DEUXIÈME PARTIE.
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I.--LE PAMPERO.
Durant tout le cours de leur voyage, qui dura deux heures, don Fernando et don José n'échangèrent pas une seule syllabe, au grand étonnement du capataz, don Fernando songeait à son bonheur prochain, un peu couvert d'ombre par la tristesse de ses adieux et les pressentiments de dona Linda. Ces inquiétudes vagues, dès qu'il fut arrivé au Carmen, se dissipèrent comme les brouillards du matin devant le soleil.
Le premier soin de Fernando fut de visiter la maison où il devait conduire dona Linda après la bénédiction nuptiale. Quoique le confort n'existe pas dans l'Amérique du Sut, c'était un palais féerique encombré de toutes les splendeurs du luxe. Un peuple d'ouvriers français, anglais, et italiens, réunis avec des difficultés inouïes, travaillaient sans relâche sous les ordres d'un habile architecte pour donner la dernière main à cette création des Mille et une Nuits, qui déjà avait englouti des sommes considérables et qui, dans quarante-huit heures, pouvait recevoir ses nouveaux hôtes. Au Carmen, on ne parlait que du palais de don Fernando Bustamente; la foule curieuse, qui affluait devant les portes, racontait des merveilles de cette demeure princière.
Don Fernando, satisfait de voir son rêve accompli, sourit en pensant à sa fiancée, et, après avoir complimenté les ouvriers et l'architecte, il se rendit chez le gouverneur, où l'appelaient de graves intérêts.
Le commandant fit un gracieux accueil au jeune homme, dont il avait beaucoup connu le père. Cependant Fernando, malgré la bienveillance courtoise de don Luciano Quiros, crut voir sur son visage la trace d'une contrariété secrète.
Le gouverneur était un brave et loyal soldat, qui avait rendu des services dans la guerre de l'indépendance et auquel, en guise de retraite, le gouvernement de Buenos-Ayres avait confié le commandement du Carmen, poste qu'il occupait depuis quinze années. Courageux, sévère et juste, le colonel tenait en respect les gauchos par le supplice du garrot et déjouait les continuelles tentatives des Indiens, qui venaient jusqu sous les canons du fort essayer de voler des bestiaux et de faire des prisonniers et surtout des prisonnières. Doué d'une intelligence médiocre, mais soutenu par sa propre expérience et par l'estime de tous les honnêtes gens de la colonie, il ne manquait pas d'une certaine énergie de caractère. Au physique, c'était un grand et gros homme, à la face rubiconde et bourgeonnée, plein du contentement de lui-même, qui s'écoutait parler et pesait soigneusement ses paroles comme si elles eussent été d'or.
Don Fernando fut étonné de l'inquiétude qui dérangeait la placidité habituelle du visage du colonel.
--C'est, dit ce dernier en serrant cordialement la main au jeune homme, c'est un miracle dont je remercie nuestra senora del Carmen que de vous voir ici.
--Dans quelques jours vous ne m'adresserez plus ce reproche, répondit don Fernando.
--Ainsi, c'est pour bientôt? fit don Luciano qui se frotta les mains.
--Mon dieu! d'ici à quatre jours, je l'espère, je serai marié. Aujourd'hui je suis venu au Carmen donner le coup d'oeil du maître aux derniers préparatifs de mon mariage.
--Tant mieux! reprit le commandant, je suis enchanté que vous vous fixiez auprès de nous. Don Fernando, votre fiancée est la plus jolie fille de la colonie.
--Merci pour elle, colonel!
--Et vous passez la journée au Carmen?
--Oui; demain de bonne heure je compte retourner à l'estancia.
--Dans ce cas, vous déjeunez avec moi, sans façon, n'est-ce pas?
--Volontiers.
--Parfait, dit le commandant qui frappa sur un timbre.
Un esclave noir parut.
--Monsieur déjeune avec moi.
A propos, don Fernando, j'ai là un gros paquet de papiers à votre adresse qui est arrivé hier soir de Buenos-Ayres par un exprès.
--Dieu soit loué! je craignais un retard. Ces papiers sont indispensables pour mon mariage.
--Tout est pour le mieux, reprit don Luciano.
Le jeune homme mit le paquet dans la poche de son habit.
L'esclave noir rouvrit la porte.
--Sa Seigneurie est servie, dit-il.
Un troisième convive les attendait dans la salle à manger. Ce personnage était le major Blumel, vieil Anglais, long, sec, maigre et formaliste qui, depuis vingt ans, commandait en second au Carmen. Don Luciano et le major avaient guerroyé ensemble dans leur jeunesse et ils s'aimaient fraternellement. Le major et don Fernando se connaissaient un peu. On s'assit après les politesses d'usage, devant une table abondante et délicate, et, au dessert, la conversation, qui avait souffert de l'appétit des convives, devint tout à fait amicale.
--Ah çà! demanda don Fernando, don Luciano? Vous n'avez pas votre gaîté de tous les jours.
--Il est vrai, fit le commandant en humant un verre de xérès de la Frontera, je suis triste.
--Triste, vous? Diable, vous m'inquiétez; si je ne vous avais pas vu déjeuner d'aussi bon appétit, je vous croirais malade.
--Oui, répondit le vieux soldat avec un soupir, l'appétit va bien.
--Qui peut alors vous chagriner?
--Un pressentiment, dit le commandant d'un ton sérieux.
--Un pressentiment! répéta don Fernando, qui se souvenait des dernières paroles de dona Linda.
--Un pressentiment! appuya le major. Moi aussi je suis inquiet malgré moi: il y a je ne sais quoi dans l'air. Un danger est suspendu au dessus de nos têtes; d'où viendra-t-il? Dieu le sait.
--Oui, reprit don Luciano, Dieu le sait, et, croyez-moi, don Fernando, il donne des avertissements aux hommes en danger.
--Le major Blumel et vous, deux vieux soldats braves comme leur épée, n'ayez point peur de votre ombre; ainsi, quelles sont vos raisons?
--Aucune, dit le colonel; cependant...
--Allons! allons! don Luciano, dit gaiement Fernando, vous avez ce que la major appelle blue devils, des diables bleus. C'est une espèce de spleen produit par les brouillards de l'Angleterre et une maladie dépaysée dans cette contrée pleine de soleil. Un conseil, colonel! faites-vous saigner, buvez frais, mangez salé, et dans deux jours les brumes de votre imagination se seront dissipées, n'est-ce pas, major?
--Je le souhaite, répondit le vieil officier en secouant la tête.
--Bah! reprit Fernando, la vie est déjà si courte, à quoi bon l'attrister par des chimères?
--Sur la frontière, on n'est sûr de rien.
--Les Indiens sont devenus des agneaux.
--Seigneurie, dit au gouverneur un esclave qui entr'ouvrit la porte, un bombero, arrivé à toute bride demande à être introduit.
Les trois convives se regardèrent.
--Qu'il entre! fit le colonel Des pas lourds résonnèrent dans les salles attenantes, et le bombero parut. C'était Sanchez. Il avait bien en ce moment l'apparence d'un porteur de mauvaise nouvelles: il semblait sortir d'un combat; ses vêtements en lambeaux étaient tachés de sang et de boue; une pâleur inaccoutumée lui couvrait le visage; harassé de la rapidité de sa course, il s'appuya sur sa carabine.
--Tenez, lui dit don Fernando ce verre de vin vous remettra.
--Non, répondit Sanchez en repoussant le verre; ce n'est pas de vin que j'ai soif, mais de sang.
Le bombero essuya du revers de sa main son front baigné de sueur, et, d'une voix brève et saccadée qui porta la terreur dans l'âme des trois hommes:
--Les Indiens descendent, dit-il.
--Vous les avez vus? demanda le major.
--Oui, fit-il sourdement.
--Quand?
--Ce matin.
--Loin d'ici?
--A vigt lieues.
--Combien sont-ils?
--Comptez les grains de sable de la pampa, vous aurez leur nombre.
--Oh! s'écria le colonel, c'est impossible; les Indiens ne peuvent ainsi du jour au lendemain organiser une armée. La terreur vous aura troublé.
--La terreur! fi donc! répondit le bombero d'un air de dédain. Dans le désert, nous n'avons pas le temps de la connaître.
--Mais enfin, comment viennent-ils?
--Comme un ouragan, brûlant et pillant tout sur leur passage. Ils forment un demi-cercle dont les deux extrémités vont se rapprochant de plus en plus du côté du Carmen. Ils agissent avec une certaine méthode, sous les ordres d'un chef aguerri et habile, sans nul doute.
--Ceci est grave dit le commandant.
Le major hocha la tête.
--Pourquoi nous prévenir si tard? dit-il au bombero.
--Ce matin, au lever du soleil, mes trois frères et moi avons été enveloppés par deux ou trois cents Indiens qui semblèrent sortir subitement de terre. Quelle lutte! nous nous sommes défendus comme des lion; Simon est mort, Julian et Quinto sont blessés, mais nous avons échappé, enfin, et me voilà!
--Rejoignez votre poste au plus vite; on vous donnera un cheval frais.
--Je pars.
--Eh bien! dit Luciano quand Sanchez se fut retiré, que pensez-vous de nos pressentiments, don Fernando? Mais où allez-vous? demanda-t-il au jeune homme qui s'était levé.
--Je retourne à l'estancia de San-Julian, que les Indiens ont peut-être attaquée. Oh! dona Linda!
--San-Julian est fortifié et à l'abri d'un coup de main. Cependant, tâchez de ramener don Luis et sa fille au Carmen, où ils seront plus en sûreté.
--Merci, colonel! j'y tâcherai. Vous, soyez ferme devant les ennemis. Vous le savez, les Indiens ne tendent jamais que des surprises, et, dès qu'ils voient leurs projets découverts ils s'esquivent.
--Dieu vous entende!
--Au revoir, messieurs, et bonne chance! dit le jeune homme en serrant la main au deux vieux soldats.
Don José Diaz, qui attendait don Fernando dans la cour, dès qu'il l'aperçut, accourut vers lui.
--Eh bien! lui dit le capataz, vous savez la nouvelle, les Indiens descendent.
--On vient de me l'apprendre.
--Qu'allons-nous faire?
--Retourner à l'estancia.
--Hum! don Fernando, ce n'est guère prudent: les Indiens nous barrent sans doute le passage.
--Nous leur passerons sur le corps.
--Pardieu! c'est évident, mais si vous êtes tué?
--Bah! dona Linda m'attend.
--Comme il vous plaira, répondit le capataz. Tout est prêt pour le départ; les chevaux sont là, tout sellés. Partons!
--Merci, José; vous êtes un brave homme, dit Fernando en lui serrant la main.
--Je le sais bien.
--En selle!
Don Fernando et don José, escortés de deux esclaves, traversèrent au pas la foule des oisifs rassemblés devant la porte du fort afin d'apprendre les nouvelles; puis ils descendirent au grand trot la pente assez raide qui conduit de la citadelle au vieux Carmen, et ils galopèrent enfin vers San-Julian.
Ils n'avaient pas remarqué les gestes de plusieurs hommes à mine suspecte qui, depuis leur départ, les suivaient à distance et causaient vivement entre eux.
Le temps était à l'orage, le ciel était gris et bas; les oiseaux de mer tournoyaient en sifflant. L'air semblait sans mouvement; un profond silence planait sur la solitude; un nuage blanchâtre et léger comme la neige se forma dans le sud-ouest: il avança, et ses proportions grandirent de minute ne minute. Tout annonçait l'approche du pampero, ce simoun des prairies.
Les nuées s'amassèrent; la poussière s'éleva et courut en colonnes épaisses, suspendues entre le ciel et la terre. Les nuages enveloppèrent la plaine comme d'un manteau, dont les tourbillons soulevèrent à chaque instant les plis, et que les éclairs découpèrent çà et là. Des bouffées d'air embrasé traversèrent l'espace, et soudain des bouts de l'horizon la tempête accourut furieuse, balayant la pampa avec une violence irrésistible. La lumière fut obscurcie par des masses de sable; d'épaisses ténèbres couvrirent la terre, et le tonnerre mêla ses éclats terribles aux mugissements de l'ouragan. D'énormes morceaux se détachèrent des hautes falaises et roulèrent avec fracas dans la mer.
Les voyageurs étaient descendus de leurs montures et sur le bord de la mer ils s'étaient abrités derrière des rochers. Quand le plus fort de l'orage fut passé, ils se remirent en route. Don Fernando et José marchaient silencieux côte à côte, pendant que les deux esclaves avancés d'une vingtaine de pas, tremblaient de voir paraître les Patagons.
L'orage avait un peu diminué d'intensité; le pampero avait porté plus loin sa furie; mais la pluie tombait à torrents, et les éclairs et la foudre se succédaient sans interruption. Les cavaliers ne pouvaient guère continuer leur route et risquaient à chaque seconde d'être renversés de leurs chevaux qui se cabraient effrayés. La terre et le sable détrempés par la pluie, n'offraient pas une seule place où les pauvres bêtes pussent poser les pieds avec sécurité; elles trébuchaient, renâclaient et menaçaient de s'abattre.
--Nous avons beau faire, dit le capataz, il est impossible d'aller plus loin; je crois qu'il vaut mieux nous arrêter de nouveau et nous abriter sous ce bouquet d'arbres.
--Allons! reprit don Fernando avec un soupir de résignation.
