CEUX DU NORD
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LE FÉLIBRE DU NORD
Nous fûmes de longues années, au café Jean, qui est rue de la Gare, à Lille, avant de savoir pourquoi Justus Vandermeersch-Podocius s’était fait félibre. Il me paraît inutile, je pense, d’insister sur ce point que Vandermeersch-Podocius indique des origines incontestablement flamandes. M. Vandermeersch signifie M. Desmarais, et pour Podocius, on n’en sait plus rien du tout : ça remonte sans doute à l’époque savante où nous autres septentrionaux nous latinisions nos noms de famille ; et je ne sais pas le latin. Vandermeersch-Podocius, qui est un homme d’une fréquentation plaisante, comme nous parlons à Lille, a coutume d’affirmer que l’union de ces deux patronymiques prouve qu’il est d’une grande famille : car, disait-il, ça n’est que quand on est beaucoup d’enfants des mêmes père et mère qu’on est obligé de s’allonger sur deux noms pour se faire reconnaître. Comme vous voyez, c’est une plaisanterie très spirituelle, et du genre philosophique. C’est qu’il a toutes les bonnes qualités de notre race : facilement hilare, mais raisonnable ; passionné, mais réfléchi. Comme lui, tous, plus ou moins, nous avons l’air de bons enfants qui se mettent les doigts dans les oreilles pour apprendre leur leçon. Tout à coup on les retire : alors c’est la récréation. Nous savons nous amuser. Les gens du Midi, les Parisiens, ils blaguent : ce n’est pas la même chose ; pour le plaisir, c’est bien inférieur !
Voilà pourquoi nous étions choqués que Vandermeersch-Podocius se fût fait félibre. Ce n’est pas patriotique. Bien sûr, il faut être d’une société, c’est nécessaire. La différence entre les hommes et les femmes, c’est que les hommes sont d’une société ; les femmes sont d’une confrérie : il y a les Rosati. Pourquoi Vandermeersch-Podocius ne s’était-il pas mis Rosati ? Et il est né à Verlinghem : il pouvait se mettre des Enfants de Verlinghem. Tandis que félibre, outre que c’est malhonnête pour le Nord, il n’y a pas de félibres à Lille ; alors, on ne peut pas se réunir. Je sais bien que Justus parle toutes les langues, parce qu’ayant été obligé d’apprendre le français pour son commerce — il voyage pour les Cammaërt, la grande peignerie de laines — il a trouvé que c’était très facile de continuer ; tout de même, ce n’est pas une raison.
Mais, l’autre soir, il nous a donné son motif.
— C’est quand j’ai été amoureux, nous a-t-il dit, et d’abord par reconnaissance. Et puis, j’ai vu que c’était utile : c’est meilleur que d’être maçon. Même maçon ! Alors, pensez !
C’est à c’t’heure que nous comprîmes pourquoi il s’était laissé si longtemps endêver là-dessus sans nous parler la vérité des vérités, même pour rire ; ici, vous pouvez croire qu’on n’est pas moins dégourdi qu’ailleurs, et pas seulement les voyageurs de commerce, qui font du volume parce qu’ils ont des occasions. Ça n’est pas un privilège : tous on sait plus ou moins, dans le Nord, tout ça qu’il faut faire pour parler aux garces ; mais on n’en dit rien, c’est pas dans les mœurs. Surtout quand on est marié, hein ? Justus, il était marié. Pas heureux, mais marié, c’est un fait. A preuve que quand madame Vandermeersch-Podocius elle avait trop bradé à rien faire — prendre le café — j’cause à madame de la porte en face, il disait : « Bon Dieu d’bon Dieu ! Heureusement qu’y a un jugement dernier ! Et quand l’Ange du mauvais endroit il sera en train de te dévider les boyaux sur son grand sabre, moi je serai assis, pour regarder, à la droite de c’Père Tout-Puissant » ! Nous avons tous de la religion, donc, et le respect du foyer. On est discret pour faire ses petits coups.
Ainsi ça n’était pas étonnant qu’il ait connu une enfant, Justus, mais pour qu’il l’ait avoué, il faut que ce soir-là il ait été extraordinairement communicatif. Entendons-nous : c’est-à-dire qu’il en a parlé un peu, de cette petite, juste ce qu’il fallait pour l’histoire, mais pas davantage, et nous n’avons jamais su ni son nom, ni son adresse, ni rien du tout qui pût nous servir à la reconnaître. Elle était blonde ? C’est bien possible. Plutôt brune ? Vous pouvez chercher. Voilà son signalement ; et maintenant, j’en suis sûr, vous la retrouverez entre cinq cent mille, il n’y a pas à se tromper. En tout cas, vous en savez autant que moi, car Justus nous dit seulement :
— Ça est une bonne chose, hein, d’avoir comme ça une petite amie pour faire la promenade ? On est assez bien content. Elle parle ce qu’elle veut, tout le temps ; on l’écoute pas ; en la regardant on pense pas à rien, on s’occupe à ses affaires, ça est comme une pipe, et ça est doux. On s’en va par c’boulevard de la Liberté, où c’est tout plein partout d’ces beaux hôtels, on traverse l’jardin Vauban, et après c’est la promenade du Préfet, qu’on appelle, avec des montées, tu montes, des descentes, tu descends, dans ces fossés des anciennes fortifications, et avec ces bancs verts, aussi, où c’est qu’on se tient par la taille pendant le jour, et qu’on fait tout ce qu’on veut, pour la fin du compte, dès qu’il est tombé, le noir quart d’heure : les passants, sous les arbres, il faudrait qu’ils regardent, pour vous voir, et personne il a jamais regardé : ça n’est pas convenable, vous savez, de se gêner les uns les autres.
» Quand je voulais aller promener comme ça, avec l’enfant, je lui envoyais la veille un mot de lettre, pour lui dire où c’est l’endroit qu’elle devait m’attendre, à cause que les courses, pour les affaires, c’est rare si ça est chaque jour du même côté. Et puis voilà… Jamais on peut savoir, une minute avant, les embêtements qui vont arriver : parce que, si on le savait, ils arriveraient pas ! Je venais de mettre à cette grand’poste, place de la Préfecture, une carte où je lui disais : « Demain, à six heures, on s’attendra à la Station du car M. » C’est un bon endroit, cette station, et le nom, n’est-ce pas, ça prête à dire des choses spirituelles.
» Eh bien, j’m’en retourne à mon chez-moi, après avoir mis c’papier dans la boîte, et qu’est-ce qu’elle me dit, madame Vandermeersch :
» — Au jour de d’main, Justus, sur le coup d’six heures, comme ça, tu pourrais pas m’attendre à la station du car M ? Que je viendrai d’sortir de voir ma sœur, tout près !
» Tout mon corps il est venu comme la peau d’un poulet plumé. Cette petite, si elle me faisait signe, juste le moment que ma dame elle arrive ! Je crie :
» — Qu’est-ce que tu dis, madame Vandermeersch ?
» Elle répond :
» — C’est pas extraordinaire, c’que j’dis !
