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Le cycle patibulaire

GENTILLIE

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GENTILLIE

I

Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent la chasse à Kriel Pintloon dit l'Esprot à cause de sa petite taille et de son teint mordoré.

Lorsque chôme son aventureux métier, Kriel, ordinairement terré dans les dunes, quitte, à l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et rançonner les fermes émaillant la plaine. Il prélève la dîme sur la huche, le saloir, le poulailler et même à en croire les grigous, sur le magot enfoui dans les mystérieuses cachettes.

Les déprédations de Kriel lui ont aliéné les terriens assez portés cependant pour les irréguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent d'entremetteurs et même de recéleurs. Mais audacieux et bravache, vrai trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gré. Il méprise trop le rustre sédentaire et servile pour le ménager et s'en faire un allié et ne se fie depuis de longues années, qu'à son complice à quatre pattes, son fidèle chien Dapper.

Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.

Le soleil disparaît sous l'horizon. Par couples les douaniers s'embusquent derrière les haies.

Attention! Un homme vient à passer dans le sentier voisin; la mine d'un valet de charrue regagnant le chaume où l'attend sa platée de pommes de terre. Personne ne songerait à soupçonner ce porte-blaude qui déambule du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la complainte de la dernière kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le futé en personne. Pour la circonstance il est râblé et guêtré de tabac, son bedon n'est qu'un bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre d'alcool flamand....

Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel armé d'un court fusil et Dapper d'un collier à pointes, se glissent comme des ombres dans une maison isolée. L'homme en ressort portant sur les épaules une charge attelée comme le sac des fantassins. Il s'avance l'œil et l'oreille tendus, en décrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les chemins creux, au fond des fossés à sec, en évitant avec soin les éclaircies de la plaine, les côtes dénudées et les métairies dont le chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte se dessine au loin. Kriel se couche à plat ventre; Dapper tombe en arrêt et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'était une fausse alerte. En avant! déjà la frontière est franchie, le contrebandier traverse la périlleuse zone de la première ligne; encore une lieue, rien qu'une lieue, et les voilà en sûreté, l'Esprot, son chien et leur marchandise.

Après les «bons coups» l'été, musard insouciant, vautré ou couché sur le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des dunes, il passe des journées entières à s'étirer les membres, tandis qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, râclent leurs élytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par instants dans le blanc soleil fantôme....

Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'éternise dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et rabattent sans trêve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, après les parties, la conversation s'engage sur les exploits attribués à l'Esprot, loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve intarissable, enchérit encore sur ces hauts faits, et les partenaires haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses mémoires.

—Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bouée, à peine plus solide qu'une allège il transporta jusqu'à Rouen, pour plus de cinq mille francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pêcheur de Coxyde, attablé avec l'anonyme fraudeur.

Et comme les autres écarquillent les yeux.

—Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et des lainages d'Angleterre.

Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de sa personne.

—On dit Pintloon fils du diable?

Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il opérait à la côte.»

Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus audacieux.

II

Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.

C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot ne semblent pas alarmer la fillette potelée.

Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met, sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander flamberait comme celle de Mucius Scævola, avant qu'elle songeât seulement à lui tendre les pincettes.

Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le brave Sander!

Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de Neuvaine.

A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte Véronique.

Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite depuis la mort de son baes, Nonkel Verjans, pleure de joie en inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours, aussitôt après la rentrée des moissons.

Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur; vous verrez, Sander, quelle tendre bazine vous aurez là!» En attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste, Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions, mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux qu'admiratif.

—Savez-vous quoi? dit un jour la vieille Verjans à son futur gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles à côté d'un mâle de votre espèce.

—C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer de tactique.

Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre légendaire, il dégoisa, mais sans jactance:

—Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable....

—Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch! l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner, car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut pas se marier....

Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle n'entendait que secouer.

—Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame la vieille.

—Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini entre Sander et moi.

Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!

La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le bras.

—Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme que celui-là!

—Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah! c'est ce que nous verrons, ma fille!

Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre, sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que l'impassible rébelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter, comme si c'était sa fille qui l'avait battue.

Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur:

—Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un sort, raconte-moi tout, veux-tu?

—Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution, Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....

—Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.

—Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là, devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui, plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente aimable, appétissant, plein de ragoût....

—Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de mon innocente enfant!

Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord les bras vers le ciel.

Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades, autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou fît seulement la grimace....

Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute même pas.

Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros ouvrages, les labeurs rebutants.

—Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te remettras avec Cierge de Neuvaine.

En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie.

Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait quelle force surhumaine.

Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.

A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous. Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce. Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et s'évanouit dans une rigole.

Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques qui illuminent et régénèrent les consciences.

Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination. En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.

Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon.

Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au visage le feu de ses forges éternelles.

La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir, l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de l'escalier, avec la bazine Verjans.

Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon, bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort, la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître, s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne l'ait emporté!»

—Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse. Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent.

Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de mal et s'engage dans la campagne.

III

Elle marche à l'aventure, tout droit, vers les dunes. Quelque chose l'avertit qu'elle arrivera encore à temps. Les battements de son cœur redoublent, elle presse le pas, gravit les sablons: il doit être là.

Ses suggestions ne l'ont pas trompée.

Exténué de fatigue, hâve, poudreux, ensanglanté, à demi vautré, dressé sur ses coudes, le menton dans les poings, sa canardière à portée de la main, l'Esprot apparaît tout à coup à la jeune fille.

C'est bien ainsi que Gentillie l'avait rêvé. Brun, crépu, plus basané qu'un pêcheur de la côte, nerveux comme un lynx, efflanqué comme un chat de gouttière, des yeux aussi noirs mais aussi inflammables que la poix: le voilà, ce Kriel Pintloon, ce mauvais bougre! Et Gentillie trouve ce noiraud, ce sécheron autrement magnifique que le grand Sander.

En la voyant venir à lui, résolue, foulant le terrain croulier d'un pied aussi sûr qu'une coureuse de grèves, indifférente aux piqûres des épines noires et des argousiers, dans la clarté douteuse du matin, Kriel Pintloon se dresse d'un bond, atteint son fusil, épaule:

—Holà, que veux-tu? Que viens-tu faire ici?

—Vivre avec toi! répond-elle avec simplicité, comme si c'était chose convenue depuis longtemps entre eux. «C'est bien toi Pintloon?»

—Si c'est moi! Et après? Les cent florins de la prime t'auraient-ils alléchée, par hasard? Dans ce cas tu as compté sans ton homme, ma mie.... Allons, haut le pied ou je tire!

—Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider.

—Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon! Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe....

Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui.

—Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet!

Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille, lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de faim...»

Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à belles dents, il poursuivait sans même la remercier:

—Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.

Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte.

Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique, il sifflotait une bourrée.

Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le contrebandier.

Le septième jour, elle reparut souriante, radieuse, mais blanche comme une morte. Elle traînait la jambe et ses vêtements de paysanne aisée s'effilochaient à présent comme ceux d'une bagasse.

Avant de prendre le temps de la dévisager il l'interpella d'un ton rogue: «Ah! c'est toi? Là, vrai, ce n'est pas malheureux». Puis, remarquant sa pâleur et le désordre de son équipement: «Ah! ah! que dis-tu du métier, ma fine! Pas commodes les gabelous, hein? Heureusement que la perte n'est pas grande. C'est égal, mauvais début, et si tu m'en crois, nous arrêterons les frais...»

—Tu te trompes! Ils ne m'ont rien pris. Voici l'argent....

Kriel agrippe et compte rapidement la poignée de numéraire, le coule dans son gousset, et, un peu radouci, examinant son auxiliaire:

—Pourtant ils t'ont troué la peau.... Tu as les jupes passées à l'amidon rouge....

—Peuh! leurs chiens m'ont fait des agaceries....

—Et tu as pu leur échapper....

—Au moyen de ceci....

Et elle lui montre un méchant couteau de poche.

