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ÉDITION DE BIBLIOPHILE
CATULLE MENDÈS
LE CRIME DU VIEUX BLAS
Portrait en taille douce
BRUXELLES HENRY KISTEMAECKERS, ÉDITEUR Tous droits absolument réservés.
MDCCCLXXXII

LE CRIME DU VIEUX BLAS
I Le vieux Blas et le petit Blas.
Ce qui est bon le matin quand on s’éveille pour la journée de travail, c’est de s’asseoir dans la salle basse de la ferme, entre les cuivres que le jour nouveau fait reluire, devant la table de sapin bien lavée, et là, de manger, pesamment accoudé, de longues émincées de pain noir, trempées dans le bon lait qui mousse au rebord de la jatte.
Vingt-neuf ans, forts bras nus et gorge de nourrice, face rosâtre à la peau pleine sous la cotonnade rouge de la coiffe basquaise, la Cadije se campa au bas de l’escalier, et cria, les poings sur les hanches :
— Dieu vivant ! sont-ils sourds, ceux de là-haut ? Hé, le père ! Hé, l’homme ! Hé, le petit ! N’avez-vous pas honte de dormir, après que je suis levée ? Est-ce la mode maintenant que la poule chante avant les coqs ?
Une ferme de bon rapport et bien plaisante à l’œil, — deux arpents, pas une acre de plus, mais deux arpents de grasse terre, clos d’une haie épaisse, — une ferme où, sous les pommiers régulièrement espacés, caquètent dans le gazon, nasillent dans la mare, gloussent dans le trou à fumier, poulettes et poulets, canes et canards, dindes et dindons, c’est de quoi suffire à l’ambition d’une fermière ; et la Cadije se jugeait heureuse entre ses arbres fruitiers et ses bêtes ; allant, venant du matin au soir, travaillant comme pas une, contente, familière aux gens, pas toujours « commode » d’ailleurs, car il faut bien jordonner quelquefois pour se faire obéir des animaux et des personnes.
Il y a dans notre pays basque, entre les versants rocheux, non loin de quelque gave qui roule, tonne et mousse, beaucoup de ces plaines fécondes où l’herbe pousse bien, où les branches s’alourdissent de fruits ; les hauteurs les gardent du vent, le torrent calmé s’y prolonge en rivière ou s’y étale en lac ; toute une Normandie, avec ses pommiers et ses grasses prairies, se ramasse dans un vallon.
Cependant, l’escalier raide en bois blanc, où la Cadije, pour ne pas demeurer inoccupée, lançait à pleine écuelle une eau claire qui rejaillissait, ruisselait, s’égouttait, craqua sourdement sous des pieds qui descendent ; le vieux Blas apparut, tenant le petit Blas par la main.
L’un était le père, l’autre était l’enfant de la Cadije. Aïeux et petits-fils s’accommodent de se tenir par la main ; ils finissent par être presque de même taille, l’enfance se haussant toujours, le grand âge se courbant de plus en plus. Le vieux Blas avait soixante et onze ans ; le petit Blas en avait six.
Une large face, toute rouge, aux rides égales et fermes, de courts cheveux blancs, une barbe blanche, drue et presque rase, de petits yeux jaunes, un peu clignotants, comme fatigués d’avoir vu trop de jours, tel était le vieillard. Un peu gros, les membres forts, il portait la veste courte, en drap épais, des Basques de la plaine et le béret marron dont une oreille énorme, couleur de sang, soulevait le rebord.
On a été, on ne peut plus être. Beau mâle et des plus galants du temps qu’il y avait de belles filles — car, aux yeux des anciens, les jeunes d’à présent sont moins jolies, comme s’ils projetaient sur elles quelque chose de leur ombre, — le vieux Blas, qui n’avait pas eu son pareil pour attaquer le taureau et pour lancer la balle, sentait bien que son temps était passé ; il avait des lourdeurs, des raideurs dans ses membres autrefois si prestes, et sa tête, qu’il portait penchée vers l’épaule gauche, branlait un peu, c’est vrai ; même il avait cessé d’avoir l’esprit rapide et tout à fait lucide ; il lui arrivait de ne pas se rappeler une chose qu’on lui avait racontée la veille, et aussi de ne pas reconnaître, quand ils revenaient au pays, des camarades avec lesquels il avait vidé plus d’une bouteille jadis devant les troënes de quelque cabaret. Mais bah ! il en savait encore assez pour conter, après un pot de cidre, quelque bon conte qui fait rire ; il faisait encore ses quatre lieues sans buter et sans avoir besoin de bâton.
Il ne voulait qu’un bâton : son petit-fils. Cela soutenait le vieux Blas de soutenir le petit Blas.
Celui-ci, c’était l’enfant montagnard, robuste et sain. Par le lait d’une mère forte, par le sobre manger, par l’air libre qui vivifie les poumons, il avait crû, s’était solidifié, avait durci ; la belle virilité future était visible dans cette enfance.
Joli d’ailleurs, puisqu’il était petit, il avait l’air étourdi, un peu hagard, qui questionne, qui va comprendre, qui s’inquiète quelquefois, d’une inquiétude sans chagrin ; et c’était la meilleure joie du vieux Blas de baiser la jeune face épanouie, un peu hâlée déjà, où descendaient par boucles des cheveux noirs qui s’ébouriffent, et les clairs yeux bleus comme un lac des montagnes, que le petit Blas avait.
Derrière eux, venait l’homme, le mari de la Cadije, le père de l’enfant, Antonin Perdigut. Trente ans, le visage sérieux comme l’ont d’ordinaire les hommes de la vallée dans ces pays de montagnes, il marchait d’un pas mesuré, sans hâte, mais sans hésitation, d’un pas de laboureur.
La Cadije, à pleine bouche, embrassa ses trois hommes, plus ardemment le mari, plus gravement l’aïeul, plus doucement le petit.
Ils s’assirent autour de la table, dans la salle basse, et mangèrent en silence.
Le repas du matin, ce n’est pas l’heure des propos ni des rires. Ses forces, son activité, il faut les réserver pour le travail de la journée, n’en rien laisser perdre en menus badinages. Le soir, après la besogne, on peut se divertir ; quand on a payé sa dette, il est permis d’être prodigue.
D’ailleurs, on avait dormi tard ce jour-là dans la ferme, et c’était la saison des semailles ; il fallait qu’Antonin Perdigut se hâtât d’aller aux champs, sa sacoche de graines à l’épaule.
Quant au grand père, il avait un emploi sur une voie ferrée qui passait aux environs ; besogne aisée, peu fatigante, à laquelle un enfant aurait suffi, qu’on avait confiée à ce vieillard.
Donc, sans se parler, paisibles, ils mouillaient de longues tranches de pain de seigle dans la blancheur un peu bleuâtre du lait.
Autour d’eux, le rose encore gris de la matinée, entrant par les basses fenêtres, faisait se lever peu à peu l’ombre pendante le long des murs, et cette noirceur déjà éclaircie montait lentement, devenait de moins en moins sombre, comme si des voiles de crêpes avaient été tirés d’en haut, s’étaient l’un après l’autre évanouis. Les faïences du buffet accusaient leurs formes, ébauchaient leurs teintes vives ; il y avait dans la rondeur vermeille des casseroles des mouvements de flammes qui semblaient le reflet d’un invisible fourneau ; et, sur les carreaux rouges, des bandes longues, pâles, à peine lumineuses, étaient comme de grands rayons de lune qui seraient restés endormis là.
