exécutions à Jeddart, où plusieurs confrères de Westburnflat durent jouer la dernière scène de leur rôle tragique)? C'est la pauvre fille que je plains. Pour lui, il en prendra une autre.—Eh bien! Elsy, que dites-vous de cet exploit, vous qui aimez à en entendre raconter?

—L'air, l'océan, le feu, dit le Nain se parlant à lui-même, les tremblements de terre, les tempêtes, les volcans, ne sont rien auprès de la rage de l'homme; et qu'est-ce que ce bandit, si ce n'est un homme plus habile qu'un autre à remplir le but de son existence!—Ecoute-moi, misérable, tu vas aller où je t'ai envoyé une fois.

—Chez l'intendant?

—Oui; tu lui diras qu'Elsender-le-Reclus lui ordonne, de te donner de l'or. Mais rends la liberté à cette fille, renvoie-la dans sa famille; qu'elle n'ait à se plaindre d'aucune insulte; fais-lui seulement jurer de ne pas découvrir ton crime.

—Jurer! Et si elle ne tient pas son serment? les femmes n'ont pas une grande réputation de ce côté. Un homme comme vous doit savoir cela. Aucune insulte, dites-vous? Qui sait ce qui peut lui arriver, si elle reste long-temps à Tinning-Beck? Charly Cheat-the-Woody est un brave luron. Mais si vingt pièces d'or m'étaient comptées, je croirais pouvoir promettre qu'elle sera rendue à sa famille dans les vingt-quatre heures.

Le Nain tira de sa poche un petit porte-feuille, y écrivit une ou deux lignes, en déchira le feuillet, et le remettant au brigand:— Tiens, lui dit-il en le regardant d'un air de menace, mais ne songe pas à me tromper! si tu n'obéis pas ponctuellement à mes ordres, ta vie m'en répondra.

—Je sais que vous avez du pouvoir, Elsy, dit le bandit en baissant les yeux, n'importe d'où il vienne;—vous avez une prévoyance et un savoir de médecin qui vous servent à merveille, et l'argent pleut à votre commandement, comme les fruits du grand frêne de Castleton dans une gelée d'octobre: je ne vous désobéirai pas.

—Pars donc, et délivre-moi de ton odieuse présence.

Le brigand donna un coup d'éperon à son cheval, et disparut sans répliquer.

Pendant ce temps, Hobby continuait sa route avec cette sorte d'inquiétude vague qu'on appelle souvent le pressentiment de quelque malheur. Avant d'arriver à la hauteur d'où il pouvait voir sa maison, il aperçut sa nourrice, personnage qui était alors d'une grande importance dans toutes les familles d'Écosse, tant dans la haute classe que dans la moyenne. On regardait la liaison établie entre elle et l'enfant qu'elle avait nourri comme trop intime pour être rompue, et il arrivait très fréquemment que la nourrice finissait par être admise dans la famille de son nourrisson, et par y être chargée d'une partie de quelqu'un des soins domestiques.

—Qu'est-ce donc qui a pu faire venir si loin la vieille nourrice? se demanda Hobby dès qu'il eut reconnu Annaple. Jamais elle ne s'éloigne de la ferme à plus d'une portée de fusil. Vient-elle m'annoncer quelque malheur? Les paroles du vieux sorcier ne peuvent pas me sortir de la tête. Ah! Killbuck, mon garçon! prendre une chèvre pour un daim, et justement la chèvre d'Elsy!

Cependant Annaple, le désespoir peint sur la figure, était arrivée près de lui, et, saisissant son cheval par la bride, resta quelques instants sans pouvoir s'exprimer, tandis qu'Hobby, ne sachant à quoi il devait s'attendre, n'osait l'interroger.

—Mon cher enfant, s'écria-t-elle enfin, arrêtez!…… n'allez pas plus loin!… c'est un spectacle qui vous fera mourir.

—Au nom du ciel, Annaple, expliquez-vous! que voulez-vous dire?

—Hélas! mon enfant, tout est perdu, brûlé, pillé, saccagé! Votre jeune coeur se briserait, mon enfant, si vous voyiez ce que mes vieux yeux ont vu ce matin.

—Et qui a osé faire cela?—Lâchez ma bride, Annaple, lâchez-la donc! Où est ma mère, où sont mes soeurs, où est Grâce? Ah! le sorcier! j'entends encore ses paroles tinter à mon oreille.

Il pressa son cheval, et ayant atteint la hauteur il vit bientôt le spectacle de désolation dont Annaple l'avait menacé. Des monceaux de cendres et de débris couvraient la place qu'avait occupée sa ferme. Ses granges, qui renfermaient ses récoltes et ses fourrages, ses étables pleines de nombreux troupeaux, tout ce qui formait la richesse d'un cultivateur à cette époque, tout cela n'existait plus. Il resta un moment sans mouvement.—Je suis ruiné, s'écria-t-il enfin, ruiné sans ressource!—encore si ce n'était pas à la veille de mon mariage!—Mais je ne suis pas un enfant pour rester là à pleurer. Pourvu que je retrouve Grâce, ma mère et mes soeurs bien portantes!—Eh bien! je ferai comme mon grand-père, qui alla avec Buccleugh servir en Flandre.—Allons, je ne perdrai pas courage, ce serait le faire perdre à ces pauvres femmes.

Il s'avança avec fermeté vers le lieu du désastre, dans le dessein de porter à sa famille les consolations dont il avait besoin lui-même. Les habitants du voisinage, ceux surtout qui portaient son nom, s'y étaient déjà rassemblés. Les plus jeunes s'étaient armés, et ne respiraient que vengeance, quoiqu'ils ne sussent sur qui la faire tomber: les plus âgés s'occupaient des moyens de secourir la malheureuse famille. La chaumière d'Annaple, située à deux pas de la ferme, lui avait servi de refuge, et chacun s'était empressé d'y apporter ce qui pouvait lui être le plus nécessaire, car on n'avait pu sauver presque rien de la fureur des flammes.

—Eh bien! disait un grand jeune homme, allons-nous rester toute la journée devant les murailles brûlées de la maison de notre parent? A cheval, et poursuivons les brigands. Qui a un limier prêt à nous guider?

—Le jeune Earnscliff est déjà parti avec six chevaux, dit un autre, pour tâcher de les découvrir.

—Eh bien! reprit le premier, suivons-le donc, entrons dans le Cumberland, brûlons, pillons, tuons, tant pis pour les plus voisins.

—Un moment, jeune homme, dit un vieillard, voulez-vous exciter la guerre entre deux pays qui sont en paix?

—Voulez-vous que nous voyions brûler nos maisons sans nous venger? Est-ce ainsi qu'agissaient nos pères?

—Je ne vous dis pas, Simon, qu'il ne faut pas nous venger, répondit le vieillard plus prudent; mais il faut avoir, de notre temps, la loi pour soi.

—Je doute, dit un autre, qu'il existe encore un homme qui sache les formalités à observer quand il faut poursuivre une vengeance légitime au-delà des frontières. Tam de Whittram savait tout cela; mais il est mort dans le fameux hiver.

—Oui, dit un troisième, il était de la grande expédition quand l'on se porta jusqu'à Thirlwall, un an après le combat de Philiphaugh.

—Bah! s'écria un autre de ces conseillers de la discorde, il ne faut pas être bien savant pour connaître ces formalités. Quand on est sur la frontière, il faut mettre une botte de paille enflammée au haut d'une pique ou d'une fourche, sonner trois fois du cor, proclamer le mot de guerre, et alors il est légitime d'entrer en Angleterre pour se remettre, de vive force, en possession de ce qu'on vous a pris. Et; si vous n'en pouvez venir à bout, vous avez le droit de prendre à quelque Anglais l'équivalent de ce que vous avez perdu, mais pas davantage. Voilà la loi ancienne du Border, faite à Drundrennan du temps de Douglas-le-Noir: que le diable emporte qui en doute.

—Hé bien! mes amis, s'écria Simon, à cheval! nous prendrons avec nous le vieux Cuddy; il Sait le compte des troupeaux et du mobilier perdus, Hobby en aura ce soir autant qu'il en avait hier. Quant à la maison, nous ne pouvons lui en rapporter une; mais nous en brûlerons une dans le Cumberland, comme on a brûlé Heugh-Foot; c'est là ce qu'on appelle des représailles dans tous les pays du monde.

La proposition venait d'être accueillie avec enthousiasme par les plus jeunes de l'assemblée, quand Hobby arriva.

Voilà Hobby, répéta-t-on tout bas, le voilà ce pauvre garçon: c'est lui qui nous guidera. Tous s'empressèrent autour du malheureux fermier pour lui témoigner la part qu'ils prenaient à son malheur, et il ne put indiquer à ses voisins et à ses parents combien il était sensible à l'intérêt qu'ils lui marquaient, qu'en leur serrant la main. Quand il pressa celle de Simon d'Hackburn, son anxiété trouva enfin un langage.

—Et où sont-elles? dit-il, comme s'il eût craint de nommer les objets de son inquiétude. Simon lui montra du doigt la chaumière d'Annaple, et Hobby s'y précipita avec l'air désespéré d'un homme qui veut savoir sur-le-champ tout ce qu'il doit craindre.

Dès qu'il y fut entré, des exclamations de compassion partirent de tous côtés dans le groupe.

—Ce pauvre Hobby! ce pauvre garçon!

—Il va apprendre ce qu'il y a de pire pour lui!

—Earnscliff ramènera peut-être la pauvre fille!

Après ces exclamations, le groupe, n'ayant point de chef reconnu, attendit tranquillement le retour d'Hobby, résolu à se mettre sous sa direction.

L'entrevue d'Hobby avec sa famille fut aussi triste qu'attendrissante. Ses trois soeurs se jetèrent à son cou en pleurant, et l'étouffèrent presque de caresses pour retarder l'instant où il s'apercevrait qu'il lui manquait quelqu'un non moins cher a son coeur.

—Que Dieu vous bénisse, mon fils! Il peut nous secourir, lui, alors que le secours du monde n'est qu'un roseau brisé.

Tels furent les premiers mots que la vieille mère adressa à son petit-fils. Il regarda autour de lui, tenant la main de deux de ses soeurs, tandis que la troisième était encore suspendue à son cou.

—Laissez-moi donc voir; dit-il, que je vous compte. Voilà ma mère, Annette, Jeanne, Lily; mais où est… Il hésita un moment.— Où est Grâce? continua-t-il, comme en faisant un effort.

—Sûrement ce n'est pas un moment pour se cacher ou pour plaisanter.

—O mon frère! notre pauvre Grâce! telles furent les seules réponses qu'il put obtenir, jusqu'à ce que sa grand'mère se levât, et, le séparant de ses soeurs éplorées, le conduisît vers un siège; puis, avec cette sérénité touchante qu'une piété sincère peut seule procurer aux plus cruelles douleurs, elle lui dit:— Mon fils, quand votre père fut tué à la guerre, et me laissa six orphelins, à qui j'avais à peine alors de quoi donner du pain, j'eus le courage, ou pour mieux dire, le ciel me donna le courage de dire:—Que la volonté du Seigneur soit faite! Hé bien! mon fils, des brigands ont mis le feu cette nuit à la ferme en cinq ou six endroits à la fois; ils sont entrés armés, masqués; ils ont pillé la maison, tué les bestiaux, emmené les chevaux, et, pour comble de malheur, enlevé notre pauvre Grâce! priez le ciel de vous donner la force de dire: Que sa volonté soit faite!

—Ma mère, ma mère, ne me pressez pas ainsi… C'est impossible… je ne suis qu'un pécheur…. un pécheur endurci!… Des hommes armés, masqués! Grâce enlevée!… Donnez-moi le sabre et le havresac de mon père. Je veux me venger, devrais-je aller chercher ma vengeance au fond de l'enfer.

—Oh! mon fils, soyez soumis à la volonté de Dieu. Qui sait ce que sa bonté nous réserve? Le jeune Earnscliff, que le ciel le protège! s'est mis à la poursuite des brigands avec Davie de Stenhouse et quelques autres des premiers accourus. Je criai de laisser brûler la maison et de courir après Grâce, et Earnscliff a été le premier à partir. C'est le digne fils de son père; c'est un loyal ami.