» Ça était vrai. Ça était une fois son idée que j’l’attende, une idée naturelle. Et au lieu de faire le fâché, je réponds bien tranquillement :
» — J’vas sortir une petite minute pour aller acheter le tabac.
» Je sors, ainsi ! Je cours à cette grand’poste, j’étais fou, en songeant : « La levée elle est pas faite, on m’rendra cette carte postale. » L’premier employé que j’vois derrière un guichet, j’essaie d’lui parler raison : il m’dévisage comme si j’serais un chien !
» — Ça me r’garde pas ! il dit.
» — Et qui c’est qu’ça r’garde, alors ?
» — Ça r’garde personne, il dit. C’est défendu de rendre les lettres !
» Ma chemise, elle était toute mouillée dans mon dos. Et on peut rien faire à un homme qui est derrière un guichet. Je demande poliment :
» — Le receveur ! monsieur le receveur ! Je voudrais parler à monsieur le receveur.
» — Oh ! c’est bien, qu’il fait : si ça vous chante !
» Le receveur, il recevait dans un bureau. J’criai :
» — Monsieur le receveur, là, dans cette boîte, la boîte extérieure, y a une lettre, une lettre que j’ai écrite… à une personne… Voilà le nom de la personne, et il ne faut pas qu’elle la reçoive. Ça ferait un malheur !
» Il me répondit, en haussant les épaules :
» — Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Un pli, du moment qu’il a été mis à la boîte, devient la propriété du destinataire, de celui à qui vous l’avez envoyé, si vous aimez mieux. C’est le règlemeint…
» — Monsieur…
» Il ouvrit la porte, ce sans-cœur ! Il ouvrit la porte pour me mettre à la porte !
» — C’est le règlemeint ! je vous dis.
» Je le regardai. Il n’était pas du Nord, celui-là. Avec sa tête ronde, sa petite moustache noire, ses yeux fendus en amande, couleur de noisette brûlée, et puis son accent, son accent ridicule : encore un de cette Provence, sûrement, hein ? Tout le gouvernement, il est à eux ! Et pensez ! C’est nous qui faisons les enfants, et c’est eux qui font les fonctionnaires ! Partout ils nous en mettent, chez nous, à Lille, à Tourcoing, à Roubaix, à Seclin, à Lens. Partout, vous en trouvez partout ! Celui-là, je l’aurais tué. Mais à quoi ça aurait-il servi ? A me venger ? Ça est bon de se venger, mais réussir, ça est encore mieux, hein ? Je me rappelai un des principes de ma profession : « Justus, tâche de ne pas prendre le client à rebrousse-poil, tâche de lui plaire, Justus ! »
» Lui plaire ? Et comment, lui plaire ? « C’est le règlement », il disait, ce moko, au lieu de m’écouter, c’est le règlement ! Je t’en ficherai sur la figure, moi, du règlemeint !… Tout à coup, l’inspiration m’est venue. Je me suis rappelé Nîmes, le café Peloux, les Arènes, la tour Magne où j’en avais tant vu en vendant des laines pour les Cammaërt, tant vu qui lui ressemblaient !
» — Siès pas du Gard ? que je criai dans son patois.
» Il releva la tête.
» — Vous dites ? fit-il.
» — Disé : Siès pas du Gard ? Êtes-vous du Gard ?
» Il fit : « Oui, oui », et il avait l’air tout caché-perdu. Alors, je continuai, dans son sale provençal, et je lui dis que moi aussi j’étais du Gard et des environs de Nîmes, de la Calmette. Est-ce que je sais !
» Mais il m’a rendu ma lettre !
» Et depuis ce temps-là, nous sommes amis ensemble. Il croit toujours que je suis du Gard, et comme il fait des vers, il a voulu que je me mette félibre. Voilà pourquoi je suis félibre. Et cette chose-là, je vous répète, ça servira aussi dans la politique, à Lille ! »
LA JOURNÉE DE M. STUYVAERT
Tous les matins que fait le bon Dieu, M. Napoléon Stuyvaërt s’habille pour aller à son bureau de la rue du Molinel, chez Dujardin-Verkinder, où il est comptable. Il commence par ouvrir la fenêtre, non point pour renouveler l’air, mais pour savoir s’il ne doit point passer un gilet de chasse au-dessus de son gilet de flanelle, et au-dessous de sa chemise, car il est frileux, un peu arthritique, et l’air de Lille est traître, plein d’humidité, particulièrement aux changements de saison. Sa toilette terminée, il descend dans la cuisine, et, ayant pris d’abord un verre de genièvre, afin de chasser les mauvais effets du brouillard, il boit son café au lait, qui chauffe sur le feu, en mangeant des tartines de pain beurré. Sur les murs, les casseroles de cuivre rouge et de fer étamé étincellent comme d’énormes joyaux ; la lourde table, faite d’un seul bloc de chêne et déjà passée au savon noir, caresse l’œil d’un éclat laiteux ; et les dossiers des chaises, le coffre même du moulin à café, jusqu’au manche du cuir à polir les lames de couteaux ont été frottés à la cire.
Ce jour-là, madame Stuyvaërt n’était point dans la cuisine. Son mari s’en étonna d’abord : elle se levait toujours avant lui, pour que tout fût bien en ordre. Mais, en général, elle assistait à son déjeuner. Puis tout à coup M. Stuyvaërt pensa :
— Je suis bête ! C’est samedi : elle lave déjà « dehiors ».
Ayant donc, avec tranquillité, savouré la dernière goutte de son café au lait, il endossa son pardessus, mit son chapeau et ouvrit la porte. Il ne s’était point trompé : madame Stuyvaërt lavait dehors. Accroupie sur le trottoir de cette petite rue de la banlieue lilloise, où les maisons, toutes pareilles, allongeaient les briques rouges de leur étage unique, avec une brosse, du savon et du sable, dont le reflet était un peu vert, elle frottait les trois marches du seuil ; et, comme c’est là une œuvre d’art, son cœur était léger et ses yeux brillants. Elle cria tout de suite :
— Ne bouge pas, Napoléion ! Que tu ferais encore de ces saletés sous l’porte. Attends que je mette mon tablier sus c’marche !
Mais Napoléon pensa que, malgré son poids, il pouvait prendre son élan par-dessus l’obstacle que lui opposait la candeur vierge de ces degrés. Il sauta donc, en écartant les bras, puis se retourna, la figure gaie, parce que le verre de genièvre lui excitait encore un peu le sang. Ses oreilles furent déconcertées d’entendre :
— Ces hommes, c’que c’est dégoûtant ! J’tavais dit d’attendre que j’mette mon tablier sus c’marche, Napoléion !
En sautant sur le trottoir mouillé, M. Stuyvaërt avait fait jaillir sur le seuil immaculé quatre ou cinq petites gouttelettes de boue noirâtre. Se sentant coupable, il prit le parti de s’en aller sans en demander davantage, pour ne pas se faire d’histoires.
