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Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

LE PASSEPORT RUSSE

Michel Epuy translation

I

Une grande salle d’hôtel dans la Friedrichstrasse à Berlin, vers le milieu de l’après-midi. Autour d’une centaine de tables rondes, les habitués attablés fument et boivent en causant. Partout voltigent des garçons en tabliers blancs portant de grands bocks mousseux.

A une table tout près de l’entrée principale, une demi-douzaine de joyeux jeunes gens—des étudiants américains—se sont réunis une dernière fois avec un de leurs camarades qui venait de passer quelques jours dans la capitale allemande.

—Mais pourquoi voulez-vous couper net au beau milieu de votre voyage, Parrish? demanda un des étudiants. Je voudrais bien avoir votre chance. Pourquoi voulez-vous retourner chez vous?

—Oui, dit un autre, c’est bien une drôle d’idée. Il vous faut nous expliquer ça, voyez-vous, parce que cela ressemble bien à un coup de folie. Nostalgie?

Le frais visage de Parrish rougit comme celui d’une jeune fille, et, après un instant d’hésitation, il confessa qu’en effet de là venait son mal.

—C’est la première fois que je quitte la maison, dit-il, et chaque jour je me trouve de plus en plus seul. Pendant de longues semaines je n’ai pas vu un seul ami, et c’est trop affreux. Je voulais tenir bon, jusqu’au bout, par amour-propre. Mais après vous avoir rencontrés, camarades, c’en est trop, je ne pourrais pas poursuivre mon chemin. Votre compagnie a fait pour moi un vrai paradis de cette ville, et maintenant je ne peux pas reprendre mon vagabondage solitaire. Si j’avais quelqu’un avec moi... mais je n’ai personne, voyez-vous, alors ce n’est pas la peine.

On m’appelait «poule mouillée» quand j’étais petit—et peut-être le suis-je encore—efféminé et timoré, et tout ce qui s’en suit. J’aurais bien dû être une fille! Je ne peux pas y tenir; décidément je m’en retourne.

Ses camarades le raillèrent avec bienveillance, lui disant qu’il faisait la plus grande sottise de sa vie; et l’un d’eux ajouta qu’il devrait au moins voir Saint-Pétersbourg avant de s’en retourner.

—Taisez-vous, s’écria Parrish d’un ton suppliant. C’était mon plus beau rêve, et je dois l’abandonner. Ne me dites pas un mot de plus à ce sujet, car je suis changeant comme un nuage et je ne puis résister à la moindre force de persuasion. Je ne peux pas y aller seul; je crois que je mourrais. Il frappa la poche de son veston et ajouta:

—Voici ma sauvegarde contre un changement d’idée; j’ai acheté mon billet de wagon-lit pour Paris et je pars ce soir. Buvons encore un coup, camarades, à la patrie!

Les jeunes gens se dirent adieu, et Alfred Parrish fut abandonné à ses pensées et à sa solitude. Mais seulement pour un instant... car un monsieur d’âge mûr, aux allures brusques et décidées, avec ce maintien suffisant et convaincu que donne une éducation militaire, se leva avec empressement de la table voisine, s’assit en face de Parrish et se mit à causer d’un air profondément intéressé et entendu. Ses yeux, son visage, toute sa personne, toute son attitude dénotaient une énergie concentrée.

Il paraissait plein de force motrice à haute pression. Il étendit une main franche et large, secoua cordialement celle de Parrish et dit avec une ardente conviction:

—Ah, mais non, il ne faut pas, vraiment, il ne faut pas! Ce serait la plus grande faute du monde. Vous le regretteriez toujours. Laissez-vous persuader, je vous en prie; n’y renoncez pas—oh! non!

Ces paroles avaient une allure tellement sincère, que les esprits abattus du jeune homme en furent tout relevés, une légère humidité se trahit dans ses yeux, confession involontaire de sa reconnaissance émue. L’étranger eut vite noté cet indice et, fort satisfait d’une telle réponse, poursuivit son but sans attendre des paroles.

—Non, ne faites pas cela, ce serait trop dommage. J’ai entendu ce que vous avez dit—vous me pardonnerez cette indiscrétion—j’étais si près que je n’ai pu m’empêcher. Et je suis tourmenté à la pensée que vous allez couper court à votre voyage, quand au fond vous désirez tant voir Saint-Pétersbourg, et que vous en êtes pour ainsi dire à deux pas! Réfléchissez encore; ah, vous devez y réfléchir. La distance est si courte—ce sera bientôt fait, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer—et quel monde de beaux souvenirs vous en rapporterez!

Puis il se mit à faire des descriptions enthousiastes de la capitale russe et de ses merveilles, en sorte que l’eau en vint à la bouche d’Alfred Parrish, et que toute son âme frémit d’un irrésistible désir.

—Mais il faut absolument que vous voyiez Saint-Pétersbourg—il le faut! mais, ce sera un enchantement pour vous, un véritable enchantement! je puis bien vous le dire, moi, car je connais la ville aussi bien que je connais mon village natal, là-bas en Amérique. Dix ans, dix ans j’y ai vécu. Demandez à qui vous voudrez; on vous le dira, tout le monde me connaît. Major Jackson. Les chiens eux-mêmes me connaissent. Allez-y, oh! il n’y a pas à hésiter. Croyez-moi.

Alfred Parrish était tout vibrant d’ardeur et de joie maintenant. Son visage l’exprimait plus clairement que sa langue ne l’aurait pu.