—Oui! s'écria Hobby, que le ciel le bénisse! Mais il s'agit à présent de l'imiter. Adieu, ma mère, adieu, mes soeurs!

—Adieu, mon fils! puissiez-vous réussir dans votre recherche! mais que je vous entende donc dire avant votre départ:—Que la volonté de Dieu soit faite!

—Pas, à présent, ma mère, pas à présent! cela m'est impossible. Il sortait de la maison, quand, en se retournant, il vit le visage de sa vénérable aïeule se couvrir d'une nouvelle tristesse. Il revint sur-le-champ, se précipita dans ses bras:—Hé bien! oui, ma mère, dit-il, oui! que sa volonté soit faite! puisque cela vous consolera.

—Que Dieu soit donc avec vous, mon fils, et qu'il vous accorde de pouvoir dire à votre retour:—Que son saint nom soit béni!

—Adieu, ma mère, adieu mes soeurs, s'écria Elliot; et il partit.

CHAPITRE VIII

«Aux armes! à cheval! ne perdons pas leur trace, «S'écria le Laird en courroux. «Si quelqu'un refusait de marcher avec nous, «Qu'il ne vienne jamais me regarder en face.» Ballade des frontières.

—A cheval! à cheval! lance au poing! s'écria Hobby en rejoignant la troupe qui l'attendait.

Plusieurs déjà avaient le pied à l'étrier; et, pendant qu'Elliot cherchait à la hâte des armes, chose difficile dans ce désordre, le vallon retentit de l'approbation bruyante de ses amis.

—A la bonne heure, Hobby, dit Simon d'Hackburn; je vous reconnais. Que les femmes pleurent et gémissent, rien de mieux; mais les hommes doivent rendre aux autres ce qu'on leur a fait; c'est la sainte Écriture qui l'a dit.

—Taisez-vous, dit un vieillard d'un air sévère; n'abusez pas de la parole de Dieu, vous ne connaissez pas la chose dont vous parlez.

—Avez-vous quelques nouvelles, Hobby? êtes-vous sur la voie? Mes braves, ne nous pressons pas trop, dit le vieux Dick de Dingle.

—Que signifie de venir nous prêcher maintenant? dit Simon à celui qui l'avait repris. Si vous ne savez pas vous défendre, laissez faire ceux qui le peuvent.

Puis, s'adressant au vieux Dick:—Est-ce que vous croyez que nous ne connaissons pas la route d'Angleterre aussi bien que la connaissaient nos pères? N'est-ce pas de là que viennent tous les maux? C'est l'ancien proverbe, et il dit vrai: Allons en Angleterre, comme si le diable nous poussait vers le sud.

—Nous suivrons la trace des chevaux d'Earnscliff, dit un Elliot.

—Je la reconnaîtrais dans la lande la plus obscure du Border, quand on y aurait tenu foire la veille, dit Hugh, le maréchal-ferrant de Ringleburn,—car c'est toujours moi qui chausse son cheval.

—Lâchez les limiers, dit un autre; où sont-ils?

—Oui, oui, la terre est sèche: la piste ne ment jamais!

Hobby siffla ses chiens qui erraient en hurlant autour des cendres de la ferme.

—Allons, Killbuck, dit Hobby, prouve-nous ton savoir-faire aujourd'hui. Et puis, comme éclairé d'une lumière soudaine, il ajouta: Mais le sorcier m'a dit quelque chose de tout ceci; il peut fort bien savoir ce qui en est, soit par les coquins de ce monde ou les diables de l'autre: il me le dira, ou je le lui ferai dire avec mon couteau de chasse.

Hobby donna ses instructions à ses camarades:—Que quatre d'entre vous avec Simon courent du côté de Groemes-Gap. Si les brigands sont des Anglais, ils auront pris ce chemin. Que les autres se dispersent de deux en deux ou de trois en trois dans les bruyères, et qu'ils m'attendent au Trysting-pool (L'étang du rendez-vous). Qu'on dise à mes frères, quand ils arriveront, de venir nous y joindre; pauvres garçons, ils seront aussi désolés que moi; ils ne se doutent guère dans quelle maison de deuil ils apportent notre venaison.—Pour moi, je vais au galop jusqu'à Mucklestane-Moor.

—Et si, j'étais que de vous, dit alors Dick de Dingle, je parlerais au bon Elsy, il peut tout vous dire, s'il est d'humeur à répondre.

—Il me le dira, reprit Hobby occupé à préparer ses armes, ou je saurai pourquoi.

—Oui, mon enfant! mais parlez-lui bien. Ces gens-là n'aiment pas qu'on les menace. Leurs communications avec les esprits les rendent assez susceptibles.

—Ne vous inquiétez pas. Je suis en état aujourd'hui de braver tous les sorciers du monde et tous les diables de l'enfer. Et, se jetant sur son cheval, il partit au grand trot.

Bientôt, malgré l'impatience dont il était tourmenté, ne sachant pas le chemin que son cheval aurait à faire dans la journée, il n'osa plus presser sa marche. Il eut donc le temps de réfléchir sur la manière dont il devait parler au Nain, afin de tirer de lui tout ce qu'il pouvait savoir relativement aux malheurs qui lui étaient arrivés. Quoique vif et franc, comme la plupart de ses compatriotes, il ne manquait pas de cette adresse qui est aussi un de leurs traits caractéristiques. D'après la conduite de cet être mystérieux, le soir où il l'avait vu pour la première fois, et d'après tout ce qu'il en avait remarqué depuis ce temps, il prévit que les menaces et la violence n'obtiendraient rien de lui.

—Je lui parlerai avec douceur, pensa-t-il, comme le vieux Dickon me l'a conseillé. On a beau dire qu'il est ligué avec Satan, il n'est pas possible que ce soit un diable assez incarné pour ne pas avoir pitié de la position où je me trouve. D'ailleurs, il a plus d'une fois rendu service au pauvre monde. J'aurai donc soin de me modérer, je tâcherai de toucher son coeur; mais, si je n'en tire rien par la douceur, je serai toujours à temps de lui tordre le cou.

C'est dans ces dispositions qu'il s'approcha de la chaumière du solitaire. Elsy n'était pas sur son siège d'audience, et Hobby ne put le découvrir dans son jardin ni dans son enclos.

—Il est enfermé dans le fond de son donjon, dit-il; il n'en voudra peut-être pas sortir; mais tâchons de le toucher par les oreilles d'abord, avant de m'y prendre autrement.

Élevant alors la voix, et du ton le plus suppliant qu'il lui fut possible de prendre:—Mon bon ami Elsy! criat-il… Point de réponse…—Bon père Elsy!… même silence.

—Que le diable emporte ta chienne de carcasse! dit-il entre ses dents… Mon bon Elsy, n'accorderez-vous pas un mot d'avis au plus malheureux des hommes?

—Malheureux! dit le Nain, tant mieux!

Ces mots se firent entendre à travers une petite lucarne qu'il avait pratiquée au-dessus de sa porte, et par où il pouvait voir ce qui se passait hors de sa maison, sans être lui-même aperçu.

—Tant mieux! Elsy; et pourquoi tant mieux? N'avez-vous pas entendu que je vous ai dit que j'étais le plus malheureux des hommes?

—Croyez-vous m'apprendre une nouvelle? Avez-vous oublié ce que je vous ai dit ce matin?

—Non, Elsy, et c'est parce que je m'en souviens que je reviens vous voir. Celui qui a si bien connu le mal doit pouvoir en indiquer le remède.

—Il n'y a point de remède aux maux de ce monde. Si j'en connaissais un, je commencerais par l'employer pour moi-même… N'ai-je pas perdu une fortune qui aurait suffi pour acheter cent fois toutes les montagnes? un rang auprès duquel ta condition n'est que celle du dernier paysan? une société où je trouvais tout ce qu'il y a d'aimable et d'intéressant?…. N'ai-je pas perdu tout cela? ne vis-je pas ici comme le rebut de la nature, dans la plus affreuse des retraites, et plus affreux moi-même que les objets horribles qui m'environnent? Et pourquoi d'autres vermisseaux se plaindraient-ils d'être foulés aux pieds de la destinée, quand je me trouve moi-même écrasé sous la roue de son char?

—Vous pouvez avoir perdu tout cela, dit Hobby avec émotion, terres, amis, richesses; mais vous n'avez jamais éprouvé un chagrin comme le mien: jamais vous n'avez perdu Grâce Armstrong. Et maintenant, adieu toutes mes espérances, je rie la verrai plus!

Ces mots furent prononcés avec la plus vive émotion; et, comme s'ils avaient épuisé ses forces, Hobby garda le silence quelques instants. Avant qu'il eût pu reprendre assez de résolution pour adresser au Nain quelques nouvelles prières, le bras nerveux d'Elsy se montra à la lucarne, tenant en main un gros sac de cuir qu'il laissa tomber.

—Tiens, voilà le baume qui guérit tous les maux des hommes. C'est ainsi qu'ils le pensent au moins, les misérables! Va-t'en. Te voilà deux fois plus riche que tu ne l'étais hier. Ne me fais plus de questions ni de plaintes elles me sont aussi odieuses que les remerciements.

—C'est en vérité de l'or! dit Hobby en faisant sonner le sac. Et s'adressant de nouveau au solitaire:—Elsy, lui dit-il, je vous remercie de votre bonne volonté, mais je voudrais vous donner une reconnaissance de cet argent et une sûreté sur nos terres. Cependant, pour vous parler librement, je ne me soucierais pas de m'en servir avant de savoir d'où il vient. Je ne voudrais pas que, lorsque j'en donnerai à quelqu'un, il vînt à se changer en ardoises.

—Sot ignorant! s'écria le Nain, jamais poison plus véritable n'est sorti des entrailles de la terre. Prends-le, fais-en usage, et puisse-t-il te profiter aussi bien qu'à moi!

—Mais je vous dis que ce n'est pas tant l'argent qui me touche. Il est bien vrai que j'avais une jolie ferme, et les trente plus belles têtes de bétail du pays; mais ce n'est pas ce qui me tient au coeur: si vous pouviez me donner quelques nouvelles de la pauvre Grâce, je consentirais volontiers à être votre esclave toute ma vie, sauf le salut de mon âme. Parlez, Elsy, parlez!

—Hé bien donc, reprit le Nain, comme poussé à bout par ces importunités, puisque tes propres malheurs ne te suffisent pas, et que tu veux y ajouter ceux d'une compagne, cherche celle que tu as perdue, du côté de l'ouest.

—L'ouest, Elsy? c'est un mot bien vague!

—C'est mon dernier.

A ces mots, il ferma la lucarne, et ne répondit plus à tout ce qu'Hobby lui dit encore.

—L'ouest, pensa Elliot. Mais le pays est tranquille de ce côté. Serait-ce Jack du Todholes? Il est trop vieux pour faire un pareil coup. L'ouest! par ma vie ce doit être Westburnflat (Ouest). Elsy, Elsy, encore un mot, un seul mot!

«Est-ce Westburnflat? Répondez-moi! je ne voudrais pas m'en prendre à lui s'il est innocent. Point de réponse! Si vous ne me dites rien, je croirai que c'est le bandit. Est-il devenu sourd ou muet? Allons, allons, c'est lui! je ne l'aurais jamais cru. Il faut qu'il ait quelque autre appui que ses amis du Cumberland. Elsy, Elsy! adieu! je n'emporte pas votre argent, parce que je ne veux pas m'en charger. Reprenez-le donc. Je vais rejoindre mes amis au lieu du rendez-vous. Reprenez votre sac quand je serai parti, si vous ne voulez pas m'ouvrir.

Le Nain ne fit aucune réponse.

—Il est sourd ou endiablé, ou l'un et l'autre; mais je n'ai pas le temps de disputer avec lui, dit Hobby; et il partit pour le rendez-vous qu'il avait donné à ses amis.

Cinq ou six d'entre eux y étaient déjà arrivés, et le hasard y amena, presque au même instant, Earnscliff et ses compagnons. Ils avaient découvert les traces des bestiaux jusqu'à la frontière. Mais là ils avaient appris qu'une troupe considérable de jacobites était en armes, et qu'on parlait de plusieurs soulèvements dans différentes parties de l'Écosse.

