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Le fourbe

MARCEL BOULENGER (continued 4)

Reading edition

Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand elle avait appris le tango.

—«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre grands jours.

—Trois.

—Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.

—Et fort bien employés.

—Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie, ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer. Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.

—Pour le payer.

—Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement, maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»

Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance, que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible, qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en personne...

Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine, on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère, ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu l'étranger, qu'autrui, que «l'ennemi» enfin, semblait investir la marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils—et le sien.

—«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas, tout cela, homme des bois, homme sauvage.»

Je fis ici mon sourire châtié.

—«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable...

—Une femme de mon âge...

—Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la maxixe et la «Très moutarde»?

—Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais une raison.

—Bah!

—C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content. Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode. Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.»

Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie. Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de déplaisir.

—«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore, passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a..

—C'est le plus réputé des maîtres à danser.

—Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète, cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des serpentins dans votre salon.

—Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?

—J'y songerai.

—Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux. Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en religion bientôt, donc?»

Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis, les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu.

—«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion, évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne. Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà.

—Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne savez pas le tango, par hasard?

—Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions. J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...»

Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux:

—«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux cela.»

Grands dieux! Je lui criai la vérité:

—«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon cœur, Marie!»

Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:

—«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise...

—De regrets, peut-être?

—Non, de conscience.»

Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce qu'elle allait faire ou dire:

—«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»

Elle me répondit en quittant la pièce:

—«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien exacte.»

Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines:

—«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»

Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là, d'étouffer des sanglots dans mon oreiller—d'humbles sanglots d'amour, de vrais sanglots d'écolier!

Cependant je m'étais rendu à la messe.

Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi, mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite. Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de résignation.»

Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait soit un incendie, soit à peine une étincelle.

Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces, combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens, Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant, jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.

Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»

Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:

—«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses, tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait, malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a donc, ce matin?»

Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi, poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître, ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs honnêtes, ô bêtes charmantes!

Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin, auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les moindres nuances.

Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante fidèle m'avait aperçu.

Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après, en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant un peu avant l'Ite, missa est, car elle eût probablement observé avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que j'étais?... Oh! non.

Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin. Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants. Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à l'église.

—«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole. Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à venir au bout. J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre ami prêche très bien, c'est l'avis général.

—J'irai tout exprès.»

Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur d'Yvonne la glaçaient.

Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire. Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.

Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. Elle caressait Marsyas, et même—malgré ma défense—lui avait apporté des friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire, et pleine d'un secret mépris. Quant à moi, il en allait bien autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt Marion qui sortit du chenil:

—«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.

—Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.»

Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit:

—«C'est quand vous avez été à la messe?»

Après quoi, elle ajouta, craintive:

—«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?

—Mais oui.»

Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant à l'excès... Je l'aidai.

—«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que je vous fais peur?

—Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une grande fête.

—Oui, c'est l'Assomption, je le sais.

—Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même qui l'avez annoncé...

—Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être?

—Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de l'Assomption?...»

Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé. Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut.

Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe—et comment l'eussé-je fait?—j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur, pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie». Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que les mouches, qui eussent pu le gêner.

Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:

—«Au revoir, amie heureuse.

—Au revoir. A demain!»

A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit.

—«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la vie...

—Que veux-tu dire?

—Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»

«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner tant de froideur?

En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois, et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers, ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose, mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»

Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles, comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois sa porte fermée?

Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu t'excuseras.»

Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.

Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux annonçaient la mise en répétition de sa Bérénice.

—«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris. Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.

—Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame Henriette, la belle-sœur du Grand Roi?

—Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers, des précieuses et des guerriers, que sais-je encore! Du moins en était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je ne dois souffler mot de cette Bérénice, sinon pour souhaiter son succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»

Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs offensantes, une fumée horrible.

—«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose de Bérénice n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de grand cœur: le succès ne fait pas question.

—Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke lui cause du tort.

—Il n'épouse plus l'infante?

—Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque. Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi, ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... Mais Bérénice contient des mots qui arrêtent le cœur.»

Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa coupe, et but.

—«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?... Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de Louviers.

—Avec toi, Marie, peut-être?

—Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?»

Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore ma main frémissante:

—«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je suis trop patraque, trop mal en point.

—En voici la première nouvelle.

—Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion. Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien m'attriste pendant des heures et me hante. J'ai vu mon ami le docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents, dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville, non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!»

A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci qu'un instant, mais face à face:

—«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est doué.»

Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.

Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu n'as plus bonne mine.»

Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon garçon. S'il fallait te revendre, j'y perdrais.»

Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles: ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la maudite!

L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel. Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres suivront...

—«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.

—Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge.

—Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les âmes en péril, et je ne sais pourquoi.

—On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite.

—A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt, le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a établi son domicile en plein vent?

—Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois, et presque un arbre.

—Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000 francs de rentes minimum.

—Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que les vendanges auront troublées?

—Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non, allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées. Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets en mariant des fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la malice petite.

—Bref, le péché commence à la rose d'automne.

—Apparemment. Et je vous assure qu'hors certains arrondissements de Paris et quelques lieux de villégiatures, la somme des tristesses, des inquiétudes et des fautes demeure égale—hélas!—en toute saison.

—Vous m'en voyez plus que surpris.»

Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces mots nous traversions, l'abbé Duregard et moi, un vaste et rond carrefour que surveillaient, du fond de leurs niches, quelques bustes de marbre. Les bosquets n'étaient plus verts, mais tigrés, sinon tout à fait roux, et ces têtes de marbre et de mousse semblaient me dire: «Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... Sans doute, nous garderons ton secret, mais oseras-tu bien parler comme tu veux le faire?...»

Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous m'en voyez très surpris. J'aurais cru que l'automne eût jeté chacun en toutes les tentations, et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement raisonner comme ces enfants qui jugent le monde en faiblesse, parce qu'eux-mêmes ont un rhume ou mal à la tête.»

L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je pense qu'il prit son parti, et me regardant bien en face, de ses yeux intelligents et rudes:

«—Vous souffrez donc beaucoup, mon ami?

