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Le meilleur ami

Front matter (continued 2)

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J’avais encore sur moi la lettre à Gérard ; je la décachetai pour la faire lire à Bernerette ; je n’avais eu, en écrivant cette lettre, qu’une crainte, c’était qu’elle ne fût un peu trop explicite ; il ne fallait tout de même pas dire à Gérard : « Mademoiselle de Chanclos est absolument libre : allons ! n’allez-vous pas la demander en mariage ? » Bernerette trouva ma lettre très discrète. Elle me dit même :

— Comprendra-t-il ?

Elle n’eut pas un mot de pitié pour moi qui attendais d’elle : « Mais mon pauvre ami, vous me renoncez là dedans ; on jurerait que je ne vous suis de rien !… »

Alors, je lui dis :

— Bernerette, voyons ! pourquoi vous opposez-vous à ce que nous dissipions chez vos parents la même méprise que nous détruisons ici ?

— Je n’en sais rien, ma foi, me dit-elle. J’ai peur de je ne sais quoi, d’un grabuge…

Et je pensais, à part moi : « C’est cette méprise qui m’a inspiré et a rendu obligatoire pour moi mon intervention auprès de Gérard… » Bernerette n’avait pas, assurément, escompté cette conséquence qu’elle ne pouvait prévoir… Mais le génie de l’amour, ou l’inconscience profonde qui veille à notre conservation ne lui ont-ils pas commandé de s’attacher désespérément, aveuglément, à cette méprise ? Je me souvins de ses larmes inexplicables, le soir où je lui demandais : « Mais pourquoi ne pas parler à vos parents ? » Elle pleurait, pleurait stupidement, et me disait avec un air de bêtise vraiment surprenant chez elle : « Vous voyez ! vous voyez ce que vous faites !… » Il semblait bien que cela ne voulût rien dire du tout : pourtant, en dissipant le malentendu ce jour-là, j’évitais peut-être d’écrire aujourd’hui à Gérard !…

A ma grande surprise, je reçus presque courrier par courrier une réponse de Gérard ; je n’en attendais point de lui ; ma lettre n’en demandait aucune. Je feuilletai huit pages de papier mince, entièrement couvertes d’une écriture curieuse : grande, allongée, couchée, probe, avec je ne sais quelle apparence féminine. Gérard m’écrivait de Paris ; il n’était donc point parti pour le voyage projeté avec Isabelle ? En effet, il n’était point parti ; il m’en fournissait la raison avec abondance : le brave Gérard me narrait au long ses déboires. Le contenu de ma lettre n’avait pas déterminé ces confidences, évidemment, mais ma lettre elle-même, ma lettre quelle qu’elle fût, arrivant chez lui dans le moment où il éprouvait un immense besoin de posséder un confident. Je soupçonnai que son collègue au Conseil d’État subissait près de lui une légère disgrâce pour lui avoir trop justement ouvert les yeux. Gérard me croyait au contraire fort peu renseigné sur son ménage ; il avait soulagement à me le décrire lui-même et dans les limites où il désirait que je le connusse. En substance, voici quelle était sa thèse : Isabelle, de qui les goûts furent toujours honnêtes, était sur le point de se laisser épouser par un homme sans scrupules qui, après lui avoir promis jadis le mariage, l’avait rendue mère et puis l’avait abandonnée. Cet homme ne s’avisait-il pas de vouloir aujourd’hui réparer sa faute ! et Isabelle de se laisser succomber à l’appât d’une situation régulière ! Certes, c’était une femme, écrivait Gérard, digne qu’il la retînt lui-même par un lien pareil, mais d’une part, il avait à compter avec les préjugés de sa famille et du Conseil d’État, qu’il eût négligés, à la rigueur ; mais, d’autre part, Isabelle poussait la probité jusqu’à se juger indigne d’être sa femme et de pénétrer dans son monde. Il était très perplexe, très ennuyé, le beau Gérard ; il avait besoin de causer avec quelque homme de sens droit et qui comprît, « pour avoir vu Isabelle », la légitimité de son attachement pour elle.

Une telle crise, inespérée chez Gérard, me contraignit à brusquer les événements. Je conservais, pour ma part, tout l’appétit du martyre désirable, autrement dit toute la rage secrète qui m’excitait à assister moi-même à mon propre supplice.

Je conseillai à Bernerette de faire inviter Claude Gérard à la chasse !…

Elle eut quelques battements des paupières ; moi aussi ; et Gérard fut invité à la chasse.

Il prit le temps de réfléchir, et adressa à madame de Chanclos un mot aimable, mais d’excuses : il était momentanément empêché de s’absenter de Paris.

Cela fut annoncé pendant le déjeuner, comme une nouvelle quelconque. Bernerette n’eut pas un mouvement insolite, et ses parents pas la plus médiocre intuition de son ébranlement dissimulé. Je crois bien que ce fut moi le plus agité en apparence, parce qu’en un instant, j’imaginai les conséquences de ce simple refus de Gérard.

Alerte pénible, mais courte. Nous quittions la table, après ce même repas, quand on me remit un télégramme de Claude : l’empêchement au voyage de Langeais était par hasard écarté ; il me priait de lui répondre télégraphiquement si on l’autorisait à revenir sur sa décision de la veille.

Je lus tout haut le télégramme. Bernerette manqua de sang-froid, cette fois. Elle dit au domestique qui attendait :

— Faites atteler la charrette anglaise : nous irons porter la dépêche !…

Le domestique fit observer que le porteur était monté à bicyclette et qu’il serait plus tôt au bureau que la charrette anglaise.

— Et puis, dit madame de Chanclos, il faut laisser les gens déjeuner.

Bernerette fit la moue. Mais ce fut elle qui trouva la feuille de papier, l’encre, la plume.

De la volte-face de Gérard, j’augurai qu’il se passait chez lui des drames : hier il pensait reconquérir Isabelle ; aujourd’hui elle lui jouait un tour de sa façon. Mais n’irait-elle pas l’arrêter à la gare ?

J’en étais venu à désirer ardemment le voyage de Claude !

Claude accomplit le voyage. Il n’était pas à une heure de Langeais, que je désirais qu’il n’arrivât pas. Quand il fut là, dans le petit salon tendu de toile de Jouy fanée, ou sur la terrasse, ou sous la charmille, entre Bernerette et moi, et que mon rôle m’apparut, j’eus de la lâcheté : je les abandonnai ; j’allai m’étendre sur mon lit. J’aurais pleuré comme un enfant, si une sorte de fureur ne m’avait saisi. Je redescendis. Je trouvai M. de Chanclos ; je lui dis :

— N’irons-nous pas tuer un perdreau avant ce soir ?

J’entendis peu après M. de Chanclos, au jardin, qui criait :

— Henri a le diable au corps ; il veut chasser. Êtes-vous des nôtres, monsieur Gérard ?

Et les yeux colères que me fit Bernerette, quand Gérard accepta d’être des nôtres !…

Aussitôt dans les champs, Claude me confia qu’il avait cru, l’avant-veille, avoir fait renoncer Isabelle au mariage ; une rencontre définitive entre eux devait décider de la paix ; mais au lieu de cette rencontre, elle le laissait se morfondre, la soirée entière, et elle lui envoyait le lendemain un « bleu » qui, disait-il, « lui avait fait beaucoup de peine ». Qu’il était donc évident que la conduite d’Isabelle envers Gérard était déplorable, et que Gérard le sentait enfin, tout en s’efforçant de ne pas le croire… et qu’il était rivé à elle par quelque lien que la conduite d’Isabelle la plus fâcheuse ne briserait pas de sitôt !

Je lui dis :

— Enfin te voilà loin d’elle : l’absence, comme la nuit, porte conseil.

Il me confia :

— En venant ici, je n’ai voulu que mettre Isabelle à l’épreuve ! moi parti, que décidera-t-elle ? C’est ce que nous allons bien voir.

M. de Chanclos tint à lui faire examiner de près ses vignes. Gérard, fils d’un petit propriétaire bourguignon, avait le goût de la culture et quelques connaissances précises ; ils s’accrochèrent par là volontiers l’un à l’autre. C’était une jolie terre que la Tourmeulière ; et M. de Chanclos en raffolait. Il fut très content de Gérard. Gérard se trouva bien d’avoir marché beaucoup, tiré un peu, causé avec M. de Chanclos, parlé avec moi d’Isabelle. La première soirée, de même, se passa très convenablement : Bernerette ne voulait pas faire la coquette ; Gérard ne pensait pas à se montrer galant. Je m’en voulus de m’être tantôt si effrayé de leur rencontre. Et bien, quoi ! ils étaient là tous les deux ! le feu ne prenait pas ; Bernerette plutôt paraissait apaisée.

Gérard, le lendemain, attendait une lettre. Elle ne vint pas. Il s’informa de l’heure des courriers ; il n’y en avait qu’un par jour ; mais en allant au bureau de Langeais, vers quatre heures, il trouverait sa correspondance, lui affirma-t-on ; et il fut tranquillisé. Puis on organisa une promenade à Langeais, en bande. Gérard n’y trouva point de lettre ; mais on ne lui laissa pas le loisir d’en souffrir ; une visite de la ville, un goûter, un retour en partie à pied sur la levée de la Loire ; la causette, le long du chemin, avec de vieilles bonnes femmes troglodytes, assises au pas de leurs grottes et de qui Bernerette était l’amie ; et puis le calme incomparable d’un beau coucher de soleil avant de remonter au château, retinrent Gérard de s’alarmer outre mesure de ce qui se passait à Paris ; il fut un convive aimable, le soir.

— Crois-tu, me dit-il, le bougeoir à la main, en allant se coucher, que cette coquine ne m’écrit seulement pas !…

Gérard reçut cependant des nouvelles de sa maîtresse : il me le dit, sans rien ajouter, ce qui me laissa croire qu’elles n’étaient pas bonnes ; mais elles ne l’irritèrent pas, d’où je conclus ou qu’elles annonçaient que la situation se maintenait simplement telle qu’elle était, ou que lui-même s’aguerrissait contre les inconvénients de la situation. Alors, n’était-ce pas que, par hasard, il se plaisait à la Tourmeulière ?

Il avait plaisir à la chasse, les soirées étaient douces et les nuits reposantes.

Un jour, au milieu d’une bien jolie lande de bruyères roses d’où les toits du château émergeaient au loin et d’où l’on apercevait, par delà les cheminées et pignons, toute confuse dans une brume bleuâtre, la rive opposée de la Loire, il me dit :

— C’est curieux que tu n’aies jamais songé à épouser mademoiselle de Chanclos ?

Je m’arrêtai et je regardai au loin, en me garantissant le visage avec la main.

— Mademoiselle de Chanclos n’épousera que qui lui plaira.

— Ne peux-tu pas lui plaire ?

— Moi ?… Non.

— Comme tu dis cela ! Et les parents ?…

— La donneront à qui lui plaira.

Nous marchions côte à côte, lui indifférent autant que moi à l’allure des chiens, ce qui me donnait à supposer qu’il poursuivait sa pensée… Mais il n’ajoutait rien. Je crus devoir insister :

— Ne t’ai-je pas écrit que je ne suis, moi, qu’un vieil ami, un camarade ?…

Nous nous tûmes encore pendant un assez long temps. Un moment, Gérard s’arrêta et fit, des yeux, le tour des trois quarts de l’horizon.