Earnscliff ne regardait donc plus l'événement de la nuit précédente comme l'effet d'un brigandage ordinaire, ou d'une vengeance particulière, mais comme la première étincelle de la guerre civile.

Le jeune homme embrassa Hobby avec tous les témoignages d'un véritable intérêt, et l'informa du fruit de ses recherches.

—Hé bien! dit Hobby, je parierais ma tête qu'Ellieslaw est pour quelque chose dans cette trahison d'enfer, car il est lié avec tous les jacobites du Cumberland; et, comme il a toujours protégé Westburnflat, cela s'accorde assez bien avec ce qu'Elsy m'a fait entendre.

Un autre se rappela qu'une fille de basse-cour d'Heugh-Foot avait entendu les brigands dire qu'ils agissaient au nom de Jacques VIII, et qu'ils étaient chargés de désarmer tous les rebelles; selon d'autres, Westburnflat s'était vanté tout haut qu'il obtiendrait bientôt un commandement dans les troupes jacobites, sous les ordres d'lllieslaw, lorsque celui-ci se serait déclaré, et qu'alors on ferait un mauvais-parti à Earnscliff, et à tout ce qui était attaché au gouvernement.

Le résultat fut qu'on ne douta plus que la troupe de brigands n'eût agi sous les ordres de Westburnflat, peut-être à l'instigation secrète d'Ellieslaw, et qu'on résolut de se rendre sur-le-champ à la demeure du premier, afin de s'assurer de sa personne. Les amis dispersés des Elliot les avaient rejoints pendant leur délibération, et ils se trouvaient plus de vingt cavaliers bien montés et passablement armés.

Un ruisseau sorti d'une étroite ravine des montagnes se, répandait à Westburnflat, sur la plaine marécageuse qui donne son nom à cet endroit. C'est là que l'onde, naguère rapide comme un torrent, change de caractère et devient stagnante, telle qu'un serpent azuré replié sur lui-même pendant son sommeil. Sur une de ses rives et au centre de la plaine s'élevait la tour de Westburnflat, qui était une de ces anciennes maisons fortifiées, jadis si nombreuses sur les frontières. Le terrain s'étendait en esplanade pendant l'espace d'environ cent toises; mais au-delà, ce n'était plus qui une fondrière impraticable pour des étrangers. Les sentiers qui conduisaient à la tour n'étaient connus que du maître et des siens. Mais, parmi les Écossais rassemblés sous les ordres d'Earnscliff, plusieurs pouvaient servir de guides. Quoique le genre de vie du propriétaire fût généralement connu, on était alors si peu scrupuleux sur l'article de la propriété, qu'il n'était pas aussi mal vu qu'il l'eût été dans un pays plus civilisé.

Parmi ses voisins plus paisibles, il était estimé à peu près comme le serait aujourd'hui un joueur, un amateur de combats de coqs, ou un jockey (Horse-Jockey. Un amateur de chevaux); comme un homme enfin dont les habitudes étaient blâmables, et dont la société devait être évitée en général, mais dont on ne pouvait dire après tout qu'il fût flétri de cette infamie ineffaçable attachée à sa profession dans un pays où les lois sont observées. Dans cette circonstance l'indignation qu'il excitait ne venait pas de la nature de ses torts comme maraudeur, mais il avait attaqué un voisin qui ne lui avait fait aucune injure, et surtout un membre du clan d'Elliot, dont la plupart de nos jeunes gens faisaient partie. Il se trouva donc naturellement dans la bande des personnes qui, familières avec les localités de son habitation, conduisirent facilement leurs camarades jusqu'au pied de la tour de Westburnflat.

CHAPITRE IX

«Délivre-moi de la donzelle, «Emmène-la, dit le géant; «Je ne suis pas si mécréant «Que de vouloir mourir pour elle.» Romance du Faucon.

La tour était un bâtiment carré de l'aspect le plus sombre. Les murs en étaient très épais: les fenêtres, ou pour mieux dire les fentes qui en tenaient lieu, semblaient avoir été faites, non pour donner entrée à l'air et à la lumière, mais pour fournir aux habitants de l'intérieur les moyens de se défendre contre ceux qui pourraient les attaquer. Une terrasse pratiquée sur le haut était entourée d'un parapet, et donnait à ses défenseurs l'avantage de pouvoir combattre à couvert. Une seule porte, aussi étroite que solide, et revêtue de grosses laines de fer, introduisait dans la tour par un escalier en spirale.

Dès que la troupe se fut arrêtée devant cette habitation, le bras d'une femme, passant au travers d'un créneau dans la partie supérieure de la tour, agita un mouchoir, comme pour implorer du secours.

Hobby, en l'apercevant, en perdit presque l'esprit de joie. C'est la main de Grâce! s'écria-t-il: c'est le bras de Grâce! je les reconnaîtrais entre mille; il n'y en a point de semblables. Il faut la délivrer, mes amis, quand nous devrions démolir la tour de Westburnflat, pierre à pierre.

Earnscliff doutait qu'il fût possible de reconnaître à une telle distance le bras et la main d'une femme, mais il ne voulut rien dire qui pût diminuer les espérances du jeune fermier. On résolut donc de faire une sommation à la garnison.

Les cris de la troupe et le son du cor de chasse dont on s'était muni firent paraître la tête d'une vieille à une des meurtrières avancées.

—C'est la mère du brigand, dit Simon; elle est cent fois pire que lui. La moitié du mal qu'il fait dans le pays est la suite de ses instigations.

—Qui êtes-vous? Que demandez-vous? dit la respectable matrone.

—Nous désirons parler à Williams Groeme de Westburnflat, dit Earnscliff.

—Il n'y est point.

—Depuis quand est-il absent?

—Je ne puis vous le dire.

—Quand reviendra-t-il?

—Je rien sais rien, répondit l'inexorable gardienne.

—Vous n'êtes pas seule dans la tour?

—Seule. A moins que vous ne vouliez compter les rats.

—Ouvrez donc la porte, afin de nous le prouver. Je suis juge de paix, et nous sommes à la recherche d'un crime de félonie.

—Que le diable leur brûle les doigts à ceux qui tireront les verrous pour vous ouvrir; quant à moi, jamais. N'êtes-vous pas honteux de venir trente hommes le pot de fer en tête, avec des épées et des lances, pour faire peur à une pauvre veuve?

—Nos informations sont positives: un vol considérable a été commis; il faut que nous fassions une visite.

—Et l'on a enlevé, dit Hobby, une jeune fille qui vaut cent fois plus que tout ce qu'on a volé.

—Le seul moyen de prouver l'innocence de votre fils, continua Earnscliff, est de nous ouvrir sans résistance, et de nous laisser visiter la maison.

—Oui-dà! Et que ferez-vous donc si je n'ouvre point à une bande de vauriens? dit la portière d'un ton railleur.

—Nous entrerons avec les clefs du roi, et nous casserons la tête à tous ceux qui tomberont sous nos mains, s'écria Hobby exaspéré.

—Gens qu'on menace vivent long-temps, dit la vieille avec le même accent ironique. Essayez, mes amis, essayez; la porte est solide. Elle a résisté à plus forts que vous.

En parlant ainsi, elle se retira en poussant un grand éclat de rire.

Les assiégeants tinrent alors une consultation sérieuse. L'épaisseur des murs était telle, qu'ils auraient pu braver même le canon pendant quelque temps. La porte, toute couverte en fer, était si solide, qu'aucune force humaine ne semblait en état de la forcer.

—Ni tenailles ni marteaux ne pourront y mordre, dit Hugh le maréchal-ferrant de Ringleburn; autant vaudrait l'enfoncer avec des tuyaux de pipe.

Sous l'entrée, à la distance de neuf pieds qui formaient l'épaisseur de la muraille, il y avait une seconde porte en chêne garnie de clous et assurée par de grandes barres de fer en tous sens. Enfin on ne pouvait trop compter sur la sincérité de la vieille, qui prétendait être seule dans la tour: on voyait même, sur le sentier qui y conduisait, des traces récentes qui prouvaient que plusieurs personnes à cheval y étaient entrées depuis peu.

A ces difficultés se joignaient celles de se procurer les moyens d'attaquer. Il ne fallait pas espérer qu'on pût se procurer des échelles assez hautes pour parvenir aux créneaux, et les fenêtres, outre leur élévation, étaient défendues par des verrous. Il ne fallait pas davantage penser à miner la tour, faute d'outils et de poudre. On pensa à convertir l'attaque en blocus; mais pendant ce temps Westburnflat pouvait être secouru par ses confédérés, surtout s'il était à la tête d'un parti jacobite, comme on le soupçonnait; d'ailleurs on manquait d'abri et de provisions.

Hobby grinçait des dents, et tournait autour de la forteresse, sans pouvoir trouver de moyen pour y pénétrer.—Mes amis, s'écria-t-il tout-à-coup, comme frappé d'une inspiration soudaine, faisons comme nos pères; coupons du bois; formons un bûcher contre la porte, et enfumons la vieille sorcière comme un jambon.

On se mit à l'oeuvre à l'instant même. Tous les sabres et tons les couteaux furent employés à couper les buissons et les saules qui croissaient sur les rives d'un ruisseau voisin. On les empila contre la porte, on se procura du feu avec un fusil, et Hobby, tenant en main un brandon de paille enflammée, s'avançait vers le bûcher, quand on vit le bout d'une carabine sortir d'un créneau, et l'on entendit en même temps le brigand s'écrier:—Grand merci, bonnes gens, vous êtes bien bons de travailler à notre provision d'hiver. Mais si l'un de vous avance d'un pas, ce sera le dernier de sa vie.

—C'est ce qu'il faudra voir, dit Hobby, avançant intrépidement la torche à la main.

Le maraudeur fit feu, mais sans atteindre Hobby Earnscliff avait tiré au même instant, et un coup si bien ajusté à travers la meurtrière étroite, que la balle effleura la joue du scélérat et en fit sortir le sang. Il avait probablement calculé que son poste le mettait plus en sûreté, car il ne sentit pas plutôt sa blessure, quoiqu'elle fût très légère, qu'il demanda à parlementer.

—Pourquoi, leur dit-il, venez-vous attaquer de cette manière un homme honnête et paisible?

—Parce que vous retenez une prisonnière, dit Earnscliff, et que nous avons résolu de la délivrer.

—Et quel intérêt prenez-vous à elle?

—C'est ce que vous n'avez pas le droit de nous demander, vous qui la retenez de vive force.

—Ah! je puis bien m'en douter! Au surplus, je n'ai pas envie de me faire une querelle à mort en versant le sang d'aucun de vous, quoique Earnscliff n'ait pas craint de verser le mien, lui qui sait viser si juste. Pour prévenir de plus grands malheurs, je consens à vous rendre ma prisonnière, puisque vous ne vous en irez qu'à cette condition.

—Et tout ce que vous avez volé à Hobby, s'écria Simon, vous n'en parlez pas? Croyez-vous que nous souffrirons que vous veniez piller nos étables comme si c'était le poulailler d'une vieille femme?

—Je sais ce qui est arrivé à Hobby, dit le brigand; mais sur mon âme et conscience, il n'y a pas dans la tour un clou qui lui appartienne: tout a été emporté dans le Cumberland. Je connais les voleurs, je vous promets de lui faire rendre tout ce qui pourra se retrouver. S'il veut aller à Castleton avec deux amis, dans trois jours je m'y trouverai avec deux des miens, et je tâcherai de lui donner satisfaction.

—C'est bon! c'est bon! cria Hobby. Ne parlez pas de cela, dit-il tout bas à Simon; tâchons seulement de tirer la pauvre Grâce des griffes de ce vieux scélérat.

—Me donnez-vous votre parole, Earnscliff, dit le brigand, qui était toujours derrière sa meurtrière, sur votre honneur et sur votre gant, que je serai libre de sortir de la tour et d'y rentrer? je demande cinq minutes pour ouvrir la porte, et autant pour en fermer les verrous, me le promettez-vous?