—Oui... beaucoup.

—Vous parliez d'angoisse...

—Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. D'une part il y a tout ce que j'aime, d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture devient au-dessus de mes forces.

—Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui qui console toujours ne s'est jamais refusé à qui l'appelait de toute son âme... Mais vous n'avez pas la foi.

—Je n'en sais rien!»

L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard me perçait, me fouillait, me brûlait comme une flamme, comme le regard même de ma propre conscience. Je me raidis sous ce feu ennemi, et ces mots ne me sont pas sortis spontanément des lèvres, mais je les y amenai un par un, ainsi que des captifs à peine liés et encore frémissants du combat:

—«Je n'en sais rien!... Le doute le plus poignant m'assiège depuis un mois. Vingt fois j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt fois une voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, le salut est là!... J'éprouve souvent une émotion puissante, immense, il me semble que la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait touché...»

Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête penchée et les mains dans les manches: il était le prêtre, et il méditait.

Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est qu'une voie qui s'ouvre à vous, et même il faut dire: à nous. Je peux bien vous l'avouer maintenant: depuis nombre de semaines, votre salut est le sujet quotidien, et mieux, continuel, de mes pensées et de mes prières. Je connais, ou je prévois peut-être quelque infime partie de vos chagrins, que je devine cruellement lourds, mon pauvre ami; je crois aussi discerner assez, avec l'aide de Dieu, quel est votre devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... N'en doutez pas, la Providence prendra pitié d'une épreuve si longue. D'autre part, je sens—et avec quelle pieuse et tendre terreur!—que Dieu vous sollicite: c'est donc que déjà vous l'avez retrouvé... Les mots me manquent ici pour exprimer mon attente, mon espoir: j'ai tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre tout grand à la belle lumière!... Mais je ne saurais vous parler dans ce parc et parmi ces statues, vous parler du moins comme je veux, ni comme je dois le faire. Quant aux douloureuses vicissitudes parmi lesquelles vous vous débattez, il en est, vous le savez, que je ne puis entendre qu'en confession... Eh bien, voulez-vous que nous nous séparions à cette place? Nous irons chacun de notre côté, moi priant pour vous avec plus de ferveur que jamais, et vous restant avec vous-même, et avec Dieu: puis, demain ou après-demain, vous viendrez me trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement interrogé, et vous aurez déjà—qui sait?—fléchi sous la Grâce divine... Eh bien, le voulez-vous?...»

Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé vraiment frissonner d'anxiété. Une fois de plus j'admirai cet homme modeste et fort, tout embrasé de piété, et qui tendait si ardemment vers son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, je visais aussi le mien, très pur et très net: et je voulais l'atteindre!

Je pris la main de l'abbé Duregard, et la serrai avec une gratitude infiniment affectueuse: et nous nous quittâmes, ainsi qu'il le voulait, au milieu du grand parc.

—«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»

Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la question que je posai alors? Ne savais-je pas ce qu'allait répondre l'abbé?... A merveille, au contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit, vraiment presque malgré moi, à demander puérilement:

—«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le Confiteor, avec... avec tous ses articles de foi?»

A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa voix un peu rauque, impérieuse et grave, il prononça:

—«Certainement, et de tout votre cœur.»

Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout votre esprit»?... Il n'y songea point, sans doute, ceci suivant cela.

Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules carrées, le pas sonore, de la démarche d'un soldat sans reproche qui s'est bien conduit. Son visage seulement se tournait vers le sol: c'est qu'il priait.

Et je demeurai...

Mais le long de ces charmilles où le mol automne chantait, je ne pensai qu'à Marie, qu'à Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este ou de Frascati, orfévris par septembre, octobre... Je rêvais à mon petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, l'accent bien français?»

Et ma confession prochaine, et ce Confiteor?... Bah! c'était depuis longtemps tout réfléchi.

Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite Antoine, des parfums la précédaient, puis des coureurs, tout un cortège.

Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, après sa longue absence, il eut des coureurs innombrables qui l'annoncèrent en tous lieux, à savoir les journalistes; et son escorte était le souvenir sonore de mille et mille vers, et sa gloire chatoyante, et son prestige bigarré.

Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. L'épouserait-il décidément? Ou bien, après la première de Bérénice, retournerait-il se mettre à ses pieds comme le premier de ses courtisans? Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste, mais indigne des Muses, allait-il reprendre dans Paris son rang de poète national et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, pareil au dieu Bacchus alors que celui-ci, en riant, lança jusqu'au ciel, parmi les étoiles, la couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit jadis une constellation... Or, que deviendrait à son tour, aujourd'hui, l'aventure de l'infante? Des vers, sans doute? Ou quelque pièce éclatante? Ou simplement un mot, un petit mot, à colporter sous le manteau?

Les journaux, par allusions plus ou moins claires, posaient ces questions, et bien d'autres. Dès que l'on eut annoncé la mise en répétitions de la Princesse Bérénice—car tel était le titre véritable de la pièce—l'on commença dans les feuilles à publier des notes, des informations, des articles, des photographies: et celles-ci, d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même que les articles passaient toute mesure, soit en bien, soit en mal, de même que les informations ne tenaient pas debout, de même que les notes accusaient la plus ingénieuse fantaisie.

Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les magazines, Stéphane Courrière en manteau de voyage, débarquant à Paris: un nègre portait sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il était déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la gare même par une compagnie de joueurs de football, partant en déplacement. Tantôt on le montrait chez lui, en costume d'intérieur, un faucon familier sur le poing. Il était figuré ici de profil, là de face, ailleurs de trois quarts, ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes innombrables—un «incroyable», un muscadin!—son service de table, son bureau, ses cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, toutes paradoxales, bien entendu, à propos de danse ou de service en campagne, des couturiers ou de la République, de Mistinguett ou de la tombe de Shelley, du prolongement de la rue de Rennes ou des candidatures académiques. On révélait qu'il allait repartir pour régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger les fouilles d'Olympie, qu'il serait nommé directeur du Théâtre-Français ou secrétaire d'État aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!

Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la Bérénice avec un luxe inouï, et avait engagé, en vue de cette pièce, des sommes considérables, exploitait à son gré—comme il est juste—le nom de son auteur, et organisait une publicité non moins considérable que retorse et variée. Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en souciait peu, habitué qu'il était à ce que sa personne soulevât en tous lieux un émoi véritable et la rumeur publique: il répandait partout autour de lui un peu de scandale, en effet, et toutes les nuances du sourire, depuis celui qui s'empresse jusqu'à celui qui raille. Marie m'a toujours dit qu'il haussait les épaules, et consentait à parcourir jusqu'au bout les seuls articles qui fussent très bien écrits: en somme, il lisait peu les journaux.

Marie aussi prétendait regarder fort négligemment les gazettes: elle avait appris jadis de Courrière lui-même la grâce de ces nonchalances, et il est vrai que, surtout depuis la venue de Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour demeuraient intactes, et point même dépliées sur les tables. Cependant elles étaient innombrables, ces feuilles: la marquise Gianelli en recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes ou françaises, russes même, de tous formats et de tout genre, sans préjudice des revues et des périodiques. Pourquoi donc cet attachement à des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait même pas les ouvrir?... Mais depuis quelque temps, l'on daignait: les gazettes, mieux que dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, et Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, bien-disante et notoire de Stéphane Courrière, apprenait assidûment que son poète avait—dans la ville même où elle vivait—dîné en telle ou telle maison, qu'il s'était rendu dans un «thé-tango», qu'il avait offert un goûter ici, en telle circonstance, un souper là, en telle compagnie... Et ceci chaque jour.

Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces paperasses. Elle plaisantait au contraire, prenait Tiberge dans ses bras, le berçait, et cherchait à le faire jouer avec les gazettes:

—«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, hein, des théâtres et des répétitions sensationnelles? Et tu as donc bien raison, va, car tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. Ne les écoute jamais, plus tard, elles te rendraient un peu bêta, mon joli tout petit.»

Après quoi, elle confectionnait pour notre fils des cocotes et des bateaux pointus. Toutefois les magazines illustrés—où se trouvaient si souvent reproduits les portraits du poète—ne servaient point à fabriquer ces joujoux d'une minute, vu le papier qui en était trop épais, déclarait Marie, et collait aux doigts.

—«La Bérénice, faisait-elle, c'est une belle jeune femme que j'ai connue grande comme une bambine, et encore mieux, avant même qu'elle ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle m'intéresse. Mon Tiberge admirable est mon enfant: mais j'ai veillé sur les premiers pas vacillants de Bérénice.»

Un jour, la marquise Gianelli me demanda: «Iras-tu cette semaine, en tant qu'officier de l'Institut et notabilité du pays de Sylvie, à l'inauguration du musée de Chaalis?»

En effet, le château de Chaalis, légué récemment à l'Institut, allait être ouvert au public, et une cérémonie d'inauguration devait avoir lieu bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y rendisse. Fête presque intime d'ailleurs, autant que l'on puisse ainsi qualifier une telle journée: les invités de l'Institut seraient, paraît-il, choisis et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane Courrière, parlant au nom de l'Académie, ferait un discours. Ses collègues l'avaient dès longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville chaque soir, il avait eu la coquetterie de ne pas refuser. Qu'était-ce pour lui qu'un discours? Presque rien, des fariboles, une causerie: du moins voulait-il qu'on le crût.

—«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre Isabelle, qui m'offre une place. Et cela m'amusera d'écouter, perdue dans la foule, la voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu seul à Chaalis, François?

—Mais... oui. Pourquoi?

—Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous pourrons nous sauver incognito, à la manière de Cendrillon quittant le bal, et je te reconduirai jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, cher, cela est-il convenu ainsi?»

C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai pas à Stéphane Courrière, il ne me verra même pas.» Elle avait réponse à tout, même à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, nous décidâmes d'aller à Chaalis: quant à moi, du reste, j'y étais en quelque manière obligé.

La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, l'Institut recevait en son nouveau château. Devant des petites dames et des douairières empanachées, mélangées à des professeurs gantés, à des historiens du «faubourg» et à des dilettantes genre «seizième arrondissement», Isabelle Rameau récita, non sans pompe, un poème d'une froide emphase, dans lequel étaient chantés, selon le goût du jour, la décentralisation, la province, l'inaltérable attachement aux traditions du foyer, l'escadron de Saint-Georges, l'aviation, la grande mémoire de la testatrice, et même aussi la majesté des bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû à l'un des poètes officiels de l'État: mais l'on se réservait avec émoi pour le discours de Stéphane Courrière.

Enfin le poète parut dans la galerie noire de monde. Son habit d'académicien, cambré coquettement et pincé à miracle, lui prêtait l'air charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement couverts de poudre, afin qu'ils rendissent un peu moins étrange cette tenue charmante et surannée, dont l'épée, ceignant une taille si svelte, semblait pouvoir être au besoin tirée, pour défendre une dame.

Son visage subtil riait à tous au-dessus de la rouge cravate de commandeur, qu'un costumier, plutôt que la Chancellerie, devait lui avoir livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous ses atours, sinon sur les photographies et les gravures des journaux qui, privées de couleur et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante jalousie—cuisante et peu digne, avouons-le—je me comparai à ce gracieux seigneur: il me sembla que je ne fusse vraiment rien, sauf un fonctionnaire triste... Allons, en somme, n'était-ce pas justement cela qu'il fallait?

Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, se montra, toute l'assistance frissonna d'aise. Quelques railleries coururent çà et là, mais elles étaient affectueuses: une fois de plus, la popularité de Stéphane Courrière se témoignait par une tendre malveillance.

—«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le bicorne et l'épée, pour une réunion à la campagne? Le grand gala aux champs?

—Comme le paon.

—Ou le coq du village. Va-t-il se marier tout à l'heure?

—Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne reconnaissez pas la marquise Gianelli?»