Il revint à six heures, ayant tout à fait oublié cet incident. Sa clef grinça dans la serrure, et il entra. Le petit vestibule, dallé de cubes en terre de Maubeuge, alternativement blancs et noirs, était, à cette heure, complètement obscur, et il n’aperçut rien dans la cuisine que le pot-au-feu, éclairé en dessous par la plaque rougie du fourneau. Il cria :
— Où c’est qu’tu es, Élodie, à c’t’heure ?…
— Ici, répondit-elle, dans c’salle à manger. J’n’ai point déjà fini d’laver c’vitres !
Il entra dans la salle à manger, pièce qui ne servait que dans les grandes circonstances, et plutôt comme parloir. Madame Stuyvaërt, montée sur une échelle, lavait les carreaux de la fenêtre. Elle avait troussé sa jupe autour de ses cuisses, avec une épingle de nourrice, pour s’en faire une culotte, car elle avait de la modestie. Cela donna des idées à son mari, qui lui pinça les mollets. Ce geste la fit sortir des soins qui l’absorbaient, mais pour lui rappeler que les hommes n’ont point de propreté.
— Jésus mon Dieu ! dit-elle. Je suis sûre que tu n’as pas fait attention en montant les marches !
M. Stuyvaërt n’avait pas fait attention. Il garda le silence. Élodie descendit de son échelle, et, faisant sauter les patins qu’elle avait aux pieds, alla, sur ses bas, avec une lampe, regarder le seuil.
— C’est c’que j’avais dit, fit-elle. Tu n’as pas plus de soin qu’un cochon… qu’un cochon sur son fumier. Tout est à recommencer.
Et elle recommença…
Ils dînèrent tard, et il n’y eut à manger que le pot-au-feu, parce que, le samedi, jour de nettoyage, on n’a pas le temps de faire des plats de cuisine. Madame Stuyvaërt ne prononçait que des paroles sévères. Sa besogne lui avait fait les bras rouges, les mains gercées ; ses cheveux blonds, par mèches défrisées, toutes droites, échappaient au peigne et aux épingles ; son visage était trop luisant. M. Stuyvaërt la regardait sans plaisir, et restait muet.
Quand il eut terminé son repas, il se leva et reprit son pardessus.
— Où vas-tu, Napoléion ? demanda sa femme.
— A ma société, dit-il. C’est demain la fête du Broquelet, et nous allons à Esquermes, jouer une fantaisie sur les Huguenots.
— Tu prends ton saxophone ?
— Non, répondit-il. Je sais ma partie.
Et, sans se laisser attendrir par cette sollicitude, il ajouta, l’air maussade :
— Je vais à ma société parce que, à ma société, j’ai pas à regarder toujours où c’est que j’marche !
— Tant mieux, répondit Élodie placidement : j’ai pas fini !
Le siège de la société de M. Stuyvaërt est à l’estaminet du « Temple de Lucine », tenu par Philogone Delœil, au coin de la rue Royale et de la rue Négrier. L’estaminet porte cette enseigne parce que l’épouse de Philogone Delœil est sage-femme. Et, comme disent ses clientes, elle a un joli nom pour compléter l’enseigne, ça donne confiance. M. Stuyvaërt y retrouva, ce soir-là, Verdonck, Delemer, Tirlemont et tous les autres. L’atmosphère était tiède, les chopes fraîches, et, après les chopes, on fit du genièvre brûlé, avec des clous de girofle. M. Stuyvaërt, à mesure que l’heure avançait, se sentait davantage à l’aise, heureux, épanoui. Le genièvre lui chauffait l’estomac et la tête, et, quand il allumait sa pipe à la couvette de cuivre clair, pleine de charbons ardents recouverts de cendre, il songeait :
— Que la vie est bonne !… Qu’elle est bonne, quand il n’y a que des hommes !
Mais il n’allait pas plus loin, sans méchanceté, presque sans rancune, sachant qu’il y a aussi des femmes, et que cela est nécessaire. Seulement, il faisait dans son esprit une comparaison entre la pluie et le beau temps, et il préférait le beau temps… On écouta la lecture du budget de la société, faite par le trésorier, on dressa le programme de nouveaux morceaux à répéter, on fit une partie de piquet, puis une autre, en buvant un nouveau bol de genièvre brûlé, et M. Stuyvaërt dit, en étendant les jambes, voluptueusement :
— Ça ne peut pas durer toujours !
— Qu’est-ce qui ne peut pas durer toujours ? demanda Delemer.
M. Stuyvaërt pensait au beau temps. Il était fini, l’heure venait de s’aller coucher. Mais il n’en dit rien, étant très réservé sur les affaires de son ménage. Ce sont des choses qui ne regardent personne. Il répondit seulement :
— Le plaisir de votre compagnie.
Et, saluant, serrant des mains, il alluma une dernière pipe et partit. Les tramways ne marchaient plus, il fit la route à pied, heureux de sentir ses pas solitaires sonner sur les pavés. Il se sentait généreux, bienveillant, amène, malgré tout. Ça l’embêtait de rentrer chez lui, mais rien ne se fait sur commande, ni la gaieté, ni la tristesse ; ça vient quand ça veut, et il était gai. D’ailleurs, Il se souvenait que, le lendemain, il irait à Esquermes, jouer la fantaisie sur les Huguenots. Il serait toute la journée dehors, avec les mêmes amis, avec des hommes, n’est-ce pas ? des hommes ! Ça serait encore un bon jour.
Il fit dans sa demeure une entrée bruyante et dégagée. Mais tout de suite, son cœur se serra un peu. Sa femme criait, du premier étage :
— Napoléion ! Napoléion !
Il interrogea :
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Napoléion, ôte tes souliers… parce que j’ai aussi lavé l’escalier, après le dîner !…
Si ç’avait été un autre jour, il se serait fâché, à la fin. Mais il n’éprouvait rien qu’un sentiment de béatitude hilare, maintenue dans les bornes d’une allégresse sournoise par la conscience qu’il avait d’être chez lui c’est-à-dire chez sa femme. Il ôta ses souliers… Et puis, un plus large sourire l’illumina. Il enleva aussi sa redingote et son gilet.
— Napoléion !…
Il entra dans sa cuisine, s’assit sur une chaise, défit en un tournemain son pantalon, et puis ôta sa chemise, son caleçon, son gilet de chasse et son gilet de flanelle. Et la sensation de sa propre nudité, dans la nuit noire, l’égaya encore. Il alla prendre une petite lampe veilleuse, dans le vestibule et s’aperçut. Alors, il s’ébaudit.
— Napoléion ! Quel temps c’est qu’il t’faut, pour enlever tes souliers !…
Il monta silencieusement l’escalier, et apparut dans la chambre à coucher, nu comme un ver, très grand, très gros, les jambes un peu écartées pour plus d’équilibre, et les mains sur son ventre.
Élodie le considéra d’un air un peu choqué :
— Te voilà tout nu, à c’t’heure ? J’t’avais dit d’ôter tes souliers…
Mais M. Stuyvaërt cligna de l’œil vicieusement et répondit :
— J’avais peur de salir euç’ murs !
Sa vengeance tomba tout à plat. Madame Stuyvaërt répondit bonnement :
— Napoléion, j’les avais point lavés.
