JUDITH GAUTIER
Reading edition
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITION ET DE PUBLICATIONS
LIBRAIRIE FÉLIX JUVEN
13, RUE DE L'ODÉON, 13
LE COLLIER DES JOURS
(SOUVENIRS DE MA VIE)
«Je contemple an instant, des yeux de la mémoire, Le vaste horizon du passé.
* * * * * * * * *
Mes ans évanouis à mes pieds se déploient Comme une plaine obscure où quelques points chatoient D'un rayon de soleil frappés Sur les plans éloignés, qu'un brouillard d'oubli cache, Une époque, un détail nettement se détache, Et revit à mes yeux trompés.» Théophile Gautier.
I
J'ai commencé la vie par une passion.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, c'est cependant tout à fait certain, et cette passion, qui eut, comme toujours, ses joies et ses peines, aboutit à un chagrin dont la violence n'a jamais été, pour moi, égalée.
On m'a raconté que j'avais montré beaucoup de répugnance à venir au monde: la figure voilée de mon bras replié, je me refusais obstinément à faire mon entrée dans cette vie, et, y ayant été contrainte, je manifestai mon déplaisir par un véritable accès de fureur: j'avais saisi, en criant, les doigts du médecin et je m'y cramponnais de telle façon, qu'incapable d'agir, il fut obligé de les secouer vivement et s'écria, très stupéfait:
—Mais qu'est-ce que c'est qu'un pareil petit monstre?...
Mon agresseur était le docteur Aussandon, un héros et un titan, qui arrêtait les chevaux emportés et se plaisait à aller se mesurer, dans les cirques, avec les hercules célèbres. Mais j'ignorais ces hauts faits, et, nullement intimidée, j'avais accepté le combat.
Je me suis fait souvent raconter par ma mère cet incident qui me semblait prophétique, et exprimait si bien l'opinion que je devais avoir, plus tard, de l'existence.
II
Ma mère, qui était Milanaise, faisait alors partie de l'illustre troupe des Italiens, avec sa cousine germaine, Giulia Grisi, avec Mario, Lablache, et tant d'autres glorieux artistes. Elle ne pouvait donc s'embarrasser d'un enfant, et je fus mise en nourrice, dans la banlieue de Paris.
C'est là que germa et grandit, en même temps que moi, cette passion pour celle à qui on m'avait confiée, si exclusive et si forte, qu'elle détermina dans mon cerveau à peine formé, une très singulière précocité de sentiments.
J'ai peine à comprendre comment il se peut que mes plus anciens souvenirs soient d'une nature aussi compliquée. Ils sont si nets, si précis, qu'il faut bien y croire, cependant. Les plus reculés sont certainement les plus vivaces. Ces premières lignes, écrites sur la page blanche de la vie, réapparaissent comme tracées en caractères plus gros, plus espacés, au-dessus des lignes, qui, par la suite, de plus en plus se serrent et s'enchevêtrent.
Et toujours cette éclosion brusque d'un sentiment, sans doute fugitif, mais si vif, qu'il est pour moi inoubliable, fixe du même coup, dans ma mémoire, le décor et les circonstances dans lesquels il s'est produit.
Ma première rencontre avec moi-même eut lieu dans ce logis de ma nourrice, à l'époque où l'on commençait à me sevrer.
Je revois la scène avec une netteté extrême, et il me semble que les êtres et les objets qui m'entouraient, et devaient m'être déjà familiers, je les vois pour la première fois. Savais-je déjà parler? Je ne me souviens pas d'avoir prononcé, ce jour-là, un seul mot; mais certainement, j'ai compris ce qui fut dit, alors, autour de moi.
C'était au moment d'un repas, et toute la famille était réunie. La table à manger, placée dans un angle, près d'une fenêtre, formait un carré long, appuyé de deux côtés à la muraille. J'étais sur les genoux de ma nourrice qui me faisait manger de la bouillie, qu'elle portait à ses lèvres à chaque cuillerée, pour s'assurer que ce n'était pas trop chaud.
Une discussion s'engagea; on reprochait au père, un peu ivrogne et mal portant, de boire trop de vin; mais il n'entendait pas raison, haussait la voix, se fâchait même: se fâchait contre Elle! C'est cela sans doute qui écarta, pour un instant, les brumes de mon esprit d'enfant. Avec une résolution brusque, je m'étendis sur la table, allongeant les bras pour saisir le verre, à demi plein de vin, que j'empoignai à deux mains, puis, échappant à ma nourrice, je me glissai à terre.
La surprise avait arrêté net la discussion et on regardait ce que j'allais faire.
De mon pas titubant, avec beaucoup de gravité, je me dirigeai vers la fontaine, placée à un autre bout de la pièce. Cela me paraissait très loin. J'y arrivai pourtant, et, tournant un des robinets, je remplis d'eau le verre. Avec plus de solennité encore et une attention extrême pour ne rien verser, je revins et je tendis le verre, ainsi corrigé, au coupable. Il le prit en riant et le vida; et l'on me fit une ovation, tandis que j'escaladais les genoux de la chérie, sauvée, par moi!...
III
Ma nourrice portait un nom grec; elle s'appelait: Damon.
C'était une de ces natures fines et rares comme on en rencontre quelquefois dans les milieux les plus contraires. Une créature tout en tendresse, dévouement, abnégation, et qui avait l'intuition des plus subtiles délicatesses. Elle était mince, blonde, avec des yeux délicieux, envoûtés dans la pénombre de profondes orbites, des mains pâles veinées de bleu, la voix très douce.
Toujours elle portait un petit châle, attaché aux épaules par des épingles, et un serre-tête blanc bordé d'une auréole tuyautée.
Elle devait avoir plus de trente ans, lorsqu'on me mit dans ses bras, car, de ses quatre enfants, Marie, Sidonie, Pauline et Eugène, l'aînée était en âge d'être mariée.
Le très humble logis était situé aux Batignolles, impasse d'Antin, une petite ruelle qui s'ouvrait sur le boulevard. Il était composé de deux pièces carrelées et d'un cabinet noir, où couchait Sidonie; mais il y avait une autre chambre, sur le même palier, pour Marie et Pauline. Eugène, mon frère de lait, était sans doute en nourrice ailleurs, car je ne le vis que plus tard. Les fenêtres ne donnaient pas sur l'impasse, mais sur un petit jardin, qui fut mon premier horizon.
La seule vision qui me reste de mon berceau me vient d'une grande terreur que j'eus, y étant couchée, mais je le vois très nettement au point que je pourrais le dessiner. C'était un carré de bois jaune, sans rideaux, dont la partie la plus haute, à jours, était formée de petits balustres. Il était placé dans la seconde pièce, tout de suite près de la porte et en face du lit de ma nourrice.
Je devais être malade, avec la fièvre, sans doute; un médecin était venu et avait ordonné l'effroyable chose qui suivit: on voulait me faire dévorer par une bête noire et visqueuse: une sangsue!
Je me vois, debout sur le lit, me débattant avec des cris frénétiques; puis enjambant la balustrade et échappée aux bras qui me retenaient, courant nu-pieds, sur le carreau froid. Je voulais gagner l'escalier, me sauver dehors. On me rattrapa, on me supplia: ma pauvre nounou pleurait; mais je ne parvins pas à surmonter l'horreur: l'affreuse bête ne suça pas mon sang.
IV
L'enfant Jésus confié à une famille chrétienne n'eût certes pas été traité avec plus de dévotion et d'amour, que je ne l'étais par cette famille. Je ne m'explique pas du tout la cause de cet engouement, qui ne se démentit jamais. Pour le père et pour la mère, leurs propres enfants reculèrent au second rang, dans leur affection, et ceux-ci, sans en prendre ombrage, se firent mes esclaves soumis.
Je n'ai jamais retrouvé d'impression comparable à celle que me donna, dès mes premiers pas dans la vie, cette domination indiscutée sur tous ceux qui m'entouraient. J'avais, sans doute, une très glorieuse idée de moi-même et de ma supériorité, car je me revois toujours, portée par les chers bras, que je ne quittais guère, et dominant tout, du haut de ce piédestal vivant, non pas seulement parce que j'étais plus haut, mais parce que je dominais. Pour Elle, mon despotisme était tout de tendresse et consistait surtout à la garder le plus près possible; mais pour les autres, il devait être impitoyable.
V
Un matin, ma mère vint à l'improviste.
La clé était sur la porte; elle entra et fut tout de suite dans la seconde pièce.
Ma nourrice était en train de faire son lit, et comme, pour cela, je n'entendais pas être délaissée, elle me tenait sur un de ses bras et s'ingéniait à faire le lit d'une seule main.
—Eh bien! est-ce que vous êtes folle? s'écria ma mère, d'une voix sonore et rude; fi! que c'est vilain de fatiguer sa nounou comme cela.
Elle m'enleva, à mon grand déplaisir, et me mit à terre. Mais j'avais compris que je la fatiguais, Elle. C'est ce qui me frappa surtout dans cette scène, et la marqua dans ma mémoire.
C'est aussi le plus ancien souvenir que j'ai de ma mère.
VI
Le père Damon, qui était menuisier, avait son atelier au fond de l'impasse, qui s'épanouissait en une sorte de cour, où les voitures pouvaient tourner. Ce devait être une remise, car je me souviens qu'il n'y avait qu'une grande porte, toujours entr'ouverte, et pas de fenêtre.
Je consentais, quelquefois, à rester là, gardée par le père, à la condition qu'il y eût beaucoup de copeaux pour m'asseoir et que l'on me donnât des bouts de planches. J'édifiais alors d'importants ouvrages qui me tenaient attentive de longs moments.
Mais la nostalgie de la chérie me prenait bientôt; le père devait laisser son travail, pour me reporter vers elle, et quand je l'avais reconquise, je la suivais dans toutes ses occupations, tenant seulement d'une main le bas de sa robe, et bien persuadée qu'ainsi je ne l'embarrassais pas.
Il y avait vers le milieu de l'impasse, à moitié engagé dans une muraille, un puits commun, dont la poulie grinçait sous la grosse corde continuellement tirée. Il n'offrait pour moi aucun danger, car la margelle de pierre dépassait beaucoup la hauteur de ma tête. Une indicible épouvante me saisissait, cependant, quand ma nourrice s'approchait du puits, se penchait vers le gouffre retentissant, pour descendre et remonter le seau, lourd et ruisselant, où sonnaient des chaînes. Cramponnée à sa jupe, je la tirais de toutes mes forces, en arrière, en poussant des cris d'une telle angoisse, que les voisines s'approchaient, et, le plus souvent, apitoyées, tiraient, pour elle, la provision d'eau.
Mais je gardais une inquiétude, un tourment, qui persistait d'une façon bien singulière à cet âge: la crainte des dangers inconnus qui la menaçaient, et je serrais plus fort mon bras autour de son cou, pour la protéger et la défendre.
Je n'avais guère l'idée de ma propre faiblesse, puisque ce désir de protéger, et la certitude que j'en étais capable, domina toute ma première enfance.
D'autres révélations de la vie vinrent compliquer ce sentiment et lui donnèrent bientôt une direction nouvelle.
Les fenêtres de notre logement donnaient, je l'ai dit, sur un petit jardin. C'est là, en le contemplant, le front contre la vitre la plus basse, que j'eus ma première rêverie.
Ce jardin, étroit et long, entre deux murs, aboutissait à une maison; une pelouse l'emplissait presque; l'allée tournait autour; des fleurs, quelques arbustes, c'était tout. Cela me paraissait néanmoins, magnifique, et j'enviais beaucoup le gros chat jaune, qui se promenait à petits pas sur le gravier, et même sur le tapis du gazon.
«Pourquoi n'y allions-nous pas?»
—Y aller!... Mais c'est le jardin de la propriétaire!
La propriétaire!... Avec quel respect, mêlé de terreur, ma pauvre nounou prononçait ce mot!
Sans doute, avant ma venue, des mois, où le père dissipait sa paye, il y avait eu des retards dans le paiement des termes, des explications pénibles, dont la chérie gardait une rancœur et une angoisse pour l'avenir; et elle avait aussi une admiration naïve et résignée devant cette puissance: la propriétaire!...
Quelquefois, je la voyais, elle-même, dans le jardin, cette redoutable personne. Elle descendait les quelques marches de son seuil et s'avançait, d'un air digne, les mains posées l'une sur l'autre à la hauteur de son estomac. C'était une dame âgée, tout en noir, avec un bonnet à coques et des mitaines.
