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Le marchand de Venise

ACTE DEUXIÈME

François Guizot translation

SCÈNE I

A Belmont.

Fanfare de cors. Entrent LE PRINCE DE MAROC avec sa suite, PORTIA, NÉRISSA, et plusieurs autres personnes de sa suite.

LE PRINCE DE MAROC.--Ne vous choquez point de la couleur de mon teint: c'est la sombre livrée de ce soleil à la brune chevelure dont je suis voisin, et près duquel je fus nourri. Faites-moi venir le plus beau des enfants du Nord, où les feux de Phoebus dégèlent à peine les glaçons suspendus aux toits, et faisons sur nous une incision en votre honneur, pour savoir quel sang est le plus rouge du sien ou du mien. Dame, je puis te le dire, cette figure a intimidé le brave. Je jure, par mon amour, que les vierges les plus honorées de nos climats en ont été éprises. Je ne voudrais pas changer de couleur, à moins que ce ne fût pour vous dérober quelques pensées, mon aimable reine.

PORTIA.--Je ne me laisse pas conduire dans mon choix par la seule délicatesse des yeux d'une fille. D'ailleurs la loterie à laquelle est remis mon sort ôte à ma volonté le droit d'une libre décision. Mais mon père n'eût-il pas circonscrit mon choix, et n'eût-il pas, dans sa sagesse, déterminé que je me donnerais pour femme à celui qui m'obtiendra par les moyens que je vous ai dits, vous me paraîtriez, prince renommé, tout aussi digne de mon affection qu'aucun de ceux que j'aie vus jusqu'ici se présenter.

LE PRINCE DE MAROC.--Je vous en rends grâces. Je vous prie, conduisez-moi à ces coffres, pour y essayer ma fortune. Par ce cimeterre, qui a tué le sophi et un prince de Perse, et qui a gagné trois batailles sur le sultan Soliman, je voudrais, pour t'obtenir, foudroyer de mes regards l'oeil le plus farouche, vaincre en bravoure le coeur le plus intrépide de l'univers, arracher les petits ours des mamelles de leur mère; que dis-je? insulter au lion rugissant après sa proie. Mais, hélas! cependant, quand Hercule et Lichas joueront aux dés pour décider lequel vaut le mieux des deux, le plus haut point peut sortir de la main la plus faible; et voilà Hercule vaincu par son page. Et moi, conduit de même par l'aveugle fortune, je puis manquer ce qu'obtiendra un moins digne, et en mourir de douleur.

PORTIA.--Il vous en faut courir les chances, et renoncer à choisir; ou, avant de choisir, il faut jurer que si vous choisissez mal, vous ne parlerez à l'avenir de mariage à aucune femme. Ainsi, faites bien vos réflexions.

LE PRINCE DE MAROC.--Je m'y soumets: allons, conduisez-moi à la décision de mon sort.

PORTIA.--Rendons-nous d'abord au temple. Après le dîner, vous tirerez votre lot.

LE PRINCE DE MAROC.--A la fortune, donc, qui va me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes!

(Ils sortent.)

SCÈNE II

A Venise.--Une rue.

Entre LANCELOT GOBBO.

LANCELOT.--Sûrement, ma conscience me permettra de fuir la maison de ce Juif, mon maître. Le diable est à mes trousses, et me tente en me disant: Gobbo, Lancelot Gobbo, bon Lancelot, ou bon Gobbo, ou bon Lancelot Gobbo, servez-vous de vos jambes; prenez votre élan, et décampez. Ma conscience me dit: Non; prends garde, honnête Lancelot; prends garde, honnête Gobbo; ou, comme je l'ai dit, honnête Lancelot Gobbo, ne t'enfuis pas; rejette la pensée de te fier à tes talons. Et là-dessus l'intrépide démon me presse de faire mon paquet: Allons, dit le diable; hors d'ici, dit le diable; par le ciel, arme-toi de courage, dit le diable, et sauve-toi. Alors ma conscience, se jetant dans les bras de mon coeur, me dit fort prudemment: Mon honnête ami Lancelot, toi, le fils d'un honnête homme, ou plutôt d'une honnête femme; car, au fait, mon père eut sur son compte quelque chose; il s'éleva à quelque chose; il avait un certain arrière-goût.... Bien, ma conscience me dit: Lancelot, ne bouge pas; va-t'en, dit le diable; ne bouge pas, dit ma conscience.--Et moi je dis: Ma conscience, votre conseil est bon; je dis: Démon, votre conseil est bon. En me laissant gouverner par ma conscience, je resterais avec le Juif mon maître, qui, Dieu me pardonne, est une espèce de diable; et en fuyant de chez le Juif, je me laisserais gouverner par le démon qui, sauf votre respect, est le diable en personne: sûrement le Juif est le diable même incarné; et, en conscience, ma conscience n'est qu'une manière de conscience brutale, de venir me conseiller de rester avec le Juif. Allons, c'est le diable qui me donne un conseil d'ami; je me sauverai, démon: mes talons sont à tes ordres; je me sauverai.

(Entre le vieux Gobbo avec un panier.)

GOBBO.--Monsieur le jeune homme, vous-même, je vous prie: quel est le chemin de la maison de monsieur le Juif?

