Front matter (continued 2)
Reading edition
Jacques se rassurait. L'étude était à neuf heures. Il y serra la main de Peter. À dix heures, il se jeta dans une automobile, acheta des fleurs en route, et s'arrêta chez Germaine.
Joséphine ouvrit, surprise. Germaine dormait.
—Je la réveillerai, dit-il.
Jacques entra. Germaine, reportée en arrière par le songe, présentait son ancien visage. Il le détaillait, se réjouissait. Il posa les fleurs fraîches sur ses joues.
Elle était de ces personnes alertes qui se réveillent vite.
—C'est toi! dit-elle; tu n'es pas fou de déranger le monde à une heure pareille.
—Je ne tenais plus, répondit-il. J'avais rêvé que tu me quittais. J'ai sauté dans un fiacre.
Germaine n'hésite pas à briser un cœur. Elle partage avec les domestiques cette opinion qu'une chose précieuse, brisée, se recolle.
—Tu n'as pas rêvé, mon bonhomme. Garde ton bouquet. Je suis franche. J'aime Peter et il m'aime. Tu en trouveras douze qui me valent. Laisse-moi dormir.
Elle se tourna vers le mur. Jacques se coucha par terre et sanglota.
—Dis donc, fit Germaine, ce n'est pas un hôpital, cette chambre. Je déteste les hommes qui pleurent. Retourne rue de l'Estrapade et travaille. Tu ne mènes pas l'existence d'un élève qui prépare des examens.
Jacques suppliait. Elle avait pris cette paraffine, ce masque contre les gaz, des gens qui n'aiment plus.
Elle mesurait l'amour de Jacques aux siennes. Elle pensait que cette crise passerait en un jour. Elle sonna.
—Joséphine, apportez un peu de cognac à Monsieur Jacques.
Elle imitait le dentiste qui sait que l'extraction tourne le cœur, provoque un ébranlement vite disparu.
Jacques buvait, pour lui plaire. Joséphine le souleva, lui donna son feutre, sa canne, le poussa dehors, toujours comme le domestique du dentiste. Il connaît les suites du choc opératoire mais doit introduire un nouveau client qui s'impatiente.
De cette minute, la vie de Jacques fut voilée comme une roue de bicyclette après une chuté, comme une plaque de photographie lorsqu'on entr'ouvre l'appareil.
—Sois bon avec lui répétait Mme Berlin au professeur, il souffre.
—De quoi?
—Laisse. Les femmes devinent certaines choses.
Car elle poursuivait son roman.
Mahieddine continuant de voir Louise, ses départs et ses retours déchiraient Jacques. Ce voisinage le consolait mal.
Attendre est la plus minutieuse occupation. Le cerveau, comme une ruche le jour de l'essaimage, se vide et ne conserve que les éléments d'un travail sans joie. Si nos sens frivoles le dérangent, les abeilles de la douleur les paralysent. Il faut attendre, attendre, attendre; manger machinalement pour donner des forces à l'usine des faux bruits, des faux calculs, des faux souvenirs, des faux espoirs.
Que faisait Jacques? Il attendait.
Qu'attendait-il? Un miracle. Un signe de Germaine, un pneumatique.
Couché sur son lit, le cœur noué comme ces nœuds de marine que les mouvements de la corde lâchent ou contractent, il guettait la porte cochère, le télégraphiste qui monte les dépêches aux étages.
Il inventait les bruits de la voûte et de l'escalier. Les bruits distincts s'évanouissaient dans le corridor.
Sortait-il? Il n'osait rentrer. Il demandait à la concierge:
—A-t-on monté un pneumatique pour moi?
—Non, Monsieur Forestier, répondait-elle.
Alors, il pensait que la concierge pouvait n'avoir pas vu le télégraphiste. Il comptait jusqu'à douze sur chaque marche. Son esprit crédule imaginait que, pendant cette opération, le pneumatique pourrait naître sur sa table, spontanément.
Un matin, il le reçut. Viens à cinq heures, chez Louise, écrivait Germaine, j'ai à te parler.
Il l'embrassa, le plia, l'enferma contre la photographie myope et, même dans la suite, ne le quitta jamais.
Comment patienter jusqu'à cinq heures?
Il remua, il parla, il tua un peu le temps qui le tuait beaucoup.
Stopwell l'évitait, ne le rencontrait qu'à table. Mahieddine le crut guéri, Mme Berlin, héroïque. Ses amours avec Jacques lui apparaissaient comme celles du duc de Nemours et de la princesse de Clèves.
À quatre heures, Jacques se rendit rue Montchanin.