Kriel daigne sourire d'un rire approbateur et même s'informer encore des bobos faits à la petite:

—Où es-tu blessée?

—A la cuisse. Une simple éraflure....

—Et cela ne t'empêchera pas de marcher?

—Oh! que non!

—A la bonne heure.... En route, alors!

Et c'est par ce coup d'essai que Gentillie obtint de pouvoir accompagner l'ombrageux Pintloon.

IV

Elle le suivit toute déguenillée, pieds nus, tremblant la fièvre, mettant à le servir, à deviner ses intentions un empressement qui ne se relâchait pas; ambitieuse de lui faire oublier le chien Dapper, qu'il regrettait et dont il ne parlait jamais, en ses fréquents accès d'humeur, sans tourner à l'avantage du quadrupède la comparaison entre celui-ci et Gentillie.

Elle lui épargnait les risques et les corvées; pour qu'il ne s'exposât pas, c'était elle qui, en pays découvert, allait puiser de l'eau potable. Elle gueusait pour lui, d'étape en étape, ou se rendait même en maraude.

Lorsqu'elle revenait les mains vides, après avoir essuyé les rebuffades, les insultes, et même les brutalités des paysans, ou après des démêlés avec les gardes-côtes et les gabelous que ses attitudes louches et vagabondes commençaient à intriguer, son amant exaspéré par les fringales, en proie à une colère blanche, la battait sans pitié. Il la jetait par terre, la daubait en plein visage.

Elle ne murmurait pas, ne détournait pas la tête, se laissait défigurer; mais de grosses larmes coulaient de ses yeux fixés sur lui avec une tendresse à toute épreuve. Il l'aurait tuée qu'elle eût trouvé cette fin naturelle et, venant de ses mains bénies, enviable.

C'était son chien de garde. Pendant que l'Esprot dormait à la belle étoile ou dans une grange mal fermée, elle faisait sentinelle mieux que ne l'eût fait Dapper. Elle en était arrivée à oublier son sexe. D'ailleurs Pintloon ne lui témoignait pas plus d'attention qu'à une bête.

Ils vécurent des mois ainsi, souvent séparés par les expéditions. Jamais elle ne songea à profiter de la bifurcation de leurs routes pour s'arracher à cette servitude; au contraire, lui absent, elle se rongeait l'âme, angoissée, haletante après son retour. Il la retrouvait douce, baissée, aimante, comme il l'avait quittée. Elle accourait et obéissait au moindre signal; ne se plaignait jamais sous la charge; souvent foulée et strapassée comme une bête de somme. A part lui, Pintloon finissait par se féliciter de cette acquisition.

Il ne lui parlait que rarement ou s'il s'adressait à elle c'était pour la rabrouer.

Cependant, une nuit d'hiver, à Dunkerque, comme ils se retrouvaient après une expédition très lucrative où elle s'était particulièrement distinguée, et que Pintloon s'était payé le luxe d'un vrai lit dans une auberge à peu près habitable du port, en entendant sa vigilante complice claquer des dents et grelotter sur le carreau, il céda à un mouvement de pitié, et sans aucune idée de paillardise, il l'appela auprès de lui, sous les draps.

Respectueuse, un peu craintive, ne pouvant croire à une telle condescendance, elle hésitait; alors il la somma par un juron. Toujours grâce à sa belle humeur, il se fit qu'en la sentant près de lui, il commença par la taquiner, puis s'échauffant, la trouvant plus potelée qu'il ne le croyait, pour la première fois depuis leur vie commune, il la traita en femme, prodigalement; et cette nuit, tant fut immense la félicité de Gentillie qu'elle eût voulu agoniser contre sa poitrine.

Le lendemain pourtant, il ne lui témoigna pas plus d'égards; elle, par contre, loin de se montrer exigeante, fut plus prévenante et plus humble que jamais. Depuis ce rapprochement il la traitait à la fois en maîtresse et en bête de somme. Les raclées finissaient par des caresses et, réciproquement, les étreintes amoureuses dégénéraient en effroyables tueries.

