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Le Démon de l'Absurde

RACHILDE (continued 2)

Reading edition

LUI (la contemplant de par terre avec ravissement): Est-ce vrai que tu me trouves bête?

ELLE (qui regarde dans l'eau distraitement): Oui! Oui!... Nous aurons une belle basse-cour, et nous mangerons des poulets rôtis tous les jours, excepté le dimanche. Seulement, tu tueras les poulets, car j'ai peur du sang.

LUI: Est-ce vrai que tu m'aimes?

ELLE (de plus en plus distraite et se penchant de différents côtés): Nous monterons à cheval tous les matins, j'aurai une amazone de drap gris... Tiens! Qu'est-ce que j'aperçois là, au milieu de cette mare?... Nous aurons une bonne qui saura me changer la forme de mes robes toutes les semaines, je suivrai les modes... Enfin! qu'est-ce que je vois là-dedans? C'est sombre, sombre! Ça monte à la surface en faisant des bulles... (Elle se lève.)

LUI (toujours étendu sur le dos): Moi, je t'adore!

ELLE: Voyons! Lève-toi! Il faut que nous rentrions... Mon Dieu, que cette eau est limpide! Elle est tellement bleue en ce moment qu'on croirait se pencher sur un ciel tombé dans la mousse...

(Elle s'approche encore et pousse un cri terrible qui éveille des échos lointains.)

LUI (se relevant d'un bond): Qu'as-tu donc, ma bien-aimée?

ELLE (se retournant affolée): N'avance pas, je te le défends!

(Elle fait quelques pas en chancelant, puis va tomber dans ses bras.)

LUI (désespéré): Elle se trouve mal! Mon Dieu! Elle va mourir! Au secours!

ELLE (d'une voix entrecoupée): Ce n'est rien, chéri! Allons-nous-en! (Sa voix baisse de plus en plus.) Emporte-moi sans regarder l'eau, sans regarder l'eau... (Elle s'évanouit.)

(L'AMOUREUX, obéissant, l'emporte comme une morte dont les bras pendent inertes, tandis qu'un reflet de soleil éclaire l'autre morte, dont la bouche ouverte toute grande laisse voir les dents très blanches à travers l'eau pure.)

A KARL ROSENVAL

LE PIÈGE A REVENANT

On arriva devant cette maison par un jour très orageux. Le cheval qui nous y menait s'arrêtait à chaque instant, et mettait sa tête entre ses jambes pour secouer des mouches en ayant l'air de nous dire: «Non! Non! Réfléchissez. N'avançons pas davantage...»

Notre bonne, les mains croisées sur un gros panier plein, roulait des yeux inquiets. Ma mère questionnait le conducteur de la carriole d'une voix tremblante, et ce paysan répondait par des demi-mots durs. Mon père, tenant le paquet des cannes, des parapluies, ne disait rien, selon son habitude, mais il semblait fort préoccupé.

Quand on descendit, je courus vers la grille avec enthousiasme pour tirer la corde d'une cloche que je voyais serpenter le long de la muraille, et prendre ainsi possession de ce que j'appelais déjà la maison des vacances. Je savais qu'il n'y avait personne, puisque le vieux jardinier, son propriétaire, habitait la ville; seulement, à douze ans, l'envie de tirer une corde est toujours irrésistible, n'est-ce pas? et je sonnai furieusement. Alors sortit de derrière cette muraille, ornée de feuillage épais, un son grêle de clochette d'église, comme le rire aigu de quelqu'un tapi dans un arbre pour nous épouvanter. C'était à la fois si mesquin et si désagréable que j'en demeurai tout bête, les doigts crispés sur la baguette de mon cerceau, laquelle baguette j'avais la guerrière coutume de passer, en dague, à travers ma ceinture.

«Qui donc s'est mis à rire?» demanda ma mère.

«Qui donc a remué des chaînes?» s'écria la bonne.

Le paysan déchargea brutalement nos quatre malles, pêle-mêle, dans le chemin, puis il tourna bride sans vouloir nous écouter.

«Voilà une belle façon de nous introduire ici!» grommela mon père en examinant des clés rouillées.

Il essaya d'ouvrir, mais la grille ne céda pas tout de suite. Il fallut pousser ferme. Papa se fit aider d'abord par moi, et je me fis aider par notre bonne. Maman pâlissait sous sa voilette, moi je n'osais plus rire. Je sentais bien, maintenant, qu'il y avait quelque chose dans l'air. Brusquement, la grille se détendit comme un ressort, et nous fûmes tous trois jetés à terre en entrant. Ma mère eut une peur nerveuse, elle déclara qu'il valait mieux ne pas aller plus loin. La bonne regardait autour d'elle avec des mines ahuries; elle se frottait les genoux et répétait:

«Ça sent la mort ici, Madame, je vous jure que ça sent la mort!»

«Vous êtes des folles!» dit mon père agacé, en traînant des malles.

«Non, Marie a raison, reprit ma mère, ce jardin ressemble à un cimetière.»

«Enfin, c'est toi qui as voulu venir! dit mon père un peu rouge. Tâchons de ne pas être ridicules. Ce qui est fait est fait.»

Du reste, la maison avait un aspect bien ordinaire de maison mal entretenue. Elle présentait six grandes fenêtres à volets branlants et une porte à perron dont la marquise en zinc s'affaissait sur un côté, et ne possédait qu'un rez-de-chaussée. Au-dessus, le toit avançait comme les bords d'un chapeau sombre. Son jardin s'enguirlandait de liserons blancs qui festonnaient tous les arbustes et sautaient d'une allée à l'autre. Tant que le soleil brillait, cela ne manquait pas de charme. Moi, je ne découvrais là qu'un espace en désordre très commode pour jouer. Je n'abîmerais ni les corbeilles ni les plantes rares, puisqu'il n'y avait que de l'herbe et des fleurs sauvages. Si cela ressemblait à un cimetière, c'était toujours un cimetière gai. Mais le soleil se voila d'un nuage couleur de cuivre, la verdure prit une vilaine teinte, et au bout de deux ou trois courses dans les liserons je fus de mauvaise humeur.

