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Le disciple

IV CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI (continued 4)

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— « Ah ! » me dit-elle en me serrant contre elle d’une façon presque convulsive, « vous êtes là, vous êtes là. J’avais perdu connaissance... J’ai rêvé... Ah ! quel rêve !... J’ai vu mon frère qui marchait sur vous... Dieu ! l’horrible rêve !... »

« Elle me donna de nouveau un baiser, et, comme sa bouche était près de ma bouche, l’heure sonna. Elle écouta le tintement de la pendule, et compta jusqu’à quatre.

— « Quatre heures », dit-elle, « il est temps.... Adieu, mon amour, encore adieu... »

« Elle m’embrassa de nouveau. Sa physionomie était redevenue calme dans son exaltation, presque souriante.

— « Donne-moi le poison », dit-elle d’une voix ferme en me tutoyant pour la première fois.

« Je restai immobile sans lui répondre.

— « Tu as peur pour moi », reprit-elle ; « va, je saurai mourir... Donne... »

« Je me levai du lit, toujours sans répondre. Elle s’était mise sur son séant et joignait ses mains sans me regarder. Priait-elle ? Etait-ce le dernier effort de cette âme pour arracher d’elle cet amour de la vie qui pousse de si profondes racines dans un être de vingt ans ? Je vous donnerai la mesure de mon sang-froid quand je vous aurai marqué ce détail puéril, mais bien significatif : je réparai en hâte le désordre de ma toilette en prévision d’éviter le ridicule dans la scène que je savais imminente. Car ma résolution d’empêcher ce double suicide était maintenant absolue... J’eus le sang-froid encore de saisir la fiole brune sur la table et de la porter dans une armoire à la clef de laquelle je donnai un tour. Ces préparatifs, auxquels elle ne prenait pas garde, semblèrent sans doute longs à Charlotte, car elle insista en se tournant vers moi :

— « Je suis prête », dit-elle.

« Elle vit mes mains vides. L’expression extatique de son visage se changea en une angoisse extrême, et sa voix devint âpre pour répéter :

— « Le poison. Donnez-moi le poison... » Puis, comme répondant à une pensée qui se présentait tout d’un coup à son esprit, elle ajouta fébrilement : « Non, ce n’est pas possible... »

— « Non », m’écriai-je en me jetant à genoux devant le lit et saisissant ses mains. « Non, tu dis vrai, ce n’est pas possible... Je ne veux pas te laisser mourir devant moi, pour moi, t’assassiner... Je t’en supplie, Charlotte, ne me demande pas de réaliser ce funeste projet... Quand je l’ai acheté, ce poison, j’étais fou, je croyais que tu ne m’aimais pas... Je voulais me tuer. Ah ! sincèrement !... Mais aujourd’hui que tu m’aimes, que je le sais, que tu t’es donnée à moi, non, je ne peux pas, je ne veux pas... Vivons, mon amour, vivons, consens à vivre... Nous partirons ensemble, si tu veux. Nous avons le droit de nous épouser. Nous sommes libres... Et si tu ne veux pas, si tu te repens de ces heures d’abandon, hé bien ! je souffrirai le martyre ; mais, je te le jure, ce sera comme si ce n’avait jamais été, rien de moi ne gênera ta vie... Mais t’aider à mourir, te tuer, toi... Non, non, non, ne me le demande plus... »

« Combien de temps lui parlai-je ainsi et que lui dis-je encore ? Je ne sais plus. J’épiais sur son visage une émotion douce, une faiblesse de femme, un de ces « oui » du regard qui démentent le « non » que prononce la bouche. Elle se taisait, les yeux fixés sur moi, et brillant cette fois d’un feu tragique. Elle avait retiré ses mains des miennes, croisé ses bras sur sa poitrine, et, tout enveloppée de ses cheveux, comme éloignée de moi par une horreur invincible, elle dit, lorsque je m’arrêtai de la supplier :

— « Ainsi, vous ne voulez pas tenir votre parole ?... »

— « Non, » balbutiai-je, « je ne peux pas... Je ne peux pas... Je ne savais pas ce que je disais... »

— « Ah ! » dit-elle avec un cruel dédain sur ses belles lèvres qui tremblaient, « mais dites-moi donc que vous avez peur !... Donnez-moi le poison. Je vous la rends pour vous, cette parole... Je mourrai seule... Mais m’avoir attirée dans ce piège ainsi... Lâche ! lâche ! lâche !... »