— Saprelotte ! dit-il, quelle jolie propriété !…

Et nous continuâmes de marcher dans l’interminable bruyère. Nous ne parlions pas. Je ne maîtrisais pas les battements de mon cœur. La silhouette de M. de Chanclos parut au bord d’un taillis, et je compris, à un signe de son bras, qu’il nous maudissait, pour ne pas chasser sérieusement.

Je me mis à combiner en moi-même divers types de phrases définitives, destinées à hâter l’achèvement de mon rôle vraiment par trop ingrat ; et j’avais pris le parti de dire à Gérard tout bonnement : « Imbécile ! tu ne vois donc pas qu’elle t’aime ? » quand, au moment d’ouvrir la bouche, un déclenchement soudain se fit dans mon cerveau ; je jugeai qu’un mensonge préalable était nécessaire pour éviter que Gérard ne me crût secrètement épris de Bernerette, et je dis :

— J’ai une maîtresse à laquelle je tiens…

Il fut étonné, sans doute, parce que je ne lui avais jamais parlé de maîtresse ; et puis, peut-être, à cause de cela même, il me crut. Il me regarda et dit :

— Mariée ?

Je soufflai confidentiellement :

— Oui.

Alors nous reçûmes l’algarade de M. de Chanclos.

Il y avait une particularité que j’avais remarquée depuis la première heure du séjour de Gérard à la Tourmeulière : c’était que Bernerette, souvent, trouvait ma présence importune. Elle me reprochait de savoir son secret !

Ce qu’elle eût supporté d’une gouvernante ou d’une amie, d’un homme la gênait. De sorte que mille manèges féminins qu’elle eût pu pratiquer vis-à-vis de Claude, et sans même se rendre soupçonnable de coquetterie, elle n’osait pas y recourir parce que j’étais là. Sa contrainte me faisait peine ; mais cette retenue que Bernerette s’imposait à cause de moi, fut la seule attention qu’elle me témoigna en toute cette triste aventure ; j’en venais à être flatté que, du moins, elle me traitât en homme. Dans l’excès de mon infortune, je l’avoue, je fus content quelquefois de pouvoir être gênant !

Que je fis donc bien de profiter de cette période relativement supportable ! Elle ne devait pas durer.

Claude, lui, commença d’être touché de cette extrême réserve de Bernerette. Il avait coutume de voir les femmes, un peu partout, se jeter à sa tête, et il semblait bien ne s’être attaché jusqu’ici qu’à l’une d’elles, la seule qu’il eût pris la peine, tout au moins, de descendre chercher dans la rue. Au bout de quatre ou cinq jours, il fut visible que Bernerette l’intéressait, et il fit quelques pas pour le lui témoigner. Cela fut si visible que madame de Chanclos s’en alarma avant même que sa fille n’eût cru pouvoir s’en réjouir ; elle s’en alarma, la pauvre femme, parce qu’elle croyait que Claude marchait sur mes brisées ; et, voyant aussi bien que j’avais du souci, elle fut sur le point de me plaindre ou de me crier casse-cou, ou de s’indigner de ma lâcheté ! Oui, le moment menaça où elle allait m’offrir ses soins pour me débarrasser de Gérard ! Je fuyais la fille pour ne la point incommoder ; je fuyais la mère pour qu’elle ne m’accablât pas de ses bontés ! J’assistais à des événements qui ne revêtaient que pour moi la forme d’une tragi-comédie raffinée ; à tout instant, à la rigueur, j’eusse pu quitter le spectacle, mais, soit entraîné par les premiers actes, soit empoigné par une douleur que le comique avivait à outrance, je demeurais à ma place. On connaît des cauchemars semblables, au cours desquels on se dit : « Je vais m’éveiller, parce que cela devient affreux, » mais aussitôt : « Tout de même, si l’on poussait plus avant !… »

Je me sentis quelquefois si désolé, que je riais, je ricanais tout seul. Il y a dans la douleur très profonde, et quand quelque dépit s’y mêle, une espèce de méchante joie et qui fait admirer ce que contient de vérité humaine l’esprit prêté par l’Écriture aux mauvais anges.

Un jour de pluie, où l’on était resté au château, où je m’étais enfermé dans ma chambre sous prétexte de mettre à jour ma correspondance, où l’on avait joué, en bas, aux petits jeux avec quelques voisins de campagne, je trouvai, en descendant, Bernerette transfigurée, la bouche, les joues, la poitrine, les yeux pleins d’espérance, un bonheur dans toute sa personne. Et Gérard était un peu chose. Je manifestai, à mon tour, en me mêlant à tous, une gaieté insolite, nerveuse, exubérante. Et je regardai l’œil de madame de Chanclos, qui pensait : « Il s’efforce de séduire, parce qu’il sent un adversaire… » Et je regardai Gérard qui pensait que je venais d’écrire longuement à ma maîtresse ; et je regardai Bernerette, qui ne me regardait seulement pas !

Gérard se laissait-il donc prendre ? Non, je ne le croyais pas ; mais la vie lui était ici très aisée : elle le consolait de ses récents ennuis ; un début de flirt avec une jeune fille l’amusait. En somme, je connaissais assez peu Gérard : était-il tout à fait insensible au fait d’être accueilli dans une gentilhommière, sans faste, il est vrai, mais dite « château » à cause de ses tourelles ? dans une famille, non pas d’un rang hautain, assurément, mais qui n’eût peut-être pas fréquenté la sienne ? et, sans y songer d’une manière précise, ne prévoyait-il pas que son vieux papa, en cultivant ses vignes, là-bas, en Bourgogne, serait flatté s’il le savait là ? Dans la lande de bruyères, Gérard m’avait dit : « Saprelotte, quelle jolie propriété !… » Enfin, il était possible, à tout prendre, que Claude Gérard se laissât épouser.

Comme j’allais m’endormir, le soir de cette journée de pluie, une idée me secoua tout le corps, c’était celle-ci : « Ne se pourrait-il pas aussi que Claude en vînt à aimer Bernerette ? » Je me soulevai du coup ; je rallumai ma bougie. Voilà donc où j’en étais : je me résignais à ce que Claude épousât Bernerette ; mais qu’il l’aimât, je ne pouvais le supporter. « Pourtant, me dis-je, à la lumière de ma bougie, c’est pour le bonheur de Bernerette que j’ai travaillé de mes mains à ce que ce mariage devînt possible, et son bonheur n’est pas qu’elle soit mariée, mais aimée !… »

Parce que ma présence gênait Bernerette, je m’étais mis à affecter une discrétion qui l’incommodait plus encore ; on ne me voyait presque plus, si ce n’est aux repas et à la chasse. Je lui abandonnais son Gérard ! Elle n’en était pas fâchée, certes ; mais elle eût désiré que je fisse cela plus gentiment, et par exemple, sans paraître le faire. Je suis sûr qu’à part soi, elle m’envoyait à tous les diables ; Claude, lui, était persuadé que j’avais des démêlés épistolaires avec l’imaginaire maîtresse ; il me dit un certain : « Tu quoque !… » que je feignis de ne pas comprendre ; mais depuis lors, je fuyais tout colloque avec Claude pour échapper à la nécessité désobligeante de lui faire de fausses confidences ; pourtant je ne voulais point paraître éviter Claude, de peur qu’il ne soupçonnât ma pensée véritable. J’étais dans la maison comme un animal aux abois. M’enfuir !… Ah ! m’enfuir !… N’étais-je pas libre ? Ne pouvais-je partir demain ? ce soir même ?… Oui bien ! mais — comprenne qui pourra — je ne voulais pas m’en aller ! Je montais précipitamment dans ma chambre ; je faisais ma valise. Je la défaisais ; je descendais l’escalier pour aller me mêler à tout le monde : à peine en bas, je remontais et je recommençais ma valise. Je l’envoyais d’un coup de pied, à l’autre bout de la pièce ; je m’étendais, exténué, sur mon lit. Deux jours de suite, j’exécutai ce manège après déjeuner. Le temps était mauvais ; on ne chassait guère ; les journées me semblaient interminables. Et la pire de mes pensées était que, bon gré, mal gré, d’ici peu de temps, il faudrait renoncer à ces journées !

Qu’avais-je le plus désiré en ces derniers temps ? Que la méprise, la fameuse méprise de monsieur et de madame de Chanclos, de leurs amis, de leurs voisins, de leur personnel même se dissipât. Eh bien ! elle se dissipait la méprise ! Oh ! je vous prie de croire qu’elle se dissipait. Elle se dissipait sans qu’un seul mot eût été prononcé, ni par Bernerette qui ne voulait pas le prononcer ni par madame de Chanclos de qui je l’avais tant redouté, ni par moi enfin à qui la plus disgracieuse démarche était ainsi épargnée. Elle se dissipait, et j’en souffrais comme d’une perte irréparable ; à certains moments, comme d’une insulte. Mais je tenais à assister à ce transport des attentions, des obséquiosités, des sourires entendus, que parents, amis, domestiques même effectuaient — oh ! avec quelle aisance et quelle calme promptitude ! — de moi à mon voisin, à « mon ami » Claude Gérard.

Claude Gérard avait été invité « pour une huitaine de jours ». La semaine touchait à sa fin. De la façon qu’allaient les choses, il était à prévoir qu’on le prierait de prolonger son séjour, et, ma foi, qu’il l’accepterait. M’en aller avant lui, n’était-ce pas par trop avoir l’air de céder la place ? paraître trop l’avoir précédemment tenue ? Je me disais cela pour me donner prétexte à demeurer à la Tourmeulière !

Madame de Chanclos et Bernerette me heurtèrent dans l’escalier et me dirent à peu près simultanément :

— Ah ! nous allions frapper chez vous !…

Que me voulaient-elles ? Elles venaient me prier de rester jusqu’à la Toussaint : le baromètre remontait lentement mais sûrement ; le Journal d’Indre-et-Loire annonçait de beaux jours. Je dis :

— Mais non ! c’est impossible ; je dois rentrer à Paris ; et tenez ! ma valise est faite !

Elles furent sincèrement désappointées, cela était visible ; elles insistèrent de la façon la plus aimable ; je ne démordais pas d’une résolution prise soudainement, je ne sais trop pourquoi, au moment même où ces dames m’avaient abordé dans l’escalier. Madame de Chanclos mit un feu inusité à me retenir. Je disais : « Mais non !… Mais non !… » sur un ton qui devait, je l’imaginais, leur faire entendre que j’étais très malheureux chez elles. Bernerette ne disait plus rien. Peut-être enfin comprenait-elle ; peut-être enfin me prenait-elle en pitié ? Moi, m’obstinant à ne pas leur donner de raison positive pour m’en aller, je disais toujours : « Mais non !… Mais non !… » Les larmes vinrent aux yeux de Bernerette. Je crois qu’elle ne fut jamais plus cruelle pour moi qu’à ce moment. Je ne pus faire autrement que de céder.

