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Le Diable au Sahara

LA MER

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LA MINE

Du berthon, l’un des canots légers que possédait le chalutier, le petit midship, seul, monta sur le pont, presque d’un saut, par l’échelle de tribord. Et il laissa l’embarcation à la mer, avec deux matelots, au lieu de la faire hisser sur le pont : il pensait bien qu’il aurait à s’en servir encore, dans les cinq minutes.

— Quelque chose dans le filet, sur bâbord, nord-ouest, après la troisième bouée, dit-il. La quatrième a foncé. Ça tire dessus.

Le petit midship n’avait pas encore un poil de barbe, et sa figure, si pleine et si lisse qu’on eût dit d’une grosse fille campagnarde, n’était plus qu’un coup de soleil. Elle avait l’éclat de la tomate sur les joues, de la viande crue sur la nuque. Quand il parlait, il bafouillait effroyablement à cause de son horrible timidité, avec un accent méridional qui sonnait comme un timbre de cuivre, et ça le rendait presque incompréhensible. Il fallait avoir l’habitude. Mais le commandant avait eu tout le temps pour la prendre, depuis vingt-deux mois qu’ils bourlinguaient ensemble dans la Méditerranée, toujours entre les mêmes îles et les mêmes golfes de la côte grecque !

Le petit midship était un Français, né à Barcelone. C’est quelquefois une bonne chose, pour les enfants, d’avoir vécu à l’étranger ; ça les trempe, ça les rend surtout volontaires. Ce gamin avait déjà passé les examens du long cours, puis s’était inscrit pour ceux de l’École navale. Et comme la guerre avait éclaté, une décision du ministère de la marine avait fait de lui un aspirant, ou un « midship », comme on dit plus généralement, même dans la marine française. Quant à son chef, c’était un ancien premier maître, versé dans la réserve. On lui avait donné le commandement de ce chalutier.

Dans le lointain, la noble masse de l’Acrocorinthe apparaissait toute en rose et en velours chocolat. Il était quatre heures du matin. Les sèches montagnes du Péloponèse se transfiguraient, somptueuses comme un tapis de Turquie. Mais les deux hommes n’avaient aucun regard pour ces choses. Depuis vingt-deux mois ils ne voyaient que la mer. Leur équipage aussi. Depuis vingt-deux mois ils n’avaient pas dormi une moyenne de quatre heures par nuit. Ils n’étaient jamais revenus en France, et ne descendaient que bien rarement à terre. Ils escortaient les navires de commerce avec leur chalutier à vapeur. Ils posaient des ceintures de filets autour des ports, des golfes et des détroits, pour fermer la route aux sous-marins, et peut-être les prendre. Ils traînaient des dragues, armées de puissants sécateurs, pour faire remonter les mines à la surface et les détruire. Le petit midship était bien plus souvent dans le berthon ou à cheval sur une des bouées, soulevant les filets, de l’eau jusqu’à mi-corps, que dans le chalutier. Il ne rouspétait jamais. Son rêve seulement était d’être inscrit au tableau des enseignes. Il se voyait enseigne comme d’autres rêvent de passer président de la République.

L’ancien premier maître était beau comme un chevalier des anciens jours. Ses yeux s’étaient enfoncés sous l’arc resté très pur de ses cils, à force de regarder la mer ; et il ne parlait jamais que d’une voix très douce ; un gentilhomme, qui s’appelait Bonnard, tout uniment. La France en fait beaucoup comme ça. Il demanda :

— Quelque chose dans le filet ? Quoi ?

— Ça ne doit pas être un sous-marin, répondit l’enfant avec regret. Mais je crois que c’est une mine. A trois mètres sous l’eau.

— En dérive, alors, dit le commandant, Ça se peut. Je vais aller voir avec vous.

Il fit armer le deuxième berthon.

La mer était très calme. Elle gonflait seulement le dos, par places, sans raisons appréciables, comme fait l’eau qui commence à bouillir, dans une marmite. Un grand goëland, qui picorait on ne savait quoi sur l’arête du filet, s’envola paresseusement.