La petite troupe se dirigea vers un bois qui bordait la route. Ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas, lorsque quatre hommes, le visage couvert de masques noirs, s'élancèrent au galop hors du bois et se ruèrent en silence contre les voyageurs.
Les esclaves roulèrent en bas de leurs chevaux, atteints de deux coups de feu que leur avaient tirés les inconnus, et se tordirent dans les convulsions de l'agonie. Don Fernando et José Diaz, étonnés de cette attaque subite de la part d'hommes qui ne pouvaient être des Indiens, car ils portaient le costume des gauchos, et leurs mains étaient blanches, mirent immédiatement pied à terre, et, se faisant un rempart du corps de leurs chevaux, ils attendirent, la carabine à l'épaule, le choc de leurs adversaires.
Des balles furent échangées de part et d'autres, et un combat acharné s'engagea, combat inégal et silencieux! Un des assaillants, le crâne fendu jusqu'aux dents, tomba; un autre eut la poitrine traversée par l'épée de don Fernando.
--Eh bien! mes maîtres, leur criait-il, en avez-vous assez? ou bien l'un de vous veut-il faire connaissance avec ma lame? Vous êtes des niais, c'est dix qu'il fallait venir pour nous assassiner.
--Et quoi! ajouta le capataz, vous renoncez déjà? Vous n'êtes guère adroits pour des coupe-jarrets, et celui qui vous paie aurait dû mieux choisir.
En effet, les deux hommes masqués avaient reculé; mais aussitôt quatre hommes, également couverts d'un masque, apparurent, et tous les six se précipitèrent sur les deux espagnols qui attendirent de pied ferme.
--Diable! nous vous avions calomniés, pardon! Vous connaissez votre métier, dit don José en déchargeant à bout portant un pistolet dans le groupe de ses adversaires.
Ceux-ci, toujours muets, ripostèrent et la lutte recommença avec une nouvelle furie. Mais les deux braves Espagnols, dont les forces étaient épuisées et dont le sang coulait, tombèrent à leur tour sur les cadavres des deux autres assaillants qu'ils sacrifièrent à leur rage avant de succomber.
Dès que les inconnus virent Diaz et don Fernando sans mouvement, ils poussèrent un cri de triomphe. Sans s'inquiéter du capataz, ils prirent le corps de don Fernando Bustamente, le placèrent en travers sur l'un de leurs chevaux, et à toute bride d'enfuirent dans les détours de la route.
Sept cadavres jonchaient la terre. Après les assassins arrivèrent les vautours qui planaient et tournoyaient au-dessus des victimes, et mêlaient leurs rauques cris de joie au bruit de l'ouragan.
II.--L'ÉTAT DE SIÈGE.
--Le coup est rude, dit le gouverneur après le départ de don Fernando; mais, vive Dieu! les païens trouveront à qui parler, Major, prévenez les officiers de se réunir tout de suite en conseil de guerre, afin d'aviser aux moyens de défenses.
--A la bonne heure! répondit le major, je suis content de vous: vous redressez fièrement la tête, et je vous retrouve enfin, mon ami.
--Ah! mon cher Blumel, le pressentiment d'un malheur abat le courage, tandis que le danger si grand qu'il soit, dès que nous l'avons en face de nous, cesse de nous causer de l'effroi.
--Vous avez raison, fit le major, qui sortit pour s'acquitter de la commission de son chef.
Les officiers de la garnison, au nombre de six, sans compter le colonel et le major, se furent bientôt réunis chez le gouverneur.
--Asseyez-vous, caballeros, leur dit-il. Vous n'ignorez pas sans doute le motif de cette convocation. Les indiens menacent la colonie; une ligue puissante s'est formée entre les Patagons. De quelles forces disposons-nous?
--Les armes et les munitions ne nous manquent pas, répondit le major; nous avons ici plus de deux cents milliers de poudre, des pistolets, des sabres et des lances à foison; nos canons sont abondamment fournis de boulets et de mitraille.
--Bien.
--Malheureusement, reprit le major, les soldats...
--Combien en avons-nous?
--L'effectif devait être de 170; mais la mort, les maladies et les désertions l'ont réduit à 80 à peine!
--Quatre-vingt! fit le colonel en secouant la tête; en présence d'une invasion formidable, comme il s'agit de la défense commune, ne pouvons-nous pas obliger les habitants à se mettre sous les armes?
--C'est leur devoir, dit un des officiers.
--Il faut, continua don Luciano, qu'une force imposante couronne nos murailles. Voici donc ce que je propose. Tous les esclaves noirs seront enrôlés et formés en compagnie; les négociants feront un corps à part; les gauchos, bien montés et bien armés défendront les approches de la ville et feront des patrouilles au dehors pour surveiller la plaine. Nous réunirons ainsi 700 hommes, nombre suffisant pour repousser les Indiens.
--Vous savez, colonel, objecta un officier, que les gauchos sont de mauvais drôles et que pour eux la moindre perturbation est un prétexte de pillage.
--Aussi, seront-ils chargés de la défense extérieure. Ils camperont en dehors de la colonie; et, pour diminuer parmi eux les chances de révolte, on les dispersera en deux compagnies, dont l'une parcourra les environs, tandis que l'autre se reposera. En les tenant ains en haleine, nous n'aurons rien à redouter.
--Quant aux créoles et aux étrangers, dit le major, il sera bon, je crois, de leur intimer l'ordre de rentrer toutes les nuits au fort pour les armer en cas de besoin.
--Parfaitement. On doublera aussi les bomberos pour parer à une surprise, et des barrières seront élevées à l'entrée de la ville, afin de nous garantir des Indiens.
--Si tel est votre avis, colonel, interrompit le major, un homme va être expédié aux estancieros qui, avertis de l'approche de l'ennemi par trois coups de canon tirés du fort, se réfugieront au Carmen.
--Faites, major. Ces pauvres gens seraient impitoyablement massacrés par les sauvages. Il faudra aussi prévenir les habitants des deux villes que toutes les femmes, quand les païens seront en vue, doivent se retirer dans le fort, si elle ne veulent pas tomber aux mains des Indiens. Dans le dernière invasion, vous vous le rappelez, ils en ont enlevé plus de deux cents. Maintenant, messieurs, il nous reste à faire bravement notre devoir et à nous confier à la volonté de Dieu.
Les officiers se levaient et se préparaient à prendre congé de leur chef, quand un esclave annonça un nouveau bombero.
--Introduisez-le; et vous, caballeros, veuillez vous rasseoir.
L'éclaireur était Julian, le frère de Sanchez. Parti quatre heures plus tard de l'endroit où ils étaient embusqués, Julian était arrivé une heure à peine après son frère. La promptitude de sa course indiquait la gravité des nouvelles qu'il apportait. Il avait gardé son air narquois, quoique son visage fût pâle, ensanglanté et noir de poudre. Ses habits lacérés, le bandeau qui enveloppait le sommet de sa tête, son bras en écharpe et surtout quatre chevelures qui pendaient à sa ceinture témoignaient qu'il avait passé sur le ventre des Indiens pour arriver au Carmen.
--Julian, lui dit le gouverneur, votre frère sort d'ici.
--Je le sais, colonel.
--Vos nouvelles sont-elles pires que les siennes?
--C'est selon la façon de les prendre.
--Qu'entendez-vous par ces paroles?
--Dam! reprit le bombero en se dandinant légèrement; si vous aimez votre tranquillité, je ne viens pas vous rassurer; si vous sentez le besoin de monter à cheval et de voir de près les Patagons, vous pourrez vous en passer la fantaisie, et ce que j'ai à vous dire vous fera infiniment de plaisir.
Malgré la gravité des circonstances et l'anxiété des auditeurs, ils sourirent de la singulière argumentation de Julian.
--Expliquez-vous, lui dit le gouverneur.
--Dix minutes après le départ de mon frère, répliqua le bombero, je furetai dans des buissons que j'avais vu s'agiter d'une manière insolite. Je découvris un nègre, blême sous sa peau noire et auquel la frayeur semblait avoir coupé la langue. Enfin il se décida à parler. Il appartenait à un pauvre vieillard, nommé Ignacio Bayal, l'un des deux seuls hommes échappés au massacre des habitants de la péninsule de San José, lors de la dernière invasion des Patagons. L'esclave et le maître cherchaient du bois, lorsque ceux-ci apparurent à peu de distance. L'esclave avait eu le temps de se blottir dans un terrier de biscacha, mais le vieillard était tombé sous les coups des sauvages qui le criblèrent de pointes de lances et de bolas perdidas. Je rassurai le nègre, mais aussitôt; j'aperçus une multitude d'Indiens qui chassaient devant eux des prisonniers et des bestiaux, qui sur leur passage mettaient tout à feu et à sang et marchaient rapidement sur le Carmen.
L'estancia de Punta-Rosa et celle de San-Blas sont à cette heure un monceau de cendres, qui sert de tombeau à leurs propriétaires. Voilà mes nouvelles, Seigneurie; faites-en ce que vous voudrez.
--Et ces chevelures sanglantes? demanda le major en désignant les trophées humains qui pendaient à la ceinture du bombero.
--C'est une affaire personnelle, fit Julian avec un sourire. Par amitié pour les Indiens, j'ai préféré leur prendre leur chevelure que leur laisser ma tête.
--Peut-être n'est-ce qu'une troupe de pillards des pampas qui vient voler du bétail et qui se retirera avec son butin.
--Hum! dit Julian en hochant la tête, ils sont trop nombreux, trop bien équipés et ils s'avancent avec trop d'ensemble. Non, colonel, ce n'est pas une escarmouche, c'est une invasion.
--Merci, Julian! dit le gouverneur, je suis content de vous. Retournez à votre poste et redoublez de vigilance.
--Simon est mort, colonel, c'est vous dire combien mes frères et moi nous aimons les Indiens.
Le bombero se retira.
--Vous le voyez, messieurs, dit don Antonio, le temps presse. Que chacun aille à son devoir!
--Un instant! fit le major Blumel, j'ai encore un avis à émettre.
--Parlez mon ami.
--Nous sommes comme perdus sur ce coin de terre et éloignés de tout secours; nous pouvons être assiégés dans le Carmen et bloqués par la famine. Je demande, dans les circonstances impérieuses où nous sommes, qu'on expédie une barque à Buenos-Ayres, pour peindre notre situation et demander du renfort.
--Que pensez-vous, messieurs, de l'avis du major? demanda le colonel en promenant un regard interrogateur sur les officiers.
--Excellent, colonel! répondit l'un d'eux.
--Ce conseil va être exécuté sur-le-champ, reprit don Luciano. Maintenant, messieurs, vous pouvez vous retirer.
On organisa la défense du fort et de la ville avec une rapidité inconcevable, pour qui connaît l'indolence espagnole; le danger donnait du courage aux timides et redoublait l'ardeur des autres. Deux heures plus tard les bestiaux étaient rentrés et parqués dans la ville, les rues barricadées, les canons mis sur pied, et les femmes et les enfants renfermés dans les bâtiments attenant au fort. Une barque cinglait vers Buenos-Ayres, et cent cinquante hommes déterminés s'étaient retranchés dans la Poblacion-del-Sur, dont ils avaient crénelé les maisons.
Le gouverneur et la major Blumel se multipliaient, encourageant là les soldats, aidant ici les travailleurs et donnant de l'énergie à tous.
Vers trois heures de l'après-midi, un vent assez violent s'éleva tout à coup qui amena du sud-ouest une fumée épaisse, occasionnée par l'embrasement de la campagne et voilant au loin les objets. Les habitants du Carmen furent dévorés d'inquiétude.
Tel est le stratagème simple et ingénieux dont se servent les nations australes pour favoriser leur invasion sur le territoire des blancs, cacher leurs manoeuvres et dissimuler le nombre à l'oeil perçant des bomberos. La fumée, comme une muraille flottante, séparait les Indiens du Carmen, et, à cause de la clarté des nuits, ils avaient choisi la pleine lune.
Les éclaireurs, malgré les flots de fumée qui protégeaient l'ennemi, arrivaient au galop les uns après les autres, et ils annoncèrent que pendant la nuit ils seraient devant le Carmen. En effet, les hordes indiennes, dont le nombre croissait sans relâche, couvraient toute la plaine, et s'avançaient avec une rapidité effrayante.
Par ordre du gouverneur, on tira les trois coups de canon d'alarme. Alors on vit accourir en foule les estancieros, qui traînaient à leur suite leurs bestiaux, leurs meubles, et qui, à l'aspect de leurs maisons incendiées et de leurs riches moissons détruites, versaient des larmes de désespoir. Ces pauvres gens campèrent où il plut à Dieu, dans les carrefours de la ville, et, après avoir conduit leurs femmes et leurs enfants dans le fort, ceux qui avaient l'âge viril prirent les armes et s'élancèrent aux barrières et aux barricades, résolus à venger leur ruine.
La consternation et la terreur étaient générales. Partout des pleurs et des sanglots étouffés. La nuit vint sur ces entrefaites ajouter à l'horreur de cette situation et envelopper la ville de son crêpe funèbre. De nombreuses patrouilles sillonnaient les rues, et, par intervalles de hardis bomberos glissait furtivement dans l'obscurité pour guetter les approches du péril prochain.