Je changeai de place.

Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes, d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier, comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à des suffrages moins impurs, disait-il.

Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée, diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait.

Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée.

Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye, au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès, d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait ne pas porter ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais petits champs d'Asie?

«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers, s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé, de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle, à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison, au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!»

Après quoi, et non sans un ravissant illogisme, le poète, parlant des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este, qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes, maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus de Cnide, apportée en France par le Primatice!

—«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien, bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire un camée de Sicile à son doigt... On l'a dit d'un autre humaniste:

A vederlo a tavola, cosi antico comme era, era una gentilezza[1].

Stéphane Courrière prononçait parfaitement l'italien, et se félicitait de le parler avec pureté. A ces derniers mots, où sonnait le meilleur accent, il dirigea comme involontairement son regard vers Marie, dont les minces narines m'ont paru frémir à cette brise venue du Transtévère et de l'Agro, de Naples et de Toscane, de loin, de bien loin, de là-bas...

Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: Stéphane achevait à peine son discours et, toute l'assistance étant debout, les applaudissements crépitaient et les murmures d'extase bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait à mon côté: «Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.

Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans la nuit descendue, nous n'avons pas prononcé beaucoup de paroles. Comme les amants qui ont trop à se dire, ou qui au contraire songent chacun de son côté, nous nous tenions la main—et je me taisais. Marie demeurait silencieuse aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se peut qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu plusieurs fois, et longtemps, les yeux clos. Était-ce du sommeil, après tout?... Ce que je sais bien, c'est qu'elle souriait.

Lorsque la Princesse Bérénice fut jouée enfin—avec quel fracas!—Marie n'assista point à la générale, et rendit à Isabelle Rameau la loge que celle-ci lui avait adressée, de la part de l'auteur évidemment. La pièce obtint le triomphe, d'une part, et d'autre part souleva les furieux dédains que l'on sait. Marie s'y rendit seule, dès la seconde, et me dit simplement: «Mais oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si Bérénice eût été toute nouvelle pour moi. Car j'en savais des scènes entières par cœur, donc, cher François.»

En même temps, elle écartait du doigt l'une de ses boucles sombres, sur sa joue:

—«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette bague dont le chaton est vide? Je ne l'ai pas encore vue.»

Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, que Stéphane tenait du professeur Gatti... il me l'a envoyée après la générale de Bérénice, en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque rien, un soupçon d'or, et la pierre est perdue. Mais la lettre qui l'accompagnait lui donne du prix.

—Une lettre du poète?

—Oui. La voici.»

Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié et signé par Courrière, Marie me le tendit. Je lus ces lignes:

«Cette bague porte les lettre BER. REG. gravées en son or léger. A-t-elle appartenu à la vraie Bérénice, alors que celle-ci était à Césarée, florens ætate formaque? Le chaton a-t-il jadis enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, et qui fut plus précieux pour avoir étincelé au doigt fuselé de la reine des Juifs? N'importe, voulez-vous l'accepter comme un souvenir de ma Princesse Bérénice, bien moins belle, mais qui ce soir a gagné la bataille, et qui vous doit tant?

«Stéphane Courrière.»

Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les fouilles, une bague antique, le triomphe sur la scène, les discours, l'Académie, l'éloquence, les vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée. vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, et l'offensante croisière!

Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas un mot d'une seule phrase, pas une seule note du chant. Je me rappelle les épaules nues de Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et aussi les yeux pâles d'Hélène, et Yvonne, et que le piètre latin désormais, pour moi, ce sera celui du paroissien, et qu'il m'ennuie—et que je souffre!

Ma première confession avait eu lieu fort simplement. J'étais venu, je m'étais agenouillé, j'avais dit ce qu'il fallait dire—et voilà.

Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près du confessionnal: elles avaient fait à Dieu, qu'elles priaient, la politesse de ne pas se retourner plusieurs fois.

Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris ma volonté en cette étrange circonstance: ni romanesque incertitude, ni extase. Je n'avais douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, non plus que je ne m'étais senti déconcerté. J'avais résolument accompli mon devoir, sans autre souci que de n'y commettre aucune faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et du catéchisme de persévérance, ce qui n'allait pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi me fussé-je troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais rien, hormis la crainte de ne pas tromper assez bien.

L'abbé s'était révélé à moi comme le plus avisé et le plus admirable père spirituel.

—«Vous direz, murmura-t-il, le Confiteor. Vous en avez pesé les termes. Récitez-le de toute votre âme.»

Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait en aucune façon: «Le réciterez-vous sans réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me chuchotait seulement avec la plus ferme douceur: «Faites ceci, dites cela», de ce ton qui signifie: «Nous pensons de même, maintenant, c'est entendu: par conséquent, vous allez faire ceci, dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne pouvait rencontrer celui de mes yeux baissés.

«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, voici donc un enfant prodigue. Est-il bien repenti? N'importe, qu'il entre toujours... Qui sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur du foyer?»

Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna de la plus merveilleuse et sainte autorité, en quoi il me confondit par son aisance, comme par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre après la confession. J'avais fait amende honorable pour toutes les fautes de ma vie; lui-même avait exigé une promesse formelle de rupture avec mon passé—oh! non pas exigé en termes rigoureux, mais enfin, sans absolument me contraindre à répondre, il avait supposé à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais lui faire cette promesse, que je la lui faisais. Il m'avait parlé, lui qui était du même âge que moi, comme un conseiller chargé d'expérience, presque comme un maître, tout rempli d'infinies précautions que se fût montré celui-ci—et aujourd'hui, j'avais l'étonnement de le retrouver riant, allègre, tout occupé de son journal et des élections prochaines: ses yeux mêmes ne se rappelaient rien. Ainsi, après leur être apparu émouvant et sacré, tout brillant d'or sous la chasuble, aux clartés des cierges, ainsi se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans la rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, robuste, paisible, et balançant sur ses jambes solides sa soutane où la marmaille des pauvres s'était frottée le matin, en y laissant mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment «l'homme qu'il faut en la place qui convient», selon l'expression des Anglais. Je l'admirais, et j'avais toute confiance en lui.