Et cinq minutes plus tard, Claude me prenant à part, me confiait :

— Je suis bien content que tu aies consenti à rester, parce que je venais de dire à ces dames qui insistaient beaucoup : « Eh bien ! que ce soit Henri qui décide !… »

Je ne me sens pas, après dix ans écoulés, la force de décrire ce que je vis pendant les quelques jours que nous restâmes à la Tourmeulière. Tous les amants malheureux, tous les pauvres jaloux savent ce que c’est que la torture des petits jeux, des gages, des apartés dans un salon, des rencontres possibles dans le dédale des corridors, et du choix des places dans un break de promenade ; ce que sont les mots spirituels que la coquetterie attise, et les termes d’ineffable niaiserie que l’amour inspire ; ce que c’est que la beauté, le plaisir, le bonheur… des autres !…

La voix de Bernerette ! Le miracle de son visage transformé ! Du sang, des formes, de la vie, et quel charme de jeune ressuscitée ! Que la mort embellit un être quand, l’ayant touché du doigt, elle se retire et fait grâce ! Et la fête dans toute la maison, la reconnaissance presque sans mesure manifestée au sauveur ! J’avais joui de quelque chose d’analogue, ayant produit un peu du même effet, quand je n’étais que le précurseur !

Eh quoi ! n’étais-je pas satisfait ? Pour sauver Bernerette, ne m’étais-je pas fait gloire de me sacrifier ? Oui, oui ! l’homme en moi participait à la joie générale et se félicitait d’avoir contribué à ce que Bernerette fût revivante et heureuse. L’homme en moi pensait qu’il eût fallu un monstre pour ne pas se réjouir du résultat obtenu. Mais c’est qu’un monstre était en moi, vraiment, celui qu’autrefois on nommait le perfide Amour ; et il me soufflait que je n’avais à aucun moment espéré que cela pût si parfaitement réussir !…

« Tu as joué avec Claude, me chuchotait le monstre, comme on joue avec le feu, quand on espère bien ne pas se brûler les doigts. Tu as fait venir Claude, oui ; mais tu le savais prisonnier ! Tu l’as offert à Bernerette, oui, mais tu voyais la chaîne par laquelle Isabelle le tenait !… »

Nous partîmes, je m’en souviens, le lendemain de la Toussaint, par un temps humide et frisquet, et l’on essaya encore de nous retenir sous le prétexte que c’était le jour des Morts ; mais Claude atteignait la dernière limite de ses vacances ; ses fonctions le rappelaient. Mesdames de Chanclos, d’ailleurs, devaient quitter la Tourmeulière dans la quinzaine ; on se donna rendez-vous à Paris : la glace était bien rompue, cette fois ! Claude promit, sans arrière-pensée, d’aller au Ranelagh.

Comme nous avions un arrêt de quarante minutes à Saint-Pierre-des-Corps, nous déjeunâmes au buffet tout à notre aise ; nous étions seuls et je dis tout à coup à Gérard :

— Eh bien !… et Isabelle ?

Il fit claquer sa langue, secoua la tête et prit son temps pour me répondre ; puis il me confia que, dans le fond, Isabelle était un peu rosse. Et il m’expliqua pourquoi. Je le savais bien. Mais je vis que Claude n’ignorait rien, ni des relations d’Isabelle avec le père de son petit, ni des dernières manigances à propos du mariage. Il avait été contre elle extrêmement irrité ; il la chargeait un peu lourdement, trop même ; et j’en fus choqué, car, en définitive, la faute d’Isabelle n’était que de chercher le mariage.

C’est d’elle que nous parlâmes exclusivement, durant le trajet, et point du tout de la Tourmeulière. Il se relâchait sensiblement de sa sévérité envers Isabelle, à mesure que nous approchions de Paris. Je lui dis :

— Mais, vas-tu la revoir ?

— Oh ! oh ! fit-il, je lui tiendrai la dragée haute !…

Nous descendîmes, notre valise à bout de bras, notre fusil gainé, en bandoulière. C’était, dans ce temps-là, à la vieille gare d’Orléans. Au travers d’un treillage derrière lequel parents et amis attendaient les voyageurs, je reconnus parfaitement Isabelle. Mais je n’en avertis pas mon compagnon : venait-elle là pour lui ? Nous passâmes l’étroit défilé que gardent les employés de l’octroi, et Isabelle vint se jeter au cou de Gérard.

Debout, à la portière du fiacre où il avait installé Isabelle, et comme j’allais les quitter, il me confia :

— J’ai voulu faire une expérience : je l’avais avertie de mon arrivée. Elle est venue.

Je dis :

— C’est gentil de sa part.

Il sourit et rejoignit sa maîtresse.

Et six semaines s’écoulèrent sans que j’entendisse parler ni des Chanclos ni de Claude Gérard.

Dans le commencement de décembre, un matin, chez moi, Claude Gérard fit passer sa carte.

J’achevais de m’habiller devant la glace ; je me vis légèrement pâlir. Que me voulait Gérard ? Il était homme à venir me demander conseil, à m’avertir tout au moins, en qualité d’ami commun, s’il avait résolu quelque démarche touchant Bernerette.

Je le fis attendre un peu ; je me préparai. Enfin :

— Bonjour, Gérard, comment vas-tu ?

Il s’excusa de venir me trouver si matin ; mais l’après-midi l’on ne se rencontre guère, et il me devait, dit-il, quelques remerciements pour les petites vacances en Touraine qu’il n’eût point prises, en somme, sans mon intermédiaire…

— Tu es bien bon.

… Et qui lui avaient été agréables et profitables… qui lui avaient donné beaucoup à réfléchir…

— Ah !

— A propos, comment vont ces dames ?

— J’allais te le demander, dis-je en souriant : je suis sans nouvelles.

— J’ai reçu ce matin, me dit-il, un bout de mot ; tu ne peux manquer d’avoir le même ; il s’agit d’un dîner… déjà !

— « Déjà ! » répétai-je, étonné du sens qu’il semblait donner à ce mot.

Et en même temps, je sonnai ma domestique afin de savoir si, moi aussi, j’avais « un bout de mot ». En effet, je l’avais ; le même que Gérard : une invitation pour le 15.

— Eh bien ! dis-je, voilà une excellente occasion de nous rencontrer !…

Et par là, je semblais bien un peu lui dire : « Nous nous serions aussi bien rencontrés seulement le 15 !… »

— Mais c’est que…, dit-il, hésitant, c’est que je ne crois pas pouvoir y aller…

— Ah !

Il me fournit deux raisons pour ne pas être de ce dîner. C’était une de trop. Ces raisons étaient des prétextes. Mon cœur palpita. Je pensai à mon amour, à ma jalousie, au sort de Bernerette qui allait être encore remis en suspens, plus gravement que jamais, après l’espoir né à la Tourmeulière.

Et il se tut sur les Chanclos, me parla du Palais et de petites affaires du Conseil d’État. Puis, tout à coup :

— J’ai un poids sur la conscience, dit-il ; il faut que je m’en délivre pendant que je te tiens. Voilà !… Je t’ai parlé inconsidérément d’Isabelle, sur le coup d’une petite pique entre nous deux. Tout ce que j’ai pu te dire de fâcheux à propos d’elle, est faux ; je ne pensais pas ce que je disais, et quant aux minces fondements sur lesquels s’étayait ma rancune : néant ! Je m’étais bel et bien fourré le doigt dans l’œil jusque-là !…

Je lui faisais signe qu’il était inutile d’insister. Mais il ajouta :

— Te rappelles-tu ce que je t’ai dit moi-même, à plusieurs reprises : « J’ai voulu la mettre à l’épreuve ?… » Oui ! Eh bien ! elle faisait de même : tout avait pour but de me mettre à l’épreuve !…

— Tout est bien qui finit bien, dis-je en riant.

Il se leva ; il était soulagé. C’était pour cela qu’il était venu.

Que devais-je faire, moi, de cette invitation pour le 15 ? L’accepter, n’était-ce pas rendre plus sensible l’absence ou l’abstention de Gérard ? Que penserait Bernerette en ne le voyant pas ?… et en me voyant ? « Ah ! celui-ci est toujours prêt ! » Et elle m’en voudrait d’être à sa disposition, tandis que celui qu’elle désire se dérobe. M’abstenir ?… On dirait : « Ces jeunes gens, on ne les tient pas !… » On assimilerait le cas de Claude Gérard et le mien. Ainsi j’innocentais un peu Claude !…

Cependant si Bernerette souffre par l’absence de Claude, — ce qui est probable, — elle brûle de s’informer, elle veut m’interroger, savoir si Claude m’a confié quelque impression sur son séjour à Langeais, sur elle-même !… Alors, avouer à Bernerette que Claude est ressaisi par sa maîtresse !…

J’avais, moi, envie de voir Bernerette, car sa pensée me tourmentait sans cesse. Mais j’éprouvais une aversion insurmontable à l’entretenir de son amour ; je crois même qu’elle s’en était aperçue déjà à la Tourmeulière, et, à partir de ce moment, ne m’avait-elle pas traité en ennemi ? Et l’idée que j’étais son ennemi m’était plus odieuse que celle de lui parler de Gérard.

Elle avait découvert que je ne la servais qu’avec dépit ; et peut-être que je l’aimais ! Dès lors, combien devait-elle me haïr ? Dans la proportion de ce qu’elle aimait l’autre. Non ! non ! Je n’irais pas au Ranelagh le 15 !

J’écrivis que j’étais empêché. Puis je me mordis les pouces pour avoir écrit cela. Le 15, toute la journée, je ne tins pas en place ; que n’aurais-je pas donné pour entendre, dans un coin du salon, le soir, Bernerette me parler, fût-ce de Claude !…

A part moi, j’attendais un de ces mots de madame de Chanclos, comme j’en avais tant reçus, me priant de venir le jour qu’il me plairait. Mais le mot, je ne le reçus pas. Je pensai : « On attend ma visite… » J’allai faire ma visite avant Noël. Je me trouvai perdu dans une assemblée nombreuse. Bernerette n’avait pas encore pris d’inquiétude ; elle était jolie à un point qu’elle n’avait jamais atteint, un peu nerveuse, toutefois, car elle attendait la visite de Claude. On parla de lui ; on parla de sa visite probable, comme on l’avait tant fait l’année précédente.

J’admirais, en tremblant, la confiance que se crée l’amour, inconsidérément, et pour cela seul qu’il s’en nourrit.

Tout le monde savait que Claude Gérard avait passé une quinzaine de jours à la Tourmeulière ; et les cinq ou six femmes qui s’étaient particulièrement intéressées à lui poussaient de petits « Ah ! ah !… » fort entendus ; et les langues allaient.

Claude Gérard ne vint pas. A la fin de la journée seulement, on s’avisa de se souvenir qu’il faisait bien difficilement des visites, et la raison pour laquelle on l’en avait tout bas excusé l’année précédente, à savoir ses succès de joli homme, n’était-elle pas bonne cette année ? Oui, pour tout le monde ; non, pour Bernerette. J’étais ému, moi, à la pensée de l’angoisse qui pouvait torturer Bernerette ; mais quand le salon se vida, je m’aperçus bien, moi, qui connaissais Bernerette, qu’elle n’avait pas perdu sa confiance ; elle ne souffrait d’aucune angoisse : son rêve édifié chaque jour par les soins assidus de son instinct vital même, qui en avait le besoin absolu, devait avoir atteint aujourd’hui toute sa consistance ; il fallait d’autres coups pour l’ébranler ! Tandis que je songeais à ce curieux mystère de l’amour, je m’aperçus aussi que j’allais me trouver presque seul et qu’on ne m’avait point prié de rester à dîner. Je saluai ces dames, qui ne me retinrent pas.

