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Le Livre des Légendes

LIVRE DES LÉGENDES (continued 2)

Fritiof Palmér translation

—Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir.

Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu. C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père, qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga.

—Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga.

Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda. Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette exclamation:

—Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que tout autre.

—Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund.

Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme pour sauter à bas.

—Tu avais donc autre chose à dire à Helga? demanda le père.

—Oh non, rien, répondit Gudmund en reprenant sa place sur le siège.

Ils firent encore un petit bout de chemin. Le père conduisait tout doucement. On aurait dit qu'il trouvait plaisir à rester ainsi à côté de son fils. Il ne se souciait pas d'arriver vite.

Tout à coup, Gudmund, inclinant la tête vers l'épaule de son père, éclata en sanglots.

—Qu'as-tu donc? demanda Erland, tirant à lui les rênes si vivement que le cheval s'arrêta.

—C'est que vous étiez tous si bons pour moi, et je ne le mérite pas.

—Tu n'as pourtant pas commis de mauvaise action?

—Si, père, j'en ai commis une.

—Je ne veux pas le croire.

—Si, j'ai tué un homme.

Le père poussa un gros soupir. On aurait dit un soupir de soulagement et Gudmund levant la tête le regarda surpris. Le père remit le cheval en marche, puis, doucement, il dit:

—Je suis heureux que tu me l'aies dit toi-même.

—Vous le saviez donc déjà, père?

—J'ai bien vu samedi soir qu'il y avait quelque chose de travers. Et puis, j'ai trouvé ton couteau dans le marécage.

—Ah, c'est donc vous qui l'aviez trouvé?

—Je l'ai trouvé et j'ai vu qu'une des lames était brisée.

—Oui père, je sais que la lame est brisée, mais je ne peux pas me mettre cette idée dans la tête que c'est moi qui ai fait cela.

—Tu as dû le faire étant ivre.

—Je ne sais rien, je ne me rappelle rien. J'ai vu à l'état de mes vêtements que je m'étais battu, et je sais que la lame a disparu.

—Je comprends que tu avais l'intention de te taire, dit le père.

—Je me suis dit que sans doute mes camarades étaient aussi ivres que moi, et qu'ils ne se rappelaient pas plus que moi. Il n'y avait peut-être pas d'autre preuve contre moi que le couteau et c'est pour cela que je m'en suis débarrassé.

—J'ai compris que tu raisonnais ainsi.

—Vous comprenez, père: je ne sais pas qui est mort, je ne l'ai peut-être jamais vu. Je ne me rappelle pas l'avoir fait. J'ai trouvé que ce n'était pas mon devoir de payer pour ce que je n'avais pas fait exprès. Bientôt donc j'en suis venu à me dire que j'avais été fou de jeter le couteau dans le marécage. Il se dessèche, l'été, et alors n'importe qui aurait pu le trouver. Voilà pourquoi j'ai essayé de le retrouver moi-même, la nuit d'hier et cette nuit-ci.

—Tu n'as pas eu l'idée d'avouer?

—Non, hier, je n'ai pensé qu'à une chose, à savoir comment je pourrais tenir la chose secrète, et j'ai tâché de danser et de m'amuser, pour que personne ne puisse rien voir de changé dans mon attitude.

—C'était donc ton intention de te marier aujourd'hui sans avouer? Tu acceptais là une grosse responsabilité. N'as-tu pas compris que si tu étais découvert, tu entraînerais dans ta misère Hildur et toute sa famille?

—Il m'a semblé que je les épargnais encore mieux en ne disant rien.

Ils allaient maintenant très vite. Le père paraissait très pressé d'arriver. Il continuait cependant de parler à son fils. De toute sa vie il ne lui avait adressé autant de paroles.

—Je me demande ce qui a pu te faire changer d'avis, dit-il.

—C'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur. Alors j'ai senti fléchir la dureté de mon cœur. Elle m'a tout ému. J'ai bien été ému ce matin par mère et par vous-même, et j'ai été sur le point de vous dire que je n'étais pas digne de votre amour, seulement mon cœur restait dur et résistait encore; mais à l'arrivée de Helga, c'en fut fini de moi. J'estimais qu'elle devait plutôt me haïr, moi qui l'avais fait renvoyer de chez nous.

—Maintenant je pense que tu es d'accord avec moi pour faire savoir tout cela immédiatement à la famille de Hildur, dit le père.

—Oui, répondit Gudmund à voix basse. Oui, pour sûr! ajouta-t-il tout de suite après, d'un ton plus ferme. Je ne voudrais pas lier Hildur à mon mauvais sort. Elle ne me le pardonnerait jamais.

—Les gens d'Elvokra tiennent à leur honneur, comme tout le monde, dit le père. Et il faut que tu saches, Gudmund, que ce matin en partant, je me suis dit que je serais forcé de tout raconter moi-même au père de Hildur, si tu ne te décidais pas à le faire. Jamais je n'aurais pu assister silencieux à l'union de Hildur avec un homme qui à tout moment peut être accusé d'assassinat.

Il faisait claquer son fouet pour aller plus vite encore.

—Nous avons devant nous le moment le plus pénible, dit-il. Nous ferons en sorte qu'il soit vite passé. Je pense que les parents de Hildur trouveront très bien de ta part de t'accuser toi-même, et j'espère que cela les rendra plus bienveillants envers toi.

Gudmund ne répondit rien, il avait l'air toujours plus abattu à mesure qu'on s'approchait d'Elvokra. Le père continuait de parler pour lui inspirer courage.

—J'ai déjà entendu raconter un cas pareil, dit-il. Il s'agissait d'un fiancé qui avait eu le malheur de tuer son camarade de chasse. Il ne l'avait pas fait exprès, et l'on n'avait pas su que c'était lui qui avait tiré le coup meurtrier; mais peu après, au jour même du mariage, en arrivant dans la maison où tout était prêt pour la cérémonie, il se rendit auprès de sa fiancée et lui dit: «Il n'y aura pas de mariage. Je ne veux pas t'entraîner dans la misère qui m'attend.» Mais la fiancée, qui déjà avait mis la couronne et le voile, le prit par la main et le conduisit dans la salle où les hôtes se trouvaient réunis pour assister à la bénédiction nuptiale. Là, elle raconta à haute voix ce que son fiancé venait de lui dire. «J'ai raconté ceci, pour que tout le monde sache que tu n'as pas usé de fausseté envers moi, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé. Maintenant je veux qu'on nous donne immédiatement la bénédiction. Car tu restes le même qu'auparavant, malgré le malheur qui te frappe, et quelque misère qui t'attende, je veux que nous la supportions en commun.»

Au moment même où le père eut fini son histoire, ils arrivèrent à l'avenue étroite conduisant à Elvokra. Gudmund se tourna vers lui, un sourire mélancolique sur les lèvres.

—Cela ne se passera pas ainsi pour nous, dit-il.

—Qui sait? dit le père en se redressant sur le siège.

Il regarda le fils et encore une fois il s'étonna de voir comme il était beau ce jour-là.

—Je ne serais pas trop surpris qu'il lui arrivât quelque chose de grand et d'inattendu, se dit-il tout bas.

On devait se marier à l'église et une foule de gens se trouvaient déjà réunis à la ferme, pour prendre part au cortège nuptial. Des parents étaient venus de loin. Ils étaient assis sur le perron, en grand apparat, tout prêts à partir pour l'église. Les charrettes et les chars-à-bancs étaient déjà sortis dans la cour et l'on entendait dans l'écurie le piaffement des chevaux qu'on était en train de panser. Le violoniste de la commune, assis seul sur l'escalier de la remise, accordait son violon. D'une croisée de l'étage supérieur, la fiancée, tout accoutrée, guettait l'arrivée de son futur, pour l'apercevoir avant qu'il n'eût pu la découvrir lui-même.

Erland et Gudmund descendirent de voiture et demandèrent immédiatement à avoir un entretien privé avec Hildur et ses parents. Bientôt tous se retrouvaient dans une petite pièce servant de bureau au fermier.

—Je suppose que vous avez lu dans les journaux le récit d'une rixe qui a eu lieu en ville, dans la nuit de vendredi et où un homme a été tué, dit Gudmund, si vite qu'on eût dit qu'il répétait une leçon apprise.

—Évidemment, j'ai lu ça, dit le fermier.

—C'est que cette nuit-là j'étais à la ville, continua Gudmund.

Cette fois il n'y eut pas de réponse. Un silence de mort plana. Il parut à Gudmund que tout le monde le fixait de regards si terrifiés qu'il ne put continuer. Mais alors le père lui vint en aide.

—Gudmund avait été traité par des amis. Il a dû boire un peu trop cette nuit-là, car en rentrant il ne savait pas ce qu'il avait pu faire. Mais on voyait bien qu'il s'était battu, car ses vêtements étaient déchirés.

Gudmund vit la terreur de l'assistance croître à chaque mot, mais lui-même devenait au contraire plus calme. Un sentiment de défi s'empara de lui et il prit de nouveau la parole:

—Aussi, lorsque le journal est arrivé samedi soir et que j'y ai lu le récit de la rixe et de la lame qu'on avait trouvée, enfoncée dans le crâne, j'ai sorti mon couteau et j'ai constaté qu'une lame manquait.

—C'est là une bien grave nouvelle que Gudmund nous apporte, dit le fermier. Il aurait mieux valu nous raconter cela hier.

Gudmund se taisait mais de nouveau son père lui vint en aide.