— C’est là ! dit le midship. Par trois mètres. Voyez-vous ?

L’œil du commandant plongea.

La chose était là, en effet. Elle avait bien un mètre de diamètre, et semblait monter et descendre imperceptiblement avec l’enflure du flot.

— Oui, dit le commandant du chalutier. C’est rond, et ça a la taille d’une mine. Une mine qui aurait chassé sous le courant, en entraînant son contre-poids. Si elle avait lâché son crapaud, elle serait venue en surface. Et c’est bien la profondeur où ils les immergent… Rentrons. Je mangerais bien quelque chose. Et puis on avisera.

A bord du chalutier, ils n’avaient que des conserves, bien entendu. Mais le cuisinier avait fait la cuisine.

— C’est bon, le singe accommodé, quand il est chaud ! observa l’enfant, béatement.

Ce n’est pas tous les jours fête. En hiver, le gros temps est presque la règle. Les vagues balaient de bout en bout ces petits bâtiments, éteignant le feu du cuisinier. Durant des mois, souvent il faut manger les conserves « nature », et froides.

— Si c’est une mine, dit l’enfant, ça me fait un point pour passer enseigne. Au moins !…

Il s’absorba dans son rêve. Mais il reprit bientôt :

— Comment va-t-on faire pour l’avoir ? Nous n’avons plus de drague.

— Tirer dessus avec notre 75, dit le commandant. Je sais bien que c’est chanceux, elle est immergée par trois mètres ; enfin, on tiendra compte de la réfraction et de la résistance de l’eau… Mais il faudra commencer par haler le filet à distance, sans ça l’obus abîmerait les maillons.

Et, quand ils eurent pris le café — car on pouvait aussi faire le café ce jour-là, jour de noce — ils redescendirent dans les berthons, frappèrent un câble entre le filet et le chalutier, qui s’éloigna ensuite bien doucement, machine cent tours à la minute. Le filet suivit l’impulsion et se déplaça.

— … Elle remonte ! La mine remonte ! cria le midship, enchanté.

Juste au moment où la chose effleura l’eau ; un des matelots de nage qui avait emporté sa carabine par ordre — on ne sait jamais — tira…

— Quoi ! fit le midship, stupéfait.

— Cette mine-là n’aurait jamais fait beaucoup de mal au monde, dit le matelot, qui rigolait en dedans.

La « mine » flottait, en vraie dérive, cette fois. On y distinguait des appendices singuliers, des pattes courtes, terminées en nageoires griffues, une tête semblable à celle d’un serpent, une queue…

— Une tortue ! gémit l’enfant désolé. Ce n’était qu’une tortue !

La bête marine s’était arrêtée contre le filet, tout bonnement, pour dormir dans un courant d’eau chaude en se calant contre les maillons. Le filet se déplaçant, elle avait remonté, et se préparait sans doute à replonger quand le matelot l’avait tuée.

— Ça vaut mieux qu’une mine, déclara le matelot, d’une voix consolante. Ça nous fera de la viande fraîche : depuis le temps !

Le midship ne répondit rien. Pour des raisons personnelles, il eût préféré une mine, une vraie mine, à des tonnes de viande fraîche.

Quand il eut regagné le chalutier, le commandant, arrivé le premier, lui montra un petit papier, la traduction du « morse » parvenu en leur absence à leur poste de T. S. F. : « Placer un filet en travers de la baie d’Astra Spitia. Commencer sans tarder. »

— Nom de Dieu ! jura l’enfant ; quarante-huit heures de turbin, sans se coucher. Chien de métier !