Puis... l’ombre obscurcit de nouveau son front et il dit-tristement:

—Oh! non. Ce n’est pas la peine. Je ne pourrais pas. Je mourrais de solitude.

Le major s’écria avec étonnement:

—Solitude! mais j’y vais avec vous!

C’était là un coup bien inattendu. Et pas tout à fait satisfaisant. Les choses marchaient trop vite. Était-ce un guet-apens? Cet étranger était-il un filou? Sinon, pourquoi porterait-il gratuitement tant d’intérêt à un jeune garçon errant et inconnu? Mais un simple coup d’œil jeté à la physionomie franche, joviale et ouverte du major rendit Alfred tout honteux; il se demanda comment il pourrait bien se tirer de cet embarras sans blesser les bons sentiments de son interlocuteur. Mais il n’était pas des plus adroits en diplomatie et il aborda la difficulté avec le sentiment gênant de sa faiblesse et de sa timidité. Il dit avec une effusion de modestie un peu exagérée:

—Oh! non! non, vous êtes trop bon; je ne pourrais pas... Je ne vous permettrai jamais de vous causer un tel dérangement pour...

—Dérangement? Pas le moins du monde, mon garçon; j’étais déjà décidé à partir ce soir. Je prends l’express de neuf heures. Venez donc! nous voyagerons ensemble. Vous ne vous ennuierez pas une seconde, je vous le garantis. Allons... c’est entendu!

Son unique excuse était donc perdue. Que faire maintenant? Parrish était interloqué, découragé; il lui sembla qu’aucun subterfuge de sa pauvre invention ne pourrait jamais le libérer de ces ennuis. Cependant il sentait qu’il devait faire un autre effort, et il le fit.

Dès qu’il eut trouvé sa nouvelle excuse, il reconnut qu’elle était indiscutable.

—Ah! mais malheureusement le sort est contre moi, et c’est impossible. Voyez ceci... et il sortit ses billets et les posa sur la table. Je suis en règle pour jusqu’à Paris et naturellement, je ne pourrais pas faire changer pour Saint-Pétersbourg tous mes billets et coupons de bagages. Je serais obligé de perdre de l’argent. Et si je pouvais me payer la fantaisie de laisser perdre cet argent, je me trouverais bien à court pour acheter un nouveau billet—car voici tout l’argent que je possède ici—et il posa sur la table un billet de banque de cinq cents marks.

En un clin d’œil le major saisit les billets et les coupons et fut sur pied, s’écriant avec enthousiasme:

—Bon! c’est parfait, et tout ira pour le mieux. On changera volontiers tous ces petits papiers, pour moi; on me connaît partout. Tout le monde me connaît. Ne bougez pas de votre coin. Je reviens tout de suite. Puis il mit la main aussi sur le billet de banque. Je vais prendre ça, il se pourrait qu’il y ait quelques petites choses de plus à payer pour les nouveaux billets.

Et le bonhomme partit à toutes jambes.

II

Alfred Parrish resta paralysé. Ce coup avait été tellement soudain! Tellement soudain, audacieux, incroyable, impossible... Sa bouche resta entr’ouverte, mais sa langue ne voulait plus remuer; il essaya de crier: «Arrêtez-le!» mais ses poumons étaient vides. Il voulut s’élancer à la poursuite de l’étranger, mais ses jambes ne pouvaient que trembler; puis, elles fléchirent tout à fait, et il s’affaissa sur sa chaise. Sa gorge était sèche, il suffoquait et gémissait de désespoir, sa tête n’était plus qu’un tourbillon. Que devait-il faire? Il ne savait pas. Une chose lui paraissait claire, cependant: il devait prendre son courage à deux mains et tâcher de rattraper cet homme. Le filou ne pourrait naturellement pas se faire rendre l’argent des billets; mais les jetterait-il, ces bouts de papier? Non certes; il irait sans doute à la gare, et trouverait à les revendre à moitié prix. Et aujourd’hui même, car ils seraient sans valeur demain, selon la loi allemande.

Ces réflexions lui rendirent l’espoir et la force, il se leva et partit. Mais il ne fit qu’un ou deux pas et, soudain, il se trouva mal et retourna en trébuchant à sa chaise, saisi d’une affreuse crainte que son léger mouvement n’eût été remarqué. Car les derniers bocks de bière avaient été à son compte et n’étaient pas payés; or, le pauvre garçon n’avait pas un pfennig... Il était donc prisonnier... Dieu sait tout ce qui pourrait lui arriver s’il tentait de quitter sa place! Il se sentit effrayé, écrasé, anéanti; et il ne possédait même pas assez bien son allemand pour expliquer son cas et demander un peu de secours et d’indulgence.

Comment donc avait-il pu être si nigaud? Quelle folie l’avait poussé à écouter les discours d’un homme qui cependant se montrait, avec toute évidence, un aventurier de la pire espèce? Et voilà le garçon qui s’approche! Il disparut, en tremblant, derrière son journal. Le garçon passa. Alfred poussa un soupir de soulagement et de reconnaissance. Les aiguilles de l’horloge paraissaient immobiles, mais il ne pouvait en détacher ses yeux.

Dix minutes s’écoulèrent lentement. Encore le garçon! Nouvelle disparition derrière le journal. Le garçon s’arrêta—quelques minutes d’angoisse!... puis s’éloigna.

Dix autres minutes de désespoir et le garçon revint encore. Cette fois il essuya la table et mit au moins un mois à le faire; puis il s’arrêta et attendit au moins deux mois, avant de s’en aller.

