DU COLLIER (continued 3)
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Comme c'est singulier de retrouver Wagner dans cet intérieur étroit et mesquin!... Pourtant, dès qu'il est là, on ne voit plus que lui: il rayonne sur tout ce qui l'entoure.
—Eh bien, chère amie me dit-il nous voilà en pleines «misérabilités»! Je ne regrette pas que vous soyez témoin de cet événement qui m'amène ici, car il y a des choses qui demeurent incroyables, si on ne les a pas vues.
—Mais le roi, que dit le roi?...
—Ah! j'ai idée qu'il feint d'ignorer la débâcle et ne veut pas prendre parti. On lui a certainement persuadé que la mise en scène est en effet irréalisable et qu'il est impossible de faire mieux; le plaisir que lui a causé l'audition de la musique, il veut le renouveler et dit à ses subordonnés: «Arrangez-vous, mais donnez-moi la première représentation de l'Or du Rhin le plus tôt possible.» Comment pourrait-il croire, lui qui a commandé de ne pas ménager le temps, lui qui a mis à la disposition de l'intendant la somme énorme de soixante mille florins, pour obtenir un résultat parfait, comment pourrait-il croire à la mauvaise volonté et à la malveillance de ceux qu'il emploie?
—Mais maintenant que vous êtes là, Maître, tout va changer.
—Non, hélas! La première représentation est toujours fixée à jeudi; le roi la désire et je ne veux pas le contrecarrer. Vous savez que toutes mes œuvres nouvelles lui appartiennent, en échange de l'indemnité annuelle qu'il m'accorde. Aussitôt une partition terminée, je la lui remets et il a le droit d'en disposer à sa guise. Cette fois je suis en protestation intime, mais muette, contre les représentations fragmentaires de la Tétralogie. Mais comment pourrais-je en vouloir au roi de sa juvénile impatience?... à lui qui a tout tenté pour réaliser le projet de théâtre qui aurait permis l'exécution de mon œuvre dans son ensemble?... Il ne se résigne pas à attendre, comme je l'aurais souhaité, des temps meilleurs, et il veut voir, au moins, représenter des parties de mon œuvre. Je ne peux que me soumettre. Et cela crée une situation singulièrement délicate: il est chagrin que je ne cède pas, comme il le fait, à la destinée et que je refuse de diriger les études de l'Or du Rhin, et je suis peiné de ce qu'il use de son droit en le faisant représenter; mais autant ma protestation est muette, autant son blâme est silencieux. Rien de plus ne peut troubler une amitié telle que la nôtre: c'est seulement une rafale, qui ternit un instant la surface d'un beau lac.
—Alors, Maître, que pourrez-vous faire d'ici à après-demain jeudi?
—Je veux d'abord, et surtout, réinstaller Richter au pupitre et j'ai demandé qu'il y ait une répétition demain, pour moi seul, où je tâcherai d'améliorer le plus possible, de corriger les plus grosses fautes, si faire se peut.... Je devais cet effort à mon honneur d'artiste, au dévouement de notre incomparable Richter et de mes interprètes; je le devais à mes amis: c'est cela qui a pu me faire manquer à la parole que je m'étais donnée à moi-même de ne pas venir et de ne me mêler aucunement de cette affaire.
Richter, en présence de Wagner, gardait l'expression extatique d'un prêtre devant une sainte apparition: debout à quelques pas, il écoutait le Maître avec recueillement; ses yeux fixes luisaient derrière le miroitement de ses lunettes, au milieu de l'éparpillement d'or de sa barbe et de ses cheveux; il semblait avoir perdu la faculté de parler. Quant à Scheffer, assis dans un coin, il tiraillait doucement les oreilles de son chien blotti entre ses jambes et contemplait d'un air béat l'hôte glorieux....
Wagner supporte, à ce qu'il semble, ces nouvelles épreuves avec une admirable sérénité: il a comme une cuirasse de bonheur que les coups du sort heurtent désormais sans la traverser, et ce groupe de disciples à la foi ardente paraît former un rempart autour de son cœur.
Très gaiement, il me donne des nouvelles de Tribschen et du trouble que les aventures de Munich y ont apporté. Le lendemain de la répétition générale, il leur était venu, par hasard, beaucoup de visiteurs: une de ses sœurs avec son mari et sa fille, un éminent sanscritiste, professeur à l'Université de Leipzig, un philologue de Bâle.—c'était Nietzsche:—on était donc nombreux au dîner de deux heures. Ce dîner fut interrompu dix fois par l'arrivée des dépêches: le maître se levait pour aller écrire la réponse; à peine était-il revenu et réinstallé devant son assiette, qu'une autre missive lui était remise et le forçait à s'absenter de nouveau. Tous ces braves gens demeuraient ébahis et ne purent croire que, d'ordinaire, dans cette chère retraite de Tribschen, on ne voyait personne et l'on n'entendait rien du monde extérieur.
Aux questions que Wagner pose à Richter, sur certains passages de la partition de l'Or du Rhin, sur l'effet qu'ils rendent et la sonorité de combinaisons nouvelles, je comprends que l'effort qui a dû coûter le plus à l'auteur, dans le renoncement qu'il s'est imposé, c'est de se priver d'entendre son orchestre: sans se l'avouer peut-être, il pense trouver un apaisement à son désir cuisant, dans cette répétition qu'il demande pour le lendemain. De vrai, il n'y aura guère moyen dans un temps aussi court, d'améliorer sérieusement la déplorable mise en scène. Il est évident que le Maître a deux choses à cœur entre toutes: entendre son œuvre, une fois, comme à la dérobée, et empêcher Richter, qui est sans fortune, de perdre sa haute situation de maître de chapelle au Théâtre Royal.
Voyons ce que demain amènera!... Wagner doit essayer, sinon de dormir, du moins de se reposer: Richter et moi, nous prenons congé de lui et le laissons sous la garde du glorieux Reinhard Scheffer.
LI
Un coupé attelé de deux chevaux est arrêté devant le logis de l'Alte Pferdestrasse, quand je viens aux nouvelles, le lendemain.
C'est quelqu'un de la cour, sans doute, qui est en conférence avec le Maître: je me garde bien d'entrer et je fais les cent pas, à quelque distance en attendant la fin de l'entretien.
Il dure longtemps. Je vois enfin sortir le conseiller aulique, Düfflipp, suivi de l'intendant Perfall. La face bistrée et doucereuse du secrétaire du roi est toute luisante de sueur. Il est vêtu d'un «complet», en drap marron. Sa carrure large et engoncée s'engouffre dans la voiture, dont Perfall, très rouge, se ployant en d'obséquieux saluts, referme la portière.
Les chevaux se cabrent, piétinent sur les pavés sonores, puis filent à grande allure, tandis que l'intendant s'éloigne, en faisant sonner ses talons.
Ils me semblent avoir tous les deux des mines de bandits: je grimpe l'escalier de Scheffer, poussée par le désir et l'angoisse de savoir.
Je trouve Wagner dans une disposition d'esprit singulière: ironiquement joyeux, amer, gouailleur, mais calme, sans aucune trace de colère.