GOBBO.--Monsieur le jeune gentilhomme, je vous prie, quel est le chemin pour aller chez monsieur le Juif?

LANCELOT.--Tournez sur votre main droite, au premier détour; mais, au plus prochain détour, tournez sur votre gauche; puis ma foi, au premier détour, ne tournez ni à droite ni à gauche; mais descendez indirectement vers la maison du Juif.

GOBBO.--Fontaine de Dieu! ce sera bien difficile à trouver. Pourriez-vous me dire si un nommé Lancelot, qui demeure avec lui, y demeure ou non?

LANCELOT.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?--Faites bien attention à présent. (A part.)--Je vais lui faire monter l'eau aux yeux.--Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?

GOBBO.--Il n'est pas un monsieur; c'est le fils d'un pauvre homme. Son père, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnête homme excessivement pauvre, et qui, Dieu merci, a encore envie de vivre.

LANCELOT.--Allons, que son père soit ce qu'il voudra; nous parlons du jeune monsieur Lancelot.

GOBBO.--De l'ami de Votre Seigneurie, et de Lancelot tout court, monsieur.

LANCELOT.--Mais, je vous prie, ergo, vieillard, ergo, je vous en conjure; parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?

GOBBO.--De Lancelot, sous votre bon plaisir, monsieur.

LANCELOT.--Ergo, monsieur Lancelot; ne parlez point de monsieur Lancelot, père; car le jeune gentilhomme (en conséquence des destins et des destinées, et de toutes ces bizarres façons de parler, comme les trois soeurs, et autres branches de science) est vraiment décédé; ou, comme qui dirait tout simplement, parti pour le ciel.

GOBBO.--Que Dieu m'en préserve! Ce garçon était le bâton de ma vieillesse, mon seul soutien.

LANCELOT.--Est-ce que je ressemble à un gourdin, ou à un appui de hangar, à un bâton, à une béquille? Me reconnaissez-vous, père?

GOBBO.--Hélas! non, je ne vous reconnais point, mon jeune monsieur; mais, je vous en prie, dites-moi, mon garçon, Dieu fasse paix à son âme! est-il vivant ou mort?

LANCELOT.--Ne me connaissez-vous point, père?

GOBBO.--Hélas! monsieur, j'ai la vue trouble et je ne vous connais point.

LANCELOT.--Eh bien! si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer de ne pas me reconnaître; c'est un habile père que celui qui connaît son enfant. Allons, vieillard; je vais vous donner des nouvelles de votre fils.--Donnez-moi votre bénédiction. La vérité se montrera au grand jour: un meurtre ne peut rester longtemps caché; au lieu que le fils d'un homme le peut; mais à la fin la vérité se montrera.

GOBBO.--Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous n'êtes point Lancelot, mon garçon.

LANCELOT.--Je vous en conjure, ne bavardons pas plus longtemps là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était votre garçon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant.

GOBBO.--Je ne puis croire que vous soyez mon fils.

LANCELOT.--Je ne sais qu'en penser: mais je suis Lancelot, le valet du Juif; et je suis sûr que Marguerite, votre femme, est ma mère.

GOBBO.--Oui, en effet, elle se nomme Marguerite: je jurerai que si tu es Lancelot, tu es ma chair, et mon sang. Dieu soit adoré! Quelle barbe tu as acquise! Il t'est venu plus de poil au menton qu'il n'en est venu sur la queue à Dobbin, mon limonier.

LANCELOT.--Il paraîtrait en cela que la queue de Dobbin augmente à rebours; car je suis sûr que la dernière fois que je l'ai vu, il avait plus de poil à la queue que je n'en ai sur la face.

GOBBO.--Seigneur! que tu es changé!--Comment vous accordez-vous ensemble, ton maître et toi? Je lui apporte un présent: comment êtes-vous ensemble aujourd'hui?

LANCELOT.--Fort bien, fort bien. Mais quant à moi, comme j'ai arrêté de m'enfuir de chez lui, je ne m'arrêterai plus que je n'aie fait un bout de chemin. Mon maître est un vrai Juif. Lui faire un présent! Faites-lui présent d'une hart: je meurs de faim à son service: vous pouvez compter mes doigts par le nombre de mes côtes. Mon père, je suis bien aise que vous soyez venu: donnez-moi votre présent pour un monsieur Bassanio, qui fait faire maintenant à ses gens de très-belles livrées neuves: si je ne le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. O rare bonheur! Tenez, le voici lui-même; adressez-vous à lui, mon père, car je veux devenir Juif, si je sers le Juif plus longtemps.

(Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d'autres domestiques.)

BASSANIO.--Vous pouvez l'arranger ainsi;--mais faites si bien diligence, que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures.--Aie soin que ces lettres soient remises. Donne les livrées à faire, et prie Gratiano de venir dans l'instant me trouver chez moi.

(Sort un domestique.)

LANCELOT.--Allez à lui, mon père.

GOBBO.--Dieu bénisse Votre Seigneurie!

BASSANIO.--Bien obligé: me veux-tu quelque chose?

GOBBO.--Voilà mon fils, monsieur, un pauvre garçon...