Lentement, elle tournait autour de la pelouse, s'arrêtant de ci de là, pour couper une fleur fanée, ou ramasser une feuille sèche; puis elle remontait les deux marches, s'enfonçait dans la baie obscure et la porte se refermait.
Toujours je l'observais, du coin de la fenêtre, avec beaucoup d'intérêt; impressionnée par ma nourrice, je subissais le prestige. Un travail compliqué se faisait aussi dans ma tête; sans doute, on avait tâché de me faire comprendre ce qu'était d'être riche ou pauvre, de posséder un jardin, des maisons, un chai jaune, ou de ne rien posséder du tout. On m'avait expliqué à quoi servait l'argent et que l'on était malheureux quand on en avait trop peu. Ce qui résulta pour moi de ce nouvel aperçu de la vie c'est la compréhension douloureuse que ma nourrice était pauvre.
La preuve que j'avais surtout compris cela est écrite dans ma mémoire par un incident moral, pour ainsi dire, que je fus seule à connaître.
Ce devait être l'hiver, car il faisait nuit déjà et les boutiques s'allumaient. Nous revenions, probablement d'une visite à mes parents, mais je ne m'en souviens pas, tout est obscur autour du point brillant qu'a marqué dans ce lointain passé ce premier frisson de conscience.
Nous marchions le long des maisons, sur le boulevard des Batignolles, moi plus près des façades et tenant sa main droite. Peu avant d'arriver à l'impasse, une boutique très éclairée jetait, au travers du trottoir sombre, une bouffée de lumière. C'était une pâtisserie, et qui devait m'être familière, mais je ne la vois que cette fois-là.
J'étais gourmande et je savais qu'elle cédait toujours à mes volontés. L'étalage affriolant, parmi lequel je pouvais choisir, jetait un appel éclatant par toutes ses lampes; pourtant, en passant dans la zone claire, je tournai la tête de l'autre côté et je tirai sur la main, hâtant le pas, pour en sortir plus vite. Je pensais: «Si elle croit que j'ai envie d'un gâteau, elle me l'achètera, et je ne veux pas, parce qu'elle est pauvre.»
Ce premier effort sur moi-même, ce voile d'égoïsme qui se déchirait, est certes une étape importante dans la marche lente de mon instinct d'enfant vers l'intelligence. Et la petite lumière, qu'alluma l'éclosion brusque de ce sentiment nouveau, ne s'est jamais éteinte.
VII
Les visites à ma famille devaient être régulières, tous les quinze jours, probablement. Elle habitait rue de Rougemont et nous y allions à pied, moi portée, évidemment, une partie du chemin! Il fallait monter au cinquième, par un escalier assez sombre, très ciré et glissant, qui ne ressemblait guère à celui de chez nous, étroit, terne, mais si vite grimpé, à quatre pattes, jusqu'au palier carrelé. On entrait dans une petite antichambre sans fenêtre où il faisait noir. Le salon était au fond, la salle à manger à gauche. Pour moi, le seul intérêt de ces visites était la promenade à l'aller et au retour; j'étais avec la chérie et cela suffisait à mon amusement. Quant aux personnes que nous allions voir, je n'y faisais aucune attention, et une fois partie, je n'y pensais jamais.
La plus ancienne entrevue avec mon père dont je me souvienne, fut plutôt froide; la voix du sang ne parla pas du tout en moi.
C'était dans la salle à manger. J'étais sur un bras de ma nourrice, et mon père, qu'on avait sans doute appelé pour me voir, debout devant moi, s'essayait à me faire des agaceries, pour me décider à sourire. Mais, le regardant de haut, je demeurai grave et hostile.
Alors, il me dit:
—Veux-tu que je te colle au plafond avec un pain à cacheter?
Il ignorait, certainement, quel personnage j'étais, pour me faire une pareille proposition, et ma surprise fut aussi grande que ma colère. Le plafond, très proche de la place où l'on me tenait, me faisait juger le projet très réalisable, et un peu d'inquiétude s'ajoutait à mon indignation; mais je ressentais surtout l'offense. Je dus avoir l'air bien comiquement outragée, car mon père éclata de rire et voulut m'embrasser; je me rejetais vivement en arrière en me cachant contre l'épaule de ma nourrice.
Mon père ne se doutait guère que j'emportais de cette scène un souvenir ineffaçable et une assez longue rancune.
VIII
Depuis que j'avais quelques notions des différences sociales, je me préoccupais un peu plus de ces visites que nous étions forcées de faire. Quels étaient ces étrangers, que ma chérie semblait craindre et à qui nous devions obéir?... Pourquoi, chez eux, était-ce du bois brillant par terre, avec tant de choses autrement que chez nous? J'étais confusément humiliée, quand j'étais là, humiliée pour Elle, surtout, qui avait une attitude pas habituelle.
Après quelques méditations, je crus avoir trouvé: ces gens-là étaient une autre sorte de propriétaires, qui pouvaient nous faire du mal: en tous cas, ils étaient l'ennemi, et je les pris nettement en aversion.
Dès lors, le petit être, qui se laissait traîner rue Rougemont, se montra sous un jour déplorable. Renfrogné, muet, avec des yeux pleins de haine, il repoussait d'un geste brusque toute caresse! Quel vilain enfant!... Quel caractère!... On plaignait la nourrice d'être, obligée de supporter un pareil démon. Vraiment, le petit monstre, du jour initial, tenait bien ses promesses!...
Alors, on me laissait errer, dans l'appartement, sans plus s'occuper ne moi.
J'avais vite disparu du rayon où on pouvait me surveiller, et j'inspectais tout ce qui était à ma portée; je furetais dans les bas d'armoire, choisissant, sans aucun scrupule, les objets les plus disparates et j'allais les tasser dans le panier, où ma nourrice emportait les petites affaires à moi.
Je volais pour Elle! avec quelle fierté! quelle tranquillité de conscience.... Précoce anarchiste, je rétablissais l'équilibre, je travaillais pour la justice!...
Malheureusement, avant de partir, la chérie me reniait: elle vidait le panier, rendait tout. A chaque nouvelle visite, je recommençais, et j'avais toujours la même déception poignante, en voyant mon œuvre détruite. Tout le long du retour je lui faisais des reproches.
Quelquefois une méchanceté noire, que j'imagine, souligne d'un trait plus vif le souvenir: Ma mère nous montra un jour sur son balcon, deux belles fleurs très rares, qui venaient d'éclore sur une plante grasse.
Dès qu'on eut le dos tourné, j'arrachai les belles fleurs et je les pétris dans mes mains jusqu'à les réduire en une bouillie affreuse que je jetais par terre.
Quand on s'aperçut du massacre, la belle voix de contralto eut des éclats terribles, et la visite fut abrégée.
Un autre jour, on voulut m'essayer une robe; mais je ne voulais pas de la robe, et j'étais bien décidée à ne rien essayer.
On employa tous les moyens pour me faire céder: promesses, supplications, menaces; rien ne put vaincre mon obstination.
A la fin, ma mère, exaspérée, s'écria:
—Nourrice, emportez-la ou je vais la tuer!
—La tuer!
Avec quel tremblement se firent les préparatifs du départ! Quelle hâte dans l'escalier glissant! Et dehors, elle m'entraînait si vite, que nous avions l'air de fuir et d'être poursuivies.
Pauvre nounou! elle dut s'arrêter bientôt pour pleurer. Elle avait eu trop peur, aussi, pendant toute cette scène où j'avais été si méchante, et où je ne l'écoutais même plus, Elle. Pourquoi me montrer si vilaine, quand j'étais, au contraire, si gentille, quand je voulais?...
C'est que je détestais la dame qui avait une si grosse voix et que je ne voulais plus venir chez elle.
J'espérais bien avoir atteint mon but, cette fois-là, et que nous n'y reviendrions plus.
IX
Assise au milieu des copeaux dans l'atelier, je regardais le père Damon travailler, tout en roulant dans ma tête une idée très ambitieuse, qui finit par éclore en cette question:
—Dis donc, père, est-ce que tu saurais faire une voiture?
—Une voiture?...
—Oui, une voiture pour moi.
—Pour ta poupée?...
—Non, une grande pour m'asseoir dedans.
—Oh bien! alors, c'est trop difficile....
Mais le soir, au repas, on reparla du projet.
Je voulais, je voulais absolument, et suppliante et câlinante, je soufflais mon désir à la chérie.
Après tout, on pourrait toujours essayer, le dimanche et dans les moments perdus....
Bientôt, la voiture fut faite, et en la voyant, je témoignais de mon admiration et de mon contentement par des sauts et des cris de joie.
C'était une sorte de corbeille en bois, posée sur quatre roues, et garnie de petits balustres, dans le style de mon berceau, que le père avait peut-être fait aussi, seulement au lieu d'être jaune acajou, elle était verte, et je la trouvai ravissante.
Par qui et comment vint l'attelage? Je ne sais. Ce fut une jolie chèvre blanche, qui m'enthousiasma naturellement, et devint vite mon intime amie, elle grimpa bientôt l'escalier derrière moi, et me suivit partout.
Avoir voiture, cela modifia un peu la vie. L'impasse d'Antin, qui avait été jusque-là mon domaine, ne suffisait plus; la promenade habituelle à la barrière Monceau, où j'allai jouer de préférence, avec mes amis les gabelous, qui me poursuivaient sous la colonnade du petit temple grec, encore debout aujourd'hui, fut même délaissée. La chèvre avait besoin de brouter; il fallait un champ, de l'herbe fraîche. Du côté de Montmartre, sans doute, on découvrit une sorte de terrain vague, qui devint le but le plus fréquent de nos excursions.
La sortie de l'impasse était ce qu'il y avait de plus triomphal. Trônant dans ma corbeille, que la chèvre traînait tant bien que mal, avec des velléités de gambades, je jouissais de l'admiration des voisines, de l'ébahissement des gamins; puis nous roulions posément sur le trottoir du boulevard. Pauline, qui devait avoir cinq ou six ans, était du voyage. Marie venait aussi, quelquefois, quand elle en avait le loisir, alors mon plaisir était complet, car, après la chérie, c'était elle que j'aimais le plus.
Aussitôt arrivées, on dételait la chèvre, je descendais de mon char. Ma nourrice et Marie s'installaient près de la voiture et se mettaient à coudre, tandis que je jouais avec Pauline, et que la chèvre tout à fait libre vagabondait.
Ce terrain nu, qui me donnait pour la première fois l'impression de l'espace, et que je trouvais admirable, était bosselé de pierrailles blanches avec de grands morceaux d'herbes, qui, pour moi, représentaient les champs.
C'était une ivresse de sauter, de danser sur cette verdure, de tomber sans se faire de mal dans la molle fraîcheur. On ne me laissait pas trop m'éloigner; il y avait d'ailleurs à l'autre bout du terrain quelque chose d'incompréhensible, qui me causait une confuse terreur et m'ôtait l'envie de m'écarter. C'était un éboulis de grosses pierres autour d'un grand trou, qui s'enfonçait; des hommes allaient et venaient et l'on entendait des bruits étouffés sous terre. Je n'aimais pas du tout m'approcher de ce gouffre. En y repensant, je comprends que c'était tout simplement une carrière, mais alors cela me paraissait l'entrée d'un lieu très terrible, que je ne m'expliquais pas du tout, mais d'où on ne devait pas revenir.
Un jour, au cours d'un de ces vagabondages, ma chèvre disparut brusquement dans cet abîme.
Quels cris! Quel désespoir! Je trépignais, tout près du gouffre, cette fois, tandis que ma bonne nourrice, très perplexe, me retenait et que Marie se penchait, interrogeant les profondeurs noires.
Après un long temps d'angoisse, Marie s'écria tout à coup:
—Je la vois!
Un chevrotement lointain lui répondit:
—Comment faire pour aller la chercher? Ma nourrice demandait conseil à des hommes qui s'étaient approchés.
Mais bientôt la tête blanche et cornue émergea de l'ombre. De pierre en pierre, la chèvre remontait par sauts, puis elle bondit dehors.
Elle n'avait rien de cassé, et on n'a jamais su si elle était descendue, dans cet abîme effrayant, pour voir un peu ce que c'était.
X
Sidonie était la mauvaise tête de la famille, on la grondait, quelquefois, parce qu'elle était en retard le soir, ou paresseuse le matin; mais elle répondait mal et ne changeait pas.
Avec moi, elle s'entendait très bien, cependant, et me gâtait comme faisaient les autres. Je la trouvais amusante, elle inventait des jeux drôles, s'attardait à me boucler les cheveux, à m'orner de rubans et de perles enfilées. Elle devait être, il me semble, en apprentissage chez une couturière.