—Vous rappelez-vous cette phrase du Roi Lear, me demande-t-il: «Ce n'est pas encore le pire, quand on se dit: C'est le pire...?» Aujourd'hui surpasse hier. Tartufflipp sort d'ici et la mesure est comblée. Non seulement on me refuse l'unique répétition que je sollicitais et l'on repousse à jamais, Richter, qui a manqué à l'obéissance et au respect qu'il doit à un intendant tel que Perfall, mais on me chasse, encore une fois, de Munich. Je suis, paraît-il, un danger public et ma vie est en danger. C'est terrible!... Le pauvre conseiller en était tout éperdu, sa bosse frémissait d'inquiétude.... Vraiment, s'il tremble ainsi pour moi, sa santé s'altérera et, afin d'éviter un tel malheur, je vais partir au plus vite.
—Comment! sans avoir même vu une répétition de votre œuvre?
—Mais le théâtre serait capable de s'écrouler sur moi, si j'en passais le seuil! Vous ne comprenez donc pas! Tartufflipp, lui, comprenait bien: avec quelle sollicitude, avec quelle tendresse, il m'incitait à une prompte fuite!... A tout ce que je pouvais lui dire, il n'avait qu'une réponse: «Ce n'est pas cela qui importe; ne restez pas.... Quel chagrin s'il vous arrivait quelque chose!...»
—Est-ce qu'il parlait au nom de son maître?
—Pas du tout! Le roi ignore, sans doute, ma présence. J'ai essayé de le voir, ce matin, à son château de Berg: on m'a dit qu'il était en excursion. Pour m'empêcher de l'approcher, il y a autour de lui toute une garde. Mais j'entrevois dans cette affaire une cause de récriminations qui peuvent faire tort à la personne royale, et c'est pour tâcher de lui épargner tout ennui que je m'en vais, sans protester. Vous pensez bien que cette somme énorme, que le roi a mise à la disposition du théâtre, a suscité des colères parmi les ministres. Que cette somme ait été gâchée, gaspillée sans profit, par l'incapacité et la fourberie de ceux à qui elle était confiée, cela ne va pas diminuer les griefs contre le roi: donc taisons-nous. N'empêchons pas les gens d'imaginer que la mise en scène de l'Or du Rhin est superbe; qu'on mette mon œuvre en chair à pâté, j'y consens, pourvu qu'on n'incrimine pas le roi et qu'on me laisse tranquille.
Richter vient d'arriver:
—Maître, dit-il, j'ai fait mes adieux aux musiciens de l'orchestre, qui m'ont répondu par une ovation très touchante. Ils me prient de mettre à vos pieds leurs hommages enthousiastes.
—Mon pauvre ami, dit Wagner, c'est vous la vraie victime de cette déplorable aventure.
Mais Richter réplique, les yeux rayonnants de joie:
—Je suis heureux!
Wagner lui tend les bras et l'embrasse avec effusion.
—Ah! voici Wotan! dis-je, en voyant entrer le chanteur Betz.
—On vient de coller de nouvelles affiches! s'écrie-t-il. «L'orchestre sera dirigé par M. Wülner, le rôle de Wotan sera chanté par M. Betz!» Ha! ha! ils croient cela!... Eh bien, l'Or du Rhin ne sera représenté ni demain jeudi, ni même dimanche, car je viens vous faire mes adieux, Maître: au lieu de signer mon nouvel engagement avec le Théâtre Royal de Bavière, sans même prévenir ce misérable Perfall, je pars ce soir pour Berlin.
LII
La voiture qui conduira Wagner à la gare, ce jeudi 2 septembre, doit venir me prendre, avant d'aller rue Vieille-des-Chevaux, et cela dès l'aube, car le train part à 5 heures 15 du matin.
Cette fois, tous les disciples sont admis à voir le Maître,—s'ils s'éveillent avant que le coq chante:—il est convenu qu'on le saluera à la gare, où, pour ne pas marcher en cortège, chacun se rendra de son côté.
Le soleil se lève à peine, et il fait déjà frais, malgré la saison, sur ce haut plateau où Munich est située, quand l'antique calèche de place, conduite par un jeune cocher vêtu de bleu et en chapeau tyrolien, m'emmène à travers la ville déserte.
En entendant sonner les grelots et les ferrailles de l'équipage, Richter descend, avec la valise; puis Wagner paraît, suivi de Scheffer.
Le Maître a une mine parfaite et la sérénité de son humeur semble s'être encore accrue depuis hier.
En route, je le complimente sur la force d'âme qui le soutient en cette épreuve, sur cette magnanime résignation ou, peut-être, ce mépris olympien.
—Ni l'un ni l'autre! dit-il. J'ai trouvé ma force dans le sentiment que rien d'essentiel, en ce qui me touche le plus, n'était offensé par ce conflit. Mon œuvre, d'après l'impression qu'elle a produite sur vous tous qui me comprenez si intimement, est bien telle que je la voulais, et elle s'envole, intacte, hors des oripeaux mal taillés dont on l'affuble. Il y a encore autre chose: c'est que la malignité humaine ne peut plus m'atteindre profondément à travers les grands dévouements et les chaudes affections qui m'entourent. Cette certitude m'a réconforté. Vous voyez ce qu'ici, au départ, je laisse d'amis. Vous savez aussi avec quelle tendresse anxieuse on m'attend à l'arrivée!... Vraiment, quand je pense au désespoir dans lequel j'étais plongé, en des circonstances pareilles, alors que j'étais seul à porter ma peine, je me sens même dans des dispositions joyeuses. Tenez, regardez l'excellent Richter, ajouta-t-il en riant, il pense comme moi: à vingt-huit ans il perd une situation que l'on a bien du mal à obtenir dans l'âge mûr, et, au lieu de la mine contrite qu'il devrait avoir, il nous montre l'expression sincère de la plus complète jubilation.
En effet, assis en face du Maître, Richter, tout d'or, le contemple avec un air de béatitude parfaite.
—C'est que Richter, lui aussi, dis-je, s'envole au-dessus des «misérabilités»; il emporte même une palme glorieuse et, comme les martyrs dans le cirque, il chante des actions de grâces, tandis que les lions le mangent!
—Parbleu, s'écrie Richter, je vais, comme eux, droit au ciel!...
C'est vrai, car Wagner a «enjoint» à Richter de venir s'installer à Tribschen et d'y attendre les événements.
En passant sur la place Maximilien, le Maître remarque une statue qu'il ne connaissait pas.
—Qui est-ce? demande-t-il.
—C'est Gœthe, par Widnmann, répond Scheffer.
Alors Wagner soulève son feutre en disant:
—Il est très ressemblant!...
Puis il ajoute:
—Au fait! je dis cela pour plaisanter, mais j'aurais très bien pu connaître Gœthe: je devais avoir dans les quinze ans quand il est mort. Je voulais vous faire croire que je suis plus jeune que Richter!...
—Vous l'êtes, Maître: les Immortels n'ont pas d'âge.
Devant la gare, tous nos amis sont réunis. Il y a là Villiers, Schuré, Servais, quelques autres. Wagner serre les mains cordialement et Richter lui présente Franz Servais, qu'il ne connaît pas encore, mais dont Liszt lui a souvent parlé.
Le train est formé, le compartiment choisi, on y arrange les bagages.