Parrish sentait bien qu’il ne pourrait supporter une autre de ces visites. Il devait jouer sa dernière carte, et courir les risques. Il fallait jouer le grand jeu. Il fallait s’enfuir. Mais le garçon rôda autour du voisinage pendant cinq minutes... ces cinq minutes furent des semaines et des mois pour Parrish qui le suivait d’un œil craintif, et sentait toutes les infirmités de la vieillesse se glisser en lui, et ses cheveux en devenir tout blancs.

Enfin, le dernier garçon s’éloigna... s’arrêta à une table, ramassa la monnaie, poursuivit vers une autre table, ramassa encore la monnaie, puis vers une autre... l’œil furtif de Parrish continuellement rivé sur lui, son cœur palpitant et bondissant, sa respiration haletante, en soubresauts d’anxiété mêlée d’espoir.

Le garçon s’arrêta de nouveau pour prendre la monnaie, et Parrish se dit alors: Voici le moment ou jamais! et se leva pour gagner la porte. Un pas... deux pas... trois... quatre... il approchait de la sortie... cinq... ses jambes flageolaient... quel était ce pas rapide, derrière lui? oh! son cœur, comme il battait!... six, sept... bientôt il serait libre?... huit, neuf, dix... oui, quelqu’un le poursuivait! Il tourna l’angle, et il allait prendre ses jambes à son cou, quand une main lourde s’abattit sur son épaule, et toute force l’abandonna.

C’était le major. Il ne posa pas une question, il ne montra pas la moindre surprise. Il dit, de son ton jovial et dégagé:

—Le diable emporte ces gens, ils m’ont attardé. C’est pourquoi je suis resté si longtemps. L’employé du guichet avait été changé; il ne me connaissait pas, et refusa de faire l’échange parce que ce n’était pas selon les règles; alors, il m’a fallu dénicher mon vieil ami, le Grand-Mogol... le chef de gare, vous comprenez..., oh! ici, fiacre!... montez, Parrish!... consulat russe, cocher, et vivement!... Je disais donc que tout cela m’a bien pris du temps. Mais tout va bien, maintenant, c’est parfait; vos bagages ont été reposés, enregistrés, étiquetés, billets de voyage et de wagon-lit changés, et j’en ai tous les documents dans ma poche. L’argent aussi. Je vous le tiens en sûreté. Allez donc, cocher, allez donc; qu’elles ne s’endorment pas vos bêtes!

Le pauvre Parrish essayait vainement de placer un mot, tandis que le fiacre s’éloignait à toute vitesse du café où il venait de passer un si mauvais quart d’heure, et lorsqu’enfin il parvint à ouvrir la bouche, ce fut pour annoncer son intention de retourner tout de suite pour payer sa petite dette.

—Oh! ne vous tracassez pas de cela, dit le major, placidement. Ça va bien, allez, ils me connaissent—tout le monde me connaît—je réglerai ça la prochaine fois que je serai à Berlin. Plus vite, cocher, plus vite! Nous n’avons pas de temps à perdre maintenant.

Ils arrivèrent au consulat russe un instant après la fermeture du bureau; le major entra précipitamment. Il n’y avait plus qu’un jeune clerc. Le major passa sa carte et demanda, en russe:

—Voulez-vous avoir la bonté de viser ce passeport pour Saint-Pétersbourg, au nom de ce jeune homme, et aussi rapidement que...

—Pardon, Monsieur, mais je ne suis pas autorisé, et le consul vient de partir.

—Partir, où?

—A la campagne où il demeure.

—Et il reviendra...

—Demain matin.

—Mille tonnerres! oh! bien, dites donc, je suis le major Jackson, il me connaît, tout le monde me connaît. Visez-le vous-même; vous direz au consul que le major Jackson vous a commandé de le faire. Tout ira bien.

Mais ce cas de désobéissance aux lois établies aurait été absolument fatal au jeune employé. Le clerc ne voulut pas se laisser persuader. Il faillit s’évanouir à cette idée.

—Eh bien, alors, je vais vous dire, s’écria le major. Voici les timbres et le pourboire. Faites-le viser sans faute, demain matin, et envoyez-le par courrier.

Le clerc dit d’un air de doute:

—Mais... enfin, peut-être qu’il le fera, et dans ce cas...

—Peut-être? mais certainement! Il me connaît... tout le monde me connaît!

—Très bien, dit le clerc, je vous ferai la commission. Il avait l’air tout interloqué et en quelque sorte subjugué; il ajouta timidement:

—Mais... mais... vous savez que vous le devancerez de vingt-quatre heures à la frontière. Il n’y a aucun accommodement pour une si longue attente.

—Qui parle d’attendre? pas moi, quand le diable y serait.

Le clerc demeura un instant paralysé, puis il dit:

—Certes, monsieur, vous ne voulez pas qu’on vous l’envoie à Saint-Pétersbourg?

—Et pourquoi pas?

—Tandis que son propriétaire rôderait autour des frontières à vingt-cinq lieues de là?

—Rôder!—Sacrebleu! qui vous a dit qu’il devra rôder?

—Mais vous n’ignorez pas, je pense, qu’on l’arrêtera à la frontière s’il n’a pas de passeport.

—Jamais de la vie! l’inspecteur en chef me connaît... comme tout le monde. Je me charge du jeune homme. Je suis responsable de lui. Envoyez le papier tout droit à Saint-Pétersbourg... hôtel de l’Europe, aux soins du major Jackson: dites au consul de ne pas se tourmenter, je prends tous les risques sur moi.