Dehors seulement, en même temps que le brouillard glacé du Ranelagh sur mes épaules, je sentis toute la gravité de l’événement qui m’atteignait : je n’étais plus rien dans la famille de Chanclos.

Le cœur de Bernerette gouvernait cette maison : je ne l’avais que trop remarqué lors de la méprise fâcheuse ! Du jour où s’était imposée la certitude que c’était Claude Gérard que ce cœur voulait, tout l’espoir et le désir de la maison s’étaient tournés vers Claude Gérard. Le moyen, quand on est père ou mère, de ne pas croire que votre fille ne subjuguera pas qui elle a choisi ? Le moyen, quand on possède de la fortune, de ne pas croire que le jeune homme qu’on a choisi acceptera ?

Sur le quai de la gare de Passy, je retrouvai une dame qui était sortie cinq minutes avant moi de chez madame de Chanclos et qui attendait le train ; elle me fit de tout petits yeux. Je lui dis :

— Quoi donc ?…

— Ah çà ! dit-elle, et non sans malice, seriez-vous le dernier à savoir ?…

Le train arrivait d’Auteuil ; il ralentit en produisant des grincements insupportables :

— Monsieur de Chanclos a fait un petit voyage en Bourgogne…

— Je n’en ai pas entendu parler.

— Ni moi. Mais mon fils qui faisait ses vingt-huit jours à Beaune l’a rencontré… C’est le pays natal de votre ami… Vous ne venez pas à Saint-Lazare ?

J’allais à la gare Saint-Lazare ; mais je dis :

— Non ! non ! je prends un train du Nord.

Et je demeurai onze minutes sur ce quai, à attendre le train suivant pour ne pas entendre parler du voyage de M. de Chanclos au pays de Gérard.

Je marchai de long en long ; je m’impatientai ; je me pesai à la balance automatique. La grande aiguille, mise en mouvement, oscilla, entre deux ou trois chiffres dorés ; j’entendis dans la machine comme un petit râle prolongé de vieille femme ; une claire sonnette tinta et, sur le ticket qui me glissa dans la main et qui portait d’un côté la photographie de S. M. la reine Ranavalo, et de l’autre, en trois couples de chiffres superposés, mon poids, dont je ne me souciais guère, je m’obstinai à composer avec ces chiffres, en retranchant 9, comme au baccarat, — quelle idée ! je ne suis ni joueur ni superstitieux, — je m’obstinai à composer une date, une date du mois prochain, par exemple, une date qui devait être celle d’un inévitable malheur. J’obtins le chiffre 6. « Le 6 janvier, me dis-je en montant enfin dans mon train, le bel espoir de Bernerette et de sa famille croulera ; comment ? je n’en sais rien encore ; mais il ne peut, en effet, tarder à crouler… » Un monsieur qui s’assit en face de moi, favoris blancs, large rosette à l’ancienne mode, un médecin peut-être, me regarda avec un intérêt gênant ; c’est que je devais faire une figure assez singulière : mi-souriant à cause de ma puérilité, mi-terrorisé à l’idée de la catastrophe inévitable.

Je fus délaissé momentanément par la famille de Chanclos, non de façon à m’en pouvoir froisser, mais de façon sensible à un ami ancien et familier. J’espaçai mes visites et j’écourtai celles que je fis. Je crois que madame de Chanclos s’imaginait volontiers que tout le monde avait commis, à Paris comme à la Tourmeulière, la même méprise qu’elle-même à mon endroit ; et l’on manifestait à présent pour dissiper ce malentendu. Peut-être aussi me faisait-on expier le tort que j’avais eu de ne le pas dissiper moi-même sans retard…

Dans la première semaine de janvier — où il n’y eut point du tout de catastrophe, — je me rencontrai chez madame de Chanclos avec Claude Gérard et je mangeai des bonbons qu’il avait offerts. C’était la première fois qu’on le voyait depuis la Tourmeulière. Chacun était si préoccupé de lui, on avait de lui tant parlé, tant pensé, tant imaginé, que, lui présent, si calme, si réservé, si peu brillant hormis par sa jolie figure, chacun se trouvait refroidi, embarrassé, désappointé. Il était là enfin ! eh ! bien, oui, voilà tout. C’était un joli garçon. Il ne montrait ni une joie particulière de se trouver là, ni une attention personnelle à mademoiselle de Chanclos ; il était pareil à ce qu’il avait été avant la quinzaine à la Tourmeulière. Et cette quinzaine, alors, qu’avait-elle donc été ? Un flirt entre une jeune fille et un joli garçon. Telle était la vérité banale, désespérément médiocre, tragiquement ordinaire, qui éclatait, à mes yeux du moins, en cette visite attendue pendant toutes les heures que contient une période de deux grands mois d’hiver, par le cœur enivré d’une pauvre petite amoureuse !

Claude Gérard se leva, au bout d’une demi-heure. On en fut tout étonné ; on le pria de revenir dîner sans façon. Mais il était retenu. Il y eut, chez la maman et chez la fille, un court moment d’angoisse, bien apparent à tous, malgré le masque des sourires. Mais cela ne dura pas le temps même qu’on le remarquait ; elles se tinrent bien toutes les deux ; la mère y eut plus de mérite que la fille, car celle-ci n’avait pas fini d’espérer.

Comme on avait prié devant moi Claude Gérard de vouloir bien rester, on me pria tout de même. Mais, moi aussi, je prétextai que j’étais retenu.

Trois semaines plus tard, je fus invité à dîner pour le commencement de février. J’acceptai. Je dînai. Claude était invité ; il avait refusé par une lettre qui fut jugée charmante.

Bernerette se trouvait de nouveau, comme tous les ans, disait-on, un peu anémiée par l’hiver. Mais elle n’avait pas cessé d’espérer.

Moi, je ne savais plus, ma foi, ce que devenaient Gérard et sa maîtresse ; on ne me le demanda point, d’ailleurs. Tant que Bernerette espérait, elle était fière, presque un peu hautaine. Elle ne s’était abaissée que par désespoir et à bout de ressources ; et je crois qu’au fond elle ne me pardonnait pas d’avoir été son confident, le témoin de sa détresse, et un peu aussi son valet…

Je me mis à bouder, ou, admettons plutôt, j’essayai d’oublier. Je croyais avoir oublié Bernerette lorsque, chaque samedi soir, je me félicitais de n’avoir pas été au Ranelagh ; mais la vérité est que je m’en félicitais trop longuement et trop régulièrement chaque semaine, je m’en félicitais quelquefois le lendemain et pendant la moitié de la semaine suivante, et je passais l’autre moitié à me dire : « Je n’irai certes pas samedi ! »

Enfin, les premiers jours de mars arrivèrent sans que j’eusse manqué à ma belle fermeté. Il est juste de dire que ces dames, de leur côté, semblaient tenir le même serment : je n’entendis pas une fois parler d’elles. Aussi dès la fin de février commençai-je à remplacer les petites félicitations que je m’adressais si complaisamment, par quelques marques de dépit, inavoué à moi-même d’abord, jusqu’au jour où je m’entendis frapper le sol de mon talon et dire tout haut : « C’est un peu fort !… » Ah ! il fallut bien reconnaître que j’étais vexé, et que ce que je nommais à part moi « l’abandon » de la famille de Chanclos m’était extrêmement pénible.

Allais-je finir par retourner au Ranelagh ? Capituler ? Non pas ! Voici le parti qui me sembla infiniment plus digne que d’aller au Ranelagh : aller chez Claude Gérard !

Il va sans dire que je ne voulus reconnaître aucune connexité entre ces deux démarches possibles, aller au Ranelagh, aller chez Claude Gérard. Cependant, pourquoi aller chez Claude Gérard ? N’avais-je pas résolu, et ceci depuis un mois, de laisser tomber mes relations avec ce garçon ? Oui. Eh bien ! à présent, la démangeaison me prenait d’aller chez Claude Gérard ! Et j’y allai.

Je sonnai et fus longtemps à la porte ; je sonnai de nouveau ; la petite bonne enfin parut, environnée de quatre personnes : on visitait l’appartement. Je demandai M. Gérard ; la bonne me dit qu’il était sorti, « et qu’il n’y avait personne ici ». Cet excès d’information me paraissait dissimuler bien gauchement la présence d’Isabelle ; et comme j’élevais un peu la voix pour exprimer mes regrets de ne pas trouver là Gérard, une porte s’entr’ouvrit et quelqu’un chuchota :

— C’est vous ? Entrez donc un peu !…

Et Isabelle se montra, agitant et frottant son peignoir : elle sortait d’un cabinet obscur où elle s’était tapie pendant qu’on visitait.

— Vous déménagez donc ?

Elle me regarda avec cet air de dédain qu’on a pour les personnes mal informées de ce qui se passe. Et elle me fit entrer dans la salle à manger.

— Je vois, dit-elle, que j’ai du nouveau à vous apprendre !…

Elle parlait confidentiellement, et en outre, d’un geste, semblait couper toute communication entre ses paroles et la bonne, d’ailleurs retournée à ses affaires.

— Je ne veux pas la garder, dit Isabelle. Claude tient absolument à trancher net avec ce qui a été, comme il dit, son passé de garçon : nous avons engagé un valet de chambre.

— Peste !

— C’est peut-être une folie, d’autant plus que Claude, pour le moment, il faut vous dire cela, est à couteaux tirés avec sa famille. Mais c’était une de ses idées. Nous habitons rue de Moscou, à partir du 15 avril.

Je bredouillai quelques compliments et tentai de parler d’autre chose : et comment allait-il, Claude ?… N’aurais-je pas la chance de le voir rentrer ?

— Il est sorti pour affaires… Il s’en donne du mal, le pauvre garçon !… Vous pensez que ça ne va pas tout seul, quand on a les parents contre soi !… Enfin, c’est bien lui qui l’aura voulu ; moi, je n’ai pas cessé de lui dire : « Je ne suis pas la femme qu’il te faut… » Qu’est-ce que vous voulez ? c’était son idée.

— Comme pour le valet de chambre !

— Dites-donc, vous !…

Elle allait prendre mal la chose ; je dus lui affirmer que je n’entendais faire aucune assimilation malséante. Elle dit :

— Oui, oui, mais vous riez, je le vois bien ; vous êtes comme les autres ! Ah ! ce n’est pourtant pas faute de l’avoir averti de cela comme du reste : « Tous tes amis se ficheront de toi, tous… »

— Mais je vous jure…

— Vous pouvez jurer ! ça n’empêche rien. Et si vous voulez savoir mon opinion, à moi, je vais vous la dire, c’est que si ce mariage se fait, j’aurai autant à m’en repentir que Claude !

— Allons ! allons ! n’exagérons rien !