Au dehors sonnait le réveil de la ferme dans les piaillements d’oiseaux, dans le remuement des branches, dans les mugissements de l’étable, dans tous les bruits mêlés des bêtes familières, et dans le frais passage du vent clair.
Le vieux Blas ayant vidé sa jatte, dont les dernières gouttes de lait coulèrent sur sa barbe blanche, parla d’un air timide :
— Ce qui serait très bien, ce serait de laisser venir le petit avec moi, là-bas, près du pont, pour s’amuser. Je dis : pour m’amuser aussi. Un train qui passe après un train, toute la journée, ce n’est pas gai ; je m’ennuie enfin à regarder l’eau qui coule. Les nouveaux réjouissent les anciens ; ils mettent de la gaieté dans les vieux esprits et de la lumière dans les vieux regards. L’autre jour, il a plu toute la journée, mais Blas était avec moi, et en revenant j’ai dit comme une bête : « Quel beau soleil il fait aujourd’hui ! » Puis, c’est très bon pour l’enfant de respirer l’air du bord de l’eau et de jouer dans les fleurs autour de la maisonnette en bois.
— C’est donc, dit la Cadije en se levant, que l’air n’est pas bon à la ferme et qu’il n’y a pas de fleurs dans le jardin ? L’enfant restera à la maison avec moi et mes bêtes. S’il veut se distraire, il ira gauler les oies dans le chemin autour de la haie. On est petit, cela ne fait rien : il faut commencer à se rendre utile. Pour sûr, je ne le laisserai pas aller avec vous. Les trains qui passent, c’est effrayant, et je n’aime pas qu’il joue au bord de l’eau ; d’autant qu’il y a sur le bord de votre rivière du sable très dangereux, où l’on glisse, et des pierres qui roulent dès qu’on y met le pied.
L’enfant ne fit aucune objection d’abord à la volonté maternelle, parce qu’il achevait de boire son lait ; mais dès qu’il eut léché du bout de la langue le fond de la jatte vide, il se prit à pleurnicher d’un air fort désespéré en se fourrant les pouces dans les yeux.
— Bon, bon ! reprit la Cadije ; ce que j’ai dit est dit. Tu veux aller avec ton grand-père, parce qu’il te raconte des histoires, parce qu’il te laisse courir partout, parce qu’il te gâte, enfin ! je ne veux pas qu’on te gâte, moi. L’autre jour tu es revenu dans un bel état, parlons-en. Tout en sueur, la blouse en loques, des épines dans les cheveux ; j’ai passé plus d’une heure à repriser ta culotte. Quand on ne sait pas veiller sur les enfants, on ne demande pas à les emmener avec soi.
Mais le petit Blas pleurnichait toujours et le vieux Blas lui-même avait quelque chose d’humide, qui allait être une larme, dans ses vieux yeux jaunes tout clignotants.
Antonin Perdigut s’interposa, fit remarquer « qu’une fois n’est pas coutume », et qu’on pouvait bien laisser aller aujourd’hui, par extraordinaire, le petit avec le vieux.
La Cadije rechigna, grognona, dit cent paroles, finit par consentir en haussant les épaules.
— Au moins vous serez sages, tous les deux ?
Et quand ils eurent promis de ne pas courir sur la voie, de ne pas s’approcher trop près de la rivière et surtout de faire attention quand les trains passeraient, la mère ajouta :
— Oui, oui, je donne la permission, mais c’est la dernière fois.
Ils partirent bien conseillés, bien embrassés. Ce fut d’un pas grave, pour montrer combien ils étaient sages en effet, qu’ils traversèrent la cour de la ferme et qu’après avoir poussé la grille de bois, ils longèrent la haie, assez basse à cet endroit, par-dessus laquelle on pouvait encore les voir.
Mais dès qu’ils eurent dépassé la haie, dès que personne, de la ferme, ne put plus les apercevoir, ah ! Dieu vivant ! ce fut tout autre chose.
Le petit Blas dégagea sa main, prit sa course, revint, sauta les fossés, grimpa aux arbres, perdit son béret dans les branches, déchira sa culotte à l’écorce ; et toute la lumière éparse du matin jouait autour de lui, avec lui, sur la route claire, parmi les branches éveillées, dans la jeune fraîcheur de l’espace ; pendant que, derrière, un peu loin, le vieux Blas, qui suivait avec une allure sautillante, antique enfant qui aurait voulu jouer aussi, répétait dans sa barbe blanche :
— A la bonne heure, c’est cela, la mère ne nous voit plus, dégourdis-toi, mon garçon !
II Le pont de fer et de bois.
Le jeune courant, le vieux riant, ils arrivèrent au bord de l’eau, devant le pont.
La rivière étroite et profonde, où glissent des radeaux chargés de sapins, où passent de petits voiliers qui érigent très haut leur unique mât, coule rapidement entre la berge sablonneuse et le mont de granit noir, à pic, que défonce, plus sombre encore, l’ouverture d’un tunnel ; c’est dans ce trou de la montagne que les trains s’engouffrent après avoir passé le petit pont de fer et de bois, qui est comme un trait-d’union entre la rive de sable et la rive de pierre.
Le lieu solitaire et nu paraît quelque peu morne à cause de la haute montagne noire.
Mais le jour, tout à fait levé, blanchissait, dorait les plaines où les fermes çà et là faisaient des îles de verdure, et dans la fraîcheur de l’air bleu, les buées du matin, montant toujours, s’éparpillaient, toutes floches, par écharpes déchirées.
En ce moment, le tablier du pont se dressait, perpendiculaire. Tout d’abord, le vieux Blas alla s’assurer que la rosée de la nuit n’avait pas rouillé les cordages de métal, que la manivelle obéissait docilement à la poussée de la main ; car c’était son office de faire se lever le pont, quand des radeaux ou des voiliers descendaient le cours de la rivière, et de le faire s’abaisser pour le passage des trains, chaque fois que le signal lui en était donné par un bruit de sonnette électrique et plus tard par le sifflet de la locomotive.
Mais le petit Blas ne se souciait guère du pont, de la manivelle et des trains, son devoir, à lui, c’était de se rouler dans l’herbe autour de la baraque en planches que le grand-père avait construite au bord de l’eau pour se mettre à l’abri quand viendraient les pluies d’automne.
Elle était jolie, la maisonnette, qu’une vigne vierge vêtissait de verdures grimpantes, et où les passereaux venaient boire des gouttes de rosée dans la coupe inclinée un peu des volubilis qui tremblent.
Un jardin l’entourait de ses petites allées bordées de buis, toutes petites — comme si le vieillard eût voulu que l’enfant seul s’y promenât, — et de ses plants de floraisons très basses, œillets des Indes, tulipes, pensées, que le petit Blas pouvait regarder fièrement de son haut. Mais au milieu, un soleil, très épanoui, à la tige d’or vert, se haussait pompeusement, comme le tambour major des fleurs.
Toutes choses mises en ordre dans la mécanique du pont, le grand-père s’en vint, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds ; et, brusquement, après un saut, il prit dans ses deux grosses mains la tête de l’enfant qui se retourna ébouriffé, sauvage, ravi.
— Ah ! je te tiens ! Oui, je te tiens, mais je te lâche. On attrape les oiseaux et on les garde un instant pour qu’ils aient plus de plaisir, après, quand ils s’envolent. Tu sais, petit ! les pierres servent à faire des ricochets sur l’eau, les fleurs ne sont là que pour être cueillies, et je te défends de ne pas marcher sur les plates-bandes. Voilà comment j’élève les enfants ! Ces petits anges-là ont le droit d’être des diables.