Il s'en doutait bien, d'ailleurs.

Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui donnait sur la pelouse, à travers mon jardin. Il était six heures, le vent faisait rage, et l'hiver s'annonçait.

—«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention au buis, à droite, et garez-vous du sapin, là, devant vous. J'aurais dû prendre la lanterne.

—Mais... je vois, je vois à peu près, merci... Que de soins! Vous me rendez confus.

—C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la tête, ni même vous fouler le pied. Vos paroissiens ont besoin de vous.

—Je leur appartiens.

—Pas également. Vous préférez les pauvres: allez, on vous connaît.

—Je voudrais être utile à tout le monde, et comme tout le monde... Au fait...»

Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, songeait longtemps et assidûment aux mêmes choses.

—«Au fait, n'oubliez pas le chemin de l'église, mon cher ami. Parmi mes plus ferventes prières, il y a quotidiennement celle par quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où vous vous serez remis plus entièrement encore entre les mains de Dieu.»

Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal réprimé un mouvement que l'on ne vit point, dans la nuit. Je comprenais bien, parbleu! ce qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir la communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. j'y étais décidé, je n'en avais pas peur. Pourtant... pourtant!...

Il y eut un court silence. Enfin:

—«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, et ce n'est pas sans me troubler. En suis-je digne?... Cependant je prends désormais conseil de mon directeur, et suivrai tous ses avis.»

Mais auparavant, hélas!... auparavant il me fallait aller faire mes adieux à Tiberge.

Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait faire mes adieux. Marie... Marie, eh bien! elle était femme, et je l'avais tenue dans mes bras: nous avions des souvenirs, et les aurions toujours, quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle poursuivrait son poète jusqu'à la Chine, les paquebots vont et viennent, et reviennent...

Non que j'eusse alors une pensée inavouée de reprise ou de rancœur, non que je me fusse accroché des ongles à mon bel amour déjà perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur et de ma jeunesse: adieu tout cela, je l'apportais aux pieds d'Yvonne tant de fois blessée par ma faute, par ma très grande faute... Mais Tiberge, le pauvre petit!

Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait un garnement fumant déjà la cigarette, ou bien compassé avant l'âge, sournois peut-être... Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus tard encore, ne rencontrerais-je plus qu'un jeune viveur rêvant courses et tirage à cinq, ou bien un penseur de petite revue, qui réciterait ses vers chez les douairières, dans les palais de Venise ou les hôtels de Passy? Pourrais-je seulement lui parler? Il m'échapperait. Qui sait même si le colonel, alors sans doute général Gianelli, n'en ferait pas un marchesino, lieutenant de l'armée italienne? Il était en somme son père devant la loi: et s'il venait à s'y attacher, l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.

C'est qu'il serait sans aucun doute beau et charmant, mon joli petit, né si Français au village d'Auteuil, d'une mère en qui coulait le sang des Rimbourg, et d'un père forestier du pays de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en feraient? Et ce Courrière lui-même, n'allait-il pas lui servir quelque jour de tuteur? Mais il me renierait plus tard, Tiberge!

J'attendis l'heure et le jour où je fus certain de ne pas trouver Marie au Bois, alors que l'on promenait le bébé, après le déjeuner: et je m'y rendis, le cœur battant.

De très loin, j'aperçus un groupe installé autour d'une voiture d'enfant, auprès de l'automobile arrêtée: voici le mécanicien, la nurse Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros paquet blanc, d'où sortait le visage rose de mon petit gars. Sauf ce marmot pensif et ravissant, qui me regardait avec une sorte de grave dédain, chacun parut surpris de me voir à pareille heure, et surtout seul.

—«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui, me dit obligeamment Frida.

—Madame m'a commandé pour cinq heures seulement, ajouta le mécanicien.»

Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la rejoindre: elle est à la maison.» Mais je n'en avais qu'à mon fils, en cet instant.

Frida reprit: «Monsieur vient voir comme il est beau, aujourd'hui, et comme il a bonne mine?» En même temps, de ses doigts déliés, elle écartait doucement le bord du bonnet. Cependant la nourrice contemplait ces manœuvres sans bienveillance. Je lui demandai:

—«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou?

—Que Monsieur fasse attention que c'est son heure de dormir. Il ne faut pas que Monsieur l'énerve: il serait mousu toute la journée.»

On me posa néanmoins le bébé sur les bras: combien me parurent légers mon fils et son destin!

—«Ça ne pèse guère, fis-je.

—Monsieur trouve?» répliqua la nourrice outragée.

Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il, avec moins de mépris. Ses mains en miniature étaient affectueuses déjà: l'une d'elles s'empara du revers de mon pardessus et s'y cramponna, ce qui m'emplit puérilement d'émotion et d'orgueil. Cher bambin, si frais, si sain, et qui savait presque sourire! Mes yeux se sont remplis de larmes, tandis que je le portais et le berçais, allant de-ci, de-là, de long en large. A la fin, je lui fis peur sans doute, car au bout de quelques minutes, il se mit à crier: je l'ai rendu à la nourrice. Adieu, mon petit, ne pleure plus, ne pleure plus...

—«Alors, Madame est chez elle?

—Mais oui, monsieur, presque sûrement.»

Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus presque vers Auteuil: autant terminer tout de suite, et brusquer tout!

J'entrai, le visage bouleversé sans doute—et je me contenais pourtant de tout mon pouvoir, je me forçais au calme, j'aurais même voulu paraître glacial—car Marie me demanda aussitôt:

—«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas Tiberge?...

—Non, non.

—Ah! je respire. J'ai toujours peur quand il est ainsi sorti sans moi.

—Il s'agit seulement de nous.

—Eh bien, qu'est-ce qui arrive?

—Il ne faut plus que rien arrive.

—Tu veux me quitter, François?»