—Vous aurez tout le temps qui vous sera nécessaire, dit Earnscliff; je vous en donne ma parole sur mon honneur et sur mon gant.

—Écoutez-moi un instant, Earnscliff; il vaudrait mieux que vous fissiez reculer vos gens hors de la portée du fusil, et nous resterions tous deux sans armes, près de la porte de la tour. Ce n'est pas que je doute de votre parole, Earnscliff; mais il est toujours bon de prendre ses précautions.

—Camarade! pensa Hobby en reculant avec ses compagnons, si je te tenais au coin d'un bois, avec seulement deux honnêtes gens pour témoins, tu souhaiterais bientôt de t'être cassé une jambe plutôt que d'avoir touché à rien de ce qui m'appartenait.

—Eh bien! dit Simon, scandalisé de le voir capituler si facilement, ce même Westburnflat, après tout, aune plume blanche dans son aile (Expression populaire pour dire: N'est pas si noir un si brave qu'on le dit): il n'est pas digne de mettre les bottes de son père.

Cependant la vieille ouvrit la porte de la tour; Willie en sortit avec une jeune femme, et sa mère resta près de la porte comme en sentinelle.

—La voilà! dit le brigand: je vous la livre saine et sauve; qu'un ou deux d'entre vous s'approchent pour la recevoir.

Earnscliff était immobile de surprise. Ce n'était pas Grâce Armstrong, c'était miss Isabelle Vere qui était devant ses yeux.

—Ce n'est pas Grâce? s'écria Hobby en accourant vers lui et le couchant en joue: où est Grâce? qu'en as-tu fait? parle, ou tu es mort.

—Songez que j'ai donné ma parole, Hobby, dit Earnscliff en détournant son fusil; et tous ses camarades répétèrent, en le désarmant:—Earnscliff a engagé sa main et son gant, sa parole et sa foi; songez, Hobby, que nous devons ne pas trahir notre gage avec Westburnflat, serait-il le plus =rand coquin du monde.

Le maraudeur avait pâli envoyant le geste menaçant d'Hobby; mais il reprit courage en se voyant ainsi protégé.

—Elle n'est pas entre mes mains, dit-il; si vous en doutez, vous pouvez visiter la tour, j'y consens. Au surplus,.j'ai tenu ma parole, j'ai droit d'attendre que vous tiendrez la votre. Mais si ce n'est pas cette prisonnière que vous cherchiez, dit-il à Earnscliff, vous allez me la rendre, car j'en suis responsable envers qui de droit.

—Pour l'amour de Dieu! monsieur Earnscliff, dit Isabelle en joignant les mains d'un air de terreur, n'abandonnez pas une infortunée que tout le monde semble avoir abandonnée.

—Ne craignez rien, dit tout bas Earnscliff; je vous défendrai aux dépens de mes jours. Misérable! dit-il à Westburnflat; comment avez-vous osé insulter cette dame?

—C'est ce dont je rendrai compte, dit le bandit, à ceux qui ont, pour me faire cette question plus de droits que sous n'en pouvez avoir. Songez seulement que, si vous me l'enlevez à force armée, c'est vous qui en serez responsable. Un homme ne peut se défendre contre vingt. Tous les Hommes des Mearns n'en peuvent faire plus qu'ils ne peuvent (C'est-à-dire: ils ont beau être braves, ils cèdent aussi au nombre. Les Mearns ou le comté de Kincardine sont une province d'Écosse).

—C'est un imposteur! dit Isabelle: il m'a arrachée par violence des bras de mon père.

—Peut-être a-t-il eu ses raisons pour vous le faire croire, dit le brigand; au surplus, ce n'est pas mon affaire. Ainsi donc vous ne voulez pas me la rendre?

—Vous la rendre, mon brave! non certainement. Je suis aux ordres de miss Vere, et je suis prêt à la reconduire partout où elle le désirera.

—Cela est peut-être déjà arrangé entre vous deux.

—Et Grâce! s'écria Hobby; et où est Grâce? Croyez-vous que cela se passe ainsi? Et, pendant qu'Earnscliff était tout occupé de miss Vere, il se précipita sur Willie le sabre à la main.

—Un instant, Hobby, dit celui-ci en reculant vers la tour.

Tout en parlant ainsi, il avança vers la porte, que la vieille tenait entr'ouverte, y passa précipitamment, et elle se ferma à l'instant. Hobby voulut le frapper, et ne l'atteignit pas; mais le coup fut si fort, qu'il emporta un gros morceau du linteau de la porte voûtée; la marque en existe encore, et on la montre comme une preuve de la grande vigueur de nos ancêtres.

—Cela n'est pas bien, Hobby, dit le vieux Dick; voilà deux fois que vous manquez à la parole qui a été donnée sur l'honneur et sur le gant. Pour qui voulez-vous donc nous faire passer dans le pays? Willie Westburnflat a tenu sa promesse, nous devons être fidèles à la nôtre. Attendez-le au rendez-vous qu'il vous a donné à Castleton; alors, s'il ne vous rend pas justice, nous prendrons de nouveau les armes contre lui, nous ferons armer tous nos amis, et nous l'enterrerons sous les ruines de sa tour.

Ce froid raisonnement ne versa pas de baume sur les blessures d'Hobby; mais il ne pouvait rien faire sans ses compagnons, et il fut obligé de se soumettre à leur avis.

Pendant ce temps, miss Vere avait témoigné à Earnscliff le désir d'être reconduite sur-le-champ au château d'Ellieslaw chez son père. Earnscliff se disposa à la satisfaire, et cinq à six jeunes gens s'offrirent pour lui servir d'escorte.

Hobby ne fut pas du nombre. Rongé du chagrin que lui avaient fait éprouver tous les événements de cette journée, désespéré surtout de n'avoir pu réussir à retrouver sa chère Grâce, il reprit tristement le chemin de la chaumière d'Annaple, rêvant à ce qu'il pourrait faire pour améliorer la situation de sa famille. Toute la bande des amis d'Elliot se dispersa quand ils eurent traversé le marais. Le maraudeur et sa mère les suivirent de l'oeil, jusqu'à ce qu'ils eussent disparu.

CHAPITRE X

«Dans les bosquets de celle qui m'est chère. «La neige hier étalait sa blancheur: «Mais au retour de la lumière, «J'y vis la rose en sa fraîcheur.» Ancienne ballade.

Piqué de ce qu'il appelait l'indifférence de ses amis, Hobby s'était séparé d'eux, et poursuivait son chemin solitairement.— Marche donc! dit-il à son cheval en lui faisant sentir l'éperon; tu es comme tous les autres. N'est-ce pas moi qui t'ai élevé, qui t'ai nourri? et voilà maintenant que tu regimbes. Oui, tu es comme les autres. Ils sont tous mes parents, quoique d'un peu loin: j'aurais donné pour eux sang et biens, je les aurais servis la nuit comme le jour, et je crois qu'ils ont plus d'égards pour le bandit de Westburnflat que pour leur cousin. Ah! mon Dieu! c'est pourtant d'ici que j'aurais dû voir les lumières d'Heugh-Foot. C'en est fait! je ne les verrai plus!, Si ce n'était pour ma mère et mes soeurs et pour cette pauvre Grâce, je crois que je donnerais de l'éperon à mon cheval, et que je le ferais sauter dans la rivière pour en finir tout d'un coup.

C'est dans cette humeur chagrine qu'il arriva devant la chaumière, asile de sa famille. En approchant de la porte, il entendit ses soeurs parler avec vivacité et d'un ton de gaîté.—Le diable soit des femmes! dit-il: il faut toujours qu'elles chuchotent, qu'elles jasent, qu'elles rient; il n'y a rien au monde qui puisse les en empêcher! Et cependant je suis bien aise qu'elles ne perdent pas courage, les pauvres créatures! Mais, après tout, c'est sur moi et non sur elles que le plus fort du coup est tombé.

Conduisant alors son cheval sous un hangar:—Allons, lui dit-il, il faut que tu t'en ressentes comme ton maître: tu n'auras aujourd'hui ni couverture ni litière! nous aurions mieux fait de nous jeter tous les deux dans le gouffre le plus profond.

La plus jeune de ses soeurs vint l'interrompre.—Hé bien! Hobby, lui dit-elle, à quoi vous amusez-vous là, tandis qu'il y a quelqu'un, arrivé du Cumberland, qui vous attend depuis plus d'une heure? Dépêchez-vous d'entrer; je vais ôter la selle.

—Quelqu'un du Cumberland.? s'écria Hobby; et, remettant la bride dans la main de sa soeur, il entra bien vite dans la chaumière.— Où est-il? où est-il? m'apporte-t-il des nouvelles de Grâce? s'écria-t-il en regardant tout autour de lui, et n'y apercevant que des femmes.

—Il n'a pu attendre plus long-temps, dit sa soeur aînée en tâchant d'étouffer une envie de rire.

—Allons, allons, filles! dit la mère, il ne faut pas le tourmenter davantage. Regardez bien, mon enfant; est-ce que vous ne voyez pas ici quelqu'un que vous n'y avez pas laissé ce matin?

—J'ai beau regarder, ma mère, je ne vois que vous et les trois petites soeurs.

—Ne sommes-nous pas quatre à présent, mon frère? dit la plus jeune qui rentrait à l'instant, et dont il avait oublié l'absence.

Au même moment Hobby serra dans ses bras sa chère Grâce, qu'il n'avait pas reconnue, tant à cause de l'obscurité qui régnait dans la chaumière, que parce qu'elle s'était couverte du plaid d'une de ses soeurs.—Ah! vos avez osé me tromper ainsi, lui dit-il.

—Ce n'est pas ma faute! s'écria Grâce en cherchant à se couvrir le visage de ses mains, pour cacher sa rougeur, et se défendre des tendres baisers dont son fiancé punissait son stratagème; ce n'est pas ma faute! C'est Jenny, ce sont les autres qu'il faut embrasser, car ce sont elles qui en ont eu l'idée.

—C'est bien ce que je ferai! s'écria Hobby, et il embrassait tour à tour ses soeurs et sa mère, avec des transports de joie, en s'écriant qu'il était le plus heureux des hommes.

—Hé bien! mon enfant, dit la bonne vieille, qui ne perdait jamais une occasion d'inspirer des sentiments religieux à sa famille, remerciez-en donc celui qui vous accorde ce bienfait, le Dieu qui tira la lumière des ténèbres et le monde du néant. Ne vous avais-je pas promis qu'en disant: «Sa volonté soit faite,» vous auriez sujet de dire: «Que son nom soit loué!»

—Oui, ma mère, oui! et je l'en remercie bien, comme aussi de m'avoir laissé une seconde mère quand il m'a retiré la mienne, une mère qui me fait penser à lui dans le bonheur et l'adversité.

Après quelques prières et un moment de recueillement solennel dans cette famille reconnaissante des bontés de la Providence, la première question d'Hobby fut de demander à Grâce le récit de ses aventures. Elle lui dit qu'éveillée par le bruit que les brigands faisaient dans la ferme, elle s'était levée à la hâte, et que, voyant les flammes de tous côtés, elle songeait à se sauver, lorsque le masque de Westburnflat étant venu à tomber, elle avait eu l'imprudence de prononcer son nom; qu'aussitôt il lui avait lié un mouchoir sur la bouche, et l'avait placée en croupe derrière un de ses compagnons.

—Je lui casserai sa tête maudite, s'écria Hobby, n'y aurait-il qu'un Groeme au monde en le comptant.

Grâce, reprenant son récit, lui dit qu'on l'avait emmenée vers le sud, mais qu'à peine la troupe était-elle entrée dans le Cumberland, un homme, connu d'elle pour un cousin de Westburnflat, accourant à toute bride, vint parler au chef de la bande; qu'après un instant de consultation, celui-ci lui dit qu'on allait la reconduire à Heugh-Foot. On l'avait placée derrière le dernier venu, qui l'avait ramenée en toute diligence, et sans lui dire un seul mot, jusqu'à environ un quart de mille de la chaumière d'Annaple, où il l'avait laissée.