Vers deux heures du matin, au milieu d'un silence désolé, on entendit un bruit léger, de minute en minute, et tout à coup, comme par enchantement les Aucas couronnèrent le sommet des barricades de la Poblacion-del-Sur, et, agitant des torches enflammées, ils poussèrent leur cri de guerre.
Un instant, les habitants crurent la ville prise; mais le major Blumel, qui commandant ce poste, était engarde contre les ruses des Indiens. Au moment où les Aucas se préparaient à escalader les barricades, éclata une vive fusillade qui les rejeta en bas des retranchements. Les Argentins s'élancèrent à la baïonnette. Ce fut une mêlée effroyable, d'où s'échappaient des cris d'agonie, des malédictions et le sourd cliquetis du fer contre le fer. Ce fut tout, les Espagnols regagnèrent leur positions, les Indiens disparurent, et la ville, naguère rougie par la clarté des torches, retomba dans l'ombre et le silence.
Le coup de main des Indiens avait échoué. Ils allaient ou se retirer ou bloquer la ville. Mais, au point du jour, toutes les illusions des habitants se dissipèrent; l'ennemi n'avait pas songé à la retraite. Spectacle navrant! la campagne était dévastée; on apercevait encore au loin les feux mourants des incendies. Là, une troupe de cavaliers aucas entraînait des chevaux; ici, des guerriers la lance debout, épiaient les mouvements des habitants de la ville; derrière eus, des femmes et des enfants chassaient des bestiaux qui poussaient de longs beuglements; puis, çà et là, des prisonniers, hommes, femmes et enfants conduits à coups de bois de lance, tendaient vers la ville leurs bras suppliants; les Patagons plantaient des piquets et élevaient de nombreux toldos; enfin, à perte de vue, de nouveaux indiens débordaient sur la plaine et de tous côtés.
Les plus anciens soldats du fort, témoins des guerres précédentes, s'étonnaient de l'ordre de l'ennemi dans sa marche serrée. Les toldos étaient habilement groupés; l'infanterie exécutait avec précision des mouvements qui, jusqu'alors, lui avaient été inconnus, et, chose inouïe, qui stupéfia le colonel et le major, ce fut de voir les Aucas tirer une parallèle autour de la place et élever presque instantanément des retranchements en terre qui les mirent à l'abri du canon.
--Sangre de Dios! s'écria le colonel, un traître est parmi ces misérables: jamais ils n'ont fait la guerre ainsi.
--Hum! murmura le major en mordant sa moustache grise; si Buenos-Ayres n'envoie pas de secours, nous sommes perdus.
--Oui, mon ami, nous y laisserons notre peau.
--Et ceux qui arrivent dans la plaine... Mais que signifie le son de cette trompette?
Quatre Ulmenes, précédés d'un Indien qui portait un drapeau blanc, étaient arrêtés à demi-portée de canon de la première barrière de la Poblacion-del-Sur.
--Ils semblent, dit le colonel, demander à parlementer. Me croient-ils assez niais pour donner dans le piège? Major, un coup de canon à mitraille dans ce groupe de païens pour leur apprendre à nous traiter comme des imbéciles.
--Nous aurions tort, colonel. Sachons ce qu'ils veulent.
--Mais qui de vous sera assez fou pour se risquer au milieu de ces bandits sans foi ni loi?
--Moi, si vous le permettez répondit simplement le major.
--Vous! s'écria don Luciano étonné.
--Oui, moi. Des malheureux ont été confiés à notre garde et à notre honneur. Je ne suis qu'un homme; ma vie importe peu à la défense de la ville; je suis vieux, colonel, et je vais essayer de sauver les habitants du Carmen.
Le gouverneur étouffa un soupir, serra affectueusement la main de son vieil ami:
--Allez, lui dit-il d'une voix émue, et que Dieu vous protège!
--Merci! répondit le major Blumel.
III.--MARIA
En quittant le Carmen, Sanchez avait senti le souvenir de sa soeur s'éveiller dans sa pensée; et, pour prévenir don Luis Munoz de l'invasion des Indiens, il s'était lancé à toute bride vers l'estancia de San-Julian où, grâce à la vitesse du cheval frais que le gouverneur lui avait donné, il était arrivé sans encombre. Tout était tranquille à San-Julian, la sentinelle placée en vedette sur le mirador n'avait rien aperçu d'inquiétant dans le lointain.
Le Pavito, en l'absence du capataz, veillait à la batterie, comme un bon chien de garde.
--Où est don José, demanda le bombero.
--Au Carmen, en compagnie de don Fernando Bustamente, répondit le gaucho.
--Quoi, ils ne sont pas encore de retour?
--Non.
--Conduisez-moi auprès de don Luis.
L'estanciero reçut à merveille le bombero et fit appeler sa soeur, qui arriva avec dona Linda.
--Qui vous amène si vite, Sanchez?
--Une raison fort grave, don Luis, répondit-il après avoir à plusieurs reprises embrassé Maria. Mais voyez donc, seigneurie! est-elle jolie dans ce nouveau costume! Embrasse-moi encore, petite soeur.
--N'êtes-vous venu que pour dévorer cette enfant de caresses! dit en souriant don Luis; donnez-vous-en à coeur joie, mon brave ami.
--Cela suffirait presque, reprit Sanchez, dont les yeux se remplirent de larmes. Hélas! notre famille diminue de jour en jour. Enfin, ajouta-t-il en changeant de ton, quelque amitié que j'aie pour ma soeur, ce n'est pas seulement pour elle que je suis ici. Mais tenez, seigneurie, je mens, c'est pour elle, pour elle seule! en apparence pour vous. J'arrive du Carmen.
--Du Carmen! fit involontairement dona Linda.
--Oui, senorita, répondit le bombero, comme s'il eût deviné la pensée secrète de la jeune fille, et j'y ai vu don Fernando Bustamente.
Dona Linda rougit comme une cerise et se tut.
--Et qu'alliez-vous faire au Carmen? demanda don Luis.
--Prévenir Son Excellence le colonel don Luciano Quiros que les Indiens sont entrés sur le territoire de la république, pillant et incendiant tout sur le chemin.
--Une invasion! fit don Luis avec un tressaillement intérieur.
--Oh mon Dieu! s'écrièrent les deux jeunes filles en joignant les mains avec un mouvement de frayeur.
--Oui, Seigneurie, une invasion innombrable et terrible. Le gouverneur avait, je me suis rappelé ma soeur et je suis venu.
--Vous êtes un brave garçon, Sanchez, lui dit l'estanciero, en lui tendant la main; vous n'êtes pas un frère pour Maria, vous êtes une mère. Mais n'ayez crainte! l'estancia est plus sûre que le Carmen.
--Je l'ai vu dès mon arrivée, seigneurie, et cela m'a ôté un rude poids qui pesait sur ma poitrine, je vais donc, le coeur dispos et presque joyeux, rejoindre mes deux frères.--Simon est mort dans la lutte;--le même sort nous attend, mais Maria est heureuse, je puis mourir en paix.
--Oh! mon bon Sanchez, s'écria Maria qui se jeta en pleurs dans ses bras: ne dois-tu pas vivre pour moi qui t'aime?
--Allons, ne pleure pas, petite, et adieu! Je retourne dans la plaine.
--Adieu! dit l'estanciero, c'est un mot triste, Sanchez; au revoir!
--Seigneurie, reprit le bombero, nous ne disons jamais: au revoir! à nos amis.
Il embrassa tendrement sa soeur toujours en larmes, sortit de l'appartement, remonta sur son cheval et repartit au galop.
--Mon père, dit vivement dona Linda, est-ce que nous allons demeurer à l'estancia durant l'invasion des Indiens?
--Mon enfant, c'est l'abri le plus sûr.
--Mais, don Fernando? ajouta-t-elle avec une câlinerie charmante.
--Il viendra nous rejoindre.
--Oh! non, fit-elle brusquement; y songez-vous mon père? Les chemins sont impraticables et infestés d'Indiens; je ne veux pas qu'il tombe dans une embuscade de païens.
--Comment faire?
--Lui envoyer un exprès qui lui ordonne de ma part de rester au Carmen, ou, s'il tient absolument à revenir, de prendre une chaloupe; sur le fleuve les Indiens n'oseront pas l'attaquer. Ecrivez-lui, mon père. J'ajouterai quelques lignes à votre lettre; il ne voudra pas déplaire à sa femme.
--Sa femme! fit le père en souriant.
--Ou peu s'en faut, puisque je l'épouse dans deux jours. Vous allez écrite tout de suite, n'est-ce pas, cher père?
--Je n'ai de volontés que tes caprices. Enfin, ajouta-t-il d'un air résigné.
Il se plaça devant un bureau en palissandre et écrivit. Linda, appuyée sur sa chaise en souriant, lisait par dessus son épaule. Dès que don Luis eut fini, il se tourna vers sa fille bien-aimée.
--Eh bien! lui dit-il êtes-vous contente, petite curieuse?
--Oh! mon père! fit-elle en lui prenant la tête à deux mains et la baisant au front.
Puis, par un mouvement plein de grâce amoureuse, elle ôta la plume des doigts de son père et traça quelques mots au bas de la lettre, quand au dehors retentit un grand bruit mêlé de gémissements.
--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle comme frappée au coeur et pâlissant.
Elle se précipita sur le perron et aperçut le Pavito et Sanchez qui portaient un homme enveloppé dans un manteau. Des femmes silencieuses l'entouraient, tandis que d'autres personnes s'empressaient auprès de dona Diaz, prête à s'évanouir.
--Quel est ce corps? demanda dona Linda d'une voix brève et saccadée.
--C'est mon fils, cria la mère désolée.
--Don Juan Perez, répondit Pavito.
--Et don Fernando? fit la jeune fille.
--Disparu! articula Sanchez.
Elle tomba à la renverse, demi-morte; son père la reçut dans ses bras. Les deux hommes entrèrent dans le salon.
Voici ce qui s'était passé.
Sanchez, à peu de distance de l'estancia, avait failli être désarçonné par un écart subit de son cheval. Tiré de ses rêveries par l'effroi de sa monture, le cavalier chercha des yeux quelle en était la cause. Qu'on juge de sa surprise! sur la place, qui semblait avoir été le théâtre d'une lutte sérieuse, la terre détrempée gardait l'empreinte des pieds de plusieurs chevaux; des armes y avaient été abandonnées, et sept cadavres gisaient pêle-mêle au milieu des mares de sang et de boue.
--Eh quoi! pensa Sanchez, les Indiens sont déjà venus par ici?
Puis il ajouta:
--Comment n'ont-ils pas dépouillé leurs victimes?
Il mit pied à terre et s'approcha des corps, qu'il regarda avec attention, et qu'il tâta et souleva l'un après l'autre.
--Il s'est passé quelque chose qui n'est pas naturel, fit le bombero. Deux nègres! Oh! s'écria-t-il en venant auprès des gauchos, quels sont ceux qui portent des masques? Oh! oh! est-ce que, au lieu d'une embuscade ce serait un crime, et au lieu d'une attaque indienne une vengeance espagnole. Voyons un peu!
Il arracha du visage des quatre gauchos les lambeaux de laine qui servaient à les déguiser.
--Ma foi! je ne les connais pas. Qui peuvent être ces misérables?
Au même moment, ses yeux se tournèrent, ses yeux tombèrent sur un dernier corps caché par un épais buisson, sous lequel il était allongé.
--Celui-ci n'est pas vêtu de la même manière. Ce doit être un des caballeros attaqués par les brigands. Voyons-le, peut-être me mettra-t-il sur la trace de cette aventure.
Il poussa un cri en reconnaissant le capataz de l'estancia de San-Julian, don Juan Diaz. Il se pencha sur lui, le prit dans ses bras, le déposa doucement sur la route, le dos appuyé sur le rocher.
--Pauvre capataz! brave et bon! Mais, si je ne me trompe, je sens un reste de chaleur. Vive Dieu! je voudrais qu'il ne fût pas mort.
Alors le bombero lui ouvrit ses habits, et aperçut à la poitrine trois blessures sans gravité; il se hâta de les bander avec soin: les chairs étaient à peine entamées. Sanchez se frottait les mains en signe de contentement, lorsqu'il découvrit au crâne une quatrième plaie sur laquelle les cheveux s'étaient collés et avaient arrêté le sang. Il lava la blessure, coupa aux alentours les cheveux avec son poignard, imbiba d'eau et de sel une compresse qu'il posa sur la palie, et la noua autour de la tête. Le capataz poussa un faible soupir et remua imperceptiblement.
--Caraï! s'écria Sanchez ravi; il est sauvé: les blessures au crâne, quand elles ne tuent pas sur le coup, se guérissent en huit jours.
Peu à peu le blessé sembla revenir à la vie et ouvrit enfin ses yeux, qui regardèrent vaguement.
--Eh! mon brave, vous sentez-vous mieux? Canario! vous revenez de loin, savez-vous?
Le capataz fit un petit signe de tête.
--Attendez! continua Sanchez.
Et il lui introduisit dans la bouche le goulot de la bota d'aguardiente que les bomberos portent toujours à l'arçon de leur selle. Diaz fit la grimace, mais bientôt se résignant, il but la liqueur que son médecin lui entonnait de bon gré mal gré. Au bout de quelques minutes ses yeux brillèrent de leur éclat accoutumé, et un léger incarnat colora ses joues.
--Merci! dit-il en repoussant la bota de la main.