On rangea nos caisses à l'intérieur du vestibule. Marie ouvrit toutes les fenêtres, épousseta les meubles des chambres, et maman retrouva le calme. Pendant qu'on procédait à notre définitive installation, j'eus l'idée de me glisser derrière la maison en faisant le tour par le jardin, car il n'y avait pas de porte donnant sur l'autre moitié du cimetière. A mon grand étonnement, je me trouvai dans une obscurité presque complète. L'orage menaçant avait mangé le soleil, et il ne restait plus qu'un petit rayon livide éclairant la vitre ronde d'une lucarne de grenier. Ce reflet de gros œil malade dans ce mur tout gris, tout lézardé, me produisit un effet très singulier. Le jardin, la maison prenaient, de ce côté, une allure étrange et des couleurs de crapaud vert. Les liserons ne fleurissaient même plus sur les arbustes. L'herbe était d'une grandeur et d'une sauvagerie troublantes. Trois buis, taillés jadis en silhouettes de capucins, se dressaient de distance en distance, et le dernier, au fond, près de la haute muraille de clôture, avait un aspect d'homme sinistre planté le dos tourné. Puis cet œil de vitre, dardé sur ce coin de forêt vierge, pleurait on ne savait quelle désolation. Je me mis à courir, à crier férocement, tapant des pieds, pour essayer de réagir contre la secrète terreur qui m'envahissait, et tous les bruits expirèrent en échos plaintifs que les arbres se renvoyaient l'un à l'autre comme des mots d'ordre. Ma mère écarta un volet en m'entendant crier et m'adressa des signes impérieux. Je revins, bondissant, très heureux de me savoir surveillé, me donnant des airs vainqueurs, brandissant la baguette de mon cerceau:

«Il ne faut pas crier ici!» me dit ma mère, la figure très effarée.

«Pourquoi, maman? Tu as promis de me laisser m'amuser à tous les jeux dans la maison des vacances!»

Elle ajouta, sans me répondre directement et comme se parlant à elle-même:

«Tu sais que nous n'avons loué cette maison rien que pour toi, mon enfant, c'est un sacrifice dont tu devras nous tenir compte plus tard. Tu es trop jeune pour bien me comprendre; mais si je t'entends crier, cela me portera sur les nerfs!»

Un roulement de tonnerre gronda, et elle m'aida vite à escalader la fenêtre en murmurant:

«Hein? Tu vois! Il ne fallait pas crier ici!»

Pas crier, pas courir, pas sonner, pas ouvrir la grille... et jusqu'à l'imbécile de cheval qui ne voulait pas avancer sur la route. Non! Elle commençait à être moins drôle, la maison des vacances!... Toute la nuit l'orage secoua la toiture, et ce fut un vrai miracle si la marquise de zinc n'acheva pas de s'écrouler.

Au bout de huit jours, on n'était pas encore habitué à cette sale maison. Marie, la bonne, qui était vieille et impressionnable, se lamentait parce qu'elle trouvait des rats dans le panier au pain. Elle me priait de l'accompagner à la cave et au grenier, en me fourrant une bougie entre les doigts, bougie qui coulait le long de ma blouse. Un jour que je refusais d'aller au grenier avec elle, maman l'y suivit, et, le vent claquant la porte derrière leur dos, elles restèrent une heure enfermées au milieu des ténèbres, appelant au secours. Il devenait évident qu'elles avaient peur de quelque chose qu'elles connaissaient et que je ne connaissais pas.

Les meubles de cette habitation tombaient en poussière, datant pour le moins de l'époque mérovingienne. Quand on les frottait, ils rendaient des sons lugubres, se disloquaient tout seuls ou partaient en éclats.

Puis, petites aventures vraiment inexplicables, et que maintenant encore je n'arrive point à m'expliquer, les menus objets, dans cette bizarre demeure, disparaissaient, escamotés tout d'un coup comme par enchantement. Ma mère s'absentait-elle une minute du salon pour aller donner un ordre à la cuisine? quand elle revenait elle ne retrouvait plus son dé. J'avais beau m'accroupir dans tous les angles et chercher pendant l'après-midi avec une lumière: c'était une affaire finie, le dé était perdu. Ainsi des ciseaux à broder, ainsi des pelotons de laine. Papa, espérant se délasser de ses grands travaux d'écriture, voulut jardiner, et, dès qu'il mania des bêches, des râteaux, des sécateurs, il les égara. Tantôt c'était une pioche qui se retrouvait, une heure après de patientes recherches, à une place où jamais personne ne l'avait mise, tantôt c'était une pelle qui se fondait dans les arbrisseaux et s'évaporait totalement. Mon père m'accusait de faire de mauvaises farces. Ma mère me défendait et répétait:

«Oh! ici, rien ne m'étonne!» d'une voix basse, irritée contre cette chose que j'ignorais.

Non, ces aventures ne s'expliquaient pas du tout.

Un matin, à déjeuner, au sujet de la salière qui venait de se répandre, maman eut une crise de nerfs; Marie poussa des exclamations désolées.

«Voyons, dit papa impatienté, c'est bien simple: fichons le camp. D'ailleurs, moi, je ne voulais pas louer à cause de vos sacrés caractères. Vous n'êtes pas raisonnables!»

Marie ramassa le sel silencieusement, devinant que cela se gâtait. Moi, je me mis à dessiner sur le beurre, avec une pointe de couteau.

«Une maison tout entière presque pour rien!» murmura maman.

«Pour rien, c'est généralement cher», déclara papa d'un ton sec.

La fenêtre était grande ouverte, les trois buis taillés en capucins montaient la garde. Maman étendit le bras.

«C'est comme ces fantômes-là. Crois-tu qu'ils sont rassurants?»

Papa essaya de la conciliation.

«Tiens! Je vais les tailler aujourd'hui. Maurice m'aidera! Nous leur donnerons la forme de trois polichinelles. Des fantômes de polichinelles, ce sera une véritable récréation pour l'œil. Pas, Maurice?...»

