TROISIÈME JOURNÉE. (continued 2)
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—Pire que cela, dit Lémor en reprenant ses esprits peu à peu; une femme enragée, mon ami! une sorcière qui courait plus vite que moi et qui a disparu, je ne sais comment, au moment où j'allais me jeter à l'eau pour m'en débarrasser.
—Une femme? oh! oh! et que disait-elle?
—Elle me prenait pour un certain Paul qui lui tient fort au coeur, à ce qu'il paraît.
—Je m'en doutais, c'est cela! c'est la folle du château. Faut-il que je sois étourdi de ne pas avoir prévu que vous pouviez la rencontrer ici? Vrai, cela m'était sorti de la tête! Nous sommes si accoutumés à la voir trotter le soir comme une vieille belette, que nous n'y faisons plus d'attention. Et pourtant, c'est un malheur à fendre le coeur quand on y songe! Mais comment diable s'est-elle mise après vous? Elle a coutume de s'enfuir quand elle voit venir de son côté. Il faut que son mal ait empiré depuis peu; la dose était, pourtant assez bonne comme cela, pauvre fille!
—Quelle est donc cette infortunée créature?
—On vous contera cela plus tard. Doublons le pas, s'il vous plaît! vous avez l'air vanné de fatigue.
—Je crois que je me suis brisé les genoux en tombant.
—Pourtant, il y a là au bout du sentier quelqu'un qui s'impatiente à vous attendre, dit le meunier en baissant la voix encore plus.
—Oh! s'écria Lémor, je me sens plus léger que le vent de la nuit!
Et il se mit à courir.
—Doucement! dit le meunier en le retenant. Ne courez que sur l'herbe. Pas de bruit! Elle est là sous ce grand arbre. Ne quittez pas l'endroit. Je vas faire la ronde tout autour en cas de surprise.
—Y a-t-il donc quelque danger pour elle à venir ici? dit Lémor effrayé.
—Si je le pensais, je l'aurais bien empêchée d'y venir! Ils sont tous occupés, au château neuf de la fête de demain. Mais quand je ne servirais qu'à écarter la folle, s'il lui prend fantaisie de revenir vous tourmenter!
Henri, tout à son bonheur, oublia tout le reste, et alla se précipiter aux pieds de Marcelle, qui l'attendait sous un massif de chênes, dans l'endroit le moins fréquenté du bois.
Aucune explication ne trouva place dans leur première expansion. Chastes et retenus, comme ils l'avaient toujours été, ils éprouvaient pourtant une ivresse qu'aucune parole humaine n'eût pu exprimer à leur gré. Ils étaient comme stupéfaits de se revoir si tôt, après avoir cru presque à une éternelle séparation, et cependant ils ne cherchaient pas à se faire comprendre l'un à l'autre tout ce qui s'était passé en eux pour les amener à rétracter si vite tous leurs projets de courage et de sacrifice. Ils devinaient bien mutuellement quelles souffrances inacceptables et quel entraînement irrésistible les avaient forcés à courir l'un vers l'autre, au moment où ils venaient de jurer de se fuir.
—Insensé! qui voulais me quitter pour toujours! disait Marcelle en abandonnant sa belle main à Lémor.
—Cruelle! qui voulais me bannir pour un an! répondit Henri en couvrant cette main de ses lèvres embrasées.
Et Marcelle comprenait bien que sa résolution d'un an de courage avait été plus sincère à ses propres yeux que l'exil éternel auquel Lémor avait essayé de se condamner.
—Aussi quand ils purent se parler, effort dont ils ne furent capables qu'après s'être longtemps regardés dans le silence du ravissement, Marcelle revint-elle la première à ce dessein vraiment louable.
Lémor, dit-elle, ceci n'est qu'un rayon de soleil entre deux nuages. Il faut obéir à la loi du devoir. Quand même nous ne rencontrerions ici aucun obstacle à la sécurité de nos relations, il y aurait quelque chose de profondément irréligieux à nous réunir si vite, et nous devons nous revoir à cette heure pour la dernière fois jusqu'à l'expiration de mon deuil. Dites-moi que vous m'aimez et que je serai votre femme, et j'aurai toute la force nécessaire pour vous attendre.