C’était la première fois qu’il renâclait devant l’ouvrage. A cause de cette sale tortue. La déception lui alourdissait le cœur. Quand on désire passer enseigne…

UN GABIER EXCEPTIONNEL

Je n’ai jamais connu, sur mer, un équipage plus gai, plus vaillant, plus allant, depuis le dernier des novices jusqu’au commandant, qui disait aux passagères inquiètes : « Mais non, mesdames, ils ne nous couleront pas ! Nous sommes trop petits !… Quoique ça, ne quittez pas vos ceintures de sauvetage, et dormez sur le pont ! »

C’était pendant la guerre, en 1917, et ils ont tous été noyés, les pauvres diables, noyés comme des rats, par un sous-marin allemand, un mois plus tard, entre Corfou et Brindisi, dans l’Adriatique. Je n’avais passé que trois jours avec eux, et ça me fait peine encore, quand j’y pense, une vraie peine, comme si on m’avait tué de très vieux, de très sûrs amis.

C’était un tout petit vapeur, qui s’appelait l’Édouard-Corbière, du nom de son ancien propriétaire, père du poète Tristan Corbière. Ce vieux capitaine au long cours, qui fut corsaire, négrier, journaliste, romancier et même poète, était un homme d’entreprise : il avait créé, entre je ne sais plus quel port d’Armorique et l’Angleterre, une petite ligne de navigation dont le fret le plus habituel se composait de cochons engraissés en France et destinés à la nourriture des insulaires de Grande-Bretagne. Les vieux matelots du bord rappelaient en riant cette époque de paix et de tranquillité. Ces gens qui chaque jour attendaient la mort — et qui l’ont reçue — étaient d’une sublime et magnifique insouciance. Chaque jour ils prenaient leurs repas de l’après-midi en plein air, devant le poste d’équipage, sur un prélart qui couvrait l’entrée de la cale, tout près du hublot de ma cabine. Ils ne me voyaient point, ignoraient ma présence et causaient librement. J’ai entendu là, de leur bouche, sans qu’ils s’en pussent douter, les plus belles histoires, presque toutes fausses.

Les marins sont comme les enfants : ils ne demandent jamais « si c’est arrivé » ; ils lisent peu, ou pas du tout ; leur âme ingénue et malicieuse à la fois a besoin pourtant de romans : ils inventent des romans parlés. Toutes les races de nos côtes étaient représentées parmi ces condamnés à mort, et qui le savaient sans doute, si simplement et joyeusement braves : les mokos de la rive méditerranéenne, les pêcheurs du golfe de Gascogne, les Bordelais, les Vendéens, les Bretons, les Normands de Granville et de Saint-Malo, les gens de Boulogne, de Calais, de Dunkerque. Il y en avait — c’était le plus grand nombre — qui ne faisaient qu’écouter et rire, ou s’émouvoir, mais rire le plus souvent. Par réaction contre le danger, ils semblaient, en effet, préférer le rire aux larmes. Ils goûtaient mieux, par un sentiment populaire, instinctif, l’aventure qui finit bien ; ils aimaient aussi celle qui réserve une surprise à la fin, et déconcerte. A leur manière, ils avaient le goût aiguisé, ils étaient des amateurs difficiles. Et celui qui contait le mieux ce que nos voisins d’Angleterre nomment le yarn, ce que nos compatriotes du Midi appellent la galéjade, n’était point, chose surprenante, de Toulon ou de Marseille : un Flamand de Bray-Dunes, pêcheur à l’Islande, puis marin à l’État. Je me souviens de son nom, un nom de mon pays : Bogaërt. Ça se prononce « Bogart », en faisant sonner le t. Il était lourd, rond, puissant, musculeux et gras, avec un air d’assurance pour affirmer les choses les plus invraisemblables ; il filait le conte comme un curé son prêche, si sérieusement qu’on y était toujours pris. Voilà une de ses histoires. Je vais m’efforcer de la dire autant que possible telle que je l’ai entendue :

« Moi, j’ai connu un gabier, un gabier étonnant ! Il n’y en a pas deux comme ça dans la marine française, ni dans aucune autre marine du monde. Les Anglais, les Américains, les Boches, ils n’en ont pas : il pouvait vivre sans respirer !

« — Sans respirer ?

« — Sans respirer l’air. Autre chose, n’importe quoi, ça lui était égal. Excepté l’eau, naturellement, et le vide. A part ça, tout. On n’en savait rien, il n’en disait rien, il s’en vantait pas. Quand il y avait de l’air, il en profitait, comme tout le monde, mais il pouvait s’en passer.