Les deux frères d'Hobby étaient arrivés dans la journée. Après avoir appris les événements de la nuit précédente, ils étaient partis pour se mettre aussi à la recherche des brigands, et n'en ayant découvert aucune trace, ils rentraient en ce moment. Ils furent ravis de retrouver Grâce, qui fut obligée de recommencer sa narration. Hobby conta à son tour son expédition à Westburnflat; et, après avoir bien joui du plaisir d'avoir retrouvé sa maîtresse, des réflexions d'un genre plus triste commencèrent à se présenter à son esprit.

—Je ne suis embarrassé ni pour mes frères ni pour moi, dit-il; nous dormirons bien à côté du bidet, comme cela nous est arrivé plus d'une fois à la belle étoile dans les montagnes; mais vous autres, comment allez-vous passer la nuit ici, comment y serez-vous demain, les jours suivants?

—N'est-ce pas une chose barbare, dit une des soeurs, d'avoir réduit une pauvre famille à un état si déplorable?

—De ne nous avoir laissé ni brebis, ni agneau, ni rien de ce qui broute l'herbe? dit le plus jeune des trois frères.

—S'ils avaient quelque rancune contre nous, dit le second, nommé Henry, n'étions-nous pas bons pour nous battre contre eux?… Et il faut que nous ayons été tous trois absents! Si nous avions été ici, l'estomac de Will Groeme n'aurait pas eu besoin de déjeuner ce matin. Mais il n'y perdra rien pour attendre; n'est-ce pas, Hobby?

—Nos amis, dit Hobby en soupirant, veulent attendre le rendez-vous qu'il m'a donné à Castleton, pour s'arranger à l'amiable. Il faut bien vouloir ce qu'ils veulent.

—S'arranger à l'amiable! s'écrièrent les deux frères, après un acte de scélératesse tel qu'on n'en a jamais vu de nos jours dans le pays!

—Cela est vrai, dit Hobby, et le sang m'en bouillait dans les veines; mais la vue de Grâce m'a un peu calmé.

—Et la ferme, dit John, qui nous la rendra? Nous sommes ruinés sans ressource. J'ai été avec Henry en examiner les débris, mais il n'y a rien à sauver. Il faudra que nous nous fassions soldats, et que deviendront notre mère et nos soeurs? Quand Westburnflat le voudrait, a-t-il le moyen de nous indemniser? Il ne possède pas une bête à quatre pieds, excepté son cheval; encore est-il épuisé par ses courses de nuit. Nous sommes ruinés complètement.

Hobby jeta un regard douloureux sur Grâce Armstrong, qui ne lui répondit que par un soupir et en baissant tristement les yeux.

—Mes enfants, dit la mère; u vous découragez pas: nous avons des parents qui ne nous abandonneront pas dans l'adversité Sir Thomas Kittleloof est mon cousin au troisième degré du côté de sa mère; et, comme il a été un des commissaires pour l'union de l'Écosse à l'Angleterre, il a reçu des poignées d'argent, sans compter qu'il a été créé chevalier baronnet.

—Et il ne donnerait pas une épingle pour nous, dit, Hobby. D'ailleurs, le pain qu'il nous accorderait s'attacherait à mon gosier; je ne pourrais l'avaler, parce que c'est le prix auquel il a vendu l'indépendance et la couronne de la vieille Écosse.

—Mais le laird de Dunder, dit la vieille, dont la mère était l'arrière-petite-cousine de la mienne: c'est une des plus anciennes familles du Tiviot-Dale.

—Il est dans la Tolbooth, ma mère; il est dans le coeur du Midlothian (Tolbooth, heart of Middle Lothian. Noms populaires de la prison d'Édimbourg) pour cent marcs d'argent qu'il a empruntés à Saunders Willyecoat le procureur.

—Le pauvre homme! reprit mistress Elliot: ne pourrions-nous lui envoyer quelques secours?

—Hé! mon Dieu, grand'mère, dit Hobby avec un mouvement d'impatience, vous oubliez donc qu'il ne nous reste rien?

—Cela est vrai, mon fils, dit-elle; il est si naturel de désirer secourir ses parents!… Mais le jeune Earnscliff…

—Il n'est pas bien riche, dit Hobby, et il a un nom à soutenir. Sans doute il ferait pour nous tout ce qu'il pourrait; mais ce serait une honte d'avoir recours à lui. En un mot, ma mère, il est inutile de chercher dans vos nombreux parents. Ceux qui sont riches et puissants nous ont oubliés et ne nous regardent plus. Les autres de notre rang n'ont tout juste que ce qui leur est nécessaire, et ne peuvent venir à notre secours.

—Eh bien! Hobby, dit la mère, il faut mettre notre confiance dans celui qui peut faire sortir des amis et des trésors du fond d'un marécage, comme on dit.

—Vous m'y faites songer, ma mère, dit Hobby en se levant brusquement et en frappant du pied. Les événements de la journée m'ont tellement bouleversé la tête, que j'en perds la mémoire et le jugement. Vous avez raison. J'ai un ami qui m'a offert ce matin un sac dans lequel il y avait plus d'or qu'il n'en faudrait pour bâtir deux fermes comme la nôtre, et les garnir de bestiaux. Je l'ai laissé à Mucklestane-Moor, et je suis sûr qu'Elsy ne le regrettera pas.

—De quel Elsy voulez-vous parler, mon fils?

—Je ne crois pas qu'il en existe deux. Je parle du brave Elsy de Mucklestane-Moor.

—A Dieu ne plaise, mon fils, que vous alliez chercher de l'eau dans une source corrompue! Voudriez-vous accepter des secours d'un homme qui est en commerce avec le malin esprit? Tout le pays ne sait-il pas qu'Elsy est un sorcier? S'il y avait une bonne administration de justice dans les environs, on ne l'y aurait pas souffert si long-temps. Les sorciers et les sorcières sont l'abomination et le fléau du canton.

—Vous direz tout ce que vous voudrez des sorciers et des sorcières; mais il est bien sûr qu'un trouble-ménage comme Ellieslaw ou un coquin tel que ce damné Westburnflat ont fait plus de mal au pays que n'en auraient Jamais fait un millier des plus mauvaises sorcières qui ont jamais galopé sur un manche à balai ou chanté des airs du diable le mardi-gras. Jamais Elsy n'aurait mis le feu à notre ferme; et je suis bien décidé à voir s'il est toujours dans l'intention de nous mettre en état de la rebâtir. C'est l'homme qui en sait le plus long dans tout le pays jusqu'à Stan-More.

—Un moment, mon enfant, remarquez que ses bienfaits n'ont porté bonheur à personne. Jock Howden, qu'Elsy prétendait avoir guéri de sa maladie, en est mort à la chute des feuilles. Il a sauvé la vache de Lambside, mais jamais ses moutons n'avaient péri en si grand nombre que cette année. Et d'ailleurs, on dit qu'Elsy parle si mal des hommes, que c'est comme s'il bravait la Providence en face; et vous savez que vous dîtes vous-même, après l'avoir vu pour la première fois, qu'il ressemblait plutôt à un esprit qu'à un homme.

—Bah! ma mère, il vaut mieux que ses discours. Ainsi donc donnez-moi un morceau à manger, car je n'ai pas avalé une bouchée de la journée, et demain matin j'irai à Mucklestane-Moor.

—Et pourquoi ne pas y aller ce soir, Hobby? dit Henry: partez sur-le-champ, je vous accompagnerai.

—Mon cheval est trop fatigué.

—Prenez le mien, dit John.

—Mais je suis moi-même éreinté, dit Hobby.

—Vous! dit Henry: allons donc! je vous ai vu rester en selle vingt-quatre heures de suite, sans vous plaindre de la fatigue.

—La nuit est bien sombre, dit Hobby en regardant par la fenêtre; mais, pour vous parler vrai, quoique je n'aie pas peur, j'aime mieux aller voir Elsy en plein jour.

Ce, frane aveu mit fin à la discussion; et Hobby, ayant trouvé un moyen terme entre la timide retenue de son aïeule et la présomption inconsidérée de son frère, prit un souper tel qu'on put le lui donner. Embrassant alors toute sa famille, sans oublier sa chère Grâce, il se retira dans l'écurie, et s'y étendit à côté de son fidèle coursier. Ses frères l'y suivirent et se partagèrent quelques bottes de paille, provision destinée à la vache d'Annaple; quant aux femmes, elles s'arrangèrent le mieux qu'elles purent pour passer la nuit dans la chaumière.

A la pointe du jour, Hobby se leva; après avoir pansé et sellé son cheval, il partit pour Mucklestane-Moor. Il évita la compagnie de ses deux frères, dans l'idée que le Nain était plus favorable à celui qui le visitait seul.

—Qui sait, se dit-il, si Elsy a ramassé le sac d'hier, ou si quelqu'un qui a passé par là ne s'en est pas emparé. Allons, Tarras, ajouta-t-il en s'adressant à son cheval, qu'il frappa de l'éperon, il faut se presser, et arriver les premiers si nous pouvons.

On commençait à pouvoir distinguer les objets lorsqu'il arriva sur l'éminence d'où l'on apercevait, quoique d'un peu loin, l'habitation du Nain. La porte s'en ouvrit, et Hobby vit encore une fois le phénomène dont il avait été témoin et dont il avait rendu compte à Earnscliff. Deux figures humaines, si l'on pouvait donner ce nom à celle du Nain, sortirent de la demeure du solitaire, et s'arrêtèrent devant la porte, paraissant occupées à converser ensemble. Le compagnon du Nain se baissa comme pour ramasser quelque chose près de la chaumière; ils firent quelques pas et s'arrêtèrent encore, causant et gesticulant.

Ce spectacle réveilla toutes les terreurs superstitieuses d'Hobby. Il ne pouvait croire que le Nain consentît à laisser entrer un homme dans sa demeure, et il ne lui paraissait pas plus probable que quelqu'un fût assez hardi pour aller le visiter pendant la nuit. Il fut donc convaincu qu'il avait devant les yeux un sorcier en conférence avec son esprit familier; et, arrêtant son cheval, il résolut de ne pas avancer davantage avant d'avoir vu la fin de cette scène extraordinaire. Il n'attendit pas long-temps. Un instant après le Nain retourna vers sa chaumière, Hobby le suivit des yeux, et chercha ensuite la seconde figure; mais elle avait disparu.

—A-t-on jamais vu rien de semblable? dit Hobby; mais je suis dans un cas désespéré, et fût-ce Belzébuth en personne, il faut que je lui parle.

Il avança donc vers l'habitation du Nain, sans trop presser le pas de son cheval, car le jour commençait à peine à paraître. Hobby n'en était plus fort éloigné, quand il aperçut dans une touffe de bruyère, à vingt pas de lui, précisément à l'endroit où il avait vu la seconde figure un moment avant qu'elle disparût, un corps long et noir, ressemblant assez à un chien terrier qui se serait tapi.

—Je ne lui ai jamais vu de chien, dit Hobby: c'est trop petit pour être un blaireau: ce pourrait bien être une loutre; mais qui sait les formes que les esprits peuvent prendre pour vous effrayer? Quand je serai tout auprès, cela se changera peut-être en lion, en crocodile, que sais-je! Tarras se cabrera, je n'en serai plus le maître, et comment alors me défendre contre les attaques du diable, on de je ne sais qui?

Hobby descendit de cheval; et, tenant la bride d'une main, il lança prudemment une pierre contre l'objet qui l'inquiétait, mais qui resta dans le même état d'immobilité.—Ce n'est donc pas une créature vivante? dit-il; et, reprenant courage, il avança quelques pas. Le soleil, commençant alors à paraître sur l'horizon, rendait les objets plus distincts à ses yeux.—Dieu me pardonne, dit-il, c'est le sac qu'Elsy m'a jeté hier par sa lucarne, et que l'esprit a apporté jusqu'ici pour le mettre sur mon chemin!—Il s'en approcha sans hésiter davantage, l'ouvrit, et l'or qu'il contenait lui parut de bon aloi.—Que Dieu me protège! Dit-il, flottant entre le désir de profiter d'un secours si nécessaire à sa situation, et la crainte de compromettre son salut éternel en se servant d'un argent qui lui arrivait par une voie si suspecte.—Au bout du compte, ajouta-t-il; je me conduirai toujours en honnête homme, en bon chrétien, et, arrive ce qu'il pourra, je ne dois pas laisser ma famille mourir de faim, quand on m'offre les moyens de la faire subsister.