Il y trouva les deux femmes. Louise feignait de se polir les ongles. Germaine marchait de long en large. Elle portait une coiffure qui lui découvrait les oreilles, des boucles d'oreilles, un visage neuf, un costume tailleur à carreaux noirs et beiges que Jacques ne connaissait pas.
—Assieds-toi, dit-elle. Tu sais ma franchise. Je ne suis pas de ces femmes qui dissimulent. Stopwell ne veut pas... elle insista: il ne veut pas que nous nous mettions ensemble sans que tu le saches et que tu l'acceptes. J'avoue ne pas connaître beaucoup d'amis qui agiraient de la sorte. Nous devons dîner ce soir à Enghien. Est-ce oui ou non?
—Allons... mon petit Jacques, dit Louise, en arrêtant son polissoir... allons, un joli geste.
Elle ne se sentait pas mécontente.
Ce joli geste exaspéra Jacques. Il retrouva des forces pour répondre:
—Il n'y a pas de jolis gestes, Louise. Ce sont les ministres et les dames patronnesses qui font de jolis gestes. Je m'incline. On n'empêche pas les cœurs.
Il reste un espoir sous la guillotine, puisque si le couperet se détraque, la justice fait grâce. Jacques espérait encore que sa grandeur d'âme toucherait Germaine et la ramènerait à lui.
—Serrons-nous la main, dit-elle.
Il reconnut la poignée de main anglaise.
—Un peu de thé? demanda Louise.
—Non, Louise... non. Je rentre.
Il ferma les yeux. Sous ses paupières, à force d'avoir regardé la robe de Germaine, il traduisait son damier en rouge, glissant lentement vers la droite, se reformant à gauche et glissant encore.
Rue de l'Estrapade, Jacques frappa chez Stopwell.
—Stopwell, déclara-t-il, elle m'a tout avoué; elle est libre.
Peter crut-il qu'elle avait tout avoué, ou profita-t-il d'une occasion pour donner le coup de lance?
—Nous sommes des gentlemen. Il faut que vous sachiez que je ne soupçonnais pas qu'il y eût une femme dans la chambre de Maricelles. J'entendais remuer. Je croyais surprendre Petitcopain.
Après ces phrases incompréhensibles, Jacques se retrouva dans le corridor comme lorsqu'on y est à colin-maillard et que des joueurs vous étourdissent.
Mahieddine sortait. Jacques l'en empêcha et le cuisina. Il apprit que le soir de Germaine rue de l'Estrapade, pendant le rite de la pendule, Stopwell, prévenu par Petitcopain, entra chez Maricelles et s'excusa. Germaine le retint, lui dit qu'elle attendait Jacques, l'interrogea sur le nombre des élèves, le travail, les collèges d'Angleterre. Stopwell trouvait que les collèges de France manquent de sport et lui demanda si elle était sportive. Elle répondit que non. Elle se contentait du patinage à roulettes. Elle indiqua leur skating.
—Je me sauve, s'écria Stopwell, car j'ai peur que Forestier ne remonte. Il est susceptible, savez-vous. Il croirait que je suis venu exprès. Promettez-moi de ne pas lui dire que j'ai ouvert cette porte.
Jacques se souvint de ses plaisanteries, de l'Anglais du Tour du Monde.
Il réintégra sa chambre. Sur le plus propre de ses souvenirs, il venait de trouver une tache.
Et voici où nous le rencontrons au commencement de ce livre. Il se cambre. Il résiste. Redevenu Jacques, il se regarde dans le miroir.
Un miroir n'est pas l'eau de Narcisse; on n'y plonge pas. Jacques y ppuie le front et son haleine cache cette figure pâle qu'il déteste.
Lunettes noires ou mélancolie éteignent les couleurs du monde; mais, au travers, le soleil et la mort se peuvent regarder fixement.
Il envisagea donc le suicide sans grimace, comme un voyage de luxe. Ces voyages paraissent irréels. On se force pour les préparatifs.
Jacques craignait les fins ignobles. Il revoyait le journaliste de Venise, vert et joufflu. Il se rappelait un suicidé après les courses de Maisons-Lafitte, au bord de la Seine, les tempes en marmelade, avec des pieds de danseur à cause des remous de l'eau où il flottait à demi.
La veille, un docteur, locataire du cinquième, déplorait le nombre des décès par les stupéfiants. Il racontait l'histoire d'une de ses clientes lui téléphonant, la nuit, presque folle. Son amant, qu'elle croyait endormi, était mort. Il avait prisé trop de poudre.