« C’est sur un sous-marin que je l’ai connu. Un des premiers sous-marins qu’on ait faits, bien avant la guerre. Quelque chose dans le genre « gymnote », un mauvais gros petit cigare de tôle où nous n’étions que six hommes, avec un maître d’équipage et un officier. A cette époque, on se demandait encore si ça pourrait jamais servir à quelque chose, ces machines-là. Ça n’était pas au point, on faisait seulement des expériences, quoi, dans la rade de Brest. Et on n’avait pas encore inventé l’oxylithe, qui absorbe l’acide carbonique de la respiration. Alors, comme c’était très resserré dans cette boîte, pour ne pas être empoisonné, il fallait remonter souvent. On avait bien des obus d’oxygène, mais pas perfectionnés comme au jour d’aujourd’hui.

« C’est du reste là dedans que j’ai appris que l’air était composé d’oxygène et d’azote, et aussi d’un troisième gaz, dont j’ai oublié le nom, et que du reste on ne connaissait pas au moment : avant d’être sur le sous-marin, je m’en étais toujours f…tu ; l’air, c’est l’air, ça suffit !

« Le gabier que je parle, il s’appelait Métivet, et il était Parisien : un type qui s’était engagé à la flotte, comme tous ces idiots des villes, qui n’ont jamais pêché que le goujon, jamais vu la mer, mais qui ont lu des boniments dans les journaux illustrés quand ils étaient petits. Pas mauvais marin, malgré ça, bon mécanicien, serviable et tout : dégourdi… Bon ! voilà qu’un jour on repart pour ces sacrées expériences, on remplit d’eau les ballasts, et on va s’asseoir dans la rade sur un fond de quinze mètres, tout ce que les tôles pouvaient supporter. Après ça on veut remonter : le premier ballast, celui d’avant, ça va bien : il se vide comme une baignoire d’amiral. Mais celui d’arrière… celui d’arrière ne veut rien savoir : Quelque chose de bloqué dans la mécanique. Quoi ? Si on l’avait su, ça se serait arrangé, mais on n’a pas su, on n’a jamais su. Les ingénieurs ont dit plus tard que ça aurait dû marcher. Cochon de gouvernement, qui invente des outils pareils pour assassiner les matelots. On travaille deux heures, trois heures, quatre heures : la peau ! Ce qui était bloqué reste bloqué. Je suppose que ça devait commencer à puer, dans la boîte, mais on s’en apercevait pas. Seulement on respirait difficilement. Le commandant, qui était un enseigne, fait ouvrir les obus d’oxygène, et ça nous soulage, pour un temps. Mais on n’en avait que pour douze heures, et après ? Le commandant dit pour nous rassurer : « On sait où nous sommes, à peu près, on viendra nous chercher. On sondera… Nous ne sommes pas mouillés très profond, on pourra frapper des grappins, à l’avant et à l’arrière, et au milieu, et nous relever… » Mais en attendant, nous étions dans une sale position, l’avant en l’air et le cul sur la roche : impossible de se tenir debout. Et puis, on a eu envie de dormir tout le temps, avec mal à la tête, et des vomissements : l’air, n’est-ce pas, l’air qui manquait. On s’empoisonnait soi-même… Excepté ce Métivet ! C’est là qu’on s’est aperçu qu’il y avait quelque chose de pas ordinaire avec lui : il avait presque pas l’air incommodé ; il a dit, d’un air naturel : « Mon commandant, ils tournent de l’œil, vous tournez de l’œil : y a pas un médicament ? » Le commandant a répondu : « Y en a pas… du café, peut-être, pour nous réveiller ! » Alors, Métivet a fait une gymnastique extraordinaire pour arriver à la cambuse, et il a fait du café !