Mais pour mieux mériter les faveurs du mâle, elle endurait les mauvais traitements du bourreau. C'était à la fois son souffre-douleur et son souffre-plaisir.

Cependant, à Lampernisse, le grand Sander se représentait les formes désirables de la fugitive. Souvent il parlait de courtiser une autre paroissienne. Il n'aurait eu qu'à choisir. Il avait même commencé à exaucer les souhaits d'une belle soupirante. Mais le grand Jabikel continuait à s'arrêter à la porte de Gentillie. Alors Sander, mettant pied à terre, entrait et s'entretenait de l'enfant perdue, avec la veuve Verjans, et n'avait plus le cœur à de nouvelles poursuites.

C'était le troisième été que l'Esprot et Gentillie passaient ensemble. Un soir que la lune éclairait l'étendue, un de ces soirs trop clairs, funestes aux travailleurs de l'ombre, Pintloon, amolli par la tiédeur parfumée et chatouilleuse de l'atmosphère avait traité sa compagne avec une douceur plus continue que d'habitude. Peut-être son cœur allait-il enfin se fondre et payer autrement que d'amour matériel le dévouement de sa compagne? Tout à coup le contrebandier dressa l'oreille et murmura avec une certaine sollicitude: «Ne bouge plus!... Ils viennent!»

Gentillie n'eut que le temps de s'étendre sur le dos parmi les genévriers, comme elle faisait en ces moments d'alerte, tandis que son homme courait se blottir plus loin.

Mais on les avait vus! Pantelante, elle entendit des détonations; elle reconnut la voix brève et corsée du vieux fusil de Kriel, le bruit d'une planche qu'on déchire; puis d'autres coups de feu plus grêles, mais nombreux et répétés. Des lueurs blanches déchiraient la nuit bleue. Une balle siffla non loin de sa cachette, et Gentillie aperçut, dans les rayons lunaires, Pintloon trébuchant comme un ivrogne et s'appuyant à un buisson pour recharger son arme.

—Foutu! murmura-t-il d'une voix rauque, en lui jetant un regard dont elle devait se rappeler la détresse mêlée de rage, et, vaincu, il s'abattit dans les hoyats.

En le voyant tomber, les agresseurs, gendarmes et paysans, qui s'étaient tenus prudemment à distance, accoururent et l'empoignèrent à la fois. Le grand Sander, à la tête de quatre à cinq gars de Lampernisse, voulut l'achever à coups de sabots, comme une bête puante, mais Gentillie se jeta devant lui, avec un cri atroce, et Cierge de Neuvaine s'arrêta net, en se voilant la face, tant elle avait l'air d'un spectre.

A l'aube, on charroya Pintloon, tout blessé qu'il était, par les routes vicinales dans un de ces tombereaux où les toucheurs alignent les veaux menés au marché. Il s'agissait de le conduire à la prison de Bruges. On prit à peine le temps de panser sa blessure; épuisé par l'hémorragie, il gisait sans connaissance au fond de cette caisse, sur un peu de paille et, malgré sa faiblesse, quoiqu'il n'eût pu seulement lever la main, les gendarmes l'avaient ligoté.

A la nouvelle de sa capture, les ruraux, que son seul nom avait si longtemps terrorisés, s'ameutaient sur son passage. Aux étapes, les badauds payaient la goutte aux gendarmes pour pouvoir s'approcher du brigand. Grimpés sur les roues et l'échelette, ils se penchaient, riaient à présent de le voir si chétif, si piteux, si misérable, à la merci du premier venu. Ils s'enhardissaient à le pincer, à lui arracher un frison de cheveux et ses soubresauts de douleur les mettaient en joie, et ils se vengeaient par ces privautés de toute la chair de poule qu'il leur avait donnée.

A Lampernisse, l'arrestation du pendard déchaîna une véritable kermesse. Des sarabandes se nouaient autour du tombereau d'infamie.