Il renoua donc les cordons du sac, le mit sur son cheval, et s'avança vers la chaumière. Il y frappa plusieurs fois sans recevoir aucune réponse.—Elsy, cria-t-il enfin, père Elsy, voulez-vous sortir un moment? j'ai quelque chose à vous dire, et bien des remercîments à vous faire. Vous ne m'avez pas trompé: j'ai trouvé Grâce saine et sauve, et il n'y a encore rien de désespéré.—Ne voulez-vous pas venir un instant?—Dites-moi seulement que vous m'écoutez.—Hé bien! Je suppose que vous m'entendez, quoique vous ne me répondiez pas.—Vous voyez donc que si je me faisais soldat, il serait bien dur pour Grâce et pour moi d'attendre peut-être des années pour nous marier; et si mes frères partent aussi, qu'est-ce qui aura soin de ma vieille mère et de mes soeurs? De manière que, j'ai pensé que le mieux… Mais je ne puis me décider à demander un service à quelqu'un qui ne veut pas seulement me dire s'il m'entend.

—Dis ce que tu veux, fais ce que tu veux, répondit le Nain sans se montrer; mais va-t'en, et laisse-moi en repos.

—Hé bien! puisque vous m'écoutez, continua Hobby, j'aurai fini en deux mots. Puisque vous voulez bien me prêter de quoi rétablir et regarnir la ferme d'Heugh-Foot, j'accepte ce service avec bien de la reconnaissance; et, en conscience, votre argent sera aussi en sûreté dans mes mains que dans les vôtres, puisque vous le laissez passer la nuit à la belle étoile; au risque qu'il soit ramassé par le premier venu, sans parler du danger de mauvais voisins qui peuvent venir vous voler, comme j'en ai fait la triste épreuve. Mais ce n'est pas tout, Elsy, il faut de la justice. Ma mère est usufruitière des terres de Wideopen; moi, comme l'aîné de la famille, j'en suis propriétaire après elle: nous vous donnerons donc tous les deux une hypothèque pour votre argent sur nos biens, qui ne doivent rien à personne, et nous vous en paierons la rente tous les six mois. Je ferai dresser le contrat par le praticien Saunders, et vous n'aurez rien à payer pour le contrat.

—Laisse là ton jargon, et va-t'en! s'écria le Nain. Ta probité bavarde m'est plus insupportable que ne me le serait la friponnerie de l'escroc qui vole sans mot dire. Va-t'en encore une fois, emporte l'argent, et garde le principal et les intérêts, jusqu'à ce que je t'en fasse la demande. Ta parole vaut contrat.

—Mais songez donc, Elsy, reprit le fermier opiniâtre, que nous sommes tous mortels! Cette affaire ne peut pas se faire sans qu'on mette un peu de noir sur du blanc. Ainsi, tout au moins, faites une reconnaissance, comme vous la voudrez; je la copierai et je la signerai devant de bons témoins. Seulement je dois vous prévenir de ne rien y glisser qui puisse compromettre mon salut éternel, parce que je la ferai voir à notre ministre, et ce serait vous exposer inutilement. Allons, Elsy, je m'en vais, car je vois que vous êtes fatigué de m'entendre, et moi, je le suis de vous parler sans que vous me répondiez. Un de ces jours je vous apporterai un morceau du gâteau de la mariée (Allusion à un usage assez général, dans la Grande-Bretagne), et peut-être vous amènerai-je Grâce pour vous faire ses remercîments. Ah! vous ne serez pas fâché de la voir, quoique vous soyez un peu bourru.—Eh! bon Dieu, quel soupir! Je désire qu'il ne soit pas malade; ou peut-être il croit que je lui parle de la grâce divine, et non de Grâce Armstrong. Pauvre homme! je suis inquiet pour lui; mais certes, il m'aime comme si j'étais son fils!…. Ma foi! j'aurais eu là un père assez laid à voir!….

Hobby, voyant que son bienfaiteur était déterminé à ne pas lui parler davantage, crut le devoir délivrer de sa présence, et retourna gaîment, avec son trésor, rejoindre sa famille, que nous allons laisser s'occuper à réparer les désastres que lui avait causés l'agression du bandit de Westburnflat.

CHAPITRE XI

«Trois scélérats hier nous attaquèrent: «J'eus beau prier, pleurer, ils m'enlevèrent; «Et m'attachant sur un blanc palefroi. «Il me fallut les suivre malgré moi. «Mais qui sont-ils? Je ne puis vous le dire.» Chrislabelle.

Il faut maintenant que notre histoire rétrograde un peu, afin de pouvoir rendre compte des circonstances qui avaient placé miss Isabelle Vere dans la situation fâcheuse dont elle fut délivrée si inopinément par l'arrivée d'Earnscliff, d'Hobby et de leurs compagnons, devant la tour de Westburnflat.

La veille de la nuit pendant laquelle la ferme d'Hobbv avait été pillée et incendiée, le père d'Isabelle l'engagea dans la matinée à venir faire une promenade dans les bois qui entouraient son château d'Ellieslaw. «Entendre c'était obéir,» dans le sens le plus rigoureux de cette formule du despotisme oriental; mais Isabelle trembla en se rendant aux ordres de son père. Ils sortirent suivis d'un seul domestique, que sa stupidité avait peut-être fait choisir pour les accompagner. Ils côtoyèrent d'abord un ruisseau, et gravirent diverses collines au bas desquelles il serpentait. Le silence que gardait son père faisait penser à miss Vere qu'il avait fait choix de cette promenade écartée pour amener un sujet de conversation qu'elle craignait par-dessus toutes choses, celui de son mariage avec sir Frédéric, et qu'il réfléchissait aux moyens de l'y déterminer. Ses craintes furent quelque temps sans se vérifier. Le peu de paroles que son père lui adressait n'avaient de rapport qu'à la beauté du paysage qu'ils avaient sous les yeux, et qui variait à chaque instant. Le ton dont il faisait ces observations prouvait pourtant que, tandis que sa bouche les prononçait, son esprit était occupé de réflexions plus, importantes, et qui semblaient l'absorber. Isabelle tâchait de lui répondre avec autant d'aisance et de gaîté qu'il lui était possible d'en affecter au milieu des craintes dont son imagination était assaillie.

Soutenant, non sans peine, une conversation interrompue à chaque instant, et qui passait brusquement d'un sujet à un autre, ils arrivèrent enfin au centre d'un petit bois composé de chênes, de houx et de frênes, dont l'existence semblait compter plusieurs siècles, et dont les cimes élevées, se joignant ensemble, formaient un abri impénétrable aux rayons du soleil.

—C'est dans un lieu comme celui-ci, Isabelle, dit Ellieslaw, que je voudrais consacrer un autel à l'amitié.

—A l'amitié, mon père! et pourquoi dans un endroit si sombre et si retiré?

—Oh! il est aisé dé prouver que le local lui conviendrait parfaitement, répondit son père en souriant amèrement. Vous qui êtes une jeune fille savante, vous devez savoir que les Romains ne se contentaient pas d'adorer leurs divinités sous un seul nom; mais qu'ils leur élevaient autant de temples qu'ils leur supposaient d'attributs différents. Hé bien! l'amitié à laquelle, j'élèverais un temple en cet endroit ne serait pas l'amitié des hommes; qui repousse la duplicité, l'artifice, toute espèce de déguisement; ce serait l'amitié des femmes, qui ne consiste que dans la secrète intelligence de deux amies; comme elles s'appellent, pour s'aider mutuellement dans leurs petits complots, dans leurs intrigues.

—Vous êtes bien sévère, mon père.

—Je ne suis que juste: je me borne à peindre la nature, et j'ai l'avantage d'avoir sous les yeux d'excellents modèles en Lucy Ilderton et vous.

—Si j'ai été assez malheureuse pour vous offenser, mon père, vous ne devez pas en accuser ma cousine, car bien certainement jamais elle ne fut ni ma conseillère ni ma confidente.

—En vérité? Et qui a donc pu vous inspirer, il y a deux jours, la force et la hardiesse de parler à sir Frédéric avec un ton d'aigreur qui l'a blessé, et qui ne m'a pas moins offensé?

—Si ce que je lui ai dit vous a déplu, mon père, j'en ai un sincère regret; mais je ne puis me repentir d'avoir parlé à sir Frédéric comme je l'ai fait. S'il oubliait que j'étais votre fille, il devait au moins se souvenir que j'étais une femme.

—Réservez vos remarques pour une autre occasion, répliqua froidement son père: je suis si las de ce sujet, que voici la dernière fois que je vous en parlerai.

—Que de grâces j'ai à vous rendre, mon père! dit Isabelle en lui prenant la main. Délivrez-moi de la persécution de cet homme, et il n'est rien que vous ne puissiez m'ordonner.

—Vous êtes fort soumise quand cela vous convient, miss Vere, lui dit son père en fronçant le sourcil et en retirant sa main; mais je m'épargnerai à l'avenir la peine de vous donner des avis qui vous déplaisent. Vous vous conduirez d'après vos propres idées.

Quatre brigands les attaquèrent en ce moment: Ellieslaw tira son épée, et se défendit contre l'un d'eux. Un second se jeta sur le domestique, qui était sans armes, et lui appuyant un sabre sur la poitrine, le menaça de le tuer s'il faisait résistance. Les deux autres s'emparèrent d'Isabelle, et l'entraînèrent dans le fond du bois. Ils y avaient préparé trois chevaux sur l'un desquels ils la placèrent, et ils la conduisirent ainsi à la tour de Westburnflat. Elle fut confiée à la garde de la mère du bandit, qui l'enferma dans une chambre au plus haut étage de ce donjon, sans vouloir lui dire pourquoi on l'avait enlevée, ni pourquoi on la retenait ainsi.

L'arrivée d'Earnscliff avec une troupe nombreuse devant sa porte alarma le brigand. Comme il avait donné ordre de remettre Grâce en liberté, et qu'il croyait qu'elle devait déjà être rendue à ses parents, il ne crut pas qu'elle fût l'objet de cette visite désagréable. Ayant reconnu Earnscliff, et instruit des sentiments qu'il nourrissait pour Isabelle, il ne douta pas un instant qu'il ne vînt pour la délivrer, et la crainte des suites que pourrait avoir pour lui sa résistance lui fit prendre le parti de capituler, comme nous l'avons déjà appris à nos lecteurs.

Lorsque le bruit des chevaux qui emmenaient Isabelle se fit entendre, son père tomba subitement. Le bandit qui l'attaquait prit aussitôt la fuite, et celui qui tenait le domestique en respect en fit autant. Celui-ci courut au secours de son maître, qu'il croyait tué ou mortellement blessé; mais, à son grand étonnement, il ne lui trouva pas même une égratignure.—Je ne suis pas blessé, Dixon, lui dit-il en se relevant; le pied m'a malheureusement glissé en pressant ce scélérat avec trop d'ardeur.

L'enlèvement de sa fille lui causa un désespoir qui, suivant l'expression de l'honnête Dixon, aurait attendri le coeur d'une pierre. Il se mit à la poursuite des ravisseurs, parcourut tous les détours du bois, et fit tant de recherches inutiles, qu'il se passa un temps assez considérable avant qu'il vînt donner l'alarme au château.

Sa conduite et ses discours annonçaient le désespoir et l'égarement.—Ne me parlez pas, sir Frédéric, dit-il au baronnet qui demandait des détails sur cet événement, vous n'êtes pas père, vous ne pouvez sentir ce que j'éprouve. C'est ma fille, fille peu soumise, à la vérité, mais enfin c'est ma fille, ma fille unique! Où est miss Ilderton? Elle ne doit pas être étrangère à cette aventure; c'est un de leurs complots. Dixon, appelle M. Ratcliffe, qu'il vienne sans perdre une seule minute.

Ce M. Ratcliffe entrait à l'instant même dans l'appartement.