Et son mari, à ce moment, distingua sur la commode une chose gigantesque, qui resplendissait comme une comète. C’était son saxophone. Madame Stuyvaërt l’avait fourbi, à son tour, comme les boutons de porte, comme la suspension de la salle à manger, comme les cuivres de la cuisine. C’était maintenant le plus beau saxophone de Lille !…
« C’est une bonne femme, tout de même, » se dit-il, ému.
Et cette nuit-là, ils furent très heureux…
L’ENTERREMENT DE MADAME STUYVAERT
… M. Stuyvaërt restait debout parce que tout le monde était debout et que, d’abord, étant le premier deuillant, c’était à lui de donner l’exemple. Toutefois, comme il avait mal aux reins, à cause d’un peu de rhumatisme, il s’appuyait des deux paumes, les bras tendus, sur le dossier de son prie-Dieu, dont la housse d’étamine glissait perpétuellement sous ses gants noirs, en peau glacée. Car le veuf, rebelle aux conseils de madame César Stuyvaërt, sa belle-sœur, avait refusé d’accepter la peau de suède, dont le ton mat est plus convenable : il avait répondu que le suède, sur les mains, ça lui fichait la chair de poule.
Pour regarder ceux qui étaient venus, renversant en arrière son cou puissant, qui faisait un bourrelet par-dessus le faux-col, il redressait sa tête large et ses yeux rougis : c’est qu’il avait beaucoup pleuré, le pauvre M. Stuyvaërt, en ces deux derniers jours, c’est qu’il regrettait vraiment sa femme ! Et puis, il avait dû recevoir chez lui son frère César et sa belle-sœur, accourus de Mons pour l’enterrement, et aussi l’oncle et la tante Delebecque, ces deux bons vieux, venus de Ronchin. A chaque arrivée, il avait fallu recommencer l’histoire, dire comment c’était venu, cette pneumonie, raconter les derniers moments. Et, plus M. Stuyvaërt les racontait, plus il en éprouvait l’irréparable tristesse et l’amertume, car il avait des sentiments forts, mais assez lents, et l’idée de la chose, l’idée que c’était fini, tout à fait fini, ça ne lui était tombé que peu à peu…
L’office était interrompu. Avant qu’il reprît, pour le rite solennel de la consécration, chacun quitta sa place pour aller à l’offrande. Le prêtre, debout sur la dernière marche de l’autel, faisait baiser à ceux qui passaient devant lui une patène brillante qu’il essuyait chaque fois, pour la propreté, avec un tampon de batiste. Un acolyte, à sa gauche, distribuait des images et des inscriptions invitant à prier pour la défunte ; un autre, à sa droite, tendait un plateau sur lequel, par intervalles réguliers, tombaient de petites pièces de monnaie : peu de gros sous, des sous, et beaucoup aussi de ces menus centimes qui, dans les Flandres françaises, sont demeurés d’un usage courant. Et, parfois, l’acolyte, pour encourager les générosités, déblayait ce tas de cuivre, mettant à jour l’écu de cinq francs que M. Stuyvaërt, le premier, avait jeté sur le métal sonore.
Il n’y en a pas d’autre ! se disait M. Stuyvaërt avec une certaine fierté. Il n’y a que moi qui ai mis cent sous. César n’en a donné que vingt : il aurait pu y aller de ses deux francs. »
Intérieurement, il éprouvait quelque satisfaction de la petite supériorité obtenue de la sorte sur son frère, qui l’avait toujours traité comme un petit garçon, donnant pour motif qu’un aîné, c’est un aîné, et par conséquent le chef de la famille. Il lui plut également de constater que le curé dirigeait un regard assez noir sur les membres de sa société, la « Trompette de la Monnaie », qui restaient bien tranquillement sur leurs chaises, leurs instruments de bois ou de cuivre dans les mains ou devant eux, au lieu de tourner derrière le catafalque pour aller baiser le bon Dieu, en payant : c’est que les membres de la société pensaient qu’en offrant à la cérémonie le concours de leurs talents, ils faisaient déjà tout leur devoir. M. Stuyvaërt lui-même, dans les enterrements, ne s’était jamais conduit de façon différente. Sa société, qui était anticléricale, entrait tout de même à l’église, pour ne pas désobliger les familles. Mais elle avait découvert ce moyen économique et radical de prouver qu’elle n’aimait pas le clergé.
Cependant, le défilé continuait. Ç’avait été d’abord les grands deuillants, austères et cérémonieux, puis la masse piétinante des parents, des amis, des fournisseurs, enfin trois « petits vieillards » délégués des pauvres de l’hospice, en souquenille bleue, et bien sages, qui fermaient la marche du cortège masculin. Ensuite, ce furent les femmes. Les grandes deuillantes, aux faces invisibles sous le lourd voile noir, dont les plis de crêpe semblaient figés en longues larmes, à la fois sombres et brillantes ; les dames du tiers ordre, Élisa Verkinder et Léonore Hauchecuisse, qui sont tout ce qui reste du vieux béguinage, qu’on a détruit il y a des années et des années, et qui vivent maintenant en pension chez les Ursulines. Élisa est aveugle, et Léonore, qui a quatre-vingt-six ans, la traînait par la main, sa bouche creuse, sans lèvres, fermée sur sa mâchoire sans dents. Puis les dames du quartier, les voisines, l’archiconfrérie de la Vierge, les très vieilles demoiselles qui ne se marieront pas, les moins passées, qui ont déjà coiffé sainte Catherine, mais espèrent encore, et les plus jeunes, qui ont gardé toute leur voix pour chanter aux offices du mois de Marie. Elles passaient toutes, les mains jointes, les yeux baissés, et les plus pieuses, avec leurs cheveux lissés et tirés en arrière, par modestie, avec l’ovale presque excessif de leurs figures paisibles, leur regard clair, incroyablement pur, et leur taille longue sous des corsets à l’ancienne mode, qui faisaient bomber leurs ventres, avaient l’air de leurs sœurs ressuscitées, leurs sœurs d’il y a quatre cents ans, celles qui sont peintes sur les châsses et le parchemin des livres d’heures. Mais d’autres portaient un chapeau de ville, le moins voyant qu’elles eussent pu trouver. Elles avaient l’air ingénu, ou gourmand, ou évaporé, ou vicieux : mademoiselle Élodie Carouge, mademoiselle Zulime Lamberquin, mademoiselle Caroline Malmouche, mademoiselle Sidonie Vandergraët. Il en venait de tous les âges et de toutes les tailles, de tous les goûts et pour tous les goûts, et sans le vouloir, à mesure, M. Stuyvaërt, à part lui, silencieusement, se les nommait. Son frère César, immobile, sévère et droit, lui mit doucement la main sur l’épaule, par derrière. Alors, il tressaillit et fixa les yeux devant lui, comme un enfant pris en faute.