Le Maître, d'humeur gamine, s'assied par terre sur le tapis du wagon, dans l'ouverture de la portière, le marche-pied lui servant de tabouret. Nous nous rangeons en un cercle, qui forme un rempart devant lui.
Je le reverrai toujours, sous son grand feutre gris, les yeux d'un bleu lumineux, la bouche rieuse, si finement dessinée au-dessus de l'avancée du menton volontaire, avec ce cache-nez de satin jaune qu'il a croisé sur sa gorge à cause de la fraîcheur matinale.
Il nous rappelle notre promesse de venir encore le saluer à Tribschen, en retournant à Paris; il invite aussi Servais, qui viendra avec nous.
—Puisque l'on me chasse de Munich, dit Wagner, ceux qui m'aiment n'ont plus rien à y faire.
—Nous resterons seulement quelques jours, dis-je, pour surveiller l'ennemi et voir si, furieux de sa défaite, il ne prépare pas quelque vengeance.
—Bah! le vainqueur se sauve et sera à l'abri de ses coups. Mais qu'on sache bien que je triomphe malgré moi, grâce à la généreuse défection de Betz, que je ne voulais en aucun cas m'opposer à la volonté du roi, ni empêcher la représentation. Quant à vous, Richter, n'oubliez pas que je ne vous donne que le temps d'aller embrasser votre mère et de boucler vos malles ... et accourez à Tribschen, où votre chambre est prête.
Sans répondre, Richter saisit la main du Maître et la baise.
Le sifflet brutal du train nous interrompt: il faut se séparer. Wagner se lève et saute dans le wagon; on ferme la portière. Penché encore à la fenêtre, il agite son feutre gris; le vent éparpille les mèches de ses cheveux autour de son front superbe et, tandis que le train s'éloigne, nous faisons durer longtemps: «l'adieu suprême des mouchoirs».
LIII
La mère de Richter habitait, dans les environs de Munich, je ne sais plus quelle bourgade. Il nous proposa de l'accompagner quand, avant son départ pour Lucerne, il alla passer deux jours auprès d'elle: il nous ferait voir du pays et nous pourrions être rentrés à Munich le même jour, avant le souper.
Villiers et Servais furent de la partie. Nous vîmes d'agréables coteaux, des villages pittoresques, des villégiatures bourgeoises.
Madame Richter était professeur de chant, et c'était l'heure du cours quand nous entrâmes dans la petite maison qu'elle habitait. Des gammes et des roulades, d'une strideur très spéciale, frappèrent nos oreilles, tandis que nous attendions, au rez-de-chaussée, que la leçon fût finie.
Les élèves passent devant nous, pour s'en aller, et Richter nous fait alors monter au premier où se trouve le salon, d'une élégance bourgeoise et bien allemande.
Madame Richter est une femme encore jeune, avenante et gracieuse. Elle nous parle avec tristesse des événements qui ont amené la destitution de son fils et elle semble croire qu'il ne retrouvera jamais ce qu'il a perdu.
On apporte de la bière et des bretzels. La causerie se prolonge, un peu languissante d'abord, mais elle prend tout à coup de l'intérêt quand Richter nous a révélé que sa mère a inventé une façon de chanter qui quintuple la puissance de la voix.
En effet, les élèves que nous entendions tout à l'heure nous ont paru avoir un volume de voix peu ordinaire.
Le système de madame Richter consiste à lancer le son, en chantant, contre la voûte du palais, qui forme alors comme une caisse de résonance et augmente la force d'émission, en des proportions étonnantes.
Richter se met au piano et chante selon cette formule. Sa voix a des éclats formidables, dont toute l'étroite maison tremble.
—On dirait qu'il a un palais en fer-blanc! s'écrie Villiers.
Notre aimable hôtesse nous donne des explications détaillées, sur son invention avec des exemples à l'appui, d'une voix qui sonne comme une cloche.
C'est Servais qui comprend le premier et s'assimile le procédé: il l'essaye et obtient des beuglements très remarquables.
—Le plus curieux, dit Richter, c'est que ce système, que ma chère mère a trouvé, supprime toute fatigue: on peut ainsi user de sa voix indéfiniment.
Et Richter nous chante, pour preuve de ce qu'il affirme, tout le troisième tableau de l'Or du Rhin.
Quand nous avons pris congé de nos hôtes, nous nous efforçons à qui mieux mieux, sur le chemin de la gare, en wagon, à chanter du palais, et cela, en une cacophonie scandaleuse!...
LIV
Les intrigues continuent, dans les sphères gouvernementales, autour des incidents occasionnés par l'Or du Rhin, et les journalistes qui prennent là le mot d'ordre ne cessent pas de répandre leur encre servile en des articles calomnieux. C'est au point que Wagner a été contraint de rompre le silence qu'il voulait garder, en publiant un court article dans l'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg. Il déclare encore une fois, dans cet article, ne s'être jamais opposé à l'exécution de son œuvre. «Je serais certainement très heureux, dit-il, si l'on renonçait à la jouer dans d'aussi déplorables conditions; mais, si l'on est décidé à le faire, je suis complètement résigné et n'ai nullement l'intention d'entraver les représentations.»
Les nouvelles de Tribschen m'apprennent que le Maître est en bonne santé, mais la persistance de cet acharnement contre lui a fait fléchir, un instant, sa force d'âme: Cosima la surpris, une fois, seul, dans sa chambre, assis dans un fauteuil et sanglotant. Mais le calme et la gaieté reviennent. Wagner se remet régulièrement au travail, qu'il avait abandonné en ces jours de trouble, et alors tout refleurit.
Au théâtre, Kindermann, «le chanteur-canon», comme l'appelle Villiers, à cause de sa voix tonnante, qui interprétait le rôle d'un des géants, étudie celui de Wotan, abandonné par Betz.
On a fait venir, en toute hâte, de Darmstadt, le très habile décorateur Brandt, pour lui demander s'il ne pourrait pas rafistoler un peu la mise en scène; mais il s'est enfui plus vite qu'il n'était venu, en déclarant qu'il ne pouvait rien tirer de ces horreurs, que tout était à refaire.
L'intendance ne renonce pas encore, cependant, car l'Or du Rhin est annoncé pour le 22 septembre.
Tous les visiteurs qui étaient venus, de différents pays, à Munich s'en vont, l'un après l'autre. Liszt est parti le premier. Sans doute, il a été voir secrètement sa fille. Madame Muchanoff nous a fait ses adieux; elle passe elle-même par Lucerne et fera une visite à Wagner. Richter est déjà à Tribschen et Schuré y va aussi.
Nous restons les derniers à Munich, malgré les lettres anonymes que nous recevons journellement, et qui nous menacent, si nous ne nous en allons pas, de toutes sortes de représailles: «C'est vous qui avez empêché le théâtre d'exécuter les ordres du roi; vous êtes les valets d'un traître, traîtres vous-mêmes.... On ne peut endurer plus longtemps, etc...» Nous n'avons pas la moindre peur.
Cosima m'a raconté qu'il fut un temps où elle recevait, à Munich, quatre ou cinq lettres anonymes par jour, dans lesquelles on jurait sa mort en la traitant, d'«espionne prussienne».
