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Le Montonéro

GUSTAVE AIMARD (continued 5)

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—Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à craindre que vous ne vinssiez pas.

—Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici, répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.

—Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là, près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.

Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.

—Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le supposer.

Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et jetèrent leurs cigarettes.

D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était posée:

—Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.

Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par don Pablo Pincheyra.

Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de cinq.

Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.

XVII

L'ENTREVUE

Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme, certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour les punir de leurs innombrables méfaits.

Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de faire en ce moment.

Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans doute, ils eussent désiré moins nombreuses.

Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement, leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des montagnes.

La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste frappant.

Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise fortune contraignait à implorer leur appui.

Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.

Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant, en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:

—Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre séjour agréable.

—Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien, répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point, vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.

—Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message, caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.

L'étranger s'inclina.

Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.

—Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero, interrompit don Pablo.

—Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don Estevan Mendoza.

Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent cérémonieusement.

Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:

—La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher modestement sous le nom de don Estevan.

—Señor, balbutia l'Espagnol.

—Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre incognito sera respecté.

Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de dépit mal dissimulé.

Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:

—Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.

Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il s'inclina et répondit:

—Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef indien araucan renommé.

—Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.

—Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable Ulmen de ma nation.

Don Pablo pressa la main du chef.

—Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous présenter cet officier.

—C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.

—Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous conférer le grade de colonel.

—Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi, répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.

—Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction que Sa Majesté borne ses faveurs.

—Je vous écoute, señor.

—Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise, par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie, de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de Corps fidèle des chasseurs des montagnes, d'arborer le drapeau royal écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur les coiffures de vos soldats.

—Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec un frémissement joyeux dans la voix.

—En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté, considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service, sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je, à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever, sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans l'avenir.

—Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire, maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?

—Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.

—¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui, combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes, dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui tremblent encore au souvenir de mon nom.

Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une énergie sauvage.

Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.

Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en gesticulant.

Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se surprirent à croire à un succès désormais impossible.

En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû, au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.

Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement général si la présence des deux officiers espagnols, cause première de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui, malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en plus inquiétante pour lui.

Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible pour l'éviter; du moins il le supposait.

Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter des intentions peu amicales à son égard.

Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre part:

—Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui demanda-t-il.

—Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches; Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation. J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?

—Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo, et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous, votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.

—Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter d'une mission dont je suis chargé près de vous.

Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.

—Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication que, dites-vous, vous avez à me faire.

—Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais; le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y traiter des sujets de la plus haute importance?

—Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires. Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?

—Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement l'officier.

—Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles. Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà tout, señor.

—S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins, l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je m'acquitterai de ma mission.

Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il répondit avec une répugnance visible:

—Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes, je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il ne nous retiendra pas longtemps?

—Quelques minutes seulement, señor.

—Soit, nous vous écoutons.

Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté; bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français, mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel, jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de politesse.

Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le cours de l'entrevue.

Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.

—Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté le roi de Portugal et des Algarves.

—Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.

—M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de vous.

—Fort bien, continuez.

—Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse, et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens, prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.

—Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.

—Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou non en votre pouvoir?

—Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui les avaient faites prisonnières.

—Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?

Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait instinctivement que le regard pesait sur lui.

—Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.

—Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes opposé sous de vagues prétextes.

La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui trop du partisan et du bandit.

—¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.

—C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.

—Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez, señor.

—Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des conséquences probables que cette conduite aura pour moi.

—Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux, vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.

Don Sebastiao sourit avec amertume.

—Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise; au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.

Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine s'appuya sur son sabre et attendit.

Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.

Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie à l'envoyé du général.

—Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète, je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de soldat.

—Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.

—Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand désirez-vous partir?

—Le plus tôt que cela me sera possible, señor.

—Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager l'hospitalité que je puis leur offrir.

—De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis de voir ces dames sans retard.

—Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt que vous aurez pris quelques rafraîchissements.

Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de mauvais goût.

Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui donna fort à réfléchir au jeune homme.

—Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.

Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.

XVIII

LE TOLDO

En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.

Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité, que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.

Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu, presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de prendre un parti quelconque.

A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.

Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes, auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses démarches.

Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et, pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don Santiago.

—Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise, señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter les officiers espagnols.

—Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne sachant trop quoi répondre.

—Et vous vous promenez, sans doute?

—Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.

—¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous êtes libre?

—Mon Dieu oui, complètement.

—Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir de vous rencontrer si à point.

—Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.

—Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes, je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.

—Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?

—Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.

—Me demander un service, à moi?

—Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne connais personne à Casa-Trama.

—C'est vrai, vous êtes forastero étranger.

—Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.

—Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la feinte bonhomie du jeune homme.

—Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.

