LA SECONDE MANSION LA CHAMBRE MAGIQUE
Reading edition
LES PERSONNAGES.
LE SAINT.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
LES SEPT MAGICIENNES:
PHOENISSE.
ILAH.
HASSUB.
JARDANE.
ATRENESTE.
PHERORAS.
HYALE.
L'AFFRANCHI GUDDENE.
L'ACOLYTE PHLEGON.
LE LECTEUR EUTROPE.
LES CATECHUMENES ADOLESCENTS:
HERMYLE.
GORGONE.
ATHANASE.
LES ZELATEURS:
THEODULE.
CYRIAQUE.
NARCISSE.
BASILE.
L'EUNUQUE ZACHLAS.
L'INTENDANT HELCITE.
LES ESCLAVES:
DEBIR.
MENES.
PANTENE.
LUCIPOR.
CORDULE.
ALCE.
NADAB.
LE DECAN.
LE COCHER DU CIRQUE.
LA TOURBE DES ESCLAVES, DES AFFRANCHIS, DES NEOPHYTES, DES ZELATEURS.
LA VOIX DE LA VIERGE ERIGONE.
LA VOIX DE LA VIERGE MARIE.
On aperçoit une voûte en ellipse, d'une matière si polie qu'elle renvoie toutes les images, à la façon d'un miroir concave. Une porte rectangulaire à deux vantaux, vaste comme le portail d'un temple, est fermée dans la paroi du fond. On y monte par sept degrés peints des couleurs planétaires, comme les sept étages de Ninive, les sept enceintes d'Ecbatane. Deux idoles solaires, deux colosses entièrement vêtus de spires serpentines jusqu'aux pieds onglés et ailés, tenant dans les deux mains deux clefs symétriques, supportent le linteau monolithe où est gravée une inscription chaldéenne. La face du Soleil et la face de la Lune brillent sur les vantaux de bronze aux gonds énormes.
A droite et à gauche, percées dans la courbe extrême de la voûte qui retombe et s'appuie sur les dalles, deux issues basses, noires d'ombre, semblent les bouches de deux longs couloirs dédaléens.
Des chaînes d'or enchaînent à sept cippes triangulaires sept femmes coiffées de mitres et habillées de robes traînantes. Chacune, dans la cavité de chaque cippe, entretient le feu coloré de chaque planète. Et, comme elles se penchent sur les creusets occultes, leurs visages se colorent diversement entre leurs tresses tordues en cornes de bélier. La magicienne de Saturne a le visage livide, presque noir; la magicienne de Jupiter l'a rouge clair; la magicienne de Mars, rouge sombre; la magicienne de Mercure, bleu; la magicienne de Vénus, changeant; la magicienne de la Lune, argenté; la magicienne du Soleil, tout or. A leurs pieds gisent des coffrets, des corbeilles, des urnes, des fioles, des coupes, des tablettes. Et, penchées, elles épient les fusions sublimes, à travers leurs masques planétaires qui tour à tour s'avivent et pâlissent en dégradant par d'indicibles nuances.
Comme la sirène qui souffle dans la nacre de la conque tordue, chacune chante profondément dans le charme de la pierre creuse.
PHOENISSE.
Magister Claudius sonum dedit.
Un nouveau Signe est dans l'espace. Un royaume trouve son roi. Le jour tremble. La nuit s'efface.
ILAH.
1595O Temps, ô Temps, sable fugace et goutte d'eau pâle qui choit! Un nouveau Signe est dans l'espace.
HASSUB.
O Rêve, entre la vie qui passe et la mort qui dure, isthme étroit! 1600Le jour tremble. La nuit s'efface.
JARDANE.
Ame frêle dans la chair lasse, ivre d'espoir, folle d'effroi! Un nouveau Signe est dans l'espace.
ATRENESTE.
Il paraît. Qui est-ce qui lace 1605la sandale de son pied droit? Le jour tremble. La nuit s'efface.
PHERORAS.
Il monte. Son front est la place de la lumière, qu'Il accroît. Un nouveau Signe est dans l'espace.
HYALE.
1610Les mers sont les bords de sa tasse, l'aube est une perle à son doigt. Le jour tremble. La nuit s'efface.
PHOENISSE.
Dans l'amour est toute la grâce. Le sourire est la seule loi. 1615Un nouveau Signe est dans l'espace. Le jour tremble. La nuit s'efface.
L'ombre qui tombe de la voûte est éclairée par les sept figures immobiles des Voyantes, comme par sept lampes magiques. Ici, soudain, éclate l'appel de Sébastien dans l'obscurité du dédale.
LE SAINT.
A moi, Guddène! A moi, Phlégon! J'ai trouvé l'issue. Entends-tu ma voix, Guddène? Les détours 1620sont douteux. Ne t'égare pas!
Il s'élance. Il a l'aspect farouche du destructeur. Un marteau pesant est à son poing, le marteau du tailleur de pierre, à deux têtes dont l'une armée de pointes pour entamer le bloc. Comme il découvre la grande porte, il monte impétueusement les marches de l'escalier.
La porte! La porte! Je vais t'arracher de tes gonds scellés.
Il frappe avec son marteau le vantail retentissant. Les femmes aux chaînes, sans détourner du cippe leur visage illuminé, jettent un cri d'effroi.
Qui êtes-vous?
Il est debout sur le septième degré, s'adossant au vantail du Soleil, qui semble porter dans son disque la tête juvénile pareille au chef du Baptiste dans le plat d'or suspendu.
LES MAGICIENNES.
Qui es-tu? Qui es-tu?
LE SAINT.
Vous êtes 1625enchaînées à l'œuvre des charmes, magiciennes.
Elles sont toutes frémissantes dans la fixité de leur vision, comme des arbustes feuillus qu'un vent bas agiterait sans mouvoir la fleur de la cime.
LES MAGICIENNES.
Nous avons vu, nous avons vu la grande image.
PHERORAS.
Mais nous ne pouvons pas encore 1630nous détourner, seigneur, si même tu es un dieu.
LE SAINT.
Qui êtes-vous?
HASSUB.
Observe nos faces penchées. Nous gardons les feux des planètes. 1635Vois-tu les aspects des métaux qu'elles engendrent, aux couleurs de nos faces?
La réverbération du feu secret dans la cavité du cippe devient de plus en plus forte, suivant le rythme incantatoire. Une anxiété croissante exalte ou rompt la voix de celle qui évoque les aspects de l'avenir.
Je suis Hassub. Je suis gardienne de Nabou, que les Latins nomment Mercure. 1640Ne suis-je pas bleue comme l'ombre de l'âme où la pensée repose pareille à un éclair voilé, comme l'ombre où lente mûrit, pareille au saphir solitaire, 1645la parole qui changera le monde et vaincra le tombeau? Mais d'où viens-tu? Quel dieu, quel maître apprit à tes lèvres si jeunes les blasphèmes impérissables? 1650Qui est contre toi? Tout l'azur rayonne. Lumière! Lumière! Lumière! Tu te tiens debout, cambré comme l'arc de tes lèvres dans le sourire. Tu parais 1655hérissé de rayons. Tu portes la couronne d'or et la palme. Ah, qui es-tu?
Le feu s'éteint, la figure s'éteint comme les pierreries de la mitre. Semblable à une larve morne, la femme s'affaisse sur la dalle, contre le cippe, dans ses propres chaînes; et elle y reste accroupie, silencieuse, près des coffrets, des corbeilles, des urnes, des fioles, des coupes, des tablettes.
PHOENISSE.
Je suis Phœnisse, la gardienne de Dilbat qu'on nomme Vénus 1660la déesse mère de Rome, la fleur de la vague fleurie, volupté d'hommes et de dieux. Tu la dédaignes! Ses statues s'écroulent. Regarde, regarde 1665mon visage changeant! Mon cœur malade ondoie dans la mer chaude de Phénicie. L'écume est comme la bave des pleureuses lasses de crier leur désir. J'entends 1670les lamentations des femmes qui déchirent tous les nuages du soir et du benjoin. Je vois le bel Adolescent couché sur le lit d'ébène. Une fraîche 1675blessure est sur sa cuisse blême. Les femmes s'acharnent. Des roses naissent du sang, des anémones naissent des larmes. Il est mort, le Bien-aimé!
Elle renverse la tête en arrière, éteinte. Elle s'écroule comme un monceau de cendres. Elle reste au pied du cippe, avec ses chaînes, comme l'esclave morte de fatigue qui s'abat au pied de la meule sans quitter la sangle.
PHERORAS.
1680De l'or! De l'or! Je vois de l'or qui resplendit, de l'or qui tombe, de l'or qui couvre et qui étouffe; des colliers, des anneaux, des torques, sans nombre, sans nombre; des choses 1685étincelantes et pesantes sans nombre, le poids du trésor, le supplice du métal jaune; car je suis Phéroras, gardienne de Jupiter. Et l'Empereur 1690te regarde, vers toi s'incline, halette. Tu as dans ton poing sa victoire d'or. Mais tu souffres, tu souffres. Sur toi le tonnerre triomphal des buccins résonne. 1695Tu appelles ton dieu, tu nommes un seul dieu devant tous les dieux. Des hommes crient au sacrilège. Orphée! Orphée!