—Ne me parlez pas de séparation maintenant! dit Lémor avec impétuosité. Oh! laissez-moi savourer cet instant qui est le plus beau de ma vie. Laissez-moi oublier ce qui était hier, et ce qui sera demain. Voyez comme cette nuit est douce, comme ce ciel est beau! Comme ce lieu-ci est tranquille et embaumé! Vous êtes là! c'est bien vous, Marcelle, ce n'est pas votre ombre! Nous sommes là tous les deux! Nous nous sommes retrouvés par hasard et involontairement! Dieu l'a voulu et nous avons été si heureux d'obéir, tous les deux! vous aussi, Marcelle! autant que moi? Est-ce possible! non, je ne rêve pas, car vous êtes ici, près de moi! avec moi! seuls! heureux! nous nous aimons tant! nous n'avons pas pu nous quitter, nous ne le pouvons pas, nous ne le pourrons jamais!
—Et pourtant, ami....
—Je sais! je sais ce que vous voulez dire. Demain, un autre jour, vous m'écrirez, vous me ferez dire votre volonté. J'obéirai, vous le savez bien! Pourquoi m'en parlez-vous ce soir? pourquoi gâter ce moment qui n'a pas eu son pareil dans toute ma vie? Laissez-moi me persuader qu'il ne finira jamais. Marcelle, je vous vois! Oh! que je vous vois bien, malgré la nuit! que vous êtes embellie depuis trois jours... depuis ce matin, où vous étiez déjà si belle! Oh! dites-moi que votre main ne sortira plus jamais de la mienne! je la tiens si bien!
—Ah! vous avez raison, Lémor! Soyons heureux de nous retrouver, et ne pensons pas maintenant qu'il faudra se quitter... demain... un autre jour.
—Oui, un autre jour, un autre jour! s'écria Henri.
—Faites-moi donc le plaisir du parler plus bas, dit le meunier en se rapprochant. J'entends malgré moi tout ce que vous dites, monsieur Henri!
Les deux amants restèrent pendant près d'une heure plongés dans une pure extase, faisant les plus doux rêves d'avenir et parlant de leur bonheur, comme s'il devait, non pas s'interrompre, mais commencer le lendemain. La brise secouait sur eux les parfums de la nuit, et les étoiles sereines passaient sur leurs têtes sans qu'ils voulussent s'apercevoir de la marche inévitable du temps, qui ne s'arrête que dans le coeur des amants heureux.
Mais le meunier, après avoir donné de loin plus d'un signe d'impatience, vint les interrompre lorsque l'inclinaison des étoiles polaires lui indiqua dix heures au cadran céleste.
—Mes amis, dit-il, impossible à moi de vous laisser là, et impossible aussi de vous attendre un instant de plus. Je n'entends plus chanter les bouviers dans la cour de la ferme, et les lumières s'éteignent aux fenêtres du château neuf. Il n'y a plus que celle de mademoiselle Rose qui brille; elle attend madame Marcelle pour se coucher. M. Bricolin va venir faire sa ronde ici avec ses chiens, comme il fait toujours la veille des jours de fête. Partons vite.
Lémor se récria: il ne faisait, disait-il, que d'arriver.
—C'est possible, dit le meunier; mais moi, savez-vous qu'il faut que j'aille à la Châtre ce soir?
—Comment! pour mes affaires? dit Marcelle.
—S'il vous plaît! Je veux voir votre notaire avant qu'il se couche, et je ne me soucie pas d'aller lui parler demain au jour pour que M. Bricolin ait avis que je conspire contre lui.
—Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas que, pour moi, vous risquiez...
—Assez, assez causé, répondit le meunier. Je veux faire ce qui me plaît, moi.... Et tenez! j'entends aboyer les chiens jaunes! Rentrez dans le pré, madame Marcelle, et nous, mon Parisien, prenons par le chemin d'en haut, s'il vous plaît. Détalons!
Les amants se séparèrent sans se rien dire: ils craignaient trop de se rappeler qu'ils devaient regarder cette entrevue comme la dernière. Marcelle n'avait pas la force de fixer un jour pour le départ de Henri, et celui-ci, craignant qu'elle ne le fixât, se hâta de s'éloigner après avoir dix fois baisé sa main en silence.
—Eh bien! qu'avez-vous décidé? lui demanda le meunier, lorsqu'ils eurent gagné la lisière du parc.
—Rien, mon ami, dit Lémor. Nous n'avons parlé que de notre bonheur....
—Futur; mais le présent?
—Il n'y a pas de présent, pas d'avenir. Tout cela, c'est la même chose quand on s'aime.
—Voilà que vous battez la campagne. J'espère pourtant que vous allez vous tenir tranquille et ne pas trop me faire trimer la nuit dans les bois avec des transes mortelles. Allons, mon garçon, vous voilà dans votre chemin. Vous saurez bien retourner tout seul à Angibault?
—Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne à la ville où vous allez?
—Non, c'est trop loin. L'un de nous deux serait à pied et retarderait l'autre, à moins de faire à la mode du pays et de monter tous deux sur Sophie; mais la pauvre bête a trop d'âge, et, d'ailleurs, elle n'a pas encore soupé. Je m'en vas la chercher à un arbre où je l'ai attachée là-bas après avoir fait mine de reprendre le chemin du moulin. Savez-vous que ça m'a donné du souci, de laisser comme ça cette pauvre Sophie à la garde de Dieu? Je l'ai bien cachée dans les branches; mais si quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes pour l'Assemblée, s'était avisé de me la dénicher! Pendant que vous roucouliez là-bas, Sophie me trottait dans la tête!...
—Allons ensemble la chercher!
—Non pas, non pas! vous êtes toujours prêt à retourner du côté du château, vous! je le vois bien! Allez-vous-en dire à ma mère de se coucher sans inquiétude; je rentrerai peut-être un peu tard. M. Tailland, le notaire, voudra me garder à souper. C'est un bon vivant, un fin gourmand et un aimable homme. J'aurai comme ça le temps de lui parler des affaires de Blanchemont, et Sophie mangera son picotin chez lui sans demander de consultation.
Lémor n'insista pas pour accompagner son ami. Quelque affection et quelque reconnaissance que le bon meunier lui inspirât, il préférait être seul, après les émotions de la soirée. Il avait besoin de penser à Marcelle sans préoccupation, et de recommencer, en se le retraçant, le doux songe qu'il venait de faire à ses pieds. Il reprit donc le chemin d'Angibault à peu près comme un somnambule retrouve celui de son lit. J'ignore s'il suivit bien la route, s'il traversa la rivière sur le pont, s'il ne fit pas le double de son étape, s'il ne s'oublia pas maintes fois au bord des fontaines. La nuit était pleine de volupté, et, depuis le coq qui jetait sa fanfare aux échos des chaumières jusqu'au grillon qui chuchotait mystérieusement dans les herbes, tout lui semblait répéter, en triomphe comme en secret, le nom chéri de Marcelle.
Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement brisé de fatigue, qu'aussitôt après avoir averti la bonne meunière de ne pas attendre son fils, il alla se jeter sur le petit lit que Louis lui avait fait dresser dans sa propre chambre. La Grand'Marie ayant bien recommandé a Jeannie de ne pas trop faire attendre son maître pour se réveiller, quand il faudrait mettre Sophie à l'étable, alla reposer aussi. Mais la tendresse maternelle ne dort que d'un oeil, et l'orage s'étant élevé, la bonne femme s'éveilla en sursaut à tous les roulements de tonnerre qui passaient sur la vallée, croyant entendre son fils frapper à la porte de Jeannie, qui couchait dans le moulin. Quand le jour parut, elle se leva avec précaution et alla lui recommander de ne pas faire trop de bruit, parce que Grand-Louis, étant sans doute rentré tard, devait avoir besoin de dormir un peu plus que de coutume. Elle fut donc fort surprise et presque effrayée lorsque Jeannie lui répondit que son maître n'était pas encore rentré.
—Pas possible! dit-elle. Il ne découche jamais quand il ne va qu'à Blanchemont.
—Ah! bah! notre maîtresse, c'est la veille de la fête. Personne ne dort là-bas. Les cabarets sont ouverts toute la nuit. Les cornemuseux arrivent en jouant leurs plus belles marches. Ça met le coeur en danse. On voudrait déjà être au lendemain; on ne songe pas à se coucher, on a peur de se réveiller trop tard et de perdre un tant si peu de la divertissance. Notre maître se sera amusé, il aura fait nuit blanche.
—Le maître ne passe pas ses nuits au cabaret, répondit la meunière en secouant la tète, après avoir ouvert la porte de l'écurie pour bien voir si Sophie n'était pas au râtelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu'il serait rentré sans vouloir te réveiller, Jeannie. Ça lui coûte; il aime mieux se servir lui-même que de déranger un enfant comme toi qui dors à pleins yeux. Mais lui n'a pas dormi! Il a bien fatigué aussi avant-hier, il a été loin. Il s'est couché tard l'autre nuit, et celle-ci, pas du tout!...
La meunière alla faire sa toilette du dimanche avec un profond soupir. Scélérate d'amour! pensait-elle, c'est là ce qui le tourmente et le tient sur pied le jour et la nuit. Comment tout ça finira-t-il pour lui?