—Ah, ah! fit don Santiago.

—Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous me promettez le secret, n'est-ce pas?

—Sur mon honneur.

—Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.

—Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.

—Je voudrais partir.

—Qui vous en empêche?

—Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.

—C'est juste, dit-il avec un sourire.

—Vous ne me comprenez pas.

—Comment cela?

—Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles, tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je demeure ici.

Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage semblait de marbre.

—Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.

—Vous savez que j'assistais à l'entrevue.

—Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis auprès du secrétaire.

—Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur départ.

—Vous voudriez partir avec elles?

—Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers, je leur deviens inutile.

—En effet!

—Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer d'elles.

—C'est vrai! Alors?

—Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán que je n'aurais jamais dû quitter.

—C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un sauf-conduit?

—Pour quelle raison serait-ce donc?

—Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un embarras mal dissimulé.

—Votre frère? insinua le jeune homme.

—Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.

—Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?

—Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir mon frère.

—Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.

—Vous êtes donc pressé de partir?

—Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon, j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les accompagner.

—Cela vaudrait mieux, en effet.

—Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt possible.

—Soit.

Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.

—Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.

—J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en route aussitôt après votre retour.

Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute sa finesse, y fut trompé.

—C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.

—Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable que je vous accompagnasse?

—Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec le sauf-conduit.

—Je vous remercie d'avance.

Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.

Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments, propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se trouvait.

Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient; car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.

Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec elles quelques mots sans témoins.

Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses, furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient, la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient parfaitement être fausse.

Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle; il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers, et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin dont elle n'avait pu se dispenser.

La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins, délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de l'hospitalité et méconnu le droit des gens.

A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui, sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames étaient seules.

Le jeune homme entra.

La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre, lisaient dans un livre de prières.

Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles relevèrent vivement la tête.

—Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous enfin, don Emilio.

—Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me rendre auprès de vous.

—Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons. Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux mains d'hommes plus cruels encore.

—Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de quelqu'un des siens, madame?

—Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en butte à ces persécutions!

—Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon de vous interroger ainsi, mais le temps me presse.

—Est-ce de Tyro dont vous me parlez?

—De lui-même, oui, madame.

—Je l'ai vu un instant.

—Il ne vous a rien dit?

—Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance.

—J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je ne sais comment le faire.

—Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger, señor don Emilio?

—Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur un espoir qui ne se réalisera pas.

—Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit vivement la marquise.

—Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama.

—Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo Pincheyra.

—Connaissez-vous ces étrangers, madame?

—Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques pas hors de cette misérable choza.

—Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna?

—Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don Sebastiao est un des aides de camp de mon père.

Le visage du jeune homme s'assombrit.

—Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il.

—Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a servi de parrain à ma fille?

—Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant hésiter à vous les annoncer.

—Comment cela?

—Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita; cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à votre mari.

Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine; doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait ses traits d'une auréole de bonheur.

Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la parole.

—Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous parlez se nomme don Sebastiao Vianna?

—Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer.

—C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et que je redoute un piège.

—Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao Vianna, l'homme le plus loyal et le plus...

—Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet homme soit réellement don Sebastiao?

—Oh, madame! fit le jeune homme.

—Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe, répondit la marquise d'un ton péremptoire.

Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille.

Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors.

—Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt, courage! Comptez sur moi!

Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.

Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et l'entraîna derrière le toldo.

—Regardez, lui dit-il.

Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.

—Hum! fit-il, il était temps.

—N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.

—Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.

—Vous lui avez donné rendez-vous?

—Oui.

—Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?

—Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est donc ce don Sebastiao?

Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.

—Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.

—Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.

—Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui; prépare tout pour que nous soyons en mesure.

—Nous partons?

—Je l'espère.

—Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.

Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas encore paru.

Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.

Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.

—Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.

—Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.

—Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?

—Aucunes.

—Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis partir.

—Oui, à deux conditions.

—Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?

—La première est que vous partirez tout de suite et sans voir personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de phrase.

—Mes gens?

—Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions ici?

—C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne doute pas que je l'accepte sans observation.

—La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.

—Ah! fit le jeune homme.

—Cela vous déplaît-il?

—A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid; pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.

—Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.

—C'est juste et surtout extraordinairement logique.

—Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?

—Avec reconnaissance.

—Alors nous partirons quand vous voudrez.

—Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.

—Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.

—Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro d'aguardiente[1].

—Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.

Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets en corne.

—A votre santé, dit-il en buvant.

—A votre heureux voyage, répondit don Santiago.

—Merci.

Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.

—Voici vos animaux qui arrivent.

—Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez, pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous accompagner.

—Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.

Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à charger les deux mules et à seller les chevaux.

Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus indispensables.

Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.

Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers attendaient aux retranchements.

Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en bon ordre.