Elle me montra un jour, dans la chambre noire où elle couchait et qu'une cloison vitrée séparait de la première pièce, elle me montra d'extraordinaires chiffons, qui me causèrent une admiration sans bornes.
Il ne fallait pas le dire. Au moindre bruit, elle refermait précipitamment le paquet et le cachait sous son lit. Ce que c'était, je ne m'en souviens plus bien, oripeaux de carnaval, peut-être, dissimulés pour quelque sortie clandestine. En tout cas, c'était beau, et j'en ai gardé un éblouissement. Je revois toujours la porte entr'ouverte, pour donner du jour dans la chambre noire, Sidonie accroupie, remuant ces choses, où il y avait de la pourpre et de l'or, et moi fascinée, mais tendant l'oreille, pour avertir si quelqu'un venait.
XI
Il y avait, accroché au mur de la première pièce, tout près de la porte d'entrée, un tableau qui représentait un enfant à mi-corps, de grandeur naturelle. On disait que c'était mon portrait. Je sus plus tard qu'il ne l'était pas, qu'on avait acheté cette lithographie coloriée, je ne sais où, parce que l'Enfant Jésus, je crois, qu'elle représentait me ressemblait étonnamment. Cette image encadrée d'une bande de bois blanc, était drôlement placée dans ce coin, bien qu'elle fût le seul tableau du logis. Peut-être de l'autre pièce la voyait-on aussi, à cet endroit, et ma nourrice, qui se tenait plutôt dans la seconde chambre, l'avait-elle mise là exprès.
Souvent, moi sur son bras, elle se plantait devant, et me disait:
—Tu vois, c'est toi.
N'ayant pas encore l'habitude du miroir, je n'avais aucune idée de ce que pouvait être ma figure, et je regardais cet enfant, pendu au mur, avec plus de surprise que d'intérêt. Il avait une robe rouge et des yeux bleus. Les miens, qui plus tard, tirèrent sur le jaune, ont été bleus d'abord, à ce qu'on m'a dit.
Je devais être alors un gros bébé robuste, avec des yeux très ouverts et très fixes.
XII
J'aimais à embrasser les poêles rouges, à prendre avec mes doigts la flamme des chandelles, ou à la regarder de très près. Je garde de ce goût singulier plusieurs marques, entre autres, deux cils brûlés et une petite place ronde, toute nue, dans les cheveux.
Cette manie, dont les brûlures mêmes ne me guérissaient pas, était le plus grand souci de ma chère nourrice. Elle avait fait entourer le poêle d'une grille, et on mettait autant que possible les lumières hors de ma portée. Mais j'avais l'acharnement qu'ont les papillons à se roussir les ailes et il fallait me surveiller sans cesse.
Je devais être, d'ailleurs, un bien terrible nourrisson, avec, sans doute, des drôleries et des gentillesses qui me faisaient aimer tout de même, car, sans cela, l'idolâtrie que toute cette famille garda toujours pour moi, serait incompréhensible.
Pauline, qui avait cinq ou six ans, était naturellement la moins soumise à mes volontés, elle me résistait quelquefois et, vite rappelée à l'ordre, demeurait boudeuse, avec, je le crois, de la jalousie.
Jalouse, je l'étais bien plus qu'elle, moi, quoique plus nouvelle encore dans la vie; ce n'était d'aucune des personnes de la famille, mais d'un étranger, que je ne voyais que rarement, trop souvent encore, à mon idée.
Avant moi, ma nourrice avait élevé un autre enfant, frère de lait de Pauline; il habitait Paris, et elle allait le voir de temps en temps. Comme elle ne me quittait jamais, j'y allais naturellement aussi.
Pourquoi étais-je horriblement jalouse de cet enfant? Comment comprenais-je si bien qu'il avait été avant moi, ce que j'étais alors, et pourquoi cette idée m'était-elle insupportable? Je ne me l'explique pas, mais la souffrance est certaine, et c'est par elle que je me souviens si bien.
Comme toujours le décor m'apparaît très précis, on dirait éclairé par la lueur du sentiment qui s'est produit là.
Je revois au rez-de-chaussée,—je ne sais où, par exemple,—une salle à manger, longue et étroite, éclairée par une seule fenêtre à grands rideaux verts. Un parquet clair, très ciré, dont le bois formait des losanges—le parquet, si différent des carreaux de chez nous, était toujours ce qui me frappait le plus.—Le bas de la salle est ce que je vois le mieux, à cause de ma taille, la perspective des pieds, en chêne sculpté, des hautes chaises et le dessous de la table.
C'est là que nous attendions, debout, elle me tenant par la main, pour que je sois sage.
Bientôt une porte s'ouvrait, donnant passage au petit garçon.—Je me souviens qu'il se haussait pour la refermer.—Puis il courait à nous, embrassait ma nourrice et se baissait sur ses talons, pour se mettre à ma hauteur, et me faire des gentillesses.
Il m'apportait ses joujoux, m'offrait des friandises; mais je ne répondais pas à ses avances, rencognée dans les jupes, la tête baissée, je le considérais, en dessous, le cœur très gros.
Une fois dehors, je ne me contenais plus; moi qui ne pleurais jamais, je me jetais tout en larmes, dans les bras de ma chérie. Je ne sais si j'exprimais par des mots ce que j'éprouvais, mais elle le comprenait très bien, puisqu'elle m'assurait qu'elle n'aimait pas ce petit garçon-là comme elle m'aimait, qu'elle ne l'avait jamais aimé la moitié autant; qu'elle m'aimait, moi, plus que tous ses enfants réunis. Elle ne parvenait cependant à me calmer qu'en me promettant de ne plus retourner le voir.
XIII
J'ai une vision confuse du mariage de Marie: la porte grande ouverte, des gens inconnus, avec des rubans blancs à leur boutonnière, entrant et sortant, la chérie en toilette, un petit châle vert, orné de palmettes, attaché à ses épaules. C'est tout ce qui surnage, pour moi, de cet événement.
Je retrouve ensuite Marie, installée dans le logement donnant du côté de l'impasse, sur le même palier que nous.
Cela agrandissait mon domaine. Je pouvais maintenant courir d'un logis à l'autre, et j'étais bien souvent autour de Marie, qui était repasseuse, pour lui tendre à repasser des bouts de chiffons, beaucoup plus pressés que son ouvrage.
Le mari me fut simplement un esclave de plus. Comme il était très grand et très fort, je ne le ménageais pas: quand il était d'une promenade, j'étais toujours fatiguée, afin d'être portée par lui; tandis qu'au contraire, seule avec ma nourrice je ne m'avouais jamais lasse. Il m'asseyait sur sa large épaule, et de cette hauteur, je voyais le monde sous un jour nouveau, avec un petit frisson de vertige qui me plaisait. De courses dans Paris, dont le but m'échappe, je retrouve surtout le retour, à la nuit, aux passages des barrières,—car il fallait toujours repasser une barrière pour rentrer chez nous.—La rangée de réverbères, allumés au-dessus de la grille, me semblait être ce qu'il y avait de plus beau, et je me retournais pour la voir plus longtemps, au risque de tomber du haut de mon observatoire. Ce devait être des soirs de dimanche, car le boulevard extérieur était bruyant et gai; des chants, des cris le traversaient, et des enfants dansaient des rondes dans la poussière, qui montait vers moi, avec une odeur de pain d'épices.
XIV
Un matin, on trouva morte la chèvre blanche.
Quelle émotion! Quelle catastrophe!...
Savais-je ce qu'était la mort? Jamais jusque-là je n'avais eu d'elle aucune notion; mais elle est en nous et je crois qu'on la comprend d'emblée. J'avais bien le sentiment que c'était quelque chose de définitif; que, plus jamais, la chèvre blanche ne traînerait ma voiture; qu'elle ne m'appellerait plus, en bêlant, de sa logette, sous l'escalier; que je n'entendrais plus les chocs rapides de ses petits sabots sur les marches, quand elle s'échappait pour me rejoindre. J'étais consternée, mais sans cris et sans larmes.
Le lendemain, on vint chercher la morte, pour l'emporter, et j'eus, alors, une impression effrayante.
Dans l'impasse, qu'elle emplissait presque entièrement, m'apparut une voiture terrible, aussi haute que notre maison; et sa hauteur était faite d'un amoncellement de bêtes mortes.
Ces bêtes, tout aplaties et roides, n'étaient sans doute que des peaux,—je comprends cela en y repensant;—mais elles n'en étaient que plus stupéfiantes. Des hommes criaient, en fouaillant d'énormes chevaux, dont les fers glissaient et claquaient sur le pavé.
Cette voiture, ces hommes, pour moi, n'étaient pas de ce monde; ils venaient d'où allaient les morts et y retournaient.
Jamais vision de poète, descente aux enfers, descriptions d'épouvantes et de cataclysmes ne m'ont redonné une impression aussi intense. J'eus le sentiment de l'inexorable; des dangers de vivre; du destin qui frappe soudainement, et de l'inconnu effrayant, où s'en vont des charretées de victimes.
Quand un des hommes d'un geste violent, envoya au bout de sa fourche ma pauvre chèvre blanche, tout en haut, sur cet entassement de bêtes mortes, je suffoquai, comme si une main eût serré ma gorge, et je cachai dans les jupes de ma nourrice ma figure mouillée de larmes.
Longtemps, longtemps je fus hantée par le cauchemar de cette voiture sinistre, emportant à jamais la première bête que j'aie aimée.
XV
Un autre malheur plus grand, dont je n'avais moi, aucune idée, mais que la chérie, certainement redoutait, était en marche.
Je grandissais. Je pouvais très bien maintenant traîner une chaise et grimper dessus, pour, quand elle se défendait de moi, atteindre les genoux de ma nourrice et aller téter.
C'était, plutôt que par besoin ou gourmandise, pour bien l'accaparer, elle, l'empêcher de s'occuper d'autre chose que de moi, par câlinerie surtout.
Je ne tétais pas longtemps. Je me renversais dans ses bras, et de bas en haut, j'examinais son cher visage en détail. Je lui disais des choses saugrenues qui la faisaient rire.
J'étais plus consciente à présent de mon immense amour pour elle; de la sécurité délicieuse que me donnait le dévouement infatigable de ce cœur tout à moi; elle était ma force, mon soutien, la réalisatrice de toutes les fantaisies qui ne m'étaient pas nuisibles. Jamais de résistance, une soumission enthousiaste; les obstacles écartés devant moi, comme si la seule chose importante eût été de me laisser croître en liberté, sans entraves, ni influences. Aussi, étais-je bien vraiment moi, alors, et j'ai toujours gardé l'impression que ma vie la plus personnelle, la plus intense, la plus heureuse aussi, fut à cette époque de ma première enfance, où, dans un milieu étroit et pauvre, une telle richesse d'amour me créait un royaume vaste et splendide.
La catastrophe fut, pour moi, subite et cruelle; à l'entour tout est effacé, c'est un trait de foudre dans une nuit noire.
Sans doute, après une visite rue de Rougemont, ma nourrice ne me remmena pas.
Mais je ne me souviens d'aucune circonstance, ni de ceux qui m'entouraient. Seul, le désespoir, un désespoir sans égal, a marqué son ineffaçable blessure.
Je fus prise d'un sanglot unique, continu, qui dura je ne sais combien de jours et combien de nuits. Je rejetais tout ce qu'on me mettait, par force, dans la bouche, incapable d'ailleurs d'avaler même une goutte d'eau, tant ma gorge était serrée et convulsée de ce sanglot qui ne cessait jamais. Moi qui détestais l'obscurité, je restais dans le noir de l'antichambre, assise sur une banquette trop haute, près de la porte de sortie, la porte fermée à clé et verrouillée, mais qui peut-être s'ouvrirait une fois, pour me laisser m'enfuir. On ne pouvait m'arracher de là, et on arrivait à m'y abandonner, se disant, sans doute, que ce chagrin d'enfant finirait bien par passer.
Il ne passait pas, je sanglotais sans relâche, et j'ai encore l'horrible sensation de cet étranglement, de cette suffocation; de la brûlure, sur mes joues et ma bouche, des larmes que je n'essuyais pas. Cela finit par devenir un hoquet saccadé et convulsif, que rien ne pouvait arrêter.
Combien cet état dura-il? Je ne sais. Je ne vois plus que la délivrance à l'entrée de Marie, accompagnée du docteur Aussandon.