La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta: j'étais venu afin de prononcer précisément cette phrase atroce, mais je ne pensais pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous mes yeux, et je mis mes mains dans mes poches, car elles tremblaient.

—«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une voix encore mal assurée. Il ne faut surtout pas user de mots rudes et hostiles. Te quitter!... Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un instant, depuis le début de notre chère union, je n'ai cessé de t'aimer avec une sorte d'idolâtrie. Tu représentes pour moi toute la beauté, tout le charme et toute la grâce du monde...

—Cher François, je ne comprends donc rien à cette scène. Qu'est-ce que tu as maintenant, en vérité?

—Je suis très malheureux. Tu sentiras...

—Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler la première. Ce que je vais tout de suite te dire est bien aussi important que tes ... étrangetés! Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher: mais d'avance je tiens à affirmer très haut que, du jour où je me suis donnée, je n'ai pas eu une minute de défaillance en ma tendresse pour le père de Tiberge. Tu entends bien cela? Retiens-le. Aucun de tes griefs—que j'ignore encore—ne peut être fondé. Je vis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je ne souhaite rien au delà.

—Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi le supposer?

—Parce que je te croyais jaloux de Stéphane. Tu semblais si troublé, l'autre jour, par cette pauvre bague de Bérénice, humble souvenir, avoue-le, et bien naturel.

—Tout naturel, certes. C'était une pensée charmante du poète, elle ne m'étonne aucunement. Je ne formule pas la plus légère plainte: tu t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture n'est point arrivé par ta faute.

—Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura bien fallu une raison grave pour me quitter.»

La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait comme un glas.

—«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est pas question de cette... horrible contrainte! Non!... Mais je souhaiterais... il faut...

—Eh bien, est-ce donc si extraordinaire?

—Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il faut que je vienne moins ici.

—Ah! tu vois bien!

—Il faut que petit à petit notre liaison se change en amitié durable et confiante, mais apaisée, mais calme, mais bien loin de toute pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de toi dans un autre esprit...

—Au jour de l'An, et aux anniversaires.»

Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue souvent pleurer. En cette circonstance, surtout, elle est seulement devenue très pâle. Son ton s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus.

—«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir aucun grief. En ce cas, tu me blesses, et à moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un motif caché: dis-le.»

Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait à ne plus la voir que rarement, je le lui récitai plutôt tout d'un trait, comme une leçon apprise d'avance:

—«Accuse-moi, Marie, j'aurais dû depuis longtemps t'avertir... J'ai manqué de confiance et de courage: et en cela j'ai péché, comme en tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que la foi m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis s'est insinuée en moi doucement, lentement, irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin, je fus aveuglé par cette clarté!...»

C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une langue inconnue, le lapon, le mandchou: Marie me regardait avec stupeur.

—«Comment?... Comment?... Que dis-tu? La foi?...

—Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé d'erreur et d'incrédulité... Je me suis confié aux mains de mon directeur.

—Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu à peu détaché de moi?

—Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche trop pénible, ni le devoir trop douloureux!

—C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner?

—Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire, je ne t'ai jamais plus ardemment aimée. Toutefois, je t'aime désormais en Dieu, et mon espoir profond est de te conduire un jour à partager ma bienheureuse soumission. Est-il donc monstrueux de demander le droit de te parler sans feinte, comme à la plus tendrement choyée des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi indigne, le don de croire. Je la supplie d'élire aussi ton âme charmante...»

Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus dire davantage: Marie me faisait presque peur. Elle sembla se parler à elle-même:

—«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François, entends-tu bien les mots que tu me dis, le sermon que tu me débites?

—J'exprime le plus sincère et le plus cher de mes vœux.

—Eh bien... Eh bien...»

Elle éclata soudain:

—«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et Tiberge!»

Je répliquai doucement:

—«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon chrétien.»

Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient passé de la stupeur au chagrin—puis au mépris:

—«Mon mari, le colonel, avait un oncle archevêque. Ce prélat blâma un jour en chaire, à Turin, l'affection—qu'il appelait «folle»!—de quelques mères pour leurs enfants... Non, je ne crois pas que je forme mon fils selon cet archevêque-là... Mon fils sera d'ailleurs ce qu'il voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce sont des paroles bien graves...»

Du mépris, Marie passait maintenant au «qu'importe!»: encore un peu, elle allait au sarcasme, et se fût mise à rire.

—«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu un saint. Tu vas essayer de me convertir?

—On aurait vu de plus grands miracles.

—Donc il faudra venir en vérité chaque jour, cher, pour tenter cette grande entreprise. Tu ne peux plus abandonner Auteuil.

—Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié, telle que je la rêve, demande plus de soins encore que l'amour.

—C'est toute mon éducation à faire.»

Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant, elle l'ôta de mes lèvres, avec un air choqué:

—«Oh! François, mais ce n'est pas convenable, y penses-tu bien?...»

Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner, il pleuvait. Je traversai néanmoins la pelouse à pied, pour gagner mon logis: j'avais la tête en feu, et de tels sanglots me montaient à la gorge que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je n'y pouvais tenir, dans la nuit aveugle et sourde.

Comme je marchais ainsi, glissant en la boue gluante, et trempé par l'averse de novembre, je voyais au loin clignoter des lumières dans les maisons. Je distinguais vaguement mes fenêtres:

—«Je vais remonter là, me disais-je, où Yvonne vit froidement, tristement, où l'humble et morne foyer, où la lampe mélancolique m'attendent...»

Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là... m'y enterrer.»

Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!... Mot tout-puissant, par contre, irrésistible et âpre, mot pareil à ces dieux hideux ou féroces que certains sauvages adorent, et pour lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes sur des autels, ou meurent en héros dans les combats.

Les lignes tracées par l'écriture bien connue me semblaient crier, hurler sur le papier! J'avais tenu pendant cinq minutes cette lettre entre mes doigts sans oser l'ouvrir.

—«... Pardonne-moi, François, mais tu sais qui je suis, et que je ne mens pas. Nous ne sommes plus d'accord: mieux vaut nous séparer. Notre union finirait mal. Notre amour deviendrait hypocrite. Mesquinerie!