« Pourquoi je n’ai pas bondi sous cet outrage, pourquoi je n’ai pas pris de moi-même la fiole de poison, pourquoi je ne l’ai pas mise sur mes lèvres devant elle, en lui disant : « Regardez si je suis un lâche... » je ne le comprends pas quand j’y songe, quand je me souviens de l’implacable mépris empreint alors sur ce visage. Il faut croire qu’en effet, à cette minute, j’avais peur, moi qui maintenant marcherais à l’échafaud sans trembler, moi qui ai le courage de me taire depuis trois mois en risquant ma tête. Mais c’est que maintenant une idée me soutient, une volonté froidement, intellectuellement conçue, au lieu que, durant cette affreuse scène, c’était un désarroi de toutes les forces de mon âme, entre mes sensations suraiguës de ces mois derniers et celles de l’heure présente, et, m’asseyant sur le tapis où je venais de m’agenouiller, comme si je n’avais plus eu même l’énergie de me tenir debout, je remuai la tête, et je dis : « Non, non ». Cette fois, ce fut elle qui ne répondit pas. Je la vis ramasser d’un geste ses beaux cheveux, qu’elle tordit en un nœud fait à la hâte, assurer ses pieds dans ses mules, s’envelopper de sa robe blanche. Elle chercha des yeux le flacon noir à étiquette rouge, et, ne le voyant pas sur la table, elle marcha vers la porte, puis, sans même retourner sa tête, elle disparut après m’avoir lancé de nouveau le mot terrible :

— « Lâche ! lâche... »

« Je restai là, écroulé devant ce lit, dont le désordre me témoignait seul que je n’avais pas rêvé, — longtemps, longtemps. Soudain une inquiétude effrayante m’étreignit le cœur. Si Charlotte, une fois rentrée chez elle, exaspérée comme elle était, oui, si Charlotte avait attenté à ses jours ? En proie aux affres de cette nouvelle angoisse, j’osai aller à travers les corridors et l’escalier jusqu’à sa chambre, et là, collant mon oreille contre la porte, j’épiai un bruit, un gémissement, un signe qui me révélât quel drame se jouait derrière ce mince rempart de bois que j’aurais fait sauter de l’épaule si vite pour lui porter secours. Rien. Je n’entendis rien. Les premières rumeurs du château commençaient de monter des sous-sols. Les gens de service se réveillaient. Je dus rentrer chez moi et je m’habillai. Dès six heures j’étais dans le jardin, sous la fenêtre de la jeune fille, mon imagination en panique me l’avait montrée s’élançant par cette fenêtre et gisant à terre, les membres brisés. Je vis ses volets fermés, et, au bas, la plate-bande intacte avec sa ligne de rosiers où s’épanouissaient les dernières roses, frissonnantes et frileuses dans ce demi-jour glacé d’automne. Elle m’avait parlé cette nuit, du charme qu’elle goûtait, dans ses heures de détresse et quand elle m’aimait sans me le dire, à s’accouder le soir au-dessus de ce parterre de roses et à respirer l’arome de ces douces fleurs, épars dans la brise. J’en cueillis une au hasard, et sa senteur me fit défaillir. Pour tromper une anxiété que chaque minute rendait plus intense, je marchai droit devant moi, dans la campagne noyée de vapeurs, par ce gris matin de novembre. J’allai très loin, puisque je dépassai dans cette course désordonnée le village de Saulzet-le-Froid, et pourtant, dès huit heures, j’étais en bas, à déjeuner, ou faire semblant, dans la salle à manger du château. C’était le moment, je le savais, où la femme de chambre entrait chez Mlle de Jussat. S’il était arrivé un malheur, cette fille appellerait tout de suite. Avec quel inexprimable soulagement je la vis qui, revenant de là-haut, se dirigeait vers l’office et en sortait, tenant à la main le plateau préparé pour le thé ! Charlotte ne s’était pas tuée. Une espérance me reprit alors. A la réflexion, et une fois son premier mouvement de colère passé, peut-être interpréterait-elle comme une preuve d’amour mon refus de mourir et de la laisser mourir ? J’allais savoir cela aussi. Il suffisait de l’attendre dans la chambre de son frère. Le petit malade touchait alors à la fin de sa convalescence, et, quoique privé de promenades, il déployait la gaieté d’un enfant en train de renaître à la vie. Il m’accueillit ce matin-là par toutes sortes de gentillesses, et sa gracieuse humeur redoubla mon espoir. Elle allait servir à briser la glace entre la sœur et moi. Les mains d’un jeune homme et d’une jeune fille se joignent si vite quand elles s’effleurent autour d’une tête innocente et bouclée. Mais quand Charlotte parut, toute blanche dans sa robe claire qui plombait davantage sa pâleur, prétextant une migraine pour se dérober aux gamineries de Lucien, les yeux brûlés de fièvre entre leurs paupières desséchées et presque fanées, je compris que j’avais cru trop vite à une réconciliation possible. Je la saluai. Elle trouva le moyen de ne pas même répondre à mon salut. J’avais connu d’elle trois personnes déjà : la créature tendre, délicate, compatissante, la jeune fille effarouchée, l’amante passionnée jusqu’à l’extase. Je rencontrais maintenant sur ce noble visage le plus froid, le plus impénétrable masque de mépris. Ah ! la vieille et banale formule : l’orgueil patricien, j’ai pu m’en rendre compte à cette minute et que certains silences vous exécutent comme le fer du bourreau. Cette impression fut si amère que je ne pus m’y résigner. Ce jour même, je la guettai pour avoir un mot de sa bouche, fût-ce un nouvel outrage, et, au moment où elle entrait dans sa chambre, vers la fin de l’après-midi, pour s’habiller avant le dîner, j’allai à elle dans l’escalier. Elle m’écarta d’un geste si altier avec un si cruel : « Je ne vous connais plus... » sur sa bouche frémissante, un regard si indigné dans les yeux, que je restai sans trouver une phrase à lui dire. Elle m’avait jugé et condamné.