—Marie! Marie!
J'étais dans ses bras, cramponnée à elle et je crois qu'il eût été difficile de m'arracher de là.
Elle pleurait, et, avec le mouchoir dont elle s'épongeait les yeux, elle essuya doucement mon visage tout bouffi et gercé par les larmes.
Le docteur apportait une nouvelle grave. La nourrice avait eu un tel chagrin de la séparation, qu'une révolution de lait s'était déclarée.
Marie, affolée, était partie en courant pour chercher le docteur. Il avait constaté chez la nourrice une fièvre violente avec du délire, et il ne répondait de rien si on ne lui rendait pas, tout de suite, le petit monstre qui, à son entrée dans la vie, s'était si bien battu avec lui, et qui, paraît-il, n'était pas un monstre pour tout le monde.
Il déclara d'ailleurs que j'étais, moi aussi, en danger, et que c'était fou de m'avoir laissé pleurer comme cela.
On ne pouvait vraiment pas nous condamner à mourir toutes les deux; il fallut bien céder.
Et je fus remise en nourrice.
XVI
Comment se fit la seconde et définitive séparation d'avec ma nourrice?... Je ne le sais presque pas. Sans doute on dut l'entourer, cette fois, de précautions et de transitions qui rendirent le déchirement moins douloureux.
Je crois que cela commença par une partie de plaisir, où la chérie m'accompagnait, et elle resta, même, plusieurs jours avec moi.
D'ailleurs ce n'était pas rue Rougemont que nous allions; de cette façon, je n'avais pas de méfiance.
On me confiait à mon grand-père, qui vivait, avec ses deux filles, sœurs de mon père, au Grand-Montrouge.
Un jardin!... des fleurs!... des arbres!... la vraie campagne!... Cela me séduisit tout de suite. J'étais grisée par tant de lumière, après la pénombre de l'impasse d'Antin. Le temple grec de la barrière Monceau, et même les beautés sahariennes du terrain vague, furent vite éclipsées par les splendeurs champêtres du Grand-Montrouge.
Dans les premiers temps, pour m'apprivoiser, on me laissa complètement libre. Je parcourais le jardin, qui, par le fond, communiquait à des vergers, puis à une prairie. La découverte de la nature m'absorba et m'enthousiasma tellement que tout autre sentiment fut submergé.
Route de Châtillon! C'était là que mon grand-père vivait, dans une petite maison, alignée au trottoir, qui n'avait qu'un rez-de-chaussée et un étage. Il n'occupait, avec ses filles, que ce premier et unique étage, composé de quatre pièces et d'une cuisine. De la salle à manger, sur le derrière de la maison, un petit escalier extérieur descendait dans une petite cour, séparée du jardin par une grille de bois et une porte, entre deux piliers. Le plus bel ornement de ce jardin, où l'on descendait par deux marches, était, au milieu de la pelouse centrale, un large catalpa.
Il fallut apprendre de nouveaux mots: grand-père, tante Lili, tante Zoé; et me familiariser avec des personnes inconnues. Le père Gautier, comme on l'appelait, me parut très terrible tout d'abord. Assez grand, sec, imberbe le teint brun, la voix forte, armé d'une grosse canne à pomme d'argent que je remarquai tout de suite; je compris bien qu'avec lui ça ne serait pas commode. Les tantes m'inquiétaient moins; je les sentais sans volonté, assouplies à l'obéissance, et craintives devant leur père. Au premier aspect, elles semblaient à peu près pareilles; il y avait pourtant des différences: tante Lili avait un nez long, gros du bout, de tout petits yeux et la bouche trop grande tandis que tante Zoé, qui ressemblait à son père, avait le nez court, les yeux ronds et la bouche mince. Leurs cheveux noirs étaient ondulés et ramassés derrière la nuque en un simple chignon.
Une robe noire et plate, avec un volant dans le bas, les habillait toutes les deux de même.
La tante Lili était la plus douce, la plus molle, celle qui cédait tout de suite; je la préférais, sans pouvoir dire que je l'aimais le plus. En réalité, je n'aimais pas. Sans doute, j'avais dépensé trop d'amour dans ma première enfance; mon cœur, resté exclusif, n'avait plus rien à donner. Je ne retrouvais d'élan de tendresse que pour ma nourrice, toujours, quand elle venait me voir, et elle venait souvent, malgré l'énorme distance des Batignolles au Grand-Montrouge. Lorsqu'elle s'en allait, je la reconduisais à n'en plus finir, le plus loin possible, et elle devait jurer de revenir le lendemain.
Pour les autres, je savais être aimable, si l'on était doux avec moi. Je me laissais embrasser, mais je n'embrassais pas, et il était impossible de me faire dire que j'aimais. Tout ce que l'on pouvait obtenir, en mettant à ce prix quelque friandise convoitée, était par exemple:
«Je t'aime, pomme», ou «Je t'aime, confiture».
Mais: Je t'aime, tout court, jamais.
Le rez-de-chaussée de la maison était habité par un vieux soldat de Napoléon, le père Rigolet. Il avait été canonnier, ce qui expliquait sa surdité presque complète. Il vivait là, avec sa femme, sa fille mariée et les enfants de cette fille. Elle s'appelait Florine et était repasseuse, ce qui me rappelait Marie. A cause de cela, j'étais attirée vers cette famille. Florine avait un garçon d'une quinzaine d'années et une petite fille de cinq à six ans, qui devint bientôt ma camarade.
Cette liberté que l'on m'avait laissée dans les premiers temps, il fut bien difficile de me la reprendre. Le grand air, le jardin, la prairie surtout, je n'en étais jamais rassasiée; quand on me faisait rentrer, par l'appât de quelque tartine, je trépignais d'impatience, si on ne me laissait pas aussitôt ressortir.
En somme, le jardin n'offrait pas de danger et on me voyait de la chambre de grand-père. Le plus souvent, je pouvais repartir, et comme on ne voulait pas me brusquer, sachant que je n'avais été asservie à aucune espèce de discipline, la surveillance se bornait à une recommandation, que me criait tante Lili, du haut de la fenêtre:
—Ne vas pas au soleil sans chapeau!
Mais mon chapeau était toujours envolé, et, à force de répéter sa phrase, tante Lili se trompait, elle disait:
—Ne vas pas au chapeau sans soleil!
Ce qui me donnait le fou rire.
Mon ambition était d'ouvrir la porte du jardin, pour filer plus loin, là-bas, dans la prairie. Je m'y acharnais sans y arriver. Nini Rigolet, ma nouvelle amie, m'apporta un concours précieux: elle savait ouvrir la porte!... Alors, nous nous échappions à travers les petits vergers, enclos de treillages bas, et nous débouchions dans l'affolante prairie. Je m'arrêtais d'abord, en extase devant le vaste tapis vert, devant cet espace qui me semblait sans limites. Puis, avec un cri d'oiseau délivré, je me lançais dans une galopade effrénée, où Nini me suivait, et qui nous entraînait fort loin.
Tout à coup elle s'arrêtait, comme pétrifiée, et me criait:
—Méfie-toi, v'là ton grand-père!
En effet, il paraissait, brandissant sa terrible canne, marchant dans l'herbe à grandes enjambées et m'invectivant, dans la langue pittoresque de la Gascogne, d'où il était.
J'avais vite fait de détaler et il avait beau courir!
Notre manœuvre consistait à regagner à toutes jambes, par un grand détour, la route de Châtillon, pour rentrer par la porte de la maison ouvrant de ce côté. Quand le grand-père revenait, hors d'haleine, par le jardin, je me cachais, afin de laisser passer sa colère.
Le soir, à table, pour me punir, on changeait mon couvert de place. Je n'étais pas à côté de grand-père! Je me montrais sensible à cette privation,—qui ne me privait guère,—pour qu'on n'imaginât pas d'autres représailles.
Elle était bien extraordinaire, cette table où nous dînions. En acajou, foncé comme un beau marron d'Inde, d'une taille inusitée, elle eût empli toute la salle si on avait essayé d'en déplier les battants, épais de plusieurs centimètres. Aussi était elle accotée à la plus longue cloison et toujours repliée, sauf aux heures des repas où on relevait un battant. Nous y étions drôlement installés, à côté les uns des autres, sur un seul demi-cercle, avec la muraille pour vis-à-vis.
A tout moment, l'une ou l'autre des tantes se levait, pour aller prendre les plats ou les remporter, car il n'y avait pas de domestique.
Mon grand-père, contraint à un moment de sa vie, par des revers de fortune, à chercher un emploi, avait été chef de bureau à l'octroi de Passy; maintenant c'était la maigre retraite, à peine suffisante, la vie restreinte et, pour les filles, qui dépassaient la trentaine, l'avenir sans issue, le définitif renoncement aux espoirs tenaces, tous les rêves secrets fauchés, avant d'avoir pu fleurir; le dévouement résigné au père vieilli et aigri.
Cette route de Châtillon, c'était à peu près le désert. Elle était régulièrement tracée, avec des trottoirs de chaque côté, mais il n'y avait pas de maisons, ou fort peu. Des palissades, bordant des potagers, quelques murs, dépassés par des arbres, longeaient le trottoir, surtout de notre côté. En face, il n'y avait rien, rien qui gênât la vue sur la plaine, qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Tout d'abord cette immense étendue m'en imposa. Le ciel surtout, le ciel éblouissant, me causait une extrême surprise. Jamais je n'en avais vu, encore, un aussi grand morceau, et devant tant de lumière, tant d'air, tant d'espace, une sorte de vertige m'empêchait de traverser la chaussée.
Je me contentais de regarder, du seuil de la maison, qui devint bientôt un lieu de prédilection.
Le père Rigolet, le vieux canonnier de l'Empire, avait là son quartier général. Assis sur les marches, fumant sa pipe, il finissait de vivre, oisif, puisque son ouvrage à lui était fini. Doux, craintif, isolé dans le silence de sa surdité, il repensait, sans doute, à tant de choses qu'il avait vues, en laissant vaguer son regard sur cette plaine déserte. Quelques vestiges militaires se retrouvaient dans son costume: sa blouse bleue était serrée par un ceinturon à boucle de cuivre et une médaille était épinglée sur la toile déteinte. Il avait une bonne grosse tête, toute ronde, avec de larges oreilles rouges. Ce brave homme m'intéressait beaucoup; en le regardant, je le trouvais comique; mais ce qu'on disait de lui me faisait bien voir qu'il était autre chose que les autres. J'aurais bien voulu savoir comment avait fait le canon pour le rendre sourd. Aussi, bien souvent, je me haussais jusqu'à l'embouchure énorme de son oreille, d'où jaillissait un bouquet de poils gris qui me donnait tant envie de rire, et je lui criais de toutes mes forces:
—Père Rigolet, raconte-moi des choses!... Alors, il retirait sa pipe; sa bouche molle s'ouvrait largement, dans un rire sans dents:
—Ah! oui! Ah! oui! disait-il.
Et d'une voix rouillée et mouillée il se mettait à raconter de confuses histoires, en phrases désordonnées et incompréhensibles, que j'écoutais les sourcils froncés, tant je m'efforçais pour n'en pas perdre les fils enchevêtrés.
Mais bientôt je le plantais là, au milieu de sa narration, le pauvre vieux canonnier, pour aller courir avec Nini, tandis qu'il hochait tristement sa grosse tête, et remettait dans sa bouche sa pipe éteinte.
Tante Zoé, qui était plus décidée, plus vive, était chargé des relations extérieures, des courses, des achats, de la cuisine. Tante Lili aimait mieux coudre et s'occuper du ménage. Elle y apportait un soin méticuleux et je connus là, de très près, toutes les manigances des parquets cirés, qui m'avaient toujours si fort intéressée. Un frotteur venait de temps en temps, mais il avait vraiment bien peu à faire, tellement tout était entretenu, luisant et irréprochable.
Moi seule je mettais du désordre; j'apportais continuellement à mes semelles le sable et la boue du dehors. Tante Lili avait renoncé à récriminer; elle me suivait pas à pas, et sans se lasser, remettait en place ce que je dérangeais; si mes pieds avaient marqué de taches ternes les luisances intactes, aussitôt j'entendais le bâton à cire faire son ronron et le coup de brosse qui réparait le désastre.
La pièce la plus soignée était la chambre des tantes, où je couchais aussi. On avait réuni là les meilleurs restes de l'ancienne aisance: de gros meubles de style Empire, tous de l'acajou le plus foncé, des rideaux de lampas, d'un rouge presque noir, des coussins à bandes de tapisserie, la précieuse garniture de cheminée, lapis et or, et toutes les épaves où s'attachaient des souvenirs.