Elle n'a plus de couleur. Toute blême, elle tend ses bras enchaînés; puis, elle semble se casser comme la tige du pavot frappé par la verge. A terre, elle incline la tête sur ses genoux soulevés.
JARDANE.
Apollon! Apollon! On coupe 1700les cordes à la lyre, comme une chevelure tendue. On la tient par l'une des cornes d'ivoire, comme une victime, pour la mutiler. On entend 1705des cris. Tu es impie, tu es impie. Tu offenses mon dieu. Je suis Jardane, la gardienne du grand luminaire Samas, nommé par les hommes Soleil, 1710Paian Lyre-d'or, Arc-d'argent. La lyre heptacorde, figure des sphères chantantes, est-elle un gibet? Pourquoi étends-tu les deux bras, joins-tu les deux pieds 1715comme les esclaves en croix? Tu pourrais encore être un dieu, avoir ton temple. Pourquoi donc veux-tu mourir?
Elle s'abandonne sur le cippe éteint comme la pleureuse sur la stèle funèbre. Elle s'y accoude; elle appuie son front sans rayons sur ses poignets croisés.
ILAH.
Tu ne meurs pas, tu ne meurs pas 1720de cette mort. Je sais mieux voir. Je vois jusqu'au plus obscur coin des douze lieux. Je suis Ilah. Je forge la lame de plomb. Je suis gardienne de Saturne, 1725de la planète meurtrière. Les crimes rougissent les pieds vains du Temps qui foule sans bruit de gros caillots rouges et mous comme tes anémones. Suis-je 1730livide, du menton au front, comme la violette ou comme la meurtrissure? Tu me troubles, tu me troubles. Les profondeurs tressaillent. Des ombres surgissent 1735pareilles aux feuillages morts d'un arbre noir chassés de tombe en tombe par le vent stérile. Tu es resplendissant de plaies. Tu es comme criblé d'étoiles. 1740Autour de toi des ailes battent. Tu as la couronne et la palme. Ah, qui es-tu?
Obscurcie, elle palpite encore sur la dalle froide. Puis, elle compose en rond son long corps souple, comme le lévrier qui s'endort après la chasse.
ATRENESTE.
Que de fer! Que de fer! C'est Mars qui l'engendre, nommé Nergal 1745outre mer. Je suis Atreneste, qui garde l'astre destructeur. J'ai dans une gaine une épée qui embaume des deux tranchants, parce qu'elle a coupé les herbes 1750dans le jardin de Proserpine. Et tout le reste est sang et rouille. La nuit tombe. L'arbre est sans fleur. Et toute ton âme est sur toi comme de la pourpre sans plis. 1755Pour quel amour, pour quel espoir, pour quelle éternité meurs-tu? Qui met son souffle entre ton cœur et tes lèvres? Je vois des fers aiguisés, des fers empennés. 1760Le premier te frappe au genou, se fixe en tremblant dans le nœud de l'os; mais le dernier te perce d'outre en outre la veine chaude où le cou se joint à l'épaule… 1765Tu souris! Tout le ciel vivant est suspendu comme un regard entre la larme de Vesper et ce sourire.
Décolorée comme son charme, elle vacille et tombe sur ses genoux. Puis elle s'assied sur ses talons et demeure, les bras allongés sur ses cuisses, comme inanimée, semblable à ces vases funéraires dont le couvercle est une tête divine.
HYALE.
Ils dressent, ils dressent le corps 1770vivant sur leur autel de pierre comme la statue sur le socle! Il n'a plus de sang, il est pur; car même les veines des dieux charrient la rougeur du désir 1775plus salée que l'eau de la mer. Il n'a plus de sang, il est pur. Il est plus divin que le marbre, plus doux que la perle sculptée, plus pâle que toutes les choses 1780les plus pâles. Je suis Hyale, la gardienne du luminaire exsangue que les mortels nomment Lune. Et à mes yeux sont connues toutes les pâleurs de la Terre, 1785de la Mer, du Ciel, de l'Hadès, et des rêves,
Lentement, lentement, dans le cippe cave, le métal lunaire se refroidit, bleuit, faiblit.
de tous les rêves qui renaissent, de tous les rêves évanouis…
La gardienne de Sin semble s'écouler le long de la pierre comme une nappe d'eau silencieuse et lisse. Une lueur vague hésite encore sur sa figure entourée de tresses violettes, semblable à la lueur des méduses marines. Elle reste ainsi effacée dans les plis de sa robe, les paumes creuses comme celles où l'on s'abreuve aux bords du Léthé.
La voûte s'emplit de nuit souterraine. Le Jeune Homme, enveloppé de songes et de sorts, est encore debout contre la porte de bronze. Et, soudain, un chant pur se lève au delà du seuil infranchissable.
ERIGONEIVM MELOS.
Magister Claudius sonum dedit.
Je fauchais l'Épi de froment, 1790oublieuse de l'asphodèle; mon âme, sous le ciel clément, était la sœur de l'hirondelle; mon ombre m'était presque une aile que je traînais dans la moisson. 1795Et j'étais la Vierge, fidèle à mon ombre et à ma chanson.
C'est le cristal doré d'une voix virginale qui se courbe sur l'âme comme un ciel d'août. Anxieux, le Jeune Homme écrase sa joue contre le vantail. Les Voyantes soulèvent leur tête grave de sommeil et l'inclinent vers la mélodie. Elles murmurent en rêve.
HYALE.
Elle est Erigone, la Vierge.
PHOENISSE.
Elle est Erigone.
ATRENESTE.
La Vierge à l'Épi d'or!
LE SAINT.
1800Gardienne de la porte close, créature d'enchantement, écoute-moi, femme ou démon, écoute! Je veux que tu m'ouvres, femme ou démon.
ERIGONE.
1805Enfant d'un mortel, qui es-tu? Je te vois à travers l'airain sonore. Je te vois. Tu es beau dans ta fleur, comme le dieu qui m'aima, le dieu bondissant 1810porteur de thyrse.
LE SAINT.
Entends-moi! Je veux que tu m'ouvres, femme ou démon.
ERIGONE.
Tu as les yeux noirs et la longue chevelure du dieu cruel 1815qui pressa sur ma nuque rose les trois grappes de la douleur, l'une après l'autre.
LE SAINT.
Fantôme, fantôme de charmes, je te conjure.
ERIGONE.
1820L'incantation de Setar me force. Je suis prisonnière. J'ai volé parmi les étoiles du Lion, portant mon épi d'or et mes larmes.
LE SAINT.
1825Fantôme, j'abattrai la porte; et le Roi de gloire entrera. Au secours, frères!
Il descend les degrés et court vers l'issue noire, en brandissant le marteau.
A mon aide! Où êtes-vous?
Ici les lueurs des flambeaux éclairent l'issue. On entend des pas, des voix. Et l'affranchi Guddène, l'acolyte Phlégon, le lecteur Eutrope, les catéchumènes adolescents Hermyle, Gorgone, Athanase, d'autres briseurs d'idoles, Théodule, Cyriaque, Narcisse, Basile, armés de marteaux et de massues, font irruption dans l'ombre que les lueurs troubles agitent. Des esclaves les suivent, s'arrêtent, hésitants; d'autres surviennent, effrayés ou enivrés. On plante les flambeaux dans les poings de fer qui font saillie hors de la pierre.
GUDDENE.
Seigneur, seigneur, d'autres idoles, 1830d'autres idoles, en grand nombre, découvertes dans la muraille double! Nous avons renversé les dieux d'airain, brisé les dieux de marbre, brûlé ceux de bois, 1835arraché les plaques d'ivoire, écrasé les couronnes d'or, souillé toutes les bandelettes. Et il n'y a plus une idole chez Jule Andronique. Nous sommes 1840las, seigneur. Nous mourons de soif. Nous avons tué tant de dieux, tant de démons!
HERMYLE.
Aucuns étaient beaux.
GORGONE.
Des regards sortaient de l'airain et du marbre.
ATHANASE.
1845J'ai vu couler du sang, des larmes.
PHLEGON.
C'était le vin, c'était le miel des offrandes.
EUTROPE.
Il ne faut pas les regarder.
GUDDENE.
Je détournais les yeux, en assénant les coups.
LE SAINT.
1850Voyez la porte!
HERMYLE.
Il y a des femmes couchées sur les dalles.
ATHANASE.
Avec des mitres.
GORGONE.
Elles ne remuent pas.
ATHANASE.
Sont-elles enchaînées?
HERMYLE.
Des magiciennes.
LE SAINT.
1855Il faut abattre cette porte.
GUDDENE.
Elle est d'airain.
EUTROPE.