Le clerc hésita, puis risqua un dernier argument:

—Vous devez bien noter, monsieur, que ces risques sont particulièrement sérieux en ce moment. Le nouvel édit est en vigueur et...

—Quel est-il?

—Dix ans de Sibérie pour quiconque se trouve en Russie sans passeport.

—Hum... damnation! Il dit ce mot en anglais, car la langue russe est pauvre lorsqu’il s’agit d’exprimer brièvement ses sentiments. Après avoir réfléchi profondément, il se secoua, et résuma l’entretien, avec une brusque et insouciante bonhomie:

—Oh! ça va bien, allez! adressez à Saint-Pétersbourg, arrive que pourra! J’arrangerai ça, moi. On me connaît partout... Toutes les autorités... tout le monde.

III

Il se trouva que le major était un adorable compagnon de voyage, et le jeune Parrish en fut charmé. Ses paroles et ses traits d’esprit étaient comme des rayons de soleil et des lueurs d’arc-en-ciel, animant tout son entourage, le transportant en une atmosphère de gaîté et d’insouciante joie; et puis, il était plein de petites attentions, de manières accommodantes; il savait à la perfection la bonne manière de faire les choses, le moment propice, et le meilleur moyen.

Le long voyage fut donc un beau rêve, un conte de fée, pour le jeune garçon qui avait passé de si longues et monotones semaines de nostalgie. Enfin, lorsque les deux voyageurs approchèrent de la frontière, Parrish dit quelque chose à propos de passeport; puis il tressaillit comme au souvenir d’une chose désagréable, et ajouta:

—Mais, j’y songe, je ne me souviens pas que vous ayez rapporté mon passeport du consulat. Mais vous l’avez bien, n’est-ce pas?

—Non. Il viendra par courrier, dit le major, tout tranquillement.

—Il... il... vient par... courrier! suffoqua Parrish; et toutes les terribles choses qu’il avait entendu raconter à propos des désastres et des horreurs subies par les visiteurs sans passeport, en Russie, se présentèrent à son esprit épouvanté, et il en pâlit jusqu’aux lèvres. Oh! major... oh! mon Dieu, que m’arrive-t-il maintenant! Comment avez-vous pu faire une chose pareille?

Le major passa une main caressante sur l’épaule du jeune homme et dit:

—Voyons, voyons, ne vous tourmentez donc pas, mon garçon, ne vous tourmentez pas un brin. C’est moi qui prend soin de vous et je ne permettrai pas qu’il vous arrive malheur. L’inspecteur en chef me connaît, et je lui expliquerai la chose, et tout ira pour le mieux, vous verrez. Allons, ne vous faites pas le moindre souci... Je vous ferai marcher tout cela sur des roulettes.

Alfred tremblait de tous ses membres, et il se sentait un grand poids sur le cœur, mais il fit tout ce qu’il put pour dissimuler son angoisse et répondre avec quelque courage aux paroles bienveillantes et rassurantes du major.

A la frontière, il descendit, se tint parmi la grande foule et attendit, dans une inquiétude profonde, tandis que le major se frayait un chemin à travers la multitude pour aller «tout expliquer à l’inspecteur en chef». L’attente lui parut cruellement longue, mais, enfin, le major revint. Il s’écria jovialement.

—Il y a un nouvel inspecteur, et, le diable l’emporte, je ne le connais pas!

Alfred s’effondra contre une pile de malles, en gémissant:

—Oh! mon Dieu, mon Dieu, j’aurais dû le prévoir! et il s’affaissait mollement par terre, mais son compagnon le retint d’un bras vigoureux, l’assit sur un grand coffre et, s’approchant de lui, murmura à son oreille:

—Ne vous tourmentez pas, mon petit, allons! Tout ira bien; ayez seulement confiance en moi. Le sous-inspecteur est très myope. Je le sais, je l’ai observé. Voici comment nous allons faire: Je vais aller faire contrôler mon passeport, puis je vous attendrai là-bas, près de cette grille, où vous voyez ces paysans avec leurs malles. Quand je vous verrai, je viendrai m’appuyer tout contre la grille pour vous glisser mon passeport entre les barreaux. Alors, vous vous pousserez dans la foule, et vous présenterez le papier au passage, avec entière confiance en la Providence qui a envoyé ce brave myope pour nous sauver. Allons, n’ayez pas peur.

—Mais, oh! mon Dieu, mon Dieu, votre description et la mienne ne se ressemblent pas plus que...

—Oh! bah, ça n’a pas d’importance... différence entre cinquante et un et dix-neuf ans... juste imperceptible à mon cher myope. Ne vous faites pas de bile, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dix minutes après, Alfred s’avançait en trébuchant vers le train, pâle et prêt à succomber; mais ayant trompé le myope avec le plus grand succès, il était heureux comme un chien perdu qui échappe à la police.

—Je vous le disais bien! s’écria le major, fier et triomphant. J’étais sûr que tout irait bien, pourvu que vous vous confiiez en la Providence, comme un petit enfant faible et candide, et que vous n’essayiez pas d’en faire à votre tête. Cela réussit toujours à merveille.