Le docteur arrive, habille le cadavre et le porte, bras-dessus bras-dessous, dans un fiacre, jusqu'à une clinique complaisante, pour sauver cette femme mariée, éteindre le scandale autour d'un nom d'industriels connus.
Jacques se décide.
Il alla, vers onze heures du matin, au skating. La salle déserte changeait d'air. Le barman balayait son bar. Jacques lui dit bonjour et, fort rouge, commença:
—Vous savez que je ne me drogue jamais.
—Oui, monsieur Jacques, répondit le barman, qui connaissait la phrase des novices.
—Vous en avez? C'est pour une Russe.
Le barman passa derrière sa caisse, tendit le cou pourvoir s'ils étaient seuls, descendit d'un dressoir le Jéroboam qui l'ornait, ôta le fond postiche et demanda:
—Combien en désirez-vous? Quatre grammes? douze grammes?
—Donnez-moi dix grammes.
Le barman compta dix petites enveloppes à vingt francs l'une, empocha deux billets et recommanda la plus extrême prudence.
—Comptez sur moi, dit Jacques qui mit les doses dans sa poche, lui serra la main et quitta le skating.
Pour sortir plus vite, il traversa la piste. Cette piste était sa Place de Grève. Elle affermit sa résolution.
Il rentra tranquillement comme quelqu'un qui, possédant billet et place de sleeping, n'a plus à se préoccuper des ennuyeux détails du voyage.
IX
Malgré la différence des classes, la vie nous emporte tous ensemble, à grande vitesse, dans un seul train, vers la mort.
La sagesse serait de dormir jusqu'à cette gare terminus. Mais, hélas, le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui ne devrait nous servir que de passe-temps qu'il est dur, le dernier jour, de boucler nos valises.
Pour peu que le couloir reliant les classes rapproche clandestinement deux âmes et les mélange, la certitude que la fin du voyage ou que la descente de l'une d'elles en route anéantira l'idylle, rend la perspective du but intolérable. On voudrait de longues haltes en rase campagne. On regarde la portière qui est, à cause du mouvement des fils télégraphiques, une harpiste maladroite, travaillant un arpège et le recommençant toujours.
On essaye de lire; on approche. On envie ceux qui, à la minute de mourir, pensant comme Socrate au coiffeur pour Phédon et au coq pour Esculape, mettent sans effroi leurs affaires en ordre.
Jacques, trop seul, se jetait du train en marche. Ou bien, peut-être, ce scaphandrier qui étouffe dans le corps humain veut-il s'en dévêtir. Il cherche le signal d'alarme.
Il se déshabilla, écrivît quelques lignes sur un bloc qu'il mit en évidence et déplia les paquets de poudre.
Il les vida par le coin dans une vieille boîte de cigarettes. Le contenu scintillait comme du mica.
Il avait sur un meuble, habitude prise chez Stopwell, une bouteille de whisky, un siphon et un verre. Il versa du whisky, mélangea la poudre et but d'une traite. Ensuite, il alla s'étendre.
L'invasion se fit de tous les côtés à la fois. Sa figure durcissait. Il se souvint d'une sensation analogue chez le dentiste. Il touchait d'une langue pâteuse des dents étrangères enchâssées dans du bois. Un froid de chlorure d'éthyle vaporisait ses yeux et ses joues. Des vagues de chair de poule parcouraient ses membres et s'arrêtaient autour du cœur qui battait à se rompre. Ces vagues allant, venant, des orteils à la racine des cheveux, imitaient la mer trop courte et qui ôte toujours à une plage ce qu'elle donne à l'autre. Un froid mortel remplaçait les vagues; il jouait, s'épanouissait, disparaissait et reparaissait, comme les dessins de la moire.
Jacques sentait un poids de liège, un poids de marbre, un poids de neige. C'était l'ange de la mort qui accomplissait son œuvre. Il se couche à plat ventre sur ceux qui vont mourir, et pour les statufier guette leur moindre distraction.
La mort l'envoie; on dirait ces ambassadeurs extraordinaires qui épousent à la place des princes. Aussi le font-ils avec indifférence.
Un masseur n'est plus touché par la peau des jeunes femmes. L'ange travaille froidement, cruellement, patiemment, jusqu'au spasme. Alors, il s'envole.
Sa victime le devinait implacable, pareil au chirurgien qui donne le chloroforme, aux boas qui, pour manger une gazelle, se dilatent peu à peu comme une femme qui accouche.