Elle est massive.
PHLEGON.
Elle a des gonds inébranlables.
BASILE.
On ne distingue pas le joint des deux vantaux.
NARCISSE.
Ni la serrure.
PHLEGON.
1860Qui a la clef?
GUDDENE.
Où est la clef?
EUTROPE.
Qu'on appelle Zachlas l'eunuque!
PHLEGON.
Qu'on appelle Helcite!
GORGONE.
Sait-on ce qu'elle cache?
BASILE.
Un labyrinthe.
THEODULE.
Le laraire des dieux honteux.
CYRIAQUE.
1865Un cellier, peut-être.
NARCISSE.
Un trésor.
GORGONE.
Un tombeau.
ATHANASE.
Des monstres.
HERMYLE.
Un rêve.
EUTROPE.
Voilà le Syrien!
LE SAINT.
Helcite!
On voit ici l'intendant de Jule Andronique percer la tourbe des serfs qui, de plus en plus épaisse, encombre les issues. Il est jaune et onctueux comme la cire, mince et flexible, avec de beaux yeux de lièvre agrandis par le fard et par l'angoisse.
Donne la clef de cette porte. Ouvre, toi-même.
HELCITE.
1870O seigneur, mon maître est mourant. Il gémit dans sa couche. Il nomme ton nom. Il t'appelle, il t'adjure, seigneur. N'avais-tu pas promis de le guérir, s'il te laissait 1875briser les images des dieux dans ses maisons, dans ses portiques, dans ses jardins? Tu es venu seul, à la tombée de la nuit; et, plus tard, d'autres destructeurs 1880sont venus avec des marteaux bien plus lourds. Tu as renversé les statues, les autels. Tu as chargé d'épouvante et de crime la nuit. Nous sommes tous tremblants. 1885On voit des larves, on entend des sanglots. Les esclaves hurlent dans l'ergastule, ou se rebellent, ou invoquent le changement. Nous avons perdu tous nos dieux, 1890en vain. Mon maître, dans les nœuds de la douleur, t'appelle, toi qui as guéri l'aveugle, toi qui as consolé la muette, toi qui sur cette chair souffrante 1895as fait pacte de délivrance sans le remplir!
LE SAINT.
Il est dans les nœuds de la fraude. Il est tout noué de mensonges. La Peur d'un côté de sa couche 1900se tient, et la Ruse de l'autre. Tu vois, tu vois. Il me cachait les incantations, les charmes, les sortilèges et les philtres, et toutes ses magiciennes 1905impures, avec tous ses rites impies. Tu vois.
Il indique au Syrien les femmes abattues près des cippes.
GUDDENE.
Nous avons trouvé dans les niches, derrière les statues, des livres et des tablettes.
PHLEGON.
1910Un esclave nous a montré tout à l'heure, dans une chaise du maître, enlevant une planche d'ivoire, un amas de rouleaux magiques; puis des calcédoines 1915gravées d'images et de chiffres; et puis des mains d'argent, des têtes d'argile crue…
LE SAINT.
Et ces sept femmes enchaînées? Réponds, Helcite.
HELCITE.
1920Seigneur, elles sont des captives de Sidon qui seules possèdent le secret des teintes en pourpre, réservées jadis aux grands prêtres et aux voiles du Temple. Il faut 1925qu'on les enchaîne.
LE SAINT.
Homme, tu mens. Or, si ton maître veut se délivrer de ses maux, qu'il manifeste ce qu'il cache. Il me faut détruire avant l'aube, 1930ici, toute œuvre des démons. La nuit est brève.
HELCITE.
Il y a des jardins, je pense, des jardins suspendus, avec ces arbres odorants d'où coule 1935ce baume qu'on nomme sarran, plus doux que tous les aromates. Et personne autre n'a joui de ces arbres, fors le seigneur. Jamais je n'ai franchi ce seuil. 1940Et je ne sais. Mais toi, peut-être, tu sais, Zachlas.
L'Égyptien est debout, enveloppé d'un pagne bleu, un pied en avant, les deux mains ballantes.
LE SAINT.
Homme, tu mens.
ZACHLAS.
Ni moi non plus, je n'ai franchi ce seuil. Je sais qu'il n'y a pas 1945de dieux, pas d'images divines, mais des merveilles, comme l'orgue hydraulique de l'empereur Néron, rétabli par Eunoste. Et, quand Jule était en Égypte, 1950un homme de Phylace vint et dit qu'il voulait lui montrer le monstre disparu qu'on nomme Hippocentaure chez les Grecs, embaumé dans du miel. Je doute 1955que cette merveille ne soit enfermée là…
EUTROPE.
Frappe-le, donc, au nom du Christ, frappe-le, cet adorateur du Chien et du Bœuf. Frappe fort! 1960Il ose se jouer de toi. Qu'on le châtie!
Des affranchis de la famille surviennent, l'un après l'autre, essoufflés, effarés.
LES AFFRANCHIS.
—O Helcite, Helcite! Zachlas! —Comment ne revenez-vous pas? —Il est à bout. —Seigneur, seigneur, 1965il t'appelle. Viens le guérir! Tu l'as promis. —Viens l'arracher aux affres de la mort! —Son fils Vital te supplie, te conjure. —Comment pourrais-tu le trahir? 1970—Tu as accompli la ruine. Accomplis enfin la promesse. —Partout est l'horreur et l'effroi. On ne marche plus. Les statues renversées encombrent les seuils. 1975Des bûchers brûlent. Les esclaves se pressent traînant leurs malades. Les femmes pleurent. Les enfants crient. Tous les détours sont bouchés par cette masse lamentable 1980que rien n'écarte ni n'arrête. Que feras-tu?
LE SAINT.
Laissez qu'ils viennent. Le Royaume des cieux est semblable au levain que la plus humble de ces serves 1985cache dans trois muids de farine jusqu'à ce que toute la masse lève et fermente.
UN DES AFFRANCHIS.
Mais que feras-tu de ton hôte, ô destructeur?
LE SAINT.
1990Que cet homme, chef de maison, tire de son trésor des choses nouvelles et ne cache pas les anciennes. Le dieu nouveau le guérira.
HELCITE.
1995Or il veut qu'on ouvre la porte d'airain. Or il veut tout détruire Allez et portez le message à Vital, qu'il vienne et résolve.
LES AFFRANCHIS.
—Tu veux détruire le prodige 2000de Setar, la Chambre magique! —On a dépensé des milliers de sesterces, pour l'établir. —Et de l'or, du cristal, du bronze, des verreries, des pierreries, 2005sans nombre.
HELCITE.
Tais-toi! Tais-toi!
LES AFFRANCHIS.
C'est le Zodiaque circulaire, comme celui de Cléopâtre. —Et l'ordonnance des planètes les cercles de la géniture, 2010les cycles des lieux. —O seigneur très saint, et comment pourrais-tu la détruire, cette merveille des merveilles? —Elle simule la lyre heptacorde d'Orphée. 2015—On peut tout prédire et connaître par les tables des mouvements, par les combinaisons des signes.
ZACHLAS.
Taisez-vous! Taisez-vous!
LES AFFRANCHIS.
—Seigneur, non, tu ne la détruiras pas! 2020—Elle contient les domiciles planétaires et les trigones et les décans, d'après les listes de Démophile. —Et le quadrant vital, avec les horoscopes 2025aphètes de Ptolémée. —Sois juste! Sois clément! —On y trouve le Thème du Monde et de Rome, les domaines des Douze Signes, et les Douze Sorts hermétiques. 2030—Parfois l'incantation force la Figure zodiacale à descendre, et la tient captive dans l'or, le cristal et l'airain. —La Vierge à l'Épi d'or, la femme 2035couchée sur le cercle, la tête en avant, est bien ta patronne, seigneur. Pourrais-tu la frapper? —Elle protège les Chrétiens. —Peut-être, elle est la sœur des Anges 2040révélateurs de l'Avenir. —Déjà tes Patriarches sont dans le Zodiaque, tes Anges dans les planètes. —Samael est l'Ange de Mars; Anael, 2045l'Ange de Vénus; Gabriel, l'Ange de la Lune. —Setar le Mage, le grand astrologue théurge de la descendance de Bérose, a fondé cette œuvre 2050dans la pierre et l'airain. Comment, comment pourras-tu la détruire, seigneur?
LE SAINT.
Je détruirai cette œuvre des démons. Je vaincrai la pierre et l'airain. J'abattrai la porte. 2055Et le Roi de gloire entrera.
UN DES AFFRANCHIS.
Seigneur, trois Mages, cependant, se trouvèrent à la naissance du Christ. Dieu se servit d'un astre pour les avertir. Et, afin 2060que le présage fût compris, ne dut-il pas observer toutes les Règles?
LE SAINT.
L'étoile des Mages vint annoncer la royauté nouvelle et la fin des démons.
L'AFFRANCHI.
2065Elle était un signe horoscope.
LE SAINT.