Et le grand père ajouta :
— Là-bas, dans ce bouquet d’arbres, j’ai découvert un nid de loriots ; nous irons le chercher tout à l’heure, quand le train aura passé.
Or, le petit Blas s’était avisé d’une chose : il cueillait des marguerites et les jetait une à une à la figure du bon homme ; les tiges se prenaient aux poils blancs du menton ; de sorte que le vieux Blas avait une barbe de fleurs.
Ceci le charma. Il s’assit devant la cabane, fit grimper l’enfant sur ses genoux ; et, par représailles, il lui chatouillait le nez avec les pétales des marguerites pendantes.
Tout cela parmi des rires, avec de petits cris, près des floraisons épanouies, sous des envolées d’oiseaux, dans la bonne lumière qui paraissait plus claire et plus dorée, là, autour de ce grand-père et de ce petit enfant.
Celui-ci, devenant sérieux, dit tout à coup :
— J’ai assez joué ; maintenant, une histoire.
C’était là que le vieux Blas attendait le petit Blas ! L’enfant ne manquait jamais de l’embrasser après quelque beau récit plein de géants et de fées : le plaisir d’un bon baiser vaut bien la peine de dire un conte.
Mais depuis longtemps, toutes les histoires, le grand-père les avait dites : le Petit Poucet après la Barbe-Bleue, et la Belle aux cheveux d’or aussi. Même il avait acheté d’un colporteur un gros livre où le marchand affirmait qu’il y avait beaucoup de contes tous très jolis. Il se trouva que le livre était un « Essai sur l’établissement des comptoirs français au Mississipi ». Le petit Blas avait réclamé quelque chose de plus amusant.
Alors, sa mémoire étant vidée et sa bibliothèque inutile, le grand-père, pour être bien embrassé, fut obligé de devenir poète. La nuit, il ne dormait pas, afin d’imaginer des aventures de princesses et de fées, qu’il racontait le lendemain près de la maisonnette en bois.
— Oui, dit-il, une histoire, une histoire si belle que les petits bourgeois des villes n’en ont jamais entendu de pareille.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— C’est l’« Histoire du petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un chien noir qui fumait sa pipe ».
— Oh ! dit l’enfant.
— Tu verras, dit le grand-père.
Et le petit Blas, s’étant assis sur le sable caillouteux, leva sa jolie tête brune, où riaient des boucles folles, pendant que le vieux Blas commençait gravement, un peu inquiet d’ailleurs, car le conte était fort compliqué ; et il n’était pas bien sûr d’en avoir trouvé le dénouement.
III Histoire du petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un chien noir qui fumait sa pipe.
— Il arriva une fois…
— Où ça ?
— Dans un pays. Il arriva une fois qu’il y avait un homme et une femme — des paysans comme nous, mais bien plus malheureux, — un homme et une femme à qui jamais il n’était rien arrivé que de n’avoir pas de pain pour souper avant d’aller dormir.
— Mais de la soupe ?
— Pas même de soupière, parce que le chat l’avait cassée. Donc ils étaient tout à fait pauvres, et ce qui les rendait encore plus tristes, c’est que leur fils était un enfant qui n’avait pas d’oreilles.
— Alors, il n’entendait pas ?
— Si fait.
— Par où donc ?
— Par le nez, peut-être, ou par les yeux. L’histoire ne donne pas d’explication là-dessus.
Le petit Blas réfléchit et dit :
— Ce n’est pas bien amusant, cette histoire-là.
— Ce n’est que le commencement. Tu verras tout à l’heure. Or, l’enfant qui n’avait pas d’oreilles et qui entendait très bien, entendit un jour le père raconter à la mère que, dans une montagne de ce pays-là, il y avait une grotte où un enchanteur très riche avait caché beaucoup d’or et d’argent, et que, par la permission de l’enchanteur, le trésor appartiendrait à celui qui aurait le courage d’aller le chercher à travers mille dangers.
— Un enchanteur ?
— Comme dans la Princesse Bleue.
— Ah ! oui.
— Guignonet, c’était ainsi qu’on appelait le jeune garçon, Guignonet pensa : « Je voudrais bien aller dans la montagne chercher l’argent et l’or de l’enchanteur, parce que le père et la mère, quand nous serions riches, n’auraient plus besoin de travailler comme ils font et ne se coucheraient plus sans souper. » C’était, comme tu vois, un bon cœur que l’enfant sans oreilles ; il résolut de partir pour la montagne, tout seul, sans rien dire à personne, parce qu’il voulait faire une surprise à ses parents quand il reviendrait avec le trésor.
Ce qui aurait pu le faire hésiter, c’est qu’à l’ordinaire il n’avait pas beaucoup de chance dans ce qu’il entreprenait. Quand il avait fait quelque chose de très bien, les choses tournaient fort souvent de façon qu’il avait l’air d’avoir fait quelque chose de très mal ; et il était puni de ses meilleures intentions.
Il y a des gens comme lui dans la vie, à qui rien ne réussit et qui sont toujours accusés à tort.
Ainsi, un jour, ayant vu un pauvre sur le chemin, il lui fit l’aumône, quoique bien pauvre lui-même, d’un petit sou qu’on lui avait donné. Eh bien, tu crois que le mendiant lui dit : Merci ? Pas du tout, il lui jeta le sou à la figure et cria, en montrant les poings : « C’est très vilain de tromper le pauvre monde ! Le bon Dieu vous punira. »
— Pourquoi donc le mendiant disait-il cela ?
— Le sou était faux. Mais ce n’était pas la faute de Guignonet, puisqu’on le lui avait donné. Une autre fois, il entendit une poule qui criait dans l’étable, qui criait, qui criait ! il eut pitié, sauta du lit — car c’était avant le matin, — et s’en alla porter secours à la pauvre bête. Il la vit dans une espèce de panier rond où elle criait de plus belle comme pour demander qu’on vînt à son aide. Guignonet la caressa : elle se plaignait toujours. Alors, il se dit : « Il faut croire qu’il y a dans le panier quelque méchante bête qui la mord sous les plumes. » Il aimait à rendre service, il saisit le panier, le remua, le secoua dans l’intention de faire sortir la poule, qui, de cette façon, aurait été délivrée. La poule s’enfuit en effet, effarouchée, les ailes toutes battantes ; mais sais-tu ce qui tomba par terre, du panier ? douze beaux œufs. Et tous les œufs furent cassés. Et tu penses si Guignonet fut grondé par ses parents qui avaient laissé les œufs dans le panier pour que la poule eût l’idée de les couver. Pourtant le petit garçon sans oreilles avait cru être utile à la poule.
Et tiens ! à propos de ses oreilles, il faut que je te dise comment il les avait perdues ; car enfin, il n’était pas né comme cela.
C’était une fois au coin d’un bois. Guignonet avait déjà huit ans. Il rencontre un gros chien tout noir, assis sur son derrière, et qui fumait sa pipe tranquillement.
— Qui fumait sa pipe ?
— Oui ; dans la contrée où habitait Guignonet, on rencontre assez souvent des chiens qui fument leur pipe en se promenant dans les rues ou sur le chemin ; dans notre pays ils sont beaucoup plus rares. Enfin, le chien que Guignonet rencontra, fumait sa pipe tranquillement, ou plutôt non, il ne la fumait pas. Mais ce n’était pas sa faute : elle venait de s’éteindre. Guignonet s’approcha et dit au chien noir : « Monsieur le chien, si vous voulez, j’irai jusqu’au village vous chercher des allumettes ? » C’était aimable, cela, c’était poli. Bon ! le chien se dressa sur ses pattes de derrière, aboya d’un air furieux, se jeta sur Guignonet, et, de deux coups de mâchoires, lui enleva les deux oreilles. Après quoi, il prit sa course à travers les fougères et disparut tout à fait.