Au mur principal, était suspendu le portrait, grandeur naturelle, de la mère défunte, si différente, physiquement, de tous ceux de sa descendance: blonde, au nez aquilin, aux yeux bleus, à la peau rosée. Il y avait aussi, dans des cadres ovales, quatre têtes de femmes que mon père, en 1829, n'ayant pas alors 18 ans, avait peintes à l'occasion de la fête de sa mère.
Dès que l'on était levé et une fois la chambre faite, on fermait les persiennes, pour maintenir une pénombre favorable à la conservation de toutes ces splendeurs.
Les deux fenêtres donnaient sur la route de Châtillon, ainsi que celle de la cuisine, séparée de la chambre par le palier de l'escalier.
La chambre de grand-père était de l'autre côté, sur le jardin, après la salle à manger. C'était la pièce la plus grande, la plus agréable, celle où l'on se tenait le plus souvent.
Ce qui frappait tout de suite en y entrant, c'était une forte odeur de chat.
On a, plus tard, attribué à mon père cet amour exagéré pour les chats: c'est sa famille, plutôt, qui en était atteinte, car je n'ai vu que là, ces aimables félins en nombre vraiment un peu excessif. On leur avait abandonné une vaste bergère, sur laquelle ils couchaient, tous ensemble.
Il y en avait de gros, de maigres, des angoras, des ras, de jolis, de laids; sept ou huit, au moins, tous très doux, mais sans beaucoup de personnalité.
Grand-père les tolérait dans sa chambre, où leur bergère tenait presque le milieu. Lui, avait son fauteuil au coin de la cheminée qui était placée d'une façon singulière, entre les deux fenêtres il se tenait là, le plus souvent lisant un journal ou un livre. Si je n'y étais pas forcée, je me risquais peu dans cette chambre, où il fallait rester tranquille, guettée, du coin de l'œil, par un juge sévère, qui ne laissait rien passer.
XVII
Je ne sais à qui vint l'idée admirable de me faire suivre, dans mes fugues à travers champs, par le frère de Nini, grand garçon de quinze à seize ans, un peu innocent, et, je ne sais pourquoi, oisif.
Ce fut alors une liberté complète, un vagabondage sans frein.
Aux sorties d'écoles, je fis la connaissance d'autres gamins, et l'idée me vint d'organiser une bande, dont je serai, naturellement, le chef. Selon toute apparence, ce bizarre projet prenait sa source dans les récits du père Rigolet, dont, malgré leur incohérence, j'avais retenu bien des choses.
Nous fûmes bientôt une douzaine, tant garçons que filles, tous plus âgés que moi, mais qui avaient promis obéissance. Le but et la nature de cette association étaient assez confus. Etions-nous des brigands?... des conspirateurs?... personne ne demandait d'éclaircissements; on trouvait l'invention admirable et plus amusante que tous les jeux. Nous nous mettions à la file, moi en tête et le fils Rigolet, le grand dadais de quinze ans, en blouse bleue et en sabots, fermait la marche. Nous longions les murs; d'un air sournois, ou bien nous nous lancions par les grandes routes, à travers les champs; en général nous nous contentions de cette promenade inoffensive, dont la direction changeait brusquement, selon ma fantaisie. Mais les jours de grande effronterie, nous entrions résolument dans les cours, dans les enclos, et la phrase qu'il fallait dire, à ceux que l'on rencontrait, était: «Nous désirons savoir si l'on est sage chez vous. Si on ne l'était pas, nous serions obligé de punir.»
Le plus souvent, on ne se fâchait pas; quelquefois cependant des chiens nous aboyaient aux trousses et l'on chassait tous ces gamins, en les menaçant du balai.
Une fois, très loin dans les champs, une cour de ferme se présenta. Toutes sortes de bêtes l'animaient, abandonnées à elles-mêmes. Les étables étaient vides et les fermiers absents. Ma bande, un peu effrayée, n'osa pas franchir le seuil du portail ouvert. Héroïquement, pour l'exemple, je m'avançai seule. Cela déplut, selon toute apparence, à une société de dindons, qui d'un seul élan, avec leur figure ridicule, leurs plumes toutes gonflées, s'élancèrent sur moi en glapissant. Les uns m'insultaient, tandis que les autres m'envoyaient des coups de bec et me déchiraient ma robe. J'eus une peur terrible, qui se manifesta par des cris, et une prompte retraite.
Une fois hors de danger, je me montrai très vexée de l'aventure. Mes compagnons m'assurèrent que je n'aurais pas dû me présenter ainsi, devant des dindons, avec une robe bleue, car ces animaux détestent le bleu, comme les vaches, le rouge.
Je n'ai jamais contrôlé cette affirmation, qui ne me laissa pas le moindre doute, et, aujourd'hui encore, je ne serais pas très tranquille, si je me rencontrais, vêtue de bleu, avec des dindons.
Au retour de ces expéditions, je rentrais à la maison, en coup de vent, comme une trombe, comme un orage. Les papiers volaient en l'air, les portes battaient, les chats disparaissaient sous le lit, tandis que, les cheveux emmêlés, les yeux fous, je me laissais tomber sur un siège, avec un soupir.
C'est à cette époque que l'on me donna le surnom bien mérité, d'Ouragan, que j'ai gardé longtemps.
Plus tard, un autre s'y ajouta, assez vilain et incompréhensible, trouvé sans doute par le grand-père; c'était Schabraque. Renseignements pris, ce mot désigne une couverture, en peau de chèvre ou de mouton, employée par la cavalerie légère, et importée d'Orient, par les hussards hongrois. Le mot, à peine déformé, vient du turc: Tschaprak. Mais en patois, en patois du Midi sans doute, il signifie une femme, ou une fille, d'allures désordonnées ... et c'est cela que le grand-père entendait dire.
XVIII
Il fallut bien se calmer un peu, vers la fin de l'automne, quand il faisait noir de si bonne heure, et rester, bon gré mal gré, à la maison.
Grand-père guettait ce moment, et, brusquement, il démasqua ses batteries: il s'agissait d'apprendre à lire!...
Avec lui, cela menaçait d'être terrible.... Et pourtant, par une contradiction imprévue, cela alla presque tout seul. J'avais beaucoup de mémoire, une curiosité très vive. Pourvu que la leçon ne fût pas trop longue, et qu'on me laissât étudier, ensuite, à mon idée, en dansant à travers les chambres, j'étais très contente d'apprendre. Cette méthode n'était pas du tout dans les principes du grand-père; mais quand il allait gronder, je lui prouvais que je savais très bien ma leçon. Il bougonnait bien un peu puis finissait par se rendre:
—La mâtine, disait-il, elle apprend en jouant mieux qu'une autre qui se donnerait de la peine.
Au printemps suivant, je croyais savoir lire, car j'avais entrepris de transmettre ma science à une autre.
Mon élève, ou plutôt ma victime, était naturellement Nini. Je lui faisais honte, d'être si grande et de ne rien savoir. Elle n'avait pas honte, mais ne refusait pas d'apprendre. Nous nous installions sur les marches du seuil, du côté de la route de Châtillon, en face de la grande plaine; j'ouvrais le livre dans lequel j'épelais, et la leçon commençait. Elle ne durait pas longtemps et finissait mal. Ma méthode d'enseignement n'était pas très bonne, à ce qu'il semble. D'un doigt impérieux je montrais une ligne du livre, et je disais: «lis». Nini restait muette. A la troisième injonction, comme elle ne lisait toujours pas, je la giflais. Alors, elle se mettait à pousser des cris et fondait en larmes. Sa mère sortait, l'empoignait par un bras, et, avec une nouvelle taloche, la faisait rentrer chez elle, tandis qu'une des tantes descendait, pour savoir ce qui arrivait.
—Elle ne veut pas lire, expliquai-je avec une pitié dédaigneuse, pendant qu'on me faisait remonter l'escalier.
En effet, la pauvre Nini ne sut jamais lire.
XIX
Du bord de la prairie, au bout des vergers de derrière le jardin, on voyait le bourg de Montrouge et le clocher de l'église, à travers des bouquets d'arbres.
Au lieu de prendre la route de Châtillon et de tourner à angle droit par la Grande-Rue, pour aller à la messe, le dimanche, on prenait par là, quand on était en retard: le sentier qui coupait la prairie en biais, raccourcissait beaucoup le chemin.
Les tantes ne m'emmenaient pas souvent à l'église; il était trop difficile de me faire rester en repos, un temps aussi long que la durée de la grand'messe. Pourtant, quelquefois, c'est moi qui voulais absolument y aller, à cause de mon ami le curé.
Cet excellent homme, charitable comme un saint, était Corse et fanatique de Napoléon. Mais ce n'était pas cela, certainement, qui m'attirait. La grande bonté, qui rayonnait de lui, m'impressionnait, sans aucun doute, car j'avais plus d'effusion affectueuse pour lui que pour tout autre. Il m'inspirait aussi une certaine admiration: cette robe de dentelle, cette étole brodée d'or, ces gestes bizarres, accomplis à l'autel, dans le silence de la foule recueillie, ou pendant la musique de l'orgue, m'émerveillaient assez; mais par-dessus tout, ce qui me séduisait irrésistiblement, c'était l'horloge mécanique....
Au presbytère, le bon curé la gardait, accrochée au mur de sa salle à manger, et quelquefois j'allais la voir fonctionner, après la messe. C'était cette perspective qui me faisait endurer cette longue pénitence de l'église, sans bouger et sans rien dire. Le sermon était le plus dur à supporter; aussi, espérant l'abréger, je me plaçais toujours au pied de la chaire et quand le prédicateur s'approchait pour y monter, je le tirais par sa robe blanche, et lui disais, tout bas:
—Dépêche-toi, parce que j'irai voir ton horloge!
—Chut! chut! faisait-il un doigt sur les lèvres, en essayant de prendre un air sévère.
J'arrivais la première au presbytère et j'avertissais la vieille bonne que la représentation aurait lieu.
En attendant, je contemplais le mystérieux tableau, immobile et muet pour le moment. Il y avait un moulin, une cascade, un pont, un meunier derrière un âne. Le tout encadré, recouvert d'une vitre et assez loin de la muraille, à cause de l'épaisseur de la boîte.
Enfin, M. le curé paraissait dans sa soutane noire, il ôtait son chapeau, et prenait un air solennel.
—Mesdemoiselles Gautier, disait-il aux tantes, cette jeune personne a-t-elle été sage?
—Hou! hou! disait tante Lili.
—Pour elle, ça n'était pas trop mal, affirmait tante Zoé.
—Alors, il faut l'encourager à faire mieux.
Il décrochait d'un clou une grosse clé carrée, montait sur un tabouret et tournait longtemps derrière le cadre.
Bientôt, tout s'animait; l'homme tapait sur son âne, qui remuait les jambes et secouait les oreilles; le moulin se mettait à tourner; la cascade à couler; tandis qu'une petite musique grêle, s'égrenait rapidement. Les yeux écarquillés, je retenais ma respiration, pour ne rien perdre de ce spectacle extraordinaire.
C'était fini, quand le meunier, ayant passé le pont, disparaissait, avec son âne, sous la voûte du moulin.
Il fallait vite s'en aller, à cause de grand-père et du déjeuner en retard. Mais ce n'était pas sans avoir promis au bon curé que je serais très sage, pour revenir bientôt voir encore jouer l'horloge.
XX
Au lieu des fables habituelles, on voulait me faire apprendre des vers de mon père.
Si j'avais été en âge de comprendre, j'aurais connu le poète avant de connaître l'homme; mais je ne m'expliquais pas la nécessité de cet exercice, et j'y étais très rebelle. Je ne voulais pas non plus écrire, et, entre mon grand-père et moi, commença un duel sans répit. Il était autoritaire et violent; moi j'étais têtue, au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer. Nous perdions de longues heures, en face l'un de l'autre, et c'était à qui ne céderait pas.
Une fois, la lutte se prolongea très tard dans la nuit. Il s'agissait d'apprendre une poésie qui commençait par ce vers:
«Au Luxembourg souvent, lorsque dans les allées»
Je m'arrêtais au premier hémistiche, bien décidée à ne pas aller plus loin, car c'était justement à cause de cet hémistiche, que je ne voulais pas apprendre cette pièce de vers-là.
La journée passa, je fus privée de dîner, car je ne touchais pas au pain sec; la soirée passa aussi, j'en étais toujours:
«Au Luxembourg souvent....»