Elle fut clouée par mon Dieu au cœur vivant du Ciel, en gage de la parole radieuse parlée par la bouche de l'Oint. 2070Tu la sauras.
Par tous les détours du dédale, à la double issue, se prolonge la clameur du troupeau. Des malades paraissent, aux bras de leurs parents, agités, illuminés d'espoir.
LES ESCLAVES.
—A toi, nous venons tous à toi, seigneur! —Nous sommes tous à toi! —Nous t'avons attendu, berger! Berger, nous sommes ton troupeau. 2075Garde-nous! —Nous avons veillé toute la nuit dans les ténèbres pour attendre le changement. —Plusieurs d'entre nous ont marqué l'heure d'attente avec les gouttes 2080les plus tristes de leurs ulcères. —Nous avons crié, sangloté vers toi pour que tu nous rachètes et nous délivres, vers toi, maître, pour que tu nous guérisses et 2085nous consoles. —Si nous pleurons, serons-nous consolés? —Tu vois: nous moulons le blé; mais la force nous broie, comme du blé mauvais, entre deux pierres. —Nous avons 2090saigné, nous aussi, sous les verges, sous les lanières. —Si les dieux marchent sur les hommes, les hommes marchent sur nous, avec l'os dur de leur talon. —Jamais un dieu 2095n'a rien fait pour nous soulager, ni jamais un homme. Celui que tu annonces, homme et dieu, que fera-t-il pour notre faim et pour notre soif, pour nos cœurs 2100et pour nos poignets? —Apprends-nous le cri qui sera écouté, seigneur! —Apprends-nous la prière qui sera exaucée! —Tu as descellé les yeux de la femme 2105d'Attale. Or elle te regarde. —Et tu as délié la langue d'Alcé, la femme de Venuste. Or elle te loue. —Nous voici, seigneur. Ne guéris pas le maître, 2110mais guéris les serfs. —Si tu veux, seigneur, tu peux.
LE SAINT.
Hommes, m'avez-vous vu toucher de mes doigts les yeux de l'aveugle? Ai-je donc touché de mes doigts 2115les lèvres d'Alcé? L'une a vu, l'autre a parlé; mais leur foi seule les a guéries. Votre foi seule vous guérira.
LES ESCLAVES.
Seigneur, nous voulons voir un signe 2120de toi! —Un signe! —N'est-il pas le Guérisseur, celui dont tu nous apportes le témoignage? —N'est-il pas le Consolateur? Et ne viens-tu pas en son nom? 2125—Tu as renversé les statues d'Asclépios, de Télesphore, d'Hygie, dispersé les offrandes votives, foulé les couronnes, brisé les tables de prodiges. 2130Et tu veux nous laisser nos fièvres, nos plaies, nos ulcères, nos veines relâchées, nos os fléchis, tous nos maux et toutes nos souffrances! —Ton dieu n'est-il pas plus puissant 2135que le petit dieu qui grelotte sous son capuchon? —Moi, je suis de Titane, et je suppliais Alexanor. —Et moi, je suis macédonien, et j'offrais 2140à Darrhon mes vœux. —Mais ton dieu n'est-il pas le dieu des miracles? —Tu as renversé Apollon qui tue et qui guérit. Le tien ne tue jamais, guérit toujours. 2145—Debir, Ménès, parlez, parlez, vous qui cachez dans vos poitrines les Écritures roulées. —Toi, Pantène. —Lucipor de Thrace, et toi. —Car on lit sous la lampe 2150mourante, jusqu'à l'aube claire, toutes ses guérisons. —La femme d'Hur, courbée comme la glaneuse aux champs, qui n'avait jamais pu se redresser. —Et ce lépreux 2155surgi tout blanc dans le soleil, quand Il venait de la Montagne. —Et ces hommes qui descendirent par l'ouverture faite au toit le paralytique étendu 2160sur le grabat. —Et, aux pays des Gadaréniens, les deux démoniaques bondissant des sépulcres. —Et, quand déjà les joueurs de flûte venaient 2165avec les pleureuses au deuil, l'enfant de Jaïre saisie par la main, tirée du sommeil. —Et, dans la contrée de Sidon, l'enfant de la Cananéenne, 2170possédée de l'Esprit impur. —Et, sur la mer de Galilée, cette multitude sans pieds, sans mains, sans yeux, sans voix. —Et l'homme qui amena le lunatique 2175fasciné par l'eau et le feu, disant: Aie pitié de mon fils. —Et, aux portes de Jéricho, le fils aveugle de Timée. —Et, dans la ville de Naïm, 2180le fils de la veuve porté en terre, quand Il s'approcha, toucha le cercueil, et soudain le mort se dressa. —La main sèche fut saine. —Dans la Samarie, 2185les dix lépreux ensemble furent purifiés. —L'homme malade depuis trente-huit ans, à la Porte des Brebis, toujours en attente sur la piscine, se leva 2190et s'en alla. —Dans la maison du Pharisien, l'hydropique fut allégé de ses eaux tristes, soudainement. —L'Hémorroïsse, exsangue depuis douze années, 2195n'eut qu'à le suivre et à toucher sa robe de lin. —Souviens-toi! Souviens-toi! —Toujours, au coucher du soleil, près des sources, près des citernes, sur les chemins, 2200sur les rivages, sur les places publiques, on lui amenait des tourbes de démoniaques et d'infirmes. Il suffisait qu'ils disent: Aie pitié de moi! 2205—Il crachait à terre, formait de la boue avec sa salive. —Qu'il te souvienne de Lazare, Ménès, toi qui as lu! —Lazare, l'homme de Béthanie! —Seigneur, 2210et tu ne veux pas nous donner des signes! —Mais Thomas lui dit: «Il y a une seule chose. Nous voulons voir des morts couchés au fond des tombeaux, que tu aies 2215ressuscités: et cela comme signe.» —L'apôtre demandait un signe! —Thomas lui disait: «Nous voulons voir des ossements qui se sont disjoints, comment ils 2220se réuniront l'un à l'autre, en sorte qu'ils puissent parler.» —Que répondit-Il? —Quelle fut sa réponse? —«Thomas», dit-Il «viens avec moi. Les os disjoints 2225se réunissant de nouveau, je te les montrerai. Viens donc, viens jusqu'à Béthanie, Didyme, viens. Je te montrerai les yeux de Lazare qui sont vidés 2230par la pourriture. Didyme, viens avec moi. Les lèvres blêmes, déjà dissoutes sur les dents de Lazare, tu les verras remuer, tu les entendras 2235parler. Viens avec moi, Didyme, jusqu'à Béthanie, si tu veux voir et entendre.»
Sébastien bondit, dans un emportement soudain. Le Copte s'interrompt; et son teint de cuivre jaune semble se décolorer sous ses cheveux noirs et frisés, tandis que sa lèvre charnue tremble.
LE SAINT.
Esclaves, esclaves, oui, cœurs épaissis! Ménès, tu as lu, 2240tu as bien lu, avec tes yeux ronds d'oiseau nocturne, oui, oui, je te le dis en vérité, tu as bien lu. «Viens avec moi, Didyme,» le Maître disait 2245«si tu cherches à voir des os se rejoindre les uns aux autres, se dresser, marcher vers la porte du tombeau. Tu cherches des mains qui s'étendent, qui se soulèvent. 2250Viens, je te montrerai les mains de Lazare liées de leurs bandelettes. Mon doux ami, viens avec moi; car je désire ce que tu as pensé. Les sœurs 2255m'attendent.» Et ils s'en allèrent. Ils furent devant le tombeau. Et alors Didyme pleura. Mais Jésus avait une voix joyeuse comme une amertume 2260puissante de songe et de vie. Saurez-vous jamais, ô esclaves, laquelle, de cette tristesse et de cette allégresse, était la plus amère? Et Il disait: 2265«Doux ami, ne t'afflige pas. Tu veux le signe. Ote la pierre, et je ferai sortir celui qui est mort. Ne t'afflige pas. Enlève la pierre, Didyme. 2270Regarde bien, regarde bien le mort, comme il dort. Viens et vois les ossements, comme ils reposent. Regarde bien celui qui dort, comme il est composé. Regarde 2275chaque tache dans tous ses linges Didyme, avant que je ne jette l'appel qui le fera surgir. As-tu bien vu?» Thomas voyait à travers les pleurs et la honte. 2280Tel le nouveau-né dans ses langes, tel le mort dans ses bandelettes. Et toute la vie paraissait blême. «Lazare, viens dehors!» Le genou surgit le premier.
La voix semble rendre présent le prodige dans l'ombre chaude d'haleines. La tourbe des suppliants tressaille, saisie de terreur.
2285Et toute la vie était comme toute la mort.
La tourbe frissonne et recule, devant la vision blanche du Ressuscité dans son linceul.
LES ESCLAVES.
—Seigneur, seigneur, tu nous effraies! —Nous avons vu. —Nous avons vu. —Nous avons vu.