—Ce n'était pas une tâche bien aisée pour Gudmund. C'était bien tentant de ne rien dire. Il perd beaucoup en faisant cet aveu.

—Oui, oui, il faut bien s'estimer heureux qu'il se soit enfin résolu à parler, de sorte que nous ne soyons pas entraînés dans cette misère, dit le fermier avec aigreur.

Gudmund tenait les yeux fixés sur Hildur tout le temps. Elle était parée de la couronne et du voile nuptial, et à ce moment il la vit lever la main pour retirer une des grandes épingles qui retenaient la couronne. Elle paraissait le faire presqu'inconsciemment. S'apercevant que le regard de Gudmund était posé sur elle, doucement elle remit l'épingle en place.

—Il n'est pas encore pleinement démontré que ce soit Gudmund le meurtrier, dit le père, mais je comprends qu'il est désirable d'ajourner le mariage jusqu'à ce que tout soit tiré au clair.

—Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement, dit le fermier. Je pense bien que Gudmund est assez certain de son affaire pour que nous puissions tout de suite, d'un commun accord, abandonner toute idée de mariage entre lui et Hildur.

Gudmund ne répondit pas tout de suite à cet appel. Il s'approcha de sa fiancée, et lui tendit la main. Elle resta immobile et eut l'air de ne pas le voir.

—Ne veux-tu pas me dire adieu, Hildur?

À ces mots, elle leva vers lui ses grands yeux où il vit passer une lueur froide.

—C'était cette main-là qui tenait le couteau? demanda-t-elle.

Sans un mot, Gudmund se tourna vers le fermier.

—Oui, maintenant je suis sûr de mon affaire, dit-il. Ce n'est pas la peine de parler d'ajournement.

Sur cette parole, l'entretien prit fin et Gudmund et Erland partirent. Ils avaient à traverser toute une série de pièces et de corridors, avant de gagner la sortie, et partout ils voyaient des préparatifs de noces. La porte de la cuisine étant ouverte, ils purent voir s'y agiter une foule de gens empressés. Il en sortait une odeur mêlée de rôtis et de petits pâtés, l'énorme fourneau était entièrement recouvert de grandes et petites marmites, même les casseroles en cuivre qui d'ordinaire ornaient les murs, en avaient été décrochées pour servir. «Penser, que c'est pour mon mariage qu'on se donne toute cette peine!» se disait Gudmund, en passant.

Il put entrevoir la richesse de la vieille ferme en traversant la maison. Il vit la salle à manger, où les grandes tables étaient couvertes d'une longue rangée de gobelets et de canettes en argent. Il passa devant la garde-robe, dont le plancher était garni de grands coffres et les murs d'une quantité infinie de vêtements divers. En sortant dans la cour, il vit le nombre considérable de voitures vieilles et neuves, les chevaux superbes qu'on sortait de l'écurie, les belles couvertures de voyage posées sur les sièges des voitures. Il embrassa du regard plusieurs corps de logis, entourés d'étables, d'écuries, de bercails, remises, granges et greniers, et encore d'autres dépendances. «Tout cela aurait pu être à moi», se dit-il en remontant dans sa charrette.

Il fut pris subitement de regrets cuisants. Il aurait voulu se jeter hors de la voiture, pour aller leur dire que ce n'était pas vrai, ce qu'il leur avait raconté. Il n'avait fait que se moquer d'eux, les effrayer. C'était horriblement bête à lui de faire des aveux. Quelle utilité y avait-il à agir ainsi? Qui cela avançait-il? Le mort restait bien mort. Non, cet aveu n'aurait pas d'autre résultat que celui d'entraîner encore la perte d'un homme, la sienne.

Les dernières semaines, il n'avait plus été si avide de ce mariage, mais maintenant qu'il se voyait forcé à y renoncer, il l'appréciait enfin à sa juste valeur. C'était beaucoup de perdre Hildur Eriksdotter et tout ce 'qui s'ensuivait. Qu'importait qu'elle fût égoïste et autoritaire? Elle était néanmoins la première de toutes les femmes du pays et, grâce à elle, il serait arrivé d'un seul coup au sommet de l'honneur et de l'influence.

Ce n'était pas uniquement Hildur elle-même et ses biens qu'il regrettait, mais mille petites choses de moindre importance. À ce moment précis, il devait partir pour l'église, et tous ceux qui l'auraient vu passer, l'auraient envié. Et c'était aujourd'hui qu'il devait avoir la première place au festin nuptial. C'était aujourd'hui qu'il devait être le centre des danses et des plaisirs. C'était son grand jour qui lui tournait le dos.

Erland se tourna à plusieurs reprises vers son fils pour le regarder. Celui-ci n'était plus si beau, si illuminé que le matin; il restait abattu, hébété, le regard éteint. Le père se demandait si son fils regrettait ses aveux, et il allait le lui demander, mais jugea préférable de se taire.

—Où allons-nous, maintenant? demanda Gudmund, après un court silence. Ne vaudrait-il pas mieux aller directement chez le commissaire?

—Il faut bien que tu rentres te reposer un peu, dit le père. Tu n'as pas dû dormir beaucoup ces dernières nuits.

—Mère sera bien effrayée de nous voir revenir.

—Elle ne sera guère étonnée, dit le père. Elle en sait autant que moi. Elle sera certainement heureuse d'apprendre que tu as fait des aveux.

—Je crois que mère et vous tous, là-bas, serez heureux de m'envoyer en prison, dit Gudmund avec amertume.

—Nous savons que tu perds beaucoup, en agissant selon la justice, dit le père. Et nous ne pouvons pas nous empêcher de trouver heureux que tu aies su te vaincre toi-même.

Il parut impossible à Gudmund de rentrer pour écouter tous ces gens le louer d'avoir détruit, gaspillé son avenir. Il cherchait un prétexte pour éviter de voir qui que ce fût avant d'avoir retrouvé un peu de calme.

À ce moment, ils passaient devant l'endroit où débouche le sentier du Grand-Marais.

—Voulez-vous arrêter ici, père? Je crois que j'irai causer un peu avec Helga.

De bonne grâce le père arrêta le cheval.

—Tâche de rentrer aussi tût que possible, pour te reposer, dit-il.

Gudmund s'enfonça dans la forêt et bientôt fut hors de vue. Il n'avait nullement l'intention de retrouver Helga, il était seulement très content d'être seul pour n'avoir plus besoin de se retenir. Il éprouvait une colère irraisonnée contre tous et contre tout, il donnait des coups de pied violents aux pierres qui se trouvaient sur son chemin, et parfois il s'arrêtait pour arracher des branches entières, uniquement parce qu'une feuille l'avait frappé au visage.

Il suivit le chemin jusqu'au Grand-Marais, mais dépassa la cabane et se dirigea vers le sommet de la montagne. Ici, il eut de la peine à se frayer un chemin. Il avait perdu le sentier, et, pour arriver au sommet, il était obligé de franchir une large bande de roches pointues. Ce fut une promenade périlleuse, par-dessus les rocs escarpés, et il aurait pu se casser bras et jambes s'il avait fait un faux pas. Il en eut la sensation très nette, mais continua néanmoins sa marche, comme s'il eût pris plaisir à s'exposer au péril.

—S'il m'arrive un malheur ici, personne ne me retrouvera, se dit-il. Mais, qu'est-ce que cela peut bien me faire? J'aime autant mourir ainsi que de croupir de longues années entre les murs d'une prison.

Tout se passa bien, pourtant, et quelques minutes plus tard, il avait atteint le Grand Pic. Autrefois, un incendie avait ravagé la forêt, de ce côté-là. La partie la plus haute restait encore nue, et de là on jouissait d'une vue magnifique. Il vit des vallées et des lacs, des forêts noires et de riches campagnes, des églises, des châteaux, de petites cabanes et de grands villages. Dans un lointain reculé, il aperçut la ville, enveloppée d'un voile de brume blanche, d'où émergeaient quelques tours qui brillaient au soleil. Des routes tortueuses sillonnaient les vallées, et un train passait, rapide, à la lisière de la forêt. C'était une province entière qu'il avait devant ses yeux.

Il se jeta par terre, sans détourner cependant le regard de cette vue splendide. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'auguste et de grandiose devant quoi il se sentait tout petit, lui et ses chagrins.

Il se rappela qu'ayant lu dans son enfance que le Tentateur avait conduit Jésus-Christ sur une haute montagne pour lui montrer toute la splendeur de ce monde, il s'était toujours imaginé qu'ils s'étaient trouvés là-haut, sur le Grand Pic, et il répéta l'antique parole:

—Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour m'adorer.

Alors, il eut la soudaine impression d'avoir eu à subir lui-même une tentation identique ces jours derniers.

En vérité, le Tentateur l'avait bien conduit sur une haute montagne, d'où il lui avait montré toute la splendeur de la richesse et de la puissance.

—Tu n'as qu'à taire ce que tu crois avoir fait, avait-il dit, et je te donnerai tout cela.

À cette réflexion, Gudmund eut enfin un vague sentiment de satisfaction.

—J'ai pourtant répondu non, dit-il; et du même coup, il vit distinctement le sens de ce qui s'était passé.

S'il s'était tu, n'aurait-il pas alors été obligé de servir le Tentateur toute sa vie? Un homme lâche et vil, voilà ce qu'il serait devenu, rien qu'un esclave de ses biens. La crainte de la découverte aurait toujours pesé sur lui. Jamais plus il n'aurait pu se sentir un homme libre.