«L'homme de neige... l'homme de neige...» Une rengaine confuse charmait ses oreilles. On parle aux enfants de l'homme au sable, quand ils veulent rester le soir avec les grandes personnes et perdent pied dans des sommeils naïfs. Le menton qui leur touche la poitrine les réveille, les ramène ahuris à la surface.
Jacques entendait une voix qui modulait: «L'homme de neige... de neige... de neige...» Il ne fallait pas s'y laisser prendre et Jacques faisait la planche, la tête en arrière, les oreilles sourdes plongées seules dans l'élément inconnu. Car le travail de l'ange avait ceci de terrible qu'étant illimité il se produisait dessus, dessous et à l'intérieur. Il n'était pas brutal; l'ange se reposait et reprenait de plus belle.
Entre la décision de se noyer, l'acte et les surprises qu'il réserve à l'organisme, que de distances! Bien des faibles, à peine l'eau entre-t-elle dans leurs narines, nagent, ou, ne sachant pas nager, inventent désespérément la natation.
La peur gagnait Jacques. Il voulut prier, joindre les mains. Elles étaient lourdes, intransportables.
Un bras mort sur lequel on a dormi se charge vite d'eau de Seltz; il pétille et peut obéir. Les mains de Jacques demeuraient inertes.
Les mouvements qu'on exécute en aéroplane ne se constatent pas. L'appareil reste immobile. Enfermé dans le casque et les lunettes, on voit les maisons qui rapetissent et qui enflent, une ville morte que son fleuve divise. Cette ville se balance ou dresse une carte d'atlas contre un mur. Soudain, le looping nous la montre peinte au-dessus de nos têtes. Ce jeu du monde autour des pilotes s'accompagne d'angoisse. Le ventre s'évanouit. Les oreilles se bouchent. Le vertige traverse la poitrine de son fil à couper le beurre. Il arrive d'atterrir en se croyant à mille mètres d'altitude: on prend les bruyères pour une forêt.
Jacques, sur son lit, commençait à embrouiller ses symptômes avec les phénomènes extérieurs. Les cloisons respiraient. Le bruit de la pendule sortait tantôt de l'encrier, tantôt de l'armoire. La fenêtre était close ou grande ouverte sur un ciel d'étoiles. Le lit glissait, penchait, se tenait en équilibre instable. Il retombait et se recabrait lentement.
Le cerveau de Jacques devint plus lucide, malgré un murmure de ruche. Il vit Tours, sa pauvre mère ouvrant la dépêche, se pétrifiant, son père bouclant des sacs.
«Voilà la fin, pensa-t-il. La mort nous montre toute notre existence.» Mais il ne voyait rien d'autre. Sa mère changeait de figure. C'était Germaine. C'était Germaine ou sa mère. Puis Germaine seule, qu'il avait un mal atroce à se rappeler. Il confondait sa bouche et ses yeux avec les yeux et la bouche d'une Anglaise, une des bêtes de son désir, entrevue au Casino de Lucerne. Le tout fut englouti par un édelweiss. Il contemplait à la loupe cette petite étoile de mer en velours blanc qui poussé sur les Alpes. Il avait neuf ans. On manqua le train de Genève parce qu'il trépignait, qu'il voulait qu'on lui en achetât un.
Les souvenirs... se disait-il. Voilà les souvenirs.
Mais il se trompait. L'édelweiss termina la séance.
Les bêtes nocturnes se cachent le jour; un incendie les chasse de leurs trous. La fin d'une corrida mêle le public des places de soleil et des places d'ombre; le tumulte de la drogue mêlait en Jacques sa moitié d'ombre et sa moitié de lumière. Il ressentait vaguement un dégoût, un désastre étrangers au drame physique. Il ne se souvenait ni de son cœur gaspillé, ni de ses semaines crapuleuses; il les vomissait comme un ivrogne rejette le vin qu'il oublie avoir bu.
Jacques s'élève. Il perd ses bornes. Il voit le dessous des cartes. Il n'a pas conscience du système qu'il bouleverse, mais il se pressent une responsabilité. La nuit du corps humain possède ses nébuleuses, ses soleils, ses terres, ses lunes. Un esprit moins esclave d'une matière engourdie devine combien le mécanisme de l'univers est simple. S'il ne l'était pas, il se détraquerait. Il est simple comme la roue. Notre mort détruit des univers et les univers de notre ciel sont à l'intérieur d'un personnage dont la taille déconcerte. Dieu contient-il le tout? Jacques retombe.
Les spéculations de cette envergure sont fréquentes chez les intoxiqués. Elles illusionnent bien des médiocres sur leur intelligence. Ils s'imaginent résoudre les problèmes éternels.