Nous restons, surtout, pour laisser passer ce flot de visiteurs, là-bas, et ne pas encombrer la délicieuse retraite. Cependant on nous appelle avec une insistance si charmante et si affectueuse, en nous annonçant qu'il n'y a plus personne, que nous nous décidons soudain.
Et, face à l'ennemi, nous quittons Munich, sans rancune contre cette jolie ville, où nous avons reçu, de tous ceux qui n'étaient pas affiliés à la cabale des courtisans, le plus sympathique et le plus cordial accueil.
LV
Cette fois, nous arrivons à Tribschen sans avoir prévenu.
Quelle joie de connaître et de retrouver!... de sauter du bateau, sous l'auvent familier du débarcadère!... de reprendre dans ses yeux l'aspect du jardin, de la maison, des verdures, de l'air bleu!...
Servais, qui vient pour la première fois, est très ému. Villiers exulte....
Je cours à travers la pelouse, pour arriver plus vite, Russ nous a signalés; il s'élance en bondissant, me reconnaît et me fête à grands coups de langue.
Voici les enfants qui accourent et poussent des cris d'allégresse. Au salon, le son du piano, que j'entendais, s'arrête brusquement. Wagner paraît sur le perron et Cosima le suit.—Ah! vous voilà enfin! s'écrie-t-il en descendant en hâte les marches. Sans rien savoir, je vous attendais aujourd'hui!
Et on s'embrasse, non pas ainsi, que le proclame Cosima, comme des gens du monde, mais comme des pauvres.
Que de choses à nous raconter, à nous redire, plutôt, sur ce cauchemar de l'Or du Rhin, qui recommence quand on le croit fini et n'est pas encore au bout!
—Vous devinez me dit Cosima le mélange de terreur et de joie qui me bouleversa, quand, deux jours après le départ du maître, je reçus la dépêche qui m'annonçait son retour subit. Je l'attendais à la gare, avec les quatre enfants et les deux chiens. En voyant son air radieux, je fus tout de suite rassurée, et, à l'idée que je suis pour quelque chose dans la sérénité qu'il peut garder à travers toutes les peines, je me sens heureuse autant que fière. Les quelques moments de défaillance et d'énervement, qu'il a subis ne reviendront plus et Tribschen restera le paradis que vous savez.
On a eu tout de même une satisfaction, en ces jours troublés: la réconciliation avec Liszt, ou plutôt la fin d'un malentendu.... Cosima m'avoue, tout bas, que son père est venu secrètement, un soir, qu'il a passé une nuit à Tribschen et que cela a été une bien douce consolation. Maintenant on rompt de nouveau toute relation avec le monde extérieur et l'on vit pour le noble labeur et les joies intimes.
—Savez-vous comment nous nous occupions quand vous êtes arrivée? me demande le Maître.
—Vous faisiez de la musique, mais il me semble que ce n'était pas du Wagner.
—Nous jouions à quatre mains, Cosima et moi, des symphonies de Haydn, et cela avec infiniment de plaisir. Nous avons choisi les douze symphonies anglaises, qu'Haydn écrivit après la mort de Mozart. Leur trame musicale est merveilleuse de soin et de finesse. On retrouve plus, dans ces œuvres, le précurseur de Beethoven, en tant que symphoniste, que dans Mozart. Voici quelque temps que nous poursuivons cette étude et cela nous a valu des heures charmantes.
Richter, qui est à Tribschen depuis quelques jours, nous a entendus sans doute; il se glisse dans le salon, comme furtivement, et nous salue, avec une effusion contenue. Devant Wagner, il semble toujours extatique et annihilé. Cosima me confirme qu'il en est ainsi depuis son arrivée. On ne peut pas le décider à parler. Il se fait invisible, par peur de gêner, rend toutes sortes de services, va baigner les chiens et, quand il est là, se tient debout dans un coin, écoute et admire. Parfois il s'en va, tout à coup, et l'on entend qu'il descend à la cuisine. Curieux de savoir ce qu'il allait y faire, un soir, on l'a suivi, sans qu'il s'en doutât, et on l'a entendu redire aux gens, qui l'écoutaient bouche bée, comme au sermon, tout ce que Wagner avait dit de beau!...
LVI
Aujourd'hui on me présente Siegfried,—«Fidi», dans l'intimité.—C'est un magnifique bébé, qui pèse lourd au bras de sa nourrice. Il ne parle pas encore, mais il comprend ce qu'on lui dit. On lui demande:
—Fidi, wie gross bist du[1]?
Il étend les bras et montre, avec un rire plein de fosettes, qu'il est aussi haut que le plafond.
—Voici, dis-je, un petit être qui a une origine peu banale: descendant de Wagner et de Liszt!... Quels projets d'avenir et de gloire a-t-on déjà formés pour lui?
—C'est encore assez vague, dit le Maître en riant; j'ai pourtant l'ambition de lui assurer un très modeste revenu, pour qu'il soit toujours à l'abri de ces terribles tracas matériels, de ces honteuses misérabilités, dont j'ai si cruellement souffert. Puis je veux qu'il sache un peu de chirurgie, assez pour pouvoir porter secours à un blessé, faire un premier pansement. J'ai été si souvent désolé de mon impuissance, quand un accident se produisait devant moi, que je veux au moins lui épargner cette peine-là. Autrement, je le laisserai tout à fait libre. Je serais heureux, pourtant, s'il avait du goût pour l'architecture.
—En attendant, me dit Cosima, que la vocation du futur architecte se soit déclarée, vous sentez-vous digne, chère amie, de remplir auprès de lui une mission de confiance? La nourrice va aller prendre son repas, qu'on lui sert avant le nôtre; moi j'ai un bain qui tiédit au soleil; l'eau ainsi chauffée est très hygiénique: je veux m'y plonger tout de suite pour ne pas retarder le dîner. Or, c'est l'heure où Fidi a l'habitude de sucer un biscuit trempé dans du madère: il ne reste donc que vous pour le lui faire manger.
Du madère, à cet âge?... Je suis très surprise, mais je n'objecte rien, ayant le sentiment de mon incompétence.
Me voici donc installée au jardin, près d'une petite table en fer, derrière le rideau de buissons qui cache le bain de Cosima, Fidi est sur mes genoux. Pénétrée de l'importance de ma tâche, je trempe le biscuit dans le madère, ni trop, ni trop peu, et je m'efforce de ne pas salir les jolies broderies de la robe. Avec gourmandise le bébé suce le vin doré et avale le biscuit, sans tousser, sans s'étrangler. Je n'en reviens pas.... Derrière les feuilles, j'entends le clapotis de l'eau, et la voix de Cosima qui m'encourage. Tout va bien, tant que durent le madère et le biscuit. Mais, quand il n'y a plus rien, Fidi donne des signes manifestes d'impatience: il se tortille, pour m'échapper et glisser par terre. Cela, jamais! Je ne suis pas autorisée; je ne sais pas si l'enfant marche tout seul. Il est bien décidé à descendre, envoie des coups de pieds et pourtant, me regarde, les sourcils froncés, avec comme un étonnement que je ne le comprenne pas.
—Dépêchez-vous, Cosima: Fidi me déteste et veut s'en aller.