Un grand calme s'empara de Gudmund. Il se sentit heureux de comprendre enfin qu'il avait bien agi. En se reportant aux jours passés, il eut la sensation d'avoir tâtonné dans une grande obscurité. C'était un vrai miracle qu'il s'y fût retrouvé. Il se demandait comment il ne s'y était pas égaré.

—C'est parce qu'on a été si bon pour moi, chez nous, pensait-il, et puis, ce qui m'a aidé encore plus, c'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur.

Il resta quelque temps sur la montagne, mais bientôt il se dit qu'il fallait rentrer au plus vite, et raconter aux parents qu'il avait enfin retrouvé la paix de son âme. En se levant pour commencer la descente, il aperçut Helga, assise sur un gradin inférieur de la montagne.

Elle n'avait pas la vaste et large vue circulaire là où elle était assise; seul un tout petit coin de la vallée lui était visible. C'était du côté de Närlunda et probablement elle pouvait voir une partie de la ferme. En découvrant la jeune fille, Gudmund sentit son cœur qui toute la journée était resté oppressé d'une lourde angoisse, commencer à battre à coups légers et joyeux, et en même temps il éprouva une sensation de bonheur si vive qu'il s'arrêta net, se demandant ce qui lui arrivait.

—Qu'est-ce qui me prend? Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc? pensa-t-il, sentant le sang bouillonner dans ses veines et le bonheur le saisir si violemment qu'il en eut presque une sensation douloureuse. Enfin, il se dit à lui-même d'une voix étonnée:

—Mais c'est elle que j'aime! Penser que j'ai attendu jusqu'à maintenant pour le savoir!

Cette révélation le surprit avec la force d'un torrent déchaîné. Il avait été lié tout le temps qu'il avait connu Helga. Il avait dû renfermer tout ce qui l'avait attiré vers elle. Maintenant seulement qu'il était enfin délivré de l'idée de se marier avec une autre, maintenant seulement il était libre de l'aimer.

—Helga! cria-t-il; et il se mit à descendre à toutes jambes la côte raide. Elle se retourna avec un cri d'effroi.

—N'aie pas peur! Ce n'est que moi!

—Tu n'es donc pas à l'église pour te marier?

—Oh, non, il n'y aura pas de mariage aujourd'hui. Elle ne veut plus de moi, elle, Hildur.

Helga se leva. Elle posa la main sur son cœur et ferma les yeux. Elle dut penser à ce moment que ce n'était pas Gudmund qui arrivait. Évidemment elle avait eu yeux et oreilles fascinés par quelque esprit de la forêt! Mais sa venue lui était douce et chère, quand même ce ne serait qu'une apparence, et elle ferma les yeux et resta immobile pour retenir cette illusion quelques instants encore.

Gudmund avait la tête tournée par le grand amour qui s'était éveillé en lui. Aussitôt arrivé près de Helga il la prit dans ses bras et l'embrassa sur la bouche, et elle se laissa faire, car elle était tout abasourdie et ravie par la surprise. C'était pour elle un trop grand miracle d'admettre que lui qui à ce moment précis devait se trouver à l'église à côté de sa fiancée, fût en réalité venu à elle dans la forêt. Ce revenant, ce fantôme de Gudmund venu là pouvait bien l'embrasser!

Mais le baiser de Gudmund réveilla la jeune fille et elle le repoussa vivement. Puis elle se mit à l'accabler de questions. C'était vraiment lui-même? Qu'avait-il à faire dans la forêt? Lui était-il arrivé quelque malheur? Pourquoi le mariage était-il renvoyé? Est-ce que Hildur était malade? Est-ce que le pasteur avait été frappé de congestion en pleine église?

Gudmund aurait voulu ne lui parler que de son amour, mais elle l'obligea à raconter ce qui s'était passé. Tandis qu'il parlait, elle restait à écouter très attentivement.

Elle n'interrompit que lorsqu'il parla de la lame brisée. Alors, elle sursauta et demanda s'il s'agissait de son couteau ordinaire, celui qu'il avait quand elle était encore à leur service.

—Oui, précisément celui-là! dit-il.

—Combien de lames brisées y avait-il? demanda-t-il.

—Il n'y en avait qu'une seule.

Il y eut un bourdonnement dans la tête de Helga. Les sourcils froncés, elle faisait un effort visible pour se rappeler quelque chose. Comment ça? Mais oui, elle se souvenait fort bien que ce couteau-là, elle le lui avait emprunté pour faire des bûchettes la veille de son départ. Elle l'avait cassé en s'en servant, mais elle n'avait jamais eu l'occasion de le lui dire.

Il l'avait évitée et n'avait pas voulu engager de conversation avec elle à ce moment-là. Et depuis il avait dû garder le couteau dans sa poche sans s'apercevoir qu'il était cassé.

Elle leva la tête et voulut lui raconter tout cela, mais comme déjà il abordait le récit de sa visite à Elvokra, au milieu des préparatifs de la noce, elle préféra le laisser achever. Ayant appris de quelle manière il s'était séparé de Hildur, elle trouva que c'était là un malheur si terrible qu'elle se mit à le combler de reproches.

—C'est ta propre faute, dit-elle. Voilà que toi et ton père venez l'effrayer à mort avec cette nouvelle épouvantable. Elle n'aurait pas fait une telle réponse, si elle n'avait pas été hors d'elle. Crois-moi, elle doit le regretter dès maintenant.

—Qu'elle ait le regret qu'elle voudra, dit Gudmund. Je sais maintenant qu'elle est de celles qui ne pensent qu'à elles-mêmes. Je suis heureux d'en être quitte.

Helga pinça les lèvres comme pour empêcher le grand secret de lui échapper. Tout cela lui donnait beaucoup à réfléchir. Il ne s'agissait pas seulement de laver Gudmund de cette accusation de meurtre. Il s'en était suivi une brouille entre lui et sa fiancée. Est-ce qu'elle ne pourrait pas, elle, aplanir ce conflit à l'aide de ce qu'elle savait?

De nouveau elle garda le silence pour réfléchir. Gudmund se mit à lui parler de son amour pour elle. Mais cela lui parut le plus grand des malheurs qui s'étaient acharnés sur lui ce jour-là. C'était déjà mal qu'il fût sur le point de manquer un mariage avantageux, ce serait bien pis, s'il s'avisait de vouloir épouser une fille telle que Helga.

—Oh! non, il ne faut pas venir me raconter de telles sottises, dit-elle, se levant brusquement.

—Pourquoi ne te dirais-je pas cela? dit Gudmund en pâlissant. C'est peut-être la même chose pour toi que pour Hildur: tu as peur de moi?

—Oh non, ce n'est pas cela.

Elle voulait lui expliquer qu'il préparait ainsi sa propre perte, mais il ne l'écoutait pas.

—J'ai entendu dire qu'autrefois il y eut des femmes qui portèrent aide aux hommes, au moment du malheur, mais cela ne doit plus se faire aujourd'hui.

Helga eut un tressaillement. Elle eût voulu jeter ses bras autour du cou de Gudmund, mais elle ne bougea pas. Aujourd'hui c'était son devoir de rester raisonnable.

—Il est bien vrai que je n'aurais pas dû te demander de devenir ma femme le jour même, où je dois aller en prison, mais vois-tu, si je savais que tu veuilles attendre ma libération, je supporterais toutes ces horreurs d'un cœur léger.

—Ce n'est pas à moi de t'attendre, Gudmund.

—Tout le monde va dès maintenant me considérer comme un malfaiteur, un individu qui boit et qui assassine. Mais s'il y avait une seule personne pour me regarder avec amour! C'est cela qui me soutiendrait plus que toute autre chose.

—Tu sais que je ne penserai jamais que du bien de toi, Gudmund.

Helga se faisait très douce. Les prières de Gudmund étaient bien près d'avoir raison d'elle. Elle ne savait plus comment lui échapper, mais Gudmund n'en comprit rien, bien au contraire, il commença à croire qu'il s'était trompé. Elle ne devait pas avoir pour lui les mêmes sentiments qu'il avait pour elle. Il s'approcha près d'elle et la regarda comme s'il eût voulu voir le fond de son âme.

—N'as-tu pas choisi cette roche, exprès pour pouvoir voir Närlunda?

—Oui, c'est cela.

—Est-ce que tu n'y penses pas, jour et nuit?

—Si, mais je ne regrette personne en particulier.

—Et moi, je te suis donc complètement indifférent?

—Oh non, mais je ne veux pas me marier avec toi.

—Qui est-ce donc que tu aimes?

Helga ne répondit pas.

—Est-ce Per Mortensson?

—Oui, j'ai bien dit que je l'aime, n'est-ce pas? dit-elle à bout de forces.

Gudmund resta quelques moments à lui faire des yeux farouches:

—Eh bien, il faut donc nous quitter. Dorénavant nos chemins ne vont plus se rencontrer.

Et, sur ces mots, il se mit à descendre rapidement, de gradin en gradin, et bientôt il disparut sous les arbres.

VI

À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin, descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces, jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement. Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait avoir un message important pour les gens de la noce.

À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces. Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé. D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce qu'il faisait.

Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille:

—Il y a là-bas quelqu'un qui te demande.

—Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima soudain.

—Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien dire à personne sauf à toi.

Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui l'attendait sur le perron de la cuisine.

Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement.

Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre côté de la cour.

—Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix, dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens.

Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en face.

—Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez Gudmund.

Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre:

—Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que j'aurais voulu me marier avec lui?

—Je voulais dire: si vous l'aimez toujours.

Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur de l'autre.

—Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui, dit-elle, mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui faisaient mal en sortant de sa bouche.

—Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur la route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à Närlunda.

—À quoi bon y aller? demanda Hildur.

—Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant qu'il restera en prison.

—Pourquoi faut-il dire cela?

—Pour tout arranger entre vous deux.

—Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme qui a fait de la prison.

Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi.

—Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne savais Gudmund innocent, dit-elle.

Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga.

—Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi?

—Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout vous raconter en route.

—Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai besoin de savoir ce que je fais.

Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier.

—Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite?

—Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre personne qui le sache.

—Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi?

—Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il n'a rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de vous-même, pour arranger les choses.

—Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent?

—Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous ai parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin.

Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle faisait des efforts pour se l'expliquer.

—Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda?

—Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir été renvoyée.

—Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour m'aider.

—Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera!

Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions.

—C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle.

Mais à ce mot la patience de Helga prit fin.

—Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre journalier et que ce n'est même pas là le pire.

Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence. Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille l'étonnait plus que tout le reste.

Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à Hildur en disant:

—Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai dans un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas laisser entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous chercher.

Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.

—Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé Helga pour belle-fille? dit Gudmund.

Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme:

—J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de choisir, si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour son mari.

À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir rester près de la porte comme une pauvre mendiante.

Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund:

—Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle.

Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté. Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides.

—J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur ce que je t'ai dit ce matin...

—Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund.

Elle devint encore plus rouge de honte.

—J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux valu...

—Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus la peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue.

Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête.

—Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire que je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence.

—Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda Gudmund.

—Je ne devais pas le dire.

—Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé.

À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait plus son ancien empire sur lui.

—Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce matin.

—Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même ton calme. Nous n'en parlerons plus.

Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente.

—Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui prendre la main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai acquis la certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais depuis longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui.

—Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.

—Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle ne m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.

Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.

—Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais que tu aimes.

Gudmund ne répondit pas.

—Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir d'abord.

Gudmund la fixa dans les yeux.

—Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?

—Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.

Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant Hildur.

—Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?

—C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de générosité.

—Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas combien tu m'as rendu heureux!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait être celui de Gudmund et de Hildur.

Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il s'arrêta en l'apercevant.

—Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?

Elle répondit oui de la tête.

—Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà sous les verrous.

—Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.

Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la route.

Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin d'aller le leur raconter.

Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même, elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui accordait de le regarder.

Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle trouverait la force de les monter.

Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir, assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.

En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et repartit.

Gudmund resta sur la route devant Helga.

—Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te retrouver.

Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui échapper.

LA MINE D'ARGENT

Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher:

—Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un convoi de coquilles d'œufs?

À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture.

Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps, jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt.

Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre les aulnes innombrables.

Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle. Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.

Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:

—Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon royaume.

Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».

Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour de lui pour qu'il pût leur parler.

Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.

Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal. Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.

Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni d'approbation, ni de désapprobation.

Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait. Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les sourcils et eut l'air mécontent.

Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança.

—Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions pas à une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi nous ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous délibérerons sur ce dont tu nous as saisis.

Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea bon de suivre le conseil du paysan.

En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de bure blanche, comme tous les autres hommes du pays.

Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait:

—Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi.

L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était lui le pasteur de la commune.

—Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci, fit-il.

Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une couronne royale dorée.

—Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait avoir l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit.

Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon son enseignement.

Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine, il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son interlocuteur.

—Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du pasteur, dit-il.

—Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre.

Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques.

—Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout décider dans cette commune, continua-t-il.

—Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la simplicité du bon vieux temps.

—Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais aussi ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde venaient plus près d'eux.

—Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi en haussant les épaules.

Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table. Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé leur réponse.

—Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours de leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de suite loin d'eux et de leurs délibérations.

Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre. Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était. Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé aborder autrement.

Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que la patrie était en danger.

Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire.

—Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en faut.

—Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par ici est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au juste ce qu'il disait.

—Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore moins que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de l'aider.

—Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir les mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas à formuler leur réponse.

—Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce ne soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres.

Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine.

—Maintenant tu peux commencer, dit-il du même ton que s'il dormait déjà.

—Il y avait une fois cinq hommes de cette commune qui chassaient l'élan dans la forêt, commença le pasteur. L'un d'eux était le pasteur, dont nous parlons. Deux des autres étaient soldats, et s'appelaient Olof et Erik Svärd, le quatrième était l'aubergiste du village où nous sommes et le cinquième était un paysan du nom de Israëls Per Persson.

—Ce n'est pas la peine de donner tant de noms, murmura le roi, laissant retomber la tête sur le côté.

—Ces hommes-là étaient de bons chasseurs, à qui la veine souriait toujours. Mais ce jour-là ils avaient fait de longues marches sans rien prendre. À la fin, ils renoncèrent complètement à toute recherche et s'assirent par terre pour causer. Ils se disaient entre eux que dans la forêt entière, il n'y avait pas un seul endroit qui convînt à la culture. Il n'y avait partout que des rochers et des marais.

—Le seigneur n'a pas été juste envers nous, en nous donnant un pays si pauvre à habiter, dit l'un d'eux. Dans d'autres contrées les gens peuvent se procurer de la richesse et du superflu, tandis qu'ici avec tous nos efforts, nous arrivons à peine à gagner notre pain quotidien.

Le pasteur s'interrompit un instant, se demandant, si le roi écoutait, mais celui-ci remua un peu le petit doigt, pour montrer qu'il était encore éveillé.

Au moment même où les chasseurs échangeaient ces paroles, le pasteur vit quelque chose briller dans la roche à un endroit d'où son pied, par hasard, avait enlevé la mousse.

—En voilà une roche singulière, se dit-il, et d'un nouveau coup de pied il enleva encore une motte. Il ramassa un éclat de pierre qui adhérait à la motte et qui brillait de la même façon que tout le restant.

—Ce n'est pas Dieu possible que ce soit là du plomb? fit-il.

À ces mots les autres se levèrent vivement, et se mirent à enlever la mousse à coups de crosses. Cela fait, ils virent tous distinctement un filon de minerai qui traversait la roche.

—Que pensez-vous que cela puisse être? dit le pasteur. Les hommes détachèrent de nouveaux éclats, et y mordirent à pleines dents.

—Ça doit être au moins du plomb ou du zinc, opinèrent-ils.

—Et le rocher entier en est plein, ajouta l'aubergiste.

Comme le pasteur en était là de son récit, il vit la tête du roi se soulever un peu et un œil s'ouvrir.

—Sais-tu si quelqu'un de ces hommes-là s'y connaissait en fait de roches ou de minerais? demanda-t-il.

—Non, ils n'y comprenaient rien, répondit le pasteur. Alors la tête du roi retomba, et les deux yeux se fermèrent.

—Et le pasteur et ceux qui étaient avec lui se réjouirent grandement de la trouvaille, continua le narrateur sans se laisser distraire par l'indifférence du roi. Ils pensèrent qu'ils venaient de découvrir quelque chose qui devait les rendre riches, eux et leurs descendants.

—Jamais plus je n'aurai besoin de travailler, dit l'un d'eux.

—J'aurai les moyens de ne rien faire de toute la semaine, et le dimanche j'irai à l'église en carrosse doré.

C'étaient d'habitude de fort braves gens, mais la grande découverte leur avait tourné la tête, au point de les faire parler comme des enfants. Ils gardaient cependant assez de sang-froid pour remettre tout en état en recouvrant le filon de mottes de mousse. Après quoi ils marquèrent bien l'endroit et s'en retournèrent chez eux.

Avant de se quitter, ils décidèrent d'un commun accord que le pasteur devait aller à Falun demander à l'inspecteur des mines quel genre de minerai on avait trouvé. Il devait revenir aussitôt que possible, et en attendant ils s'engagèrent mutuellement par un serment solennel à ne révéler à aucun être humain l'endroit où l'on avait trouvé le minerai.

De nouveau le roi releva un tant soit peu la tête, mais il n'interrompit plus le narrateur d'un seul mot. Il parut enfin commencer à croire que l'autre devait avoir quelque chose de vraiment important à lui dire, puisqu'il ne se laissait pas impressionner par son indifférence.

—Ainsi le pasteur se mit en route, quelques échantillons du minerai dans ses poches. Il se réjouissait tout autant que les autres de l'idée de devenir riche. Il se disait dans son for intérieur que bientôt il allait pouvoir rebâtir le presbytère, qui avait l'air d'une simple cabane; et puis il allait se marier avec la fille du doyen qu'il aimait beaucoup. Il avait toujours cru qu'il aurait à attendre bien des années avant de pouvoir l'épouser! Il était pauvre et obscur, et il savait que de longs jours passeraient avant qu'il eût un poste assez bien rémunéré pour pouvoir se marier.

Le pasteur gagna Falun en deux jours, et passa le troisième dans l'attente de l'inspecteur qui était absent. Enfin il put le voir et lui montrer les morceaux de minerai. L'inspecteur les mit dans sa main. Il regarda d'abord les morceaux, puis le pasteur.

Celui-ci raconta qu'il les avait trouvés dans une montagne de sa commune, et que maintenant il se demandait si cela ne pouvait pas être du plomb.

—Non, ce n'est pas du plomb, dit l'inspecteur.

—Peut-être alors que c'est du zinc? demanda le pasteur.

—Ce n'est pas du zinc non plus, dit l'inspecteur.

Il sembla au pasteur que tout espoir s'évanouissait. Il y avait longtemps qu'il ne s'était senti si abattu.

—Est-ce que dans votre commune vous avez beaucoup de morceaux de pierre de ce genre? demanda l'inspecteur.