« Oui, condamné. Cet arrêt aurait dû m’être d’autant plus cruel à subir qu’il était plus mérité. Elle me méprisait pour ma peur de la mort ; et c’était vrai, j’avais senti ce lâche frisson devant le trou noir, pendant que je la regardais reposer sur ma poitrine. J’avais certes le droit de me dire que cette peur toute seule ne m’aurait pas arrêté devant le suicide à deux, si la pitié pour elle ne s’y était point jointe et mon ambition de penseur. N’importe. Elle s’était donnée à moi sous une condition, et à cette condition tragique j’avais répondu « oui » avant, et « non » après. Hé bien ! Ce que vous appelez, mon cher maître, l’orgueil du mâle est si fort, et le fait d’avoir vraiment possédé une femme, d’avoir eu d’elle et son corps, et son âme, et ses sentiments, et ses sensations, satisfait cet orgueil si complètement, que l’atroce humiliation du mépris de Charlotte ne m’atteignait pas comme autrefois son silence après la première déclaration, sa fuite loin du château, ses fiançailles. Elle me méprisait, mais elle avait été à moi. Je l’avais tenue entre mes bras, ces bras-ci, et le premier. Oui, j’ai souffert cruellement entre cette nuit de délire et mon départ définitif de la maison. Pourtant ce ne fut pas le désespoir aride et vaincu de cet été, l’abdication totale dans la détresse. Je gardais au fond de mon être, je ne peux pas dire un bonheur, mais un je ne sais quoi d’assouvi qui me soutenait dans cette crise. Quand Charlotte passait devant moi, sans plus me regarder qu’un objet oublié là par quelque domestique, je la contemplais qui montait l’escalier, qui suivait le corridor, et je me la représentais en souvenir, ses cheveux défaits, ses pieds nus, sa bouche sur ma bouche, dans cet abandon virginal de toute sa personne qu’elle ne pourrait plus jamais, jamais, avoir pour aucun autre. Cela me faisait un mal horrible que cette nuit d’amour eût été si courte, si unique, et ne dût pas recommencer. Pour une heure de cette félicité une fois goûtée, peut-être aurais-je accepté à nouveau le pacte fatal, avec la froide résolution de le tenir. Mais cette félicité n’en avait pas moins été vraie, et cette certitude de ma mémoire suffisait à me sauver des affolements d’auparavant. Et puis cet amour était-il réellement, irrémédiablement fini ? En agissant avec moi comme elle avait agi, Mlle de Jussat m’avait prouvé une passion très profonde. Etait-il possible qu’il n’en demeurât rien dans ce cœur romanesque ? Aujourd’hui et à la lumière de la tragédie qui a terminé cette lamentable aventure, je comprends que précisément ce caractère romanesque empêchait tout retour de ce cœur exalté. Elle n’avait pas une minute admis l’idée qu’elle pût être ma femme, fonder avec moi une famille. Elle n’avait pu faire ce qu’elle avait fait que par un accès de délire qui l’avait enlevée à la vie, à sa vie. Elle avait aimé en moi un mirage, un être absolument différent de moi-même et la vision subite de ma vraie nature ayant du coup déplacé ce plan d’illusion, elle me haïssait de toute la puissance de son ancien amour. Hélas ! avec toutes mes prétentions à la psychologie savante, je n’ai pas vu cette évolution de cette âme, alors. Je n’ai pas soupçonné non plus qu’elle chercherait à tout prix le moyen de me connaître davantage et qu’elle irait, dans l’égarement de ses dégoûts actuels, jusqu’à me traiter comme les juges traitent les accusés ; enfin qu’elle voudrait lire mes papiers et ne reculerait pour cela devant aucun scrupule. Je n’ai même pas su deviner qu’elle n’était pas fille à survivre aux hontes que lui représentait ce don d’elle-même accompli dans des circonstances pareilles, et je n’ai pas pensé à supprimer cette fiole de poison que je lui avais refusée. Je me croyais un grand observateur parce que je réfléchissais beaucoup. Les arguties de mes analyses m’en cachaient la fausseté. Il ne fallait pas réfléchir à cette époque. Il fallait regarder. Au lieu de cela, trompé par ce raisonnement que je vous ai fait tout à l’heure, et persuadé que Charlotte m’aimait toujours malgré son mépris, j’essayai de rappeler cet amour par les moyens les plus simples, les plus inefficaces dans cet instant. Je lui écrivis. Je retrouvai ma lettre sur mon bureau, le jour même, non décachetée. J’allai jusqu’à sa porte la nuit et j’appelai. Cette porte était fermée à double tour et l’on ne me répondit pas. Je voulus l’aborder de nouveau. Elle m’écarta de la main avec plus d’autorité encore que la première fois, sans me regarder.