Je m'écriai avec chaleur:

«Je crois bien, petit père!»

Maman haussa les épaules.

«Allons donc! Est-ce que ces arbres-là se laisseront tailler... Toi, un paperassier, tu voudrais tailler des arbres, et avec un enfant, encore?...»

Il y eut une longue pause embarrassée.

Moi, je continuais à voir disparaître mes canifs, mes billes, mes ficelles, mes ficelles surtout. Dès que je fabriquais un fouet, le bâton que je tenais entre mes jambes pour l'attacher solidement finissait par s'évanouir à travers l'herbe drue, et la ficelle, si je tournais la tête, se sauvait n'importe où. Ça m'exaspérait. Je sentais que ce ne devait pas être un voleur qui volait... Et, à moins que nous ne fussions tous très étourdis... quelque chose nous harcelait dans cette maison des vacances, positivement. Une fois, Marie perdit du linge qu'elle avait mis à sécher sur une corde, et quand je lui en demandai la raison elle me répondit, la physionomie grave:

«Vous êtes trop jeune. Madame a défendu qu'on vous parle de l'histoire.»

Donc, il y avait une histoire. Oh! oh! je passai les journées à me creuser l'esprit et à égarer mes ficelles. Mon cerveau se frappait peu à peu. Je ne croyais pas beaucoup aux contes de nourrice, car j'allais au collège, où l'on apprend à ne plus craindre les coins noirs; mais je voyais maman trembler dès que le crépuscule envahissait la chambre, papa était soucieux, Marie gémissait. Il fallait tirer tout cela au clair le plus tôt possible, et, s'il y avait un ennemi, en délivrer rapidement la famille. Je résolus de m'adresser à notre bonne pour obtenir une confession complète. Marie était naïve, moi j'étais rusé comme un Peau-Rouge; nous verrions bien lequel de nous deux serait trop jeune!... Un soir, j'arrivai dans la cuisine en marchant sur la pointe du pied, ayant des allures très mystérieuses.

«Marie, dis-je, regardez par la fenêtre du côté du dernier buis!»

La bonne lâcha une cafetière qu'elle remplissait d'eau et tourna les yeux vers la fenêtre sombre.

«Quoi, monsieur Maurice, qu'y a-t-il encore, Seigneur Dieu!»

«J'ai vu quelque chose au fond du jardin, Marie.»

«Ah! vous avez vu... (Ses dents claquèrent). C'était tout blanc, n'est-ce pas?...»

«Oui, Marie. Tout blanc!»

«Et long? Et ça traînait? Et ça s'étendait? (elle se rapprocha, très émue, colla son nez contre la vitre, me tenant par l'épaule, si bien que son frisson se communiquait à tout mon corps). Et ça se tordait en l'air comme un linge qui s'envole?»

«Justement, Marie, c'était comme votre linge quand il s'est envolé. Oh! ce que j'ai eu peur!...»

«Ça vous avait des jupes de grande femme, pour sûr?»

«Oui, Marie, je crois que ça portait des jupes.»

«Eh bien! monsieur Maurice, vous avez vu le revenant, car c'est tout son portrait que vous me faites là!»

«Le revenant, Marie?...»

J'étais un peu désappointé. J'aurais préféré une histoire de voleurs. J'avais, d'ailleurs, fait son portrait bien malgré moi!...

«Le revenant, monsieur Maurice, continua solennellement la bonne, c'est la dame qui est morte ici voilà une dizaine d'années. Elle vivait en compagnie d'un monsieur, sans le sacrement, et quand le monsieur l'a quittée, elle s'est pendue. Tout le pays connaît l'histoire, même que jamais encore on n'a osé relouer la maison avant votre mère.»