—Nous en avons une montagne entière, dit le pasteur.

Alors l'inspecteur des mines s'approcha de lui, et le frappa sur l'épaule en disant:

—Je vous souhaite d'en faire un tel usage, que cela profite tant à vous qu'à la patrie, car c'est là de l'argent!

—De l'argent, répéta le pasteur, et il resta là comme abasourdi. C'est de l'argent!

L'inspecteur se mit à lui expliquer comment il fallait s'y prendre pour acquérir le droit légal sur la mine, et lui donna une foule de bons conseils, mais le pasteur demeura tout étourdi et n'écouta pas ce qu'on lui disait. Il ne faisait que retourner dans sa tête cette idée merveilleuse que là-bas dans sa pauvre commune, il y avait une montagne entière de minerai d'argent qui l'attendait.

Le roi leva la tête si vivement que le pasteur s'arrêta net.

—Je suppose, dit le roi, que lorsqu'il fut de retour et qu'il se mit à travailler la mine, il constata que l'inspecteur n'avait fait que se moquer de lui.

—Mais non, l'inspecteur ne l'avait pas trompé, dit le pasteur.

—Tu peux continuer, dit le roi qui se rassit pour écouter.

—Lorsqu'enfin le pasteur fut de retour dans sa commune, poursuivit le narrateur, il jugea que son premier devoir était d'informer ses camarades de chasse de la valeur de leur trouvaille. Et comme il passait devant l'auberge de Sten Stensson il décida d'entrer chez lui pour raconter que ce qu'on avait trouvé était de l'argent. Mais en arrivant devant la porte, il vit qu'il y avait des draps devant les fenêtres et qu'une large traînée de sapin haché conduisait à l'escalier d'entrée.

—Qui est-ce qui est mort par ici? demanda-t-il à un gamin qui musait près de la barrière.

—C'est l'aubergiste lui-même, répondit le gamin.

Et il raconta au pasteur que depuis une semaine l'aubergiste se soûlait tous les jours.

—Ah que d'eau-de-vie! que d'eau-de-vie on a fait couler! s'exclama le gamin.

—Comment cela se fait-il, demanda le pasteur. L'aubergiste ne se soûlait jamais auparavant.

—Il buvait, dit le gamin, parce qu'il prétendait avoir trouvé une mine. Il était tellement riche, disait-il. Il n'aurait jamais plus besoin de faire autre chose que de boire. Et hier soir, il partit en voiture tout bu qu'il était; la voiture versa et il fut tué net.

Lorsque le pasteur eut tout appris, il reprit son chemin. Il était bien attristé de ce qu'on lui avait raconté. Il était revenu si heureux, se réjouissant à l'idée de communiquer la grande nouvelle.

À peine eut-il fait quelques pas, qu'il vit Israëls Per Persson s'avancer vers lui. Il avait son aspect ordinaire, et le pasteur se dit qu'heureusement, la fortune n'avait pas tourné la tête à celui-là. Il ne fallait pas tarder à le rendre heureux en lui annonçant que, dès maintenant, il était un homme riche.

—Bonjour! dit Per Persson. Tu reviens de Falun, maintenant?

—Oui, répondit le pasteur, et je viens te dire que tout s'est passé bien mieux que nous n'aurions pu l'imaginer. L'inspecteur des mines m'a dit que c'est du minerai d'argent que nous avons trouvé.

À ce moment même, Per Persson eut l'aspect d'un homme devant qui la terre vient de s'ouvrir.

—Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu dis? C'est de l'argent?

—Oui, reprit le pasteur, nous sommes riches, nous tous, à présent, et nous pourrons vivre à l'aise.

—C'est de l'argent! répéta Per Persson encore une fois; et il eut l'air encore plus accablé.

—Mais certainement, c'est de l'argent, affirma le pasteur, tu ne penses pas que je veuille te tromper. N'aie pas peur de te réjouir.

—Me réjouir, dit Per Persson. Moi, me réjouir! Je croyais que ce que nous avions trouvé n'était que du mica, et, comme je préférais le certain à l'incertain, je viens de vendre ma part de la mine à Olof Svärd pour cent écus.

Il était désespéré, et lorsque le pasteur le quitta, il resta à pleurer sur la grand'route.

Une fois rentré chez lui, le pasteur envoya son valet annoncer à Olof Svärd et à son frère que c'était de l'argent qu'on avait trouvé. Il avait assez de colporter lui-même la bonne nouvelle.

Mais quand le pasteur se retrouva seul le soir, le bonheur reprit ses droits. Il sortit dans l'obscurité, et monta sur la colline où il pensait bâtir le nouveau presbytère. Naturellement, il serait magnifique, aussi magnifique que n'importe quel évêché. Il resta longtemps dehors cette nuit-là, et il ne se contenta pas de reconstruire le presbytère. Il lui vint à l'esprit que, du moment qu'il y avait tant de richesse dans la commune, il devait y affluer une quantité de gens, et, à la fin, peut-être une ville entière serait construite autour de la mine. Et alors il serait bien obligé de bâtir une nouvelle église à la place de la vieille. Une grande partie de sa fortune y passerait sans doute. Mais il ne s'arrêta pas là, car il se disait que quand son église serait prête, le roi et un grand nombre d'évêques viendraient la consacrer, et alors le roi serait bien satisfait de l'église, mais il ferait observer qu'il n'y avait point là de logis digne de le recevoir, lui, le roi. Et alors, il serait bien obligé de construire un château royal dans la nouvelle ville.

À ce moment, un gentilhomme de la suite du roi ouvrit la porte pour annoncer que le grand carrosse était réparé.

Le premier mouvement du roi fut pour partir sur le champ, mais il se ravisa:

—Il te sera permis d'achever ton histoire, dit-il au pasteur. Mais il faut aller plus rapidement. Nous savons maintenant ce que pensait et rêvait l'homme en question. Nous voulons savoir comment il agit.

—Mais, comme le pasteur était encore au beau milieu de ses rêves, continua le pasteur, on vint lui dire qu'Israëls Per Persson s'était suicidé. Il n'avait pu supporter l'idée d'avoir vendu sa part de la mine. Il s'était dit sans doute qu'il ne pourrait pas voir tous les jours un autre se réjouir d'une richesse qui aurait pu être la sienne.

Le roi changea de position dans le fauteuil. Il avait les deux yeux grands ouverts.

—En vérité, fit-il, si j'avais été ce pasteur-là, j'aurais eu assez de cette mine!

—Le roi est un homme riche, lui dit le pasteur. Il a tout ce qu'il lui faut. Il n'en est pas ainsi d'un pauvre pasteur qui ne possède rien.

Voyant que la bénédiction de Dieu n'était pas sur son entreprise, il se disait: je ne rêverai plus de devenir riche et honoré moi-même à l'aide de ces trésors, mais je ne pourrai pas laisser l'argent inutile dans la terre. Il faut que je l'en sorte pour le bien des pauvres et des miséreux. J'exploiterai la mine pour mettre la commune entière à son aise.

Donc, un beau jour, le pasteur s'achemina vers la demeure de Olof Svärd pour causer avec celui-ci et avec son frère de ce qu'il fallait faire tout d'abord de la montagne d'argent.

En s'approchant de la maison du soldat, il rencontra une charrette entourée de paysans armés. Et, dans la charrette, un homme était assis, les mains liées derrière le dos et les chevilles entourées de cordes.

Lorsque le pasteur vint à passer, la charrette s'arrêta, et il eut le temps de regarder le prisonnier. Sa tête était bandée de telle sorte qu'il n'était pas facile de discerner qui c'était, mais il sembla cependant au pasteur qu'il reconnaissait Olof Svärd.

Il entendit le prisonnier demander à ceux qui le surveillaient de lui permettre de dire quelques mots au pasteur.

Il s'approcha donc, et le prisonnier se tourna vers lui.

—Maintenant, tu vas bientôt être seul à savoir où se trouve la mine d'argent, dit Olof.

—Qu'est-ce que tu dis, Olof? dit le pasteur.

—C'est que, vois-tu, pasteur, depuis que nous avons su que c'était une montagne d'argent que nous avions trouvée, mon frère et moi nous n'avons pas pu rester aussi bons amis qu'auparavant: nous nous prenions constamment de querelle. Hier soir, nous nous sommes disputés sur le point de savoir qui de nous cinq avait le premier découvert la mine, et nous en sommes venus aux mains. Et maintenant, j'ai tué mon frère, et lui m'a blessé là sur le front. Je serai pendu, et après tu seras seul à connaître l'emplacement de la mine. C'est pourquoi je veux te demander une chose.

—Dis ce que tu as sur le cœur, fît le pasteur. Je ferai ce que je peux pour toi.

—Tu sais que je laisse une nombreuse nichée, commença le soldat.

Mais le pasteur l'interrompit immédiatement.

—Pour cela, tu peux être tranquille. Ce qui devait être ta part de la mine, leur reviendra comme si tu étais toujours en vie.

—Non, dit Olof Svärd, ce n'était pas cela que je voulais te demander. Je te demande de ne donner à aucun d'eux la moindre chose qui provienne de cette mine!

Le pasteur recula d'un pas, puis s'arrêta, muet de stupeur.

—Si tu ne me promets pas cela, je ne pourrai pas mourir tranquille, dit le prisonnier.

—Oui, dit le pasteur, lentement et avec effort. Je te promets ce que tu me demandes.