— Avec les oreilles de Guignonet ?
— Avec les oreilles.
— Dis, grand-père, dans l’histoire, est-ce qu’on les lui rendra, plus tard ?
— Ça, je ne peux pas te le dire encore. Qui entendra, saura. Tu comprends que toutes ces mésaventures avaient rendu Guignonet un peu timide ; mais, n’importe, le désir de se dévouer était plus fort que la crainte d’être maltraité, et une nuit, quand tout le monde fut endormi dans la chaumière, il se leva à petit bruit, sortit, ses chaussures à la main, et, sans avoir peur, bien qu’il fît très sombre sur les routes, il s’en alla du côté de la montagne.
Or, cette montagne était toute noire, comme celle qui est là devant nous ; il n’y avait pas de chemin pour la monter et d’ailleurs Guignonet ne savait pas dans quel endroit se trouvait la grotte ; de sorte qu’il était très embarrassé et qu’il fut sur le point de revenir à la maison. Mais il arriva qu’un gros corbeau vint voler sur la tête du petit garçon ; en volant, il croassait, d’une manière qui n’avait rien de terrible ni d’effrayant : on aurait dit, au contraire, que cet oiseau tout noir avait de bonnes intentions, voulait donner de bons avis à l’enfant sans oreilles.
Guignonet le regarda. Il lui sembla qu’il avait déjà vu cette grosse tête toute pointue, qui tenait dans son bec une petite branche de sapin.
Non, il ne l’avait jamais vu, mais le corbeau, avec sa branche de sapin au bec, lui rappelait un peu le chien noir qui fumait sa pipe.
A cause de cette ressemblance, l’enfant voulut s’en aller, craignant pour ses yeux et pour son nez, puisqu’il n’avait plus d’oreilles.
Le corbeau voletant toujours, lui dit : « Guignonet, il ne faut pas se décourager. Le pauvre à qui tu as donné un sou t’a dit des injures, tu as été grondé pour avoir voulu porter secours à la poule qui criait et le chien noir t’a volé tes oreilles parce que tu lui avais offert d’aller chercher des allumettes pour allumer sa pipe ; beaucoup d’autres choses te sont arrivées où tu n’as pas eu de chance du tout, et c’est pourquoi on t’appelle Guignonet. Mais, tôt ou tard, le bien qu’on a fait produit la récompense, comme la graine devient le blé, comme le gland devient le chêne. Sois toujours un bon petit garçon, prêt à te sacrifier pour les autres, et ne t’inquiète pas du reste. Pour le moment, assieds-toi entre mes deux ailes, je te porterai du côté de la grotte où l’enchanteur a caché son trésor. » Après avoir parlé ainsi, le corbeau se posa sur la terre, toutes les plumes étendues ; c’était un oiseau si grand, que Guignonet, qui était très petit et très maigre parce qu’il ne mangeait guère, put facilement trouver place entre les deux larges ailes.
Le corbeau s’envola. Guignonet n’avait pas peur : il pensait au plaisir qu’éprouveraient ses parents lorsqu’il leur apporterait le trésor de la montagne.
Quand il fut arrivé plus haut que la plus haute cime, le corbeau s’abattit parmi un tas de broussailles, dans une espèce de crevasse qui était très noire et tout à fait terrible, tant on y voyait briller de ci et de là des yeux affreux de chouettes et d’effraies.
Guignonet mit pied à terre en disant : « Merci, monsieur le corbeau ; je vous prie maintenant de m’indiquer le chemin qui conduit à la grotte. » Mais l’oiseau n’était plus un oiseau ! il avait changé très vite et il était devenu un vieux nain tout noir qui regardait Guignonet avec un mauvais rire, et qui avait une pipe à la bouche. Guignonet pensa encore au vilain chien qui lui avait volé les oreilles. Cependant il ne se troubla pas. « Monsieur le nain, dit-il, voulez-vous m’indiquer la route qui mène à la grotte de l’enchanteur ? » Alors ce fut effrayant. Le nain avec un grand bâton et les effraies avec leurs becs, se mirent à frapper, à piquer, à maltraiter de toutes les façons, le petit garçon sans oreilles. « Va-t-en, voleur ! tu n’as pas le droit de prendre de l’argent qui ne t’appartient pas ! Et qu’est-ce que tu ferais avec le trésor de la montagne ? Tu t’achèterais des billes pour jouer dans les rues au lieu d’aller à l’école. » Guignonet répondait : « On peut prendre l’argent, puisqu’il n’appartient à personne ; puisque l’enchanteur l’a réservé au plus courageux des hommes. Et je vous assure que ce n’est pas pour acheter des billes que je veux l’avoir ; mais c’est pour que mes parents n’aillent plus se coucher sans souper et puissent faire l’aumône aux vagabonds qui passent dans la campagne. » C’étaient des paroles inutiles. Les vilaines bêtes et le méchant nain ne cessaient pas de houspiller le petit garçon ; tout roué de coups de bâton, tout saignant de coups de bec, il dégringola sur les pierres de la crevasse jusque dans un grand trou qui s’ouvrait là.
Un autre eût renoncé à son entreprise à cause des injustices qu’on lui faisait ; Guignonet ne perdit pas courage pour si peu, et il ne songeait qu’à rendre service à ses père et mère.
Dans ce trou où il était tombé, il y avait beaucoup d’obscurité et, dans cette obscurité une espèce de bête plus noire encore qui avait l’air d’un loup ; ce loup avait entre les dents un os qu’il était en train de ronger, tout blanc, qu’on aurait pris pour une grosse pipe.
Le loup lui dit : « Sors de chez moi, petit misérable ! Je suis le gardien du trésor qui est là, sous une pierre, et je ne te permettrai pas de le prendre. » Mais Guignonet se jeta courageusement sur le loup, et il trouva tant de force dans son désir d’être utile, qu’il renversa la bête, souleva la pierre qui cachait le trésor, et alors, au lieu de l’argent et de l’or qu’il croyait trouver là, il vit dans une petite cassette ouverte un nombre infini de pierreries si belles qu’une seule aurait suffi pour faire la fortune de plusieurs rois !
Pendant qu’il s’emparait de la précieuse boîte, si lourde qu’il avait un peu de peine à la soulever, le loup s’était relevé, et, maintenant, le mordait aux mollets et au derrière ; mais Guignonet résistait à la douleur, ne prenait pas garde à ces dents qui lui déchiraient la peau ; il s’imaginait le contentement de sa mère lorsqu’elle aurait de belles robes comme les dames de la ville et qu’elle pourrait distribuer de la soupe tous les jours aux mendiants qui passent.
C’était un petit garçon comme cela. Il lui était égal de souffrir, pourvu que les autres fussent très heureux.
Cependant, poursuivi par le loup qui ne lui lâchait pas les culottes, il chercha un chemin dans les broussailles, pour revenir au bas de la montagne et de là s’en retourner à la maison. Il trouva un petit sentier très rapide et très dur qui descendait, Mais dans l’ombre tout autour de lui il y avait une foule de créatures, des hommes, des bêtes, qui allaient, venaient, rôdaient, criaient de toutes leurs forces : « Voilà un petit garçon qui a commis un grand crime » ; et des oiseaux le suivaient à travers les branches en sifflant : « Au voleur ! au voleur ! »
Il était bien triste, Guignonet, parce qu’il craignait qu’on ne le tuât ; triste surtout de voir que tout le monde le jugeait si mal.