Depuis la frontière jusqu’à Saint-Pétersbourg, le major s’employa activement à ramener son jeune camarade à la vie, à ranimer sa circulation, à le tirer de son abîme de mélancolie, pour lui faire sentir à nouveau que la vie est une joie, et vaut toujours la peine d’être vécue. Donc, grâce à ces encourageantes admonitions, le jeune homme entra dans la ville, tête haute et fier comme Artaban et fit inscrire son nom sur le registre d’un hôtel. Mais au lieu de lui indiquer sa chambre, le maître-d’hôtel le regarda d’un air entendu, et parut attendre quelque chose. Le major vint promptement à la rescousse et dit jovialement:

—Ça va bien—vous me connaissez—inscrivez-le, je suis responsable.

Le maître d’hôtel prit un air très grave, et secoua la tête. Le major ajouta:

—Oui, tout en règle, le passeport sera ici dans vingt-quatre heures... Il vient par la poste. Voici le mien, et le sien vous sera présenté incessamment.

Le maître-d’hôtel se montra plein de politesse, plein de déférence, mais il demeura ferme. Il dit en bon anglais:

—Vraiment, je suis au désespoir de ne pouvoir vous accommoder, major, et certes, je serais très honoré de pouvoir le faire; mais je n’ai pas le choix, je dois prier ce jeune homme de partir; en fait, je ne pourrais même pas lui permettre de rester un instant dans cette maison.

Parrish commença à chanceler, et fit entendre un sourd gémissement. Le major le saisit et le retint par le bras, et dit au maître d’hôtel d’un ton suppliant:

—Mais voyons, vous me connaissez!... tout le monde me connaît... qu’il reste ici pour cette nuit seulement, et je vous donne ma parole...

Le maître d’hôtel secoua la tête:

—Major, vous me mettez dans une position dangereuse. Vous mettez mon hôtel en danger. J’ai horreur de faire une chose pareille, mais... vraiment, il faut... il faut que j’appelle la police.

—Halte-là! ne faites pas cela. Venez vite, mon garçon, et ne vous tracassez pas... tout s’arrangera le mieux du monde. Holà! cocher, ici! Montez, mon petit. Palais du directeur de la police secrète. Qu’ils galopent, cocher, à bride abattue! Comme le vent! Nous voilà partis, et il n’y a plus à se faire du mauvais sang. Le prince Bossloffsbry me connaît, me connaît comme sa poche. Un seul mot de lui, et nous pouvons tout.

Ils passèrent à travers les rues animées de Saint-Pétersbourg et arrivèrent devant le palais qui était brillamment illuminé. Mais il était huit heures et demie. Le prince était sur le point de se mettre à table, dit la sentinelle, et ne pourrait recevoir personne.

—Mais il me recevra, moi, dit le major, avec conviction, en tendant sa carte. Je suis le major Jackson. Qu’on lui présente ceci, il me connaît.

La carte fut présentée, malgré les protestations des huissiers; puis le major et son protégé attendirent quelque temps dans la salle de réception. Enfin, un domestique vint les avertir, et les conduisit dans un somptueux cabinet particulier, où les attendait le prince pompeusement vêtu, et le front sombre comme un ouragan. Le major expliqua son cas, et supplia qu’il leur fût accordé un délai de vingt-quatre heures pour attendre le passeport.

—Oh! impossible, s’écria le prince en excellent anglais. Je n’aurais jamais cru que vous puissiez faire une chose tellement insensée. Major!... amener ce pauvre jeune homme sans passeport! Je n’en reviens pas! C’est dix ans de Sibérie, sans espoir, ni pardon... soutenez-le! il prend mal!... (car le malheureux Parrish s’affaissait et tombait). Tenez, vite... donnez-lui ceci. Là... buvez encore un peu. Un peu d’eau-de-vie fait du bien, n’est-ce pas, jeune homme? Maintenant cela va mieux, pauvre garçon. Couchez-vous sur le canapé. Comment avez-vous pu être si stupide, major, que de l’amener dans ce piège abominable?

Le major soutint le jeune homme sur son bras vigoureux, posa un coussin sous sa tête, et murmura à son oreille:

—Ayez l’air aussi diablement malade que possible! Pleurez pour tout de bon! Il est touché, voyez-vous, il lui reste un cœur tendre, par là-bas dessous. Tâchez de gémir et dites: «Oh, maman, maman!» Ça le bouleversera, allez, du premier coup.

Parrish allait faire toutes ces choses, d’ailleurs, sans qu’on le lui dise, et par instinct naturel. Par conséquent, ses lamentations se firent promptement entendre, avec une grande et émouvante sincérité. Le major lui dit tout bas:

—Épatant! dites-en encore. La grande Sarah ne ferait pas mieux.

Et grâce à l’éloquence du major et au désespoir du jeune homme, la victoire fut enfin remportée. Le prince capitula en disant:

—Eh bien! je vous fais grâce, bien que vous ayez mérité une leçon bien sévère. Je vous accorde exactement vingt-quatre heures. Si le passeport n’est pas arrivé au bout de ce laps de temps, n’approchez pas de moi, n’espérez rien. C’est la Sibérie sans rémission.

Pendant que le major et le jeune homme se confondaient en remerciements, le prince sonna, et, aux deux soldats qui se présentèrent aussitôt, il ordonna de monter la garde auprès des deux hommes, et de ne pas perdre de vue un instant, durant vingt-quatre heures, le plus jeune. Si, au bout de ce laps de temps, le jeune homme ne pouvait présenter un passeport, il devait être enfermé dans les donjons de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, et tenu à sa disposition.