Puis on emmena le meurtrier, et le pasteur demeura tout seul sur la route à se demander comment il allait tenir la promesse qu'il avait faite au prisonnier. Pendant tout le retour, il ne pensait qu'à cette fortune dont il s'était tant réjoui. Mais s'il se trouvait maintenant, que les gens de sa commune ne supportaient pas la richesse? Déjà, il en avait vu périr quatre, tous, auparavant, hommes braves et fiers. Il lui sembla voir, devant lui, tous ses paroissiens, et il se figura que la mine d'argent allait les perdre l'un après l'autre. Convenait-il que lui, qui était préposé à veiller sur les âmes de ces pauvres gens, déchaînât au contraire sur eux ce qui devait les perdre?

Le roi se redressa tout d'un coup dans le fauteuil et regarda fixement son interlocuteur.

—En vérité, dit-il, en vérité, tu me fais comprendre qu'un pasteur de ces contrées reculées doit nécessairement être un homme peu ordinaire!

—Il ne suffisait même pas de ce qui était déjà arrivé, continua le pasteur; à mesure que la nouvelle de la découverte se répandait parmi les habitants de la commune, ils cessaient de travailler et on les voyait se promener oisifs, attendant le jour où la grande richesse devait affluer sur eux. Tous les gens sans aveu qui se trouvaient dans la contrée accoururent, et bientôt le pasteur n'entendit parler que de soûleries et de rixes sanglantes.

Une foule de gens ne faisaient que parcourir la forêt en tous sens, à la recherche de la mine, et le pasteur remarquait que, aussitôt qu'il s'éloignait de chez lui, il était guetté par des gens qui tâchaient de le surprendre en route pour la mine, afin de lui voler son secret.

Les choses en étant là, le pasteur convoqua ses paroissiens en assemblée communale.

Pour commencer, il leur rappela tous les malheurs que la découverte de la montagne d'argent leur avait attirés, et il leur demanda s'ils voulaient se laisser perdre ou s'ils tenaient à se sauver eux-mêmes. Puis il leur dit qu'il ne fallait pas attendre de lui, leur pasteur, qu'il contribuât à leur perdition. Maintenant il avait décidé de ne révéler à personne où se trouvait la montagne d'argent et jamais non plus il n'en tirerait aucun profit pour lui-même. Enfin il demanda aux paysans comment ils désiraient l'avenir. S'ils choisissaient de continuer leur vaine recherche de la mine et d'attendre une richesse à venir, il s'en irait assez loin d'eux pour que jamais aucun bruit de tout cela ne pût arriver jusqu'à lui. Mais s'ils voulaient enfin cesser de penser à cette mine d'argent pour redevenir ce qu'ils étaient auparavant, alors il resterait parmi eux.

—Mais quel que soit votre choix, rappelez-vous que de ma bouche jamais personne ne saura rien de la montagne d'argent!

—Eh bien, dit le roi, quel fut le choix des paysans?

—Il fut celui que désirait le pasteur. Ils comprirent qu'il voulait leur bien, puisqu'il choisissait lui-même de rester pauvre à cause d'eux. Et ils chargèrent leur pasteur d'aller à la forêt cacher le filon de minerai sous les pierres et les branches mortes si bien que jamais personne ne pût le retrouver, ni eux-mêmes, ni leurs descendants.

—Et après cela le pasteur a vécu ici aussi pauvre que les autres?

—Oui, répondit le pasteur, il a vécu ici aussi pauvre que les autres.

—Il a cependant dû se marier et se faire construire un nouveau presbytère, dit le roi.

—Non, il n'a pas eu les moyens de se marier et il demeure toujours dans la vieille cabane.

—C'est là une belle histoire que tu m'as racontée, dit le roi en inclinant la tête.

Le pasteur resta silencieux devant le roi. Après quelques instants celui-ci reprit:

—C'est à la mine d'argent que tu pensais tout à l'heure quand tu m'as dit que le pasteur d'ici pourrait me procurer autant d'argent qu'il me faut?

—Oui, répondit l'autre.

—Mais je ne peux pourtant pas lui mettre des poucettes, dit le roi; et comment veux-tu autrement que j'obtienne d'un tel homme qu'il me montre le chemin de la mine? D'un homme qui a renoncé, non seulement à sa fiancée, mais à tous les biens de la terre.

—Cela, c'est autre chose, dit le pasteur. Mais si c'est la patrie qui a besoin du trésor, alors il se laissera sûrement fléchir.

—Tu m'en réponds? demanda le roi.

—Oui, j'en réponds, répondit le pasteur.

—Tu ne te soucies donc point du sort qui attend les gens de ta commune?

—Que Dieu leur soit clément!

Le roi se leva de son fauteuil et s'approcha de la fenêtre. Il resta un moment à regarder la foule du dehors. Plus il regardait, plus ses grands yeux brillaient d'un vif éclat et tout son être semblait grandir.

—Tu peux dire de ma part au pasteur de cette commune, dit le roi, qu'il n'existe pas de vue plus belle aux yeux du roi de Suède que la vue de gens tels que ceux-là.

Puis le roi se tourna vers le pasteur et le regarda. Il se mit à sourire.

—Est-ce par hasard que le pasteur de cette commune serait si pauvre qu'aussitôt la messe finie il ôte ses habits noirs pour se mettre en paysan? demanda le roi.

—Oui, il est si pauvre, fut la réponse, et de nouveau la rougeur monta au rude visage du pasteur.

Le roi retourna à la fenêtre. On voyait bien qu'il était de la plus belle humeur. Tout ce qu'il y avait en lui de sentiments nobles et généreux avait été réveillé par ce qu'il venait d'entendre.

—Tu devrais laisser cette mine en paix, dit le roi. Puisque tu as trimé et peiné une vie entière pour rendre les gens d'ici tels que tu les désirais, il faut bien que tu les gardes tels qu'ils sont maintenant!

—Mais si la patrie est en danger? demanda le pasteur.

—La patrie est mieux servie par des hommes que par de l'argent, dit le roi.

Et ayant dit cela, il prit congé du pasteur et quitta la sacristie.

Au dehors, la foule était aussi silencieuse, aussi avare de paroles que lorsqu'il l'avait quittée. Mais comme le roi descendait les marches de l'escalier, un paysan s'avança vers lui.

—As-tu vu notre pasteur? dit le paysan.

—Oui, dit le roi, j'ai parlé à votre pasteur.

—Alors tu as dû avoir notre réponse, dit le paysan. Nous t'avons prié d'aller causer avec notre pasteur pour que ce fût lui qui te donnât notre réponse.

—Oui, j'ai eu la réponse, dit le roi.

LA LÉGENDE DE LA ROSE DE NOËL

La femme du brigand, qui habitait la caverne, là-haut, dans la forêt de Göinge, s'était, un beau jour, mise en route vers la plaine pour mendier. Le brigand lui-même étant homme interdit et n'osant pas quitter la forêt, devait se contenter de tendre des guet-apens aux voyageurs qui s'aventuraient dans la zone forestière. Mais à cette époque, les voyageurs n'abondaient pas dans le nord de la Scanie. Si, par cette raison, il arrivait que la chasse de l'homme fût infructueuse, la femme faisait sa tournée. Elle amenait cinq gosses, tous munis de vêtements de peaux et de chaussures en écorce de bouleau; sur le dos, chacun avait une besace aussi longue que lui-même. Quand elle entrait dans une ferme, personne n'osait lui refuser ce qu'elle demandait, car si elle n'avait pas été bien reçue, elle ne se gênait pas pour revenir mettre le feu à la maison, la nuit suivante. La femme du brigand et ses gosses étaient plus redoutés qu'une bande de loups et plus d'un aurait bien voulu leur enfoncer sa pique dans le corps, mais cela n'arrivait jamais, car on savait que l'homme était resté là-haut dans la forêt, prêt à la vengeance, s'il était arrivé quelque chose à la femme ou aux enfants.

Dans ses tournées de mendiante à travers les fermes, la femme du brigand arriva un beau jour à Oved, qui dans ces temps-là était un couvent. Elle sonna à la porte et demanda de quoi manger. Le concierge ouvrit un petit judas au milieu de la porte et lui tendit six pains ronds, un pour elle et un pour chacun de ses enfants.

Pendant que la mère s'était arrêtée devant la porte, les gosses fouinaient tout autour. Tout à coup, l'un d'eux vint la tirer par sa jupe pour attirer son attention sur quelque chose qu'il venait de trouver; elle le suivit.

Le couvent était tout entier entouré d'un mur haut et solide, mais le gosse avait réussi à découvrir une petite porte dissimulée, qui restait entre-bâillée. Quand la femme du brigand y arriva, elle eut tôt fait d'ouvrir la porte toute grande et d'entrer sans seulement demander la permission, selon son habitude.

Le couvent d'Oved était en ce moment-là dirigé par l'abbé Hans, qui s'entendait à la culture des plantes. À l'intérieur du mur il avait installé un petit jardin et c'est là que la femme du brigand fit irruption.

Au premier coup d'œil, la femme du brigand fut tellement stupéfaite qu'elle s'arrêta à l'entrée. C'était en plein été et dans le jardin de l'abbé Hans les fleurs se pressaient tellement nombreuses que le regard n'y pouvait distinguer qu'un flamboiement de bleu, de rouge et de jaune. Mais bientôt un sourire de satisfaction s'épanouit sur son visage et elle s'engagea dans un sentier étroit qui se déroulait entre de nombreuses petites plates-bandes.