« Enfin, le crève-cœur de cette insulte continue fut plus fort que les ardeurs du désir qui recommençaient de s’allumer en moi. Le soir du jour où elle m’avait ainsi repoussé, je me rappelle que je pleurai beaucoup, puis je m’arrêtai à un parti définitif. Un peu de mon énergie ancienne m’était revenue, car ce parti fut ce qu’il devait être. J’ajoute, pour dire la vérité entière, que la prochaine arrivée de M. de Plane et du comte André était annoncée. Cette nouvelle eût achevé de me décider si j’avais encore hésité. Leur présence à tous deux, dans ce double et sinistre désastre de mon amour et de ma fierté, non, je ne voulais pas, je ne pouvais pas la supporter. Voici donc ce que je décidai. Le marquis m’avait prié de prolonger mon séjour jusqu’au 15 novembre. Nous allions être au 3. J’annonçai, au matin de ce fatal 3 novembre, que je venais de recevoir de ma mère une lettre un peu inquiétante, puis dans la journée je racontai qu’une mauvaise dépêche avait encore augmenté mes inquiétudes. Je demandai donc à M. de Jussat la permission de partir pour Clermont dès le lendemain et à la première heure, ajoutant que, si je ne revenais pas, l’on voulût bien faire une caisse des objets que je laissais et me les renvoyer. Je tins ce discours devant Charlotte, assuré qu’elle le traduirait par sa vraie signification : « Il s’en va pour ne plus revenir. » Je comptais que la nouvelle de cette séparation définitive la remuerait, et, voulant profiter aussitôt de cette émotion, j’eus l’audace de lui écrire un nouveau billet, ces deux lignes seulement : « Sur le point de vous quitter à jamais, j’ai le droit de vous demander une dernière entrevue. Je viendrai chez vous à onze heures. » Il fallait qu’elle ne pût pas me renvoyer ce billet sans le lire. Je le posai donc tout ouvert sur sa table de nuit, au risque de me perdre et de la perdre si la femme de chambre y jetait les yeux. Ah ! comme mon cœur battait, lorsque, à onze heures moins cinq minutes, je m’acheminai vers sa porte et que j’appuyai sur le loquet ! Le verrou n’était pas mis. Elle m’attendait. Je vis au premier regard que la lutte serait dure. Sa physionomie disait trop clairement qu’elle ne m’avait pas laissé venir pour me pardonner. Elle portait sa robe du soir en étoffe sombre, et jamais l’éclair de ses yeux n’avait été plus fixe, plus implacablement fixe et froid.