Je restai abasourdi. La femme pendue revenant de l'autre monde pour me voler mes ficelles et dévorer des manches de pioche! Certes, cela dépassait mon imagination! Je savais ce que je voulais savoir, mais je n'étais guère avancé! Dans mon lit, j'eus des cauchemars, et je me pelotonnais contre le mur, essayant de me rendormir en me bouchant les oreilles. Des grandes personnes comme ma mère et ma bonne ayant peur du revenant! Que fallait-il conclure? A l'aurore, mes idées prirent un autre cours, je ne voulais plus admettre qu'une ancienne pendue, très moisie, sortît de sa tombe pour taquiner une cuisinière en lui dérobant des torchons. Non! Le revenant devait être un animal d'espèce particulière, hantant les lieux mal clos, surtout les maisons désordonnées, et j'en vins à croire qu'on me parlait d'une morte pour ne pas m'épouvanter trop au sujet d'un danger réel! Elle avait tout avoué si facilement, cette vieille folle de Marie. Bientôt l'héroïque pensée de capturer la bête remplit ma cervelle, m'éblouit. J'étais fort, j'étais adroit, j'avais des données sur les mœurs des Indiens, et, une fois dans le sentier de la guerre, je ne reculerais pas. Quelle prouesse et quel honneur! Ma mère pleurerait de joie comme le jour des prix, mon père m'appellerait: fier lapin! et Marie pourrait se risquer à cueillir du persil au crépuscule. Décidément, je lutterais contre l'ennemi commun. Le plan était déjà tout tracé. Je creuserais une fosse que je recouvrirais de divers branchages, selon le système des trappeurs américains, et lorsque la bête rôderait, durant ses retours diurnes ou nocturnes, elle ne manquerait pas de se laisser choir en plein trou. Ensuite, nous verrions à lui faire vomir les dés d'argent, les râteaux, les canifs et autre nourriture indigeste dont elle avait la déplorable coutume de s'engraisser. Je creusai donc une fosse assez profonde, du côté du dernier buis; je la couvris de mottes de gazon et de brindilles vertes. La terre enlevée fut dispersée aux quatre coins du jardin. A la nuit close, j'achevai mon ténébreux travail, en faisant semblant de guetter des oiseaux pour donner le change à mes parents, car je redoutais leurs plaisanteries ou leurs défenses. Tant que le soleil avait lui, j'avais chanté à tue-tête, très heureux de ma chevaleresque idée, formant les projets les plus téméraires, plein de mépris vis-à-vis du revenant, qui, après tout, n'était qu'une bête quelconque, ce qu'il fallait démontrer; mais, au soir, ce sacré jardin s'assombrit effroyablement, les buis capucins se vêtirent de teintes crapaud, et l'œil malade, la lucarne du grenier, me regarda, du haut de cette maison triste, avec une horrible expression de désespoir. Je lâchai mes outils, pioche, pelle et râteau, je m'enfuis brusquement sans pouvoir m'arrêter, comme talonné par le dernier buis, qui, maintenant, semblait relever son capuchon vert. Devant la maison, je soufflai un moment, très honteux de ma terreur. Voyons! Est-ce que j'allais perdre mon beau courage? «Es-tu un capon?» me demandait ma conscience. Si je laissais là-bas les outils de jardinage, on dirait encore que je m'amusais à faire des farces. Un piège si bien conçu et si bien exécuté! Je me retournai pour m'orienter. La fosse était là-bas, quelque part, entre le second et le troisième capucin... Chose étrange! Dans ce crépuscule, je perdais aussi la notion des distances... La fosse était-elle plus à gauche ou plus à droite? Hein? Qu'est-ce que cela signifiait?... Moi, un garçon rusé, je ne m'y reconnaissais plus! Les allées s'enfonçaient, toutes noires, les arbustes entortillés de liserons ondulaient comme des panaches de fumée, les grands arbres se mêlaient aux nuages, et la lune, se levant, prenait dans les feuilles des aspects d'œil jaune, tout à l'imitation de la lucarne du grenier. Soudainement, la pensée que là-bas, entre le second et le dernier buis, il se trouvait une fosse creusée, me fit dresser les cheveux sur le front. J'avais creusé une fosse, moi, une tombe, comme pour y enterrer un mort... Une tombe qui attendait la femme pendue, le revenant! Est-ce qu'une bête a jamais eu la dimension d'une femme portant des jupes traînantes! Et puisque Marie l'avait vue!... Mon sang se glaçait dans mes veines, mes jambes flageolaient. «Iras-tu! N'iras-tu pas! Capon!» me criait toujours ma conscience. Enfin, saisi de je ne sais quel vertige furieux, je hurlai: «Allons-y!» Et je m'élançai en droite ligne. Je crois même que je galopais, les paupières closes, sans chercher davantage mon chemin, persuadé que si j'ouvrais les yeux je verrais sûrement la pendue au détour d'un massif. Ah! il ne s'agissait plus d'une bête voleuse, je sentais bien que j'étais en puissance d'un personnage mystérieux, d'un inconnu qui m'attirait, m'attirait, me humait, me dévorait du fond de ce jardin-cimetière! Et mon cœur battait à crever. Machinalement, je murmurais: «Je me baisserai, je saisirai la pioche, la pelle, une de chaque main, je serai bien armé s'il arrivait quelque chose... Oui! La pioche est à côté d'un pied de cassis, et la pelle est restée sur une motte de gazon. Pourvu, mon Dieu, que ces outils ne soient pas déjà partis chez elle! Voyons, tâchons de ne pas nous tromper... Une... deux... trois... je vais ouvrir les yeux, tant pis, je dois être à l'endroit juste!» J'ouvris les yeux, et, avec un cri de détresse qui dut retentir cruellement dans la poitrine de ma mère, j'ouvris aussi les bras, mes jambes fléchirent, je m'écroulai au fond de la fosse. La violence de ma chute fut telle que je m'évanouis...

Et l'on me trouva là-dedans, étendu comme un mort, pris à mon propre piège!

J'eus la fièvre durant un mois. Ma mère, dès que je pus quitter mon lit, ordonna d'emballer promptement nos affaires. Elle en avait assez de la maison des vacances, où les tombes se creusaient toutes seules pour engloutir les petits enfants, et elle ne voulut jamais croire à l'histoire de mon piège, car je ne pus jamais bien lui prouver que j'avais voulu attraper un revenant comme on attrape une vulgaire belette!... D'ailleurs, en y réfléchissant un peu... n'est-ce pas le revenant qui aurait voulu m'attraper?...

A LOUIS DUMUR

SCIE

Un homme va naître. L'ange gardien, dépêché auprès de son âme, lui permet d'hésiter avant d'éclore. Il hésite... Les couches de sa mère deviennent laborieuses, et pendant ce temps l'âme de l'homme peut étudier les conditions de sa vie future.

L'ANGE.—Si tu nais, tu mourras. La vie est une maladie mortelle. Si tu vis beaucoup, tu souffriras beaucoup. Si tu meurs jeune, tu regretteras l'existence. Choisis!

L'HOMME.—Fichtre! Comment faire? Donnez-moi un corps solide, en attendant.

L'ANGE.—Si ton corps est vigoureux, sa propre force le portera à s'user. S'il s'use, il contractera des infirmités effrayantes. S'il ne s'use pas, il aura confiance en sa solidité, et sa confiance le fera se jeter, tête baissée, dans le premier péril venu. S'il se fait soldat, il sera tué en guerre. S'il se fait assassin, il sera tué sur l'échafaud. S'il se fait manœuvre, il aura des querelles avec ses compagnons. S'il a des querelles, il voudra les vider... et s'il les vide, il y trouvera un coup mortel.

L'HOMME.—Alors, je demande un corps très délicat.

L'ANGE.—Si tu es délicat, étant enfant, tu auras tous les malheurs. Tu tomberas et tu te feras des bosses. Si tu as des bosses, ça marquera. Si tu as une mauvaise nourrice, tu deviendras poitrinaire. Plus tard, si tu n'as pas de gymnastique, tes camarades te rouleront à tous propos. Si tu ne ripostes pas, tu passeras pour lâche... et si tu ripostes tu seras roulé.

L'HOMME.—Assez! Donnez-moi des rentes, c'est le point capital.