LANCELOT.--Non pas un pauvre garçon, monsieur; c'est le valet du riche Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon père vous le spécifiera....

GOBBO.--Il a, monsieur, une grande rage, comme qui dirait, de servir....

LANCELOT.--Effectivement, le court et le long de la chose, est que je sers le Juif, et j'ai bien envie, comme mon père vous le spécifiera....

GOBBO.--Son maître et lui, sauf le respect dû à Votre Seigneurie, ne sont guère cousins ensemble.

LANCELOT.--Pour abréger, la vérité est que le Juif m'ayant maltraité, c'est la cause que je...., comme mon père, qui est, comme je l'espère, un vieillard, vous le détaillera.

GOBBO.--J'ai ici quelques paires de pigeons que je voudrais offrir à Votre Seigneurie, et ma prière est que....

LANCELOT.--En peu de mots, la requête est impertinente pour mon compte, à moi, comme Votre Seigneurie le saura par cet honnête vieillard; et quoique ce soit moi qui le dise, quoiqu'il soit vieux, cependant c'est un pauvre homme, et mon père.

BASSANIO.--Qu'un de vous parle pour deux.--Que voulez-vous?

LANCELOT.--Vous servir, monsieur.

GOBBO.--C'est là où le bât nous blesse, monsieur.

BASSANIO.--Je te connais très-bien: tu as obtenu ta requête. Shylock, ton maître, m'a parlé aujourd'hui même, et t'a fait réussir, supposé que ce soit réussir que de quitter le service d'un riche Juif, pour te mettre à la suite d'un si pauvre gentilhomme que moi.

LANCELOT.--Le vieux proverbe est très-bien partagé entre mon maître Shylock et vous, monsieur: vous avez la grâce de Dieu, monsieur, et lui, il a de quoi.

BASSANIO.--C'est fort bien dit: bon père, va avec ton fils.--Prends congé de ton ancien maître, et informe-toi de ma demeure, pour t'y rendre. (A ses gens.) Qu'on lui donne une livrée plus galonnée que celle de ses camarades. Ayez-y l'oeil.

LANCELOT.--Mon père, entrons.--Je ne sais pas me procurer du service; non, je n'ai jamais eu de langue dans ma tête.--Allons (considérant la paume de sa main), si de tous les hommes en Italie, qui ouvrent la main pour jurer sur l'Évangile, il y en a un qui présente une plus belle table.... je dois faire fortune; tenez, voyez seulement cette ligne de vie! Pour les mariages, ce n'est qu'une bagatelle; quinze femmes, hélas! ce ne serait rien; onze veuves et neuf pucelles, ce n'est que le simple nécessaire d'un homme. Et ensuite échapper trois fois au danger de se noyer, et courir risque de la vie sur le bord d'un lit de plume.... Ce n'est pas grand'chose en effet que de se tirer de là. Allons, si la fortune est femme, c'est une bonne pâte de femme de m'avoir donné de pareils linéaments.--Venez, mon père, je vais prendre congé du Juif dans un clin d'oeil.

(Lancelot et Gobbo sortent.)

BASSANIO.--Je te prie, cher Léonardo, songe à ce que je t'ai recommandé. Quand tu auras tout acheté et distribué comme je te l'ai dit, reviens promptement; car je traite chez moi, ce soir, mes meilleurs amis. Dépêche-toi, va.

LÉONARDO.--Je ferai tout cela de mon mieux.

(Entre Gratiano.)

GRATIANO.--Où est votre maître?

LÉONARDO.--Là-bas, monsieur, qui se promène....

(Léonardo sort.)

GRATIANO.--Seigneur Bassanio!

BASSANIO.--Ha! Gratiano!

GRATIANO.--J'ai une demande à vous faire.

BASSANIO.--Elle vous est accordée.

GRATIANO.--Vous ne pouvez me refuser; il faut absolument que je vous accompagne à Belmont.

BASSANIO.--Très-bien, j'y consens.--Mais écoute, Gratiano.--Tu es trop sans façon, trop brusque; tu as un ton de voix trop tranchant.--Ce sont des qualités qui te vont assez bien, et qui à nos yeux ne semblent pas des défauts; mais partout où tu n'es pas connu, te dirai-je? elles annoncent quelque chose de trop libre.--Je t'en prie, prends la peine de tempérer ton esprit trop pétulant par quelques grains de retenue, de peur que l'irrégularité de tes manières ne soit interprétée à mon désavantage dans le lieu où je vais, et ne me fasse perdre mes espérances.

GRATIANO.--Seigneur Bassanio, écoutez-moi; si je ne prends pas le maintien le plus modeste, si je ne parle pas respectueusement, ne laissant échapper que quelques jurons de temps à autre; si je ne me présente pas de l'air plus grave, toujours des livres de prières dans ma poche; si même, lorsqu'on dira les grâces, je ne ferme pas les yeux avec componction en tenant ainsi mon chapeau, et poussant un soupir, et disant amen; enfin si je n'observe pas la civilité jusqu'au scrupule, comme un homme formé à toute la gravité de maintien requise pour plaire à sa grand'mère, ne vous fiez plus jamais à moi.