Dans le jardin, un jeune frère lai était en train d'arracher les herbes folles. C'était lui qui avait laissé la porte entre-bâillée pour pouvoir jeter sur le tas d'ordures au dehors les prêles et les poules grasses qu'il venait d'arracher. Voyant entrer dans le jardin la femme du brigand avec les cinq gosses, il s'élança au-devant d'eux, en leur ordonnant de s'en aller. Mais la mendiante continua son chemin. Elle jetait des regards de tous côtés autour d'elle, fixant tantôt les lis rigides et blancs qui s'épanouissaient sur une plate-bande, tantôt le lierre qui grimpait haut sur le mur du couvent, et elle semblait ne pas s'apercevoir de la présence du frère lai.

Le frère lai pensa qu'elle ne l'avait pas compris. Il voulut la saisir par le bras pour la tourner vers la sortie, mais quand la femme du brigand se rendit compte de son intention, elle lui adressa un regard qui le fit reculer. Elle avait jusque-là marché le dos voûté sous la besace mais maintenant elle se redressa de toute sa hauteur.

—Je suis la femme du brigand de Göinge, dit-elle. Touche-moi maintenant, si tu oses.

Et il était évident qu'ayant dit cela, elle se sentit tout aussi sûre de n'être plus inquiétée, que si elle eût été la reine du Danemark en personne.

Pourtant, le frère lai osa l'inquiéter, seulement sachant qui elle était, il lui parla doucement.

—Tu dois savoir, toi, la femme du brigand, fit-il, que ceci est un couvent de moines et qu'aucune femme du pays n'a la permission d'entrer dans ces murs. Si tu ne t'en vas pas, les moines m'en voudront d'avoir oublié de fermer la porte, et ils me chasseront peut-être et du couvent et du jardin.

Mais de telles prières étaient vaines devant la femme du brigand. Elle continuait son chemin vers le coin des roses et regardait l'hysope aux fleurs gris de lin et le chèvrefeuille couvert de corymbes orange.

Alors le frère lai ne vit pas d'autre solution que de courir au couvent chercher du secours.

Il revint avec deux moines robustes et la femme du brigand comprit aussitôt que maintenant, c'était sérieux. Elle se planta, les pieds écartés, au milieu du sentier et se mit à crier d'une voix aiguë toute la vengeance terrible qu'elle allait exercer contre le couvent, si on ne lui permettait pas de rester dans le jardin autant qu'elle le désirait. Mais les moines, jugeant qu'ils n'avaient pas à la craindre, ne pensaient qu'à l'expulser. Alors la femme du brigand poussa des cris formidables, se jeta sur eux à coups de griffes et de dents et les gosses en firent autant. Les trois hommes ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'elle était plus forte qu'eux. Il ne leur restait pas autre chose à faire que de rentrer au couvent chercher du renfort.

En suivant l'allée qui menait à l'intérieur du couvent, ils rencontrèrent l'abbé Hans qui accourait pour savoir la cause du vacarme que l'on entendait venir du jardin. Ils durent avouer que la femme du brigand du Göinge était dans le couvent et que n'ayant pu parvenir à l'expulser, ils avaient été forcés de chercher du renfort.

Mais l'abbé Hans leur reprocha d'avoir eu recours à la violence, et leur interdit de chercher du secours. Il renvoya les deux moines à leurs occupations et, bien qu'il fût un vieil homme chétif, il n'emmena que le frère lai avec lui dans le jardin.

Comme l'abbé Hans y pénétrait, la femme du brigand se promenait comme auparavant entre les plates-bandes. Il ne revenait pas de son étonnement en la voyant. Il était convaincu qu'elle n'avait jamais de sa vie vu un jardin. Et pourtant elle se promenait entre les plates-bandes dont chacune était semée d'une sorte de fleurs différente et inconnue, les regardant comme si elles avaient été de vieilles amies. Elle avait tout l'air de connaître et le lierre, et la sauge, et le romarin. Devant quelques-unes, elle souriait, devant d'autres elle secouait la tête.

L'abbé Hans aimait son jardin autant qu'il lui était possible d'aimer quelque chose de terrestre et périssable. Quelque sauvage et dangereuse que parût la femme étrangère, il ne put s'empêcher d'admirer qu'elle eût lutté contre trois moines pour pouvoir regarder le jardin à son aise. Il s'approcha d'elle et lui demanda doucement, si le jardin lui plaisait.

La femme du brigand se retourna brusquement vers l'abbé Hans, car elle ne s'attendait qu'aux guet-apens et attaques, mais voyant ses cheveux blancs et son dos voûté, elle dit paisiblement:

—Au premier abord, il m'a semblé n'avoir jamais vu jardin plus joli, mais maintenant je m'aperçois qu'il ne vaut pas certain autre que je connais.

L'abbé Hans avait certainement escompté une autre réponse. Quand il entendit que la femme du brigand avait vu un paradis plus joli que le sien, une faible rougeur envahit sa joue ridée.

Le frère lai, qui était resté tout près, avait hâte de remettre à sa place la femme du brigand.

—Celui-ci, dit-il, est l'abbé Hans lui-même, qui avec une grande persévérance et beaucoup de soins a réuni de près et de loin les plantes de son jardin. Nous savons tous qu'il n'y a pas un jardin plus riche que le sien dans tout le pays de Scanie et il n'est pas convenable, que toi qui vis toute l'année dans la forêt sauvage, estimes peu son œuvre.

—Je ne veux nullement m'ériger en maître-juge, ni vis-à-vis de lui, ni vis-à-vis de toi, dit la femme du brigand, je dis seulement que, s'il vous était permis de voir le paradis auquel je pense, vous arracheriez toutes les fleurs qui sont ici et vous les rejetteriez comme de l'ivraie.

Mais l'aide-jardinier était presque aussi fier des fleurs que l'abbé Hans lui-même, et entent dans ces paroles, il se mit à ricaner.

—Je comprends, dit-il, que tu bavardes de cette façon rien que pour nous taquiner. J'aimerais voir le joli jardin que tu as dû t'arranger entre les genièvres et les pins de la forêt de Göinge. J'oserais jurer sur le salut de mon âme que tu n'es jamais entrée jusqu'ici dans un jardin.

La femme du brigand devint pourpre de colère, se voyant si honteusement soupçonnée de mensonge, et s'écria:

—Il est possible que je ne sois pas entrée dans un jardin avant aujourd'hui, mais vous autres moines, qui êtes des hommes saints, vous devriez tout de même savoir que chaque nuit de Noël la grande forêt de Göinge se change en un vrai paradis pour fêter l'heure de la naissance de Notre Seigneur. Nous autres qui vivons dans la forêt, nous avons vu cela chaque année et dans ce jardin-là j'ai vu des plantes tellement splendides que je n'ai pas osé lever la main pour les cueillir.

Le frère lai voulait continuer à lui répondre, mais l'abbé Hans lui fit signe de se taire. Car depuis son enfance il avait entendu dire que la nuit de Noël, la forêt revêt sa parure de gala. Souvent, il avait désiré voir le mirage mais il n'y était jamais parvenu. Aussi, il se mit à prier et à implorer la femme du brigand de le laisser devenir l'hôte de la caverne durant la nuit de Noël. Si seulement elle voulait envoyer un de ses enfants pour lui montrer le chemin, il s'y rendrait tout seul à cheval et jamais il ne les trahirait; au contraire il les récompenserait du mieux qu'il pourrait.

La femme du brigand refusa d'abord, car elle pensait au brigand, son homme, et au danger que celui-ci pourrait courir par suite de la venue de l'abbé Hans à leur caverne. Mais le désir de montrer au moine que le jardin qu'elle connaissait était plus joli que le sien, l'emportant sur la crainte, elle acquiesça.

—Tu n'amèneras qu'un seul compagnon, dit-elle. Et tu ne nous tendras ni guet-apens ni embûches, aussi vrai que tu es un homme saint.

L'abbé Hans promit et là-dessus la femme du brigand s'en alla. Mais l'abbé intima au frère lai l'ordre de ne rien révéler à personne de ce qui avait été convenu. Il craignait que ses moines, mis au courant de ses projets, ne permissent point à un homme de son âge de se rendre à la caverne des brigands.

Quant à lui, il se promettait bien de ne divulguer son plan à âme qui vive. Or il advint que l'archevêque Absalon de Lund arriva à Oved et y coucha une nuit. Pendant que l'abbé Hans montrait son jardin à son hôte, la visite de la femme du brigand lui revint à l'esprit et le frère lai qui y travaillait l'entendit raconter à l'évêque le cas du brigand vivant depuis des années interdit dans la forêt. Et il entendit l'abbé demander une lettre d'absolution pour le brigand afin que celui-ci pût recommencer une vie honnête parmi les autres hommes.

—Si cela continue comme maintenant, dit l'abbé Hans, ses enfants deviendront en grandissant des criminels plus grands que lui-même et vous aurez bientôt toute une bande de brigands à supporter là-haut dans la forêt.

L'évêque Absalon répondit qu'il ne pouvait cependant pas laisser le mauvais brigand de là-haut se mêler aux honnêtes gens de la plaine. Il valait mieux pour tout le monde qu'il demeurât là-haut dans sa forêt.

L'abbé Hans s'exaltant se mit alors à raconter à l'évêque l'histoire de la forêt de Göinge qui chaque année se revêt de sa parure de Noël.

—Si ces brigands ne sont pas trop misérables pour que la splendeur de Dieu se montre à leurs yeux, dit-il, ils ne sauraient tout de même être trop méchants pour mériter la clémence des hommes.

Mais l'archevêque savait comment répondre à l'abbé Hans.