L'ANGE.—Non! c'est seulement l'intérêt. Si tu as des rentes, tu auras envie de les dépenser. Si tu les dépenses mal, tu auras des remords. Si tu es avare, ce ne sera pas la peine d'en avoir. Si tu gères toi-même ta fortune, tu la risqueras sur un coup de bourse. Si tu la fais gérer, tes banquiers lèveront le pied. Si tu la confies à tes parents, ils voudront te faire épouser une héritière impossible et tu te brouilleras avec eux.

L'HOMME.—Faites-moi pauvre.

L'ANGE.—Si tu es pauvre, tu envieras les riches. Si tu les envies, tu travailleras pour les égaler. Si tu travailles, tu voudras te reposer le dimanche. Si tu te reposes le dimanche, tu te griseras et tu deviendras fainéant. Si tu deviens fainéant, tu deviendras communard, et si tu es communard...

L'HOMME.—Je serai socialiste, je ferai de la politique honnête.

L'ANGE.—Si tu fais de la politique honnête, tu seras dupé... puis tu passeras pour un imbécile.

L'HOMME.—J'aime mieux passer pour un imbécile.

L'ANGE.—Si tu es un imbécile, ta femme te trompera, et tu auras...

L'HOMME.—Je n'aurai pas de femme!

L'ANGE.—Si tu n'as pas de femme, tu prendras des maîtresses. Si tu as des maîtresses, elles te ruineront la santé ou la bourse. Si tu ne les laisses pas te ruiner, elles te feront une réputation de pingre, tu seras mal reçu par la société; et tes domestiques sortiront de chez toi en disant qu'ils y meurent de faim.

L'HOMME.—Je n'aurai pas de domestiques.

L'ANGE.—Si tu n'as pas de domestiques, il faudra tremper ta soupe et celle de tes enfants toi-même: tu seras ridicule.

L'HOMME.—Je n'aurai pas d'enfants.

L'ANGE.—Si tu n'as pas d'enfants, ta vieillesse sera très malheureuse, et tu mourras isolé.

L'HOMME.—Sacrebleu! j'en aurai...

L'ANGE.—Si tu en as, ta vieillesse sera malheureuse à cause de leurs folies, et tu auras la douleur de les déshériter.

L'HOMME.—C'est trop fort! Ne peut-on pas épouser une femme stérile?

L'ANGE.—Si tu épouses une femme stérile, elle se plaindra de toi devant les tribunaux en donnant des détails...

L'HOMME.—Je ne serai jamais amoureux.

L'ANGE.—Si tu n'es pas amoureux, tu perdras la moitié des jouissances terrestres, et, je te préviens, il n'y en a pas beaucoup.

L'HOMME.—Bon! Je serai donc amoureux... le plus possible.

L'ANGE.—Si tu l'es trop, tu commenceras de bonne heure. Si tu commences de bonne heure, tu t'adresseras mal. Si tu manques ton premier cœur, le tien portera un crèpe éternel (vieux style). Si tu aimes une ingénue, elle aura un cousin au collège. Si elle a un cousin au collège, il en sortira... S'il en sort, il prendra le dessus, et s'il prend le dessus...

L'HOMME.—J'aimerai une ingénue mûre ou une jeune veuve.

L ANGE.—Si elle est ingénue, elle sera bête; si elle est mûre, elle sera laide. Si tu aimes une jeune veuve, elle aura de l'expérience. Si elle en a trop, tu n'en auras pas assez... elle te trouvera insuffisant, et si...

L'HOMME.—En tous les cas, je chercherai une jolie femme.

L'ANGE.—Si elle est jolie... tu ne seras pas le premier à le lui prouver.

L'HOMME.—Une jolie fille dévote, par exemple.

L'ANGE.—Si elle est dévote, elle ira à l'église. Si elle va à l'église, tu seras jaloux et tu ne dîneras jamais à la même heure. Si tu es jaloux et que tu ne manges pas régulièrement, tu lui feras des scènes, alors elle rentrera dans sa famille. Si elle rentre dans sa famille, elle emportera sa dot...

L'HOMME.—Je réclamerai la dot...

L'ANGE.—Ta belle-mère, au contraire, te forcera à lui fournir une pension, et, de plus, elle t'appellera: bourreau de sa fille!...

L'HOMME.—Oh!... laissons ce sujet. J'aimerai donc le moins possible... j'épouserai une grosse campagnarde tranquille, et pour fuir les tentations je vivrai près d'un village.

L'ANGE.—Si tu habites à la campagne, tu feras de l'agriculture, tu planteras des vignes; elles gèleront ou auront le phylloxera. Si tu as des fermiers, ils ne paieront pas leurs fermages, parce que leurs moutons auront le piétain. S'ils ont des bœufs, ils se vendront mal. Tu auras des métayers la seconde année, quand tu verras que le fermage ne réussit pas: les métayers sont tous voleurs ou paresseux. Si tu trouves de braves gens, ils tomberont malades. Si tu n'as ni fermiers ni métayers, tes propriétés resteront en friches. Si elles restent en friches, tu seras accusé d'ineptie, on ne te nommera pas conseiller municipal. Si tu es bon propriétaire et qu'on te nomme conseiller municipal, tu voudras être maire. Si tu n'es pas maire, tu cabaleras. Si tu l'es, on cabalera. Si tu t'annonces comme bonapartiste, les ouvriers te demanderont une augmentation de salaire. Si tu es républicain, le curé prêchera contre tes menées et les aristos te fermeront leurs portes. Si tu es tantôt l'un, tantôt l'autre, tu seras naturellement assis par terre le jour où chacun prendra une chaise!...

L'HOMME.—On peut avoir une demeure modeste, à côté d'une ville, et ne pas mettre les pieds dans cette ville; je ne tiens guère à la grande propriété.

L'ANGE.—Si tu es près d'une ville, des amis importuns viendront te voir, il faudra bien les inviter à dîner... S'ils dînent souvent, çà te coûtera cher!...

L'HOMME.—Eh! mon Dieu! je ne verrai personne, j'aurai un jardin clos de murs, un jardinier sourd, une cuisinière muette, et... je lirai les journaux pour me désennuyer.