— Voilà !… c’est cela même !… Vous croyez, vous aussi, que c’est moi qui excite Claude à m’épouser ! Détrompez-vous ! si j’avais voulu épouser quelqu’un à mon goût, ç’aurait été le petit blond, qui en fait une maladie à présent, parce que je le refuse ; et si j’avais voulu faire un mariage raisonnable, mais là, sérieux, pour avoir la paix, la sécurité et… l’aisance, — je peux bien vous dire ça entre nous, car Claude n’est pas riche, tant s’en faut ! — eh bien, je vous le jure sur la mémoire de mon pauvre petit enfant, c’est son père, à ce chérubin, que j’aurais épousé, et non pas un autre !

Je ne disais rien. J’ouvrais les yeux avec une certaine stupéfaction. Elle reprit :

— Vous allez peut-être dire comme cet autre hypocrite qui a dîné ici une fois avec vous et qui ne s’est pas gêné pour insinuer à Claude que je lui jouais la comédie ?… La comédie ? moi ? non ! Je n’ai pas assez de malice. On me l’a toujours dit, que je n’avais pas volé le Saint-Esprit, je finirai par le croire… Je vous ai dit la vérité vraie dès le premier jour : oui, le blond a voulu m’épouser. Quand le père de mon petit ange a su que ce jeune homme voulait m’épouser, c’est lui, à son tour, qui aurait bien fait n’importe quoi pour ne pas me perdre. Est-ce que je pouvais cacher cela à Claude ? Non. Eh bien, dès que Claude a su cela, il s’est montré plus acharné que les deux autres : voilà la comédie ; elle n’est pas de moi, comme vous pouvez en juger ; elle s’est faite toute seule.

— Mais, hasardai-je, si, avant que la chose ne soit conclue, l’un des deux autres manifestait un acharnement plus vif que celui de Claude ?…

Isabelle dit innocemment :

— Ça n’est guère possible : Claude m’a chambrée ; je ne quitte plus d’ici !

Voilà tout le résultat que je tirai de ma visite chez Claude Gérard. En descendant l’escalier je sentis bien que je venais d’essuyer une déception. Était-ce pour n’avoir pas rencontré Gérard ? Un peu : car il m’eût peut-être donné des nouvelles du Ranelagh !

Après, pour ne pas rire de moi, je me mis à rire de Claude Gérard en réfléchissant à son sort pitoyable.

Claude ne vint pas me rendre visite : en effet, étais-je sot ! il avait bien trop à faire ; en outre, il était gêné de m’annoncer son mariage ; enfin, peut-être renonçait-il à ses anciennes relations pour faire peau neuve par le mariage. Et je n’eus de nouvelles du Ranelagh que par une carte postale illustrée qui m’arriva le jour de la mi-carême, et dont je regardai la jolie photographie de côte méditerranéenne, pendant deux minutes, en me faisant la barbe, avant de retourner seulement le carton, avant de me demander de qui il venait.

Il venait de Beaulieu (Alpes-Maritimes) ; il portait la signature de Bernerette au-dessous de trois mots : « Au meilleur ami », et de l’adresse où répondre : « Villa Cynthia ».

Comment les Chanclos étaient-ils partis pour le Midi où ils n’allaient jamais et contre quoi ils avaient même une certaine prévention ? Aussitôt habillé, je courus au Ranelagh. Je vis l’hôtel fermé. Je sonnai par acquit de conscience, et je resonnai. Le concierge de la propriété voisine s’approcha derrière un colley aboyant, et me dit que toute la famille de Chanclos était partie depuis six semaines, et que les domestiques l’avaient rejointe hier, « les patrons » ayant loué une villa à Beaulieu.

J’envoyai, à mon tour, une carte postale à l’adresse indiquée. Presque courrier par courrier, une carte m’arriva de Beaulieu, portant les signatures de Bernerette et de sa mère, avec quelques mots des plus gracieux.

Je ne pouvais que m’en tenir là et renvoyer, dans une quinzaine, un mot insignifiant au dos du « Palais de Justice » ou de « la Fontaine Saint-Michel ». Mais avant que la quinzaine ne fût écoulée, je recevais de madame de Chanclos une lettre, cette fois ! qui m’apprenait, en des termes que l’on s’efforçait de ne pas rendre trop alarmés, que Bernerette était « très sérieusement souffrante », que l’on avait quitté Paris précipitamment, que l’on était venu s’installer ici dans un hôtel « splendide et odieux », où n’avait-on pas eu le malheur d’être persécutés et de souffrir mille avanies, jusqu’à ce qu’enfin l’on comprît que le règlement s’opposait à l’admission d’une « personne qui tousse… »

Ces derniers mots me firent courir un frisson entre les épaules et j’oubliai, d’un coup, toute ma désobligeante aventure. Je crus même avoir de graves torts envers les Chanclos pour les avoir « abandonnés » deux longs mois, pour n’avoir point été là quand cette triste détermination dut être prise : partir pour le Midi, parce que Bernerette est « sérieusement souffrante ». J’étais reconquis, réasservi ; j’étais de nouveau prêt à exécuter le moindre désir formulé là-bas, dans cette petite anse maritime que je connaissais bien, entre la « petite Afrique » et le cap Saint-Jean : Beaulieu. Le désir ne manqua pas d’être formulé ; on me nommait sans cesse « le meilleur ami », et Bernerette s’ennuyait…

Mais je ne pouvais m’éloigner de Paris : je venais d’être nommé d’office pour assister un pauvre bougre dans une affaire d’assises. Une correspondance de plus en plus régulière s’établit entre la villa Cynthia et moi ; tantôt la mère, tantôt la fille m’écrivaient, ou bien elles joignaient leurs signatures au bas d’une carte postale où Bernerette avait rétréci autant que possible son écriture afin de bavarder davantage. Petit à petit, cet échange devint si fréquent, si nourri, que je pus en tirer la présomption que je demeurais vraiment pour Bernerette « le meilleur ami ». Aux vacances de Pâques, je ne tins plus en place, et je partis pour Nice, qui est à Beaulieu ce que Saint-Malo est à Dinard… Je me souvenais de l’an passé… Mais rien ne m’eût empêché de recommencer toutes mes épreuves et d’en tenter d’autres encore.

Oh ! les misérables aberrations de l’amour ! Je m’acheminais vers la villa Cynthia, comme l’enfant prodigue vers la maison paternelle : en coupable. Dans ce chemin qui va de la descente du tramway, entre des oliviers et des murs, jusqu’à l’endroit où je savais que ma pauvre petite Bernerette toussait, mon émoi venait de l’avoir abandonnée ! Et je me répétais : « Si j’étais demeuré près d’elle, je lui aurais bien épargné, voyons ! de se faire tant de chagrin !… » Car une peine morale, je n’en doutais pas, avait ouvert les portes toutes grandes au mal qui la guettait.

Il faisait beau malgré un ciel nuageux qui n’était plus celui de février : des jardins jetaient par-dessus les murs leur trop-plein de roses, et quelque chose de vibrant, de chaud, de sain, une allégresse indéfinissable était dans l’air charmant. Je lus le nom de la villa ; on vint m’ouvrir. Joë aboya ; et je vis, tout de suite, à dix pas, dans le jardinet, sous des palmes, Bernerette enveloppée de couvertures, abritée par une guérite d’osier et écrivant sur ses genoux. Je la trouvai très rouge. Je la complimentai sur sa bonne mine. Elle me dit :

— Oh ! oh ! cela va passer : c’est la surprise.

Elle glissa la lettre qu’elle écrivait dans un pupitre qu’elle ferma à clef, et peu après, je vis qu’en effet sa mine était trompeuse.

Aux aboiements du chien, madame de Chanclos parut sur le seuil, vint au-devant de moi, en ouvrant son ombrelle. Elle me parla tout de suite de la santé de sa fille, qui, selon elle, s’améliorait. Je pensais qu’elle m’indiquait par cet optimisme le mot d’ordre : il s’agissait, avant tout, de réconforter l’esprit de la malade. Mais en particulier, plus tard, elle me parla de même : elle ne discernait pas plus les ravages du mal physique qu’elle n’avait soupçonné ceux de l’amour. D’ailleurs, elle me livra le fond de sa philosophie maternelle :

— J’aime trop ma fille, me dit-elle, Dieu ne peut vouloir me la prendre.

Et elle s’extasiait devant le soleil, devant les fleurs, devant la ravissante vue qu’on avait du perron, par-dessus les orangers, sur la baie, sur le cap, au loin sur la mer. M. de Chanclos, lui aussi, était gagné par le charme de ce pays ; il avait pris le train d’une heure un quart pour Monte-Carlo. Ce qui le rassurait, lui, quant à sa fille, c’est que les médecins l’avaient envoyée dans le Midi, et c’est un fait patent qu’on n’envoie plus les vrais malades dans le Midi, qui les achève.

Bernerette, elle, pensait autrement ; j’eus vite fait de m’en apercevoir ; mais elle se voyait partir avec une résignation si douce que ceci me fut pénible plus que l’aveuglement optimiste des parents. J’eus, d’un coup, l’impression que cette maladie était un lent suicide. Timidement, peu à peu, je m’informai dans la maison, des origines de cette toux et de ce dépérissement. Une grippe vers la fin de janvier, d’abord ; la guérison ; puis une rechute assez rapidement combattue encore ; enfin, à la suite d’une imprudence, la vilaine « bronchite » qui ne se terminait pas. A la suite de quelle imprudence ? voilà ce que personne ne put m’éclaircir. « J’ai commis une imprudence », avait dit Bernerette ; « elle a commis une imprudence » avait-on répété ; et comme le plus pressé était de combattre les effets de l’imprudence, on s’était contenté de laisser à la cause initiale de la maladie cette vague appellation.

Je passai toute cette première journée près d’elle. Je m’attendais à ce qu’elle me parlât de Gérard : mais je lui aurais parlé de lui sans arrière-pensée, sans amertume : je l’attendais, j’y étais tout préparé et je m’étonnais de mon calme, quand l’idée me vint que j’avais peu de mérite à cela : Claude et Bernerette étaient séparés à jamais, par un mariage, par une mort menaçante ! Elle ne me parla point de lui, et je sentis qu’elle n’affectait pas de ne point parler de lui ; non, sa pensée semblait libérée de ce poids ; on eût bien juré qu’elle l’avait une bonne fois rejeté : n’était-ce pas quand la malheureuse avait commis « l’imprudence » ?

Pas un jour il ne fut question de Claude si ce n’est qu’en faisant allusion au séjour d’automne à la Tourmeulière, elle dit, à trois reprises : « Votre ami », mais en glissant, sans trébucher le moins du monde ; et elle l’eût nommé plus gravement en le passant sous silence.

Du côté des parents, mutisme absolu touchant Claude. Ils étaient, à n’en pas douter, informés de son mariage prochain ; ils se mordaient les pouces d’avoir un peu inconsidérément fait fond sur lui. Je suis persuadé qu’ils ne soupçonnaient ni la douleur ni le dépit possibles de leur fille.