—Wel! Wel! C'était donc pour ce vilain moineau que Gentillie avait éconduit le crâne Sander Bischbosch, dit Cierge de Neuvaine! Et le rimeur de l'endroit ajouta à la complainte composée sur les exploits du «Fléau de la Westflandre» un couplet de circonstance, dans lequel on associait Gentillie à la gloire du bandit: l'Esprote à son Esprot! Quelle honte! Quel opprobre!

Seul Sander Bischbosch ne jubilait plus.

Revenu de sa stupeur à la vue de sa misérable amante faite comme une brûleuse de moissons, le bon Sander, incapable de rancune, avait voulu ramener Gentillie à la veuve Verjans, mais les gendarmes s'étaient interposés en exhibant un mandat d'arrestation lancé aussi contre elle; complice de son détestable amant.

—Oh! folle, folle Gentillie, comment en était-elle arrivée là? Instrument d'un homicide et d'un voleur, elle, la promise du riche Sander Bischbosch qui se réjouissait de la doter de plus de bijoux et d'atours que n'en possèdent les madones les mieux achalandées de la côte des Flandres.

Gentillie, les mains attachées sur le dos, marchait derrière la charrette, entre les gendarmes. Elle se renfermait dans un mutisme d'idiote, et, habituée aux coups, elle ne sentait même pas la crosse du soldat qui lui labourait de temps en temps les épaules. Elle ne tressaillait qu'en entendant le patient se plaindre et demander «à boire!»

Quand la sinistre cavalcade traversa Lampernisse, Sander Bischbosch alla se réfugier chez la vieille mère de Gentillie et ne se montra pas, comme si c'était à lui de rougir et d'avoir honte.

Et les honnêtes gens blâmèrent le pauvre garçon de s'être rendu en un tel moment chez la mère d'une voleuse.

V

Ce Sandor fut encore plus déraisonnable en avançant à la veuve Verjans, complètement ruinée à présent, un peu du bel argent destiné à Gentillie, pour payer l'avocat de cette indigne espèce. Le défenseur plaida l'inconscience de sa cliente et réussit à la faire acquitter après trois mois de détention préventive.

Un matin, les gens de Lampernisse la virent rentrer au village, jaune, maigre, les yeux cernés et creux. Et, à l'inexprimable scandale de toute la paroisse, elle portait sur les bras un petit diablotin crépu, noir comme un pruneau, aussi remuant qu'elle semblait énervée. La digne progéniture de Pintloon, rien que ça! Absorbée dans la contemplation de son petit, elle ne parut même pas remarquer le hourvari que causait ce retour.

Elle ne témoigna aucune joie de son élargissement, mais accompagna machinalement sa mère. Peut-être eût-elle préféré partager le sort de son homme, condamné aux travaux forcés pour le meurtre du lignard?

Les caresses de la vieille Verjans, qui sautait de joie, malgré ses rhumatismes, dans la cour du Palais, après l'acquittement, avaient laissé Gentillie aussi indifférente que les corrections d'autrefois.

Volontairement elle se confine avec son bébé dans cette soupente d'où elle s'évada, une nuit néfaste. Ne la rencontrant jamais et les sachant sans ressources, les bonnes gens prétendent qu'elle vague la nuit et continue le métier de son abominable amant. Et la réprobation frappe peu à peu la veuve aussi bien que la fille.

Malgré les criailleries et les indignations, Cierge de Neuvaine, le riche fermier du Dyck-Graaf, continue de s'occuper de ces pauvres gens. Encore si ce n'était que par charité; mais, croirait-on que, ensorcelé à son tour, il veuille encore du bien à cette fille-mère! Et, ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est que la pécore continue de le rebuter.

Impatienté par sa froideur, le bonasse Sander se risque à lui dire:

—Ah! Gentillie, tu mériterais bien qu'on brisât cette mauvaise tête pour le mal que tu t'es fait à toi-même et à ceux qui t'aimaient!

—C'est vrai! répond Gentillie. Mais si Dieu le voulait ainsi?