« Vingt-deux heures, ça a duré ! Il paraît que nous râlions tous, nous étions sans connaissance, excepté Métivet. C’est lui qui a entendu les sondes qui nous cherchaient, c’est lui qui a causé avec les sauveteurs, en tapant l’alphabet morse sur la tôle. Il donnait des conseils pour passer des chaînes sous la coque, il essayait de nous ranimer, en nous entonnant du café, qu’on pouvait plus prendre, et en disant : « Ça va ! Ça va ! Ils sont là ! Vous laissez pas clamser, nom de Dieu ! »

« Et à la fin, on a été tiré à la surface, et on a ouvert l’écoutille. Ah ! Bon Dieu ! la première lampée d’air ! Y a pas de coup de tafia qui vaille ça. Mais on en a eu tous pour quinze jours d’hôpital, toujours excepté Métivet.

« Quand j’ai été retapé, je lui ai dit : « Ça te faisait donc rien, à toi ? Comment qu’tu peux vivre, sans oxygène ? »

« Il m’a répondu : « L’oxygène ? C’est bon pour les c… comme toi. Moi, mon père était concierge rue Mouffetard. J’ai été élevé dans sa loge jusqu’à dix-huit ans. Et l’air des loges de concierge, dans les vieilles maisons de Paris, c’est pas fait avec de l’oxygène : c’est un mélange de gaz d’éclairage, d’acide carbonique qui vient du fourneau, et de vapeur de café au lait. Je m’ai habitué !… »

— Tu vas un peu fort, Bogaërt ! dit l’équipage.

Et tous éclatèrent de rire, bonnement. Braves gens !

UN CIMETIÈRE

… C’est un lieutenant de vaisseau qui a donné sa démission, comme presque tous les lieutenants de vaisseau, depuis la guerre. Que voulez-vous ? Il n’y a presque plus de navires, et plus du tout d’avancement ; il y a aussi le dégoût du métier qu’on leur imposa, pendant que les autres, les officiers de l’armée de terre, risquaient leur vie, eux aussi, mais utilement. Il me dit :

— Si j’ai commandé un sous-marin ? Oui. Si j’ai eu ce que vous appelez des aventures ? Naturellement. Ce n’est pas une navigation drôle en temps de paix, que la navigation sous-marine. Mais en temps de guerre ! Tenez il y avait des jours où je plaignais les Allemands, qui ne connaissaient plus d’autre navigation que celle-là.

« On est comme des poissons volants, avec cette aggravation qu’on ne peut pas voler. Vous savez, les poissons volants qui sautent hors de l’eau pour échapper à un ennemi, à un autre poisson ennemi, et trouvent en l’air une mouette qui leur tombe dessus ! Pour nous, c’est la même chose. Sous l’eau, il y a les mines et les filets. En surface, les torpilleurs qui vous cherchent, et, dans le ciel, les hydravions. Il faut avoir les yeux partout, ou du moins il faudrait les avoir partout : et c’est impossible. Mais ce n’est pas de ça que je veux parler aujourd’hui, ni même du « pépin », du gros pépin qui a précédé l’incident que je veux vous conter, un incident qui n’a même pas été noté en deux lignes sur le livre de bord : il n’avait aucune importance au point de vue de la navigation et de la sécurité du bateau. Et pourtant, c’est le plus atroce et le plus dramatique de mes souvenirs.

« C’est avant, que la sécurité du bateau avait été compromise. Nous croisions dans l’Atlantique, à ce moment-là, pas loin du cap Gibraltar et du cap Spartel. Nous venions de pousser, le long de la côte, jusqu’aux environs de San-Lucar, au delà de Cadix. Nous cherchions les sous-marins allemands, et ce fut un torpilleur allemand qui nous aperçut ; ce sont des choses qui arrivent ! On s’immergea, un peu vivement, pour ne pas recevoir le premier coup de canon, et, après, placer sa torpille. Je ne sais comment ça se fit, mais nous descendîmes, nous descendîmes beaucoup plus profond que nous n’avions pensé, et vînmes nous asseoir par vingt-cinq mètres sur je ne sais quoi : on n’y fit guère attention à cet instant. Une fois là, plus moyen de se remettre en surface ! Je commandai : « Chassez partout ! » Mais bonsoir : il y avait quelque chose de détraqué dans un des ballasts. Celui d’avant chassait bien, mais celui d’arrière ne voulait rien savoir. Ce sont encore des choses qui arrivent, et l’agrément de ces mécaniques.