«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas définitif. J'emmène là-bas notre Tiberge: il s'y trouvera tout aussi bien qu'ici, et l'air du Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins du Transtévère vaudra bien, pour ses petits poumons, celui du Bois de Boulogne ou des Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent, je le demande. Moi-même, je retournerai volontiers vers Paris, j'y conduirai souvent mon fils.

«Voici donc une séparation très atténuée. Mais, François, je te jure qu'elle est nécessaire. Après ta sortie, je suis demeurée bien longtemps atterrée, presque anéantie. Un rêve s'écroulait: je n'avais plus confiance en toi, un autre homme m'avait parlé par ta bouche. Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui me juge et se juge lui-même selon des règles dont je ne sens pas la valeur?

«Je ne discute point la foi: elle t'est venue, c'est bien. Seulement, moi, qui ne la partage pas, elle m'étonne. Nous ne saurions plus avoir aucun idéal en commun, mon cher François. Et puis, ton directeur de conscience me gêne: il me semblerait toujours assis en tiers entre nous.

«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir, et je craindrais sans cesse dorénavant de te scandaliser. Comment essaierions-nous seulement de causer, à l'avenir? La religion est au bout de tout, pour les croyants. Il n'y aurait plus entre nous qu'une âpre controverse. Allons-nous donc nous quereller, à la façon de la canaille qui se dispute au cabaret pour sa politique?

«Je t'ai bien aimé, François, à Rome—oui, à Rome—à Pierrefonds, à Auteuil. Tu es le père de Tiberge, et je n'oublie ni ta délicatesse, ni les heures...»

La lettre m'échappa, tomba sur le tapis.

Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne voyais plus... Ainsi, c'en était fait. Elle me congédiait. Elle ouvrait les mains, et me laissait aller. Elle repartait, en haussant les épaules, pour là-bas... Et je l'avais voulu!

Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré l'abbé Duregard. Derechef il me conseilla de me joindre, sans plus tarder, au nombre des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table, et dès le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait. J'ai choisi, pour cet acte public, la messe matinale à laquelle ne manquait jamais de se rendre quotidiennement Thérèse Gervonier.

Marie... Marie...

L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement passer, comme un être surhumain, à Nancy; depuis qu'elle incarna pour moi, au fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, le prestige...

Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! Il me sembla que je changeais de planète. Je n'étais pas si naïf: l'on m'avait parlé des belles cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, et seigneur inimitable. Pourtant, combien j'ai voluptueusement perdu la tête dans cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, mes coupes, mon train-train: et l'on m'a gorgé brusquement de tous les philtres, environné de toutes les sorcelleries!...

Puis les extases, les caresses, et Tiberge enfin, le cher petit... Tout cela!

Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces gemmes, et de cet océan de parfums, il y avait toujours, toujours Yvonne en deuil, et pliée par le chagrin...

Le matin où j'avais définitivement fait acte de fidèle, je laissai Thérèse sortir de l'église avant moi, puis je pris un autre chemin et gagnai la forêt, en laquelle m'appelaient certains travaux. Je ne me souciais guère, en effet, que cette grosse dévote me posât maintes questions gênantes, ou s'attendrît à grand fracas, à moins qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore plus redoutable: car la réserve même de Thérèse Gervonier, en toute occasion délicate, faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais comment bien se taire: et Dieu sait pourtant qu'elle eût pu l'apprendre, depuis si longtemps qu'elle vivait familièrement avec Yvonne!

Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret du silence. Sans ombre de doute, elle avait suivi de près les étapes nuancées de ma conversion. Tant par certains changements—car elle était bien fine—dans mes moindres propos, qu'à cause de mes entretiens continuels avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés çà et là, Yvonne avait pu se douter de la transformation qui s'était opérée en moi: transformation assez lente pour qu'aucune surprise ne fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt méfiante. En outre elle m'avait vu presque chaque dimanche à la messe... Et cependant, pas un encouragement secret, ni quelque fugitive parole ne m'avaient seulement une fois laissé comprendre: «Oui, oui, je n'ignore pas que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera peut-être où tu détesteras en chrétien ta vie passée. Tu quitteras ta maîtresse, il le faudra bien. Tu n'auras plus deux foyers, si ta conversion est sincère; mais tu rentreras dans ta maison, celle où ta fille est morte, et où je la pleure toujours, moi qui n'aurai plus jamais d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne suis pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on le choiera, et tu le laisseras aller... J'en aurai tant souffert, François!»

Yvonne pensait évidemment tout cela, et certes elle se réjouissait, bonne croyante, à voir une âme reconquise, et l'une des âmes qui la touchaient davantage. Néanmoins, je n'en fus averti par quoi que ce fût, ni le plus furtif des gestes, ni même un hochement de tête, un battement des cils, rien enfin, rien!... Et depuis que je connaissais Yvonne, il en allait ainsi. Dissimulation? Pudeur maladive et folle? Ou plutôt n'était-ce pas que son cœur à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après que nous avions perdu notre fillette?

Cependant il me faut dire que le jour de ma communion, j'ai rencontré les yeux d'Yvonne. Quand je me suis assis pour déjeuner—j'arrivais en retard, et les deux femmes se trouvaient à table—j'ai prononcé d'abord quelques mots vagues touchant la bise ou des dégâts de gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce matin-là. Je me servais, je rompais mon pain. Soudain, je levai les yeux: Yvonne me regardait... Et il y avait—oh! oui, j'en suis sûr!—une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent bien vite, effaçant la vision exquise—une émotion douce et sans doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se trahir sur le visage si las et si clos.

Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser la tête: debout, je crois que le sol m'eût manqué.

Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière: c'était son jour, le jeudi. Par chance, elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse l'eût-elle accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion meilleure, voilà tout.

J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai rejointe un peu avant qu'elle n'entrât dans le cimetière.

—«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus mal... Tu vas par là?

—Je t'accompagne.»