Bernerette parut très franchement heureuse de me revoir ; plus qu’heureuse : le premier jour, elle ne put maîtriser, par deux fois, une émotion violente, et elle eut des palpitations. La mère disait : « Elle est d’une sensibilité !… » Je rappelais à Bernerette tant de souvenirs ! Et elle se voyait disparaître. Quand j’annonçai que j’allais reprendre le tramway de Nice, elle pleura ; je promis de revenir le lendemain matin, et de déjeuner avec elle. Pendant près d’une semaine, je ne quittai presque pas la villa.

Taisant toujours le sujet dont je la croyais étouffée, Bernerette s’appliquait, semblait-il, à me faire oublier qu’il eût jamais existé entre elle et moi. Et je remarquais une chose : c’est que, du temps que ce sujet l’absorbait, quand elle ne m’en entretenait pas, elle ne me parlait que d’elle-même, disant sans cesse : « Oh moi !… » ou bien : « Au fond de moi, voyez-vous !… » Ou encore : « Si j’étais !… Si je pouvais !… » Aujourd’hui, et depuis mon arrivée à Beaulieu, elle ne parlait que de moi : « Voyons ! et vous !… Oh ! vous, je me doute bien !… Que ferez-vous ?… Que feriez-vous ?… Et vous, Henri quand vous étiez enfant ?… » Jamais elle ne m’avait parlé comme cela.

Je résistais, comme il le faut faire toujours quand on vous dit : « Parlez-moi de vous-même ! » et je détournais la conversation par vingt chemins de biais. Mais l’idée de Bernerette était fixée ; elle me ramenait en souriant ou quasi fâchée au poteau planté par elle. On eût juré que je l’intéressais.

Je repris avec elle, pour ne point parler de moi-même tout à fait sérieusement, ce ton enjoué, ce demi-badinage qui nous valait autrefois de si agréables entretiens, avant l’inoubliable « soirée du 23 ». J’avais, dans ce temps-là, et j’ai encore, horreur de la conversation qui n’est que légère, mais plus horreur encore de la conversation sérieuse qui ne se pare point entre homme et femme, d’un certain air léger. Bernerette, autrefois, se plaisait à ces jeux, où l’on s’échauffe, où l’on s’enflamme, où l’on se blesse aussi, mais sans faillir à la convention adoptée que c’est en jouant qu’on fait cela. Aussitôt que Bernerette avait connu Claude, elle avait cessé de se prêter à cette manière : elle la réadoptait aujourd’hui avec joie ; elle me dit même :

— Oh ! il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que je n’ai causé !

Le plaisir me gagna. Si ce n’eût été la vilaine toux qui, de temps en temps, secouait Bernerette, j’aurais pu croire que nous étions encore à l’année dernière, à pareille date, ou peu s’en fallait, sous les premières feuilles des marronniers du Ranelagh. J’aurais pu oublier qu’un noir nuage avait passé.

Le plaisir me gagna. Cela veut dire qu’aimant Bernerette comme je n’avais cessé de le faire, je lui laissais, par mon plaisir, découvrir que je l’aimais, et combien. Le langage voilé de l’amour, elle le comprenait mieux cette année !… Je n’y prenais pas garde, tout d’abord, et je n’écoutais que mon plaisir : mais je vis tout à coup qu’elle connaissait, elle, la nature de mon plaisir, et qu’elle l’avait provoqué.

J’eus peur un instant ; je m’arrêtai ; je me contractai tout entier. Se distrayait-elle, en sa détresse, à me voir amoureux ? Ou mieux : croyant bien mourir, me laisserait-elle l’aimer afin de connaître et de goûter au moins les sons des paroles d’un grand amour ?… Oh ! quelle heure je me souviens d’avoir passée, un après-midi, dans le parfum des giroflées et des roses, sous ce ciel de la côte qui me fait croire que j’ai un corps glorieux, comme on dit dans les catéchismes, et que mon âme est toute visible et flambante autour de ma tête, à la façon d’une auréole ! La joie divine au dehors, la pire anxiété au dedans, oui, je me souviens de cette heure ! Je voulus me promener : je prétextai le besoin de marcher ; je m’en allai vers le Cap, et, tout en fuyant, je me retournais vers la petite agglomération qu’était le Beaulieu de ce temps-là, et j’y cherchais, pour ne voir que lui, le toit où s’étiolait, à la première heure de l’âge d’aimer, celle qui m’employait peut-être encore une fois à la servir, dans le plus cruel des emplois : lui jouer au vrai — dernier et beau divertissement — la passion amoureuse !

Je n’allai pas loin. Quand je revins, Bernerette avait la fièvre ; on l’avait couchée ; on me permit de lui souhaiter le bonsoir par la porte entre-bâillée ; elle ne me regarda seulement pas. Je crus que c’était parce qu’elle était trop malade. Mais le lendemain elle me dit que ç’avait été pour me bouder.

Elle allait mieux ce lendemain-là. Sa santé était cahotée brutalement : un jour on désespérait d’elle, un autre on n’était pas certain qu’elle fût profondément atteinte. Je fus si surpris, si aise de voir Bernerette à ce point changée, que j’oubliai l’heure chagrine de la veille et mes horribles imaginations. On a pour les malades des attendrissements où tous les sentiments se fondent dans le seul désir de voir en eux la vie renaître. Aucune arrière-pensée toute cette belle journée. Je m’abandonnai sans me soucier de savoir si mon expansion, mon allégresse étaient ou non provoquées par l’habile et secret désir qu’a une femme de se sentir aimée.

Joë s’amusait à déchiqueter les oreilles de drap d’un malheureux pouf, et il le faisait zigzaguer sur le parquet et sur le tapis en poussant des grognements joyeux et dirigeant vers nous des regards si drôles que je me mis à jouer avec lui. Je lançais le pouf du bout de ma bottine, et Joë bondissait et l’attrapait parfois au vol par son oreille à demi-décousue. Nous riions, moi, de l’ardeur joyeuse du chien, Bernerette, de cela aussi et de moi-même. Madame de Chanclos nous surprit au milieu de cette scène, et elle me la rappela plus tard pour prouver que sa fille n’était pas alors dans un état à donner de l’inquiétude. Je me souviens qu’elle nous dit : « Comment ! vous ne profitez pas de ce beau soleil ! » et qu’elle ouvrit toutes grandes les portes sur le jardin.

— Mais, maman ! Joë et le pouf de la propriétaire ?…

Et Madame de Chanclos elle-même donna un coup de pied dans le pouf de la propriétaire, qu’elle envoya dehors sur une corbeille de primevères. Qu’on juge si la gaieté était pure !…

Bernerette se promena une heure dans le jardin. Dans ses bons jours, elle se sentait à peine affaiblie ; on la suralimentait et elle était plus grasse qu’on ne l’avait jamais connue. Les giroflées et les violettes embaumaient l’air ; Bernerette, comme moi, aimait le poivre de l’eucalyptus, dont on eût dit, par moments, qu’une main invisible saupoudrait la terre autour de nous. Je me disais, en continuant de jouer avec le chien excité : « Il n’est pas possible qu’elle soit dangereusement malade ; elle est trop jeune, trop fraîche… » Et j’allais penser, tout comme sa mère : « Et je l’aime trop ! » Oh ! cher soleil !

A la fin de cette partie, quand nous rentrâmes, Bernerette s’étendit sur la chaise longue et parut sommeiller un instant ; madame de Chanclos et moi nous nous taisions, la croyant endormie ; mais elle me dit tout à coup, avant d’avoir rouvert les yeux :

— Henri !…

J’allai à elle ; elle se redressa, cala des coussins autour d’elle, et dit :

— Asseyez-vous sur le pouf, s’il en reste, et que je vous remette un peu votre cravate.

Instinctivement je me retournai vers la glace, avant même de chercher le pouf. Elle dit :

— Non ! non ! Laissez-moi faire !… Et d’abord, mon pauvre ami, votre épingle était piquée de façon à ne pas vous mener loin… Ah ! vous devez en semer…

Elle refit le nœud de mon plastron et repiqua l’épingle. Les sommets de la petite crête de sa main me frappèrent le menton. Elle me regarda en souriant, le temps d’un éclair, la physionomie très heureuse. Puis elle s’étendit de nouveau et parut sommeiller.

Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Je m’en allai pendant qu’elle reposait, et repris mon tramway de Nice, malgré les instances de madame de Chanclos qui voulait m’avoir à dîner. Le lendemain, madame de Chanclos m’attrapa dès l’antichambre. J’avais été bien cruel de ne pas rester la veille ; Bernerette en avait pleuré.

En effet, le premier mot de Bernerette fut : « Jurez-moi, Henri, que vous resterez ce soir ! » Je jurai. Elle était encore très bien ce jour-là ; pas la moindre fièvre ; un goût vif d’aller, de remuer, de jouer au soleil, et de l’appétit comme quatre.

Je dis à sa mère :

— Elle est sauvée, c’est sûr !

Madame de Chanclos me répondit :

— Parbleu !

Mais Bernerette, en s’asseyant sous un palmier, eut un mot inquiétant :

— Il y a des fruits, dit-elle, que je n’ai pas goûtés, n’est-ce pas ? Je voudrais, oh ! je voudrais tant mordre à tous !…

Je souris, et feignant l’indignation :

— Parlez-vous par parabole, Bernerette ?

— Mais non ! dit-elle ; voyons ! un brugnon, par exemple, eh bien, qu’est-ce que c’est que ça ? Je n’en ai jamais mangé. Et il y a encore des goyaves, des caroubes, des arbouses… bien d’autres dont je ne sais seulement pas les noms et que je voudrais goûter…

— Vous ferez des voyages !… Pour le brugnon, les arbouses, il ne faut pas aller si loin !…

— Oh ! mais tout de suite ! dit-elle, tout de suite… Demain ? la semaine prochaine ? Non, non !… D’ailleurs, je n’y pense plus, c’est une fringale qui m’a passé comme cela… Tout de suite !… répéta-t-elle. Si c’est pour ce soir ou dans une heure, je m’en fiche !…

Elle m’avait vu tout à coup si malheureux de ne pouvoir satisfaire son désir, et peut-être en même temps de l’entendre exprimer un désir maladif et contenant je ne sais quoi de mauvais augure, qu’elle me prit la main et me la serra. Nous étions seuls dans le jardin, avec Joë ; elle me dit :

— Henri ! que vous me faites de la peine quand vous avez l’air malheureux !…

— Cela m’arrive donc ?

Elle ne dit ni oui ni non ; son regard sembla fouiller des histoires anciennes ; elle prit une figure très grave. Son œil, que je suivais, s’arrêtait, dans la représentation du passé, à des points de repère. Enfin elle dit :

— Oui, cela vous arrive.

Et elle me serra tendrement la main.

Moi, je pensais : « Elle revoit dans sa mémoire toutes les fois où j’ai souffert par elle, et sa main qui me tient m’en demande pardon. » Et j’avais envie de lui dire : « Mais ce n’est pas la peine de me demander pardon ! Si vous saviez seulement ce que c’est pour moi d’entendre le son de votre voix, si vous aviez entendu comme moi les quatre petits mots que vous avez prononcés : « Oui, cela vous arrive… », vous comprendriez que cela me suffit, que cela efface tout ! » J’étais bien sincère, l’air qui frappait ses dents et que ses lèvres distribuaient en syllabes toujours précipitées me causait un ravissement inexprimable… J’oubliais réellement tout : je n’avais jamais, jamais souffert par elle…

Elle me dit :

— Henri !… Henri !…

Elle ne me regardait pas ; ses yeux étaient fixés ailleurs ; mais elle tenait toujours ma main. Je fis :

— Qu’y a-t-il ?