BASSANIO.--Allons, nous verrons comment vous vous conduirez.

GRATIANO.--Oui, mais j'excepte la soirée d'aujourd'hui: vous ne me jugerez pas sur ce que nous ferons ce soir.

BASSANIO.--Oh! non: ce serait dommage. Je vous inviterai au contraire à déployer votre plus grande gaieté; car nous avons des amis qui se proposent de se réjouir; mais adieu, je vous laisse: j'ai quelques affaires.

GRATIANO.--Et moi, il faut que j'aille trouver Lorenzo et les autres; mais nous vous rendrons visite à l'heure du souper.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Toujours à Venise.--Une pièce dans la maison de Shylock.

Entrent JESSICA ET LANCELOT.

JESSICA.--Je suis fâchée que tu quittes ainsi mon père. Notre maison est l'enfer, et toi, un démon jovial qui dissipais un peu cette atmosphère d'ennui. Mais porte-toi bien, voilà un ducat pour toi; et, Lancelot, tu verras bientôt au souper Lorenzo, qui est invité chez ton nouveau maître. Donne-lui cette lettre: fais-le secrètement; adieu. Je ne voudrais pas que mon père me trouvât causant avec toi.

LANCELOT.--Adieu; mes larmes te parlent pour moi.--Très-charmante païenne! Très-aimable Juive! Si un chrétien ne fait pas quelque tour de fripon pour te posséder, je serais bien trompé; mais, adieu: ces sottes larmes noient un peu mon courage viril. Adieu.

(Il sort.)

JESSICA.--Adieu, bon Lancelot.--Hélas! quel odieux péché! n'est-ce pas à moi de rougir d'être la fille de mon père! Mais quoique je sois sa fille par le sang, je ne le suis point par le caractère. O Lorenzo! si tu tiens ta promesse, je mettrai fin à ces combats, je deviendrai chrétienne, et ta tendre épouse.

(Elle sort.)

SCÈNE IV

Toujours à Venise.--Une rue.

Entrent GRATIANO, LORENZO, SALARINO, SALANIO.

LORENZO.--Oui, nous nous échapperons pendant le souper: nous irons prendre nos déguisements chez moi, nous reviendrons tous en moins d'une heure.

GRATIANO.--Nous n'avons pas fait les préparatifs nécessaires.

SALARINO.--Nous n'avons pas encore parlé de nous procurer des porte-flambeaux.

SALANIO.--C'est une pauvre chose, quand cela n'est pas arrangé dans un bel ordre; et à mon avis il vaudrait mieux, en ce cas, n'y pas songer.

LORENZO.--Il n'est encore que quatre heures: nous avons deux heures pour nous procurer tout ce qu'il faut. (Entre Lancelot avec une lettre.) Ami Lancelot, qu'y a-t-il de nouveau?

LANCELOT.--S'il vous plaît d'ouvrir cette lettre, elle pourra probablement vous l'apprendre.

LORENZO.--Je connais cette main: c'est une belle main sur ma foi, et la belle main qui a écrit cette lettre est plus blanche que le papier sur lequel elle a écrit.

GRATIANO.--Une lettre d'amour, sûrement?

LANCELOT.--Avec votre permission, monsieur....

LORENZO.--Où vas-tu?

LANCELOT.--Vraiment, monsieur, inviter mon ancien maître le Juif à souper ce soir chez mon nouveau maître le chrétien.

LORENZO.--Attends, prends ceci.--Dis à l'aimable Jessica, que je ne lui manquerai pas de parole. Parle-lui en secret: va. (Sort Lancelot.)--Messieurs, voulez-vous vous préparer pour la mascarade de ce soir? Je suis pourvu d'un porte-flambeau.

SALARINO.--Oui, vraiment, j'y vais sur-le-champ.

SALANIO.--Et moi aussi.

LORENZO.--Venez nous trouver, Gratiano et moi, dans quelque temps, au logis de Gratiano.

SALARINO.--C'est bon, nous n'y manquerons pas.

(Salarino et Salanio sortent.)

GRATIANO.--Cette lettre ne venait-elle pas de la belle Jessica?

LORENZO.--Il faut que je te dise tout: elle m'instruit de la manière dont il faut que je l'enlève de la maison de son père, me détaille ce qu'elle emporte d'or et de bijoux, l'habillement de page qu'elle a tout prêt. Si jamais le Juif son père entre dans le ciel, ce ne sera que par considération pour son aimable fille; et jamais le malheur n'osera traverser les pas de cette belle, qu'en s'autorisant du prétexte qu'elle est la lignée d'un Juif sans foi. Allons, viens avec moi: parcours cette lettre tout en marchant. La belle Jessica me servira de porte-flambeau.

(Ils sortent.)

SCÈNE V

Dans la maison de Shylock.

SHYLOCK, LANCELOT.

SHYLOCK.--Allons; tu verras par tes yeux, et tu jugeras de la différence qu'il y a entre le vieux Shylock et Bassanio.--Hé! Jessica?--Tu ne seras pas toujours à faire bombance, comme tu l'as faite avec moi.... Eh! Jessica?... Et à dormir, et à ronfler, et à déchirer tes habits.--Eh bien! Jessica? Quoi donc?