--Vous parlez, donc vous vivez, capataz! Pouvez-vous causer?...
--Oui.
--Sans danger pour vous, au moins?
--Oui.
--Et d'abord, me reconnaissez-vous?
--Vous êtes Sanchez le bombero, dit le blessé en souriant.
--Je suis un ami.
--Que vous amis dans ce piteux état?
--Je ne sais pas.
--Hum! combien étaient-ils?
--Je l'ignore.
--Hein! et pourquoi vous ont-ils ainsi arrangé?
--Je ne sais pas.
--Je ne sais pas! je l'ignore! Tout cela n'est pas très clair; et, si vous n'en dites jamais davantage, il est douteux que vous compromettiez vos assassins. D'où veniez-vous? du Carmen?
--Nous avons quitté ce matin le Carmen pour nous...
--Un instant, s'il vous plaît! vous avez dit nous, n'est-ce pas?
--Oui, nous.
--Qui cela, nous?
--Don Fernando Bustamente, moi et deux esclaves noirs.
--Bien. A quel endroit vous êtes-vous séparé de don Fernando?
--Je ne me suis pas séparé de don Fernando.
--Ah bah!
--Nous étions ensemble, lorsque des bandits masqués sont sortis tout à coup de ce bois et nous ont attaqués. Nos nègres ont été tués à la première décharge. Don Fernando et moi, nous nous sommes adossés contre un arbre, derrière nos chevaux, je me suis battu, et... je n'en puis dire davantage.
--Ce coup à la tête vous a renversé; il y avait, pardieu! de quoi assommer un boeuf; mais vous avez la tête dure, et bien vous en a pris, car vous en reviendrez. Ainsi, vous n'avez pu reconnaître vos assassins?
--Non.
--Venez un peu les regarder avec moi. Pouvez-vous marcher?
--Je le crois.
--Essayez.
José Diaz se leva avec difficulté et fit quelques pas en trébuchant.
--Donnez-moi le bras dit Sanchez.
Le capataz, soutenu par le bombero, examina le visage des gauchos.
--Je reconnais celui-ci fit-il en désignant du doigt un cadavre, c'est Mato. Je sais maintenant quel est l'auteur du guet-apens.
--Caraï! tant mieux! Mais le corps de don Fernando n'est pas là.
--Dieu soit loué! s'écria le capataz; il se sera échappé, nous le retrouverons, à l'estancia.
--Non, dit Sanchez.
--Comment, non!
--J'en arrive, je l'aurais vu.
--Où est-il?
--Ah! voilà! je dirais comme vous: je ne sais pas, ou, si vous l'aimez mieux, je l'ignore.
--Je vais vous y conduire au petit pas: votre tête n'est point encore recousue, et une course rapide envenimerait la plaie.
--N'importe, il faut que je m'y rende avec la rapidité du vent.
--Vous voulez vous tuer, alors?
--Cela m'est égal. Vous aimez don Luis Munoz et sa fille n'est-il pas vrai?
--Caraï! si je les aime! je donnerais mon sang pour eux.
--Il s'agit du bonheur, peut-être de la vie de dona Linda. Vous voyez que la mienne n'est rien.
--C'est vrai, fit le bombero d'un ton de conviction.
--Ainsi, vous consentez?
--Je consens.
--Merci! Un mot encore! Si je meurs en route, vous direz à dona Linda que l'assassin...
--Que l'assassin? dit Sanchez voyant que l'autre s'interrompait.
--Mais non, reprit le capataz, c'est inutile, Dieu ne permettra pas que je meure avant de l'avoir vue.
--Comme il vous plaira! Partons.
--Rapidement, n'est-ce pas?
--Comme la foudre.
Il remonta à cheval, plaça devant lui le capataz, qui n'avait point de monture et qui d'ailleurs était trop faible pour se tenir en selle; puis lâchant la bride et jouant de l'éperon, il s'envola avec la vélocité du cheval-fantôme de la ballade allemande.
Devant la porte de l'estancia, le cheval de Sanchez manqua des quatre pieds à la fois et tomba mort. Mais le bombero, qui avait prévu cet accident, se retrouva debout sur ses jambes et tenant dans ses bras son ami le capataz, que les secousses de cette course infernale avaient fait évanouir une seconde fois.
Le Pavito aida le bombero à porter jusqu'à la maison le pauvre don José Diaz.
Dona Linda, avait repris ses sens, s'obstina, malgré les prières de son père, à rester auprès du blessé. Elle lui prodigua ses soins, lui versa dans la bouche quelques gouttes d'un puissant cordial, et attendit le retour à la vie du capataz.
--Pardon! senorita, pardon! lui dit-il dès qu'il eut rouvert les yeux et qu'il l'eut aperçue; je n'ai pu le sauver: mes forces m'ont trahi.
--Je n'ai rien à vous pardonner, Diaz, répondit la jeune fille, qui avait tout appris par Sanchez. Au contraire, mon ami, je vous remercie de votre dévouement. Un mot seulement! Lorsque vous êtes tombé, don Fernando combattait toujours auprès de vous?
--Oui, senorita.
--Ce n'est donc qu'après votre chute qu'il a péri sous le nombre.
--Non, don Fernando n'est point mort.
--Qui vous le fait supposer?
--Une chose toute simple: s'il avait été tué, son corps serait resté étendu à côté du mien. Quel intérêt, en effet, aient les assassins à cacher un cadavre, lorsqu'ils en abandonnaient sept au milieu de la route? S'ils avaient voulu cacher leur crime, un trou est vite creusé dans le sable.
--C'est vrai, murmura dona Linda. Il vit encore. Mais savez-vous d'où vient ce crime?
--Oui, senorita.
--Et?...
Le capataz montra d'un coup d'oeil les personnes qui encombraient le salon. Dona Linda comprit, et d'un geste congédia l'assistance. Sanchez voulut suivre les autres.
--Restez, lui dit-elle. Vous pouvez parler devant mon père, don Sanchez et sa soeur. Quel est l'homme qui vous a attaqués.
--Permettez, senorita. Je ne dis pas positivement qu'il se trouvât au milieu des assassins, car je ne l'ai pas vu, mais c'est certainement lui qui les a lâchés contre nous et qui de loin les dirigeait.
--Oui, Diaz; il était la tête, et ces dix ou douze bandits n'étaient que des bras.
--C'est cela même. Parmi les morts j'ai reconnu le cadavre d'une de ses âmes damnées, du gaucho Mato, que j'ai surpris l'autre jour conspirant avec lui contre vous.
Un sourire amer plissa un instant les lèvres pâlies de la jeune fille.
--Me direz-vous son nom, enfin? s'écria-t-elle en frappant du pied avec colère.
--Don Juan Perez!
--Je le savais! fit-elle avec un accent de dédain superbe. Oh! don Juan! don Juan! Cet homme, où le trouver à cette heure? Où est-il? Oh! je donnerais ma fortune, ma vie, pour être face à face avec lui. Est-ce donc pour assassiner impunément ses rivaux que cet homme mystérieux...
Elle ne put achever. Elle fondit en larmes et tomba dans les bras de don Luis en s'écriant avec des sanglots entrecoupés:
--Mon père! mon père! qui me vengera?
--Senorita, dit Sanchez, l'homme dont vous parlez est bien difficile à atteindre.
--Vous le connaissez, don Sanchez? fit-elle en se redressant.
--Oui, répondit-il. Mais vous, senorita, le connaissez-vous?
--On dit que c'est un riche Espagnol.
--On se trompe.
--Auriez-vous pénétré le mystère dont il s'environne?
--Oui.
Chacun se rapprocha de Sanchez.
--Cet homme que vous appelez don Juan Perez, se nomme Neham-Outah; c'est un des principaux chefs des Indiens Aucas.
Un Indien! s'écria la jeune fille avec stupeur.
--Oui, mais un de ces Indiens de couleur blanche, qui descendent des Incas et se prétendent fils du Soleil.
--Prenez garde, Lindita, dit Maria, Neham-Outah est terrible...
--Il ne me reste donc qu'à mourir, soupira la pauvre fiancée qui tomba sur un fauteuil.
Maria la contempla un moment avec un regard mêlé de douleur, de compassion, de tendresse, s'approcha d'elle et lui posa doucement la main sur l'épaule. A cet attouchement imprévu, dona Linda tressaillit et se retourna.
--Que me veux-tu, pauvre enfant? lui demanda-t-elle tristement.
--Sauver don Fernando, s'il est vivant, répondit Maria d'une voix calme et ferme.
--Toi.
--Moi. Lorsque j'étais sans asile, ne m'avez vous pas ouvert votre maison et votre coeur. Vous souffrez, et à mon tour je viens vous dire: Me voici.
--Mais que pourras-tu faire, mon amie?
--C'est mon secret. Je connais les Indiens; je sais comment il faut se conduire avec eux; je parle leur langage. Seulement, jurez-moi que d'ici à trois jours vous ne sortirez pas de l'estancia et que vous ne chercherez par aucun moyen à savoir ce qu'est devenu votre fiancé.
Dona Linda regarda Maria, dont l'oeil étincelait d'un feu clair et limpide; sus ses traits respirait je ne sais quelle grâce virile; sur ses lèvres roses se jouait un sourire si doux et si tranquille, qu'elle se sentit subjuguée et malgré elle l'espérance rentra dans son coeur.
--Merci! reprit Maria. Adieu, Lindita! dans trois jours vous aurez des nouvelles de votre fiancé ou je serai morte.
IV.--L'INVASION.
Donnons maintenant quelques explications sur l'expédition indienne, et sur les préparatifs et dispositions ordonnées par Neham-Outah au moment de tenter le siège du Carmen.
--Si vous réussissez dans cette affaire, avait dit don Juan aux deux gauchos après leur avoir donné l'ordre d'enlever don Fernando Bustamente, vous aurez encore cinquante onces d'or; mais n'oubliez rien et veillez.
Chillito et Mato, restés seuls, se partagèrent les onces avec des transports de joie.
Don Juan était remonté à cheval et s'était rendu au Carmen, où il avait passé plusieurs jours dans sa maison, à l'insu de tout le monde. Pendant son séjour, à deux reprises différentes il avait eu, sous divers déguisements, des entrevues avec Pincheira dans la Poblacion-del-Sur, le rendez-vous habituel des gauchos. Chaque nuit trois ou quatre mules chargées de ballots étaient sorties, sous l'escorte d'Indiens, et s'étaient dirigées du côté des Andes.
Enfin, une nuit, après un long entretient avec Pincheira, don Juan quitta le Carmen à son tour, sans même que sa présence dans la ville eût été soupçonnée. A six lieues du Carmen, il trouva Mato et Chillito qu'il tança vertement pour leur mollesse à exécuter ses ordres. Il leur recommanda d'agir le plus promptement possible.
Le lendemain, jour de la chasse aux Nandus, Mato s'était présenté à la porte de l'estancia que Pavito avait refusé d'ouvrir.
En s'éloignant des deux bandits, don Juan gagna la grotte naturelle, où une fois déjà nous l'avons vu changer de vêtements. Là, il se revêtit de ses ornements indiens, et, suivant les bords du Rio-Négro, il galopa vers l'île du Chole-Hechel, où il avait donné rendez-vous aux détachements de guerre des tribus de toutes les nations patagones et araucaniennes.
Le nuit avait le charme des plus délicieuses nuits d'Amérique. L'air frais et embaumé par les parfums pénétrants des fleurs qui s'épanouissaient par touffes sur les rives du fleuve, portait l'âme vers la rêverie. Le ciel, d'un bleu profond et sombre, était comme brodé d'étoiles, au milieu desquelles scintillait l'éblouissante croix du Sud que les Indiens appellent Parou-Chayé. La lune dorait le sable de sa douce lumière, jouait dans le feuillage des arbres et dessinait sur les dunes du rivage des formes fantastiques. Le vent soufflait mollement à travers les branches où la hulotte bleue jetait par intervalles les notes mélodieuses de son chant plaintif. Çà et là, dans le lointain, on entendait le rugissement grave du cougouar, le miaulement saccadé de la panthère et les rauques abois des loups rouges.
Neham-Outah, enivré par cette belle nuit d'automne, ralentit le pas de son cheval et laissa son esprit aller à la dérive. Le descendant de Manco Capac et de Mama-oello, ces premiers Incas du Pérou, voyait passer et repasser devant sa pensée les splendeurs de sa race, éteintes depuis la mort de Tupac-Amaru, le dernier empereur péruvien, que les soldats espagnols avaient assassiné. Son coeur se gonflait d'orgueil et de joie en songeant qu'il allait reconstituer l'empire de ses pères. Cette terre, qu'il foulait aux pieds, était la sienne; cet air qu'il respirait, c'était l'air de la patrie.
Il marcha longtemps ainsi, voyageant dans le pays des rêves. Les étoiles commencèrent à pâlir dans le ciel; l'aube traçait déjà une ligne blanche qui par degré se colora de teintes jaunes et rougeâtres, et, à l'approche du jour, l'air fraîchissait. Neham-Outah, réveillé comme en sursaut par la rosée glaciale de la pampa, ramena en frissonnant les pans de son manteau sur son épaule et repartit au galop, en lançant un regard vers le ciel et en murmurant:
--Mourir, ou vivre libre!