LE SAINT.
2290O misérables, attachés à la vie comme les tourteaux des olives à la couronne de la meule qu'ils souillent, comme dans le cellier froid les limaces 2295à l'anse de l'amphore qu'elles engluent, pourquoi vous guérirais-je si, étant confesseurs du Christ, vous êtes les serfs de la peine, vous êtes voués aux métaux 2300aux bûchers, aux bêtes, aux pires tourments? Croyez-vous que les crocs léonins sauront reconnaître les infirmités de vos os? J'épie vos cœurs.
UN ESCLAVE.
2305Pourquoi donc as-tu délié la langue d'Alcé la muette, seigneur? pourquoi?
LE SAINT.
Pour qu'elle puisse confesser, avec la parole mûrie 2310dans l'affliction du silence, le dieu nouveau
L'ESCLAVE.
Pourquoi donc as-tu descellé les yeux de la femme d'Attale, seigneur? pourquoi?
LE SAINT.
2315Pour qu'elle puisse regarder le bourreau bien en face et voir sur la nativité de l'âme l'éclat du sang.
L'ESCLAVE.
Tu nous enseignes à souffrir 2320et à mourir.
LE SAINT.
A renaître.
L'ESCLAVE.
Où renaîtrons-nous?
LE SAINT.
Dans le Royaume.
L'ESCLAVE.
Et où est-il, le Royaume?
LE SAINT.
Il est hors du monde.
L'ESCLAVE.
Montre-le-nous.
LE SAINT.
Et votre foi?
L'ESCLAVE.
2325Donne-nous un signe visible.
LE SAINT.
Le sourire.
L'ESCLAVE.
Mais quel sourire?
LE SAINT.
Hier, dans le prétoire, un serf comme toi, Cloanthe, pleurait sans bruit, sous les ongles de fer. 2330On lui dit: «Tu pleures, Cloanthe.» Il répond: «Je ne pleure pas sur ma vie; mais mon corps est boue, et il en suinte des gouttes.» Quelqu'un n'a pas pleuré; c'est peu, 2335il n'a pas répondu; c'est peu, il n'a pas remué; c'est peu, il a souri: des yeux, des lèvres, du front, de toute l'âme libre, de toute sa félicité 2340immortelle, a souri, souri vers les cieux qui divinement furent pâles de ce sourire humain, comme d'une aube neuve, tout pâles de cette douleur 2345souriante comme d'un jour surgi de plus loin que la Mer, d'une profondeur plus profonde que l'Orient!
Sa parole est comme le brandon qui allume les chaumes, quand le vent souffle.
ALCÉ.
—Seigneur, seigneur, nous sourirons 2350quand il faudra mourir.
CORDULE.
Seigneur, comme je te vois, que je voie face à face le Dieu vivant!
LES ESCLAVES, LES BRISEURS D'IDOLES, LES ZELATEURS, LES CATECHUMENES.
—Guerrier, nous sommes tous à toi, pour ta guerre! —Prends-nous, et sains 2355et malades, avec nos forces et nos plaies. —Que nous soyons les dalles du chemin de gloire! —A l'aube, nous ne connaîtrons plus nos visages. —Connais-tu 2360nos cœurs profonds? —Sébastien, archer du Christ, ô le plus beau entre les enfants des mortels, perce nos cœurs de ton regard. Voici. Nous t'ouvrons nos poitrines 2365meurtries par la sangle des meules. —La mort est vie. Que nous soyons moulus comme froment de Dieu, pressés dans le pressoir de l'Oint! —Que nous soyons les affranchis 2370du Christ. —Que nous puissions Le voir face à face! —Ah, c'est trop attendre —Nous ne pleurons que dans l'attente. Mais nous rirons quand il faudra combattre. —Abrège pour nous l'heure 2375du saint combat! —C'est trop attendre. —Mais Il est terrible! —Il n'habite que les cœurs qu'il déchire. —Toute votre chair immonde est en faute devant Lui qui porte l'annonce 2380des béatitudes célestes. —Il a dit: «Je suis doux. Mon joug est doux, mon fardeau est léger.» —Seigneur, puisque tu as brisé tous les dieux de sang et de fange, 2385dresse devant nous Son image, pour que nous puissions L'adorer! —Est-Il beau? plus beau qu'Apollon? —Il apparaissait aux disciples. T'est-Il apparu? —Parle! Parle! 2390—Réponds, seigneur!
Le Jeune Homme est assis sur la plus haute marche de l'escalier septénaire qui monte à la porte. Une mortelle angoisse étreint son âme, étouffe sa voix.
LE SAINT.
Sa face est cachée, tout Son corps est voilé.
LES MEMES.
—Tu trembles, seigneur. —N'oses-tu pas Le découvrir? —N'as-tu pas l'Image cachée 2395dans ta poitrine? —Écoute, écoute, seigneur: par la pierre brisée, par l'airain tordu, par le bois fendu, par ton impitoyable marteau, par ton bras destructeur, 2400par le fer, par le feu, par cette nuit de vengeance, je t'adjure. Il n'y a plus un dieu debout devant nous. Dresse devant nous Son image, que nous puissions 2405Le connaître, que nous puissions L'adorer, et que nous puissions Lui dire aussi: «Fils de David, ô Jésus, aie pitié de nous!»
LE SAINT.
Il n'a plus de corps, Il n'a plus 2410de sang. Il a donné Son corps et Son sang pour les créatures.
Les plus proches soufflent sur l'angoissé leur sombre ardeur. Les voix sont contenues mais frémissantes. Il semble que le vent oriental des apparitions courbe les têtes des néophytes, dans cette ombre qui est semblable à l'ombre des arénaires et des catacombes. Quelqu'un des plus jeunes, parfois, se retourne avec un sursaut de frayeur, comme Jean sur la route d'Emmaüs.
LES MEMES.
Comment donc est-Il apparu aux disciples avec Son corps et Son sang? —Il vint et se tint 2415au milieu d'eux; Il leur montra Ses mains et Son côté. —Ils virent les meurtrissures. —Il souffla sur eux. —Ils dirent à Thomas: «Nous L'avons vu.» —Didyme alors 2420répondit: «Si je ne mets pas le doigt dans la marque des clous et si je ne mets pas la main dans Son côté…» —Jésus revint alors et dit: «Mets donc ton doigt 2425ici, Didyme. Mets ta main dans mon côté.» —Seigneur, seigneur, ah, pourquoi veux-tu nous cacher Sa figure? —Il dit: «Touchez-moi. Un Esprit n'a ni chair ni os, 2430comme vous voyez que j'ai.» —Parle, seigneur, réponds. Quel est ton trouble? —N'est-ce pas vrai qu'il demanda quelque chose à manger? —Il prit le pain, le rompit. Il eut d'eux 2435un morceau de poisson grillé. Et Il le prit et le mangea devant eux. —N'est-Il pas vivant? Il est vivant. Tu l'as bien dit. —Il entra chez les Onze, quand 2440la porte était fermée. Seigneur, dis, ne pourrait-Il pas entrer par cette porte?
Des regards se lèvent, comme si les paupières étaient renversées par les battements de l'attente.
LE SAINT.
Je mourrai, demain je mourrai. Je Le verrai. Si vous voulez 2445Le voir…
LES MEMES.
—Hélas, seigneur, hélas, tu nous abuses! Ne vois-tu pas nos cœurs? —Comment pourrais-tu L'aimer de cet amour? Comment pourrais-tu fermer les yeux, être 2450si blême, et dans toutes tes veines trembler d'un tel amour, si tu n'avais jamais connu Sa face? Car tu trembles.
Tel le jet de la veine coupée, ou le débordement des pleurs, tel l'éclat de l'angoisse insoutenable.
LE SAINT.
Je tremble parce qu'en mon âme 2455je porte le poids de l'opprobre. Ils L'ont frappé à coups de poings, ils L'ont tout meurtri de soufflets, ils ont craché sur Lui. Sa face est défigurée. Sur Ses joues 2460coulent les crachats et le sang. Sa bouche est livide et gonflée. Ses dents sont toutes ébranlées. Et Ses paupières, et Ses yeux, hélas, hélas!
Il est suffoqué par les sanglots. Il couvre de ses paumes sa pâleur d'agonie.
2465Il est pire que le lépreux, Il est pire que le rebut du peuple, que le ver de terre qu'on écrase sous le talon. Hélas! Hélas!
L'émoi serre la gorge des néophytes. Ils se regardent entre eux, éperdus.
LES MEMES.