—Mais non! il vous aime beaucoup, crie la baigneuse; tenez-le ferme.
Je le tiens ferme ... mais il a une force incroyable et une volonté persévérante: la lutte est pénible et longue... Enfin, lorsqu'on vient à mon aide, on peut constater, trop tard, que le bébé avait de sérieuses raisons pour s'obstiner à descendre!
LVII
Richard Wagner, ce matin, reçoit une lettre de l'illustre Pasdeloup....
On se souvient, peut-être, que Pasdeloup était alors directeur du Théâtre-Lyrique depuis à peu près un an. Il avait, naturellement, fait représenter tout d'abord à son théâtre un des opéras de Wagner, et comme il avait l'intention de les jouer successivement tous, il avait commencé par le premier en date, Rienzi. Brillamment montée, l'œuvre avait été bien accueillie et le ténor Monjauze, très remarquable dans le rôle du tribun, avait eu un très vif succès....
Ce que Pasdeloup écrit aujourd'hui, c'est que Rienzi va être repris, à la rentrée, mais sans Monjauze, qui s'est cassé le bras.
On plaint Monjauze et on regrette beaucoup qu'il faille le remplacer, car lui seul, dans l'œuvre, était à la hauteur de sa tâche. Pasdeloup ne dit pas qui remplira le rôle.
C'est à l'occasion de cette représentation de Rienzi à Paris que, sollicitée par Pasdeloup, j'avais de nouveau écrit à Wagner, après l'envoi des fameux articles qui m'avaient valu la belle réponse du maître où il m'expliquait certaines scènes des Maîtres Chanteurs. J'écrivais cette fois, pour lui demander s'il voudrait venir à Paris, mettre en scène et diriger son œuvre. Il me répondit par une seconde lettre, également belle et très digne, destinée à être publiée et qui parut dans la Liberté.
—Maintenant que je connais votre écriture, dis-je à Cosima, je comprends que cette lettre était de votre main.
—En effet, Wagner l'a d'abord écrite en allemand, je l'ai traduite en français, nous l'avons relue et corrigée ensemble, et finalement je l'ai recopiée.
—Comme c'est mal à nous de vous avoir donné toute cette peine! Pasdeloup ne doute de rien. Si j'avais connu cette retraite de Tribschen comme l'idée m'eût paru encore plus sacrilège de demander au Maître de la quitter pour faire plaisir à un directeur de théâtre!
—Vous avez vu par l'affaire de l'Or du Rhin qu'il vaut mieux pour Wagner ne pas se mêler au monde du théâtre. Son premier devoir est de garder intacte sa faculté de créer, mais c'est un «combatif» et il est toujours tenté de se jeter dans la mêlée.
—Maintenant que j'ai la joie de le connaître, ce n'est plus moi qui l'appellerai au combat!
—Il n'y retournera que trop de lui-même: car le repos n'est pas fait pour lui ajoute Cosima en soupirant.
—Je serais curieuse de relire cette lettre que vous m'avez écrite, à vous deux, quand vous me croyiez une vieille dame très sérieuse.... Vous souvenez-vous de votre surprise, la première fois que vous m'avez vue, de me trouver si différente de ce que vous vous figuriez? Vous ne pourriez plus m'écrire sur le même ton, aujourd'hui.
—Certes, le style de vos articles ne vous ressemble pas du tout, et nous ne prévoyions guère la gamine que vous êtes ... parfois!
—Je ne savais pas non plus que Wagner grimpait aux arbres....
—Mais, en tout cas, la lettre n'avait rien d'intime, elle était faite pour être publiée.
Cosima a gardé un exemplaire du texte, qu'elle retrouve, et nous le relisons ensemble:
Madame,
Vous avez la bonté de me demander quelques détails sur l'époque de mon premier séjour en France, dans l'intention bienveillante de rédiger à leur aide un article dont la publication coïnciderait avec mon arrivée à Paris, que vous croyez prochaine. En vous remerciant de l'intérêt que vous voulez bien me porter, permettez-moi de vous dire, madame, que je n'ai pas l'intention de me rendre à Paris. Je sais que j'y ai d'excellents, voire même de nombreux amis, et j'espère n'avoir pas besoin de vous assurer que je suis capable d'apprécier la valeur et la portée des témoignages de sympathie dont je suis l'objet. Cependant ma présence et ma participation à la représentation qui se prépare devraient donner lieu à un malentendu. J'aurais l'air de me mettre à la tête d'une entreprise théâtrale dans le but de regagner par Rienzi ce que j'ai perdu par Tannhäuser. C'est du moins ainsi, sans nul doute, que la presse interpréterait ma venue. Or, la mise en scène de Rienzi au Théâtre-Lyrique n'a été qu'une question toute personnelle entre M. Pasdeloup et moi.
A la suite de la représentation des Maîtres Chanteurs à Munich et de l'attention dont elle a été l'objet, plusieurs propositions m'ont été faites. On a d'abord parlé d'une troupe allemande devant donner, l'un après l'autre, mes six opéras à Paris; puis on a voulu tenter Lohengrin en italien, puis encore Lohengrin en français, que sais-je? Bref il n'était pas question, cet été, de moins de cinq projets concernant la représentation de mes œuvres à Paris. Cependant je n'en ai point encouragé un seul. Quand M. Pasdeloup est venu me dire qu'il prenait la direction du Théâtre-Lyrique dans l'intention de donner plusieurs de mes ouvrages, je ne crus pas pouvoir refuser à cet ami zélé et capable l'autorisation de les représenter, et, comme il désirait débuter par Rienzi, je lui dis qu'en effet c'était celui de mes opéras qui m'avait toujours paru devoir s'adapter le plus aisément à une scène française. Ecrit, il y a de cela trente ans, en vue du Grand Opéra, Rienzi ne présente aux chanteurs aucune des difficultés et n'offre au public parisien aucune des étrangetés des œuvres qui l'ont suivi. Tant par son sujet que par sa forme musicale, il se rattache aux opéras depuis longtemps populaires à Paris, et je crois encore que, s'il est monté avec éclat et donné avec verve, il a chance de succès. Ce succès, je le lui souhaite, de tout mon cœur, et plus encore à mon ami M. Pasdeloup, qui, de son plein gré, a vaillamment arboré et énergiquement soutenu ma cause depuis une série d'années; mais je serais malavisé de vouloir y contribuer par ma personne: ma nature autant que ma destinée m'ont voué à la concentration et à la solitude du travail et je me sens absolument impropre à toute entreprise extérieure. Ou Rienzi fera son chemin sans moi, ou, s'il n'est pas capable de le faire ainsi, mon assistance ne saurait l'y aider et nous aurions à nous dire que les conditions lui sont défavorables.