LANCELOT.--Holà! Jessica?

SHYLOCK.--Qui te dit d'appeler? Je ne t'ai pas dit d'appeler.

LANCELOT.--Votre Seigneurie me reprochait souvent de ne savoir rien faire sans qu'on me le dît.

(Entre Jessica.)

JESSICA.--Vous m'appelez? Que voulez-vous?

SHYLOCK.--Je suis invité à souper dehors, Jessica; voilà mes clefs.--Mais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amitié que je suis invité; ils me flattent: eh bien! j'irai par haine, pour manger aux dépens du prodigue chrétien.--Jessica, ma fille, veille sur ma maison. J'ai de la répugnance à sortir: il se brasse quelque chose de contraire à mon repos: car j'ai rêvé cette nuit de sacs d'argent.

SHYLOCK.--Et moi la sienne.

SHYLOCK.--Quoi! y aura-t-il des masques? Écoutez-moi, Jessica. Fermez bien mes portes; et lorsque vous entendrez le tambour, et le détestable criaillement du fifre au cou tors, n'allez pas vous hisser aux fenêtres, ni montrer votre tête en public sur la rue, pour regarder des fous de chrétiens aux visages vernis: mais bouchez bien les oreilles de ma maison; je veux dire les fenêtres: que le son de ces vaines folies n'entre pas dans ma grave maison.--Par le bâton de Jacob, je jure que je ne me sens nulle envie d'aller ce soir à un festin en ville; cependant j'irai.--Vous, drôle, prenez les devants, et annoncez que je vais y aller.

LANCELOT.--Je vais vous précéder, monsieur. (Bas à Jessica.) Maîtresse, malgré tout ce qu'il dit, regardez à la fenêtre; vous verrez approcher un chrétien, qui mérite bien les regards d'une Juive.

(Lancelot sort.)

SHYLOCK.--Hé! que vous dit cet imbécile de la race d'Agar?

JESSICA.--Il me disait: Adieu, maîtresse; rien de plus.

(Il sort.)

JESSICA.--Adieu.--Et, si la fortune ne m'est pas contraire, j'ai perdu un père, et vous une fille.

(Elle sort.)

SCÈNE VI

Toujours au même lieu.

GRATIANO ET SALARINO masqués.

GRATIANO.--Voici le hangar sous lequel Lorenzo nous a dit de l'attendre.

SALARINO.--L'heure qu'il nous avait donnée est presque passée.

GRATIANO.--Et il est bien étonnant qu'il tarde autant; car les amoureux devancent toujours l'horloge.

SALARINO.--Oh! les pigeons de Vénus volent dix fois plus vite pour sceller de nouveaux liens d'amour, qu'ils n'ont coutume de faire pour rester fidèles à leurs anciens engagements.

GRATIANO.--Cela sera toujours vrai: quel convive se lève d'une table avec cet appétit aigu qu'il sentait en s'y asseyant? Où est le cheval qui revienne sur les ennuyeuses traces de la route qu'il a parcourue, avec le feu qu'il avait en partant? Pour tous les biens de ce monde, il y a plus d'ardeur dans la poursuite que dans la jouissance. Voyez comme, semblable au jeune homme ou à l'enfant prodigue, le navire sort pavoisé de son port natal, embrassé et caressé par la brise libertine; et voyez comme il revient, également semblable à l'enfant prodigue, les côtes creusées par les injures de l'air, les voiles en lambeaux, desséché, délabré et appauvri par le libertinage de la brise.

(Entre Lorenzo.)

SALARINO.--Ah! voici Lorenzo!--Nous continuerons dans un autre moment.

LORENZO.--Chers amis, pardon d'avoir tardé si longtemps. Ce n'est pas moi, ce sont mes affaires qui vous ont fait attendre. Quand il vous prendra fantaisie de voler des épouses, je vous promets de faire le guet aussi longtemps pour vous.--Approchez; c'est ici la demeure de mon beau-père le Juif.--Holà, holà, quelqu'un!

(Jessica paraît à la fenêtre déguisée en page.)

JESSICA.--Qui êtes-vous? Nommez-vous, pour plus de certitude; quoique je puisse jurer de vous connaître à votre voix.

LORENZO.--Lorenzo, ton bien-aimé.

JESSICA.--C'est Lorenzo, bien sûr; et mon bien-aimé, bien vrai; car quel autre aimé-je autant? et quel autre que vous, Lorenzo, sait si je suis votre amante?

LORENZO.--Le ciel et ton coeur sont témoins que tu l'es.

JESSICA.--Tenez, prenez cette cassette; elle en vaut la peine. Je suis bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point; car je suis honteuse de mon déguisement: mais l'Amour est aveugle, et les amants ne peuvent voir les charmantes folies qu'ils font eux-mêmes: s'ils les pouvaient apercevoir, Cupidon lui-même rougirait de me voir ainsi transformée en garçon.

LORENZO.--Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau.

JESSICA.--Quoi! faut-il que je porte la lumière sur ma propre honte! Oh! elle ne m'est, je le jure, que trop claire à moi-même. Vous me donnez là, cher amour, un emploi d'éclaireur, et j'ai besoin de l'obscurité.