Après une accalmie, les moires, les frissons, les crampes recommençaient. Jacques se sentait de moins en moins de force pour la lutte. Des sources de sueur trouaient son corps. Le cœur battait peu. Il le sentait battre d'autant moins qu'il venait de battre trop. Il touchait des épaules sous l'ange. Il enfonçait. L'eau montait plus haut que ses oreilles. Cette phase fut interminable.
Jacques ne résistait plus.
—La... la... la... disait l'ange, vous voyez bien qu'on y arrive... que ce n'est pas si pénible...
Jacques répondait:
—Oui... oui... c'est très facile, très facile..., attendait sans révolte.
Enfin, pareil au voilier torpillé, devenu lourd comme un immeuble, saluant et s'enfonçant de biais dans la mer, Jacques coula.
Il n'est pas mort.
L'ange exécute on ne sait quel contre-ordre.
Petitcopain revient d'un bal d'internes (son premier bal), à cinq heures du matin, et, moitié pour prendre des allumettes, moitié pour établir la preuve de son exploit, trouvant de la lumière sous la porte, entre chez Jacques.
Il voit ce faux cadavre, le bloc sur lequel Jacques avait écrit, réveille Mahieddine, Stopwell, les Berlin, le docteur du cinquième.
On fit des bouillottes, des cataplasmes. On frictionna Jacques. On lui versa du café noir entre les dents. On ouvrit la fenêtre.
Mme Berlin, qui se croyait la cause du suicide, pleurait à chaudes larmes. Berlin drapait une couverture sur ses épaules.
Les secours s'organisèrent. On chercha une garde. À huit heures, le docteur affirma que Jacques était sauf.
À quoi devait-il de vivre? À un filou. Encore une fois, mais à rebours, le sauvait sa moitié d'ombre. Le barman lui ayant vendu un mélange assez inoffensif.
X
La convalescence fut longue, car le sang empoisonné lui donna la jaunisse. Après la jaunisse se déclarèrent à la jambe gauche les symptômes d'une névrite qui se dissipa. Il en aimait les blessures aiguës qui seules distraient d'une idée fixe et que la médecine nomme exquises, les admirant à l'égal d'une enluminure de missel.
Malgré la disparition décente du champion de saut, la rue de l'Estrapade augmentait son épuisement.
Enfin, comme il devenait transportable, sa mère qui habitait l'hôtel et le veillait depuis trente jours, assistée de Petitcopain, l'emporta en Touraine.
C'est là que, désintoxiqué du poison et des remèdes, Jacques se réveille une après-midi de février.
Le papier qui couvre sa chambre représente une vieille chasse à courre. Les braises sont intenses, fourrées, zébrées, félines de loin, et terribles si on approche, comme une figure de tigre. Sa mère tricote près de la chaise-longue.
Jacques prolonge l'engourdissement. Il feint de sommeiller encore. Il empêche ses souvenirs d'enfance de gêner ses souvenirs nouveaux.
Il pousse interminablement, maladroitement, des pièces d'échecs: Germaine, Stopwell, Osiris, Jacques Forestier. Il corrige ses fautes, combine des coups impossibles.
Ce jeu l'éreinte et lui gâche ses petites forces de convalescent. Après quelques secondes, l'échiquier se brouille; Osiris, Stopwell, Germaine l'entourent. Il est battu, toujours battu.
Jacques se demande s'il n'y a pas maldonne, si Germaine n'était pas une contrefaçon de ses désirs, pipés par une ressemblance. Mais non. Le désir ne trompe pas. Elle est bien de la race.
Car c'est une race sur la terre; une race qui ne se retourne pas, qui ne souffre pas, qui n'aime pas, qui ne tombe pas malade; une race de diamant qui coupe la race des vitres.
Jacques en adorait de loin le type. C'est la première fois qu'il s'y frotte.
Que peuvent une Germaine, un Stopwell l'un contre l'autre? Mais Stopwell peut rayer, jusqu'à l'âme, Petitcopain.
Race fleuve aussi. Petitcopain et Jacques sont de la race noyée. Jacques s'en tire à bon compte. Un peu plus, il y restait. D'ailleurs, à quoi bon le repêchage? Qu'un de ces fleuves coule, qu'une de ces pierres miroite, il y courra fatalement.
Hé bien! non. Il luttera. La volonté change les lignes de nos mains. À force de digues on détourne le sort. Ulysse s'attache; il s'attachera. Dans un foyer, il fuira les sirènes. Il est facile de les reconnaître. Si on décide de ne plus prêter une oreille crédule on découvre vite la vulgarité de leur répertoire musical.