Je sentais en elle un tourment singulier ; elle pressait ma main dans ses mains ; je crus qu’elle allait me dire quelque chose d’inespéré : par exemple, qu’elle m’avait aimé, qu’elle m’aimait.

Les larmes lui vinrent aux yeux et elle ne dit plus rien.

Quand je la quittai, le soir, elle me demanda :

— Henri, est-ce que vous seriez allé loin, tantôt, pour me chercher des goyaves, des caroubes ?

J’eus l’air indigné qu’elle en doutât. Il lui passa, sur les lèvres seulement, un sourire.

De telles scènes me faisaient grand mal. Je m’en allais, le soir, les jambes et le cœur rompus. Je l’aimais tant, que j’étais, malgré tout, crédule ; en fait, nul jeu de coquetterie n’eût été troublant comme ces tendres réticences, ces serrements de main muets et ces larmes.

Je passai une nuit folle. Mon supplice était de me moquer de moi-même et de me mépriser à cause des rêves trop beaux que j’osais faire. J’étais honteux, mais insensé. J’arrivai à Beaulieu plus tôt qu’à l’ordinaire. Mais j’avais oublié qu’il y avait ce jour-là du monde : des amis déjeunaient ; ils passèrent l’après-midi ; ils rentraient à Cannes et ne prirent qu’un train du soir pour y être à l’heure du dîner. On resta même un peu trop tard dehors, et Bernerette toussa ; elle avait eu le tort de beaucoup parler aussi. Pourtant, elle n’avait pas eu un mot, pas un regard particuliers pour moi… Ah ! la maudite journée.

Le lendemain, à mon arrivée, j’appris qu’elle avait eu la fièvre et qu’elle toussait. Je crus voir une jolie bulle de savon que j’avais moi-même soufflée un jour, et qui crevait. Bernerette ! Bernerette ! vous étiez donc décidément condamnée ? Tous ces beaux jours de répit, c’étaient donc des duperies, des mensonges du beau ciel d’ici ? Ah ! bouche charmante ! petites syllabes précipitées ! ô volupté éphémère ! Jamais, à aucun moment de ma vie, il n’eût pu m’être plus insupportable de me voir arracher Bernerette !

Quand je la vis sur sa chaise longue, affaissée comme du linge humide, je crus que j’allais la serrer dans mes bras et l’emporter pour la défendre contre cette mort qui semblait la tirer par en bas ! Ma tendresse ne put se dissimuler ce jour-là. Dès que je fus seul avec la pauvre petite, je pris une de ses mains et j’osai la couvrir de baisers.

En même temps, un flot de paroles arriérées me montait à la gorge, m’étouffait et retardait le moment de lui dire que je l’avais toujours aimée, que je l’avais tant aimée ! Elle vit bien ce que j’allais lui dire. Elle m’ôta sa main un moment pour porter un doigt à sa lèvre et faire : « Chut !… » Et elle me rendit sa main.

Je recommençai de baiser sa main en silence. Cette peau un peu trop chaude !… Ces fins doigts que le soleil pénétrait !… Ces petits os d’oiseau qu’on sentait à peine enveloppés !… Mes baisers sur cette frêle chose, c’était ma vie, dix-huit mois contrainte, qui s’épanouissait, fleurissait ! Bernerette baissait les paupières ; elle ne me regardait pas ; mais sa figure, calmée, était d’une bienheureuse.

Nous ne fûmes pas longtemps seuls. Madame de Chanclos me dit :

— Mais c’est vous qui êtes souffrant, mon ami ; Bernerette a bien meilleure mine que vous !…

En effet, j’étais vert d’émotion et Bernerette gardait sa physionomie paisible et aisée, malgré le rhume, disait-on, qu’elle avait contracté hier soir. Le temps était toujours splendide ; nous allâmes, malgré le rhume, au jardin, après midi, et là, comme je ne pouvais lui toucher la main avec toute l’ardeur que je n’aurais pas contenue, je la suppliai :

— Pourtant, Bernerette, il faut que je vous dise !…

Elle sourit et referma les yeux ; puis elle me laissa dire.

Je n’eus d’elle qu’un même mot, et elle le répéta toutes les fois que ma confession lui découvrait les crises d’un amour si vrai et si grand, que moi-même, à les exprimer, je frissonnais. Elle disait : « Henri !… Henri !… »

Nous étions, d’ailleurs, fréquemment interrompus. Sa mère passa une bonne partie de la journée avec nous. Cependant, comme nous rentrions au salon, emportant les pliants, Bernerette me dit tout bas :

— Vous m’avez fait du bien !

Là-dessus survint la visite d’un célèbre médecin de passage à Nice, que monsieur et madame de Chanclos avaient été poussés à consulter par leurs amis de Cannes, et quoiqu’ils jugeassent la chose inutile, l’avis du médecin de la famille suffisant bien. Le célèbre médecin commença par interdire absolument le retour à Paris, « même en mai, même en juin, même pour l’été, même pour l’année, et même pour deux années suivantes ! » Telles furent ses propres paroles. Ensuite, il déclara que Beaulieu non plus n’était pas favorable, et ordonna Davos, la montagne, l’air « intégralement pur. » Monsieur et madame de Chanclos furent atterrés ; ils vivaient persuadés que leur fille n’était pas atteinte, puisqu’on l’envoyait dans le Midi, qui n’est pas sérieux. On l’envoyait à Davos ; ils la tenaient pour perdue.

Bernerette, elle, accepta très philosophiquement l’arrêt, non qu’elle eût sur l’ordonnance du séjour à Davos le préjugé de ses parents, mais parce que, — et je croyais bien l’avoir remarqué déjà, même dans ses jours de santé, — elle n’avait conservé aucun espoir de vivre. Je le vis à son œil indifférent, durant toute la journée où son père et sa mère, inaccoutumés aux épreuves, ne parvenaient pas à dissimuler leur tourment. J’en fus, quant à moi, très bouleversé, parce qu’après les aveux que je lui avais faits, qu’elle m’avait laissé lui faire et qu’elle avait accueillis avec tant de bonheur, cela ne lui laisserait donc pas de regrets, de mourir ? Je lui en voulais beaucoup de sa résignation. Mais je ne partageais ni l’alarme soudaine et exagérée des parents, ni le calme désespoir de Bernerette. En tout cas, je devais la quitter dans deux jours pour rentrer à Paris ; et je comptais sur l’air de Davos, comme on compte toujours sur quelque remède nouveau, ceux d’hier étant reconnus vains.

J’aimais tant, aussi ! que je voyais uniquement l’heure présente ou celle qui doit aussitôt la suivre ; et je savais qu’il m’en restait vingt-quatre à passer près de Bernerette, et que toutes seraient employées à lui redire mon amour. On m’eût affirmé que, dans vingt-quatre heures, moi-même je mourrais, qu’est-ce que j’eusse préféré faire, sinon ce que précisément j’allais faire ? et qu’est-ce que j’eusse fait avec plus de frénésie et d’ivresse heureuse ? Rien, rien.

Ces deux jours sont des plus beaux que j’aie vécus. Sans me laisser impressionner par une destinée trop sombre, je sentais bien que la menace en planait sur la tête de celle que j’appelais, ces deux jours-là, enfin ! « ma petite bien-aimée ». Ce n’est pas pour cela que je l’aimais davantage ; mais tout de même je l’aimais mieux, et les mots, pour lui exprimer mon amour, étaient moins retenus par cette espèce de pudeur que j’ai à parler d’un grand sentiment. La disproportion se trouvait diminuée entre le lyrisme élevé du cœur et la médiocre vie : des paroles de passion y pouvaient tomber sans faire sourire celui même qui les dit et qui les pense.

Je m’abandonnai ; j’épanchai mon cœur. Je ne souris pas. Bernerette non plus. Elle baissait les paupières, comme la veille, et elle avait la figure d’une petite bienheureuse.

Elle me prenait la main, quand nous étions seuls, et elle me la serrait tendrement. Je n’en demandais pas plus ; n’était-ce pas beaucoup me dire ?

J’obtins plus, cependant ! Elle me confia tout bas, quand je lui dis adieu :

— Personne, jamais, ne m’a dit ce que vous m’avez dit, Henri !…

J’ai vu, tournées vers moi, à la lueur de la lampe, la petite figure adorée, la bouche qui martelait trop vite ces chères syllabes, les deux mains tendues !

Madame de Chanclos m’avait précédé dans l’antichambre. Je revins sur mes pas. Je me penchai de nouveau vers Bernerette pour lui baiser les mains. Elle ajouta :

— Personne ne me dira plus jamais… ce que vous m’avez dit…

Et j’entendis qu’elle sanglotait pendant que, de l’autre côté de la porte, je parlais à sa mère.

Pour la vingtième fois depuis le matin, madame de Chanclos me dit :

— Elle est perdue !… Elle est perdue !…

— Mais non ! Mais non !

Et je citais des exemples de guérisons connues.

— L’essentiel, disais-je, — et que les médecins négligent trop, — est de maintenir un bon état moral…

Madame de Chanclos me prit la main et je vis une larme au coin de ses yeux.

— L’état moral, il n’y a que vous qui ayez jamais su le lui maintenir bon. Et vous allez nous quitter ! Sans vous, que deviendra-t-elle ? Elle va écrire, du matin au soir, comme elle fait quand vous n’êtes pas là…

— Elle écrit donc toujours ? Mais qu’écrit-elle ?

— Toujours, depuis sa maladie. Elle écrit sur du papier à lettres ; elle enferme ce qu’elle écrit dans des enveloppes… qui ne partent pas, bien entendu : elle ne met ni timbre ni adresse. Un jour elle en a des piles ; le lendemain, elle les fait brûler. « Mais, maman, puisque ça m’occupe !… Mais, ce sont mes secrets, tiens !… » Ou bien elle a le toupet de me répondre : « Ce sont des lettres pour saint Joseph, je les ferai porter à l’église… » Non ! voyez-vous, de nos jours, les jeunes filles ne respectent ni Dieu ni parents !

Puis elle affecta de sourire ; elle était très émue, la pauvre maman ; elle eut quelques réticences, enfin elle me dit :

— Figurez-vous… il faut bien que je vous l’avoue, j’ai cru que ces lettres vous étaient destinées…

Je fis un geste d’étonnement, de dénégation, de protestation.

— Oh ! reprit-elle, je l’aurais voulu, je l’aurais souhaité de tout mon cœur ! J’ai en vous une confiance absolue ; vous êtes le meilleur ami de Bernerette ; j’autorise ma fille à vous écrire quand vous serez séparés ; dites-le-lui vous-même ; qu’elle vous écrive, cela lui fera du bien…

Et elle en revint à son idée, en clignant des yeux :

— Et puis, comme cela, je crois bien que quelques-unes des lettres qu’elle écrit iront à leur destinataire !… Ne dites pas non : vous n’en savez rien. Les jeunes filles, voyez-vous, celles même qui se croient audacieuses, ont bien des timidités. On griffonne du papier, on griffonne, mais on n’envoie pas le billet ; c’est un peu comme lorsque nous crions bien haut : « Oh ! à celui-ci, je vais lui dire son fait ! D’abord, je lui dirai : « Monsieur !… » Mais on ne lui dit même pas : « Monsieur !… » On évite de le rencontrer.