Quand il fut dans la plaine, il crut qu’il était hors de danger et que personne ne lui dirait plus de mauvaises paroles ; il se voyait déjà réveillant le père et la mère dans la pauvre chaumine. « Voici le trésor caché par l’enchanteur dans la grotte de la montagne et qui était réservé au plus courageux. Je l’ai trouvé et je vous l’apporte ; réjouissez-vous, mangez, buvez et partagez avec tout le monde la fortune que j’ai acquise au péril de ma vie. » Les choses ne devaient pas se passer aussi bien que l’espérait l’enfant sans oreilles ! Il vit venir de son côté, sur la grand route, trois gendarmes très grands, et comme la lune s’était levée, on distinguait très bien l’acier de leurs sabres qui reluisaient et leurs blanches buffletteries. Mais ce qu’il y avait d’extraordinaire dans ces trois hommes, c’est qu’ils avaient tous trois sous leurs bicornes de grands museaux de chiens et que, malgré cela, ils fumaient leurs pipes tranquillement…
Le vieux Blas en était là de son histoire, lorsque le petit bruit de la sonnette électrique appela son attention. Le premier train ne tarderait pas à passer : c’était le moment de baisser le pont qui joignait l’un à l’autre les deux bords de la rivière.
Il allait se lever, le petit Blas le retint.
— Alors, grand’père, les gendarmes, c’étaient des chiens ?
— Des chiens véritables, répondit le vieux Blas.
Et comme il savait que le train n’arriverait pas avant un quart d’heure, comme il suffisait de quelques minutes pour baisser le pont au moyen de la manivelle, il continua :
— Du moins, ils avaient l’air d’être des chiens véritables, mais, tu sais, dans les histoires, les personnes ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. Le fait est que les gendarmes, dès qu’ils aperçurent Guignonet, coururent à lui en poussant des cris et lui prirent sa cassette et lui dirent : « C’est toi qui as volé les voyageurs au coin du bois ! » L’enfant sans oreilles avait beau leur répondre : « Vous vous trompez, je viens de la montagne ; je rapporte à mes parents le trésor qui appartient au plus brave », ils ne voulaient rien entendre ; ils lui mirent des menottes aux mains, et, en l’injuriant, en lui donnant des coups, ils le conduisirent à la prison de la ville. Là, il fut mis dans un cachot tout noir, où il y avait beaucoup de rats qui trottinaient. Toute la ville s’était réveillée. Il entendait du fond de son trou les gens rassemblés autour de la prison causer entre eux et dire : « Ah ! ah ! on l’a pris, le petit voleur. Qui donc aurait pensé que Guignonet, avec son air si honnête, était un garnement de cette espèce ! » Lui, tout seul, il pleurait, sentant bien qu’il n’avait pas voulu faire de mal, et qu’il n’en avait pas fait…
Le vieux Blas se leva. Deux coups de sifflet avaient déchiré l’air et l’on voyait déjà là-bas une fumée noirâtre tourbillonnante.
Il courut vers le pont pendant que l’enfant jouait avec les cailloux de l’allée, et il se mit à tourner la manivelle.
Il entendait derrière lui, assez loin encore, souffler, grincer, cracher, la lourde locomotive que suivait une longue file de wagons. Le train qui venait était un train express ; si le vieux Blas s’était retourné, il aurait pu voir des têtes de voyageurs qui se penchaient en dehors des portières pour regarder la haute montagne où ils allaient entrer.
Le tablier du pont, s’abaissant lourdement, avait déjà décrit le tiers à peu près de sa descente aérienne. Le vieux Blas ne se pressait point trop ; il avait le temps ; tout était bien.
Tout à coup, un cri.
Oh ! il reconnut la voix : c’était la voix du petit Blas.
En jouant au bord de la rivière, sur le sable et les cailloux, l’enfant avait glissé, avait roulé, était tombé dans l’eau.
Dieu vivant ! il vit son petit-fils, son amour, son extase, disparaître dans le courant.
Oh ! le vieux Blas avait soixante et onze ans, mais le vieux Blas était robuste. Un fort nageur, c’était lui. Il lâcha la manivelle ! Il allait s’élancer : il rattraperait son enfant, dont la tête venait de paraître, là, plus loin.
Mais le train maintenant était tout proche. Si le vieux Blas ne se hâtait pas de baisser tout à fait le pont, la locomotive se heurterait contre le tablier solide, et ce serait un effrayant désastre, les voitures saccagées, et des blessés et des morts.
L’enfant reparut encore, toujours plus loin, appelant, élevant les bras !
Que fit le grand-père ?
Il reprit la manivelle entre ses deux fortes mains. Bientôt le tablier du pont eut rejoint la rive opposée ; et la locomotive, les wagons, roulant avec un bruit de foudre, s’engouffrèrent dans le tunnel, disparurent, ne furent plus qu’un fracas lointain qui ébranlait la montagne.
Le train avait passé, l’enfant s’était noyé.
Le vieux Blas, avec des yeux de fou, regardait la rivière qui avait emporté le petit Blas.
IV Après le devoir accompli
Il resta là, stupide, considérant l’eau profonde et la fuite du courant.
Oh ! son petit Blas s’était noyé, son petit Blas était mort !
Deux choses le bourrelaient : l’impossibilité de cela et la réalité de cela.
Comment ! il ne verrait plus cette jolie face gaie, ces clairs yeux bleus où riait le soleil ? Les cris de joie pour une bête à bon dieu saisie dans le gazon ou pour un oiseau poursuivi, il ne les entendrait plus, jamais plus, jamais plus, lui, pauvre vieil homme naguère extasié !
Oh ! il allait courir le long de la rivière, il dépasserait le petit corps emporté par l’eau, se précipiterait, le prendrait entre ses bras !
Non, la rivière avait sur lui une trop grande avance ; les cadavres vont vite dans le courant, les petits cadavres surtout, qui sont très légers.
Puis il fallait qu’il restât où il était pour veiller sur la voie, pour faire les signaux convenus ; il fallait qu’il demeurât à son poste, puisqu’il était une espèce de soldat ; il n’aurait même pas la consolation de revoir, arrêté par quelque tronc d’arbre, ou pris entre des herbes, le corps pâli de son petit-fils.
— Ai-je bien fait de baisser le pont ? Si j’avais lâché la manivelle sans m’inquiéter du train, si je m’étais jeté dans la rivière tout de suite, j’aurais tiré de l’eau mon pauvre cher enfant. Les wagons se seraient heurtés, brisés dans un affreux pêle-mêle contre le tablier de fer et de bois ; les voyageurs auraient péri en grand nombre, écrasés, déchirés, sanglants ; mais qu’est-ce que cela me fait, le mal des autres et leurs malédictions ? Un grand-père doit d’abord sauver son petit-fils, j’ai eu tort de faire mon devoir.
Il disait cela dans sa douleur, mais il lui semblait pourtant qu’il avait eu raison. Il n’avait pas dû hésiter entre la vie de son enfant et celles de tant d’hommes et de femmes.
Oui. Mais c’était horrible tout de même. Et il était désespéré. Et il défaillait dans son désespoir.