« Nous sommes restés six heures comme ça : il y a des situations plus joyeuses ! Mourir empoisonné de son haleine, au fond d’un sous-marin : n’importe quel supplice chinois est plus doux ! Pourtant, ce n’est pas encore l’histoire. S’il n’y avait eu que cette avarie, je ne vous en parlerais même pas : on s’en est tiré, puisque me voilà… Mais quand je parvins à faire remplir à nouveau, normalement cette fois, le réservoir d’avant, et que le sous-marin se remit d’aplomb sur sa quille, nous entendîmes tous un bruit, un bruit ! oh ! si singulier ! comme si nous écrasions de grosses broussailles, un bruit de bois cassé. Nous n’étions pas en aéroplane, pourtant, et nous n’avions pu tomber sur une forêt !

« Ce qu’il y a d’embêtant, dans un sous-marin, une fois les capots fermés, c’est qu’on ne peut rien voir du dehors, bien entendu, excepté par le périscope ; et le périscope, au-dessous de la surface, ça ne vaut pas mieux qu’une paupière fermée. Mais, par chance, mon sous-marin avait aussi été paré pour être « mouilleur de mines » ; et, par l’orifice du mouille-mines, ayant revêtu un appareil de scaphandrier, je pus descendre sur ce que je prenais pour le fond de mer. Je voulais savoir en quoi consistait l’avarie. Et puis je ne sais quelle curiosité, j’imagine : je vous avoue que d’avance, sans savoir pourquoi, je m’attendais à quelque chose. Mais pas à ça ! L’eau était assez claire pour qu’en écarquillant les yeux sous le casque de cuivre, je pusse distinguer — je distinguai à moitié, comme on voit sous l’eau… une espèce de rêve, vous comprenez, un rêve, un cauchemar, dans cette brume sous-marine, — ce que je vais vous dire :

« Nous étions tombés par le travers d’un vieux, d’un très vieux navire coulé. Une frégate, je suppose, d’après ses dimensions, qui étaient si vastes que, malgré tous mes efforts, mon regard ne pouvait atteindre ni l’avant ni l’arrière. Et ces débris étaient pâles, tout pâles, blanchâtres dans la demi-nuit glauque de l’eau ; en mer, au fond de la mer, c’est comme sur terre : la poussière tombe depuis le commencement du monde ; seulement, cette poussière, c’est une boue blanche ou rouge, suivant les endroits. Et, sous cette espèce de linceul, c’était des canons, des fantômes de canons, et des squelettes, aussi, des fantômes de squelettes. J’ai vécu six heures, je vous dis, dans ce cimetière abominable, avec l’idée que nous ferions nous aussi, à notre tour, dans un siècle ou deux, un épouvantail pour d’autres idiots aussi malchanceux. Mais qu’est-ce que c’était, qu’est-ce que ce pouvait bien être ? Tout à coup je pensai aux deux navires de la grande flotte franco-espagnole de Villeneuve et de Gravina, le Fougueux ou le Monarca, qui avaient coulé près de San-Lucar, après la bataille de Trafalgar, et qu’on n’a jamais repêchés. Il y en a tant qu’on ne repêchera jamais !

« Enfin, on en est sorti tout de même. Ah ! la joie de sentir la coque se redresser, flotter naturellement, sans rester crochée dans ce vieux cadavre pourri ! Mais voilà que, tout près, il y en avait un autre. Un autre, plus petit. Plus ancien, plus jeune ? Je ne pourrais vous le dire : il y a des morts qui n’ont pas d’âge. Un navire de commerce, peut-être, coulé par les Allemands des temps passés. Il y a toujours eu des Allemands. A la fin, quand déjà nous flottions en surface, je croyais voir encore des galères, des trois-mâts, des bateaux de toutes les formes, de toutes les époques, échoués là, et qui nous disaient : « Vous y resterez ! »

« Vous concevez ? Près des détroits, c’est là qu’on se bat, c’est là qu’on s’est toujours battu : pour ouvrir ou forcer à demeurer fermées les portes de la mer. C’est là qu’il y a le plus de macchabées de bateaux.