2470—Est-ce vrai! —Seigneur, est-ce vrai! —Est-ce donc vrai, que Son aspect effraie et repousse, qu'Il est hideux à cause de nos crimes et de nos maux? —Est-ce donc vrai 2475qu'Il est sans beauté? —La parole du Prophète s'est accomplie: «Il s'élèvera devant Lui comme le rejeton qui sort de la terre sèche.» Est-ce vrai? 2480«Il est sans beauté, sans éclat. Nous L'avons vu sous le mépris, plus vil que le dernier des hommes: Homme de douleurs, de langueurs, expert en souffrances: Visage 2485caché…» —Tu pleures! —Est-ce vrai? «Comme une brebis qui ne bêle pas devant celui qui la tond, Il n'a pas desserré la bouche dans Sa douleur.» —Mais n'est-Il pas 2490redevenu Rayon de gloire, comme Il était sur la montagne avec Moïse, avec Elie et les torrents? —N'était-Il pas blanc et vermeil, beau entre mille, 2495lorsque la divine Marie Le nourrissait?
Cordule, Alcé, d'autres femmes, s'élancent.
—Je te supplie, seigneur. Montre-nous la figure de la Vierge céleste!
Les Voyantes tressaillent au pied des cippes triangulaires. Quelques-unes se dressent et prêtent l'oreille, comme si la mélodie d'Erigone traversait de nouveau les silences de leurs songes.
—Dis, dis: n'est-elle pas la couleur 2500du Printemps? —N'est-elle pas mère de toutes choses ineffables? —Ne vient-elle pas sur la route des planètes, domptant d'un pied léger les constellations 2505funestes, comme une poussière dorée? —Quelles sont les offrandes qu'elle aime? —Seigneur, si tu dresses ses images, elles seront toujours fleuries. —O femmes, femmes, 2510comme l'Autre est née de l'écume, elle est née de la douleur. —Vierge, elle n'avait que sang et larmes. Et, vierge, n'ayant pas de lait, elle ne donna que la fleur 2515de son âme. —Le Fils a dit de la Mère: «Celui qui t'aime aime la Vie.» —Et Il a dit: «Salut, mon vêtement de gloire dont je me suis vêtu venant 2520dans le monde.» —Or il est écrit au Livre: «Chacun Le verra portant la chair qu'Il a reçue de Marie la Vierge sans tache.» —Ah, qu'importe qu'il soit meurtri? 2525Qu'importe qu'il soit tout sanglant et souillé? Combien doit-Il être beau toutefois, seigneur, si tu L'aimes d'un tel amour!
Un esclave de la Mésopotamie s'approche, les sandales de sparterie dépassant à peine sa longue tunique violette. Et il parle bas, dans sa barbe exacte qui adhère à sa lèvre comme les tuyaux d'une syrinx d'ébène.
—Seigneur, je suis de la terre nourrie 2530par les deux Fleuves. A Edesse, je le sais, on pouvait encore voir la statue que les légats d'Abgar rapportèrent au roi. —Tu l'as vue, Nadab! —Elle était 2535enfouie dans l'herbe sauvage, parmi les décombres. —Nadab, tu l'as vue! —Sa figure était polie par les ans et les eaux, semblable aux galets de la mer.
Un catéchumène, cocher du Cirque, aux braies bigarrées, s'approche et parle bas.
2540—Seigneur, je le sais. Une femme de Galaad, nommée Safan, vendeuse de baumes, a dit avoir vu de ses yeux l'empreinte de la Face au milieu du linge 2545dont se servit l'Hémorroïsse quand elle essuya la sueur et le sang de Jésus montant au Calvaire.
Un décan aveugle, chauve et débile, s'approche et parle bas.
—Sébastien, tu peux me croire. Je suis sauf 2550pour glorifier le Christ roi et ses Martyrs. Je me trouvais dans l'arénaire de la Voie Appienne, quand on boucha le souterrain avec des pierres 2555et du sable. Les enterrés vivants purent voir deux images d'or que l'Acolyte porteur des saintes espèces disait avoir reçues du martyr grec 2560Hadrias. Mais je suis aveugle. L'une représentait Jésus; et l'autre, Orphée…
Ici, à l'une des issues, la tourbe s'agite. Des cris éclatent. On voit un mouvement d'hommes qui cherchent à entraîner une créature farouche. L'angoissé bondit et regarde, les yeux brûlés de larmes.
—Sébastien, Sébastien, elle est ici, elle est ici, je te l'amène, 2565la fille malade des fièvres!
Des zélateurs accourent, des femmes s'élancent.
—Qui est-elle? —Magdalâwit! —Mariamme! —On ne connaît pas son nom véritable. —Elle change toujours. —On l'appelle la Reine 2570malade des fièvres. —O Reine! —Descends-tu des rois d'Idumée? —Elle descend de cet Hérode qui vint à Rome avec la fille d'Aristobule. —Elle descend 2575d'Athronge, de ce roi berger qui par le légat de Syrie fut mis en croix avec deux mille rebelles. —Sébastien, c'est elle qui trempa le suaire 2580dans le sang de ta main percée par la corne de l'arc, le jour de ta gloire! —Elle se débat. Elle veut s'échapper. —Répète au seigneur ce que tu as dit! 2585—Elle l'a dit. J'ai entendu. —Ah, sauvage, sauvage! As-tu des griffes? —Seigneur, la voilà, la Reine malade des fièvres!
Ils poussent devant eux une créature inconnue qui, se dégageant, s'arrête au milieu du cercle tumultueux. Elle y demeure, ployée comme une flamme basse sous la rafale. De sa voix sourde, elle semble encore résister.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Je ne veux pas être guérie.
Elle est couverte d'une robe de pourpre flétrie comme une botte de pavots coupés. Elle porte une bandelette de pourpre autour de sa crinière noire et bleue.
BASILE.
2590Dis la chose! Dis cette chose!
PHLEGON.
Mais elle est folle.
ATHANASE.
On croit qu'elle est une Larve.
LE SAINT.
Parle, ma sœur.
Elle met une paume contre ses lèvres, pour les empêcher de trembler.
BASILE.
Seigneur, elle a dit: «Je possède, moi, le linceul du Christ.»
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Non, non, 2595je ne l'ai pas dit. C'est un rêve. J'ai dit: «Il n'y a point de paix.»
LE SAINT.
Sœur, je connais ta voix. Où l'ai-je entendue?
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Je suis une voix, seigneur; et mon cri se leva 2600avant le jour pour t'annoncer. «Archer de la vie, je bénis ton œil, ta main, ton arc, tes traits.» Ce fut mon cri. Et je t'apporte, dans un cristal d'azur, un baume 2605de Galaad.
LE SAINT.
Quel baume, sœur?
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Un doux baume de Galaad. Or quelqu'un va dire: «Pourquoi ne pas avoir vendu ce baume? Il vaut trois cents deniers.»
LE SAINT.
Ma sœur, 2610tu es malade.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Chaque jour mes tempes sont prises par une fièvre nouvelle. Est-ce une honte, si ma vie brûle pour l'amour de l'Amour?
LE SAINT.
Tes yeux sont fardés, 2615tes ongles sont peints.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES
Ah, seigneur, j'effacerai, j'effacerai tout cela. Mais ne fut-il pas un Ange, Azaël, qui montra l'antimoine et le fard pour teindre 2620les paupières? L'un de ces Anges qui choisirent des filles d'hommes et se souillèrent avec elles… Et il n'y aura plus de paix ni plus de pardon pour des veines 2625qui charrient un sang si mêlé. Et j'ai entendu les reproches. Et j'ai vécu dans mon sommeil ce que je dis avec ma langue de chair. J'ai vu les sept planètes 2630enchaînées, les astres qui ont transgressé le commandement de la Lumière à leur lever… Cela me revient de très loin. J'effacerai, j'effacerai 2635par mes pleurs le fard de mes yeux.
Ici elle s'arrête et semble se figer. Puis, d'un accent si étrange que tous les cœurs en tremblent, elle prononce les paroles qui font présente sa vision.
Il était couché sur le lit bas, du côté de la fenêtre. Les ombres croisées du grillage tombaient sur Sa robe rayée. 2640Lazare trempait un morceau de pain dans des herbes amères, mais sans le porter à sa bouche qui gardait le goût de la mort…
Ici Sébastien se rapproche d'elle et la regarde de près. Il parle bas, comme s'il craignait de la réveiller.
LE SAINT.
Un Esprit l'habite. Un Esprit 2645en elle parle. On sent partir d'elle la chaleur de sa fièvre comme une vertu. Qu'on l'écoute en silence.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Il était dans l'ombre de la mort, déjà solitaire. 2650Bien qu'il y eut quelques doux fruits, Il flairait l'odeur de la terre et le remugle de la nuit dans la chevelure trop sombre de Lazare. Et j'étais sans voix; 2655car j'avais découvert la croix que sur Son front la ride droite faisait avec les deux sourcils. Et mes yeux s'étaient obscurcis dans le fard des paupières. Moite 2660j'étais et froide, dans ma fièvre, tour à tour comme dans l'écume et dans la cendre. Entre mes lèvres blêmes j'avais Son amertume et ma soif. Et, bien que mon sang 2665dans mes tempes et dans ma gorge fût comme un tonnerre incessant, j'entendais le bruit de la meule en moi-même, comme si seule mon âme vive, et non cette orge, 2670était broyée par le granit. «Je n'entends plus cette hirondelle, Marthe, qui avait fait son nid dans la chambre haute.» Ombre d'ailes, ombre d'ailes sur Ses mains pures! 2675Je respirai les fleurs futures dans Sa voix. Mais Il regardait toujours Lazare, Il regardait toujours l'homme vivant et mort, cet œil morne sous la paupière 2680jaune. Comme devant la pierre, soudain «Lazare, viens dehors!» Il cria de nouveau, tout pâle, devant la face sépulcrale courbée sur le triste repas. 2685Lazare ne répondit pas, mais se retourna dans sa place. Et ils pleurèrent, face à face.