Il gagna la petite maisonnette environnée de fleurs, regarda les étroites allées qu’il avait tracées pour les promenades de l’enfant, se laissant choir à terre, touchant avec ses vieilles mains la place encore visible où l’enfant s’était assis tout à l’heure pour écouter une histoire. Puis, comme il lui restait encore dans sa barbe blanche quelques-unes des marguerites que le petit Blas lui avait jetées, le vieux Blas, soulevant sa barbe, les respirait, les baisait avec des sanglots qui lui soulevaient tout le corps.
V Le vieux Blas manque de courage
Le soleil couchant refléta ses rougeurs dans le granit de la montagne ; ce fut comme un incendie dans le fond d’un miroir noir ; puis l’ombre peu à peu monta et il se fit un grand silence obscur, où le vieux Blas n’entendait plus que le bruit sinistre de l’eau.
C’était l’heure : il fallait rentrer à la ferme. Rentrer seul, sans le petit. Dieu vivant ! qu’allait dire la mère ?
Il avait pris un bâton dans la cabane ; il avait besoin d’un bâton, maintenant.
Comme ils étaient gais les soupers, naguère, au retour, après la besogne finie ! On vidait parfois un pot de cidre, et le petit, à qui le grand-père avait passé sous la table les meilleurs morceaux de son assiette, s’endormait enfin sur sa chaise haute, content, repu, avec de grasses joues.
Hélas ! le souper de ce soir !
Le vieux marchait lentement, comme quelqu’un qui ne voudrait pas avancer. Il s’arrêtait quelquefois contre un arbre, ne voulait pas aller plus loin, et se déchirait la face à l’écorce, en pleurant un reste amer de larmes.
Annoncer la chose à la Cadije ! et au père ! Comment ? avec quelles paroles ?
Le cri de la mère, quand il lui dirait : « Le petit Blas est noyé », ce cri aigu et terrible, il l’avait déjà dans les oreilles ! Antonin Perdigut lui apparaissait dans l’ouverture de la porte, entendant la nouvelle.
Et non-seulement il verrait sangloter sa fille et son gendre pâlir ; non-seulement il redoutait leur poignant désespoir, mais il prévoyait, comme une angoisse suprême, leurs reproches.
Il le comprenait bien : une mère et un père ne peuvent pas entrer dans ces considérations qu’on doit songer aux autres avant de songer aux siens et à soi-même. « Il fallait sauver le petit, s’écrierait la Cadije, et laisser mourir tous ces gens que nous ne connaissons pas ! » Oui, la Cadije dirait cela, et l’aïeul, vieil esprit troublé où la catastrophe avait augmenté le désordre, pensait que sa fille aurait peut-être raison de parler ainsi.
Héroïque par instinct, momentanément, il n’était pas bien sûr à présent d’avoir fait ce qu’il fallait faire ; et peut-être lui-même, si la Cadije, un soir, en rentrant à la ferme, lui avait dit : « Tu sais, j’ai sacrifié le petit pour sauver un tas de gens », peut-être aurait-il crié : « Tu es une mauvaise mère ! »
Tout cela l’accablait. Il avait la tête basse, les épaules courbées comme quelqu’un qui porte de très lourds fardeaux. Il aurait voulu que la ferme fût très loin, à dix lieues, à vingt lieues, ou qu’il y eût entre elle et lui une grande montagne à pic, qu’on ne pût pas gravir.
Si lentement que l’on marche, on arrive. C’était la nuit tout à fait ; il longea la haie, se faisant petit pour ne point être aperçu. Il se souvint qu’il avait passé là au point du jour, joyeusement. Et il était si faible qu’il eut à peine la force de pousser la grille de bois : il recula tout effrayé au bruit de chaîne que fit le chien dans la niche.
Il s’avança vers l’autre côté de la cour. La porte de la salle, grande ouverte, laissait voir la table bien éclairée où fumait la soupe du soir.
La Cadije parut sur le seuil.
— Hé ! vieux ! dit-elle avec un bon rire, qu’avez-vous fait de vos jambes de vingt ans ? L’homme est déjà rentré. J’ai vidé la marmite dans la soupière ; les choux avec le lard, ce n’est bon que quand c’est chaud. Dépêchez-vous, vieux Blas ! j’ai monté un pot de cidre pour vous égayer les idées.
Il s’approchait d’une allure timide, qui hésite, avec l’air d’un chien qu’on va battre.
Dans la salle, Antonin Perdigut venait de s’asseoir devant la table, et inclinait la tête pour flairer la bonne odeur des choux.
— Assez causé ! cria-t-il joyeusement ; on crève de faim ici.
Ce calme, pareil à celui de tous les soirs, ce retour, semblable aux autres retours, épouvantait le vieux Blas. Ah ! comme tout cela allait changer, comme ils cesseraient de rire, comme ils allaient ne plus avoir faim !
La mère demanda :
— Mais, dites donc, où est le petit ?
Voilà, le moment était venu ; il n’y avait plus à retarder l’aveu. Il fallait répondre : « le petit est noyé ! »
Il leva la tête, bouche béante, œil stupide ; il considérait, comme on regarderait la mort si elle se dressait tout à coup devant vous, la forte et fraîche Cadije, heureuse, au rire franc.
Enfin, il baissa le front et bégaya dans sa barbe :
— L’enfant est là, derrière la haie, il a marché plus lentement, à cause d’un nid que nous avons trouvé. C’est la vérité, c’est la vraie vérité. Attendez-nous un instant, il est là, derrière la haie, je vais le chercher.
— Hé ! Blas ! appela la mère.
— Non, non, reprit-il, tremblant de tous ses membres ; il ne… n’obéirait pas, il croirait qu’on veut le gronder, parce qu’il est en retard. Je vous dis que je vais le chercher moi-même. Ne vous impatientez pas, mettez-vous à table.
Alors le vieux Blas s’en retourna, dépassa la grille, la referma.
Quand il fut seul, hors de la ferme, il se dit :
— Non, vraiment, non, je n’ose pas, je ne peux pas !
Et brusquement, sans autre pensée que de ne pas dire l’affreuse parole, que de ne pas voir sa fille désespérée, que de ne pas entendre la malédiction de son gendre, il se mit à courir, à travers plaine, dans les ténèbres, dans le vent, pareil à quelqu’un qui a commis un crime ou à une bête prise tout à coup de folie.
VI Méchanceté des gens
Il ne revint pas. Il traversa la plaine, monta la montagne, de nuit, dormit plein de cauchemars sous une pierre avancée, et dès le réveil s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait jamais assez loin. Jamais assez loin de l’horrible rivière qui lui avait pris son petit-fils et de la ferme là-bas, si heureuse, où maintenant on devait pleurer.
En traversant un village, il mangea n’importe quoi, n’importe où, grâce à quelques sous qu’il avait dans la poche de sa veste.
Les gens se défiaient de lui, parce qu’il était très pâle, regardait en arrière toujours, comme quelqu’un qui a peur d’être suivi ; une femme qui semait de la luzerne le voyant se mettre à courir tout à coup quand il eut dépassé la dernière maison de la bourgade, se dit en elle-même : « On dirait que ce vieux-là vient de faire un mauvais coup. »
Le lendemain, il arriva dans un autre vallon où personne ne le connaissait — car les montagnes, dans le pays basque, sont des espèces de frontières qu’on franchit rarement, — et comme il lui restait une dizaine de sous à peine, il demanda à un cantonnier qui cassait des pierres sur la route, s’il n’y aurait pas moyen d’en casser aussi pour gagner, tant bien que mal, sa vie.