— « Monsieur, » fit-elle dès que j’eus refermé la porte et comme j’étais là immobile, « j’ignore ce que vous avez l’intention de me dire, je l’ignore et je ne veux pas le savoir... Ce n’est pas pour vous écouter que je vous ai laissé entrer. Je vous le jure, — et je sais tenir ma parole, moi, — si vous faites un pas en avant et si vous essayez de me parler, j’appelle et je vous fais jeter dehors comme un voleur...

« En prononçant ces mots, elle avait posé son doigt sur le bouton de la sonnette électrique placée au chevet de son lit. Son front, sa bouche, son geste, sa voix, traduisaient une telle résolution que je dus me taire. Elle continua :

— « Vous m’avez, monsieur, fait commettre trois actions indignes... La première a eu pour excuse que je ne vous ai pas cru capable d’une infamie comme celle que vous avez employée... D’ailleurs, je saurai l’expier, » ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même. « La seconde ? Je ne lui cherche pas d’excuse... » Et son visage s’empourpra d’un flot de honte. « Il m’a été trop insupportable de penser que vous aviez agi ainsi. J’ai voulu être sûre de ce que vous étiez. J’ai voulu vous connaître... Vous m’aviez dit que vous teniez votre journal... J’ai voulu le lire... Je l’ai lu... Je suis entrée chez vous quand vous n’y étiez pas. J’ai fouillé vos papiers. J’ai forcé la serrure d’un cahier... Oui, moi, j’ai fait cela !... J’en ai été trop punie, puisque j’ai lu dans ces pages ce que j’y ai lu... La troisième... En vous la disant j’acquitte la dette que j’ai contractée avec vous par la seconde. La troisième... » et elle hésita, « sous le coup de l’indignation qui m’a saisie, j’ai écrit à mon frère. Il sait tout. »

— « Ah ! » m’écriai-je, « vous êtes perdue... »

— « Vous savez ce que j’ai juré, » interrompit-elle, et, mettant de nouveau la main sur la sonnette : « Taisez-vous... Je ne peux plus me perdre, » continua-t-elle, « et personne ne fera plus rien ni pour ni contre moi. Mon frère saura cela aussi, et ce que j’ai résolu. La lettre lui arrivera demain matin. Je devais vous prévenir, puisque vous tenez à votre vie. Et maintenant, allez-vous-en... »

— « Charlotte... » implorai-je.

— « Si dans une minute vous n’êtes pas sorti, » dit-elle en regardant la pendule, « j’appelle. »

§ VI. — Conclusion.