Mot sublime dans la bouche de cet homme! Riche, jeune et beau, il eût pu rester à Paris, où il avait étudié, y vivre en grand seigneur et cueillir à mains pleines toutes les joies de ce monde. Mais non, sans pensée ambitieuse et sans compter sur la reconnaissance humaine, il voulait délivrer sa patrie.
Vers huit heures du matin environ, Neham-Outah s'arrêta devant une immense tolderia, en face de l'île de Chole-Hechel. En cet endroit, le Rio-Négro a sa plus grande largeur: chacun des bras formés par l'île peut avoir à peu près quatre kilomètres. L'île, qui s'élève au milieu des eaux, longue de quatre lieues et large de deux, est un vaste bouquet d'où s'exhalent les plus suaves odeurs et où chantent d'innombrables oiseaux. Eclairée ce jour-là par les rayons d'un splendide soleil, l'île semblait avoir été déposée sur le fleuve comme une corbeille de fleurs, pour le plaisir des yeux et le ravissement de l'imagination.
Aussi loin que la vue s'étendait dans l'île, sur les deux rives du fleuve, on apercevait des milliers de toldos et de chozas, pressés les uns contre les autres, et dont les couleurs bizarres brillaient au soleil. De nombreuses pirogues, faites de peaux de cheval cousues ensemble et rondes pour la plupart, ou creusées dans des troncs d'arbres, sillonnaient le fleuve dans tous les sens.
Neham-Outah confia son cheval à une femme indienne et s'engagea au milieu des toldos. Devant leurs ouvertures flottaient au vent les banderoles de plumes d'autruche des chefs.
Dès son arrivée, il avait été reconnu; on se rangeait sur son passage, on s'inclinait respectueusement devant lui. La vénération que les nations australes ont conservée aux descendants des Incas s'est changée en une sorte d'adoration. Le soleil d'or et de pierreries qui ceignait son front semblait allumer la joie le plus vive dans tous les coeurs.
Arrivé au bord du fleuve, une pirogue de pêcheur le passa dans l'île, où un toldo avait été préparé pour lui. Lucaney, averti par des sentinelles qui guettaient sa venue, se présenta devant Neham-Outah, ou moment où il mit pied à terre.
--Le grand chef, dit-il en s'inclinant est le bienvenu parmi ses fils. Mon père a-t-il fait un bon voyage?
--J'ai fait un bon voyage, je remercie mon frère.
--Si mon père le permet, je vais le conduire à son toldo.
--Marchons, dit le chef.
Lucaney s'inclina une seconde fois et guida le grand chef à travers un sentier tracé au milieu des buissons, ils arrivèrent bientôt à un toldo de couleurs éclatantes, vaste et propre, le plus beau de l'île en un mot.
--Mon père est chez lui, dit Lucaney en soulevant le poncho qui en fermait l'ouverture.
Neham-Outah entra.
--Que mon frère me suive! fit-il.
Le rideau de laine retomba sur les pas des deux ulmenes.
Cette habitation, semblable aux autres, contenait un feu, auprès duquel Neham-Outah et Lucaney s'accroupirent. Ils fumèrent en silence pendant quelques minutes, puis le grand chef s'adressa à Lucaney.
--Les ulmenes, et les apo-ulmenes et les caraskenes de toutes les nations et de toutes les tribus sont-ils réunis dans l'île de Chole-Hechel, comme j'en avais donné l'ordre?
--Ils sont tous réunis, répondit Lucaney.
--Quand se rendront-ils dans mon toldo?
--Les chefs attendent le bon plaisir de mon père.
--Le temps est précieux. Il faut qu'à l'enuit'ha (petite nuit), nous ayons parcouru vingt lieues. Que Lucaney prévienne les chefs!
--L'ulmen se leva sans répondre et sortit.
--Allons! fit Neham-Outah dès qu'il fût seul, le sort en est jeté! Me voici dans la position de César, mais, vive Dieu! comme lui, je franchirai le Rubicon.
Il se leva, en proie à de profondes réflexions, et marcha de long en large dans le toldo pendant près d'une heure. Un bruit de pas se fit entendre; le rideau se souleva et Lucaney parut.
--Eh bien? lui demanda Neham-Outah.
--Les chefs sont là.
--Qu'ils entrent!
Les ulmenes, soixante au moins, revêtus de leurs plus riches habits, peints et armés en guerre, passèrent silencieusement l'un après l'autre devant le grand chef, le saluèrent, baisèrent le bas de sa robe et se rangèrent autour du feu. Une troupe de guerriers aucas, au dehors, éloignait les curieux.
Neham-Outah, malgré son empire sur lui-même, ne put retenir un mouvement de fierté.
--Que mes frères soient les bienvenus! dit-il. Je les attendais avec impatience. Lucaney combien de guerriers avez-vous rassemblé?
--Deux mille cinq cents.
--Chaukata?
--Trois mille.
--Métipan?
--Deux mille.
--Véra?
--Trois mille sept cents.
--Killapan?
--Mille neuf cents.
Neham-Outah inscrivait au fur et à mesure sur son carnet les chiffres énoncés par les ulmenes qui, après avoir répondu, venaient se ranger à sa droite.
--Lucaney, reprit-il, le détachement de guerre de Pincheira est-il ici?
--Oui, mon père.
--Combien compte-t-il de guerriers --Cinq mille huit cents.
--Mulato, combien en avez-vous?
--Quatre mille.
--Guaylikof?
--Trois mille sept cents.
--Tranamel?
--Trois mille cinq cents.
--Killamil?
--Six mille deux cents.
--Churlakin?
--Cinq mille six cents.
--Quelles sont les nations qui ont accepté le quipus et envoyé leurs guerriers au rendez-vous?
--Toutes! répondit Churlakin avec orgueil.
--Mon coeur est satisfait de la sagesse de mon fils. Quel est l'effectif de ces huit nations?
--Vingt-neuf mille sept cent soixante hommes commandés par les ulmenes les plus braves: Vicomte, Eyachu, Okenel, Kesné, Oyami, Thuepec, Volki et Amanehec.
--Bien, dit Neham-Outah. Les chefs Aucas et Araucanes, qui sont ici, ont amené vingt-trois mille sept cent cinquante guerriers. Comptons aussi un renfort de cinq cent cinquante gauchos ou déserteurs blancs, dont le secours nous sera fort utile. L'effectif total de l'armée est de quatre-vingt-quatorze mille neuf cent-cinquante hommes, avec lesquels, si mes frères ont confiance en moi, avant trois mois nous aurons chassé à jamais les Espagnols et reconquis notre indépendance.
--Que notre père commande, nous obéirons.
--Jamais armée plus grande et plus forte n'a menacé la puissance espagnole depuis la tentative de Tahi-Mari contre le Chili. Les blancs ignorent nos projets, je m'en suis informé moi-même au Carmen. Ainsi notre invasion subite sera pour eux comme un coup de foudre et les glacera d'épouvante. A notre approche ils seront déjà à demi vaincus. Lucaney, avez-vous distribué à tous les guerriers qui savent s'en servir, les armes que je vous ai expédiées du Carmen?
--Un corps de trente-deux mille hommes est armé de fusils, de baïonnettes, et abondamment muni de poudre et de balles.
--C'est bien, Lucaney, Churlakin et Métipan resteront auprès de moi et m'aideront à communiquer avec les autres chef. Maintenant, ulmenes, apo-ulmenes et caraskenes des nations unies, écoutez mes ordres et qu'ils se gravent profondément dans vos coeurs; toute désobéissance ou lâcheté serait immédiatement punie de mort.
Il se fit un silence solennel, Neham-Outah promena sur l'assemblée un regard calme et fier.
--Dans une heure, continua-t-il, l'armée se mettra en marche par troupes serrées. Un corps de cavalerie protégera chaque détachement d'infanterie. L'armée s'allongera en une ligne de vingt lieues, qui pivotera et se concentrera sur le Carmen. Tous les chefs incendieront la campagne sur leur passage, afin que la fumée, poussée par le vent, dissimule, comme un épais rideau, nos manoeuvres et notre marche. Les moissons, les estancias et toutes les propriétés des blancs seront brûlées et égalées au sol. Le bétail ira grossir le butin à l'arrière-garde. Pas de grâce pour les bomberos qui seront tués sur le champ. Killipan, avec douze mille cavaliers et dix mille fantassins, commandera l'arrière-garde, auquel se joindront les femmes en âge de combattre; il marchera à six heures derrière le principal corps d'armée. Souvenez-vous que les guerriers doivent s'avancer par masses compactes, et non pas à l'aventure. Allez et hâtez-vous; il faut que demain à l'ennif'ha nous soyons devant le Carmen.
Les chefs s'inclinèrent et défilèrent en silence hors du toldo.
Quelques minutes plus tard, une grande animation régnait dans l'immense camp des Indiens. Les femmes abattaient les toldos et chargeaient les mules; les guerriers se rassemblaient au son des instruments de musique; les enfants laçaient et sellaient les chevaux; enfin, on se hâtait pour le départ.
Peu à peu le désordre cessa. Les rangs se formèrent, et plusieurs détachements d'ébranlèrent dans diverses directions. Neham-Outah, monté sur le sommet d'une colline et accompagné de ses trois aides de camp, Lucaney, Churlakin et Métipan, suivait avec une lorgnette les mouvements de l'armée, qui, en une demi-heure, n'était plus en vue. Déjà la plaine était en feu et voilait l'horizon d'une fumée noirâtre.
Neham-Outah descendit de la colline et vint au rivage où les quatre ulmenes se jetèrent dans une pirogue qu'ils manoeuvrèrent eux-mêmes. Ils atteignirent bientôt la terre ferme. Là, vingt-cinq cavaliers aucas les attendaient. Toute la troupe se mit en marche sur les traces de l'armée--traces visibles, hélas! Cette campagne, si verdoyante et si belle le matin même, était morne, désolée, couverte de cendres et de ruines.
De loin, Sanchez et ses frères aperçurent les Indiens, et, quoique enveloppés par une masse de guerriers, ils parvinrent, à force de courage, à échapper à leurs ennemis, sauf le pauvre Simon qui fut tué par une lance indienne. Quinto et Julian, tous deux blessés, se sauvèrent en avant pour épier les envahisseurs, pendant que Sanchez, couvert de sang et de poussière, courait donner l'alarme au Carmen.
Ce contretemps affligea singulièrement Neham-Outah et dérangea ses combinaisons. Néanmoins, l'armée continua sa route, et, à la nuit close, à travers les premières ombres, ils aperçurent la colonie. A la tête d'une centaine de guerriers d'élite, Neham-Outah s'avança en se courbant contre la Poblacion-del-Sur. Partout le silence. Les barricades semblaient abandonnées. Les indiens, parvinrent à les escalader, et ils se seraient emparés de la ville sans la vigilance du major Blumel.
Le grand chef ne voulant pas, par des tentatives vaines, affaiblir la confiance de ses hommes, recula et fit établir son camp devant la ville. Tactique jusqu'alors inconnue aux Indiens, il traça une parallèle et ordonna de creuser dans le sable un large fossé dont le sable servit à élever un retranchement pour les abriter contre les volées du canon.
Pincheira, on le sait, était dans le Carmen pour diriger la révolte des gauchos. Comme Neham-Outah désirait s'entendre avec lui sur l'attaque décisive, il envoya devant la ville un déserteur chilien qui savait sonner de la trompette, instrument tout à fait inusité chez les Aucas. Ce trompette portait un drapeau blanc en signe de paix et demandait à parlementer. Il précédait Churlakin, Lucaney, Metipan et Chaukata, chargés par le grand ulmen de faire des propositions au gouverneur du Carmen.
Les quatre ambassadeurs, groupés à une demi-portée de canon de la ville, à cheval et immobiles, leur lance de dix-huit pieds plantée debout et laissant flotter la touffe de plumes d'autruche, signe de leur dignité, attendaient. Leurs armures en cuir était recouverte de cottes de mailles faites de petits anneaux et qui avaient sans doute appartenue aux soldats d'Almagro ou de Valdivia. Le trompette, fièrement campé à quelques pas devant eux, agitait son drapeau. Les montures des chefs étaient armées d'un harnachement très-riche et brodé de plaques d'argent qui étincelaient aux rayons du soleil.
L'orgueil espagnol souffrait de traiter d'égal à égal avec ces païens, auxquels ils refusaient même une âme et qu'ils ne reconnaissaient pas pour des hommes. Mais il fallait gagner du temps: peut-être les renforts de Buenos-Ayres étaient-ils déjà en route.
Le trompette indien, fatigué de ne point recevoir de réponse à ses deux premières sommations, sonna une troisième fois, sur l'ordre de Churlakin. Une trompette espagnole lui répondit enfin, de l'intérieur de la ville, et la barrière s'ouvrit, livrant passage à un soldat qui portait un drapeau blanc et que suivait un officier supérieur à cheval. Cet officier, on s'en souvient, était le major Blumel qui, en vieux soldat, n'avait voulu paraître devant les Indiens que dans son uniforme de grande tenue.
Il se dirigea, sans hésiter du côté des ulmenes qui, grâce à leurs ornements d'argent et à leur immobilité, ressemblaient de loin à des statues équestres.
V.--LE PARLEMENTAIRE.
Le major Blumel, qui avait d'avance sacrifié sa vie, était sans armes, même sans épée. Il s'arrêta à une porté de voix, et, comme il parlait passablement le dialecte aucas, appris dans ses guerres précédentes, il n'avait pas besoin d'interprète.