Quand l’offrande fut terminée, l’officiant hâta la fin de la messe. Des hommes vinrent, en lourds chapeaux de cuir bouilli ; ils portèrent le cercueil hors de l’église, jusqu’au corbillard, qui s’ébranla. C’était le grand moment pour les membres de la « Trompette de la Monnaie ». Se plaçant des deux côtés du char funèbre, ils donnèrent à leurs instruments, pour en adoucir les embouchures, un coup de langue humectée de salive, glissant un regard de côté vers Delemer, la clarinette, leur chef de fanfare, qui marchait devant eux. Le minuscule pupitre que portaient la plupart de ces instruments resta vide : car tous les membres de la fanfare, depuis leur enfance, connaissaient le morceau qu’on allait jouer, ils le savaient par cœur, et une tradition vieille déjà de trois quarts de siècle l’imposait en la circonstance : le P’tit quinquin, de Desrousseaux, transposé en mineur.
Dors, mon p’tit quinquin, Min gros pouchin, Min gros rojin. Te m’f’ras du chagrin Si te n’dors point qu’à d’main.
Cet air puéril, dont le rythme est si sec et les bonds si courts, maintenant, sur le vieux mode où nos pères ont combiné leurs premiers unissons, comme il était changé, grandi, solennel, déchirant ! On en oubliait les paroles, ou plutôt ces paroles demeuraient à l’arrière-plan de la pensée, elles y prenaient un autre sens, elles disaient « Voilà, voilà : avez-vous compris, à cette heure ? Tout ce qu’on s’imagine une cause de joie n’est que motif à désespérer.
… Nous irons dans l’cour de Jeannette-à-vaques…
Oui, c’est un gosse qui se fait bercer par sa maman, n’est-ce pas, et sa maman ne pense qu’à lui, sa maman ne pense pas qu’elle mourra… Des promenades, du soleil, une femme qui tient un enfant par la main : la voilà, maintenant, la promenade — au cimetière ! La voici, la femme, dans ce terrible habit de planches qui est le dernier habit, l’habit de tout le monde, à la fin, pour l’éternité ! Quel est donc le génie populaire, instinctif, cynique, féroce, tout pénétré encore de l’esprit du Moyen âge, qui inventa ce travestissement farouche, cette mascarade musicale qui fait du deuil et de l’horreur avec de l’aube, de la maternité courageuse, de la misère ingénue, bravement portée ? Mais ça veut peut-être dire aussi : « Ça continuera, allez, ça continuera, la vie ! Vous croyez que c’est fini avec ça, ça que vous allez enfouir ? Mais il y aura toujours des enfants qui naissent, qu’on berce, qu’on dorlote et qui grandiront. Et puis, après… Après ? Dors, mon p’tit quinquin : tout finit par le sommeil. »
Et M. Stuyvaërt, qui connaissait bien cet air-là, pourtant, et qui savait que ça devait se faire comme ça, M. Stuyvaërt avait le cœur bien lourd dans sa poitrine. Il gémissait sur sa femme, qui n’était plus, et il gémissait sur lui. Car c’est pour soi surtout, telle est l’infirmité de la nature humaine, c’est pour une amputation d’âme, de corps, d’habitudes, dont on souffre insupportablement, qu’on pleure ceux qui s’en vont. M. Stuyvaërt revoyait les matins et les jours, et les soirs et les nuits, les repas et le lit, la maison et les promenades. « Je suis seul, se disait-il, je suis seul ! Est-ce que c’est possible que je sois tout seul ? » Et il était saisi d’effroi à la pensée que, tout seul, il n’était bon à rien, pas même à faire son café au lait. Il était malheureux comme un brave homme, et comme un homme naturel. « Qu’elle était bonne, se disait-il, qu’elle était bonne ! » Mais cela voulait dire aussi : « Que vais-je devenir, sans elle ? »
On vit les fortifications. Le cortège passa le grand pont-levis qui date de Vauban, et la route tourna vers le cimetière tout proche. Pris de biais par le regard, le noir troupeau pouvait s’apercevoir d’un bout à l’autre, entre les hautes murailles rouges et les arbres de la contrescarpe. Alors, le veuf ne détourna plus les yeux de ce spectacle, marchant presque à reculons. Son frère César lui dit :
— Napoléon, ce n’est pas convenable. Il faut regarder devant sol. A quoi penses-tu, Napoléon ?
Sans y songer, tout uniment, M. Stuyvaërt répondit :
— Jamais je ne reverrai tant de femmes ensemble. Toutes nos connaissances, elles sont venues, César, toutes celles qui sont à prendre : c’est une occasion.
Et, cependant, les larmes ruisselaient sur ses deux joues.
BERTY
Tous les matins, vers dix heures, les trois vieilles demoiselles Werquin, Gertrude, Mélanie, Bertha, assises sur le pas de leur porte devant leurs tambours à dentelles, disaient en tournant la tête vers le haut de la rue de Comines :
— Voici venir monsieur Jeunnebien qui conduit sa demoiselle chez ces dames du Saint-Esprit.
Et M. Jeunnebien approchait, tenant le haut du trottoir, marchant d’un pas encore ferme malgré son grand âge, avec cet air de fierté, de bonheur et de rajeunissement des grands-pères qui tiennent leur petite-fille par la main. Il était toujours rasé de frais, les rides profondes qui creusaient ses joues prêtaient de l’ironie à son visage un peu sec, et à chaque instant, sans le vouloir, par un instinctif besoin de protection et de plaisir, il passait la main sur les cheveux clairs de Marie-Louise. Ces cheveux tombaient assez bas sur un dos bien droit, un peu raide, et Marie-Louise se hâtait, tenant son cartable noir par les cordons. Elle avait encore la taille carrée que gardent les petites Flamandes jusqu’au jour où la puberté épanouit leur gorge, qui se balance alors, sur leur ceinture amincie comme un bouton de pivoine sur sa tige. Et Berty, le fox-terrier, précédait le cortège, reniflant à tous les soupiraux de caves, aboyant aux jarrets des chevaux, sautant aux jambes des bicyclistes, mordillant jusqu’aux moyeux des roues de voiture, et s’évertuant à se rendre à lui-même la route trois fois plus longue, pour son plaisir.
— Ça fera une belle fille, mademoiselle Marie-Louise, dit Gertrude.
— Oui ! répondirent les deux autres, sincèrement.
Elles n’avaient pas de jalousie, vivant tout en Dieu, et n’ayant jamais songé à se marier.
— Et monsieur Jeunnebien la conduit chez ces dames du Saint-Esprit, et à la grand’messe tous les dimanches. C’est bien convenable, de sa part, bien convenable, parce que…
Mélanie s’arrêta, pour ne pas commettre le péché de médisance. Mais ses deux sœurs avaient compris. M. Jeunnebien était un libéral. Il passait pour ne pas aimer les curés ; même on disait qu’il ne faisait maigre que le vendredi saint.
— Et dire qu’il s’appelle Jeunnebien ! se contenta de chuchoter Gertrude.
Il y avait soixante ans que ce calembour avait droit de cité.
Berty arriva en courant, renifla encore, et sauta sans cérémonie sur les genoux de Gertrude en bousculant le tambour à dentelles. Mélanie se leva et alla lui chercher une biscotte.
— L’amour ! firent les trois vieilles filles avec conviction.