J'avais mes raisons pour ne pas vouloir, et ces raisons vraiment, je ne pouvais pas les dire, au grand-père surtout.
Quand on jugeait que, par extraordinaire, j'avais été sage, pour me récompenser, grand-père m'emmenait au Luxembourg. Je ne redoutais rien autant que cette récompense. Du Grand-Montrouge au Luxembourg, à pied, c'était loin pour mes petites jambes, surtout en cette austère compagnie, tenue par la main, tout le long de la route. La grille du jardin franchie, je restais sur une chaise, navrée; pour me régaler, grand-père achetait un échaudé!... Je détestais le Luxembourg, je détestais l'échaudé, que j'émiettais, pour faire croire que je l'avais mangé, sur la pénible route du retour....
«Au Luxembourg souvent!...»
J'étais bien résolue à me laisser tuer, plutôt que d'apprendre cette pièce de vers-là.
A minuit, nous étions encore en présence, le grand-père et moi: les tantes, après d'inutiles essais de conciliation, étaient allées se coucher.
—Nous verrons qui cédera le premier?...
Je ne sais plus comment finit l'histoire. Sans doute un de nous deux s'endormit.
XXI
Les gamins de ma bande m'avaient enseigné l'art, très important, de grimper aux arbres. J'avais montré des dispositions remarquables, et le plus souvent, quand le temps permettait de vivre dehors, j'étais à califourchon sur quelque branche. Le grand catalpa central du jardin, était mon perchoir le plus habituel. Ses larges feuilles me cachaient très bien et, quelquefois, je me laissais chercher partout, quand j'étais là, tout près. Mais un éclat de rire, que je ne pouvais pas longtemps retenir, me trahissait.
Presque toujours, les après-midi, les tantes venaient s'asseoir sur la pelouse, à côté du fauteuil de grand-père. Elles causaient ou faisaient du crochet. Lui, un livre à la main, me poursuivait de quelque devoir.
—As-tu appris Paysage?... Descends me le réciter.
—D'ici je le sais très bien et, c'est drôle, si je descendais, je suis sûre que je l'aurais tout de suite oublié.
Et je me dépêchais de réciter:
Pas une feuille qui bouge Pas un seul oiseau chantant, Au bord de l'horizon rouge Un éclair intermittent.
—Je trouve que les feuilles bougent beaucoup et qu'il y a un gros oiseau qui chante, disait tante Zoé....
Quand il y avait des visites, on apportait des chaises et des rafraîchissements, et on restait là, sous l'ombre du catalpa.
Ceux qui venaient n'étaient pas très nombreux; les plus fréquents étaient le commandant Gruau, avec sa femme, presque des voisins; ils habitaient au Petit-Montrouge, à vingt minutes à peu près de chez nous. Avec eux, venait souvent une dame, qui, elle, était de Paris. Je ne l'ai jamais connue que sous le nom de la Tatitata. Les tantes l'aimaient beaucoup et elle m'était, à moi, très sympathique. Jolie, très brune, la bouche ombrée d'un peu de duvet, la voix grave, mais très douce, je ne pouvais pas m'imaginer autrement une Espagnole.
Un jour, la société, réunie sur la pelouse, après m'avoir longtemps taquinée de questions, m'envoya voir l'heure qu'il était, dans la chambre de grand-père. Heureuse de m'échapper, je grimpais vite le petit escalier de bois, qui montait de la cour dans la salle à manger. J'entrai dans la chambre et je pris un tabouret, pour monter dessus, et bien m'installer devant la pendule.
Cette pendule était simple autant que laide. En bois noir verni, avec un double rang de perles en cuivre, et sous le verre, autour du cadran, une guirlande ciselée, elle servait de socle à un petit buste de mon père, en plâtre stéariné.
Les coudes sur la cheminée, la figure dans mes mains, je regardais de très près le cercle des heures; mais je ne le voyais guère, occupée que j'étais à retourner dans ma tête un problème très ardu.
On venait de me faire subir un véritable interrogatoire, sur mes pensées les plus secrètes, et j'étais fâchée contre ceux qui m'avaient ainsi harcelée, fâchée contre moi-même aussi, contre moi surtout. Pourquoi devinait-on ce que je pensais?... Ce devait être par ma faute.... Est-ce que les grandes personnes voyaient à travers moi?... Pourtant, bien des fois, on n'avait rien su; mais c'était quand on ne me faisait pas parler, comme on venait de le faire là, tout à l'heure. Certainement il y avait de ma faute, je disais ce qu'il ne fallait pas dire, ce que je ne voulais pas dire; comment faisaient-ils pour m'y forcer, sans en avoir l'air?... Cela me remplissait de colère et de chagrin. J'avais l'impression, très singulière, que ma personne intérieure, nul autre que moi n'avait le droit de la connaître et de la juger; là, aucun grand-père, aucune tante ne pouvait gronder, ou raisonner, ni savoir surtout. Tant que j'imaginais secrètement, sans parler et sans agir, cela ne les regardait pas.
La petite personne, inconnue et solitaire, qui était au fond de moi, n'entendait pas être découverte. Sans doute quelque aveu maladroit m'avait été arraché, pour que je fusse, ce jour-là, amenée à une réflexion aussi décisive. C'était la première fois que j'essayais de m'expliquer avec moi-même, sur cet état particulier, où il me semblait être dédoublée.
Le souvenir de la pendule, à laquelle j'étais censée voir l'heure, est resté attaché à celui de cette grave méditation.
Quand je revins dans le jardin, les chiffres romains étant pour moi indéchiffrables, j'annonçais une heure impossible et l'on m'accusa, pour être restée aussi longtemps, d'avoir fouillé dans le placard et chippé des confitures.
XXII
Grand-père était très fier de son fils, célèbre depuis longtemps déjà, et il s'efforçait de me faire partager ce juste orgueil.
—Moi, je suis son père, toi, tu es sa fille! disait-il, il faut tâcher de lui faire honneur. Ça ne sera pas en gaminant sur les routes.... Que diable! tâche d'apprendre à écrire, au moins, pour pouvoir tracer son nom.
—Mais, où était-il, ce père?...
«Il voyageait. Il écrivait des livres. Il avait bien le temps de s'occuper d'une schabraque comme moi!...»
Ce fut dans une maison, où il vint pendant quelque temps dîner assez régulièrement, que je vis alors, quelquefois, mon père. Un monsieur B..., dont la Tatitata était la femme, ou la parente, car elle demeurait avec lui, donnait un dîner intime, chaque mois, je crois, en l'honneur de Théophile Gautier, et l'on m'amenait de Montrouge, pour le voir et qu'il me vît.
C'était toujours une des tantes; grand-père, qui souffrait d'un catarrhe, ne sortait pas le soir. Nous venions de bonne heure. La tante profitait de cette occasion pour faire des courses et des emplettes dans Paris et me laissait à la Tatitata, avec qui je passais la journée.
C'était dans le quartier de l'Odéon, rue de Condé, à ce qu'il me semble, ou rue de Tournon, une vieille maison à escalier de pierre et rampe ouvragée, le tout un peu gauchi et déjeté. Au premier étage il y avait deux portes, une en face, l'autre à droite. Celle en face, presque toujours ouverte, était celle de la cuisine, l'autre celle de l'appartement.
Tout de suite, en arrivant, je me précipitais dans la cuisine, pour prévenir la bonne et lui dire bonjour, puis je criais à la tante, restée au pied de l'escalier:
—Je suis arrivée, tu peux t'en aller!
Par la porte de droite, protégée par deux battants de drap vert, on entrait tout de suite dans la salle à manger, dallée de noir et de blanc. Un paravent déployé protégeait la table, à cause de la porte, qu'on ouvrait à chaque instant, sur l'escalier, pendant le service.
Je traversais le salon, en courant, et j'allais poliment frapper à la porte de la Tatitata.
—Ah! voilà Ouragan! disait-elle en posant sa broderie.
Dans cette chambre, triomphait l'élégant acajou, qui contrastait avec le ton clair des boiseries grises.
Bien vite, le chapeau retiré et les politesses faites, j'avais trouvé le damier et je le posais devant la maîtresse du logis. Alors, très gaîment, avec une patience charmante, elle s'efforçait de m'apprendre à jouer aux dames.
Quelquefois il arrivait des visites, le plus souvent c'était Mme R... avec sa fille, Marie; elles venaient aussi pour voir mon père, qui était le parrain de Marie.
—C'est mieux que la filleule des fées, disait Mme R... C'est la filleule du génie!
Vers l'heure du dîner, lassée de rester sur ma chaise, à écouter les conversations, j'allais faire un tour à la cuisine. La bonne me faisait goûter les plats, et je l'aidais à finir de mettre le couvert. Bientôt, M. B... arrivait, souriant, pressé, avec ses favoris courts, son gilet bien tendu sur son ventre où la chaine d'or mettait un double feston. Il entrait un instant dans son cabinet, à gauche de la salle à manger, pour déposer son chapeau et sa canne; puis il revenait avec un bougeoir. Il s'agissait d'aller à la cave, choisir le vin; la bonne prenait un porte-bouteilles en osier et une grosse clé, et nous descendions tous les trois. Elle passait devant; ses manches blanches, son grand tablier à bavette, son large bonnet tuyauté, mettaient de la clarté dans l'escalier noir et me rassuraient un peu, car j'avais la terreur de l'obscurité et des caves; mais c'était tout de même amusant et j'aimais presque avoir peur.
—Tu comprends, petite, disait M. B... quand on reçoit Théophile Gautier, ce n'est pas pour lui faire boire de la piquette.
Et il choisissait, dans différents coins, des bouteilles poudreuses, dont le panier s'emplissait.
J'étais la première à remonter, fière cependant d'avoir été si brave.
Enfin, mon père paraissait, accueilli par un murmure de bienvenue. Il m'enlevait du sol pour m'embrasser, me considérait quelques instants, puis me reposait doucement à terre et ne s'occupait plus guère de moi.
Je le connaissais fort peu, et une fois rendue à moi-même, je l'examinais avec beaucoup de curiosité, afin de découvrir ce qu'il avait de particulier, qui le rendait si admirable.
Je trouvais qu'il était bien habillé, qu'il avait la figure plus blanche et les cheveux plus luisants que tous les autres; qu'il riait en penchant sa tête d'un côté, et que son monocle tombait toujours. Là, se bornaient mes découvertes, et le dîner, très excellent, absorbait bientôt toute mon attention.
Au dessert, on me servait la première, puis il fallait quitter la table, faire ses adieux et s'en aller, de la salle tiède et brillante, pour regagner le lointain Montrouge, à travers le noir et le froid.
La tante, qui n'était pas très rassurée, me faisait marcher vite, par les rues, et je trottais pour égaler ses grands pas. Il s'agissait de ne pas manquer la dernière voiture.
Je ne peux retrouver en quel endroit était située cette cour, d'où partaient les Montrougiennes. Nous y arrivions essoufflées et, le plus souvent, en avance. Des gens s'y promenaient, en long et en large, attendant le départ, et il fallait aussi aller et venir pour ne pas avoir froid. Rien ne me paraissait plus inquiétant que cette cour sombre et ces inconnus, que les rares réverbères, les éclairant par intermittences, ne permettaient pas de bien distinguer. J'imaginais toutes sortes d'histoires effrayantes sur chacun d'eux, et probablement les quelques gouttes de vin que j'avais bues, étaient pour quelque chose dans mes imaginations.
Enfin le conducteur, traînant ses sabots, arrivait, portant une lanterne et un registre. Sous le jet de lumière, la lourde voiture jaune apparaissait, les chevaux, somnolents, s'éveillaient et secouaient leurs grelots, le conducteur ouvrait la portière, et d'une voix enrouée, commençait à appeler les noms des voyageurs inscrits.
Enfouie dans la paille, étourdie par les cahots et le bruit des roues, je ne tardais pas à m'endormir, quand je n'étais pas tenue éveillée par l'angoisse de l'arrivée, bien plus sérieusement redoutable que le départ de la cour sombre.