En même temps, je passai mon bras sous le sien. Qu'elle était mince, à présent! Elle grelottait, en outre.

—«Tu as froid?

—Non.

—Je croyais...»

Cependant le vent glacé nous faisait courber la tête: nous avions l'air d'un couple qui tout à l'heure sera vieux, et qui commence à frissonner en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais sur le dos une grosse pèlerine: d'instinct, j'en eusse enveloppé les épaules d'Yvonne, afin de la protéger contre la rafale, contre tout! Je lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi, ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi aller...» Mais je craignais de sembler théâtral: un rien nous eût blessés tous deux.

Dans le cimetière carré, nous connaissions, elle et moi, le plus court chemin. Nous fûmes à la tombe en un moment: Yvonne s'y agenouilla, les doigts éperdument joints. D'habitude, je demeurais debout. Mais ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi...

Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait même plus de paroles tout bas: mais les yeux levés, en extase, elle semblait contempler un miracle, celui qui se produisait là, tout contre elle, à son côté.

Elle se releva enfin, et par un geste charmant, posa sur moi sa main légère:

—«François! balbutia-t-elle... Notre petite...»

Nous nous sommes étreints longuement, et nous pleurions, l'un près, tout près de l'autre, enfin!

Puis nous revînmes du même pas vers la maison, en nous tenant par le bras, et parlant de ceci ou cela, affectueusement.

Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond de l'âme pour ma conversion, j'adressai, moi aussi, mes profondes actions de grâces à tout ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond du cœur ce commandement des hommes: «Fais ce que dois—et fais-le bien.»

L'on aura la bonté de croire que je ne lis jamais les Mondanités dans les journaux. Non que je les méprise, car il ne faut dédaigner le Paradis de personne, mais enfin je me trouve ainsi disposé que je nourris d'autres rêves.

Cependant, cette fois, un nom aperçu par hasard étincela pour moi sur la page de la gazette: on faisait connaître, dans les «Déplacements» des abonnés, que Mme la marquise Gianelli venait de quitter Paris pour Rome.

Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse Gianelli, tu allais donc t'avancer encore, ainsi que l'on danse, parmi les jardins des villas exquises, et parler de nouveau, comme une autre chanterait, sous les plafonds peints des palais, là-bas! Tu allais fouler le sol de la Ville Éternelle, ta vraie patrie, en traînant ton parfum comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui t'aime si âprement, et qui suis ici, morne, les pieds chaussés de mes gros souliers campagnards, le bâton à la main, prêt à faire tout à l'heure mon humble métier au bois, tout seul, sous le ciel chargé de neige!

J'ai tourné la page...

Mais voici les Théâtres, maintenant... Bon! autre nouvelle: au cours d'une soirée de gala à l'ambassade de France, un acte de la Princesse Bérénice—le plus tendre et le plus brillant, le troisième enfin—serait joué le mois prochain à Rome par de nouveaux interprètes, dont Mme Isabelle Rameau.

Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? Il fallait que la marquise Gianelli fût au moins pour un peu dans ce projet. Celle-ci se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle Imperia. Elle serait alors publiquement réconciliée avec son poète, et quant au scandale, bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation de l'ambassade—où le vieil Adolphe Courrière n'était pas sans compter des amis, dont le ministre de France lui-même, apparemment—puis l'antique palais du Transtévère, une grande fortune, des toilettes... Seul, sans doute, le colonel Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il y avait eu scandale en effet—et encore, sait-on jamais?

Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. Adulé par les courtisans de la marquise et de Stéphane, il mènerait une enfance, puis une adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, il serait prince de la jeunesse, le beau petit! Il deviendrait poète, artiste, séducteur d'état, soldat, diplomate, tribun du peuple ou monsignore au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout ce qui l'amuserait! Les songes lointains qui m'avaient ébloui, c'est lui qui les vivrait un jour; les visions qui ne m'étaient apparues qu'un instant, deviendraient pour lui les décors familiers; il aurait les chevaux, les yachts, les parcs, les soupers inoubliables, les reparties savantes ou joyeuses, les propos qui cinglent ou caressent, il divertirait son âme charmante en courant la Sicile, l'Asie, d'autres terres encore; il manierait les coupes rares, les livres divins, les molles chevelures...

Un coup léger, la porte tourne sans bruit: c'est Yvonne, c'est ma femme. Elle fait tout ce qu'elle peut pour sourire.

—«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François.

—Eh bien?

—Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de neiger: cela n'a pas duré cinq minutes, et c'est presque tout blanc... Veux-tu sortir?»

Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une telle initiative! Je me sentis infiniment ému, intimidé au besoin.

—«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls?

—Avec les chiens.

—Et Thérèse?

—Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand secret que je t'apprends: Thérèse nous quitte. Elle s'est enfin décidée, et entre une bonne fois au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie, tu ne l'ignores pas?

—Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle.

—Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin... Je ne suis plus du tout malade.»

Un petit silence. J'entendais mon cœur battre. Yvonne reprit encore, la première:

—«Alors... on sort?

—Bien sûr.

—Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres. Appelle les chiens.»

Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas et Marion jaillirent comme deux diables d'une boîte, et déjà ils enguirlandaient de bonds et de tourbillons leur patronne Yvonne, qui s'en venait, tête penchée, dans la petite allée.

Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant l'une de ces prières perpétuelles... Mais c'était à présent, je le savais, une prière moins triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices aujourd'hui: loin de nous séparer, la religion nous unissait.

Je me mis au pas d'Yvonne: nous allions marcher quelque temps, nous irions à la Fosse-à-Biches, où j'avais affaire.

—«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux fous!... Sinon, la laisse!...»

Et nous nous engageâmes gaillardement, en braves époux, sur l'immense pelouse recouverte de neige... Le blanc, deuil d'enfant... Les cloches de l'église sonnaient, pour quelque mort sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en s'éloignant peu à peu, le son diminuait, en somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y habituait...

FIN

3763.—Tours, Imprimerie E. Arrault et Cie.

Notes in this chapter

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