XIX

DANS LA MONTAGNE

Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il avait un instant craint de ne plus sortir.

La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables, du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.

Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés, que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général, et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature, entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi, en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été respecté.

Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité répréhensibles.

En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui, plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et énervé ses plus belles qualités.

Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.

Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme un homme qu'on éveille en sursaut.

Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant; la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue, entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute et touffue.

—Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc, don Santiago?

—Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil dur, compagnon?

—Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui bien souvent est à peu près la même chose.

—Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.

—Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.

—J'y consens, bien que, sans reproche, voilà

au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.

—Je vous ai déjà prié de m'excuser.

—Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention. Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute un temporal pour cette nuit.

—Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?

—J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.

—Hum! Et que comptez-vous faire?

—Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que moi, je suppose.

—En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience, et je les accepte les yeux fermés.

—Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit; qu'en pensez-vous?

—Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.

—D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.

—Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous d'installer notre campement.

—Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et déchargeons les mules.

—Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement immédiatement imité par le Pincheyra.

Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés temporales, dont la violence est si grande, que la contrée sur laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait retournée.

Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique, été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent, par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les lanières de charqui ou viande de taureau sauvage séchée au soleil, destinées, avec de l'harina tostada et un peu de queso de chèvre, au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun s'était muni d'une large bota d'aguardiente blanche de Pisco, les autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue suffit pour apaiser la faim et la soif.

Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable, c'est-à-dire triste et silencieux.

Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis, la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin dans leurs frazadas et leurs pellones, et essayèrent de dormir avec cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.

Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut plongé dans un profond sommeil.

Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette, le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.

—Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?

Le Chilien secoua la tête sans répondre.

—Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui, il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui influe sur vous?

—Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes, habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?

—Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?

—Ce que j'ai, vous voulez le savoir?

—Pardieu! Puisque je vous le demande.

—Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.

—J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.

—Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en délicatesse avec votre frère, don Pablo?

—Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire, mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.

—A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue que je ne vous comprends pas.

—Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.

—Je vous assure, don Santiago...

—Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité; vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû, au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai fait et celui que j'ai laissé faire.

—Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago; soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve: répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?

—Oui, autant que cela dépendra de moi.

—Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des dangers en ce moment?

—Je le crois.

—De la part de votre frère?

—De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont d'implacables ennemis acharnés à leur perte.

—Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne quitteront donc pas le camp?

—Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront, escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.

—Cet officier, vous le connaissez?

—Un peu.

—Qui est-il?

—Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à personne.

Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses questions.

—Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.

—Celle que nous suivons.

—Et elles se dirigeront?

—Vers la frontière brésilienne.

—Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?

Le Pincheyra secoua négativement la tête.

—Alors pourquoi prendre cette direction?

—Je l'ignore.

—Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?

—Un terrible.

—De quelle sorte?

—Je ne sais pas.

Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse qu'il se fût attendu à l'entendre.

—Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure ici quelque temps, je les verrai.

—Cela ne fait aucun doute.

—Que me conseillez-vous?

—Moi?

—Oui.

—Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune homme.

—Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?

—Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?

Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même, d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était acquise même aux indifférents.

—Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable d'une telle folie?

—Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.

Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que, jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait un phénomène incompréhensible.

Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite sur son interlocuteur, continua tranquillement:

L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels, mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra vous servir au besoin.

—Maintenant, il est trop tard.

—Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation, mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que je tenais à vous dire certaines choses.

—Je vous en remercie.

—Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence, la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.

—Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous sommes menacés d'un temporal?

—Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister. Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.

Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans son manteau et s'étendit sur le sol.

Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.

Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.

—Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.

—Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du sifflet.

—Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.

Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.

Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.

Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant un geste amical de la main.

—Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.

Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe à ses compagnons:

—Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un conseil à l'Indienne.

Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.

Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte, il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre, n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des fauves à l'abreuvoir.

Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui avait eu lieu entre lui et don Santiago.

—Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?

—Oui, répondirent-ils tout d'une voix.

—Quoi qu'il arrive?

—Quoi qu'il arrive.

—Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services; maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis prêt à les entendre.

Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la manière de procéder; que cela ne les regardait pas.

—C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous, le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de faire.

Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils dormaient à poings fermés.

Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de faire connaître ici.

XX

LE PARTISAN

Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné rendez-vous au Cougouar.

Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances probablement fort grandes.

L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge temporaire.

Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu, suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement; quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait conservé que son couteau à sa polena droite.

—Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et d'éloigner tout soupçon de trahison.

Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur amphitryon sur les sièges préparés pour eux.

Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une vivacité peu communes, dans des couis qu'il présenta ensuite à ses hôtes du tocino, du chorizo et du charqui, assaisonné avec des camotes et de l'ajo, ce qui forme le plat national de ces contrées.

Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.

Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils généralement fort courts. Après le charqui, ce fut le tour du guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude, et enfin Zéno Cabral confectionna le maté [1], et l'offrit à ses convives.

Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.

—Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait; si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le blâme.

—Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.

—Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa conduite.

—C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.

—Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.

Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il commença en ces termes:

—Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation, si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.

Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir. Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses mains l'une contre l'autre:

—Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.

—Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.

—Bon, alors il me les donnera.

—Je les donnerai au capitao.

—Mais il est autre chose que je veux savoir encore.

—Que veut savoir mon frère?

—Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison qui se tramait contre eux?

—A quoi bon dire cela à mon frère?

—Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes amis.

Zéno Cabral s'inclina.

—C'est moi, dit-il.

Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.

—C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma le remercie et lui offre sa main.

—Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le chef.

—Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?

Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu[2] qu'il présenta sans répondre au chef.

Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la même rapidité qu'un Européen lit une lettre.

Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne; puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses mouvements avec une anxiété secrète:

—Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.

—Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.

—Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le cœur? reprit Gueyma.

—Que veut dire le capitao?

—Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.

—Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.

—C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.

—Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?

—Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une réalité.

—Le capitao me le promet?

—Je le promets.

—Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi; voilà la vérité tout entière.

—Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour assurer ma vengeance en même temps que la sienne?

—Deux choses.

—Quelle est la première?

—Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son ennemi.

L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.

—Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.

—Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de chasse.

—Mon frère fera cela?

—Je le ferai, je le jure!

—C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?

—Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.

—J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle donc sans crainte.

Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.

—Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.

—Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.

—J'écoute.

—Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte, il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.

—Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.

—C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.

—Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.

Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.

Gueyma reprit:

—Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?

—Rien, répondit le partisan.

—C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.

—C'est trop juste, chef, je vous écoute.

—Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il pas vrai?

—Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.

—Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation des Guaycurús?

—J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus fort que la parenté la plus proche.

—Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette cérémonie soit faite par nous?

—J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter, parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.

—Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à l'autre.

—Soit, répondit simplement celui-ci.

Les trois hommes se levèrent.

Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant à chacun la main droite:

—Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre; ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie, votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral, pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.

Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.

Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un couis dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du jeune chef et fit aussi couler son sang dans le couis.

Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:

—Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.

—Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à ses lèvres.

Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le vida d'un trait.

—A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre, mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont fait un à moi.

—Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.

Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.

—Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand aura lieu cette rencontre?

—Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai mes frères trois heures avant le coucher du soleil au cañon de yerbas verdes, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence, ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.

—Bon; mes guerriers seront exacts.

Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans égale.

Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.

Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé dans de profondes réflexions.

Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de la caverne, le jeune homme se redressa.

—Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?

Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie sauvage:

—A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est jeté, Dieu me jugera!

Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges, après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par la présence des guerriers guaycurús.

—Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant pour regarder en arrière.

Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.

Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en plus et finit par s'éteindre tout à fait.

Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.

—Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.

—Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son fusil qu'il plaça à portée de sa main.

—Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.

—Qu'ils viennent.

Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent, au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui marchaient au milieu d'un groupe de partisans.

—C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin était, au premier signal. Allez.

Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par les montoneros.

Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en arrière et les bras croisés sur la poitrine.

Il y eut un instant de silence.

Ce fut un des prisonniers qui le rompit.

—Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?

—Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.

—Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise qu'il ne put réprimer.

—Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis bien servi par mes espions.

—Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi bien servi par les miens.

Le partisan sourit avec ironie.

—Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer, puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous fusiller?

—Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire, si tel était mon bon plaisir?

Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?

Les deux officiers répondirent affirmativement.

—Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré, croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles ne changent rien à ma résolution.

—Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?

—Cela est évident.

—Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez, dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les accepter, préférant la mort au déshonneur.

—Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.

—Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.

—Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez, conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.

—Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.

—Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous faire les honneurs de ma demeure.

—Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement imité par ses deux compagnons.

—Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo Pincheyra.

—Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?

—Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?

—C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à la condition...

—A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.

—Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?

—En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.

— Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.

—En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux délivrer.

—Voilà tout?

—Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces conditions.

—Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi, nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être aucunement contraints par la force.

—Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.

—Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?

—A l'instant, caballeros.

—Et nous partirons?

—Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que votre hôte.

Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.

XXI

LES CAPTIVES

Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp, une collation que ceux-ci avaient accepté.

Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les chacras, les bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes, étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses les plus rares et les plus délicates.

Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de dulces, de fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que, certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.

Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance, ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon, soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se levèrent enfin de table.

Notes in this chapter

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