La Montrougienne terminait sa course au Petit-Montrouge, sur une place, qui avait à un de ses coins un puits, en forme de tourelle, et peint en rouge sang. La route de Châtillon partait de là. Les quelques voyageurs que l'on n'avait pas laissés en chemin s'éparpillaient rapidement et il était rare que l'un d'eux se dirigeât vers le Grand-Montrouge, et fît route avec nous. Nous restions donc seules, en face de cette ombre et de cette solitude. La tante, plus consciente du danger, avait encore plus peur que moi. Nous prenions le milieu de la chaussée et nous nous lancions, presque en courant. Il fallait traverser les fortifications, avec ses fossés, où tant de mauvaises gens devaient être tapis, puis faire un long bout de la route de Châtillon, où il n'y avait pas une lumière, où les maisons étaient si rares. Je jetais des regards rapides dans tout ce noir, où je croyais voir danser des nuages. Nous trébuchions sur les ornières, nous glissions sur la terre gluante, et quand, par hasard, un passant nous croisait, la tante marmottait des prières.
Enfin, nous apercevions, en travers de la route, la lueur venant de notre maison, où l'on allumait exprès beaucoup de lumières, pour nous rassurer un peu, et tenir en respect les rôdeurs.
C'était une véritable délivrance quand, après nous être précipitées dans le vestibule, nous repoussions violemment la porte, qui, avec un bruit sourd, se refermait derrière nous.
XXIII
Il y avait sous l'escalier qui conduisait de la salle à manger à la cour, une citerne à fleur de sol, munie d'un couvercle, que l'on oubliait souvent de replacer. La nuit, alors, il arrivait quelquefois que les chats, en bataille, tombaient dans l'eau, avec un grand «pouff» et des cris épouvantables.
Et c'était, dans la chambre où nous dormions, un réveil effaré, la bougie allumée nerveusement.
—Un chat qui se noie!...
—On n'a pas fermé la citerne!
Et vite, vite, hors du lit, abandonnant la pantoufle qu'elles ne trouvaient pas, les tantes disparaissaient dans le vent de la porte. J'avais bientôt fait, moi aussi, de sauter à bas du lit et de courir derrière elles.
Mais je restais sur le petit palier de l'escalier, dont le retour sur lui-même, me situait, là on ne peut mieux, pour bien voir le sauvetage. La tête engagée entre les balustres, j'assistais à une scène extraordinaire.
Dans l'ombre, qui s'amassait encore plus noire sous cette pente de l'escalier et où tremblait l'étoile rousse de la lumière éclairant si singulièrement, je ne reconnaissais plus les tantes. Accroupies au bord du rond sonore, plein d'un clapotis frénétique, les cheveux tout ébouriffés, leurs chemises de nuit gonflées au vent, elles me faisaient l'effet de furies ou de sorcières. L'une tenait une lanterne, au-dessus de la citerne, l'autre s'efforçait, avec des traits crispés, d'attacher une corde à l'anse d'un panier. Enfin, on pouvait jeter cette nacelle de salut et le malheureux chat s'y accrochait, de toutes ses griffes; mais ce n'était pas cela qu'il fallait; quand on voulait le remonter, le panier basculait et la pauvre bête retombait. Il devait entrer dans le panier, ce qui n'était pas facile à obtenir. Les tantes se penchaient de plus en plus au risque d'aller rejoindre le chat. Tante Zoé finissait par se mettre à plat ventre le bras complètement englouti dans l'orifice noir, tandis que tante Lili l'empoignait par sa chemise pour la retenir.
—Il y est!...
Et tante Zoé se relevait, tirait vivement la corde.
—«Prends garde qu'il ne te saute à la figure» recommandait tante Lili.
Le noyé émergeait alors, les yeux hors de la tête, réduit à rien, les poils collés, gluants et ruisselants, lamentable et ridicule. On le remontait pour l'essuyer et le sécher; mais avant cela je m'étais bien vite sauvée pour me refourrer dans mon lit, où, un peu grelottante et très impressionnée, j'avais beaucoup de peine à me rendormir.
XXIV
Comme à tous les enfants, on me racontait des histoires et je commençais à prendre plaisir à en lire moi-même.
Celle dont je gardais la plus forte impression, était le Chaperon-Rouge, à cause du loup. On n'avait pas manqué de me faire remarquer, qu'une aventure, pareille à celle que rapportait le conte, pouvait très bien arriver à une petite fille comme moi, qui ne voulait écouter personne et rôdait toujours par les champs et les chemins. Cela me donnait à réfléchir. Je ne croyais pas beaucoup aux fées, en tout cas, je ne les redoutais guère et je me sentais de force à tenir tête même à la fée Carabosse, s'il m'arrivait de la rencontrer. Mais le loup!... Je n'avais aucun doute sur son existence; non pas le loup déguisé en grand'mère avec un bonnet de nuit et des lunettes, mais un vrai loup, qui me paraissait devoir habiter, très évidemment, dans les lointains violets et troubles de la grande plaine. Moi qui, jusque-là, était plutôt trop audacieuse et que rien ne retenait, j'avais maintenant une crainte sérieuse, le sentiment d'un danger très redoutable, venant de cet inconnu, où j'aimais tant aller à la découverte. Le jour, j'étais assez intrépide encore; on m'avait dit que le loup ne sortait du bois que le soir; mais je prenais bien garde à la venue du crépuscule, et, si je m'étais attardée, je me hâtais vers la maison, en jetant derrière moi des regards pleins d'anxiété.
D'ailleurs, les tantes, dont la méthode d'éducation n'était peut-être pas des plus recommandables, s'ingéniaient à me faire peur: à tout propos elles me criaient: «Au loup! au loup!»
Tante Lili se déguisait en fantôme, en se couvrant la tête d'un drap et me menaçait d'une voix caverneuse; et, quand il faisait de l'orage, tante Zoé me donnait l'exemple d'une fuite épouvantée au fond d'un cabinet noir.
Ces façons d'agir, si elles m'impressionnaient, nuisaient aussi aux sentiments de déférence que des ascendants auraient dû m'inspirer, peut-être; je considérais plutôt mes tantes comme des camarades, avec lesquelles je vivais en très bons termes, tant qu'elles ne s'avisaient pas de vouloir m'imposer une autorité. Leur situation vis-à-vis de leur père, me semblait analogue à la mienne. Elles disaient «papa» comme je disais «grand-père» et quand il les brusquait et les grondait, elles lui répliquaient beaucoup moins que moi.
Je n'admettais pas les gronderies et je me dérobais aux punitions. Celle que je redoutais le plus était d'être enfermée; aussi, dès qu'après quelque méfait grave je pressentais l'orage; je me cachais.
Je passais des après-midi entiers au fond d'une vieille niche à chien, inoccupée et oubliée dans un coin de la cour. Ou bien c'était entre les branches touffues d'un arbre. Pendant la saison des fruits, je choisissais un abricotier des vergers, où j'avais, au moins, de quoi m'occuper. Avec une patience et une ténacité incroyables, je restais là immobile et silencieuse, m'ennuyant beaucoup, mais ne cédant jamais.
On me cherchait, on m'appelait en me promettant l'impunité; mais je n'avais pas confiance et, tant qu'il faisait jour, je tenais bon. Mais, voilà, à l'heure du loup, mon héroïsme fléchissait. Sitôt que l'ombre rendait un peu trouble le sous-bois, je dégringolais prestement et je me rapprochais de la maison, où je rentrais en sourdine. Quand je revenais des vergers, au temps des abricots mûrs, le ventre tendu à éclater, je me moquais bien du pain sec.
Tante Zoé s'avisa un jour de vouloir me fouetter. Ce fut une scène impossible, une lutte où je ne fus pas vaincue. Assise par terre, cramponnée au pied d'une commode, j'envoyais des coups de pieds forcenés, en poussant de tels cris, que les rares passants de la route de Châtillon s'ameutaient, croyant à un égorgement.
—Laisse-là, disait tante Lili, elle va avoir des convulsions.
Jamais une larme dans mes yeux, d'ailleurs, je criais mais je ne pleurais pas; je me défendais, mais je n'avais aucunement l'idée de demander grâce, ni de m'humilier.
Je ne voulais pas être punie, pas plus que je ne désirais de caresses. Depuis que j'étais déchue de ma royauté et privée de la chère nourrice, toujours seule aimée, je devenais très dure pour moi-même, subissant stoïquement les conséquences de mes actes; j'endurais les privations, et jusqu'à la souffrance physique sans me plaindre.
Je me souviens de dégringolades, sur l'escalier de la cour, quand je m'étais lancée étourdiment à toute vitesse, où je ponctuais chaque choc, de marche en marche, d'un:
—C'est bien fait!... c'est bien fait!...
J'avais cependant bien peur qu'un ricochet m'envoyât au fond de la citerne, comme les chats....
C'était Nini qui pleurait, quelquefois, en me voyant toute contusionnée et écorchée.
—Que tu es bête! lui disais-je, il ne faut pas pleurer, puisque c'est de ma faute.
XXV
Parmi les rares amis qui nous rendaient visite, celui qui venait le plus souvent était Rodolpho, un tout jeune homme, que le grand-père et les tantes avaient vu grandir. Il s'appelait, réellement, Adolphe Bazin. Tout enfant, sa mère habitant Passy, il avait voisiné avec la famille Gautier. On s'était beaucoup intéressé à lui et grand-père lui avait appris le latin. Il était donc comme de la maison, et, quand il venait à Montrouge, il y passait quelquefois deux ou trois jours. Il couchait, alors, dans une chambre dont je n'ai pas encore parlé, située à côté de celle où nous dormions. Un grand lit y était monté; mais elle n'était pas autrement meublée et servait à toutes sortes d'usages: cabinet de toilette, garde-robes, réserve des confitures, grenier des provisions; je l'appelais: la chambre aux légumes. C'était là qu'on m'enfermait, quand je n'avais pas été sage et qu'on pouvait me saisir à temps. Je me vengeais comme je pouvais. Les confitures étant sous clé, je m'en prenais aux légumes; il m'arriva de dévorer toute crue, une botte de carottes, ce dont j'eus lieu de me repentir.
Un autre visiteur, qui ne venait que rarement, et dont j'ai gardé cependant un souvenir très précis, était le comte Henri de Poudens, cousin germain de mon père. Il était grand, très fort, avec une belle figure joyeuse, un peu déparée par un accident qui lui avait fendu la lèvre supérieure. Sa résidence habituelle était, je crois, en Gascogne où il avait des châteaux et des terres. Il venait sans doute aussi dans les environs de Paris, chez l'abbé de Montesquiou, au château de Maupertuis, près de Coulommiers. Les tantes en parlaient sang cesse, de ce château de Maupertuis; l'abbé avait été le parrain de Zoé, et, quand elles étaient fillettes, elles avaient souvent passé leurs vacances chez le parrain, avec mon père, qui a laissé comme souvenir dans la petite église de Maupertuis un tableau représentant Saint-Pierre, qui décore aujourd'hui encore, peut-être, le maître-autel.
Henri de Poudens m'avait fait un cadeau superbe et c'est la reconnaissance qui m'a empêchée d'oublier cet aimable cousin, que j'ai vu si peu. Ce cadeau était une très grande poupée, avec une garde-robe somptueuse et un lit complet, en acajou. J'avais pour cette majestueuse personne un certain respect; j'en prenais grand soin et je ne la sortais que quand il faisait beau; mais cependant elle ne m'amusait que médiocrement; je n'aimais en réalité que les petites poupées de bois articulées, que l'on appelait: poupées à ressorts et qu'on ne trouve plus nulle part aujourd'hui; on pouvait les acheter partout, alors, chez les épiciers, chez les merciers. Elles coûtaient un sou, et même, les plus petites, un sou les deux!
Je n'en avais jamais assez; c'était chez moi une véritable manie, tout l'argent, que je pouvais récolter, passait en achats de poupées à ressorts; je ne réclamais jamais d'autre jouet, aucun, hors celui-là, ne m'intéressait. J'habillais toute ce petit monde avec des bouts de chiffon et même des bouts de papier, et je les groupais de toutes sortes de façons. J'imitais les baptêmes, les processions de la Fête-Dieu, les funérailles; toutes choses dont l'église m'avait donné le spectacle; ou bien j'inventais des scènes, des batailles, des danses, d'une haute fantaisie. Nini Rigolet était toujours naturellement mon public. Soumise et patiente, elle ne parvenait pas à s'illusionner autant que moi, ni à comprendre toujours mes étonnantes inventions; mais elle s'y efforçait, sans se lasser, et pour la récompenser, je lui abandonnais les manchottes et les boiteuses, qui n'étaient pas rares, vu la fabrication un peu sommaire, de ces petites personnes de bois.
XXVI
En sortant de la maison, on suivait, à droite la route de Châtillon pour aller voir le commandant Gruau, qui habitait, pas loin de chez nous. Au carrefour du Petit-Montrouge, après avoir passé devant la tourelle du puits public, badigeonné d'un si beau ton de sang, on n'avait plus qu'à traverser l'avenue d'Orléans: on y était.