--Que voulez-vous, chefs? demanda-t-il d'une voix haute et ferme, en saluant cérémonieusement.
--Etes-vous l'homme que les blancs nomment don Luciano Quiros et auquel ils donnent le titre de gouverneur? demanda à son tour Churlakin.
--Non. Nos lois défendent à un gouverneur de quitter son poste; mais je commande la place après lui; il m'envoie vers vous.
Les Indiens parurent se consulter un instant; puis, laissant leurs longues lances plantées dans le sable, ils s'avancèrent auprès du vieil officier qui, a ce mouvement, ne témoigna pas la moindre surprise. Churlakin prit la parole au nom de tous.
--Mon père est brave, dit-il, étonné du sang-froid du major.
--A mon âge, répondit le vieillard, la mort est un bienfait.
--Mon père porte sur le front la neige de bien des hivers; il doit être un des plus sages chefs de sa nation, et les jeunes hommes l'écoutent avec respect autour du feu du conseil.
--Ne parlons pas de moi, dit le major. Pourquoi avez-vous demandé cette entrevue?
--Est-ce que mon père ne nous conduira pas au feu du Conseil de sa nation? dit Churlakin d'un ton insinuant. Est-il honorable que de grands guerriers, des chefs redoutés traitent ainsi de graves affaires à cheval, entre deux armées!
--Aucun chef ennemi ne peut entrer dans une ville investie.
--Mon père craint-il qu'à nous quatre nous prenions sa ville? reprit Churlakin en riant, mais contrarié au dernier point de perdre l'espérance de s'entendre avec Pincheira.
--La peur n'est pas mon habitude. Je vous apprends une règle que vous ignorez, voilà tout. Si ce prétexte suffit à rompre l'entrevue, vous en êtes les maîtres, et je vais me retirer.
--Oh! oh! mon père est vif pour son âge.
--Dites ce qui vous amène.
Les ulmenes se consultèrent du regard et échangèrent quelques mots à voix basse. Enfin Churlakin reprit la parole.
--Mon père a vu la grande armée des Aucas? dit-il.
--Oui, répondit le major avec indifférence.
--Et mon père, qui est un blanc et qui a beaucoup de science, a-t-il compté les guerriers?
--Oui.
--Ah! et combien sont-ils d'après son calcul?
--Leur nombre nous importe peu.
--Cependant, insista l'Indien, mon père sait-il, à peu près?...
--Deux cent mille, tout au plus.
--Mon père, reprit Churlakin n'est pas effrayé du nombre de ces guerriers qui obéissent à un seul chef?
--Pourquoi le serais-je! dit le major, auquel n'avait point échappé l'étonnement des ulmenes. Ma nation n'a-t-elle pas Vaincu des armées plus nombreuses? Mais nous perdons notre temps en paroles inutiles, chef.
--Que mon père soit patient!
--Finissons-en avec toutes vos circonlocutions indiennes.
--L'armée des grandes nations est campée devant le Carmen afin d'obtenir satisfaction de tous les maux que les visages pâles nous ont fait souffrir depuis leur invasion en Amérique.
--Expliquez-vous clairement. Pourquoi envahissez-vous nos frontières? Avons-nous manqué à nos engagements? De quoi vous plaignez-vous?
--Mon père feint d'ignorer les justes motifs de guerre que nous avons contre les blancs. Sa nation a traité avec les blancs qui habitent de l'autre côté des montagnes et qui sont nos ennemis; donc, sa nation n'a point d'amitié pour nous.
--Cher, cette querelle est ridicule. Avouez que vous avez envie de piller nos fermes, de voler notre bétail et nos chevaux, bien! Mais, serions-nous en guerre avec le Chili, vous agiriez de même. La plaisanterie dure trop longtemps; venons au fait; que voulez-vous?
--Mon père est fin, dit Churlakin en riant. Ecoutez! voilà ce que disent les chefs. L'ulmen Negro a, contre son droit et contre le nôtre, vendu aux ancêtres de mon père une terre qui ne lui appartenait pas, sans le consentement des autres ulmenes de la contrée.
--Après?
--Les chefs rassemblés autour de l'arbre de Gualichu ont résolu de rendre au grand chef blanc, depuis le premier jusqu'au dernier, tous les objets donnés jadis à l'ulmen Negro, et de reprendre le pays qui est à eux.
--Est-ce tout?
--Tout.
--Combien de temps les chefs donnent-ils au gouverneur du Carmen pour discuter ces propositions?
--Du lever du soleil à son coucher.
--Fort bien! dit ironiquement le vieil officier. Et, si le gouverneur refuse, que feront mes frères?
--La colonie des blancs sera incendiée; leurs guerriers seront massacrés; leurs femmes et leurs enfants emmenés en esclavage.
--Je transmettrai vos demandes au gouverneur, demain, au coucher du soleil, vous aurez sa réponse. Seulement, vous suspendrez les hostilités jusque-là.
--Tenez vous sur vos gardes.
--Merci de votre franchise, chef! Je suis heureux de rencontrer un Indien que ne soit pas complètement un coquin. A demain!
--A demain! répétèrent les chefs avec courtoisie et frappés malgré eux de la noblesse du vieillard.
Le major se retira lentement vers les barrières, où le colonel, inquiet de cette longue entrevue, avait tout préparé pour venger son vieil ami.
--Eh bien? fit-il en lui serrant la main.
--Ils cherchent à gagner du temps, répondit le major, afin de nous jouer quelqu'une de leurs diableries.
--Que demandent-ils, en somme?
--L'impossible, colonel, et ils le savent bien, car ils avaient l'air de se moquer de nous en me soumettant leurs prétentions absurdes. Le cacique Negro, disent-ils, n'avait pas le droit de vendre son territoire, que, disent-ils encore, nous leur rendrons dans vingt-quatre heures. Puis, le chapelet de leurs menaces habituelles! Ah! ce n'est pas tout: ils sont prêts à rembourser tout ce que le cacique Negro a reçu pour la vente de sa terre.
--Mais, interrompis don Luciano, ces gens-là sont fous.
--Non, colonel, ce sont des voleurs.
En ce moment, des cris violents retentirent aux barrières.
Les deux officiers y coururent en toute hâte.
Quatre ou cinq mille chevaux, libres en apparence, mais dont les cavaliers invisibles s'étaient effacés le long de leurs flancs, suivant la coutume indienne, arrivaient avec une effrayante vélocité contre les barricades. Deux coups de canon chargés à mitraille mirent le désordre dans leurs rangs sans ralentir leur course. Ils tombèrent comme la foudre sur les défenseurs de la Poblacion-del-Sur. Alors s'engagea un de ces terribles combats des frontières américaines, combat cruel et indescriptible, où l'on ne fait pas de prisonniers; les bolas perdidas, le laqui, la baïonnette et la lance étaient les seules armes. Les Indiens étaient immédiatement renforcés; les Espagnols ne reculaient pas d'un pouce. Cette lutte acharnée durait depuis deux heures. Les Patagons semblaient mollir, et les Argentins redoublaient d'efforts pour les refouler vers leur camp, lorsque tout à coup ce cri se fit entendre derrière eux.
--Trahison! trahison!
Le major et le colonel, qui combattaient au premier rang de leurs volontaires et des soldats, se retournèrent; ils étaient pris entre deux feux.
Pincheira, revêtu de son uniforme d'officier chilien, caracolait en tête d'une centaine de gauchos plus ou moins ivres qui le suivaient en hurlant:
--Pillage! pillage!
Les deux vieux officiers se jetèrent un long et triste regard et prirent leur détermination en une seconde.
Le colonel lança dans les rangs des Indiens, mèche allumée, un baril de poudre qui les balaya comme le vent balaye la poussière, et les mit en fuite. Les Argentins, à l'ordre du major, firent volte-face et se précipitèrent au pas de charge contre les gauchos, commandés par Pincheira. Ces bandits, leur sabre et leur bolas en main, coururent contre les Argentins, qui se faufilèrent dans les portes entr'ouvertes des maisons abandonnées, dans une rue étroite où les gauchos ne pouvaient faire manoeuvrer leurs chevaux.
Les Argentin, adroits tireurs, ne perdaient aucune balle; ils se retirèrent du côté de la rivière et nourrirent une vive fusillade contre les gauchos qui s'étaient retournés et les Aucas qui escaladaient de nouveau les barrières, pendant que les canons du fort vomissaient la mitraille et la mort.
Les blancs traversèrent le fleuve sans danger, et leurs ennemis s'installèrent dans la Poblacion-del-Sur en emplissant l'air de hurrahs de triomphe.
Le colonel donna l'ordre de construire des retranchements considérables sur la rive du fleuve et d'établir deux batteries de six pièces de canon chacune, dont les feux se croisaient.
Par la trahison des gauchos les Indiens s'étaient emparés de la Poblacion-del-Sur, qui n'était nullement la clef de la place; mais ce succès négatif leur avait coûté des pertes immenses. Les colons avaient par là vu interrompre leurs communications avec les nombreuses estancias situées sur la rive opposée. Par bonheur, ils avaient d'avance émigré dans le haut Carmen avec leurs chevaux et leurs bestiaux, et les embarcations avaient toutes été mouillées sous les batteries du fort qui les protégeaient. Le faubourg pris par les assaillants était donc complètement vide.
D'un côté, les Argentins se félicitaient de n'avoir plus à défendre un poste inutile et dangereux; d'un autre côté, les Aucas se demandaient à quoi leur servirait ce faubourg si chèrement conquis.
Trois gauchos, dans la mêlée, avaient été arrachés de leurs chevaux et faits prisonniers par les Argentins. L'un d'eux était Pincheira, l'autre Chillito, et le troisième se nommait Diego. Un conseil de guerre, improvisé en plein air, les condamna à la potence.
--Eh bien? demanda Diego à Chillito, où donc est Pincheira?
--Le scélérat s'est évadé, répondit l'honnête Chillito. Déserteur de l'armée, déserteur de la potence! c'est sa manie de déserter et de manquer à tous ses engagements. Il finira fort mal.
--Notre affaire à nous est claire, fit Diego en soupirant.
--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard.
--Cela t'amuse la potence, toi, Chillito?
--Pas précisément, reprit celui-ci; mais depuis cinq générations dans ma famille on est pendu de père en fils; c'est une vocation. Qu'est-ce que le diable va faire de mon âme?
--Je n'en sais rien.
--Ni moi.
Pendant cette édifiante conversation, on avait planté deux hautes potences un peu en dehors du retranchement du bord du fleuve, à la vue de toute la population réunie et des autres gauchos qui, groupés dans la Poblacion-del-Sur, hurlaient de rage. Chillito et Diego furent pendus pour l'exemple. Au pied de la potence, un bando affiché menaçait du même sort tout gaucho révolté.
Sur ces entrefaites, la nuit vine, éclairée par l'incendie du faubourg conquis par les Indiens. Les flammes teignaient la malheureuse ville du Carmen de reflets fantastiques, et les habitants, plongés dans une morne stupeur, se disaient que bientôt le feu traverserait le fleuve et réduirait en cendres le Carmen. Le gouverneur semblait de fer; il ne prenait pas une minute de repos, il visitait les postes, multipliait la défense, relevait les courages abattus et essayait de donner à tous des espérances qui étaient loin de son coeur. Quant aux Indiens, ils avaient tenté deux fois de surprendre la ville, et, avant l'apparition de l'aube, ils s'étaient retirés dans leur camp.
--Major, dit le colonel, pas d'illusion possible! Demain, après-demain ou dans huit jours tout sera fini pour nous.
--Hum! au dernier moment nous ferons sauter le fort.
--Cette ressource même nous est enlevée.
--Comment cela?
--De vieux soldats comme nous ne peuvent ainsi disposer de la vie des autres.
--Vous avez raison, reprit le major d'un air rêveur. Nous nous brûleront la cervelle.
--Mais, dit après un court silence le major qui avait baissé la tête devant l'irréfragable argument de son supérieur, comment n'avons-nous pas encore reçu de nouvelles de Buenos-Ayres?
--Ils ont à Buenos-Ayres bien autre chose à faire que de penser à nous.
--Oh! je ne puis le croire.
Un esclave annonça don Juan Perez.
Don Juan entra vêtu d'un magnifique uniforme de colonel de l'armée argentine, le bras gauche entouré de l'écharpe d'aide de camp. Les deux officiers, à son entrée ressentirent un tressaillement intérieur. Don Juan les salua.
--Est-ce bien vous, don Juan? murmura le colonel.
--Mais, je le suppose, répondit-il en souriant.
--Et votre long voyage?
--J'en arrive à l'instant.
--Cet uniforme!...
--Mon Dieu! messieurs, fatigué de passer dans la colonie pour un être mystérieux, pour un sorcier, un vampire, que sais-je? j'ai voulu devenir un homme comme tout le monde.
--Ainsi, vous êtes?...
--Officier comme vous, comme vous colonel, et de plus aide de camp du général Rosas.
--C'est prodigieux, fit don Luciano.
--Pourquoi donc? rien de plus simple, au contraire.
Un étrange soupçon à l'entrée imprévue de don Juan, s'était glissé dans le coeur du major, soupçon qui ne disparut pas après les paroles suivantes de don Juan:
--Oui, reprit celui-ci, je suis colonel. En outre, le président de la république m'a chargé d'un message qui, j'en suis certain, cous contentera.