—Courez donc, Dixon, continua Ellieslaw; dites-lui que j'ai besoin de le voir pour une affaire très urgente.—Ah! vous voilà, mon cher monsieur, lui dit-il comme s'il l'apercevait à l'instant; c'est de vous seul que j'attends de sages conseils dans cette malheureuse circonstance.

—Qu'est-il donc arrivé, monsieur, qui puisse vous agiter ainsi? dit M. Ratcliffe d'un air grave.

Tandis qu'Ellieslaw lui conte, avec détail et avec le ton et les gestes d'un homme désespéré, la rencontre qu'il venait de faire, nous allons faire connaître à nos lecteurs les relations qui existaient entre ces deux personnages.

Dès sa première jeunesse, M. Vere d'Ellicslaw avait mené une vie très dissipée. Une ambition démesurée et qui s'inquiétait peu des moyens à employer pour parvenir à son but avait marqué le milieu de sa carrière. Quoique d'un caractère naturellement avare et sordide, aucune dépense ne lui coûtait quand il s'agissait de satisfaire ses passions. Ses affaires se trouvaient déjà fort embarrassées, quand il fit un voyage en Angleterre. Il s'y maria, et le bruit se répandit que son épouse lui avait apporté une fortune considérable. Il passa plusieurs années dans ce pays, et, quand il revint en Écosse, il était veuf et accompagné de sa fille, alors âgée de dix ans. Depuis ce moment il s'était livré à des dépenses plus excessives que jamais, et l'on supposait généralement qu'il devait avoir contracté des dettes considérables.

Il n'y avait que quelques mois que M. Ratcliffe était venu résider au château d'Ellieslaw, du consentement tacite du maître du logis, mais évidemment à son grand déplaisir. Dès le moment de son arrivée, il exerça sur lui et sur la conduite de ses affaires une influence incompréhensible, mais indubitable. C'était un homme âgé d'environ soixante ans, d'un caractère grave, sérieux et réservé. Tous ceux à qui il avait occasion de parler d'affaires rendaient justice à l'étendue de ses connaissances. En toute autre occasion il parlait peu; mais quand il le faisait, il montrait un esprit actif et cultivé.

Avant de fixer sa résidence au château, il y avait fait des visites assez fréquentes. Ellieslaw, qui recevait toujours avec hauteur et dédain ceux qu'il regardait comme ses inférieurs, lui témoignait toujours les plus grands égards, et même de la déférence. Cependant son arrivée lui semblait toujours à charge, et il paraissait respirer plus librement après son départ. Il fut donc impossible Je ne pas remarquer le mécontentement avec lequel il le vit se fixer chez lui, et il montrait autant de contrainte en sa présence que de confiance en ses lumières. Ses affaires les plus importantes étaient réglées par M. Ratcliffe. Ellieslaw ne ressemblait pourtant pas à ces hommes riches, qui, trop indolents pour s'occuper de leurs affaires, se déchargent volontiers de ce soin sur un autre; mais on voyait en beaucoup d'occasions qu'il renonçait à son opinion pour adopter celle de M. Ratcliffe, que celui-ci exprimait toujours franchement et sans réserve.

Rien ne mortifiait plus M. Ellieslaw que de voir que des étrangers s'apercevaient de l'espèce d'empire que cet homme exerçait sur lui. Lorsque sir Frédéric ou quelque autre de ses amis lui en faisait l'observation, tantôt il leur répondait avec un ton de hauteur et d'indignation, tantôt il s'efforçait de tourner la chose en plaisanterie.—Ce Ratcliffe sait combien il m'est nécessaire, disait-il: sans lui, il me serait impossible de gérer mes affaires d'Angleterre; mais, au fond, c'est l'homme le plus instruit et le plus honnête qu'on puisse trouver.

Tel était le personnage à qui il racontait en ce moment les détails de l'enlèvement de miss Vere, et qui l'écoutait d'un air de surprise et d'incrédulité.

—Maintenant, mes amis, dit M. Ellieslaw, comme pour conclure, à sir Frédéric et aux autres personnes qui étaient présentes, donnez vos avis au plus malheureux des pères: que dois-je faire? quel parti prendre?

—Monter à cheval, prendre les armes, et poursuivre les ravisseurs jusqu'au fond des enfers, s'écria sir Frédéric. Partons sans perdre un instant.

—N'existe-t-il, dit froidement Ratcliffe, personne que vous puissiez soupçonner de ce crime inconcevable? Nous ne sommes plus dans le siècle où l'on enlevait les dames uniquement pour leur beauté.

—Je crains, répondit Ellieslaw, de ne savoir que trop qui je dois accuser de cet attentat. Lisez cette lettre, que miss Ilderton avait jugé convenable d'écrire chez moi à un jeune homme des environs nommé Earnscliff, celui de tous les hommes que j'ai le plus de droit d'appeler mon ennemi héréditaire; le hasard l'a fait tomber entre mes mains. Vous voyez qu'elle lui écrit comme confidente de la passion qu'il a osé concevoir pour ma fille, et qu'elle lui dit qu'elle plaide sa cause avec chaleur auprès de son amie. Faites attention aux passages soulignés, monsieur Ratcliffe, vous verrez que cette fille intrigante l'engage à recourir à des mesures hardies, et l'assure que ses sentiments seraient payés de retour partout ailleurs que dans les limites de la baronnie d'Ellieslaw.

—Et c'est, dit Ratcliffe, d'après une lettre écrite par une jeune fille romanesque, et qui n'a pas même été remise à sa destination, que vous concluez que M. Earnscliff a enlevé votre fille, et s'est porté à un acte de violence si inconsidéré, si criminel?

—Qui voulez-vous que j'en accuse? dit Ellieslaw.

—Qui pouvez-vous en soupçonner? s'écria sir Frédéric. Qui peut avoir eu un motif pour commettre un tel crime, si ce n'est lui?

—Si c'était là le meilleur moyen de trouver le coupable, dit M. Ratcliffe avec sang-froid, on pourrait indiquer des personnes à qui leur caractère permettrait plus facilement d'imputer une pareille action, et qui ont aussi des motifs suffisants pour l'avoir commise.—Ne pourrait-on pas, par exemple, supposer que quelqu'un ait jugé convenable de placer miss Vere dans un endroit où l'on puisse exercer sur ses inclinations un degré de contrainte auquel on n'oserait avoir recours dans le château de son père?— Que dit sir Frédéric Langley de cette supposition?

—Je dis, répliqua sir Frédéric furieux, que, s'il plaît à M. Ellieslaw de permettre à M. Ratcliffe des libertés qui ne conviennent pas au rang qu'il occupe dans la société, je ne souffrirai pas impunément qu'une telle licence s'étende jusqu'à moi.

—Et moi, s'écria le jeune Mareschal de Mareschal Wells, qui était aussi un des hôtes du château, je dis que vous êtes tous des fous et des enragés, de rester ici à vous disputer, tandis que nous devrions déjà être à la poursuite de ces scélérats.

—J'ai donné ordre de préparer des chevaux et des armes, dit Ellieslaw, et si vous le voulez nous allons partir.

On se mit en marche; mais toutes les recherches furent inutiles, probablement parce qu'Ellieslaw dirigea la poursuite du côté de la tour d'Earnscliff, dans la supposition qu'il était l'auteur de l'enlèvement, de manière qu'il se trouvait dans une direction diamétralement opposée à celle que les brigands avaient suivie. On rentra au château vers le soir après s'être inutilement fatigué. De nouveaux hôtes y étaient survenus, et, après avoir parlé de l'événement arrivé dans la matinée, on l'oublia pour se livrer à la discussion des affaires politiques qui étaient sur le point d'amener un moment de crise et d'explosion.

Plusieurs de ceux qui composaient ce divan étaient catholiques et tous des jacobites déclarés. Leurs espérances étaient en ce moment plus vives que jamais. On s'attendait tous les jours à une descente que la France devait faire en faveur du prétendant, et un grand nombre d'Écossais étaient disposés à accueillir les Français plutôt qu'à leur résister. Ratcliffe, qui ne se souciait guère de prendre part à ce genre de discussion, et qui n'y était jamais invité, s'était retiré dans son appartement, et miss Ilderton avait été confinée dans le sien par ordre de M. Ellieslaw, jusqu'à ce qu'il pût la faire reconduire chez son père, qui arriva le lendemain matin.

Les domestiques ne pouvaient s'empêcher d'être surpris de voir qu'on oubliât si facilement le malheur de leur jeune maîtresse. Ils ignoraient que ceux qui étaient le plus intéressés à sa destinée connaissaient fort bien et la cause de son enlèvement et le lieu de sa retraite; et que les autres, au moment où une conspiration était sur le point d'éclater, n'avaient l'imagination occupée que des moyens de la faire réussir.

CHAPITRE XII

«On la cherche partout. Ne pourriez-vous nous dire, «Ami, par quel chemin on a pu la conduire?»

Le lendemain, peut-être pour sauver les apparences, on se mit de nouveau à la recherche des ravisseurs de miss Isabelle, mais sans plus de succès que la veille; et l'on reprit, sur le soir, le chemin du château d'Ellieslaw.

—Il est bien singulier, dit Mareschal à Ratcliffe, que quatre hommes à cheval, emmenant une femme, aient pu traverser le pays sans laisser aucune trace de leur passage, sans que personne les ait vus ni rencontrés. On croirait qu'ils ont voyagé par air, ou sous quelque voûte souterraine.

—On arrive quelquefois à la connaissance de ce qui est, dit M. Ratcliffe, en découvrant ce qui n'est pas. Nous avons battu la campagne, parcouru toutes les routes, tous les sentiers qui avoisinent le château. Il n'y a qu'un seul point que, nous n'ayons pas visité, c'est un mauvais chemin à travers les marais, et qui conduit à Westburnflat.

—Et pourquoi n'y pas aller?

—M. Vere répondrait mieux que moi à cette question, dit sèchement M. Ratcliffe.

Mareschal se tournant aussitôt vers Ellieslaw:—Monsieur, lui dit-il, on m'assure qu'il y a encore un passage que nous n'avons pas examiné, celui qui conduit à Westburnflat.

—Oh! dit sir Frédéric en riant, je connais parfaitement le propriétaire de la tour de Westburnflat. C'est un homme qui ne fait pas une grande différence entre ce qui est à lui et ce qui appartient à ses voisins; mais très fidèle à ses principes d'ailleurs, il se garderait bien de toucher à rien de ce qui appartient à Ellieslaw.

—D'ailleurs, dit Ellieslaw en souriant mystérieusement, il a eu bien d'autre fil à retordre la nuit dernière. N'avez-vous pas entendu dire qu'on a brûlé la ferme d'Hobby Elliot d'Heugh-Foot, parce qu'il a refusé de livrer ses armes à quelques braves gens qui veulent faire un mouvement en faveur du roi?

Toute la compagnie sourit en entendant parler d'un exploit qui cadrait si bien avec ses vues.

—Je crois que nous aurions à nous reprocher une négligence coupable, dit Mareschal, si nous ne faisions pas quelques recherches de ce côté.

On ne pouvait faire aucune objection raisonnable à cette proposition, et l'on marcha vers Westburnflat.

A peine avaient-ils pris cette direction, qu'ils aperçurent quelques cavaliers qui s'avançaient vers eux.

—Voici Earncliff, dit Mareschal, je reconnais son beau cheval bai, qui a une étoile sur le front.

—Ma fille est avec lui, s'écria Ellieslaw avec fureur.—Hé bien! messieurs, mes soupçons étaient-ils justes! Messieurs, mes amis, aidez-moi à l'arracher des mains de ce ravisseur.

Il tira son épée; sir Frédéric en fit autant, et quelques-uns de leurs amis les imitèrent; mais le plus grand nombre hésitait.

—Un instant! s'écria Mareschal Wells en se jetant devant eux. Vous voyez qu'ils avancent paisiblement, qu'ils ne cherchent pas à nous éviter, attendons qu'ils nous donnent quelques détails sur cette affaire mystérieuse. Si miss Vere a souffert la moindre insulte, si Earnscliff l'a véritablement enlevée, croyez que je serai le premier à la venger.

—Vos doutes me blessent, Mareschal, dit Ellieslaw, vous êtes le dernier de qui j'aurais attendu un tel discours.