« Quand je me suis trouvé sur l’eau, enfin sur la surface de l’eau, et non dessous, et qu’on a ouvert le capot, je suis monté comme les autres, j’ai respiré, et je pensais de toutes mes forces : « Voilà une éternité que les hommes sont des bêtes féroces, féroces ! Est-ce que ça ne va pas finir ? Ce n’est pas possible que ça ne finisse pas. Cette guerre sera la dernière. Il le faut ! »

« Mais il y a trois ans de ça, et maintenant j’en suis moins sûr. Avec le temps, l’horreur des souvenirs s’affaiblit, et l’on songe aussi que, puisque les hommes ont toujours été des loups pour les hommes, pourquoi cela changerait-il jamais ? »

LES CACHALOTS

Le grand vapeur de la compagnie Sud-Atlantique, après avoir touché Dakar pour faire du charbon et débarquer quelques fonctionnaires de l’Afrique occidentale française, piquait droit sur Rio-de-Janeiro. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la signature des préliminaires qui avaient terminé la grande guerre ; les Alliés, pour se couvrir des pertes que leur avait fait subir les sous-marins allemands, s’étaient fait livrer la presque totalité de la flotte marchande appartenant à l’adversaire. Ce grand paquebot, jadis, quand son port d’attache était à Hambourg, s’appelait le Vaterland ou le Kronprinz, on ne savait plus. A cette heure, il était naturalisé français, il portait un autre nom inscrit sur son tableau d’arrière et collationné sur les registres du bureau Veritas. Les passagers considéraient avec une vanité de victoire les mots germaniques par lesquels se dénonçaient encore les cabines de bains, la salle à manger, l’escalier conduisant à la coupée. Ces mots-là, à cette heure, avaient l’air de prisonniers.

Les visages étaient radieux. On pouvait enfin respirer après ce grand cataclysme, et l’on respirait dans la gloire et dans l’honneur. Les Français se disaient qu’ils avaient appris, dans cette guerre, le devoir de l’activité, et qu’on allait bien le voir, là où ils allaient ! Les Brésiliens et les Argentins se trouvaient comme anoblis du coup d’épaule qu’ils avaient donné, en même temps que les États-Unis, à la bonne cause. Il y avait aussi des Anglais, ingénus, l’air juvénile jusque dans la maturité, vigoureux. Une sorte d’allégresse particulière pénétrait ce grand navire, où l’on se sentait entre amis, entre alliés seulement : il n’y avait pas un Allemand sur ce vaisseau qui avait été allemand.

La plupart de ces passagers n’en étaient plus, d’ailleurs, à leur première traversée. Ils se montraient blasés sur les ordinaires spectacles de la mer : les somptueux couchers de soleil, qui changent l’infini des flots en un parterre sans bornes de violettes et de mauves, construisent dans le ciel des continents mouvants et lumineux ; les bâtiments empanachés de fumée qu’on croise sans s’arrêter, tandis que quelques jumelles à peine sortent de leur étui pour tâcher de lire leur nom et leur nationalité ; même les beaux vols des poissons volants de l’Atlantique, plus grands que ceux de la mer Rouge, aux écailles diaprées comme celles des maquereaux, n’excitaient qu’une indolente curiosité.

Cependant, un matin, une petite fille qui regardait les poissons volants cria tout étonnée :

— Un jet d’eau, là-bas ! Il y a un jet d’eau sur la mer.

Un vieux passager, ayant levé les yeux à son tour, après qu’il se fut lentement dressé de sa chaise longue, certifia :

— C’est un souffleur !