Le diamant, qu'est-ce? Un fils de charbonniers, devenu riche. Ne lui sacrifions pas notre chance. Ni fleuve, ni diamant. L'eau molle et l'eau dure n'auront plus ses larmes.
Ainsi Jacques se fait des mots. Il croit fixer un type, cerner l'ennemi, le voir en face, ligoter le fantôme, se mettre en garde contre un danger connu.
Les mots fleuve, diamant, vitre, sirène, sont des fétiches nègres. Mieux vaudrait un signalement. Mais quel signalement? Le vrai monstre a beaucoup trop de têtes différentes. Leur multitude cache son corps.
Jacques bouge, regarde sa mère en souriant. Elle se lève. Elle va faire une maladresse charmante, avouer sa jalousie.
—Jacques, dit-elle, mon Jacques, il ne faut plus te tourmenter pour une mauvaise femme.
Jacques lâche ses résolutions d'un seul coup. Il se contracte, se révolte. Mme Forestier se rassoit. Il cherche sur la table un porte-carte, l'ouvre, tire par bravade la photographie de Germaine. Que voit-il? Une actrice. Il ferme les yeux. Sa martingale réapparaît. Il s'y accroche, Sa mère pardonne et, pour rompre le silence:
—Tu te souviens d'Idgi d'Ybreo à Mürren?
Elle compte ses mailles...
—Le journal annonce sa mort au Caire.
Cette fois, Mme Forestier lâche son ouvrage. Jacques se renverse. Des larmes coulent sur ses joues, des larmes profondes.
—Jacques... mon ange... s'écrie-t-elle. Qu'y a-t-il? Jacques!
Elle l'embrasse, l'enferme dans son châle. Il sanglote sans répondre.
Il voit un lit. Contre ce lit, le Dieu Anubis se dresse. Il a une tête de chien. Il lèche une petite figure toute froide, toute noble, déjà momifiée par la douleur.
ÉPILOGUE
Au bout du mois, Jacques se trouvait plus valide qu'avant sa maladie, car le repos d'une maladie soigne les nerveux. Il lui fallait reprendre ses études. On décida qu'il retournerait à Paris avec sa mère, qu'ils y habiteraient en ménage et que Mme Forestier logerait un répétiteur. Jacques avait suggéré ce système. Il se sentait encore trop déséquilibré pour vivre sans appui. Il savait que sa mère et lui s'entremeurtriraient sans doute, mais un point fixe d'amour, de respect, lui signalerait la moindre dérive. Sa propre nature n'était pas assez droite pour l'avertir. Elle penchait et dérivait sans secousses.
M. Forestier n'avait plus besoin de fil à plomb. Il donna sa femme à son fils. Il irait les voir en mai.
Le matin du retour à Paris, Jacques, à son regret de n'y pas débarquer seul, comprit combien la présence de Mme Forestier serait indispensable. Il suffoquait. Il n'osait se mettre à la foule. Il entrait mal dans la mer. Il la retrouvait froide et folle.
Mme Forestier devait aérer l'appartement, s'entendre avec du personnel, ôter la lustrine et le camphre. Jacques la rejoindrait à sept heures pour dîner en ville.
La rue excitait son corps guéri. Il se disait: J'ai les yeux ouverts. Je regarde Paris comme je regardais Venise. Il faut des drames pour m'éveiller.
Ensuite il retombait inerte sous un chaos d'immeubles, d'autobus, d'enseignes, de barricades, de kiosques, de sifflets, de grondements souterrains. Il se rappelait les jeunes gens de Balzac qui, en arrivant à Paris, posent le pied sur le premier échelon d'une échelle d'or. Il ne trouvait pas un engrenage où se faire mordre. Sur ce Paris léger, il surnageait lourdement. Il était de l'huile sur de l'eau; une épave. Il s'écœura.
Il fallait rendre visite à un précepteur possible que connaissait son père, rue Réaumur. Par chance, le précepteur n'était pas à la maison. Jacques laissa une carte.
Au moment où il passait devant la poste de la Bourse, un homme sortit de sous terre. Il reconnut Osiris. Osiris sortant d'une nécropole creusée sous un temple, c'était le dieu Osiris, figurant le passé. Le cœur de Jacques battit à se rompre. Il pressa le pas.
—Hep! Jacques! Jacques!
Nestor l'appelait. Impossible de prendre le large.