Tous à l'entour palpitent, attentifs au souffle de l'Inspirée. La voix de Sébastien tremble, dans la profondeur des croyances.
LE SAINT.
O fiévreuse, où les as-tu vues, ces choses? Elles ne sont pas 2690dans le Livre. Avec quel Esprit as-tu communié? Qui t'a donné l'âme qui t'illumine à travers ta faiblesse? Es-tu revenue du sommeil des siècles 2695morts, dans ton aspect de sibylle tournée vers ce qui ne peut pas mourir?
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
O Saint, regarde-moi bien, regarde-moi de plus près, comme on tend les mains pour atteindre. 2700Je suis le but qui est frappé et je suis le trait qui le frappe. Je sais des choses. J'ai appris des mystères. Et je connais ma faiblesse. Ils tremblaient d'effroi. 2705Et Il leur dit: «Ne craignez rien, c'est moi. N'avez-vous pas connu votre faiblesse, maintenant?». A Simon Pierre, Il apparut sous l'aspect de la flamme; et Pierre 2710s'enfuit. A Jean Il se montra sous la forme du cristal blanc, car Jean était vierge. A Philippe, sous l'aspect de la mer; à Jacques, sous l'aspect d'une épée tranchante; 2715à Nathanael, sous l'aspect d'une colombe. Sous la forme d'un bœuf, à Thomas; à Matthieu, d'un enfant candide; à Thaddée, d'un épi plein. A Jacques fils 2720d'Alphée, sous l'aspect de l'éclair. Hommes, ne demandiez-vous pas Ses images?
Elle s'avance très lentement, les deux poignets croisés sur sa poitrine. Sébastien parle bas à son affranchi punique.
LE SAINT.
Guddène, apporte une torche pour éclairer sa face.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Et cet arbre qu'on prit 2725pour crucifier le Sauveur, d'où vint-il? Un aigle, un grand aigle le déracina du jardin sis à l'orée de l'Orient, que vit Hénoch fils de Jared. 2730Très haut il monta, de très haut le jeta dans Jérusalem. Et par cet arbre…
Guddène a arraché l'un des flambeaux plantés dans les poings de la muraille; et, se rapprochant, il incline tout à coup la flamme sur le front de l'Inspirée, qui sursaute d'une frayeur subite.
Ah, tu reviens, Arédrôs, Arédrôs, avec ton brandon terrible! Pourquoi 2735reviens-tu? Ne m'as-tu donc pas assez profondément brûlé la poitrine, jusqu'au sommet du cœur? N'as-tu pas fait la place assez profonde pour la sainte 2740relique?
Sous la rougeur de la flamme, elle recule éperdument, les bras croisés de toute sa force contre sa gorge. Mais l'Archer, la saisissant par les poignets, défait la croix de chair et d'os.
LE SAINT.
O possédée, quel nom invoques-tu? Quelle est, quelle est ta terreur? Je veux que tu parles; je veux, je veux que tu me livres ton secret.
Il la secoue et l'entraîne, avec une sauvage véhémence, se courbant sur la face convulsée qu'éclaire la torche ardente au poing de l'affranchi punique. Toute la tourbe, anxieuse et ivre de mystère, est tendue vers la lutte sacrée.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
2745Ah, laisse-moi! Lâche mes poignets! Ne sépare pas mes bras de ma gorge! C'est toi, je le savais, c'est toi, c'est toi l'Ange exilé. Tu me retrouves.
LE SAINT.
2750Que caches-tu dans ta poitrine?
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Non, tu ne vas pas ressaisir ce que tu as scellé. Je sens le clou à travers ta main gauche. Ce n'est pas ton heure, Arédrôs.
LE SAINT.
2755Je ne suis pas l'Ange exilé. Regarde-moi. Je suis l'Archer de Dieu. Et le Seigneur m'inspire. Ce que tu me caches, c'est Lui qui me l'envoie. Si tu résistes, 2760il faut que je te force.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Il faut que tu me tues, que tu me cloues contre l'arbre, que tu m'arraches le cœur avec la chose sainte.
Une angoisse soudaine rompt les coudes au ravisseur. Il desserre la prise. L'inconnue croise de nouveau les poignets meurtris.
LE SAINT.
O Christ Seigneur, serait-il vrai? 2765O Seigneur Dieu, serait-il vrai? Mon âme défaille, mes os se disjoignent, mes yeux se voilent. Jésus, la force m'abandonne. A mon aide!
La femme est immobile, la tête renversée en arrière, le feu de son âme entre ses dents. De nouveau, il la saisit.
Ah, tu es brûlante 2770comme le fer rougi. Dis-moi, créature de Dieu, dis-moi: serait-il vrai ce que ces hommes, ont cru entendre de ta bouche en feu?
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Toute ma honte, toute 2775ma honte se transfigura, blanche, en un miracle d'amour.
LE SAINT.
Réponds! Tu l'as sur toi? Réponds!
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Car ma bouche avait retrouvé l'éponge aride mais encore 2780toute amère de myrrhe; et cette éponge était encore au bout du roseau qui avait frappé la tête sainte.
LE SAINT.
Tu cherchais au pied de la Croix…
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
J'étais seule, 2785j'étais seule. Ils étaient partis, tous. Pierre l'avait renié. Jacques d'Alphée s'était caché dans la ravine du Cédron; Philippe et Matthieu, dans la ville, 2790pour sortir la nuit en secret; Barthélemi, avec Rakub le fils de sa sœur, et Didyme s'étaient éloignés sur un char. André avait fui par la porte 2795du Fumier… J'étais revenue, seule. J'avais laissé mourante, près du suaire, Bérénice la femme guérie de la source de sang…
LE SAINT.
Le linceul, le linceul! 2800Tu vis Joseph d'Arimathie et Nicodème envelopper le Corps…
LA FILLE MALADE DES FIEVRES
C'était du lin d'Égypte léger comme du bysse.
LE SAINT.
Ici, dans ta poitrine, tu le caches!
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
2805Laisse-moi, laisse-moi, si tu n'es pas l'Ange!
LE SAINT.
Frères, mes frères, je le vois à travers la pourpre resplendir.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Mais quelles mains d'homme pourraient y toucher?
LE SAINT.
Seigneur Dieu!
Envahi par la terreur sacrée, il lâche pour la seconde fois les poignets de la créature pantelante. Il tremble de tout son corps et vacille, devant la certitude redoutable. Effrayée, enivrée, la tourbe couve de tous ses yeux l'étrange larve de pourpre qui renferme la révélation. Au pied des cippes, les gardiennes des feux éteints écoutent, se traînant sur les genoux, de toute la longueur des chaînes.
2810Et tu le portes sur ta chair moite de fièvre!
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Je ne suis qu'une plaie divine. Et Galaad n'a pas de baume pour moi qui L'oignis. Ma poitrine 2815est au Seigneur, comme ta paume. J'étais près du sépulcre cave. Le Vigilant vint dans la nuit. C'était l'un des Anges esclaves. Je ne tremblais pas devant lui. 2820Je n'étanchais pas mes pleurs. Toutes les eaux du monde étaient amères de moi. La vie semblait dissoute dans les fleuves de mes paupières. Les étoiles des cieux tremblants 2825venaient s'éteindre à ma figure. Ma douleur était la ceinture du monde, comme l'Océan. Or les lins gisaient sur le sable. Et l'Ange dit: «Je te salue, 2830ô Pleureuse. Tu es élue: car ta source est inépuisable. Pour garder ce qui de Lui reste ici, tu es élue. J'atteste le Dieu qui m'exile et me lie 2835dans tous les liens de la terre pour tous les âges.» Sa folie le tachait comme une panthère aux taches de feu. «Mais n'espère pas de pitié.» Contre la roche 2840funèbre j'étais accroupie, sans parole. «Il faut que j'expie tes larmes!» Il était tout proche. Et le brandon des incendies flamboyait très haut dans son poing. 2845Il m'atterra. «J'atteste l'Oint que tu es impure.» Raidie de tous mes os, de tous mes nerfs, j'attendais et mon châtiment et ma gloire. Ses doigts de fer 2850découvrirent alors ma gorge drue, comme les doigts d'un amant qui veut, d'un bourreau qui égorge. Et j'attendais. «O fille d'homme, cria-t-il «je te mortifie, 2855te purifie, te glorifie, avec le brandon de Sodome.» Et le Déchu, qui par la faute connaissait la douceur des seins pâles, me marqua de son seing, 2860brûlant ma chair jusques aux côtes. Je ne criai ni ne mordis. Quand le feu toucha le sommet de mon cœur, seul mon cœur bondit vers le feu. Muette, immobile, 2865respirant l'horrible fumet, j'attendais. Et il dit: «Jubile; car la chose sainte a son lieu. Et tu auras le diadème royal, la pourpre de Sidon, 2870et ta fièvre.» Il prit le sindon vide où Joseph et Nicodème avaient posé le Fils de Dieu. Il le plia sur ma poitrine. Et il dit: «Tu le garderas». 2875Hommes, sous la croix de mes bras, je ne suis qu'une plaie divine.