LORENZO.--Et vous êtes obscurcie, ma douce amie, même sous cet aimable vêtement de page. Mais venez sans différer; car la nuit, déjà close, commence à s'écouler, et nous sommes attendus à la fête de Bassanio.

JESSICA.--Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques ducats de plus, et je suis à vous dans le moment.

(Elle quitte la fenêtre.)

GRATIANO.--Par mon chaperon, c'est une Gentille, et non pas une Juive.

LORENZO.--Malheur à moi, si je ne l'aime pas de toute mon âme! Car elle est sage, autant que j'en puis juger; elle est belle, si mes yeux ne me trompent point; elle est sincère, car je l'ai éprouvée telle, et en conséquence, comme fille sage, belle et sincère, elle occupera pour toujours mon âme constante. (Jessica reparaît à la porte.) Ah! te voilà?--Allons, messieurs, partons. Les masques de notre compagnie nous attendent.

(Il sort avec Jessica et Salarino.)

(Entre Antonio.)

ANTONIO.--Qui est là?

GRATIANO.--C'est vous, seigneur Antonio?

ANTONIO.--Fi, fi, Gratiano: où sont tous les autres? Il est neuf heures. Tous nos amis vous attendent.--Point de mascarade ce soir. Le vent s'élève, et Bassanio va s'embarquer tout à l'heure. J'ai envoyé vingt personnes vous chercher.

GRATIANO.--J'en suis fort aise; je ne désire pas de plus grand plaisir que de mettre à la voile, et de partir cette nuit.

(Ils sortent.)

SCÈNE VII

A Belmont.--Un appartement dans la maison de Portia.

Fanfare de cors. Entrent PORTIA, LE PRINCE DE MAROC et leurs suites.

PORTIA.--Allons, tirez les rideaux, et découvrez les coffres à ce noble prince. Maintenant choisissez.

LE PRINCE DE MAROC.--Le premier est d'or, et porte cette inscription:

Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.

Le second est d'argent, et porte cette promesse:

Qui me choisira aura tout ce qu'il mérite.

Le troisième est de plomb, avec une inscription aussi peu remarquable que le métal:

Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Comment saurai-je si je choisis bien?

PORTIA.--Prince, l'un des trois renferme mon portrait: si vous le choisissez, je vous appartiens avec lui.

LE PRINCE DE MAROC.--Puisse quelque dieu diriger mon jugement et ma main! Voyons un peu. Je veux encore jeter les yeux sur les inscriptions. Que dit le coffre de plomb?

Qui me choisira doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Doit donner! Pourquoi? Pour du plomb! Risquer pour du plomb? Ce coffre présente une menace. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands avantages. Un coeur d'or ne se laisse pas prendre à l'amorce d'un métal de rebut. Je ne veux ni donner, ni risquer rien pour du plomb.--Que dit l'argent avec sa couleur virginale?

Qui me choisira recevra tout ce qu'il mérite.

Tout ce qu'il mérite? Arrête là, prince de Maroc, et pèse ce que tu vaux d'une main impartiale. Si tu juges de ton prix par l'opinion que tu as de toi, ton mérite est assez grand; mais assez ne s'étend pas suffisamment loin pour atteindre cette dame.--Et pourtant, douter de ce que je vaux, ce serait lâchement m'exclure.--Tout ce que je mérite!.... Mais vraiment: c'est d'obtenir la dame. Je la mérite par ma naissance, par mon rang, par mes grâces, par les qualités que j'ai reçues de l'éducation; mais plus que tout cela, je la mérite par mon amour. Si je ne m'égarais pas plus loin, et que je fixasse ici mon choix.... Voyons encore une fois ce qui est gravé sur le coffre d'or:

Qui me choisira gagnera ce que beaucoup d'hommes désirent.

Mais c'est cette dame. Le monde entier la désire, et l'on vient des quatre coins de la terre pour baiser cette châsse, cette sainte mortelle et vivante. Les déserts de l'Hyrcanie et les sauvages solitudes de la vaste Arabie sont devenus le grand chemin que traversent les princes pour venir contempler la belle Portia; le liquide royaume, dont la tête ambitieuse vomit à la face des cieux n'est pas une barrière capable d'arrêter ces courages lointains: ils arrivent comme sur un ruisseau, pour voir la belle Portia. Un de ces trois coffres contient son divin portrait: est-il probable qu'elle soit contenue dans du plomb? Former une si basse pensée mériterait la damnation; ce métal serait trop grossier pour assujettir même le linceul destiné à l'embaumer dans la nuit du tombeau. Croirai-je qu'elle est cachée dans l'argent, et rabaissée ainsi dix fois au-dessous de l'or pur? Idée criminelle! Jamais brillant si précieux ne fut enchâssé dans un métal au-dessous de l'or. Les Anglais ont une monnaie d'or frappée de la figure d'un ange: mais il n'est qu'empreint dessus; c'est un ange couché dans un lit d'or. Donnez-moi la clef. Je choisis celui-ci, arrive que pourra.

PORTIA.--La voilà, prince, et si c'est ma figure que vous y trouvez, je vous appartiens.