—Où courez-vous? Par exemple! Si je m'attendais à vous voir. Germaine m'avait dit que votre famille vous séquestrait à la campagne. Entre nous, je vous traitais de lâcheur. Je me demandais ce que nous avions bien pu vous faire. Vous nous avez brûlé la politesse.
Jacques bredouilla qu'il avait été très malade, qu'il arrivait de Touraine, qu'il passait un jour à Paris.
—Un jour à Paris! Je ne vous lâche pas. Venez prendre le vermouth avec moi.
Le bureau des Osiris était à quelques mètres, rue de Richelieu.
Pendant que Nestor ouvrait, se débarrassait, cherchait le vermouth et les verres dans un placard, Jacques vit, sur la cheminée, une photographie récente de Germaine. Ses yeux se remplirent de larmes.
—Vous avez bonne mine, mais vous êtes pâle; buvez, dit Nestor. Le vermouth remonte les lymphatiques. Fumez-vous? Non. Moi je ne fume plus. Je suis au régime. Regardez mon ventre.
Il s'installa dans un fauteuil de cuir et croisa les jambes, tenant son pied de la main gauche, son verre de la main droite.
—Sacré Jack! Germaine avait beau me répéter que votre famille vous forçait à partir en cinq sec, je me demandais si vous ne boudiez pas. Sait-on jamais avec Germaine? Elle est si taquine. Elle sera bien contente en apprenant que je vous ai vu. Vous connaissez notre dernière toquade, notre grand favori? Non, c'est vrai, vous ne connaissez rien. Je vous le donne en mille... Mahieddine! Oui, mon cher, Mahieddine. On ne jure plus que par Mahieddine. Mahieddine est un poète. Mahieddine est beau. Vous voyez qu'elle ne change pas.
Jacques n'attendait pas le nom de l'Arabe. Sa surprise réjouit Nestor. Il se claquait le pied et riait.
—La mode tourne. J'en vois passer. J'en vois passer. Germaine fume des cigarettes à l'ambre, elle mange du loucoume, elle brûle des pastilles du sérail. Tout ce qui me dégoûte. Moi, je suis un vieil imbécile. Mahieddine a toujours raison. Remarquez que si je lui imposais mon bazar elle n'en voudrait pour rien au monde. Voilà la femme. Voilà Germaine. Je la laisse libre. Nous ne la changerons pas.
—Et Louise?
—Louise? Germaine ne voit plus Louise. C'est une autre paire de manches. Figurez-vous que Mahieddine ne couchait pas avec Louise. C'était l'amour platonique. Alors Germaine lui a soufflé Mahieddine, et patati, patata. On lui enlève son poète. Du reste, je ne suis pas fâché qu'elle ne fréquente plus Louise. Encore un mic-mac. Imaginez qu'avant Mahieddine, tout allait à l'Angleterre. Nous faisions du sport, nous jouions au golf, nous montions à cheval, nous mangions du porridge, nous lisions le Times. C'est à mourir de rire. Comme l'Angleterre était à l'ordre du jour, il fallait un Anglais. Nous avons eu un Anglais; très agréable, du reste. Vous le connaissez: Stopwell. Stopwell grand favori juste après votre départ. Jacques nous tire sa révérence, il faut du neuf. Vous y êtes? Paf. L'Angleterre a duré trente-sept jours. Une semaine après la crise anglaise, elle découvre votre Stopwell. Un mois après la découverte, je reçois des lettres anonymes. Germaine vous trompe... (vous connaissez le style)... elle a une garçonnière rue Daubigny. Bon. Je veux bien. Je marche. En revenant de la chasse j'arrive rue Daubigny. Je sonne. On m'ouvre. Savez-vous qui je pince? Stopwell. Stopwell et Louise. Parfaitement. Le pauvre Stopwell était rouge comme une tomate. Louise riait aux larmes. La garçonnière est à elle, pour fuir l'Altesse qui habite Paris incognito. Voyez comment les mauvaises langues se renseignent. En rentrant chez moi, j'hésitais. Dois-je raconter à Germaine? Avec elle, c'est pile ou face. Elle a pris la chose au tragique. Elle croyait Stopwell vierge. Elle pleurait. Elle perdait sa mascotte, son joujou, son dada, son Angleterre. J'ai eu beau défendre Stop, lui dire que la chair est faible, que Louise... «Inutile. C'est un mufle. Les hommes sont ignobles.» Et cœtera, et cœtera. Elle n'a pas voulu que Stop remette les pieds à la maison. Elle criait que la maison n'était pas un dancing qu'elle irait vivre seule à la ferme. Je vous jure que j'en ai entendu.