Telle est en peu de mots ma façon de voir et la ligne de conduite que je suis décidé, ou, pour mieux dire, appelé à suivre en ce qui concerne la représentation de mes ouvrages à Paris, tous tant qu'ils sont. Et veuillez, madame, ne pas voir dans cette réserve le signe d'un dédain déraisonnable que l'on serait autorisé à prendre pour le masque d'une rancune mal étouffée. Je suis loin de faire fi d'un succès à Paris et je vous avoue même que j'ai toujours considéré comme une des nombreuses ironies de mon sort que Rienzi, fait en vue de Paris, n'y ait point été donné, alors que cette œuvre de jeunesse avait encore pour moi toute sa fraîcheur. Mais, puisque vous me parlez de la renommée que je me suis acquise en Allemagne, permettez-moi de vous dire, madame, que cette renommée s'est faite sans ma participation personnelle, par mes œuvres seules, à l'aide de quelques amis, au milieu des huées de la presse entière du Nord et du Midi et malgré les entraves que ma situation politique opposait à la propagation de mes opéras. C'est ainsi seulement que je désire réussir à Paris, où j'ai trouvé des amis très dévoués et trop intelligents pour ne pas m'en remettre entièrement à eux du sort de mes œuvres. Si vous me disiez, madame, qu'une représentation conforme à mes intentions, et par ainsi ma présence aux répétitions, serait avant tout nécessaire au succès de l'entreprise, je vous répondrais que Tannhäuser et Lohengrin ont été mutilés par la plupart des maîtres de chapelle allemands, comme ils ne sauraient l'être davantage sur la dernière scène française, et que ce n'est que depuis que le roi de Bavière m'a accordé sa protection qu'il m'a été possible de faire connaître mes intentions dramatiques et musicales sur un théâtre important.
Croyez-moi, madame, les choses en étant au point où elles en sont, je ne saurais faire autre besogne qu'écrire mes œuvres, et, pour ce qui est de leur sort, tant dans mon pays qu'à l'étranger, m'en remettre à leur étoile et à mes amis. Je ne suis pas l'homme des accommodements et cependant ces accommodements sont parfois indispensables.
Je me retire donc, afin de ne pas rendre plus âpre encore à mes amis de France la voie si âpre qu'ils ont choisie en essayant de naturaliser en France une individualité essentiellement germanique. Si cette naturalisation est possible, elle se fera par eux et sans moi; si elle n'est pas possible, je déplorerai leurs peines, en me consolant par la pensée qu'eux aussi bien que moi ont puisé leurs forces ailleurs que dans l'idée d'un succès et que leur conviction pareille à la mienne les rend indépendants de la bonne et de la mauvaise fortune.
Veuillez, madame, excuser la longueur de cette explication, et croire à ma reconnaissance et à mon respectueux dévouement.
RICHARD WAGNER.
—Le Maître a été cependant très satisfait du succès de la pièce, dit Cosima,—et surtout des manifestations sympathiques d'amis inconnus, qu'elle lui a values. Aussi, pour fêter le dernier anniversaire de sa naissance, le 22 mai, me suis-je inspirée d'une des scènes les mieux accueillies de l'œuvre: j'ai costumé les enfants en «messagers de la paix», et, tandis qu'un chœur invisible chantait pour elles, les fillettes s'avancèrent, toutes les quatre, dans le salon, d'un pas mesuré, le bâton de voyage à la main. Wagner a trouve l'invention jolie.
—Éva, en messager de la paix, devait être délicieuse....
—J'ai aussi gardé l'article de votre père sur Rienzi, qui était très bien, dit Cosima. Wagner a dû lui écrire pour le remercier[1].
—Si l'on reprend Rienzi dis-je, nous allons aussi reprendre fidèlement notre pèlerinage au théâtre. Pensez que, dix-huit soirs de suite, du fond de Neuilly, par tous les temps nous sommes allés au Théâtre-Lyrique et que jamais nous n'avons manqué d'entendre l'ouverture!...
LVIII
Tandis qu'assise sur un banc du jardin Cosima et moi nous causons tranquillement, Jacob s'approche, apportant une dépêche.
On tremble toujours avant d'avoir décacheté ces sortes de messages.
—Ce n'est rien!... qu'un petit ennui! dit Cosima, après avoir lu. Les vieux Schott, mari et femme, annoncent leur visite pour ce soir, après souper.... Ce sont de très dignes gens, mais lui, jadis, a eu des torts assez graves envers Wagner, qui, sans en garder précisément rancune n'a pas pu les oublier. De plus, ce brave couple est très compassé, peu bavard: nous ne saurons qu'en faire, il pèsera lourdement, et le courant sympathique si bien établi entre nous tous va être rompu.
—Il faudrait peut-être, dis-je, imaginer quelque chose de collectif qui dispenserait un peu de causer pendant cette soirée.
—Justement! Mais quoi?...
—On peut faire de la musique.
—Wagner ne voudra pas. Je le connais; dans des circonstances pareilles, il ne sait pas du tout se dominer; il va s'énerver et perdre sa bonne humeur.
—Non, non, pas cela! m'écriai-je, il faut absolument trouver quelque chose.
—Ah! oui! tirez-nous de peine, si c'est possible, mais ne comptez pas sur moi. Je me sens complètement incapable d'avoir la moindre idée divertissante.
J'apercevais au loin Servais avec Richter, tout près du lac, sous le petit auvent du débarcadère; ils jetaient des morceaux de bois dans l'eau, pour entraîner Russ et Cos à prendre leur bain.
—Je crois qu'une lueur point dans mon cerveau, dis-je à Cosima; attendez-moi là.
Et j'allai rejoindre, en courant, les deux jeunes hommes, au bord du lac.
—Mes amis, leur dis-je, dans une circonstance délicate, vous sentez-vous de force à être extraordinaires, grandioses, héroïques?...
—Pas du tout, pas du tout! répondit Servais,—je ne me sens apte à rien de pareil.
—Pour le service du Maître?
—On peut toujours essayer, dit Richter.
—A la bonne heure!... Voyons, Servais, pas moyen de nous dérober: il faut improviser, ce soir, une charade hors ligne....
—Une charade! devant Wagner!... à nous deux seuls?...
—Avec Richter au piano.
—Mais nous serons grotesques!... nous resterons cois, comme des idiots....
—La présence du Maître nous inspirera, au contraire. D'ailleurs nous avons fait nos preuves, chez vous, à Munich, et il faut bien reconnaître que nous deux seulement, vous surtout, avons montré quelque talent en ce genre.
—C'est fou, impossible, abominable! gémit Servais, au comble de l'épouvante. J'aime mieux me jeter dans le lac.
—Ce n'est pas un drame qu'on nous demande, mais une farce.... Voyons, on sera indulgent, et nous aurons peut-être la gloire d'amuser le Maître.
Brusquement il relève la tête, en rejetant ses mèches d'or pâle derrière ses oreilles.
—Eh bien soit! Jouons une charade!
—Ah! enfin!... Nous devons tout préparer et convenir de tout, avant le souper. Laissez-moi porter la bonne nouvelle à madame Cosima, et, ensuite, bien vite à l'œuvre!...
—Je vois que vous avez trouvé, dit Cosima, quand je reviens auprès d'elle.
—Oui: nous jouerons une charade.
—Une charade? parfaitement!... Je ne sais pas exactement ce que c'est, mais j'ai l'idée que c'est très bien.
—Par exemple, il faut risquer le pillage de votre garde-robe.