Marie-Louise leur dit « bonjour » en passant, et M. Jeunnebien salua, galant et courtois comme le roi Léopold. Les trois demoiselles Werquin se levèrent et firent leur révérence.
— Vous êtes bien bonnes de gâter cette bête, dit M. Jeunnebien. Elle est insupportable ! Un de ces jours, je lui ficherai un coup de fusil.
— Jésus ! cria Mélanie. Un si beau petit animal du bon Dieu ! Vous dites ça pour rire, monsieur Jeunnebien.
Mais Marie-Louise serra les lèvres. Elle savait que son grand-père ne plaisantait pas. Il n’aimait pas les chiens, et Berty était par malheur celui qui pouvait le moins trouver grâce à ses yeux. Il joignait à la perpétuelle agitation de sa race tous les défauts de la jeunesse. L’univers lui apparaissait comme une chose immense et vague, faite d’une infinité de parcelles ayant toutes une odeur différente et sur lesquelles, par conséquent, il importe d’instituer une série d’expériences au point de vue de la saveur, et aussi de la résistance aux crocs qui vous agacent les gencives. M. Jeunnebien était si sûr de la place où il mettait ses pantoufles, au pied de son lit, qu’il sautait dedans, le matin, les yeux fermés ; mais il ne les trouvait point et retombait sur ses pieds nus. C’est que Berty les avait emportées, puis mises en pièces, en mille petites pièces informes, qu’il flairait voluptueusement. Il aimait aussi les poules, mais pour les plumer, et les lapins du clapier, mais pour leur casser les reins. Et aussi les tulipes, mais non pas pour les mêmes raisons que M. Jeunnebien : il les mâchait. Voilà pourquoi, tous les jours, M. Jeunnebien annonçait qu’il allait se débarrasser de Berty. Marie-Louise suppliait :
— Attendez, grand-père ! Ça lui passera.
Mais il répondait :
— Voilà trois mois que j’attends. Les boulettes à la strychnine et les chevrotines n’ont pas été inventées pour les chrétiens.
Au dîner de midi qui suivit cette conversation avec les demoiselles Werquin, Berty fut très sage, par hasard. Il resta bien tranquillement tout près de Marie-Louise, lui posant seulement les pattes sur les genoux quand il sentait passer l’odeur d’un plat ; Mais Marie-Louise ne lui donnait rien qu’une petite tape sur la tête, parce que grand-père n’aimait pas qu’on nourrît les chiens à table ; et Berty n’insista pas, assis sur son derrière, tout son corps nerveux frémissant, mais sans gémir. Même, à l’heure du café, il fila silencieusement et l’on n’entendit plus parler de lui.
M. Jeunnebien s’essuya la bouche, plia sa serviette soigneusement et passa dans le salon. Il était de bonne humeur, il chantonnait… Tout-à-coup, il eut un haut-le-corps, et cria :
— Nom de Dieu !
Il ne lui était pas arrivé de jurer trois fois dans sa vie. Ce blasphème fut jeté si haut et parut si épouvantable que non seulement Marie-Louise en fut toute secouée, mais aussi les « sujets », qui abandonnèrent l’office, la cuisinière, la servante et la fille de buanderie. Parce qu’il y avait le feu, pour sûr, ou que le grand bol de Chine était cassé.
— Nom de Dieu ! répéta M. Jeunnebien.
Berty, allongé comme un sphinx sur ses quatre pattes, achevait de dévorer l’un des pieds du dressoir aux porcelaines : un dressoir de Hollande, incrusté de bois des îles et d’ivoire. C’était l’ivoire qui l’avait tenté. Il s’était dit : « Est-ce que c’est invincible, cette chose-là ; est-ce que ce n’est pas moins dur que mes dents ? » Ça lui avait donné beaucoup de mal, mais il avait eu le dessus. Il leva des yeux vifs, pleins d’une joie innocente.
M. Jeunnebien gagna l’escalier.
— Grand-père, dit Marie-Louise, où allez-vous ?
M. Jeunnebien allait chercher son fusil. Mais cette seule question l’arrêta net. Il savait qu’il ne faut pas « saisir » les petites filles de douze ans. C’est mauvais pour leur santé. Alors, il revint vers Berty et lui attacha une laisse au collier. Marie-Louise répéta, presque aussi douloureusement :
— Grand-père, où allez-vous ?
— Chez le vétérinaire, petite, dit-il d’une voix presque suppliante à son tour. Il nous en débarrassera ; tu vois bien qu’il n’y a pas moyen de le garder.
— Mais c’est pour le tuer, grand-père ; c’est pour le tuer, n’est-ce pas ?
M. Jeunnebien garda le silence.
— Qu’est-ce que tu veux qu’on en fasse ? fit-il enfin.
— On peut le donner ! Je veux bien qu’on le donne, Berty, je veux bien. Mais il ne faut pas le tuer, grand-père !
— Et à qui veux-tu qu’on le donne ? C’est reculer pour mieux sauter. Au bout de quinze jours on lui mettra une pierre au cou.
— Il y a ces demoiselles Werquin, déclara Marie-Louise, illuminée. Elles l’aiment tant. Elles l’ont dit encore ce matin !
— C’est bon, répondit M. Jeunnebien. Laisse-moi faire ma sieste. On verra plus tard.
Mais il ne fut pas plus tôt endormi que Marie-Louise se fit conduire par la servante chez les demoiselles Werquin. Et elle emmena Berty.
— Mademoiselle Gertrude, dit-elle, voulez-vous prendre notre chien ? Grand-père n’en veut plus.
Les trois vieilles filles joignirent les mains.
— Jésus mon Dieu ! Un si joli chien. Vous nous le donnez ? C’est bien vrai ?
Elles rapprochaient leurs trois figures fripées pour se faire lécher, toutes ensemble. Un vague sentiment de maternité, ridicule, dévoyé, touchant, bouleversait délicieusement leurs entrailles.
— Qu’est-ce qu’il faut lui donner ? demanda mademoiselle Mélanie.
— Une soupe au lait, des carottes, un peu de viande tous les jours, dit Marie-Louise. Oh ! je sais qu’il sera bien chez vous…
Et elle s’en alla, le cœur gros.
Comme M. Jeunnebien et Marie-Louise passaient dans la salle à manger, le soir, ils entendirent qu’on sonnait à la porte.
— C’est mademoiselle Gertrude, annonça la servante. Elle vient pour une commission.
Mademoiselle Gertrude entra, fit la révérence, et resta debout.
— Mettez-vous, mademoiselle Gertrude, mettez-vous, dit M. Jeunnebien.
Mademoiselle Gertrude s’assit et accepta un petit verre d’anisette.
— Je viens pour Berty, commença-t-elle timidement.
M. Jeunnebien ricana.
— Hein, vous en avez déjà assez ? Vous avez eu moins de patience que moi. Ça ne m’étonne pas. Envoyez-le chez le vétérinaire, je vous dis, chez le vétérinaire !
— Oh ! fit mademoiselle Gertrude, ce n’est pas ça. L’amour ! il est gâté comme un petit enfant. C’est jeune, ça fait ses dents, voilà tout. Je venais seulement vous demander…
— Quoi ?… interrogea M. Jeunnebien brusquement.