Les malheureux arrivèrent à l’hôtel avec leurs gardes, dînèrent sous leurs veux, restèrent dans la chambre de Parrish jusqu’à ce que le major, après avoir vainement essayé de ranimer les esprits du dit Parrish, se fût couché et endormi; puis l’un des soldats s’enferma avec le jeune homme, et l’autre s’étendit en travers de la porte, à l’extérieur, et tomba dans un profond sommeil.

Mais Alfred Parrish ne put en faire autant. Dès l’instant où il se trouva seul en face du lugubre soldat et du silence imposant, sa gaieté, tout artificielle, s’évanouit, son courage forcé s’affaissa et son pauvre petit cœur se serra, se recroquevilla comme un raisin sec. En trente minutes, il avait sombré et touché le fond; la douleur, le désespoir, l’épouvante ne pouvaient le posséder plus profondément. Son lit? Les lits n’étaient pas pour les désespérés, les damnés! Dormir! Il ne ressemblait pas aux enfants hébreux qui pouvaient dormir au milieu du feu! Il ne pouvait que marcher de long en large, sans cesse, sans cesse, dans sa petite chambre. Non seulement il le pouvait, mais il le fallait. Il gémissait et pleurait, frissonnait et priait, tour à tour et tout à la fois.

Enfin, brisé de douleur, il écrivit ses dernières volontés, et se prépara, aussi bien qu’il était en son pouvoir, à subir sa destinée. Et, en dernier lieu, il écrivit une lettre:

«Ma mère chérie,

«Quand ces tristes lignes vous parviendront, votre pauvre Alfred ne sera plus de ce monde. Non, pis que cela, bien pis! Par ma propre faute, ma propre étourderie, je suis tombé entre les mains d’un filou ou d’un lunatique. Je ne sais pas lequel des deux, mais en tout cas je sens que je suis perdu. Quelquefois je suis sûr que c’est un filou, mais la plupart du temps je crois qu’il est simplement fou, car il a un bon cœur honnête et franc; et je vois bien qu’il fait les efforts les plus dévoués pour tâcher de me tirer des difficultés fatales où il m’a jeté.

«Dans quelques heures je ferai partie de cette affreuse troupe de malfaiteurs qui cheminent dans les solitudes neigeuses de la Russie, sous le fouet, vers cette terre de mystère, de malheur et d’éternel oubli, la Sibérie! Je ne vivrai pas pour la voir; mon cœur est brisé, et je mourrai. Donnez mon portrait à celle que vous savez, et demandez-lui de le garder pieusement en mémoire de moi, et de vivre dans l’espoir de me rejoindre un jour dans ce monde meilleur où il n’y a pas de demandes en mariage, mais où les terribles séparations n’existent pas non plus. Donnez mon chien jaune à Archy Hale, et l’autre à Henry Taylor; mon fusil est pour mon frère Will ainsi que mes articles de pêche et ma Bible.

«Il n’y a aucun espoir pour moi; je ne puis m’échapper. Le soldat monte la garde auprès de moi avec son fusil, et ne me quitte jamais des yeux; il ne sourcille pas; il ne bouge pas plus que s’il était mort. Je ne puis le fléchir, car le maniaque tient tout mon argent. Ma lettre de crédit est dans ma malle que je n’aurai peut-être jamais. Je sais que je ne l’aurai jamais. Oh! mon Dieu, que vais-je devenir? Priez pour moi, maman chérie, priez pour votre pauvre Alfred. Mais toutes les prières seront vaines et inutiles...»

IV

Le lendemain, Alfred sortit, tout brisé, pâle, vieilli, quand le major vint le chercher pour le déjeuner matinal. Ils firent manger leurs gardes, allumèrent des cigares, le major lâcha la bride à sa langue admirable; sous son influence magique Alfred se sentit graduellement renaître à l’espoir, au courage, presque à la foi.

Mais il ne pouvait quitter la maison. L’ombre de la Sibérie planait sur lui, noire et menaçante; sa curiosité artistique était dissipée et il n’aurait pu supporter la honte de visiter des rues, des galeries et des églises entre deux soldats, point de mire d’une foule curieuse et malveillante; non, il s’enfermerait pour attendre le courrier de Berlin, qui devait fixer son destin. Donc, tout le long du jour, le major se tint galamment près de lui, dans sa chambre, tandis que l’un des soldats se tenait raide et immobile contre la porte, l’arme au bras, et que l’autre se reposait nonchalamment sur une chaise, à l’extérieur. Et tout le long du jour l’aimable et fidèle vétéran débita de formidables blagues militaires, décrivit des batailles, inventa d’ingénieuses anecdotes, avec un enthousiasme, une énergie, une ardeur invincible et conquérante pour maintenir un peu de vie au pauvre petit étudiant, et empêcher son pouls de s’arrêter.

La longue journée tirait à sa fin, et les deux compagnons, suivis de leurs gardes, descendirent pour prendre place dans la grande salle à manger.

—Cette pénible attente sera bientôt finie, maintenant, soupira le pauvre Alfred.

Au même instant deux Anglais passèrent auprès d’eux et l’un s’écria:

—Quel ennui que nous ne puissions avoir notre courrier de Berlin ce soir!

Parrish commença à blêmir. Mais les Anglais s’installèrent à une table voisine, et l’autre répondit:

—Non, la nouvelle est moins mauvaise (Parrish se sentit un peu mieux). On a reçu d’autres informations télégraphiques. L’accident a occasionné un grand retard au train, mais voilà tout. Il arrivera ce soir avec trois heures de retard.