Et il tira de son uniforme un large pli cacheté aux armes argentines. Le colonel, avec la permission des deux officiers, décacheta et lut la missive, en laissant percer sur son visage une joie immodérée.
--Oh! oh! s'écria-t-il; deux cent cinquante hommes! Je n'espérait pas un tel renfort.
--Le président tient beaucoup à cette colonie, dit don Juan, et il n'épargnera aucun sacrifice pour la conserver.
--Vive Dieu! grâce à ce secours, don Juan, je me moque des Indiens comme d'un fétu de paille.
--Il parait qu'il n'était pas trop tôt?
--Il n'était que temps, canario! répondit imprudemment le gouverneur. Et vos hommes.
--Ils arriveront dans une heure.
--Ce sont?
--Des gauchos.
--Hum! dit le colonel, j'aurais préféré d'autres troupes. C'est égal. Si vous voulez, nous irons au-devant d'eux.
--Je suis à vos ordres.
--Irai-je avec vous? demanda le major.
--Mais cela n'en vaudrait que mieux, repartit vivement don Juan.
--Non, major, dit don Luciano, restez ici. Qui sait ce qui arrivera en mon absence? Venez, don Juan.
Ce dernier souriait, et il eût été difficile de dire ce que ce sourire signifiait. Il sortit en compagnie du colonel, et tous deux montèrent à cheval. Ils croisèrent un cavalier qui se hâtait à toute bride.
--Sanchez! murmura tout bas don Juan. Pourvu qu'il ne m'ait pas reconnu!
VI.--LA GROTTE DES COUGOUARS.
Sanchez avait suivi sa soeur sans mot dire et presque aussi étonné que don Luis et sa fille du dévouement de Maria. Elle le conduisit dans sa chambre, nid charmant, plein d'ombres et de fraîcheur, comme imprégné d'une odeur virginale. Pendant que le bombero s'extasiait devant ces gracieuses merveilles d'un réduit de jeune fille, Maria, soupirant et prête à pleurer, jeta un regard d'adieu sur sa chambre bien-aimée, mais elle eut le courage de refouler ses larmes.
--Asseyez-vous, mon frère, dit-elle, j'ai un grand service à vous demander.
--Diable! un service! Petite soeur, pourquoi prendre un air aussi solennel pour une chose bien simple?
--C'est que c'est difficile.
--Rien n'est impossible pour te contenter. De quoi s'agit-il?
--Jurez-moi, auparavant, de m'accorder ce que je vous demanderai.
--Va, mon enfant, et ne t'inquiète pas du reste, dit Sanchez avec un gros rire.
--Non, je veux un serment.
--Je te le fais, c'est entendu.
--Mon frère, vous n'êtes pas sérieux.
--J'ai la gravité d'une idole indienne.
--Vous vous moquez de moi, fit-elle avec des larmes dans la voix.
--Le diable emporte les femmes! reprit Sanchez; on fait toujours leur volonté. Voyons, folle, ne pleurons pas. Je jure d'obéir à ton caprice. Dévide-moi ton chapelet.
--J'ai promis à dona Linda, mon bon frère, de lui donner avant trois jours des nouvelles de don Fernando.
--Après?
--Je veux accomplir ma promesse.
--Peste!
--Et pour cela j'ai compté sur vous.
--Sur moi?
--Oui.
--A quoi puis-je te servir?
--Sans vous, la chose est impraticable.
--Alors, petite soeur, je crains fort que...
--Vous avez juré.
--Va! je suis tout oreilles.
--J'ai longtemps habité parmi les Indiens, dont je connais les moeurs et le langage. Je vais m'introduire dans leur camp, sans être reconnue, pour apprendre où est don Fernando.
--Et votre serment, mon frère? dit-elle en se plaçant devant la porte.
--Je ne le tiendrai pas, et, si Dieu pense que j'ai eu tort, nous réglerons ce compte-là ensemble.
Elle regarda un moment son frère en silence.
--Vous y êtes bien résolu? reprit-elle.
--Complètement.
--J'irai seule.
--Hein? exclama Sanchez, en se précipitant vers elle; tu veux donc me faire mourir?
Maria ne répondit pas.
--Partez, mon frère, je me passerai de vous.
--Allons! je te suivrai. Oh! les femmes! murmura le bombero.
--Nous réussirons! s'écria-t-elle toute joyeuse.
--Oui, à nous faire tuer.
--Partons, frère, dit-elle en mettant sous son bras un petit paquet d'habits.
Maria, craignant l'émotion des adieux, évita dona Linda.
Le Pavito avait préparé deux chevaux qui entraînèrent promptement le frère et la soeur loin de l'estancia. A la batterie, le capataz les avait attendus.
--Senorita, avait-il dit à Maria, vous êtes une noble fille. Dieu vous aidera et vous bénira.
--Don José, avait répondu Maria en souriant et en tirant de son sein une petite croix d'or que lui avait donné dona Linda, et dont elle brisa le cordon de velours, don José, prenez cette croix et gardez-la en souvenir de moi.
Les deux voyageurs galopaient depuis longtemps déjà que l'heureux capataz baisait encore la croix à pleines lèvres en songeant que sa place habituelle était sur le coeur de la jeune fille. Sanchez et sa soeur marchèrent côte à côte sans échanger une parole; tous deux étaient plongés dans un abîme de pensées.
--Combien nous reste-t-il de de chemin? demanda Maria.
--Deux lieues.
Ils retombèrent dans leur mutisme. Tout à coup le pas d'un cheval retentit derrière eux; ils se retournèrent et aperçurent le Pavito qui gesticulait. Ils s'arrêtèrent, et le gaucho les eut bientôt rejoints.
--Ma maîtresse me suit, dit-il Dona Linda, vêtue en homme, accourait de toute la vitesse de sa monture.
--Faut-il retourner? demanda Sanchez qui eut une lueur fugitive d'espérance.
--Non, non; poussons, au contraire, reprit Linda.
--Où allez-vous, senorita?
--Je vous suis.
--Hein? fit-il, croyant avoir mal entendu.
--J'ai deviné ton projet, Maria, et je veux partager tes dangers.
--C'est beau, senorita! s'écria Sanchez.
--Elle a raison, dit simplement Maria: cela vaut mieux.
--Vous, Pavito, dit Linda, rebroussez chemin; je puis me passer de vos services.
--Pardon, si vous y consentez je resterai. A l'estanciero, on n'a pas besoin de moi; j'ignore où vous allez, mais deux bras courageux sont bons à garder.
--Restez, mon ami.
--Mais don Luis, votre père, senorita?... essaya de dire Sanchez.
--Il m'approuve, répondit-elle sèchement.
On se remit en route. Deux heures plus tard, on arriva au pied d'une colline à mi-côte de laquelle s'ouvrait une grotte naturelle, connue dans le pays sous le nom de grotte des Cougouars ou Kenupang, en indien aucas.
--Mes frères sont là, dit Sanchez.
La petite troupe gravit la pente douce de la colline et s'engouffra à cheval dans la grotte, sans laisser de trace de son passage. On entrait dans cette grotte par plusieurs ouvertures; elle se divisait en nombreux compartiments sans communication visible entre eux et formait une espèce de dédale qui serpentait sous les profondeurs de la colline. Les bomberos, qui en savaient tous les détours, s'y réfugiaient souvent.
Julian et Quinto, assis devant un feu de bruyère fumaient silencieusement leur pipe en regardant rôtir un quartier de guanaco. Ils saluèrent les arrivants et restèrent muets comme des Indiens, dont ils avaient pris les moeurs dans la vie nomade de la Pampa. Sanchez conduisit les deux femmes dans un compartiment isolé.
--Ici, leur dit-il d'une voix faible comme un souffle, parlez peu et bas: on ignore toujours quels voisins l'on a. Si vous avez besoin de nous, vous savez où nous sommes. Je vous laisse.
Sa soeur le retint par son bras et s'approcha de son oreille. Il s'arrêta sans répondre et sortit.
Les deux jeunes filles, à peine seules, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre; puis, ce mouvement d'effusion passé, elles se déguisèrent en femmes indiennes. Au moment où leurs robes espagnoles allaient tomber, elles entendirent des pas assez près d'elles et se retournèrent comme des biche effarouchées.
--Je craignais, dit dona Linda, que ce fût don Sanchez. Ecoutons.
--Caraï! don Juan, soyez le bien venu, avait dit une voix d'homme à trois pas des jeunes filles. Voilà plus de deux heures que je vous attends.
--Toujours cet homme! murmura Linda.
--Mon ami, répondit don Juan impossible de venir plus tôt.
--Enfin, vous êtes ici, c'est le principal, reprit le premier interlocuteur.
En ce moment, Sanchez entra. Maria lui fit signe d'écouter, il s'approcha d'elle et prêta l'oreille.
--Etes vous satisfait de votre position au Carmen, reprit Juan.
--Pas trop, je vous l'avoue.
--Je vais vous en débarrasser, mon cher Pincheira: demain j'ordonne l'attaque de la Poblacion-del-Sur. Vous agirez alors, n'est-ce pas?
--C'est convenu. A propos, tout à l'heure j'ai rencontré un pauvre diable d'officier argentin chargé d'une missive pour le gouverneur du Carmen. Elle lui annonce du secours, je crois.
--Caramba! Il faut se presser. Qu'avez-vous fait de cette missive?
--La voici.
--Le messager argentin, l'avez-vous tué?
--Un peu.
--Bien.
--A quand l'assaut?
--Dans deux jours.
--Et mon prisonnier?
--Oh! il fait rage.
--Il se calmera. Voici, du reste, ce que je compte faire dès que la ville...
Mais en prononçant ces paroles les deux hommes s'étaient éloignés et le son de leur voix s'effaça dans les détours de la grotte. Quand les jeunes filles se retournèrent, Sanchez avait disparu.
--Eh bien! dit Maria, que pensez-vous de ce hasard singulier?
--C'est un miracle de Dieu.
--Nous déguisons-nous toujours?
--Plus que jamais.
--A quoi bon, dit Sanchez qui avait reparu. Je sais où est don Fernando, à présent je me charge de vous le rendre.
--Mais la vengeance? interrompit dona Linda.
--Sauvons-le d'abord, senorita. Retournez à l'estancia et laissez-moi agir.
--Non, don Sanchez, je ne vous quitte pas.
Attendez-moi ici toutes deux.
Plusieurs heures se passèrent. Sanchez ne revenait pas. Inquiètes de ce retard inexplicable, elle avaient rejoint dans la première grotte les deux autres bomberos. Déjà la nuit était venue. Enfin, Sanchez entra; il avait apporté un énorme ballot sur le cou de son cheval qui soufflait de fatigue.
--Revêtez ces costumes de gauchos, dit-il aux deux femmes; nous allons nous introduire dans le Carmen. Le voyage sera rude, mais, hâtez-vous, chaque minute perdue est une heure de danger pour nous.
Elles coururent s'habiller et furent prêtes en un instant.
--Prenez vos vêtements indiens, dit Sanchez, ils pourront vous servir. Bien. Maintenant suivez-moi, et de la prudence!
Les trois bomberos, les deux jeunes filles et le Pavito sortirent de la grotte et se glissèrent dans l'obscurité comme des fantômes, marchant en file indienne, parfois se courbant jusqu'à terre, se traînant sur les genoux ou rampant sur le ventre et se confondant le plus possible avec l'ombre pour dissimuler leur passage. Singulier et dangereux voyage en pleine nuit et dans ce désert, dont les buissons, en temps de guerre, sont peuplés d'ennemis invisibles!
Sanchez s'était placé en tête, Dona Linda, ivre de ce courage que donne l'amour, rougissait de son sang les ronces du chemin, et pas une plainte ne remuait ses lèvres. Après trois heures d'efforts inouïs, la petite troupe qui suivait les traces de Sanchez, s'arrêta sur les signes du bombero.
--Regardez, leur dit-il, à voix basse, nous sommes au milieu du camp des Aucas.
Tout autour d'eux, aux rayons de la lune, ils voyaient s'allonger les hautes silhouettes des sentinelles indiennes appuyées sur leur lances et veillant, dans une immobilité de pierre, au salut de leurs frères endormis. Un frisson courut dans les membres des jeunes filles. Par bonheur, les gardes, ne redoutant pas une sortie du Carmen, dormaient debout: mais le moindre geste mal calculé ou le moindre faux pas pouvait les réveiller. Aussi Sanchez recommanda-t-il de redoubler de prudence sous peine de la vie.
A deux cents pas devant eux s'élevaient les premières maisons du Carmen, mornes, silencieuses, et, en apparence du moins abandonnées ou plongées dans le sommeil. Les six aventuriers avaient franchi la moitié de la distance, lorsque tout à coup, au moment où Sanchez avançait le bras pour s'abriter derrière une dune de sable plusieurs hommes qui rampaient en sens inverse se trouvèrent face à face avec lui.
Il y eut une seconde d'anxiété terrible.
--Qui vive? demanda une voix basse et menaçante.
--Sanchez le bombero.
--Qui est avec toi?
--Mes frères.
--Passez.