Il n’inspirait pas de confiance à cause de l’air farouche qu’il avait maintenant ; cependant le cantonnier répondit :
— Un emploi comme le mien, cela ne s’obtient pas en un jour. Il faut des protections dans le gouvernement. Je vous conseille de chercher un autre métier. Tenez, si vous êtes un brave homme — ne vous offensez pas de ce que je dis, tous les gens qui passent ne sont pas d’honnêtes gens, — vous ferez bien d’aller à la scierie, oui, à cette baraque en bois que vous voyez d’ici au fond de la vallée, près du ruisseau. Le patron a besoin d’ouvriers, et quoique vous n’ayez pas l’air bien solide, il vous louera peut-être pour surveiller le moulin ou pour quelque autre besogne pas trop fatigante.
Il suivit ce conseil, s’en alla du côté de la scierie, demanda à voir le maître de l’établissement, s’offrit et fut accepté ; mais on fit d’abord quelques difficultés, parce qu’il n’avait pas de papiers et qu’il n’avait pas bonne mine.
On ne se soucie pas d’accueillir des vagabonds qui viennent on ne sait d’où, qui sortent du bagne, peut-être. Le patron se dit :
— J’aurai l’œil sur ce vieux-là.
Des jours, des semaines passèrent. Le travail qui lui avait été confié, c’était de racler avec un couteau les palettes de la roue du moulin, pour qu’il n’y séjournât pas de pierres ni de sable. D’abord ce métier-là lui fut très pénible, à cause du bruit de la rivière tout autour de lui, qui lui faisait horreur ; mais il se résigna. Très vieux, très courbé, il promenait son couteau sur les planchettes, avec l’air de songer à autre chose, ne songeant peut-être à rien.
La mort de son petit-fils l’avait tué à demi. Il n’était pas bien sûr de vivre encore. Peu d’idées nettes, l’esprit trouble et obscur. Ces pensées à peine : que le petit Blas était dans l’eau, que c’était vrai, que tout était fini, et que maintenant, dans la ferme, sa fille et son gendre, qui devaient avoir tout appris, le maudissaient en pleurant ; et il était comme assoupi dans l’inertie de sa douleur.
Étant ainsi, il ne s’apercevait pas des regards que lui jetaient en-dessous les autres ouvriers. A l’heure du repas commun, personne ne lui parlait ; mais comme sans doute il n’eût pas entendu si on lui avait adressé la parole, il ne prenait pas garde à ce méchant silence ; il ne savait pas non plus qu’il courait sur lui des histoires.
On disait que ce vieux-là avait peut-être plus d’argent qu’il n’en laissait voir. Il arrive souvent qu’un voleur, après avoir dévalisé des passants, fait semblant de travailler et d’être pauvre pendant un temps, afin de ne pas éveiller les soupçons. Des gens même soupçonnaient qu’il avait bien pu assassiner quelqu’un pour le dépouiller plus sûrement ; parce qu’un soir, assis au bord de l’eau, et la regardant couler d’un œil morne, il avait été surpris répétant à voix basse : « Ah mon Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre Blas, je l’ai tué. »
Tous ces dires eurent pour résultat que le maître de la scierie jugea bon de prendre des informations.
Les colporteurs qui vont de vallée en vallée savent beaucoup de choses, et se gardent bien de se taire.
De sorte qu’un beau jour, le patron fit venir le vieux Blas, et comme c’était un homme sévère, il lui dit durement, avec une mauvaise figure :
— Vous savez, vieux, il faut vous en aller d’ici.
Blas, stupéfait, s’écria :
— M’en aller ! Pourquoi ?
— Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, répliqua le patron. On connaît votre histoire.
— Eh bien ? dit le vieux.
— Eh bien ! dit le patron, il est possible que vous n’ayez pas tué le petit ; non, je ne dis pas que vous l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes parti avec lui, vous étiez seuls tous les deux, l’enfant n’est pas revenu, et vous avez pris la fuite sans rien dire aux parents.
Le vieux Blas fondit en larmes.
Ah ! Dieu ! Voilà ce qu’on croyait ! il avait tué Blas, son petit Blas, l’enfant pour qui il se serait arraché un à un tous les poils de la barbe, pour qui il serait mort vingt fois de suite, si la chose avait été possible, qui était toute sa vie, toute sa joie, tout son amusement !
Il voulut expliquer les choses. Mais cette histoire du pont qui se lève et qui se baisse ne paraissait pas claire ; un enfant qui tombe dans l’eau au moment où le train passe, c’est bien invraisemblable. Comment supposer, d’ailleurs, que ce pauvre homme, campagnard, sachant lire à peine, avait eu le parfait héroïsme de sacrifier son petit-fils pour le salut de quelques voyageurs inconnus ? Il aurait fallu l’estimer si grand qu’il était plus simple de le juger coupable. Lui-même, qui avait commis une action sublime, sans l’analyser, naturellement, parce qu’il lui semblait qu’il devait faire cela, il ne se rendait pas bien compte du sentiment qui l’avait poussé ; et il ne trouvait pas de paroles pour s’expliquer, s’embrouillait, avait presque honte.
Le patron dit :
— Tout est possible, ne discutons pas. Ce n’est pas moi qui vous chasse. Tous mes ouvriers me quitteraient si je ne vous renvoyais pas. Tenez, les voici, parlez-leur, ils ne vous cacheront pas leur idée.
Les ouvriers entraient deux à deux dans l’atelier de bois, ayant sur l’épaule de longues planches qui fléchissent.
Ils se groupèrent, se consultèrent à voix basse ; enfin ce furent de toutes parts des paroles comme celles-ci, avec des gestes, en tumulte :
— Oui, oui, il faut que le vieux s’en aille. Nous n’en voulons plus parmi nous. C’est ennuyeux de travailler avec quelqu’un qui a tué un enfant, de s’asseoir à côté de lui à table. Rien qu’à lui regarder les mains, on frissonne. Il a une figure, d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il est. Allons, tire tes grègues, vieux, et qu’on ne te voie plus dans notre endroit, ou l’un de nous, Dieu vivant ! te fera ton affaire.
Sous ces injustes colères, devant ces menaces, le vieux Blas courba le front comme s’il eût été criminel en effet, poussa la porte avec des mains tremblantes, et s’en alla, pauvre vieil homme admirable ; quand il eut commencé de monter la côte au fond de la vallée, il vit, en tournant la tête, tous les ouvriers groupés devant la scierie qui l’injuriaient encore avec des cris qu’il n’entendait plus et qui lui montraient des poings furieux.
VII Cruauté des choses
Il s’enfonça dans une ravine du mont, vieux lit de torrent, sec en cette saison ; les pierres, sous ses pieds lourds, roulaient en lui faisant du mal.
Quoi ! le petit Blas avait péri en l’appelant, en lui tendant les bras ; il avait dû quitter, lui, la bonne ferme où riait sa vieillesse heureuse, et ce n’était pas assez ! Maintenant on l’accusait d’un crime, et parce qu’il avait été honnête on le croyait infâme ?
Tout ceci lui semblait cruel ; il souffrait d’autant plus que, dans sa conscience obscure, la certitude du bien accompli n’était pas assez nette pour qu’il pût, grâce à l’orgueil, se consoler de l’injustice.
Un esprit ferme se fût redressé, certain de sa grandeur. Lui, humble intelligence, il se courbait, avait quelquefois l’idée qu’il avait eu tort, puisque tout le monde lui donnait tort.