Parrish n’atteignit pas tout à fait le plancher, cette fois, car le major se précipita vers lui juste à temps. Car il avait écouté et prévu ce qui arriverait. Il caressa Parrish dans le dos, le hissa sur une chaise, et s’écria gaîment:

—Ah ça, mon ami, qu’est-ce qui vous prend? Voyons, il n’y a pas de quoi se mettre le cœur à l’envers! Je connais une issue, un dénouement heureux. Le diable emporte le passeport, qu’il reste huit jours en route, s’il lui plaît! nous nous en passerons!

Parrish était trop malade pour l’entendre. L’espoir était loin et la Sibérie, avec ses horreurs, était présente. Il se traîna sur des jambes de plomb, soutenu par le major, qui se dirigeait vers l’ambassade américaine, l’encourageant en chemin par de véhémentes assurances que le ministre n’hésiterait pas un seul instant à lui accorder un nouveau passeport.

—Je tenais cette carte dans ma manche, tout le long, dit-il. Le ministre me connaît—me connaît familièrement—nous avons été amis et compagnons pendant de longues heures sous une pile d’autres blessés à Cold Harbor; et nous avons toujours été compagnons depuis lors, en esprit et en vérité, bien que nos corps ne se soient pas souvent rencontrés. En avant, mon petit bonhomme, l’avenir est splendide! Je me sens guilleret comme un poisson dans l’eau! Voilà tous nos malheurs finis... Si, du moins, l’on peut dire que nous en ayons jamais eus.

Devant eux, s’élevait l’enseigne et l’emblème de la plus riche, la plus libre et la plus puissante république de tous les âges. Un grand bouclier de bois où était plaqué un aigle de grande envergure, la tête et les épaules parmi les étoiles et les griffes pleines d’armes guerrières anciennes et surannées; et, à cette vue, les yeux d’Alfred se remplirent de larmes, le patriotisme lui gonfla le cœur, «Hail Columbia!» le remplit d’un grand transport, et toutes les frayeurs, toutes ses tristesses s’évanouirent; car là, du moins, il serait sain et sauf; libre! aucune puissance de ce monde n’oserait franchir le seuil de cette porte pour mettre la main sur lui.

Par raisons d’économie, l’ambassade européenne de la plus puissante des républiques consistait en une chambre et demie au neuvième étage, lorsque le dixième était occupé. Le personnel et l’ameublement de l’ambassade étaient ainsi conditionnés: un ministre ou un ambassadeur pourvu d’un salaire de mécanicien, un secrétaire d’ambassade qui vendait des allumettes et raccommodait de la porcelaine pour gagner sa vie, une jeune fille employée comme interprète et pour utilité générale; des gravures de grands paquebots américains, un chromo du Président régnant, une table à écrire, trois chaises, une lampe à pétrole, un chat, une pendule et une banderole avec la devise: In God we trust.

Les compagnons grimpèrent là-haut, suivis de leur escorte. Un homme était assis à la table, faisant ses écritures officielles sur du papier d’emballage, avec un clou. Il se leva d’un air surpris; le chat dégringola et courut se cacher sous le bureau; la jeune employée se serra dans le coin de la pendule, pour faire place. Les soldats se serrèrent contre le mur, à côté d’elle, baïonnette au canon. Alfred était tout radieux de joie et du soulagement infini de se sentir sauvé. Le major serra cordialement la main du représentant officiel et, avec sa volubilité ordinaire, lui soumit le cas, dans un style aisé et coulant, pour lui demander le passeport nécessaire.

Le représentant fit asseoir ses hôtes, puis il dit:

—Oui, mais je ne suis que le secrétaire d’ambassade, voyez-vous, et je ne pourrai pas accorder un passeport du moment que le ministre lui-même est sur le territoire russe. Ce serait prendre sur moi une responsabilité beaucoup trop grande.

—Très bien, alors envoyez-le chercher.

Le secrétaire sourit.

—Voilà qui est bien plus facile à dire qu’à faire. Il est parti dans les forêts je ne sais où, en vacances.

—Gre... Grand Dieu! s’écria le major.

Alfred gémit. Les couleurs s’effacèrent de ses joues et il se sentit pris d’une grande faiblesse.

Le secrétaire dit, tout étonné:

—Pourquoi donc jurez-vous ainsi, major? Le prince vous a donné vingt-quatre heures. Regardez la pendule. Qu’avez-vous à craindre? Vous avez encore une demi-heure. Il est juste l’heure du train; le passeport arrivera sûrement à temps.

—Monsieur, il y a une affreuse nouvelle! Le train a trois heures de retard! La vie et la liberté de ce garçon s’écoulent, minute par minute. Il ne lui en reste plus que trente! Dans une demi-heure il sera comme perdu et damné à toute éternité! Dieu tout-puissant! Il faut que nous ayons un passeport!

—Oh! je meurs, je sens que je meurs! gémit le pauvre enfant, et sa tête retomba...

Un changement rapide se fit dans l’expression du secrétaire; sa placidité ordinaire fit place à une vive excitation qui remplit ses yeux de flammes. Il s’écria:

—Je vois et je comprends toute l’horreur de la situation, mais... que Dieu nous aide! que puis-je faire, moi? Que proposez-vous que je fasse?

—Mais, sapristi, donnez-lui son passeport!

—Impossible! Totalement impossible! Vous ne le connaissez pas vous-même. Il n’y a aucun moyen au monde de l’identifier. Il est perdu... perdu! Il ne reste aucune possibilité de le sauver!