Profitant de cette douceur encourageante, le digne Sander continue:

—Eh bien, si tu te repentais et essayais de redevenir brave et raisonnable, tout pourrait encore s'arranger. Oui, nous partirions, nous irions vivre ailleurs, loin des mauvaises âmes.... Gentillie, reviens à toi, n'auras-tu pas une bonne parole?...

Mais elle, de hausser les épaules, de courir à son enfant, et d'embrasser ce fils de Pintloon avec une exaltation qui ne laisse plus aucun espoir au jeune fermier. Mordu de jalousie, il n'a pu retenir une exclamation de dégoût:

—C'est à ce vilain Esprot que vont ces caresses!

Malheureux Cierge de Neuvaine! Il est temps qu'il sorte. Elle lui arracherait les yeux!

Quelques mois après, la vieille mourut de chagrin. Il fallut vendre la bicoque, le lopin de terre et les instruments de labour. Les dettes payées, il ne resta plus à Gentillie que quelques écus.

Sans avoir rien communiqué de ses intentions, elle quitta furtivement le pays, comme elle y était rentrée, le poupon sur les bras, ne daignant pas même se retourner pour voir une dernière fois le chaume sous lequel elle avait dormi tant de nuits heureuses et où sa mère venait de fermer les yeux pour de bon.

Elle s'en alla demeurer à la ville aux environs de la prison où était enfermé Kriel Pintloon.

Elle n'apercevait que les hautes fenêtres étroites comme des meurtrières et obstruées d'épais barreaux, trouant de leurs lignes noires la maussade muraille de briques sales.

Lorsqu'elle s'éternisait sur le trottoir, le nez levé, essayant de flairer derrière laquelle de ces fenêtres se morfondait son maître, les sentinelles, dont elle contrariait la promenade de long en large, la repoussaient brutalement et répondaient par des charges à ses informations suppliantes.

Pourtant une recrue, plus compatissante que les autres soldats du poste, apprit à la pauvresse que Pintloon avait été transféré de la prison cellulaire dans une maison de force au cœur du pays, d'où il ne sortirait probablement que vêtu de bois de sapin et les pieds en avant.

Sa résignation imprévue à cette nouvelle ne fut pas la chose la moins déconcertante de la vie de l'Esprote.

Peut-être n'y croyait-elle pas?

Quelle que fût son impression, elle continua de vaguer aux environs de la première prison de Pintloon sans songer un instant à émigrer à sa suite.

Son bâtard grandissait et, pour le nourrir et l'élever, ses derniers écus mangés, elle chercha du travail.

A présent elle s'employait à rendre des services aux soldats du poste, aux geôliers, aux commis. Elle faisait les commissions, fourbissait les armes, astiquait les buffleteries ou rangeait le ménage des guichetiers célibataires.

Elle finit par faire partie du grand édifice morose et désolé.

Elle éprouvait une sorte de tendresse respectueuse pour les gendarmes qui avaient blessé et capturé son homme. Sentiment de grossière admiration pour la force armée et victorieuse. Les jours de fête, lorsqu'elle voyait les pandores en grande tenue, luisants, bien peignés, la peau rose, moustaches cirées, le colback irréprochablement brossé, le baudrier blanchi à la craie, elle les dévorait des yeux, fière d'avoir collaboré à ce gala. On aurait dit qu'elle essayait de se concilier ces soldats tout-puissants en faveur de son fils, à l'exemple des pauvres dévots qui s'approvisionnent d'indulgences pour les jours de tentation.

Mais lorsqu'elle les voyait certains soirs, au retour des expéditions, poudreux et couverts de sueur, l'air implacable, sabre au clair, cavalcadant aux côtés des paniers à salade, et que leurs hautes silhouettes s'engouffraient, deux par deux, sous le portail béant et noir, et que les battues de leurs chevaux résonnaient dans le préau derrière les murailles, elle gagnait peur, appelait le polisson qui jouait dans la rue, fermait sa porte à double tour et pressait le gamin contre elle avec une sollicitude et des angoisses de poule qui tremble pour son poussin.