« Et j’obéis ! Le lendemain, dès six heures, je quittai le château, en proie aux plus sinistres pressentiments, essayant en vain de me persuader que cette scène ne serait pas suivie d’effet, que le comte André arriverait assez tôt pour la sauver d’une résolution désespérée, qu’elle-même, au dernier moment, elle hésiterait ; qu’un incident inconnu surviendrait... que sais-je ? Quant à fuir, à reculer devant la vengeance possible du frère, je n’y songeai pas une seconde. Cette fois, j’avais retrouvé du caractère parce qu’une idée était en moi, vivante et qui me soutenait, celle de ne plus me laisser humilier par personne. Oui, si j’avais eu, devant une fille affolée et dans la faiblesse de l’amour heureux, une heure de défaillance, je n’en aurais pas une autre devant la menace d’un homme. J’arrivai à Clermont, dévoré d’une anxiété qui ne fut pas de longue durée, puisque j’appris le suicide de Mlle de Jussat et que je fus arrêté, coup sur coup. Dès les premiers mots du juge d’instruction, j’ai reconstitué tous les détails de ce suicide : Charlotte a pris dans la fiole de poison achetée par moi ce qu’elle a cru devoir suffire à sa mort. Elle a fait cela le jour même où elle a lu mon journal. J’ai retrouvé en effet la serrure du cahier forcée. Je ne m’en étais seulement pas aperçu, tant j’avais l’âme ailleurs qu’à ces notes stériles. Elle eut soin, pour détourner mes soupçons, de remplacer par de l’eau la quantité de noix vomique ainsi dérobée. Elle a jeté le flacon qui lui avait servi par la fenêtre, parce qu’elle n’a pas voulu que son père apprissent ou sa mère son suicide autrement que par son frère. Et moi qui savais toute la vérité sur cet horrible drame, moi qui pouvais du moins donner mon journal comme une présomption de mon innocence, je l’ai détruit, ce journal, au sortir de mon premier interrogatoire ; j’ai refusé de parler, de me défendre, — à cause de ce frère. Je vous l’ai dit, j’avais vidé jusqu’au fond la coupe des humiliations et je n’en voulais plus. Je n’en veux plus. Cet homme que j’ai tant envié dès le premier jour, cet homme qui me représente la morte maintenant et qui, sachant toute la vérité, lui aussi, doit me considérer comme le dernier des derniers, je ne veux pas qu’il ait le droit de me mépriser entièrement, et il ne l’a pas. Il ne l’a pas, parce que nous nous taisons tous deux. Mais nous taire, — pour moi, c’est risquer ma tête afin de sauver l’honneur de la morte, — et pour lui, c’est immoler un innocent à cet honneur. De nous deux en ce moment, de moi qui ne veux pas me défendre en m’abritant derrière le cadavre de Charlotte, et de lui qui, ayant cette lettre où elle lui annonce son suicide, la garde devers lui, pour se venger de l’amant de sa sœur en le laissant condamner comme assassin, lequel est le brave ? Lequel est le gentilhomme ? Toute la honte de ma faiblesse, dans cette nuit où Charlotte s’est donnée à moi, — s’il y a eu honte, — je l’efface en ne me défendant pas, et je trouve une volupté d’orgueil, comme une revanche de ces horribles derniers jours, à ne pas me tuer maintenant, à ne pas demander à la mort l’oubli de tant de tortures. Il faut que le comte André pousse son infamie jusqu’au bout. Si je suis condamné, lui me sachant innocent, lui en ayant la preuve, lui se taisant, hé bien ! Les Jussat-Randon n’auront rien à me reprocher, nous serons quittes.

« Pourtant je vous ai tout dit à vous, mon vénéré maître, je vous ai ouvert le fond et l’arrière-fond de mon être intime, et en confiant ce secret à votre honneur, je sais trop à qui je m’adresse pour même insister sur la promesse que j’ai pris le droit d’exiger de vous à la première feuille de ce cahier. Mais, voyez-vous, ce silence m’étouffe ; j’étouffe de ce poids que j’ai là toujours, toujours sur moi. Pour tout vous dire d’un mot, et appliqué à ma sensation, il est légitime, comme cette sensation même, j’étouffe de remords. J’ai besoin d’être compris, consolé, aimé ; qu’une voix me plaigne et me dise des paroles qui dissipent les fantômes. J’avais dressé en esprit, quand j’ai commencé ces pages, une listé des questions que je voulais vous poser à la fin. Je m’étais flatté que j’arriverais à vous raconter mon histoire comme vous exposez vos problèmes de psychologie dans vos livres que j’ai tant lus, et je ne trouve rien à vous dire que le mot du désespoir : « De profundis ! » Ecrivez-moi, mon cher maître, dirigez-moi. Renforcez-moi dans la doctrine qui fut, qui est encore la mienne, dans cette conviction de l’universelle nécessité qui veut que même nos actions les plus détestables, les plus funestes, même cette froide entreprise de séduction, même ma faiblesse devant le pacte de mort, se rattachent à l’ensemble des lois de cet immense univers. Dites-moi que je ne suis pas un monstre, qu’il n’y a pas de monstre, que vous serez encore là, si je sors de cette crise suprême, à me vouloir comme disciple, comme ami. Si vous étiez un médecin, et qu’un malade vînt vous montrer sa plaie, vous le panseriez par humanité. Vous êtes un médecin aussi, un grand médecin des âmes. La mienne est bien profondément blessée, bien saignante. Je vous en supplie, une parole qui la soulage, une parole, une seule, et vous serez à jamais béni de votre fidèle,

« Robert Greslou. »

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