Elle se consacre. Elle semble avoir parlé par sa plaie même, comme par une bouche plus vive et plus profonde. Encore une fois la mélodie du saint combat a frappé les fronts, a percé les cœurs des néophytes. Guddène, qui derrière la révélatrice tenait le flambeau soulevé, maintenant le renverse et l'étouffe.
Sébastien grandit dans la prière. Et quand il s'agenouille, il semble qu'il s'exhausse.
LE SAINT.
Messagère inconnue, créée ou non créée, que tu sois faite de tes fièvres ou de tes larmes, 2880que tu portes en toi des forces qui te sauvent ou qui te damnent, larve de ce qui fut ou songe de ce qui jamais ne put être, je ne veux pas te conjurer 2885et je ne veux pas te connaître. Dans ton mystère je ne vois qu'une seule chose, une seule, hors de ton souffle et de ta pourpre: le sein terrible de la Foi. 2890Je te salue. Je me prosterne. J'atteste mon Espoir, j'atteste l'éternel Amour. Par le sang qui teint, par la larme qui lave, et par toutes ces âmes libres 2895et par tous ces hommes esclaves, à genoux je te prie. Descelle la croix de tes bras et révèle les empreintes du Divin Corps.
Ici, elle ouvre les bras, admirable.
LA FILLE MALADE DES FIEVRES.
Voici ma vie. Voici ma mort.
Et de ses doigts elle écarte les plis de la pourpre sur sa poitrine, se couvrant d'une pâleur mortelle.
Tandis que Sébastien se lève et s'approche, toute la tourbe, d'un mouvement irrésistible, entoure les deux personnes sacrées. On n'entend que la pesante haleine de l'angoisse, La vaste voûte est pleine d'ombre. La face du Soleil et la face de la Lune reluisent sur les vantaux d'airain. Les sept Voyantes se tiennent debout, avec toutes leurs chaînes tendues par l'anxiété de leurs âmes nouvelles. Et il semble que les assaille la puissance du Roi annoncé par leurs chants et par leurs charmes.
«Il monte. Son front est la place de la lumière, qu'Il accroît. Un nouveau Signe est dans l'espace»
La tourbe s'allonge, entre l'une et l'autre issues, avec un frémissement d'horreur sainte. Et, comme les échines des esclaves se courbent et que les genoux des zélateurs se plient, on aperçoit le Saint et l'Inspirée dans l'acte de dérouler et d'étendre le long Linceul du Christ. Eux aussi, ils s'agenouillent, chacun tenant par les deux mains le bord extrême. Et une lueur mystique éclaire tous les fronts penchés; parce que, des empreintes laissées par les membres sanglants et par les aromates funéraires, les deux images du Corps divin se forment peu à peu et s'avivent en lignes et en saillies de lumière. On entend de sourds gémissements, des sanglots étouffés, qui entrecoupent les paroles alternes, dites par l'âme de souffle plus que par la langue de chair.
LA SAINTE.
Magister Claudius sonum dedit usque ad finem.
2900Voyez Son corps ensanglanté, voyez l'horreur de Son supplice!
LE SAINT.
Voyez la plaie de Son côté, le sang qui coule sur Sa cuisse,
LA SAINTE.
Voyez les traces des fléaux 2905armés de plombs sur Son échine.
LE SAINT.
Voyez sur Son front les grumeaux, là où mordirent les épines.
LA SAINTE.
Voyez Ses cheveux sur Son cou, mouillés par la sueur sanglante.
LE SAINT.
2910Voyez la blessure du clou qui Lui transperça les deux plantes.
LA SAINTE.
Voyez sur l'épaule de l'Oint marqué le poids de l'arbre infâme.
LE SAINT.
Voyez sur l'œil le coup de poing 2915dont le valet scella son blâme.
LA SAINTE.
Hélas, Temple de la sublime Tristesse, où la Honte a craché!
LE SAINT.
Hélas, pleurez, pleurez vos crimes! Il est meurtri par nos péchés.
LA SAINTE.
2920Dieu, rends-nous pareils à ton corps!
LE SAINT.
Dieu, retrempe-nous dans la mort!
LA SAINTE.
Amour, que je sois assouvie! Seigneur Amour, voici ma vie.
Elle défaille, elle se renverse et tombe, dans un grand soupir.
Et soudain, la porte étant encore close, un chant se lève au delà du seuil infranchissable. Ce n'est plus le chant d'Erigone, la mélodie de la Vierge fille d'Icare «qui volait parmi les étoiles du Lion, portant son Épi d'or et ses larmes.» C'est le chant ineffable de la Vierge sans tache, de la Tige de Jessé, de la Mère du Sauveur.
VOX CŒLESTIS.
Qui pleure mon Enfant si doux, 2925mon Lys fleuri dans la chair pure? Il est tout clair sur mes genoux, Il est sans tache et sans blessure. Voyez. Et dans ma chevelure tous les astres louent Sa clarté. 2930Il éclaire de Sa figure ma tristesse et la nuit d'été.
On entend, tout à coup, tomber les chaînes qui enchaînaient aux cippes les sept magiciennes planétaires. Les vantaux de la porte d'airain s'entr'ouvrent, laissant échapper une lumière éblouissante. Hassub, Jardane, Ilah et Phéroras montent les degrés aux sept couleurs et poussent les vastes vantaux qui sur leurs gonds résonnent comme une multitude de cymbales et de sistres. Dans une lumière éblouissante, la Chambre magique apparaît, avec tous ses signes, tous ses cercles, tous ses orbes, comme le simulacre fabuleux du nouveau Firmament et de l'antique Éther. Le Zodiaque tourne à la rencontre des planètes, chargé d'animaux, de monstres et de jeunesses. Le Bélier aux cornes torses est accroupi, morose, le mufle vers l'Occident; et le Taureau, tronqué à mi-corps, le front bas, semble lui être soudé, à la façon de ceux géminés de la Perse. Les Gémeaux imberbes, le couple fraternel des enfants du Cygne, sont assis ensemble, les pieds en avant, chaussés de hauts brodequins aux courroies entrelacées; et Pollux se détourne du Cancer à la carapace énorme, qui dans le marais de Lerne mordit l'orteil d'Hercule. Le Lion, celui que l'Alcide étouffa entre ses coudes à Némée, s'avance farouche, dans le sens du mouvement diurne. Le Scorpion, celui qu'Artémis envoya contre le chasseur fils de Neptune, ouvre ses serres cruelles vers la Balance qui penche. Le Sagittaire, déployant à son épaule d'homme sa nébride comme une aile, tend son arc grec et se cabre sur ses jarrets de cheval. Le Verseau gracieux, semblable à l'échanson Ganymède, se détourne du Capricorne à la queue trifide et renverse l'urne pleine, du côté des Poissons.
Mais ce n'est plus Samas qui conduit les planètes et domine tous les domaines bleus. On aperçoit dans l'éblouissement les pieds divins de la Vierge mère du Sauveur posés sur le croissant de la Lune, et les bords étoilés de son manteau d'azur.
On n'entend pas résonner la lyre heptacorde des Sphères accompagnant la Voix céleste; mais on se perd dans l'harmonie des myriades, dans le chœur infini des rayons. La lumière est nativité, béatitude et musique.
Ravi par la Voix, comme dans un songe sans commencement et sans fin, le Saint monte les degrés, franchit le seuil; et, la tête renversée, les yeux levés vers le Croissant, s'abîme dans l'extase circulaire.
Alors Jardane, Hyale et Phœnisse soulèvent le corps inerte de la créature errante qui garda dans la plaie inguérissable de sa poitrine la relique du Christ ressuscité: Atreneste par les épaules, Hyale par les pieds, Phœnisse par la ceinture, à la façon des Anges quand ils transportent dans les airs les dépouilles des jeunes Martyres. Et elles montent les sept degrés, avec leur mystique fardeau. Puis, inclinant leurs mitres qui flamboient, elles déposent sur le seuil de bronze la Fiévreuse couverte de pourpre et ceinte du bandeau royal.
EXPLICIT SANCTAE SINDONIS INVENTIO.