D'autres fois aussi lorsque, se prenant de dispute avec le fils de Gentillie, les méchants voyous, pour le réduire à quia, lui jettent à la face ce sobriquet déshonorant: Fils d'assassin! Fils de voleur! Fils de l'Esprot!» la bougresse fonce comme une lionne sur la bande agressive, dégage, en distribuant force taloches dans le tas, le gamin écrasé par le nombre, et ne rentre que lorsqu'elle les a mis en fuite à coups de pierre.

VI

Des années se passent encore. Le fils de Pintloon devient un grand garçon, bien découplé, de figure éveillée, mais de mine réfractaire comme celle de son auteur.

Choyé, gâté par sa mère, il a contracté des habitudes de paresse et de débauche, boudant les métiers réguliers et rêvant bamboches et escapades.

Les soucis et les tracas de la mère redoublent.

Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant.

Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le hardi malfaiteur d'autrefois.

Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.

Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent.

Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer pour le retenir auprès d'elle.

Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse; tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé.

Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros Cierge de Neuvaine.

Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes, pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde!

Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre.

La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète! L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi!

Le gamin prit goût à l'exercice. Rentrait-il ivre, après une perte au jeu, il passait son déboire et sa colère sur le dos de la pauvre femme. Et la résignation presque extatique de ce misérable corps, renversé et immobile, la prière de ces yeux, l'imploration sans rancune et même sans impatience de cette bouche qu'il achevait d'édenter, ne faisaient que le mettre hors de ses gonds.

Cependant le jeune coq tirait sur ses seize ans. Il s'amusait à des jeux plus agréables. Le poil lui venait aux lèvres. Et les polissonneries entre mauvais capons, manquant de ragoût, il commençait à pincer les petites gaupes du quartier.

Un samedi, Gentillie rentrait exténuée d'un terrible nettoyage dans une maison de la rue passante sur laquelle débouchait leur impasse. Oubliant les ampoules saignantes à ses pieds, et ses bras ouverts par les corrodantes lessives à l'eau de javelle, heureuse de rapporter un peu plus d'argent à son fiston et maître, elle surprit le gaillard, vautré sur son propre lit, avec une petite souillon du voisinage.

Alors, emportée par la colère, aiguillonnée par une monstrueuse jalousie, son instinct maternel s'étant perverti, et devenant une véritable appétence d'amoureuse, elle se jeta entre eux, au grand ébahissement des polissons.

Précoce comme il l'était, le jeune Pintloon n'eut pas de peine à comprendre cette anomalie. La fureur de la pauvre femme était si risible, sa triste mine si falote, que ce devint un divertissement pour le jeune drôle de provoquer des scènes de jalousie entre les tortillons des ruelles environnantes et la pitoyable Gentillie.

Les guenuches rigolaient aussi comme des petites folles, et se prêtaient volontiers aux inventions scabreuses de leur galant.

Une fois les cyniques questionnaires attachèrent la vieille au pied du lit, et débraillés et dépoitraillés, se livrèrent, sous ses yeux, aux ébats les plus lestes.

La maniaque poussait des petits aboiements plaintifs de jeune chien à l'attache; et les méchants gamins pouffaient tellement que leurs déduits devenaient un simple simulacre.

Ingénieux, de jour en jour ils raffinèrent leurs persécutions.

Mais un soir qu'ils l'avaient taquinée plus que de coutume, le gars revenant d'une partie de garouage, trouva la folle toute pelotonnée, comme une boule. Il la secoua avec sa douceur habituelle: «Hé! la vieille rosse!»

Elle ne bougeait plus; elle enfonçait sa tête grise dans un paquet de guenilles; frusques roussies par le contrebandier ou défroques usées et tachées par l'enfant.

Ces hardes étaient trempées de larmes, attiédies de baisers; et Gentillie avait fini par y noyer tout doucement son dernier souffle.

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