—Je peux te promettre une chose, dit-il en souriant. N'importe quel jour où tu m'enverras une fleur du jardin de Noël à Göinge, je te donnerai une lettre d'absolution pour tous les interdits en faveur desquels tu en demanderas.

Le frère lai comprenait que l'évêque ne croyait pas plus que lui-même au récit de la femme du brigand, mais l'abbé Hans ne s'en apercevait pas; il remercia Absalon de sa bonne promesse en ajoutant que sans faute il lui enverrait la fleur demandée.

* * *

L'abbé Hans exécuta son projet, et, le jour de Noël suivant, il n'était pas assis chez lui à Oved, mais se trouvait en route pour la forêt de Göinge. Un des gosses sauvages de la femme du brigand courait devant lui et comme compagnon il avait le frère lai, le même qui avait abordé la femme du brigand dans le jardin.

L'abbé Hans avait vivement désiré de faire ce voyage et maintenant il était très heureux qu'il eût vraiment lieu. Mais il en était tout autrement du frère lai, qui l'accompagnait. Il chérissait beaucoup l'abbé Hans et il n'aurait pas volontiers permis à un autre de raccompagner et de veiller sur lui; mais il ne croyait point qu'il leur serait donné de voir le jardin de Noël. Il pensait que tout cela n'était qu'un piège tendu avec beaucoup d'astuce par la femme du brigand à l'abbé Hans pour que celui-ci tombât entre les mains de son homme.

En cheminant vers le nord, vers la forêt, l'abbé Hans remarquait que partout on se préparait à célébrer la Noël. Dans chaque ferme on faisait du feu à la buanderie pour chauffer le bain de l'après-midi. On transportait de grandes quantités de pain et de viande des garde-manger à la maison, et de grandes bottes de paille étaient amenées des granges pour garnir le plancher.

En passant devant les petites églises de campagne, ils voyaient le curé et son bedeau en train d'accrocher leurs plus jolies tentures et quand il arriva au chemin qui menait au couvent de Bosjö, il vit les pauvres de l'endroit revenir chargés de grands pains et de longues bougies, qu'on leur avait distribués à la porte du couvent.

Quand l'abbé Hans vit tous ces préparatifs, sa hâte s'en accrut. Il pensait qu'une fête l'attendait, plus grande que celle qu'allait célébrer n'importe quel autre homme.

Mais le frère lai gémissait et se lamentait, en voyant qu'il n'y avait pas de ferme si petite qu'on ne s'y préparât à célébrer la Noël. Il devenait de plus en plus inquiet, et conjurait l'abbé Hans de retourner et de ne pas se jeter exprès entre les mains des brigands.

L'abbé Hans continuait sa route sans se soucier de ces plaintes. Il laissa derrière lui la plaine et arriva aux confins sauvages et déserts de la grande forêt. Le chemin devenait de plus en plus mauvais. Il ne ressemblait plus qu'à un sentier semé de pierres et hérissé d'aiguilles de pin; ni pont ni passerelle n'aidait le voyageur à traverser les rivières et les ruisseaux. Plus ils avançaient, plus il faisait froid, et bientôt ils rencontrèrent un sol couvert de neige.

Ce fut un voyage long et difficile. Ils s'engouffraient dans des sentiers latéraux raides et glissants, ils parcouraient des landes et des marécages, ils traversaient des broussailles et franchissaient des arbres abattus par le vent. Juste au moment où le jour baissa, le petit des brigands les conduisit dans un pré bordé de hauts arbres nus et de pins recouverts de leurs aiguilles. Derrière le pré se dressait un rocher, et dans le rocher ils aperçurent une porte faite de planches épaisses.

L'abbé Hans comprit qu'ils étaient arrivés au but et descendit de cheval. L'enfant lui ayant ouvert la lourde porte, il aperçut l'intérieur d'une pauvre caverne creusée dans le rocher lui-même dont les flancs nus restaient visibles. La femme du brigand était assise à côté d'un grand feu de bûches, allumé au milieu de la caverne. Le long des murs il y avait des couches de brindilles et de mousses, et sur l'une d'elles le brigand dormait.

—Entrez donc, vous là-bas, cria sans se lever la femme du brigand. Et entrez les chevaux avec vous dans la maison pour que la nuit froide ne leur fasse pas de mal.

L'abbé Hans entra hardiment et le frère lai le suivit. La maison avait un aspect pauvre et dénudé et rien n'était fait pour célébrer la Noël. La femme du brigand n'avait préparé ni bière, ni pain, elle n'avait ni nettoyé ni astiqué. Ses enfants grouillaient par terre, autour d'une grande marmite, mais le manger que celle-ci contenait n'était pas bien fameux: la soupe à l'eau.

La femme du brigand parlait avec autorité et aisance comme une femme de paysan riche.

—Assieds-toi ici, à côté du feu, abbé Hans, fit-elle, et mange si tu as apporté de quoi manger. Car je pense que la nourriture que nous préparons ici dans la forêt, tu ne voudrais pas y goûter. Et si le voyage t'a fatigué, tu peux t'étendre sur une de ces couches. Tu n'as pas besoin d'avoir peur de dormir trop longtemps. Je veille ici à côté du feu et je t'éveillerai afin que tu puisses regarder le miracle pour lequel tu es venu.

L'abbé Hans, obéissant à la femme du brigand, sortit ses provisions. Mais le voyage l'avait tellement fatigué qu'il pouvait à peine manger, et il ne fut pas plutôt allongé sur la couche qu'il s'endormit.

Le frère lai aussi fut invité à prendre une couche pour se reposer, mais il n'osa pas s'endormir, se croyant obligé de surveiller le brigand pour l'empêcher de se lever et de tuer l'abbé Hans. Peu à peu, cependant, le sommeil eut raison de lui et il s'endormit. En se réveillant il s'aperçut que l'abbé Hans, ayant quitté sa couche, était assis à côté du feu, en conversation avec la femme du brigand. L'homme interdit, le brigand lui-même était assis aussi à côté du feu. C'était un grand homme maigre et qui avait l'air lourdaud et mélancolique. Il tournait le dos à l'abbé Hans, affectant de ne pas écouter la conversation.

L'abbé Hans parlait de tous les préparatifs pour le Noël qu'il venait devoir chemin faisant et il rappelait à la femme du brigand toutes les fêtes et danses de Noël auxquelles elle avait dû prendre part dans sa jeunesse, quand elle était encore parmi les hommes paisibles.

—Vos enfants me font pitié, dit l'abbé Hans; ils ne pourront jamais courir dans la rue du bourg en travesti, ou jouer dans la paille de Noël.

Tout d'abord, la femme du brigand s'était contentée de donner des réponses courtes et sèches, mais peu à peu elle devint plus confidentielle, et écouta avec plus d'attention. Tout d'un coup, le brigand se tourna vers l'abbé Hans, tendant son poing fermé vers le visage de celui-ci.

—Mauvais moine, es-tu venu pour m'arracher ma femme et mes enfants par tes paroles? Ne sais-tu pas que je suis interdit et qu'il m'est défendu de descendre des hauteurs de la forêt?

L'abbé Hans le regarda fermement dans les yeux.

—Mon intention est de te procurer une lettre d'absolution de l'archevêque, dit-il.

À ces mots l'homme interdit et sa femme se mirent à rire bruyamment. Ils ne savaient que trop bien quelle grâce pouvait attendre un brigand des forêts de la part de l'évêque Absalon.

—Bon, si je reçois une lettre de grâce d'Absalon, dit le brigand, je ne volerai jamais plus la valeur d'une oie, je te le promets.

Le frère lai trouva mauvais que les brigands osassent rire de l'abbé Hans, mais celui-ci parut fort satisfait. Le frère lai ne l'avait jamais vu plus serein ni plus doux parmi les moines à Oved qu'il le vit ici chez les sauvages brigands.

Tout d'un coup la femme du brigand se leva.

—Voilà que tu nous parles de manière à nous faire oublier la forêt, dit-elle. Maintenant on peut entendre jusqu'ici le son des cloches de Noël.

À peine eut-elle parlé, que tout le monde se leva et se porta au dehors. Mais dans la forêt ils ne trouvèrent encore que la nuit noire et l'hiver brumeux. On distinguait le tintement des cloches, qu'apportait de loin le vent du sud, et rien de plus.

—Comment le son des cloches va-t-il pouvoir réveiller la forêt morte? se demandait l'abbé Hans. Car maintenant, entouré des ombres de l'hiver, il lui semblait bien plus impossible qu'il ne l'avait cru jusque-là que la forêt pût se changer en jardin.

Mais quand les cloches eurent sonné quelques instants, une lueur subite traversa la forêt. Puis l'obscurité se reforma aussi épaisse qu'auparavant mais de nouveau la lumière apparaissait. Elle luttait telle un brouillard étincelant entre les arbres noirs. Et elle transformait la nuit en aurore naissante.

Alors l'abbé Hans s'aperçut que la neige disparaissait du sol comme si l'on avait enlevé un tapis, et la terre commença à verdoyer. Les fougères firent saillir leurs pousses, enroulées comme des crosses d'évêques. La bruyère de la colline et la myrte bâtarde du marais se revêtirent vivement d'une parure vert clair. Les touffes de mousse grossirent et s'élevèrent, et les fleurs printanières poussèrent des boutons vigoureux déjà striés de couleurs.

Le cœur de l'abbé Hans se mit à battre très fort quand il aperçut les premiers signes de l'éveil de la forêt.

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