—Je le risque: on va vous ouvrir les armoires et les tiroirs. Ne ménagez rien, excepté pourtant mon châle indien, auquel je tiens beaucoup.... Seulement, il faudra m'expliquer exactement ce que vous allez faire, pour que je l'explique à Wagner: sans cela, il se torturerait l'esprit pour comprendre.... Je suis sûre qu'il n'a aucune notion de ce que peut être une charade.
Le salon est désert; il nous fut possible, à Richter, à Servais et à moi, de nous réunir, dans le plus grand mystère, autour du piano pour méditer, combiner et discuter notre folie.
La musique devait nous être d'un grand secours pour figurer des personnages, des foules, des brouhahas, des tumultes. Le rôle de Richter était donc important, et comme, une fois la charade commencée, il serait séparé de nous, il fut convenu de certains signaux pour nous entendre.
La galerie, avec sa large ouverture sur le salon, était tout indiquée pour nous servir de scène; ses lourdes portières, relevées ou retombées, formeraient le rideau. Tout fut disposé, les lampes installées en bonne place, les accessoires rassemblés. Le plus difficile fut d'obtenir, à la cuisine, qu'on nous laissât emporter un chaudron et un balai, objets indispensables à notre mise en scène: la cuisinière, les bras au plafond, criait qu'il n'était pas du tout convenable de porter ces choses au salon et il fallut les enlever de vive force.
LIX
Nous étions encore à table, le souper à peine terminé, lorsqu'on annonça monsieur et madame Schott.
Wagner fit une grimace drôle, se leva, m'offrir le bras pour passer au salon.
Mais, dès la porte, je m'esquivai, et, avec Servais, je grimpai au premier étage, où la femme de chambre de Cosima nous attendait, pour nous aider à improviser au mieux nos costumes.
Quand nous redescendons, Jacob allume les lumières sur la scène; écartant un peu les portières, nous jetons un coup d'œil dans le salon.
On est assis, en rangs, les deux nouveaux hôtes en première ligne. Ils nous apparaissent assez solennels et intimidants: deux portraits de Franz Hals,—d'un Franz Hals qui aurait vécu sous Louis-Philippe.—Grands, droits, tout vêtus de noir; lui, en redingote, haut cravaté de satin; elle, en robe plate et mate, avec à peine au col un liséré de linge; des ligures maigres, des teints bilieux; rien de folâtre.... Nous sommes un peu déconcertés.... Bah! la voix du Maître sonne, rieuse: il est de bonne humeur, tout ira bien. Courage!
Pan!... pan!... pan!
Richter attaque au piano une ouverture fantaisiste où des motifs de Tristan et Iseult se mêlent à des airs exotiques. On écarte les draperies.
Une jeune Chinoise brode sous la lampe; mais cette vertueuse occupation et cet aspect tranquille sont trompeurs: des passions véhémentes agitent son âme. Elle est mariée à un homme qu'elle déteste, d'abord parce qu'elle le déteste, et aussi parce qu'il appartient à la race conquérante: c'est un Tartare. Elle attend son amant, qu'elle adore, et qui est un vrai Chinois, celui-là.
L'époux est endormi, la nuit profonde; l'amant guette, dans l'ombre. C'est l'heure de donner le signal: elle ouvre la fenêtre et agite son écharpe. Au piano, le deuxième acte de Tristan.
L'amoureux entre impétueusement.
—Mon bien-aimé!
—Ma bien-aimée!... tu es donc à moi!
—Est-ce que tu m'appartiens encore?
—Est-ce là tes yeux?
—Est-ce là ta bouche?
—Là ton cœur?
—Cœur de chou!
—Tige de lotus!
—Canard mandarin!
La musique change: c'est la cinquième scène de la Walkyrie, entre Sieglinde et Siegmund.
—Il dort?
—D'un sommeil profond dort l'époux: je lui ai préparé une boisson enivrante.
—Pas assez profond encore, ce sommeil! Achevons ce que tu as commencé: qu'il ne se réveille jamais.
Ils se décident donc à assassiner le Tartare, et à faire disparaître son corps.
L'amant se glisse dans la pièce voisine, où l'on entend bientôt des cris, et le bruit d'une lutte, puis le meurtrier revient, traînant après lui un corps inanimé.
Il faut le faire disparaître, l'aller jeter dans le fleuve, et l'amant essaye de charger sur son dos le mari mort. Mais ce Tartare, qui était dans une belle situation, avec le grade de mandarin, jouissait déjà d'un très gros ventre, et il pèse horriblement, à tel point que le Chinois s'aplatit sous sa masse, et, il a beau s'efforcer, il ne peut emporter ce mort trop lourd.
—Eh bien, coupons-le en deux!
Alors, à l'aide d'un grand sabre, ils s'efforcent de faire deux tronçons du Tartare, ce qui n'est pas trop difficile, étant donnés les coussins dont il est formé; quand ils y sont parvenus, l'amant enveloppe une des moitiés dans un tapis et l'emporte; il viendra chercher le reste la nuit suivante....
Villiers, dans la salle, a déjà deviné que cette première syllabe, mise en action, doit être: «Tar»,—la moitié d'un Tartare!
Il s'agit maintenant de faire reconnaître l'illustre Pasdeloup dirigeant un «concert populaire», et c'est à moi qu'est échu cet avatar peu aisé. Je me suis fait une barbe avec des écheveaux de soie jaune et j'ai endossé un habit noir à Wagner. Servais doit se multiplier pour figurer le public, le municipal, etc.,—tandis qu'au loin Richter est l'orchestre.
On s'accorde en donnant le la avec une insistance toute particulière; puis on attaque le prélude de Lohengrin. Pasdeloup, selon sa coutume, fait le dos rond, plisse sa bonne figure, dans la rouille pâle de la barbe, étend les bras, dans un geste de supplication et d'apaisement, pour obtenir des pianissimi remplis de mystère, et l'orchestre obéit de son mieux. Mais l'accord ne règne pas dans la salle: des murmures, des chuts, et bientôt une altercation, des gifles, un tumulte,—comme il arrivait si souvent, en ces temps-là, au Cirque d'Hiver.—L'orchestre s'interrompt, le municipal traîne dehors le tapageur et Pasdeloup fait un discours au public.
Tant bien que mal, cela figurait la syllabe la.
Tout le personnel de Tribschen est massé aux portes et contemple, avec une stupéfaction béate, ce spectacle sans précédents. A ce troisième tableau, l'attention redouble, car le chaudron et le balai vont jouer leur rôle, au grand scandale de la cuisinière.
—Encore, si c'était un joli balai de crin!... mais le plus vilain, celui qui sert pour nettoyer la cour!
En réalité, le balai n'était pas de rigueur; mais, comme je suis seule pour représenter les trois sorcières de Macbeth, il me semble que cette monture classique aidera à l'illusion. La tête cachée sous un voile gris, je l'enfourche, la cavale diabolique, et elle piaffe.
—Tournons en rond autour du chaudron. Jetons-y un œil de salamandre, un orteil de grenouille, le fiel d'un bouc, le nez d'un Turc, les boyaux d'un tigre!... Brûle, feu, frissonne, chaudron, pour faire un charme puissant et trouble. Qu'il bouille et écume comme une soupe d'enfer....
Alors Macbeth s'avance; il est accueilli par les fatidiques paroles:
—Salut, Macbeth, salut à toi, thane de Glamis!