— … Je venais vous demander s’il fallait lui donner la viande aussi le vendredi.
Alors, le vieux Jeunnebien lui dit d’une voix émue tout-à-coup :
— Vous êtes une sainte, mademoiselle Gertrude, une sainte… parce que vous n’en mangez pas, de la viande, vous, le vendredi, hein ?
— Non, reconnut mademoiselle Gertrude, et ici, probablement, il a été habitué…
— Vous pouvez le faire jeûner le vendredi, le samedi et le dimanche si ça vous chante ! cria le vieux libéral d’une voix rancuneuse.
— Non, monsieur Jeunnebien, non ! dit mademoiselle Gertrude avec un soupir ; on lui en donnera tout de même…
LE CRIME DE M. BABELON
Au Docteur Gosset.
Il y avait déjà plus d’une heure que M. Babelon, professeur de seconde au lycée de Wattinnes-sur-Deule, attendait son tour dans le grand salon qui précède le cabinet de M. le recteur. Parfois son esprit se divertissait à contempler les délicats dessus de porte, peints au camaïeu autour des légères guirlandes sculptées en plein bois, qu’un grand seigneur dépossédé par l’émigration avait involontairement légués, avec tout le reste de son hôtel, aux évêques de la ville, et que maintenant la séparation de l’Église et de l’État vient de faire passer entre les mains laïques, mais encore austères, de l’Université. Puis son angoisse le reprenait, telles ces lancinantes étreintes pareilles à des coups de canif que les cardiaques éprouvent brusquement sous le sein gauche, et qui les font pâlir. Ses gants noirs tout neufs, mouillés d’une sueur froide, devenaient insupportables à ses doigts agacés. Il les enlevait par petits coups et s’essuyait les mains. Mais du moins, depuis quelques minutes, il était seul, il n’avait plus à déguiser son malaise devant les collègues venus pour solliciter quelque tour de faveur ou quelque avancement mérité, et qui avaient fait antichambre avec lui :
— Comment, vous ici, monsieur Babelon, vous ici, mon cher collègue ? Y a-t-il donc une classe de première vacante dans votre lycée ? Car sûrement vous ne quittez point Wattinnes, je vous connais : vous y êtes né, vous y avez vos habitudes, et voilà vingt-cinq ans… Hé, vous dites ?… Je me trompe, vingt-huit ans que vous y professez… Et madame Babelon ? En bonne santé, maintenant ? Elle avait été souffrante, je crois ? Tout à fait rétablie ? Allons, tant mieux, tant mieux !
M. Babelon blêmissait. Pour un rien, il eût pleuré. Est-ce qu’ils le faisaient exprès, ces gens-là, est-ce qu’ils savaient ?… Dans sa face rasée, honnête et naïve, ses lèvres fines, délicatement dessinées, — ce qu’il avait de mieux, disait madame Babelon, qui l’admirait comme aux premiers jours de leurs noces — ses lèvres refaites par les gymnastiques de diction qu’impose le professorat, avaient un petit frémissement douloureux. Oui, c’était un soulagement pour lui d’être seul, de ne plus avoir à répondre, à mentir. Et si cela pouvait durer ! Ou bien s’il s’en allait sans voir le recteur ? Pourtant, il avait sollicité cette audience : il fallait aller jusqu’au bout !
L’appariteur ouvrit la porte, en s’inclinant légèrement, sans parler. Puis il se retourna et M. Babelon suivit, le cœur dans les talons.
— Monsieur Babelon, professeur de seconde au lycée de Wattinnes ! annonça l’appariteur.
Mais, cette fois, son salut fut plus profond, cérémonieux : le salut pour M. le recteur.
Et M. le recteur leva les yeux d’un air intéressé, d’un air plus sincèrement attentif qu’il n’avait dû faire au cours des visites précédentes. Il ne se rappelait plus du tout le visage de M. Babelon. M. Babelon avait toujours été un excellent professeur, dont la science était supérieure à ses modestes fonctions et les méthodes pédagogiques irréprochables. Il eût fait un excellent professeur de rhétorique, au temps où la rhétorique n’avait pas encore sombré dans les bouleversements qu’a subis l’enseignement secondaire. Sa thèse sur la Chanson de Guillaume au Court Nez est un monument de claire et solide érudition, et parfois le vénérable Cimier, de l’Institut, a lu devant ses collègues de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres des communications de M. Babelon qui n’ont point paru sans mérite à la savante assemblée. Et voilà que ce M. Babelon était devenu un polisson, un saligaud. Voilà qu’il s’était rendu impossible à Wattinnes-sur-Deule ! M. le recteur, tout en considérant son subordonné, hochait la tête : « Encore un, songeait-il, qui a subi ce que j’appelle la crise du retour d’âge chez les hommes vertueux. Je citerai cet exemple à Paris quand je voudrai excuser, dans un rapport, ceux de nos jeunes professeurs qui jettent leur gourme. »
M. Babelon poussa un profond soupir en élevant vers son chef les mains suppliantes qu’il venait de reganter.
— Je vous écoute, monsieur Babelon, dit le recteur tout à fait courtois.
Le professeur ramena ses mains à sa poitrine. Les mots ne voulaient pas sortir.
— Monsieur le recteur, dit-il enfin, j’ai reçu, j’ai là, dans mon portefeuille, — il fit le geste d’arracher ce papier qui le brûlait, — la lettre de service qui m’informe de mon déplacement. Je suis nommé professeur de troisième à Toulouse, monsieur le recteur : à Toulouse !
— C’est une grande ville, déclara froidement l’arbitre de ses destinées, une ville incontestablement plus agréable que Wattinnes. Et vous ne resterez pas toujours professeur de troisième. J’avoue que ces fonctions sont inférieures à votre mérite, mais il ne dépend que de vous, de votre attitude, d’obtenir bientôt mieux… En fait, il a fallu agir vite, monsieur Babelon, dans votre intérêt… Dans votre intérêt ! J’espère que nous nous comprenons.
— Devant Dieu, devant les hommes, devant vous, monsieur le recteur, déclara solennellement le pauvre M. Babelon, je vous jure qu’au contraire je n’y comprends absolument rien !
— J’aimerais mieux que vous vous fussiez vous-même rendu compte… Si vous êtes sincère, si vous ne découvrez rien dans votre conscience qui vous accuse, c’est plus grave. Il ne serait pas bon pour votre carrière de plaider l’irresponsabilité, monsieur Babelon ! Vous êtes accusé d’avoir tenu, à plusieurs reprises, devant vos élèves, qui les ont répétés à leurs parents, des discours obscènes. Et vous ne vous en êtes pas tenu là : vous avez joint le geste à la parole. Que dis-je, le geste ! Vous avez tracé au tableau noir des dessins infâmes que vous n’avez même pas eu la pudeur élémentaire d’effacer. Monsieur l’inspecteur Ducros les a vus. J’ai son rapport là, sur ma table ! Ces déplorables schémas représentent…
Il baissa la voix pudiquement :
— … Ils représentent les parties sexuelles de la femme !