Où irait-il à présent ? On le renvoyait de là, on le renverrait de partout. Retourner à la ferme ? Oh ! il n’oserait jamais. Comme elle devait lui en vouloir, la Cadije, comme il devait le détester, Antonin Perdigut, puisque des gens qui n’étaient ni la mère ni le père du petit le haïssaient si furieusement. S’en aller, c’était ce qu’il fallait ; mais s’en aller sans savoir où, quand on a le cœur gros de chagrin et les yeux pleins de larmes, quand on est vieux, quand on va avoir faim, quand on va avoir sommeil, c’est une chose bien terrible, vraiment, et, sans se révolter, bon et soumis, il ne pouvait s’empêcher de trouver pourtant que tout le monde était bien acharné contre lui, triste vieux.
Il montait toujours, écartant les branches de sapin qui lui déchiraient la face, lui arrachaient la barbe ; maltraité par les choses comme par les hommes, il pensa qu’il ressemblait un peu au petit Guignonet de l’histoire, toujours puni, bien qu’il ne fît jamais rien de mauvais.
La journée lui parut longue ; ses vieilles jambes étaient fatiguées de gravir lentement, mais sans relâche, la ravine pierreuse.
Quand le soir vint, il n’avait ni bu ni mangé ; il n’en pouvait plus, il se laissa tomber sur une pierre, contre un tronc de sapin. Il resta là, les mains pendantes entre les jambes, stupidement désolé.
Autour de lui s’entassaient les blocs de granit, énormes, dans le hasard des chutes immémoriales ; de furieux jets de sombre verdure sortaient d’entre les roches ; et sous le grand ciel où s’amoncelaient des nuages, la sauvage hauteur se hérissait noire et verte.
Tout à coup, avec l’impétuosité d’un déchaînement, une rafale secoua les arbres, émut les grands rocs, s’engouffra dans un tourbillon de branches et de pierres.
Ces brusques bourrasques sont fréquentes dans les monts pyrénéens : le voyageur à peine a vu l’éclair qu’il est déjà enveloppé par la tourmente.
Les nuages, en se heurtant, tonnèrent : de leurs flancs crevés se précipita l’averse que la rafale tordait ou aplatissait en larges flaques sur les parois des roches.
Troncs rompus qui roulent avec des échevèlements de feuillages, pans de granit qui se détachent, bondissent et retentissent, ce fut tout une suite d’écroulements sonores sous la poussée torrentielle du vent.
Et la tourmente avait emporté le vieux Blas, de pierre en pierre, d’arbre en arbre, parmi cette descente tumultueuse de toutes les choses ; les mains sanglantes, le crâne rompu, comme traîné sur une immense claie, il ne s’arrêta qu’au fond de la chute, dans l’abîme. Les pierres en l’achevant s’amassaient sur son corps, qui était presque un cadavre, comme si le ciel, par morceaux, lui jetait une tombe.
VIII Fin de l’histoire du petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un chien noir qui fumait sa pipe.
Sous un amoncellement toujours croissant de pierres qui écrasent et déchirent, il se mourait, tout sanglant. Et il avait à chaque point de son corps une douleur atroce.
Alors, prêt à rendre son âme jusqu’alors résignée, ce vieil homme se révolta.
Non, il n’avait point fait de mal ! et il était affreux que le hasard d’abord, et les hommes après le hasard et la nature après les hommes, se fussent acharnes de la sorte contre lui. La plaine l’avait chassé dans la montagne et voici que la montagne le chassait dans la mort. Eh bien ! c’était qu’il n’y avait pas de justice, c’était qu’il n’y avait pas de bon Dieu. Qu’est-ce qu’on avait à lui reprocher ? Rien. Il ne fallait donc pas le faire souffrir ; il ne fallait donc pas le tuer.
Il haletait sous l’entassement dur, ayant autour de lui la fureur du tonnerre et du vent.
Mais, voici, il sentit comme une grande langueur qui lui montait des jambes, lui gagnait la poitrine, enveloppait sa tête moins douloureuse. Il avait encore des hoquets d’où jaillissait du sang, mais ils étaient plus rares et le faisaient moins souffrir ; il éprouvait une espèce de calme déjà très profond, peut-être parce qu’il était au commencement de dormir pour toujours, et il n’entendait plus que vaguement, comme un bruit qui vient de très loin, le fracas de la tempête. Puis, ce bruit-là même, il cessa de l’entendre ; il aurait pu croire qu’il était couché dans son lit, tant les pierres à présent lui semblaient molles sous sa chair, tant il se sentait bercé dans un languissant bien-être.
Ainsi que dans un rêve, il crut se revoir au bord de la rivière, près du pont, jouant avec le petit Blas dans les fleurs du jardinet.
Oui, le petit Blas était là ; oh ! il sentait bien qu’il avait sur les genoux son joli petit Blas. Mais l’enfant n’était plus un enfant : il avait un corps plus brillant qu’une grande étoile, avec des ailes blanches, comme en ont les séraphins.
Le petit Blas lui dit :
— Maintenant que je suis au ciel, je sais beaucoup d’histoires, et c’est moi qui t’en conterai, si tu veux. La fin de ton beau conte, où il y avait un enfant sans oreilles, et un chien noir qui fumait sa pipe, la fin de ce beau conte, tu ne la savais pas ? Eh bien écoute grand-père, je vais te la dire, moi. Quand le petit Guignonet se trouva dans la prison, parce qu’on l’accusait d’avoir volé, il fut d’abord bien triste, comme tu l’es maintenant. Lui aussi, il n’avait fait que du bien et tout le monde était contre lui à cause du bien qu’il avait fait. Mais pendant qu’il se désolait, pendant qu’il se croyait perdu, voilà que le chien noir qui fumait sa pipe entra dans le cachot et, tout en fumant sa pipe, il dit : « Guignonet, tes épreuves sont finies. Le mendiant sur la route qui t’a rendu ton sou avec de mauvaises paroles, c’était moi ; c’était moi, la poule dont tu as cassé les œufs en croyant lui porter secours ; le corbeau aux grandes ailes, et le nain et les gendarmes, c’était moi encore ; mais je ne suis pas un chien noir qui fume sa pipe, je suis une fée, une bonne fée. Regarde-moi. » Alors, dans la prison qui n’était plus une prison, mais un jardin éclairé par des fleurs lumineuses, Guignonet vit une belle dame avec des cheveux en or, qui était tout habillée de soleil et qui avait à la main une baguette en diamant. « Guignonet, dit-elle, tu as résisté à toutes les épreuves, tu ne t’es pas révolté contre les injustices : maintenant réjouis-toi, car tu es dans le jardin céleste ou tu joueras éternellement avec les petits anges de ton âge. » Quand elle eut parlé ainsi, la fée disparut. Guignonet vit venir à lui une troupe d’enfants si beaux, qu’il n’aurait pas cru qu’il en existât de pareils ; ils lui proposèrent de venir s’amuser avec eux ; et il n’y a rien de plus plaisant que de jouer aux quatre coins dans le jardin du paradis.
C’est ainsi que le petit Blas, chérubin aux ailes blanches, parlant au vieux Blas sous les décombres rocheux, acheva l’histoire du « petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un chien noir qui fumait sa pipe ».
Alors le pauvre homme, comprenant qu’il y a une justice et un bon Dieu, mourut sans douleur sur le dur lit de pierres, en serrant contre son cœur le petit Blas, qui était un petit ange à présent ; le grand-père avait hâte d’entendre les belles histoires que l’enfant lui raconterait à son tour dans le jardin du ciel, tout à l’heure.