On vit d’autres de ces jets de vapeur mêlée d’eau : toute une bande de cachalots, une vingtaine au moins de ces monstres, qui semblaient se poursuivre et jouer sur la face immense de l’océan. Sans doute, c’était pour eux la saison des amours, un instinct puissant triomphait de leur méfiance ; ou bien trois ans de guerre, trois années pendant lesquelles les pêcheurs les avaient laissés tranquilles, leur avaient donné à croire qu’il n’y avait plus maintenant d’ennemis de leur race géante. Parfois, ils avaient l’air de danser : une femelle plongeait devant un mâle pour le séduire, ou par pure joie de vivre ; on voyait jaillir de l’onde dix ou quinze mètres de son corps énorme, noir, tout luisant d’huile : le bruit de sa queue qui battait l’eau en retombant sonnait à travers l’espace vide.

Le commandant avait pris sa lunette et regardait lui aussi. Il dit à une passagère distinguée, à laquelle il avait fait les honneurs de sa passerelle.

— On ne les rencontre, en général, que plus au sud de notre route, bien plus au sud, entre Sainte-Hélène et l’Ascension. Les mauvaises mers les auront poussés au nord, sans doute ; ou bien ils sont devenus plus hardis, depuis qu’on ne les chasse plus.

— Oh ! mon commandant, mon commandant ! supplia la passagère, allons les voir de plus près ! Ça vaut bien de perdre une heure…

— Oui ! oui, confirmèrent d’autres spectateurs, groupés sous l’échelle et qui avaient entendu. Faites route sur eux, mon commandant !

Le commandant hésita. Résolu déjà à céder, il se penchait vers le téléphone…

A ce moment même, on entendit une détonation sourde ; un grand souffle de vent passa sur le navire, un souffle bizarre, qui courait à l’inverse des vents « commerciaux », de l’alisé ordinaire. Une vaste gerbe d’écume et de fumée monta vers le ciel comme un geyser. Les cachalots plongèrent, silencieusement. Mais le matelot de vigie annonça :

— Il en est resté un ! Débris d’un souffleur par bâbord, 30 degrés nord-ouest !

Et le commandant déclara :

— Oui, il est en morceaux. La pauvre bête a passé sur une mine en dérive…

Il ajouta, tout pâle :

— Dix minutes de plus, et si j’avais fait cette route, c’était le bateau qui cognait dessus !… Combien de temps y en aura-t-il encore dans l’eau de ces sales trucs ?

… Oui, combien de temps encore, en pleine paix, pour rappeler aux hommes la folie et la cruauté insensée de la guerre, les mines en dérive continueraient-elles d’errer partout, au hasard, sur l’étendue des flots, — leur méchanceté sournoise, inintelligente et désastreuse flottant sans fin, jusqu’à la seconde farouche qu’elle rencontrerait l’étrave d’un navire ? Durant des années, en pleine paix, la mer demeurerait presque aussi dangereuse qu’aux jours de la grande guerre. Abandonnées par un courant, reprises par un autre, les mines perfides feraient lentement le tour du globe, puis recommenceraient. Jusqu’au jour…

… Il se pouvait que celle-là ne fût pas seule, qu’elle fît partie d’un chapelet. Le grand paquebot ralentit sa marche. Il n’avança plus qu’avec prudence, comme à tâtons. Les vagues poussèrent à sa rencontre de larges lambeaux de chair, de l’huile, de la graisse qui surnageaient.

— Pauvre bête ! dit un passager en frissonnant.

— J’aime mieux que ce soit elle que nous, répondit un autre : elle nous a rendu un fier service !

A vingt milles de là, les cachalots étaient remontés à la surface. Une femelle se rapprocha d’un vieux mâle, un pacha fier de son harem ; sa carapace de lard était toute couturée de cicatrices, nobles traces des batailles d’amour qu’il avait livrées.

— Qu’est-ce que c’était que ça, dit-elle, Qu’est-ce que ça veut dire ?…

— Une mine ! grogna le vieux mâle. C’est honteux ! Ça ne nous regarde pas, ces choses-là, ce n’est pas pour nous !

Une fois encore, dans la création, les hommes et les bêtes n’étaient pas du même avis.

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