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Le Mariage de Loti

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

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On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille Araignée, soeur de Huahara. L'enfant, ébloui, fermait les yeux.

-- Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à la porte.

-- C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.

-- Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est le fils de ton frère Rouéri!...

La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et nous reprîmes le chemin de Papeete.

Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les yeux.

J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées; j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps pour le départ du Rendeer sans pouvoir retourner dans ma chère petite case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...

XLIII

Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:

-- Tu reviendras demain?

-- Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.

Un moment après, elle demanda avec timidité:

-- Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?

Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait s'éveiller d'un long sommeil. -- Elle n'était plus la même créature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur celui qu'elle appelait Rouéri, et m'apparaissait enfin telle que je l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse profonde, le souvenir de mon frère...

Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en langue polynésienne...

Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein d'enchantement et de mystère.

Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à Papeete. -- Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.

En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux fils. -- Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, incompréhensible et sauvage...

XLIV

Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du matin. -- Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses bras autour de moi quand j'entrai.

Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne redevint pas la fable des femmes de Papeete.

C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des expressions sauvages et des images étranges.

XLV

Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques moments de sommeil.

Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ, quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage, -- et puis, Taïmaha et ses fils, -- ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens nouveaux...

La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en l'embrassant:

-- ... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il faut partir.

Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique; elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son tiaré de la veille, en faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.

J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches roses, -- et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré...

Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois.

Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le Rendeer enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre; quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.

Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme, -- et le dernier canot du Rendeer m'emporta à bord...

Vers huit heures, le Rendeer leva l'ancre au son du fifre.

Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus.

Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.

C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.

L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau qui allait disparaître.

XLVI

Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les arbres.

Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île entière fut bientôt enveloppée. -- La pointe aiguë du morne de Fataoua parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber.

Alors je descendis tout au fond du Rendeer, dans ma cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu, déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la muraille sourde du Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon enfance.

Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans ma chambre, -- les coiffures de chefs océaniens, les images embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées, à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa, -- et le dernier bouquet de pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.

XLVII

Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au sentiment complet du départ.

Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:

-- Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me rendant le quart; elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...

Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon: l'île de Tahiti, et l'île de Moorea...

John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un enfant.

La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins, après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus voluptueuse de la terre...

...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea...

L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case déserte, -- dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de la nuit, -- et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le front et les yeux de mon frère..."

Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...

Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une même créature...

Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai; -- mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être y finirai-je ma vie...

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