Jacques écoutait, assez gêné. Quinte-Curce rapporte qu'Alexandre, au contact des Barbares, s'imprégnait peu à peu de leurs défauts. Mais Jacques, s'il avait attrapé, au contact de Germaine, un tour de main de bonneteur, l'avait perdu. Il n'était plus le Jacques du Tour du Monde. Il ne pouvait admettre tant d'aveuglement. Il ressemblait au détective qui, devinant le voleur sous la moustache du banquier, tâte la crosse de son revolver. Il se demandait si Osiris ne raillait pas, ne savait pas, ne préparait pas un mauvais coup.
Nestor continuait:
—Que voulez-vous, mon pauvre ami, elle est un diable, un vrai diable. Je l'aime, et tant qu'elle ne me trompe pas, c'est le principal.
Jacques renversa du vermouth sur son fauteuil.
—Laissez, laissez, dit Osiris, peu importe.
Il faut qu'elle se distraie. Moi, je ne peux pas la distraire. Je la loge, je l'habille, je la dorlote, mais j'ai la banque. J'ai la tête pleine d'échéances. Si j'étais un Stopwell, un Mahieddine, je garderais encore des ânes en Egypte.
Il se leva. Il tambourina sur les vitres.
Ces mots grandirent tellement cet homme aux yeux de Jacques qu'il se recula pour le voir. Il se demanda s'il n'en distinguait pas que la base. Il lui sembla qu'un Osiris de granit, assis sur cinq étages de morts, souriait d'une hauteur incalculable, dans un ciel constellé de chiffres.
Osiris coupa le silence.
—Voilà, dit-il; voilà où nous en sommes. Voilà le résultat complet des courses. Il faut que je sorte. Vous m'accompagnez? Où allez-vous? Je vous dépose avec l'automobile.
Nestor prit son manteau et son tube. Non. Jacques reconnaissait le Nestor crédule. Ses cornes n'étaient pas les cornes du bœuf Apis.
Dans l'antichambre, un jeune téléphoniste collait des timbres sur des enveloppes.
—Que faites-vous, Jules? demanda Osiris. Vous collez des timbres de cinquante centimes sur des lettres pour la ville?
—Je n'en avais pas d'autres sous la main, Monsieur Osiris, et j'ai cru...
—Vous avez mal cru; je vous chasse.
Osiris montrait un visage inflexible. L'employé chancelait.
—N'insistez pas, cria Osiris. Vous passerez à la caisse. Je vous chasse.
La porte claqua.
Dans l'escalier, Jacques revoyait la figure défaite de l'employé sans place. Sous la voûte, sa décision était prise. Sur le trottoir:
—Monsieur Osiris, dit-il, je regrette, J'ai une course rue Réaumur. Mais accordez-moi une grâce. Celle de Jules. Il vous coûtait un franc. Vous êtes injuste. Pourquoi le renvoyez-vous?
—Pourquoi? (Osiris prit un temps). Parce que ÇA, mon cher Jacques, ÇA, je peux éviter.
Puis, changeant de regard, il fit des caresses d'adieu. L'automobile disparut.
Seul, place de la Bourse, Jacques écoutait encore le ÇA majuscule d'Osiris; il voyait l'oriental lui tirer le revers du paletot en le prononçant, comme on tire une oreille.
La phrase lui apparut vague, haute, mystérieuse. Il y retrouva le sourire des colosses.
Sans doute ne renfermait-elle qu'un sens financier, ne donnait-elle qu'un exemple de la méthode puissante des Osiris, capables d'apprendre les plus lourdes pertes sans sourciller, pourvu qu'elles fussent inévitables. Mais l'esprit de Jacques courait, amassait.
Il décida, sur cette phrase, coûte que coûte, de se bâtir le caractère, de chausser du plomb, de prendre un uniforme.
Je flotte dans moi-même, pensait-il, et ÇA, je peux éviter. Le reste à la grâce de Dieu.
Comme il tournait pour la quatrième fois autour de la Bourse, il vit, derrière les grilles, l'ex-employé d'Osiris. Jules paraissait prodigieusement gai. Il jouait aux barres avec les cyclistes de l'agence Havas.
—Drôle de pays, murmura Jacques.
C'étaient les propres termes d'un ange qui visite le monde et dissimule ses ailes sous une housse de vitrier.
Il ajouta:
—Sous quel uniforme cacherai-je mon cœur trop gros? II paraîtra toujours.
Jacques se sentait redevenir sombre. Il savait bien que pour vivre sur terre il faut en suivre les modes et le cœur ne s'y porte plus.
FIN