L'ANGE.—Si tu ne vois personne, on pensera que tu as des raisons pour te cacher. Si ton jardin a des murailles, on y grimpera la nuit pour découvrir tes crimes... et prendre tes poires; si ton jardinier est sourd, il n'entendra pas; si ta cuisinière est muette, elle ne le dira pas. Si tu lis les journaux dans une pareille solitude, tu deviendras fou au bout de six semaines. Tu apprendras que les maisons fermées et les jardins clos sont suspects, qu'on y réunit généralement des boulangistes.... ou des femmes. La fatalité voudra qu'un nouveau-né strangulé soit déposé dans le chemin creux longeant tes murailles: si on le trouve, on fera une descente de police chez toi. Le sourd et la muette t'accuseront, l'un par son incohérence, l'autre par des signes désespérés. Si tu te défends sérieusement, tu es très coupable. Si tu ne te défends pas, tu es abject. Ceux qui auront volé tes poires donneront des preuves certaines. Il arrivera tout à point une petite laitière farceuse dont tu auras oublié de prendre le menton, un matin qu'elle était disposée à t'accorder les dernières faveurs: pour se venger, elle déclarera une de ses 26 grossesses, et te fera fourrer dedans. Si tu t'es permis de suivre la Gazette des Tribunaux plus attentivement que la Revue des Deux-Mondes, on pensera que tu cherchais déjà ton système de défense. Il ne te restera plus qu'à te munir d'un bon avocat, qui te fera envoyer au bagne en plaidant les circonstances atténuantes; et si tu vas au bagne, tu finiras par te croire criminel... tu y mourras en avouant des histoires fabuleuses.

L'HOMME.—Pourquoi ne cultiverais-je point les beaux-arts, l'état de bourgeois n'ayant rien d'attrayant, à ce qu'il me semble?

L'ANGE.—Si tu as du génie, tu seras méconnu. Mais si tu n'en n'as pas, tu seras inconnu. Si tu es pianiste, tu seras la désolation de tes voisins, et ils attacheront du lard à ton cordon de sonnette. Peintre, tu mettras vingt-cinq ans à te choisir une école, et, sur tes vieux jours, te décidant pour la tienne, tu feras pouffer tes camarades, qui t'appelleront: vieux bonze! Acteur, tu seras sifflé; si tu n'es pas sifflé, tu auras toutes les grandes dames sur les bras, et tous leurs maris ou leurs amants sur le dos. Écrivain, tu chercheras des éditeurs; si tu n'en trouves pas, tu crèveras de faim; si tu en trouves, ils te demanderont de corser la situation; si tu la corses, on t'accusera de pornographie; si tu tiens à tes idées et que tu refuses ce léger sacrifice à ton éditeur, il te traitera de monsieur embêtant. Tu ne seras jamais édité si tu écris en vers; si tu écris en prose, les journalistes influents auront soin de critiquer tes livres pour les empêcher de plaire au public, à qui, certainement, ils auraient plu sans leurs bienveillantes critiques... J'ajoute que si tu es immoral, tu iras en prison, et que si tu es moral, tu assommeras tout le monde!...

L'HOMME, avec explosion.—Décidément, je rentre dans le néant, mais... un mot encore: si j'étais savant et philosophe?...

L'ANGE, gravement.—Si tu veux être savant et philosophe, près d'un siècle durant il te faudra t'abreuver de déceptions, t'armer de patience, aller de désagrément en désagrément, renier l'amour, renier l'amitié, renier la richesse, renier les plaisirs, renier jusqu'à Dieu, tout cela pour finir par conclure que: si tu n'étais pas né, tu n'aurais pas été malheureux!...

L'HOMME.—Serviteur!

Les couches de la jeune femme sont de plus en plus laborieuses. Bientôt, le médecin roule un petit cadavre dans un linge, puis la pauvre mère exténuée s'endort, tandis que son médecin murmure: «Si on m'avait appelé hier!...»

A LAURENT TAILHADE

LA PANTHÈRE

Des souterrains du cirque monta lentement la cage, entraînant avec elle comme un épais morceau de nuit, et, quand s'en ouvrirent les grilles aux resplendissantes clartés des cieux, la bête, trouvant subitement sous ses pas le manteau d'or, taché de pourpre, du sable des arènes, s'exalta dans la lumière et se crut déesse. Jeune, vêtue du deuil royal des panthères noires, portant, le long de ses membres engaînés si exactement, quelques énormes topazes disséminées, elle dardait l'œil pur et fixe de celles qui n'ont encore contemplé, au bord des grands fleuves déserts, que leur image de sinistre vierge. Ses pattes de chatte, puissantes et d'apparence puérile, semblaient se mouvoir sur des flocons de duvet. En trois bonds légers elle atteignit le milieu du cirque. Là, s'asseyant, d'un mouvement grave et onduleux, toute autre affaire lui paraissant de moindre importance, y compris l'examen de la loge impériale, elle se lécha le sexe.