Alors M. Babelon se leva d’un saut, illuminé, suffoqué, ahuri.
— C’était ça ! Oh ! mon Dieu ! C’était ça… Que c’est étrange ! murmura-t-il. Oui, je sens bien, ma conduite a pu paraître répréhensible, scandaleuse. Et pourtant, c’est si naturel… Je suis né à Wattinnes, dans la maison où mes parents sont nés. Ma femme est née à Wattinnes, elle était ma cousine, et ça ne vous intéresse pas, ces confidences-là, monsieur le recteur, mais si jamais il y a eu un ménage heureux, c’est le nôtre. Notre seul regret, c’est de n’avoir pas eu d’enfant, peut-être parce que… enfin, vous comprendrez tout à l’heure. Mais, en vieillissant, nous sommes devenus l’enfant l’un de l’autre, l’enfant caressé, adoré, choyé. Les sentiments changent, quand on n’est plus jeune mari et jeune femme, et qu’on s’aime toujours, qu’on s’aime de plus en plus. Le souci qu’on a pour l’autre devient le souci qu’on aurait pour un enfant : que celui qu’on aime continue à vivre et soit heureux en vivant. Ce n’est pas moi surtout, qui tiens à la résidence de Wattinnes. Moi, j’ai nourri des ambitions, je me suis vu professeur de faculté, maître de conférences en Sorbonne, et puis, qui sait ? Je vaux bien Cimier, après tout ! Mais ma femme tenait à ses habitudes, à son église, à ses amies, à sa terre de Merville, où nous allons l’été : et je suis resté où j’étais, monsieur le recteur, sans une ombre de regret, de plus en plus heureux parce qu’elle était parfaitement heureuse. Et elle m’en récompensait, j’étais perpétuellement comme porté, baigné dans son intimité délicieuse. C’est ainsi que nous avons fini par accepter notre situation avec allégresse. Quand je revenais de faire mon cours, elle me disait : « Comment vont nos gamins ? » On sait bien que j’ai été un père, pour ces gamins, on ignore qu’ils ont eu pendant vingt ans quelque chose comme une mère qui les a tous connus par leur nom !
» Et puis, voilà qu’un jour son caractère a changé. Elle a eu des sautes d’humeur, des larmes ; elle s’est grandi les inconvénients des mille petits incidents un peu pénibles qui tombent dans la vie. Enfin, elle a maigri, elle a pâli, elle a souffert. J’ai fait venir le médecin, et il m’a dit : « C’est… » Je n’ose plus vous dire le nom, puisqu’il paraît que c’est mal, puisqu’on ne doit pas parler de ces choses, qui sont pourtant seulement très tristes. Il paraît qu’on en meurt. Vous entendez : qu’on en meurt ! Et qu’est-ce que je serais devenu si elle était morte ? Alors, je n’ai plus pensé qu’à ça. Nous avons été voir tous les médecins du monde, nous avons été à toutes les eaux, et j’ai lu tous les livres, tous les livres sur ces maladies-là. C’est un résultat de notre éducation intellectuelle : nous avons besoin de savoir, scientifiquement, ce qui nous fait souffrir ou ce qui fait souffrir les nôtres. Et quand je rencontrais des collègues et qu’ils me demandaient des nouvelles de madame Babelon, je répondais sans détour, — j’étais trop plein de cet affreux sujet :
» — Hélas, elle a une tumeur ! »
» Et je disais où ! On me le reproche : ah ! sale province ! sale province !
» Il se peut que je l’aie dit aussi à mes élèves. On leur avait parlé, ils savaient, et elle les aimait tant ! C’étaient mes amis. Et puis je ne pouvais plus rien cacher à personne. Ma tête était trop pleine de cet affreux souci… A la fin, on m’a dit :
» — Il n’y a qu’une opération qui puisse la sauver.
» La sauver ou la tuer, n’est-ce pas ? On ne sait jamais. Combien de fois encore n’ai-je pas relu mes livres, ces terribles livres pleins d’images tragiques ! Enfin, nous nous sommes décidés ; nous sommes allés à Paris pour l’opération… Monsieur le recteur, vous ne savez pas ce que c’est que la chirurgie, maintenant ! C’est admirable, c’est splendide, c’est surhumain, c’est… c’est propre ! Ils m’ont sauvé ma femme ! Ils l’ont sauvée !… Quand je suis revenu avec elle, allègre, bien portante, et bonne, affectueuse presque comme avant, je ne me sentais pas de joie. Et j’aurais voulu me mettre à genoux devant ce chirurgien. J’en parlais à tout le monde ! En classe, mes élèves m’ont demandé, encore une fois :
» — Et madame Babelon, m’sieur, comment va-t-elle ?
» Et je leur ai dit, à eux aussi, qu’elle était sauvée, qu’on l’avait opérée, que c’était magnifique. Maintenant que j’y pense, ils se fichaient de moi. Ils ont posé des questions :
» — Vraiment, nous ne comprenons pas… Non ! Mais comment fait-on ?
» Alors, je leur ai tout dit, tout expliqué, et j’ai fait le dessin au tableau, je le reconnais. Voilà, monsieur le recteur !
Ses yeux purs et naïfs avaient revu, pendant ce récit, tous les détails de l’opération. Et il répéta convaincu :
— Mais c’est vrai ! Vous ne vous figurez pas comme c’est beau !
Le recteur avait de la pitié, à le voir si sincère. Mais quoi ! le scandale était tout de même flagrant. Wattinnes est une petite ville, semblable à toutes les petites villes. Il ne pouvait revenir sur sa décision.
Le professeur revint à Wattinnes écrasé. Sa femme l’attendait, anxieuse. Madame Babelon était guérie ; cependant, elle n’avait plus son égalité d’humeur d’autre fois.
— C’est arrangé ? demanda-t-elle.
— Non ! répondit son mari.
Et il dit pourquoi.
— Il avoua.
— J’ai été indiscret, Julie ! dit-il humblement.
Alors, madame Babelon, qui était de Wattinnes, comprit qu’en effet l’exil était inévitable. Elle vit « ses gamins » regarder sa taille en ricanant quand elle passerait dans la rue, et elle vit les dames de Wattinnes qui pinçaient les lèvres. Son désespoir lui inspira des paroles cruelles. Et le spectre de la haine conjugale, la plus terrible de toutes, des récriminations qui ne cesseront plus, s’éleva pour la première fois entre les époux.
M. Babelon rompit. Il s’alla cacher dans son bureau. Ses yeux s’égarèrent sur les rayons de sa bibliothèque, sur ses bouquins, ses chers bouquins, qui n’avaient pas changé de place depuis vingt-huit ans. Et, maintenant, il fallait bousculer tout cela, s’en aller sur les routes, vers des visages nouveaux, sans être sûr de retrouver sur celui de sa femme l’affectueux sourire pour lequel il avait tout sacrifié.
— Que le monde est méchant, murmura-t-il en tombant sur son vieux fauteuil ; qu’il est bête et qu’il est méchant !
Et il sanglota tout bas, longtemps, la tête dans ses mains.
FIN