—Vous vous faites tort à vous-même par votre violence, Ellieslaw, quoique la cause puisse vous rendre excusable.

A ces mots Mareschal s'avança à la tête de la troupe, et d'un son de voix éclatant il s'écria:—Monsieur Earnscliff, on vous accuse d'avoir enlevé la dame que vous accompagnez, et nous sommes ici pour la venger et pour punir ceux qui ont osé l'injurier.

—Et qui le ferait plus volontiers que moi, monsieur Mareschal, répondit Earnscliff avec hauteur; moi qui ai eu le bonheur de la délivrer ce matin de la prison où on la retenait, et qui la reconduisais en ce moment chez son père?

—La chose est-elle ainsi, miss Vere? dit Mareschal.

—Oui, vraiment, répondit aussitôt Isabelle; j'ai été enlevée par des misérables dont je ne connais ni la personne ni les intentions, et, j'ai été remise en liberté, grâce à l'intervention de monsieur Earnscliff et de ces braves gens.

—Mais par qui et pourquoi cet enlèvement a-t-il été fait? s'écria Mareschal: ne connaissez-vous pas l'endroit où l'on vous a conduite? Earnscliff, où avez-vous trouvé miss Vere?

Avant qu'on eût pu répondre à aucune de ces questions, Ellieslaw survint, et rompit la conférence.

—Quand je connaîtrai parfaitement, dit-il, toute l'étendue de mes obligations envers monsieur Earnscliff, il peut compter sur une reconnaissance proportionnée. En attendant, je le remercie d'avoir remis ma fille entre les mains de son protecteur naturel.

Et en même temps il saisit la bride du cheval d'Isabelle, fit une légère inclination de tête à Earnscliff, et reprit avec sa fille le chemin de son château. Il s'écarta du reste de la compagnie, parut engagé dans une conversation très vive avec Isabelle; et ses amis, voyant qu'il semblait désirer être seul avec elle, ne les interrompirent pas jusqu'à leur arrivée.

A l'instant où les amis de M. Ellieslaw saluaient Earnscliff pour se retirer, celui-ci, peu satisfait de la conduite du père d'Isabelle, s'écria:—Messieurs, quoique ma conscience me rende le témoignage que rien dans ma conduite ne peut donner lieu à un tel soupçon, je m'aperçois que M. Ellieslaw paraît croire que j'ai eu quelque part à l'enlèvement de sa fille; faites attention, je vous prie, que je le nie formellement; et quoique je puisse pardonner à l'égarement d'un père dans un pareil moment, si quelqu'un de vous, ajouta-t-il en fixant les yeux sur sir Frédéric Langley, pense que mon désaveu, l'assertion de miss Vere et le témoignage de mes amis ne suffisent pas pour ma justification, je serai heureux, très heureux de pouvoir me disculper par tous les moyens qui conviennent à un homme qui tient à son honneur plus qu'à sa vie.

—Et je lui servirai de second, s'écria Simon d'Hackburn: ainsi qu'il s'en présente deux de vous, gentilshommes ou non, je m'en moque.

—Quel est, dit sir Frédéric, ce manant qui prétend se mêler des querelles de ses supérieurs?

—C'est un manant qui ne doit rien à personne, répliqua Simon, et qui ne reconnaît pour supérieurs que son roi et le laird sur les terres duquel il vit.

—Allons, messieurs, allons, dit Mareschal, point de querelles, de grâce! Monsieur Earnscliff, nous n'avons pas la même façon de penser sur tous les points; nous pouvons nous trouver opposés, même ennemis: mais si la fortune le veut ainsi, je suis persuadé que nous n'en conserverons pas moins les égards et l'estime que nous nous devons mutuellement. Je suis convaincu que vous êtes aussi innocent de l'enlèvement de ma cousine que je le suis moi-même, et dès qu'Ellieslaw sera remis de l'agitation bien naturelle que cet événement lui a occasionnée, il s'empressera de reconnaître le service important que vous lui avez rendu.

—J'ai trouvé ma récompense dans le plaisir d'être utile à votre cousine, dit Earnscliff; mais je vois que votre compagnie est déjà dans l'allée du château d'Ellieslaw.—Saluant alors Mareschal avec politesse, et ses compagnons d'un air d'indifférence, il prit la route qui conduisait à Heugh-Foot, voulant se concerter avec hobby sur les moyens à employer pour découvrir Grâce Armstrong, ne sachant pas qu'elle lui eût déjà été rendue.

—C'est, sur mon âme, un brave et aimable jeune homme, dit Mareschal à ses compagnons; j'étais presque de sa force à la balle quand nous étions au collège, et nous aurons peut-être bientôt l'occasion de nous mesurer à un jeu plus sérieux.

—Je crois, dit sir Frédéric, que nous avons eu grand tort de ne pas le désarmer ainsi que ses compagnons. Vous verrez qu'il sera un des chefs du parti Whig.

—Pouvez-vous parler ainsi, sir Frédéric? s'écria Mareschal; croyez-vous qu'Ellieslaw pût consentir à ce qu'on fît un pareil outrage, sur, ses terres, à un homme qui s'y présente pour lui ramener sa fille? Et, quand il y consentirait, pensez-vous que moi, que ces messieurs, nous voudrions nous déshonorer, en restant spectateurs tranquilles d'une telle indignité? Non, non. La vieille Écosse et la loyauté! voilà mon cri de ralliement. Quand l'épée sera tirée, je sais comment il faut s'en servir; mais, tant qu'elle reste dans le fourreau, nous devons nous conduire en gentilshommes et en bons voisins.

Ils arrivèrent enfin au château. Ellieslaw y était depuis quelques instants, et les attendait dans la cour.

—Comment se trouve miss Vere? s'écria vivement M. Mareschal; vous a-t-elle donné des détails sur son enlèvement.

—Elle s'est retirée dans son appartement très fatiguée. Je ne puis attendre d'elle beaucoup de lumière sur cette aventure, avant que le repos ait rétabli le calme dans son esprit. Je ne vous en suis pas moins obligé, mon cher Mareschal, ainsi qu'à Mes autres amis, de l'intérêt que vous voulez bien y prendre. Mais, dans ce moment, je dois oublier que je suis père, pour me souvenir que je suis citoyen. Vous savez que c'est aujourd'hui que nous devons prendre un parti décisif. Le temps s'écoule, nos amis arrivent; j'attends, non seulement les principaux chefs, mais même ceux que nous sommes obligés d'employer en sous-ordre. Nous n'avons plus que quelques instants pour achever nos préparatifs. Voyez ces lettres, Marchie (c'était l'abréviation familière du nom de Mareschal, et par laquelle ses amis le désignaient). Dans le Lothian, dans tout l'ouest, on n'attend que le signal. Les blés sont mûrs, il ne s'agit plus que de réunir les moissonneurs.

—De tout mon coeur! dit Mareschal, mettons-nous vite à l'ouvrage.

Sir Frédéric restait sérieux et déconcerté.

—Voulez-vous me suivre à l'écart un instant? dit Ellieslaw au sombre baronnet. J'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous fera plaisir.

Il l'emmena dans son cabinet; chacun se dispersa, et Mareschal se trouva seul avec Ratcliffe.

—Ainsi donc, lui dit celui-ci, les gens qui partagent vos opinions politiques croient la chute du gouvernement si certaine, qu'ils ne daignent plus couvrir leurs manoeuvres du voile du mystère?

—Ma foi, monsieur ratcliffe, il se peut que les sentiments et les actions de vos amis aient besoin de se couvrir d'un voile. Quant à moi, j'aime que ma conduite soit au grand jour.

—Et se peut-il que vous qui, malgré votre caractère ardent et irréfléchi (pardon, monsieur Mareschal, mais je suis un homme franc), vous qui, malgré ces défauts naturels, possédez du bon sens et de l'instruction, vous soyez assez insensé pour vous engager dans une telle entreprise? Comment se trouve votre tête, quand vous assistez à ces conférences dangereuses?

—Pas aussi assurée sur mes épaules que s'il s'agissait d'une partie de chasse. Je n'ai pas tout-à-fait le sang-froid de mon cousin Ellieslaw, qui parle d'une conspiration comme d'un bal, et qui perd et retrouve une fille charmante avec plus d'indifférence que moi si je perdais et retrouvais un chien de chasse. Je ne suis pas assez aveugle, et je n'ai pas contre le gouvernement une haine assez invétérée pour ne pas voir tout le danger de notre entreprise.

—Pourquoi donc vouloir vous y exposer?

—Pourquoi? c'est que j'aime ce pauvre roi détrôné de tout mon coeur, c'est que mon père a combattu à Killicankie (Sous le vicomte de Dundee, en faveur des Stuarts); c'est que je meurs d'envie de voir punir les coquins de courtisans qui ont vendu la liberté de l'Écosse, dont la couronne a été si long-temps indépendante.

—Et pour courir après de telles chimères, vous allez allumer une guerre civile, et vous plonger vous-même dans de cruels embarras?

—Oh! je ne réfléchis pas trop sur tout cela; et, quoi qu'il puisse arriver, mieux vaut aujourd'hui que demain, demain que dans un mois.—Oh! je sais bien qu'il en faudra finir par là;—plus tôt que plus tard! L'événement ne me trouvera jamais plus jeune, comme disent nos Ecossais; et, quant à la potence, comme dit aussi Falstaff, j'y figurerai tout aussi bien qu'un autre. Vous savez la finale de la vieille ballade:

Notre homme s'en fut gaîment Subir sa sentence, Qu'on le vit danser, en chantant, Sous la potence.

—J'en suis fâché pour vous, monsieur Mareschal, lui dit son grave conseiller.

—Je vous en suis bien obligé, monsieur Ratcliffe; mais ne jugez pas de l'entreprise par mes folies. Il y a des têtes plus sages que la mienne qui s'en mêlent.

—Ces têtes-là peuvent fort bien n'être pas plus solides sur leurs épaules, reprit M. Ratcliffe avec le ton d'un ami qui conseille la prudence.

—Peut-être: mais vive la joie! et, de peur de me laisser aller à la mélancolie avec vous, adieu jusqu'au dîner, monsieur Ratcliffe; vous verrez que la peur ne m'ôte pas l'appétit.

CHAPITRE XIII

«Il faut que le drapeau de la rébellion «Par de vives couleurs frappe l'attention; «Qu'il attire les yeux de cette sotte engeance, «Mécontents, novateurs bouffis d'extravagance; «Qui, la bouche béante, et se frottant les mains, «Approuvent à grands les discours des mutins» Henri IV, part. II.

On, avait fait de grands préparatifs au château d'Ellieslaw pour recevoir en ce jour mémorable non seulement les gentilshommes du voisinage attachés à la dynastie des Stuarts, mais encore les mécontents subordonnés que le dérangement de leurs affaires, l'amour du changement, le ressentiment contre l'Angleterre, ou quelque autre des causes nombreuses qui firent fermenter toutes les passions à cette époque, avaient déterminés à prendre part à la conspiration. Il ne s'y trouvait pas un grand nombre de personnes distinguées par leur rang et leur fortune. La plupart des grands propriétaires attendaient prudemment l'événement; la noblesse du second ordre et les fermiers pratiquaient généralement le culte presbytérien, de sorte que, quoique mécontents de l'Union, ils étaient peu disposés à prendre parti dans une conspiration jacobite. On y voyait pourtant quelques riches gentilshommes que leurs opinions politiques, leurs principes religieux, ou leur ambition, rendaient complices de celle d'Ellieslaw, et quelques jeunes gens qui, pleins d'ardeur et d'étourderie, ne cherchaient, comme Mareschal, que l'occasion de se signaler par une entreprise hasardeuse, du succès de laquelle devait résulter, suivant eux, l'indépendance de leur patrie; les autres membres de cette assemblée étaient des hommes d'un rang inférieur et sans fortune, qui étaient prêts à se soulever dans ce comté d'Écosse, comme ils le firent depuis en 1715 sous Forster et Derwentwater, quand on vit une troupe, sous les ordres d'un gentilhomme des frontières, nommé Douglas, composée presque entièrement de pillards, parmi lesquels le fameux voleur Luck-in-Bag avait un grade élevé.

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