Le pauvre garçon gémit encore et sanglota:

—Le Seigneur ait pitié de moi, c’est bien le dernier jour d’Alfred Parrish!

L’expression du secrétaire changea encore. Au milieu d’une explosion de pitié, de colère, de désespoir, il s’arrêta court, son ton s’apaisa et il demanda avec la voix indifférente que l’on a en parlant du temps qu’il fait, à défaut d’autre sujet de conversation:

—C’est là votre nom?

Le jeune homme dit oui, entre deux sanglots.

—D’où êtes-vous?

—Bridgeport.

Le secrétaire secoua la tête... la secoua encore et marmotta quelque chose entre ses dents.

Après un instant, il demanda:

—Vous y êtes né?

—Non; à New-Haven.

—Ah! ah!

—Le secrétaire jeta un coup d’œil au major qui écoutait avidement, mais d’un air vide et étonné, et indiqua plutôt qu’il ne dit:

—Il y a de la bière là-bas, au cas où les soldats auraient soif.

Le major se leva d’un bond, leur versa à boire et reçut leur remerciement.

L’interrogatoire continua:

—Combien de temps avez-vous vécu à New-Haven?

—Jusqu’à l’âge de quatorze ans. J’en suis revenu il y a deux ans pour entrer à Yale.

—Lorsque vous y viviez, dans quelle rue était votre maison?

—Parher Street.

Avec une vague lueur de compréhension illuminant ses yeux, le major jeta un coup d’œil inquisiteur au secrétaire. Le secrétaire lui fit un signe de tête. Le major servit encore de la bière...

—Quel numéro?

—Il n’y en avait pas.

Le pauvre garçon releva la tête et jeta au secrétaire un regard pathétique qui disait assez clairement: «Pourquoi me tourmentez-vous de toutes ces bêtises?... je suis bien assez malheureux sans cela!»

Mais le secrétaire continua, sans sourciller:

—Quelle espèce de maison était-ce?

—En briques, deux étages.

—De plain pied avec le trottoir?

—Non, petite cour devant.

—Portail en fer?

—Non.

Le major versa encore de la bière, sans demander la permission... et à pleins verres. Sa figure s’était éclaircie, il était tout vibrant, maintenant.

—Que voyait-on en entrant?

—Un couloir étroit, avec une porte au bout, et une autre porte à droite.

—Rien de plus?

—Un porte-manteaux.

—Chambre à droite?

—Salon.

—Tapis?

—Oui.

—Quelle espèce de tapis?

—Wilson, démodé.

—Sujet?

—Chasse au faucon. A cheval.

Le major regarda la pendule, avec inquiétude. Plus que six minutes! Il saisit la cruche, et tout en versant, regarda le secrétaire... puis l’horloge, d’un air interrogateur. Le secrétaire fit un signe de tête. Le major se plaça bien devant la pendule, pour la cacher, et, furtivement, recula les aiguilles d’une demi-heure. Puis, il servit des rafraîchissements aux hommes en doubles rations.

—Quelle chambre derrière le vestibule et à côté du porte-manteaux?

—Salle à manger.

—Poêle?

—Grille dans la cheminée.

—Vos parents avaient-ils acheté la maison?

—Oui.

—L’ont-ils encore?

—Non. Ils l’ont vendue lorsque nous avons déménagé à Bridgeport.

Le secrétaire s’arrêta un instant, puis il demanda:

—Aviez-vous un sobriquet parmi vos camarades?

Une rougeur monta lentement dans les joues pâles du jeune homme. Il parut lutter un moment contre lui-même, il dit plaintivement:

—Ils m’appelaient: Mademoiselle Amélie...

Le secrétaire réfléchit profondément, et trouva une autre question à poser:

—Y avait-il des ornements à la salle à manger?

—Ah!... oui... non.

—Aucun? Point du tout?

—Non.

—Que diable! N’est-ce pas un peu étrange? Réfléchissez.

Le jeune homme réfléchit, médita, se recueillit; le secrétaire attendit, haletant d’impatience. Enfin le malheureux enfant leva les yeux et secoua tristement la tête.

—Réfléchissez! Réfléchissez donc! s’écria le major, plein de sollicitude inquiète.

—Allons, dit le secrétaire, pas même un tableau?

—Oh! certainement, mais vous avez dit un ornement.

—Ah! et qu’en pensait votre père?

Les couleurs reparurent sur ses joues. Il demeura silencieux.

—Parlez, dit le secrétaire.

—Parlez, tonna le major, tandis que sa main tremblante versait beaucoup plus de bière à l’extérieur des verres qu’à l’intérieur.

—Je... je... ne peux pas vous dire ce que mon père en disait, murmura le jeune homme.

—Vite, vite, dit le secrétaire. Dites-le! Il n’y a pas de temps à perdre. La patrie et la liberté, ou la Sibérie et la mort, dépendent de votre réponse.

—Oh! ayez pitié! C’est un pasteur, et...

—N’importe, dites-le, ou...

—Il disait que c’était... «un sacré barbouillage le plus cochonné» qu’il eût jamais vu!

—Sauvé! s’écria le secrétaire en saisissant le clou qui lui servait de plume et un passeport vierge. Moi, je puis vous identifier; j’ai vécu dans cette maison, et j’ai peint ce tableau moi-même!

—Oh! venez dans mes bras, mon pauvre enfant sauvé! s’écria le major. Nous serons toujours reconnaissants envers Dieu d’avoir fait cet artiste... si c’est bien Lui qui l’a fait!

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