Ce commandant Gruau, vivant là, avec sa femme et ses enfants, était un ami de M. B... ou plutôt, peut-être, le gérant ou le directeur de son entrepôt de vins. L'état social des personnes ne préoccupe guère les enfants et je ne sais en somme rien de précis, je ne suis pas même sûre du tout, que ce personnage fût commandant, ni même qu'il s'appelait Gruau.
La grande porte cochère, la petite maison à gauche, à droite l'immense chai, rempli de tonneaux géants, le beau jardin, dans lequel il m'arriva une aventure douloureuse, de cela seulement je suis bien certaine.
Le chai m'impressionnait tout spécialement; j'y restais longtemps plantée sur mes jambes, en admiration.
Par le contraste de cette pénombre, dans laquelle on était plongé, tout au loin, le jardin, auquel aboutissait le chai, de l'autre côté, apparaissait, dans une lumière et avec des aspects de féerie; les feuillages les plus proches, formant vitraux, étaient d'un vert clair et délicieux; ils s'arrangeaient en guirlandes, en touffes transparentes, derrière lesquelles les lointains roses et or se reculaient, dans des perspectives extraordinaires; j'étais toujours très déçue, quand je m'élançais enfin dans la merveille, de la voir se désagréger, disparaître, pour faire place, il est vrai, au beau jardin, plein de fleurs, avec les vallonnements de sa grande pelouse et ses allées au cailloutis blanc, qui me consolait très vite.
J'avais là, des camarades, trois ou quatre garçons turbulents, fils de je ne sais trop qui. L'un d'eux, il me semble, s'appelait Félix. Ils étaient très élégants dans leurs costumes et parlaient toujours de chevaux; l'un surtout, se vantait de savoir très bien reconnaître, tout seul, une jument d'un cheval, ce dont il tirait vanité.
Ils étaient beaucoup plus grands que moi; mais ma vie de vagabondage m'avait rompue aux exercices violents, et ils ne dédaignaient pas trop de jouer avec cette toute petite.
Un soir d'été, il faisait encore grand jour, nous étions dans le jardin, loin des personnes graves, restées à table, mes compagnons découvrirent, sous la porte cochère, une voiturette, destinée à je ne sais quel usage, et ils s'en emparèrent.
—Monte dedans, nous allons te traîner.
—Oui, répondis-je, c'est moi qui serai l'impératrice.
Sans doute on m'avait conduit dans quelque hippodrome de foire, où j'avais vu un triomphe romain, peut-être, et de là me venait ce souvenir. En tout cas j'étais très renseignée sur cette impératrice, que je voulais être. Je dérangeai le ruban de mes cheveux, pour m'en faire une couronne; je cueillis une petite branche qui fut le sceptre, et je me tins debout dans la voiture. Mes camarades s'attelèrent avec des cordes et se lancèrent au petit trot, dans les allées.
Je parvins à maintenir mon équilibre et à garder une attitude, que j'imaginais très majestueuse. Tout en courant, l'attelage se retournait, et comme je me tenais ferme, on pressa peu à peu l'allure. Au second tour du jardin, je risquai une pose: la jambe levée en arrière et les bras déployés.
C'était peut-être moins impérial, mais l'effet fut superbe; les gamins s'enthousiasmèrent; ils se mirent à pousser des cris et s'emballèrent dans une course folle.
J'étais complètement grisée et illusionnée, en route pour des pays inconnus.... Malheureusement, à un tournant trop brusque, le char versa brutalement et l'impératrice, avec un élan terrible, fut projetée par terre....
Je fus d'abord abasourdie par le choc, puis j'éprouvais une atroce douleur au bras gauche.
Les garçons s'étaient précipités pour me relever. Je ne criais pas, je ne pleurais pas,—puisque c'était ma faute;—mais ils furent très effrayés du changement de mes traits.
—J'ai très mal, dis-je seulement en soutenant de mon bras droit, mon bras gauche complètement inerte.
L'un des enfants courut chercher du secours tandis que les autres m'aidaient à marcher, vers la maison.
—Elle s'est cassé le bras!... disaient-ils. Mon bras n'était pas cassé, mais ce qui était pire, peut-être, très dangereusement foulé. A défaut de médecin, un pharmacien voisin fut appelé, qui essaya un pansement et me fit horriblement mal. Cette fois je criais vigoureusement: «Au loup! au loup!» en envoyant des coups de poing de mon bras libre.
Je me souviens que Rodolpho était là, parce que ce fut lui qui me porta, pour rentrer.
Il faisait tout à fait nuit, quand on se mit en route, à petits pas. Sans doute on nous reconduisait, un bout de chemin, ou peut-être jusqu'à la maison, car il me semble que nous étions un groupe nombreux.
—Mon Dieu! mon Dieu!... redisait à chaque instant tante Zoé, en se grattant le coin du sourcil, que va dire papa?...
Rodolpho me tenait couchée sur ses bras et me parlait gentiment pour me consoler; mais je ne me plaignais pas. J'endurais patiemment la douleur lancinante et ce poids effrayant de mon bras, qui me semblait changé en pierre. J'avais un peu honte d'être portée; mais je sentais bien que c'était trop lourd, que je ne pourrais pas marcher.
En débouchant, hors des fortifications, sur la route de Châtillon, le grand morceau de ciel qui se découvrit, apparut si merveilleusement criblé d'étoiles, que l'on s'arrêta pour l'admirer. La tête renversée sur le bras qui me soutenait, j'étais on ne peut mieux placée pour voir le ciel, et je crois que ce fut, ce soir-là, pour la première fois que je regardais les étoiles.
—Qu'est-ce que c'est ... dis?...
Et Rodolpho, comme s'il eût parlé à une grande personne, se mit à m'expliquer le ciel, l'infini de l'espace, les innombrables soleils. Etait-ce la fièvre qui m'aida à comprendre? Mais ce fut comme si on avait brusquement déchiré un rideau devant tout cet inconnu, qui m'intéressa si passionnément plus tard. L'impression fut grande et profonde; jamais je ne me suis souvenue de cette première souffrance physique, endurée ce jour-là, sans qu'elle ne fût aussitôt voilée par cette splendeur: la première vision des étoiles.
XXVII
Je ne sais pourquoi, ce soir-là même, on me fit un lit, sur un divan, dans la chambre de grand-père où je couchai jusqu'à complète guérison de la foulure.
Ce fut long; le pharmacien avait tellement serré mon bras, le soir du premier pansement, qu'une enflure effrayante se produisit, lorsque le médecin de la famille, le docteur Pellarin, défit les bandes, le lendemain matin, en déclarant qu'on avait aggravé le mal.
Pour réparer la maladresse, il me fit encore plus mal, tellement qu'à travers ma fièvre, je le pris réellement pour le loup et que je méditai, contre lui, une vengeance.
Grand-père, très apitoyé, adoucissait beaucoup son caractère; il restait près de moi et me racontait des histoires, un peu trop sérieuses et qui ne m'amusaient pas beaucoup. Je préférais en raconter moi-même. C'était une habitude que j'avais prise tout à coup, et dont je fatiguais avec insistance les auditeurs forcés.
Ce qu'étaient ces histoires, je n'en ai aucune idée, je me souviens seulement que l'art des transitions, dans le récit, me manquait complètement.... Je n'avais qu'une seule formule: Et puis.... Et puis!... si bien que les tantes agacées, me criaient:
—Dis donc quelquefois: citerne.
Je ne comprenais pas le sens de l'ironie, mais je tenais compte de l'observation et au lieu de dire «et puis....» je disais quelquefois «et citerne».
L'histoire que je racontais ce jour-là à grand-père, tendait à lui démontrer qu'il devait me prêter sa canne, la terrible canne dont il me menaçait quand il me pourchassait à travers champs! «Comme j'étais malade, des gens méchants venaient la nuit, pour m'empêcher de dormir, mais s'ils voyaient la canne, ils n'oseraient pas approcher.» Je parvins à le persuader, car la canne à pommeau d'argent était couchée à côté de moi quand je m'endormis.
Le bon docteur Pellarin, penché sur mon bras foulé, ne se méfiait pas et fut bien surpris de recevoir, tout à coup, sur le dos, des coups de canne, heureusement pas très vigoureux.
Grand-père, lui, fut très stupéfait de mon machiavélisme; mais j'étais trop malade pour être grondée. On s'efforça sans me convaincre, de me démontrer que si l'on m'avait fait mal, c'était pour mon bien.
Cependant, quand je pus porter, sur mon bras guéri, une pile d'assiettes, j'allai au devant du docteur et, moi-même, je lui demandai pardon, de l'avoir pris pour le loup.
XXVIII
Un fiacre à galerie, hérissé de paquets et de malles, s'arrêta un jour, à la grande stupéfaction des rares voisins, au bord du trottoir, devant notre maison.
Au bruit insolite d'une voiture, route de Châtillon, j'avais bondi à la fenêtre de la cuisine, que j'avais ouverte pour mieux voir.
Le cocher, debout et retourné sur son siège, dénouait des cordes et jetait par terre des paquets; de l'intérieur de la voiture s'échappaient des miaulements, et, tout à coup, hors du cadre de la portière, jaillit une extraordinaire figure de vieille femme, couleur de pain d'épices, les mèches éparses, le chapeau tombé dans le dos, qui se mit à parler avec de grands gestes, aux Rigolet, tous dehors et béants de curiosité.
La voix de Florine cria dans l'escalier:
—Mam'zelle Zoé, descendez vite, c'est pour chez vous!...
Je vis tante Zoé traverser le trottoir, en se grattant le coin du sourcil, comme elle faisait toujours quand elle était embarrassée. Mais quand elle fut près de la voiture elle se mit à pousser des Ah! et des Oh! ouvrit précipitamment la portière et l'étrange vieille personne lui tomba dans les bras.
Tante Lili était venue près de moi à la fenêtre et clignait ses petits yeux myopes pour mieux voir.
—Vite! vite! appelle papa, lui cria tante Zoé, qui tenait un panier, dans lequel un chat miaulait éperdûment, c'est la tante d'Avignon!...
—La tante d'Avignon!...
Elle arrivait, comme cela, sans avoir prévenu, pour passer un mois avec son frère et ses nièces.
Grand-père lui fit presque une scène. Elle répondait, au milieu d'éclats de rire, dans un français semé de patois et avec un accent extraordinaire.
Les yeux écarquillés, je regardais, avec stupéfaction, cette vieille figure, anguleuse et noire, comme cuite au soleil du Midi, éclairée par les mèches blanches et les dents saines; agréable malgré sa laideur, si gaie, si bonne aussi, et qui parlait avec une volubilité si drôle, en une langue incompréhensible.
Elle me découvrit tout à coup.
—Boudillou!... C'est ma petite nièce, cet amour-là? s'écria-t-elle, est-elle jolie la bagasse!...
Et, m'attirant entre ses genoux, elle me dit les gentillesses les plus flatteuses, mêlées de mots inconnus.
Son installation dans l'appartement causa un grand remue-ménage; les tantes lui abandonnèrent leur lit, émigrèrent dans la chambre aux légumes; mais je ne fus pas déplacée, et l'idée ne m'effraya pas de coucher dans le voisinage de cette extraordinaire personne.
Cette tante d'Avignon, dont je n'avais pas entendu parler jusque-là, s'appelait: Mion Gautier (Marie, sans doute). C'était l'unique sœur de grand-père, un peu plus jeune que lui. Elle habitait Avignon, dans une petite maison de la rue Calade, qui lui appartenait, et elle vivait là, toute seule, n'ayant jamais été mariée.
On me raconta, plus tard, la cause du célibat de cette bonne tante Mion, qui avait été dans sa jeunesse très romanesque et d'un idéalisme intransigeant. Elle était fiancée à un jeune homme, sans doute plein de qualités, à qui elle en prêtait d'autres encore, qu'elle considérait comme un héros, un être éthéré, exempt de tout le prosaïsme de la vie. Il venait faire sa cour chaque jour, et elle l'attendait en rêvant, guettant sa venue du haut de sa fenêtre, dont la vue s'étendait sur la campagne, au loin..., hélas.
Une fois, qu'il s'avançait ainsi, ne prenant pas garde, le malheureux, au danger qu'il courait d'être aperçu par celle qui ne voyait que lui, il s'arrêta, troublé par quelque malaise, et agit comme s'il eût été seul!...