(Elle ouvre le coffre d'or.)

LE PRINCE DE MAROC.--O enfer! que vois-je là? Un squelette et dans le creux de son oeil un rouleau de papier! lisons cet écrit.

Tout ce qui reluit n'est pas or, Vous l'avez souvent ouï dire. Bien des hommes ont vendu leur vie, Pour ne faire que voir ce que j'offre extérieurement. Les tombes dorées renferment des vers. Si vous eussiez été aussi sage que hardi, Et jeune par la force, vieux par le jugement, Votre réponse n'eût pas été dans ce rouleau Adieu: votre requête est à néant.

A néant, en effet, et ma peine perdue! Adieu donc, ardeur. Glace, je t'accueille. (A Portia.)--Adieu, Portia, mou coeur est trop accablé pour se répandre en pénibles adieux. Ainsi s'éloignent les malheureux qui ont tout perdu.

(Il sort avec sa suite.)

PORTIA.--Nous en voilà délivrés tout doucement. Fermez les rideaux. Allons.... puissent tous ceux de sa couleur choisir de même!

(Ils sortent.)

SCÈNE VIII

A Venise.--Une rue.

Entrent SALANIO, SALARINO.

SALARINO.--Eh! vraiment oui, j'ai vu Bassanio mettre à la voile. Gratiano est parti avec lui, et Lorenzo n'est point dans leur vaisseau; j'en suis sûr.

SALANIO.--Ce coquin de Juif a éveillé par ses cris le duc, qui est venu avec lui faire la recherche du vaisseau de Bassanio.

SALARINO.--Il est venu trop tard. L'ancre était levée; mais on a donné à entendre au duc, qu'on avait vu dans une gondole Lorenzo et sa tendre Jessica. D'ailleurs Antonio a certifié au duc qu'ils n'étaient pas dans le même vaisseau que Bassanio.

SALANIO.--Jamais je n'ai entendu d'exclamations de colère si confuses, si bizarres, si violentes et changeant si continuellement d'objet, que celles que ce chien de Juif proférait dans les rues: «Ma fille! ô mes ducats! ô ma fille! Un chrétien les emporte. O mes chrétiens de ducats! Justice! la loi! Mes ducats et ma fille! Un sac cacheté, deux sacs cachetés de ducats, de doubles ducats, que ma fille m'a volés! Et des bijoux! deux pierres, deux pierres rares et précieuses, que ma fille m'a volées! Justice! Qu'on trouve ma fille; elle a sur elle les pierres et les ducats.»

SALARINO.--Tous les petits garçons de Venise courent après lui, criant: ses pierres, sa fille et ses ducats!

SALANIO.--Que le bon Antonio prenne garde à ne pas manquer au jour fixé, ou ce sera lui qui payera cela.

SALARINO.--Vraiment, vous avez raison d'y songer. J'ai parlé hier à un Français qui m'a dit que sur le détroit qui sépare la France de l'Angleterre, il avait péri un vaisseau de notre pays, richement chargé. Quand il m'a dit cette nouvelle, j'ai pensé à Antonio, et j'ai silencieusement souhaité que ce ne fût pas un des siens.

SALANIO.--Vous ferez mieux d'avertir Antonio de ce que vous savez; mais ne le faites pas trop brusquement, de peur de l'affliger.

SALARINO.--Il n'est pas de plus excellent homme sur la terre. J'ai vu Bassanio et Antonio se séparer. Bassanio lui disait qu'il hâterait son retour le plus qu'il pourrait; Antonio lui répondait: «N'en faites rien, Bassanio; n'allez pas, pour l'amour de moi, gâter vos affaires par trop de précipitation: laissez mûrir les choses autant qu'il conviendra. Quant au billet que le Juif a de moi, n'en laissez pas occuper votre esprit amoureux; tenez-vous en joie: que votre première pensée soit de trouver les moyens de plaire, et de faire éclater votre amour par les témoignages les plus propres à réussir.» A ces mots, les yeux gros de larmes et détournant le visage, il a tendu sa main en arrière, et il a serré celle de Bassanio avec une affection singulièrement tendre; et c'est ainsi qu'ils se sont séparés.

SALANIO.--Je crois qu'il n'aime la vie que pour lui: je t'en prie, allons le trouver, et tâchons d'alléger par quelque divertissement la tristesse à laquelle il se livre.

SALARINO.--Oui, allons.

(Ils sortent.)

SCÈNE IX

A Belmont.--Une pièce de la maison de Portia.

Entre NÉRISSA avec UN VALET.

NÉRISSA, au valet.--Vite et vite, je t'en prie, tire vite le rideau. Le prince d'Aragon a prêté le serment, et il s'avance pour choisir.

(Fanfare de cors. Entrent le prince d'Aragon, Portia et leur suite.)

PORTIA.--Voyez, noble prince; voici les coffres: si vous prenez celui qui contient mon portrait, notre hymen sera célébré sur-le-champ. Mais si vous vous trompez, il faudra, seigneur, sans plus de discours, quitter immédiatement ces lieux.