Près d'elle, des chrétiens écartelés pendaient à de hautes croix rouges de sang. Un éléphant mort barrait de sa masse grise, colossale muraille écroulée, tout un coin du ciel extraordinairement bleu. Aux lointains s'agitaient, en des cercles de gradins s'étageant, une buée de formes pâles d'où venaient des clameurs étranges, et la bête, ayant terminé son intime toilette, chercha un moment, le mufle à terre, la raison de ces cris de fureur, inexplicables pour elle dont les mœurs froides et méthodiques n'admettaient que l'utilité du meurtre sans en comprendre encore les différentes hystéries. De là-bas lui arrivaient le grondement sourd d'un flot battu par le vent, des plaintes de branches craquant sous la foudre. Elle eut un miaulement railleur qui défiait les orages, et, sans trop se presser, prise du caprice inconcevable de leur montrer la douceur des véritables bêtes féroces, elle fut s'attabler devant la savoureuse masse de l'éléphant, dédaignant les proies humaines. Elle but à loisir la liqueur fumante ruisselant du monstrueux cadavre, se tailla un ample lambeau de chair, puis, le festin achevé, campée sur les restes de son repas, elle lustra sa patte gauche avec sollicitude. Deux jours avant sa délivrance, on avait semé, en l'obscurité de sa prison, des viandes indignes assaisonnées de cumin, saupoudrées de safran, pour surexciter le feu dévorant de ses entrailles; mais l'habile flaireuse s'était abstenue, ayant connu de plus longs jeûnes et de plus dangereuses tentations. Point ignorante, quoique vierge, elle savait déjà les soifs des midis brûlants de son pays, où les oiseaux pleurent de tristes mélopées en soupirant après la pluie; elle savait les plantes vénéneuses des grandes forêts inextricables où essayaient de la fasciner des reptiles à langue fourchue distillant le poison; elle savait la grosseur extrême de certains soleils, et la maigreur très ridicule de certaines victimes, les attentes anxieuses sous l'œil mauvais de la lune qui vous lance perfidement à la poursuite d'une ombre de gibier toujours de plus en plus fuyante! De ces chasses malheureuses, elle avait gardé un instinct de guerrier pauvre, et ne demandait qu'une part modeste pour ne pas éprouver de vertiges en cet autre monde béni où les carnassiers, devenus les frères de l'homme, semblaient conviés à des festins solennels. Elle choisissait son morceau sans forfanterie, désireuse de se révéler bien élevée en présence d'appétits moins naturels que les siens.

Un chrétien nu et dérisoirement armé d'un fouet à boule de fer surgit au-dessus de la croupe de l'éléphant, poussé par des bourreaux qu'on ne voyait pas. Il glissa dans le sang caillé, roula le front en avant. Des huées le relevèrent. Il reprit son fouet, et un sourire crispa ses lèvres blêmes. Il ne voulait pas s'en servir, même contre la bête qui l'allait égorger. Il s'assit, ses prunelles claires fixées sur l'ennemie. Celle-ci eut le geste de jouer de la patte, un geste signifiant: «Je suis satisfaite!...» Et elle s'allongea, les yeux mi-clos, agitant la queue avec perplexité. Tranquille duel de regards curieux, le chrétien cherchant, malgré l'abandon voulu de son être, le secret des dompteurs de fauves, le pouvoir suprême de la seule volonté sur la brute, et la bête libre s'efforçant de démêler le genre de puissance de cette espèce quand elle est nue.

Une clameur formidable les éveilla de leur singulière songerie. Ils étaient maintenant le centre de la fête sanglante, et personne, vraiment, ne comprenait cette manière de s'amuser. Une soudaine colère envahissait tous les spectateurs. On appela des belluaires, des chevaux galopèrent vers l'éléphant dont on entraîna la lourde masse, et mis debout, face à face, les deux adversaires continuèrent à se surveiller. Le chrétien refusait la lutte, la panthère ne se sentait pas le courage d'écharper, n'ayant plus faim. L'un des belluaires se précipita, les menaçant de son épée. D'un bond gracieux l'animal évita le choc, et le chrétien conserva son sourire mélancolique. Alors des hurlements retentirent de tous les côtés. L'orage éclata, épouvantable. Les belluaires se ruèrent contre la bête, qui se déclarait capricieusement pour le plus faible. On alla poser les lances sur les brasiers, on apporta les dards enduits de poix et de plumes enflammées, on appela les chiens dressés à couper les jarrets des taureaux, on emplit des vases d'huile bouillante. Toutes les haines se tournèrent en un moment du côté où la jeune folle, se battant les flancs de sa queue indécise, se demandait ce que signifiaient ces préparatifs de guerre. Les belluaires ne lui laissèrent pas le temps de revenir à la raison. Ils fondirent sur elle, et ce furent des courses désordonnées dans la piste encombrée de mourants. La panthère fuyait, prise d'une terreur superstitieuse. Cela, c'était la fin du monde! Pêle-mêle, poursuivie et poursuivants culbutaient les corps d'hommes et d'animaux sous l'immense risée du peuple, que cette bouffonnerie nouvelle finissait par détendre. De toutes les places, on jetait à la bête éperdue des pierres, des fruits, des armes. Des patriciennes lancèrent des bijoux qui sifflèrent terriblement en traversant l'espace, et l'empereur, debout, la lapida lui-même avec des monnaies d'argent. D'un dernier bond désespéré, la panthère, ivre de rage, hérissée de flèches, entourée de flammes, se réfugia dans sa cage demeurée ouverte. On referma la grille, et le piège obscur redescendit aux souterrains.

Des jours, des nuits coulèrent, atroces. Elle avait de temps en temps un miaulement lugubre, un appel au soleil qu'elle ne devait plus revoir. Devenue la légende du cirque, on lui faisait subir tous les supplices. Lâche, disait-on, elle avait refusé le combat, et ne pouvait plus prétendre au rang d'animal noble. Le gardien des fauves prisonniers, un esclave très vieux, sans pitié pour sa gueule élargie par la lame d'une épée qu'elle avait mordue, ne lui donnait que les rebuts des cages voisines, des os déjà rongés, des choses pourries, infectes, qu'on entassait chez elle comme en un cloaque. Sa fourrure, souillée d'immondices, se couvrait de plaies; des jeunes garçons, pour se moquer, lui avaient cloué la queue au sol jusqu'à ce qu'elle l'eût, d'un effort douloureux, arrachée du clou en y laissant de sa peau. Le vieil esclave s'amusait à la braver, lui offrant une main pendant que de l'autre il l'aveuglait d'une poignée de soufre. Il lui brûla complètement une oreille au feu crépitant d'une torche. Privée d'air, de lumière, la gueule toujours emplie d'une bave sanguinolente, elle hurlait lamentablement, cherchant une issue, battant ses barreaux de son crâne, déchirant le sol de ses ongles, et au fond de ses entrailles naissait un mal mystérieux. Parce qu'elle grondait d'une façon trop sinistre, l'ordre vint de la laisser crever de faim tout à fait. Les morts dignes: l'étranglement ou le coup de pique au cœur, n'étaient plus pour elle. On l'oublia et, simplement, le vieux gardien cessa de passer devant elle avec sa torche. La bête comprit. Elle se tut, se coucha dans une dernière attitude orgueilleuse, et, ramenant autour d'elle sa queue meurtrie, croisant ses pattes gangrenées, fermant ses yeux de feu, elle rêva en attendant son agonie. Oh! les forêts qui craquent sous l'orage! les soleils énormes, les lunes couleur de roses, les oiseaux pleurant la pluie, les verdures, les sources fraîches, les jeunes proies faciles dont on peut boire la vie d'une seule aspiration, les grands fleuves étalant leur miroir où les fauves penchés ont des auréoles d'étoiles... Peu à peu, le cerveau de la panthère expirante s'éblouissait des visions anciennes. Oh! le bonheur, très loin, la liberté! Un mouvement de désespoir fou lui rappela son sort: elle revit aussi le champ d'or, taché de pourpre, du sable des arènes, la masse grise de l'éléphant éventré, le sourire dur du chrétien, et enfin les cris furieux des belluaires, les supplices, tous les supplices! Le mufle posé sur ses deux pattes fatalement croisées, elle semblait dormir... peut-être était-elle déjà morte. Tout à coup, l'obscurité de sa prison se dissipa. Une trappe venait de glisser là-haut, et, descendant du ciel dans cet enfer où croupissait la bête damnée, une forme blanche, svelte, une femme apparut. Elle portait en un pan relevé de sa tunique un quartier de chevreau, et sur son épaule son bras droit soutenait un vase plein. La panthère se dressa. C'était, cette créature toute blanche, la fille du vieux gardien des fauves:

«Bête, dit-elle, tandis que derrière elle tourbillonnaient des clartés blondes comme sa chevelure, j'ai compassion de toi. Tu ne mourras point.»

Détachant une chaîne, elle poussa la grille, fit tomber le quartier de chevreau sur le seuil de la cage, déposa doucement le vase plein avec des gestes calmes.

Alors, la panthère se ramassa sur ses reins, heureusement demeurés souples, se fit toute petite pour ne pas effrayer l'enfant, la guetta un instant de ses deux yeux phosphorescents, devenus profonds comme des gouffres, d'un bond lui sauta à la gorge et l'étrangla...

A ÉDOUARD DUBUS

GAITÉ UNIVERSELLE

Quel est le bêta ou le dément qui a inventé la nature gaie?

De quel troupeau de Panurge sont-ils ensuite venus ceux qui ont réédité, au moins un milliard de fois par an, ces puérils clichés: «la gaîté du soleil»—«l'allégresse du printemps»—«le joyeux babil des oiseaux»—«l'immense fête de la nature», etc., etc?... Et parce qu'un monsieur a eu l'idée d'offrir des fleurs à sa maîtresse pour la féliciter d'être jolie, parce que le chant d'un serin en cage divertit le savetier du coin, parce qu'au printemps les jeunes hommes ont envie de caresser des filles, parce que la couleur du soleil est aussi celle de l'or, et que l'or représente toutes les joies, les habitants de cette terre croient tous à l'universelle gaîté!...

Un jour, nous gravissions lentement une colline. Il faisait une journée superbe, pas de nuages, pas de vent, ni trop de chaleur, ni trop de froid, et le silence d'un plein midi régnait.

Mon Dieu, l'épouvantable tristesse qui se dégageait du paysage, en y songeant un peu plus que d'habitude. Comme ils fuyaient mélancoliques, les lointains noyés d'un bleu tendre d'abord, et devenant presque noirs sur les déclins!

Il n'y avait personne. Il n'y avait jamais personne! Les bois ténébreux semblaient des choses secrètes ne voulant pas, décidées à ne pas livrer leur mystère. Sur notre épaule se penchait une branche d'amandier en boutons, des boutons roses gonflés comme des bouches froides. Nous pensions que ces lointains, d'abord bleu tendre, puis noirs sur leurs déclins, étaient encore bleus là-bas, seraient toujours bleus si nous nous transportions dans les indéfinis là-bas... toujours bleus puis noirs successivement. Et les bois sombres n'ont point d'autre mystère à nous livrer que celui de leur existence même, secret qu'ils gardent malgré les lourds volumes entassés. Cette branche d'amandier fleuri, quand elle ouvrira toutes ses bouches roses à la fois, elle ne dira rien... rien sinon ce que lui fera dire le passant poète.

La nature est-elle donc en dehors de nous, quand elle n'est pas spiritualisée par nous?... J'ose la trouver impassible et scellée.

Ce jour-là, nous redescendîmes tristement la colline.

Quel est le bêta ou le dément qui a inventé la nature gaie?

A A.-FERDINAND HEROLD

LES MAINS

Oh! les petites mains obscènes, combien je les regarde avec effroi quand je vais dans le monde!...

Elles vont, elles viennent, dégantées pour prendre la tasse de Chine, et, très délicatement, les petites folles placent leur petit doigt en l'air comme une aigrette, comme une fleurette de chèvrefeuille rosé...

Elles vont, elles viennent, n'ayant point souvenir de la chose qu'elles ont faite ou qu'elles feront sûrement, irrévocablement.

Elles sautillent à travers les morceaux de sucre, elles froissent l'éventail, elles ont des moues, elles ont des colères, des éclats de rire, et, imperturbables, elles se regantent pour toucher la main étrangère du valseur, la main de l'inconnu qui pourrait ne pas être pure...

Oh! les petites mains obscènes, sur lesquelles nous nous penchons humblement, gros naïfs que nous sommes, pour déposer le respectueux baiser de notre admiration!...

Non, quand je les regarde aller, venir, dans le monde, passer et repasser comme de petits oiseaux gras plumés à vif, j'étouffe d'une envie de pleurer tant elles me font peur, les petites mains obscènes!...

TABLE Préface Portrait de l'auteur (hors texte) Les Fumées (fac-similé autographique du manuscrit de l'auteur) L'Araignée de Cristal Le Château hermétique Parade impie Les Vendanges de Sodome Le Rôdeur La Dent Volupté Le Piège à Revenant Scie La Panthère Gaîté universelle Les Mains

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