J’étais confondu ; je me retirai ; madame de Chanclos ne me lâcha pas la main :

— Et vous, répondez-lui, je vous en prie ! répondez-lui sans crainte. Elle n’écoute ni son père ni sa mère, mais ce qui vient de son ami est comme un oracle…

— Merci, madame ! Au revoir, madame, à demain !

Ce dernier jour, ce fut Bernerette qui me pria :

— Henri ! parlez-moi comme hier…

Et elle ne laissa perdre aucun des instants où nous nous trouvions seuls. Je la voyais se tapir, avec un petit frémissement des épaules, contre les coussins de sa chaise longue, comme un oiseau qui se met au nid ; elle fermait les yeux et elle était toute prête à recevoir ma tendresse. Moi, je l’aimais trop, j’étais trop ému pour savoir parler. Je n’ai jamais compris l’éloquence amoureuse ; quand on aime, on dit plus par ce qu’on ne dit pas que parce qu’on exprime. J’étais gêné aussi parce que, quand on dit qu’on aime, on parle surtout du passé. On dit combien, à tel moment, on a aimé, comment on a aimé tel jour : « Oh ! tel jour, vous souvenez-vous ? vous portiez une robe bleue ?… » C’est toujours la même chose ! Et le passé, c’était ma souffrance muette, ma jalousie. Je ne voulais pas parler de l’autre ; je sentais que je commettrais une grande faute en parlant de lui. Mais j’aimais tant, que, parmi mes mots embarrassés et sincères, quelques-uns la touchaient, la pénétraient et semblaient vraiment l’inonder d’un bien-être inconnu d’elle.

Je m’enivrais moi-même, peu à peu, du bonheur que je semblais répandre, et je me souviens que je compris, un moment, que je serais capable, si cela continuait, de dire plus de paroles que je ne voulais et de les arranger plus adroitement, pour produire sur cette figure chérie un plus long ou un plus vif contentement. En pensant à cela, je m’en attristai et je m’arrêtai de parler.

Je dis à Bernerette :

— Oh ! regardez-moi !

Elle s’arracha d’un rêve et m’ouvrit ses yeux. Mais ce n’étaient pas ceux de la figure bienheureuse qu’elle faisait quand elle baissait les paupières. J’en éprouvai un malaise soudain, incertain, indéfinissable, qui me fit lui demander, comme un secours pressant :

— Oh ! Bernerette ! dites-moi quelque chose, vous !

Elle me dit gentiment, tendrement :

— Henri !

Mais c’était du ton dont elle me disait si souvent : « Vous êtes mon meilleur ami… » Je faillis pleurer. Je tenais sa main dans la mienne ; je me mis instinctivement à la baiser avec frénésie ; et puis j’eus envie de baiser le bras, sous la large manche, et plus, si c’était possible. Ma main enveloppa ce bras, en pressa la chair ; et cela éteignit tout à coup l’éclair qui m’avait secoué. La lueur avait été tellement rapide que si la commotion en persista en moi, je ne me souvins plus de sa cause. Un peu plus tard, quand j’y repensai, je l’attribuai au changement de temps brusque qui se produisit peu après, qui nous interrompit et nous occupa assez niaisement le reste du jour. La mer avait noirci tout à coup au large ; on avait vu une barre sombre approcher de la côte, deux barques de pêche regagner Nice en amenant leurs voiles, les arbres du Cap se coucher alors que l’air était parfaitement calme autour de nous, puis, comme nous nous dépêchions de rentrer les chaises, la guérite d’osier arrivait toute seule à mi-chemin de la maison, plus vite que nous : c’était le mistral, qui ne fit plus relâche. Et chacun répéta, jusqu’au soir : « C’est tant mieux, car on regrettera moins de quitter ce pays par un mauvais temps. »

Dans la soirée, Bernerette me dit, à part :

— Je vous demande pardon, Henri, de vous avoir quelquefois fait de la peine : mais je ne savais pas !… Vous auriez dû me parler plus tôt !

Comme je ne répondais pas, elle ajouta :

— Moi, je vous remercie… C’est si bon ! si bon, de se sentir aimée !

Je m’écriai :

— Quand on aime !

Elle ne répondit point à cela. Elle reprit :

— Quand je pense que j’aurais pu mourir sans avoir entendu les choses douces… les choses si douces… que vous m’avez dites !…

Elle se tut une minute. On entendait les rafales au dehors et une branche d’eucalyptus qui fouettait la persienne. Je répétai, un peu bêtement, mais poussé par la force de l’instinct :

— Je vous aime, tant !… tant !…

Elle referma ses paupières, comme elle l’avait fait si souvent pendant ces deux derniers jours, et elle dit :

— Que cela doit être délicieux !

Ce furent les derniers mots échangés entre nous deux seuls, parce qu’un domestique vint m’avertir que l’heure d’aller à la gare était sonnée. Ces derniers mots ambigus, que je n’avais pas le temps d’éclaircir, qui contenaient, à ce qu’il me semblait, de quoi me réjouir ou de quoi m’alarmer à jamais, je les emportai comme la relique suprême que nous laisse le plus souvent une femme : comme une énigme insoluble, déchirante.

Si elle m’eût aimé, elle eût dit : « Que cela est délicieux ! »

Mais peut-être pensait-elle : « Que cela doit être délicieux de s’entendre dire : « Je vous aime ! » quand on espère l’entendre encore le lendemain ! »

Mais ne pensait-elle pas : « Que cela doit être délicieux… même sans espoir de lendemain, quand cela vient de celui qu’on aime ?… »

J’eus de quoi méditer et ne pas dormir.

Mais une anxiété plus longue me fut épargnée par la malheureuse enfant qui, en tout cela, avait enduré un supplice pire que le mien. Quarante-huit heures après mon retour à Paris, je recevais de Beaulieu un télégramme où l’on m’informait que Bernerette, « toujours imprudente », était atteinte d’une fluxion de poitrine. Cette maladie aiguë, jointe à son état de santé si grave, c’était la dernière heure de Bernerette, désignée du doigt sur le cadran.

Cela traîna pourtant une semaine. Je ne sais si elle me parut longue, parce que j’attendais en espérant quand même, ou si elle me parut courte, parce que le dénouement ne me trouva pas préparé. Je piétinais ; rien ne m’autorisait à partir afin de revoir un instant encore Bernerette ; on ne m’en priait point : c’était donc que Bernerette ne me réclamait pas. Enfin l’on m’informa tout à coup de l’heure où le convoi funèbre entrerait à la gare de Lyon !

Je clignai des yeux comme on fait lorsque la foudre tombe.

Et puis, taisons-nous.

Quelques jours plus tard, me trouvant seul, dans le petit hôtel du Ranelagh, avec les parents vieillis, abîmés, terrorisés comme au soir d’une émeute sanglante, madame de Chanclos me fit monter à sa chambre. Il y avait là, sur une table, le petit pupitre fermant à clef, dont usait Bernerette à Beaulieu ; je le reconnus tout de suite. Madame de Chanclos vit que je regardais le pupitre, et aussitôt elle se mit à pleurer, à sangloter. Elle s’assit, puis s’essuya les yeux, se calma un peu. Je m’étais détourné, et je pleurais, moi aussi, en regardant par la fenêtre sans rien voir. La pauvre mère s’approcha de moi, me prit les deux mains comme dans l’antichambre de la villa Cynthia et me dit :

— Permettez-moi de vous embrasser, Henri !

Elle m’embrassa, et les sanglots redoublèrent. Elle n’y voyait pas pour ouvrir le petit pupitre, et sa main tremblait trop pour introduire dans la serrure la clef minuscule. Elle disait :

— Je l’ai pourtant ouvert ce matin…

Je lui offris mon secours, qu’elle accepta :

— D’ailleurs, Henri, c’est à vous !

Il y avait dans ce pupitre un fouillis d’objets ayant appartenu à Bernerette, et que nous connaissions trop, et dont la vue en ce moment était extrêmement douloureuse : son porte-monnaie, ses plumes, ses crayons, des morceaux de pastels qui salissaient tout, un éventail offert gracieusement par le casino de Monte-Carlo, un mouchoir ourlé en fil rose, enfin du papier à lettres, des enveloppes. L’une d’elles, au-dessus de tous les papiers, portait mon nom.

— Vous voyez !… dit madame de Chanclos.

Elle ajouta :

— Celle-ci vous reste ; mais toutes celles qu’elle a brûlées !… Elle a dû se lever, une des dernières nuits, pendant une courte absence de la garde, car il y en avait une pile là, dans le coin à gauche, sept ou huit au moins, j’en jurerais…

Elle remuait les enveloppes et le papier à lettres, pendant que j’ouvrais, moi, l’enveloppe portant mon nom, et lisais ces seuls mots, écrits à la hâte :

Henri,

Adieu, mon meilleur ami !

BERNERETTE.

Madame de Chanclos me dit :

— Tenez ! encore une !…

C’était une enveloppe close, et assez lourde, sans adresse. Je fis observer à madame de Chanclos qu’il n’y avait pas d’adresse. Elle me dit :

— Allez ! ouvrez, mon ami !

Cependant, je m’aperçus que cette enveloppe portait, au revers, et dans un coin, le seul mot : lui.

Je dis à madame de Chanclos :

— Voyez donc cela.

Elle lut « lui » ; elle eut presque un sourire et me dit avec une complète confiance :

— Eh bien ?

J’ouvris. La lettre était longue, celle-là ! Mais je ne lus que les premiers mots :

Claude !… Claude !…

Comme tout tournait autour de moi et comme je cherchais à m’asseoir, madame de Chanclos tenait à me répéter :

— Elle en a brûlé cinquante pareilles !…

Cependant, je ne voulais pas demeurer paré à ses yeux d’un prestige qui ne m’était pas dû ; je dis à madame de Chanclos :

— Les cinquante n’étaient pas pour moi, ni celle-ci.

Et je lui tendis la lettre. Elle dut, elle aussi, s’asseoir, après avoir pris connaissance des premiers mots ; puis elle poussa des exclamations. Elle disait : « Ah ! mon Dieu !… » Elle s’interrompait de lire, et ses deux bras tombaient sur ses genoux ; le papier même lui échappa, et la politesse voulut que je vinsse le ramasser et le lui rendre. Elle s’écriait : « Oh ! le cœur !… le cœur de nos enfants !… »

C’était sa nouvelle méprise qui la stupéfiait et l’absorbait. Elle ne songea pas à me dire, elle non plus : « Mais vous ! malheureux, qui avez pu vous croire aimé d’elle !… » Je l’excusai de ne pas penser à cela, en des moments si troublés.

Et après, je m’en allai, parce que je sentais, à d’imperceptibles détails, que depuis que l’on connaissait la lettre destinée à lui, ma présence, dans la maison déjà, devenait moins agréable.

FIN

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