LE PRINCE.--Je suis obligé, par mon serment, d'observer trois choses: la première, de ne jamais révéler à personne quel est le coffre que j'aurai choisi; ensuite, si je manque le véritable coffre, de ne jamais faire de proposition de mariage à aucune jeune fille: enfin, si je n'ai pas le bonheur de bien choisir, de vous quitter et de partir sur-le-champ.

PORTIA.--Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent pour moi s'exposer à des hasards, quelque peu digne que j'en sois.

LE PRINCE.--Je me suis soumis à ces conditions en vous adressant mes voeux. Fortune, maintenant favorise l'espoir de mon coeur. De l'or, de l'argent et du vil plomb!

Qui me choisit doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque quelque chose. Que dit le coffre d'or? Ah! voyons.

Qui me choisit recevra ce que beaucoup d'hommes désirent.

Beaucoup d'hommes désirent beaucoup.... Cela peut s'entendre de la sotte multitude qui détermine son choix sur l'apparence, n'apercevant rien au delà de ce que son oeil charmé lui présente; qui ne perce pas jusque dans l'intérieur, mais comme le martinet, qui construit son nid sur les murs extérieurs, exposé aux injures de l'air, à la portée et dans le chemin même des accidents. Je ne choisirai point ce que tant de gens désirent; je ne veux pas marcher avec les esprits vulgaires et me ranger parmi la foule ignorante. Je viens à toi, riche sanctuaire d'argent. Répète-moi encore l'inscription que tu portes.

Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.

C'est bien dit; car qui peut chercher à duper la fortune et s'élever honorablement sans l'empreinte du mérite? Que personne ne prétende se revêtir d'honneurs dont il est indigne.... Oh! plût au ciel que les biens, les charges, les dignités, ne se détournassent jamais dans des voies injustes, et que le pur honneur ne pût jamais s'acquérir que par le mérite de celui qui en est revêtu. Que de gens qui sont nus seraient couverts! que d'autres qui commandent seraient commandés! que de grains de bassesse à séparer de la vraie semence de l'honneur! que l'on retrouverait d'honneur caché sous le chaume et sous les ruines du temps, et auquel on devrait rendre son premier éclat! Mais choisissons.

Qui me choisit recevra tout ce qu'il mérite.

Je prendrai ce que je mérite. Donnez-moi la clef de celui-ci, et découvrez mon sort sur-le-champ.

PORTIA.--Vous y avez mis trop de temps pour ce que vous trouverez ici.

LE PRINCE.--Qu'est-ce? la figure d'un idiot, qui cligne de l'oeil et me présente un papier? Je veux le lire. Que tu es différent de Portia! Que tu es différent de ce que j'espérais, et de ce que je méritais!

Qui me prend recevra tout ce qu'il mérite.

N'ai-je donc mérité rien de mieux que la tête d'un sot? Est-ce là ce que je vaux? Est-ce là tout ce que je mérite?

PORTIA.--Offenser et juger sont deux emplois différents et de nature opposée.

LE PRINCE.--Lisons:

Le feu a éprouvé sept fois ce métal; Sept fois éprouvé est le jugement Qui n'a jamais mal choisi. Il est des gens qui n'embrassent que des ombres; Ceux-là n'ont que l'ombre du bonheur! Je sais qu'il y a des sots sur la terre, Vêtus d'argent, comme je le suis; Épousez quelle femme vous voudrez, Votre tête sera toujours la mienne. Ainsi partez, seigneur, vous êtes congédié.

Plus je tarderai dans ces lieux, plus j'y ferai la figure d'un sot. Je suis venu apporter mes voeux avec une tête de sot, et je m'en retourne avec deux. Adieu donc, dame, je remplirai mon serment de supporter patiemment mon malheur.

(Sortent le prince d'Aragon et sa suite.)

PORTIA.--Le moucheron s'est brûlé à la lumière. Oh! ces sots réfléchis! Quand ils choisissent, ils sont tout juste assez sages pour se perdre à force de raisonnements.

NÉRISSA.--Le vieux proverbe n'a pas tort: la potence et le choix d'une femme sont une affaire de hasard.

PORTIA.--Allons, ferme le rideau, Nérissa.

(Entre un valet.)

LE VALET.--Où est madame?

PORTIA.--La voici: que lui veut monsieur?

LE VALET.--Madame, il vient de descendre à votre porte un jeune Vénitien, qui marche devant son maître pour annoncer son arrivée, et vous présenter de sa part des hommages très-substantiels, je veux dire, outre les compliments et les paroles courtoises, des présents d'un haut prix. Je n'ai jamais vu de messager d'amour si avenant. Jamais un jour d'avril n'annonça les richesses de l'été qui s'avance, sous un aspect aussi gracieux que ce courrier lorsqu'il annonce son maître.

PORTIA.--Arrête, je te prie; je crains presque que tu ne me dises tout à l'heure qu'il est de tes parents, en te voyant dépenser ainsi, pour le louer, tout ton esprit des dimanches. Allons, allons, Nérissa, je brûle de voir cet agile courrier d'amour, qui se présente de si bonne grâce.

NÉRISSA.--Que ce soit Bassanio, seigneur Amour, si telle est ta volonté.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

Notes in this chapter

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