Dix minutes après cette rencontre, ils arrivèrent aux barrières qui, au nom de Sanchez, s'ouvrirent sur le champ. Enfin, ils étaient en sûreté dans le Carmen. Il était temps: malgré leur volonté et leur courage, les deux femmes brisées de lassitude, ne pouvaient plus se soutenir. Dès que le péril fut passé, leur surexcitation nerveuse tomba et elles s'affaissèrent anéanties. Sanchez prit sa soeur dans ses bras, Julian se chargea de dona Linda, et ils se dirigèrent vers la maison de don Luis, où de nouvelles difficultés les attendaient. Tio Lucas refusait d'ouvrir la porte, mais, reconnaissant enfin sa maîtresse, il introduisit les voyageurs dans un salon où il alluma les bougies.
--Que faisons nous? demanda dona Linda qui se laissa choir dans un fauteuil.
--Rien pour l'instant, répondit Sanchez. Reposez-vous, senorita, reprenez des forces.
--Resterons-nous longtemps dans cette inaction qui me tue?
--Jusqu'à demain seulement. Il ne faut pas nous jeter en aveugles dans le danger, mais tout préparer pour la réussite de nos projets et guetter l'heure propice. Demain, au plus tard, ces hommes, dont nous avons surpris la conversation, tenteront une attaque sur la Poblacion-del-Sur. Quant à nous, nous serons plus libres pour entrer dans le camp Indien. Que tout le monde ignore votre présence au Carmen! ne donnez pas signe de vie avant mon retour. A demain matin!
--N'allez-vous pas vous reposer, don Sanchez?
--Je n'ai pas le temps.
Sanchez sortit. Dona Linda recommanda à Tio Lucas la discrétion la plus absolue et congédia ses compagnons qui allèrent dormir dans des chambres préparées à la hâte.
Maria ne voulut pas se séparer de son amie, et elles reposèrent dans le même lit. Malgré leur volonté de demeurer éveillées, la nature fut la plus forte et elles ne tardèrent pas à s'assoupir et à dormir d'un profond sommeil. Le soleil était déjà haut à l'horizon lorsque leurs yeux se rouvrirent. Elles s'habillèrent et déjeunèrent avec leurs compagnons, impatientes du retour du bombero.
Plusieurs heures se passèrent, cruelles pour le coeur de dona Linda et faisant saigner son amour: le souvenir de son fiancé, couvert d'ombres mortelles, troublait douloureusement sa pensée.
Enfin, les cloches de la ville sonnèrent à toutes volées pour appeler la population aux armes et servirent d'accompagnement lugubre au bruit sourd du canon et aux éclats de la fusillade. Sans nul doute, les Indiens attaquaient la Poblacion-del-Sur, et cependant où était Sanchez? se demandait à elle-même dona Linda qui, comme une lionne dans une cage, marchait précipitamment de long en large, dévorée d'inquiétude et de désespoir.
--Ecoute! dit-elle à Maria en penchant la tête du côté de la porte.
--C'est lui! reprit Maria.
--Enfin! s'écria Linda.
--Me voici, senorita, dit Sanchez. Etes-vous prêtes?
--Depuis ce matin, fit-elle avec reproche.
--C'eût été trop tôt, répondit-il sans s'émouvoir. Maintenant si vous voulez?
--Tout de suite!
--Senorita, soyez muette, quoi que vous entendiez et quoi que vous voyiez. Laissez-moi parler seul et agir seul. Tenez, voici pour chacune de vous un masque dont vous vous cacherez le visage quand je vous dirai: En route!
Ils sortirent tous trois de la maison sans être remarqués, car les habitants gardaient les barrières ou se mêlaient au furieux combat qui se livrait dans la Poblacion-del-Sur.
VII.--L'ANTRE DU LION.
Don Fernando Bustamente, dès que son épée lui eut échappé et qu'il fut tombé aux côtés du capataz, ne donna plus signe de vie. Les hommes masqués, auteurs du guet-apens, dédaignant don José Diaz, s'approchèrent du fiancé de dona Linda. Les pâleurs de la mort obscurcissaient son noble visage; ses dents étaient serrées sous ses lèvres entr'ouvertes; le sang coulait à flots de ses blessures, et sa main crispée serrait encore la poignée de son épée brisée dans la lutte.
--Caspita! fit l'un des bandits, voilà un jeune seigneur qui est bien malade; que dira le maître?
--Que voulez-vous qu'il dise, senor Chillito? répondit un autre. Il se défendait comme une panthère enragée; c'est sa faute; il aurait dû se laisser prendre gentiment. Nous avons perdu quatre hommes.
--Belle perte, ma foi! que ces quatre gaillards-là, reprit Chillito en haussant les épaules. J'aurais préféré qu'il en tuât six et qu'il fût en meilleur état.
--Diable! murmura le bandit, c'est aimable pour nous.
--J'excepte les présents, dit Chillito en riant. Mais vite, pansons ses blessures et filons; il ne fait pas bon pour nous ici; d'ailleurs, le maître nous attend.
Les plaies de don Fernando furent lavées et pansées tant bien que mal; et, sans s'inquiéter s'il était mort ou vivant, ils le placèrent en travers sur le cheval de Chillito, le chef de cette expédition. Les morts restèrent sur la place pour le festin des bêtes fauves. Les autres hommes masqués s'enfuirent au galop, et au bout de deux heures ils s'arrêtèrent devant la grotte des cougouars, où Pincheira et Neham-Outah les attendaient.
--Eh bien? leur cria ce dernier du plus loin qu'il les aperçut.
--C'est fait! répondit laconiquement Chillito, qui descendit de cheval et déposa don Fernando sur un lit de feuilles.
--Serait-il mort? demanda Neham-Outah pâlissant.
--Il n'en vaut guère mieux, répondit le gaucho en hochant la tête.
--Misérable! s'écria le chef indien transporté de fureur. Est-ce ainsi qu'on exécute mes ordres? Ne vous avais-je pas recommandé de me l'amener vivant?
--Hum! fit Chillito, j'aurais voulu vous y voir. Armé seulement d'une épée, il s'est battu comme dix hommes pendant plus de vingt minutes; il a tué quatre des nôtres, et, si son arme ne s'était pas rompue, peut-être ne serions-nous pas ici.
--Vous êtes des lâches, dit le maître avec un sourire de mépris.
Il s'approcha du corps de don Fernando.
--Est-il mort? lui demanda Pincheira.
--Non, répondit Neham-Outah.
--Tant pis!
--Je donnerais au contraire, beaucoup pour qu'il en réchappât.
--Bah! fit l'officier chilien. Que nous importe la vie de cet homme! N'était-il pas votre ennemi personnel?
--Voilà justement pourquoi je ne voudrais pas qu'il mourût.
--Je ne vous comprends pas.
--Mon ami, dit Neham-Outah, j'ai voué ma vie à l'accomplissement d'une idée à laquelle j'ai sacrifié mes haines et mes amitiés.
--Pourquoi, dans ce cas, avoir tendu un piège à votre rival?
--Mon rival! non, ce n'est pas à lui que j'en veux.
--A qui donc alors?
--A l'homme le plus influent et le plus riche de la colonie, l'homme qui peut entraver mes projets, à un adversaire puissant, à l'Espagnol, non pas à un rival. On ne fonde rien de durable sur des cadavres. Je l'aurais tué volontiers dans la bataille, mais je ne voulais pas en faire un martyr.
--Bah! fit Pincheira, un de plus ou de moins, qu'importe!
--Brute! pensa Neham-Outah; il n'a pas compris un mot.
Deux gauchos, aidés par Chillito, frottaient sans relâche avec du rhum les tempes et la poitrine de don Fernando, dont les traits gardaient la rigidité de la mort. Le chef indien tira son couteau de sa ceinture, en essuya la lame qu'il approcha des lèvres du blessé. Il lui sembla qu'elle était légèrement ternie. Aussitôt il s'agenouilla près du corps de don Fernando, releva la manche de son bras gauche et piqua la veine avec la pointe effilée de son couteau. Dernière tentative qui causa une seconde d'attente suprême! Sur la piqûre peu à peu parut et grandit un point noir qui devint bientôt une perle de jais. Cette goutte hésita, trembla et coula sur le bras, poussée par une deuxième goutte qui céda la place à une troisième; puis le sang devint moins noir et moins épais, et l'on vit s'élancer un long jet vermeil qui annonçait la vie. Neham-Outah ne put réprimer un cri de joie: don Fernando était sauvé.
En effet, le jeune homme poussa un profond soupir.
--Continuez les frictions, dit le chef aux gauchos.
Il banda le bras de don Fernando, se releva et fit signe à Pincheira de le suivre dans un autre compartiment de la grotte.
--Dieu a exaucé ma prière, dit le grand chef, et je le remercie de m'avoir épargné un crime.
--Si vous êtes content, répondit le Chilien surpris, je n'ai rien à objecter.
--Ce n'est pas tout. Les blessures de don Fernando, quoique nombreuses, ne sont pas graves; sa léthargie vient de la perte de sang et de la rapidité de la course. Il reprendra tout à l'heure ses sens.
--Bon.
--Il ne faut pas qu'il me voie.
--Après?
--Ni qu'il vous reconnaisse.
--C'est difficile.
--C'est important.
--On tâchera.
--Je vais vous quitter; vous allez faire transporter don Fernando au Carmen.
--Dans votre maison?
--Oui, c'est l'endroit le plus sûr, dit Neham-Outah en tirant de sa poitrine un papier taillé d'une certaine façon. Mais qu'il ne sache, sous aucun prétexte, que j'ai donné ces ordres, ni où il est, et surtout qu'il ne sorte pas.
--Est-ce tout?
--Oui, et vous me répondez de lui.
--A votre commandement, je vous le présenterai vivant ou mort.
--Vivant, vous dis-je; sa vie m'est précieuse.
--Enfin, répliqua Pincheira, puisque vous tenez tant à votre prisonnier, on ne lui ôtera pas un cheveu de la tête.
--Adieu et merci, Pincheira.
Le chef monta sur un magnifique mustang et disparut dans les détours de la route. Pincheira revint auprès de blessé d'un air de mauvaise humeur, en se tordant la moustache. Il était mécontent des ordres de Neham-Outah, mais comme il n'avait qu'une vertu, le respect du serment, il se résigna.
--Comment va-t-il? demanda-t-il tout bas à Chillito.
--Pas mal, capitaine; c'est étonnant comme la saignée lui a fait du bien. Il a déjà ouvert les yeux deux fois et il a même essayé de parler.
--Alors, pas de temps à perdre. Bandez-moi les yeux de ce gaillard-là, et, pour qu'il n'arrache pas son bandeau, liez-lui les mains le long du corps, mais doucement, si cela vous est possible. Vous entendez?
--Oui, capitaine.
--Dans dix minutes nous partons.
Don Fernando, qui, par degrés, avait repris connaissance, se demandait en quelles mains il était tombé. Sa présence d'esprit aussi lui était revenue et il ne fit aucune résistance quand les gauchos exécutèrent les ordres de l'officier chilien. Ces précautions lui révélèrent qu'on n'en voulait pas à sa vie.
--Capitaine, que faut-il faire maintenant? dit Chillito.
--Portez le blessé dans la barque qui est mouillée là-bas, et pas de cachots, drôles, ou je vous brûle le peu de cervelle que vous avez.
--Caraï! grimaça le gaucho.
--Dame! fit Pincheira en haussant les épaules; cela vous apprendra à mieux tuer les gens une autre fois.
Pincheira n'avait pas compris pourquoi Neham-Outah désirait si vivement que don Fernando fût en vie; à son tour, Chillito ne comprit pas pourquoi Pincheira regrettait qu'il ne fût pas mort. Le gaucho ouvrit des yeux hébétés aux dernières paroles du chef, mais il se hâta d'obéir.
Don Fernando fut conduit ainsi dans le canot par Pincheira, Chillito et un autre gaucho, tandis que le reste de la troupe, que emmena leurs chevaux, retourna au Carmen par terre. Le voyage dans la barque fut silencieux; trois heures après le départ, le prisonnier était étendu dans le lit de don Juan Perez. Là, on lui avait ôté son bandeau et délié les mains; mais un homme masqué et muet comme un catafalque se tenait debout au seuil de la porte et ne le quittait pas des yeux.
Don Fernando, fatigué des émotions de la journée et affaibli par la perte de son sang, se confiant au hasard pour sortir de sa position incompréhensible, jeta autour de lui ce regard investigateur particulier aux prisonniers, et s'endormit d'un lourd sommeil, qui dura plusieurs heures et rendit à son esprit tout son calme et toute sa lucidité primitifs.
Du reste, on le traitait avec les plus grands égards, on contentait ses moindres caprices. Dans le fait, sa situation était tolérable; au fond, elle ne manquait d'une certaine originalité. Aussi, le jeune homme rassuré prit-il bravement son parti en attendant des temps meilleurs. Le troisième jour de sa captivité, ses blessures étaient cicatrisées à peu près. Il se leva pour essayer ses forces et peut-être pour reconnaître les lieux en cas d'évasion, car que faire en prison à moins que l'on ne songe... à en sortir? Un rayon de soleil chaud et joyeux entrait par l'interstice des contrevents fermés, et traçait de longues raies blanches sur le plancher de sa chambre. Ce rayon de soleil lui ragaillardit le coeur; et, sous l'oeil inévitable du gardien masqué et muet, il tenta quelques pas.