—Salut à toi thane de Cawdor!
—Salut, Macbeth, tu seras roi!
Cela donnait à entendre que la troisième syllabe était: tane.
Notre succès, jusqu'à présent, est considérable. Wagner, debout derrière un fauteuil capitonné, s'accoudant au dossier, regarde et écoute avec une attention extrême; il est vivement intéressé et rit de tout son cœur.
Reste à signifier le tout, le mot complet: Tarlatane. Mais nous sommes soutenus par l'approbation du public, nous ne craignons plus rien.
Richter joue une valse.
Une dame, rentre du bal, à minuit, en robe de tarlatane. Devant son miroir, elle commence à ôter ses bijoux, à enlever les fleurs de sa coiffure, en se remémorant les incidents de la soirée, les madrigaux, les médisances, les toilettes plus ou moins réussies, les petits ridicules de ses bonnes amies, dont elle rit encore.
Comme elle a beaucoup dansé, elle est très lasse et se réjouit à l'idée du repos.
Mais soudain un coup de sonnette retentit. La dame s'effraie:
Qui peut sonner chez moi à une pareille heure?
Les domestiques sont couchés. Elle n'ose pas ouvrir d'abord; cependant elle se décide: quelqu'un de ses proches, peut-être, est malade et la fait demander.
Paraît un étrange jeune homme, long, mince, les mèches en saule pleureur, l'air gauche et suffisant.
—Vous vous trompez, sans doute, d'étage, monsieur, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
—Comment, madame, vous ne me remettez pas? Vous me connaissez pourtant très bien: nous nous sommes rencontrés dans le monde et je suis venu une fois chez vous à une soirée. D'ailleurs, voici ma carte.
—En effet ... oui, je crois me souvenir; vous ne m'êtes pas tout à fait inconnu.... Mais quel grave événement peut vous amener chez moi aussi tard?
—Oh! rassurez-vous il n'y a rien de grave, rien du tout. Je passais, par hasard, devant votre maison, j'ai levé le nez, j'ai vu de la lumière à votre fenêtre. Je me suis dit: «Tiens, je dois une visite à cette dame, une visite très en retard même, et qui ne peut plus être remise.... Comme ça se trouve! Justement, je n'ai pas sommeil, et, puisqu'elle veille, elle aussi, c'est qu'elle n'a pas sommeil non plus. Ça va lui faire plaisir de me voir et de passer quelques heures à bavarder spirituellement avec moi.
—Quelques heures!...
—Mais je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi! Ne restez pas debout; asseyons-nous: on est mieux pour causer.
—Mais enfin, monsieur, il est fort tard!
—Oh ne vous inquiétez pas de cela, je ne suis pas pressé le moins du monde.
Et l'intrus entame un interminable et oiseux bavardage, malgré l'impatience de la dame, qui ne cache pas sa mauvaise humeur et ne répond qu'ironiquement, du bout des lèvres. Enfin elle déclare:
—Je crois vraiment, que vous n'êtes pas dans votre bon sens.
—Comment! vous vous imaginez que je suis gris? Ah bien! voilà une chose impossible. Figurez-vous que j'ai dîné en famille: un dîner frugal, sévère, dont je garde un très mauvais souvenir, je vous prierai même, à ce propos, d'être assez bonne pour me donner un cure-dent!
—Un cure-dent!
—Oui, parfaitement: cela me rendrait service, parce que, à ce dîner, j'ai mangé du veau et il m'en est resté dans les dents: c'est extrêmement désagréable, surtout quand on n'a pas de cure-dent.... Voyez-vous, c'était un veau de famille, filandreux, coriace et salé.... Ah! tellement salé que je meurs de soif, et vous seriez tout à fait aimable en me faisant servir quelques boissons.
Pendant le dernier entr'acte, on avait débouché du champagne;. Wagner, qui s'amusait comme un enfant, fit tout à coup irruption sur la scène en criant:
—Voilà! voilà!...
Et c'est lui-même qui nous versa le vin mousseux!
Alors Servais devint épique:
—C'est très curieux, madame: vous avez un maître d'hôtel qui ressemble, d'une façon singulière, à un compositeur dont on parle beaucoup depuis quelque temps un certain Richard Wagner. C'est un extravagant, un enragé, qui fait de la musique épouvantable, des charivaris dignes des cannibales, et qui appelle cela «la musique de l'avenir....»
Et il débitait, sans trembler, toutes les venimeuses âneries qui avaient cours alors. Et finalement:
—A ce qu'il paraît, c'est une musique où il n'y a pas d'airs. Cependant, à ce propos, quelque chose m'étonne; ce compositeur a fait représenter, à Paris, un prétendu opéra, qui, naturellement, a été sifflé de la belle manière et les plaisanteries les plus spirituelles ne tarissent pas sur ce sujet; une, entre autres, que vous pourrez peut-être m'expliquer. On dit: «Il m'ennuie aux récitatifs et il me tanne aux airs[1]....» Mais puisqu'il n'y a pas d'airs?... Et puis «tanne» qu'est-ce que cela peut bien signifier?...
Alors la dame exaspérée:
—Monsieur!... «tanner» est un mot d'argot, qui veut dire: «importuner», «impatienter», «ennuyer», pour parler poliment.... C'est, par exemple, ce que vous faites ici, en ce moment. J'ai donné la preuve, moi, d'une patience extraordinaire, parce que je suis très bien élevée; mais vous venez de mal parler d'un homme que je tiens pour le plus grand génie qui ait jamais existé: cela, je ne le supporterai pas. Vous avez blessé mes plus chères convictions. Vous êtes un idiot et un goujat, et j'ai enfin le plaisir de vous mettre à la porte, en vous enjoignant de ne jamais revenir chez moi.
Wagner riait aux larmes.
Il fallut expliquer, au milieu des bravos et des rappels, que le mot de la charade était tarlatane:—une dame en robe de tarlatane ... un monsieur qui «tard la tanne....»
Quand, après avoir repris une tenue correcte, nous redescendîmes l'escalier, pour rentrer au salon, le Maître vint à notre rencontre, et, feignant de ne pas nous avoir reconnus sous nos déguisements:
—Mon Dieu! s'écria-t-il, où donc étiez-vous? Pourquoi arrivez-vous si tard? Il est venu ici une troupe de comédiens prodigieux, qui nous ont joué une pièce incroyablement drôle.... Quel malheur que vous les ayez manques! Jamais on ne reverra une chose pareille!...
Quant aux dignes visiteurs, cause première de cette unique représentation, graves, impertubables, droits sur leur siège, dans leurs sévères costumes, ils n'avaient pas bronché, écoutant attentivement, regardant de tous leurs yeux, mais comprenant, sans doute, fort peu.
Ils sont, je crois, restés persuadés que c'était là une œuvre nouvelle du Maître, quelque fragment inédit, peut-être, de l'Anneau du Nibelung!
LX
Encore une fois, la soirée des adieux!
Pour en adoucir l'amertume, Wagner prend une partition et va vers le piano.
—Aujourd'hui, dit-il, nous allons absoudre les Maîtres Chanteurs!
Le Maître a l'idée, malgré mes efforts pour le convaincre du contraire, que je n'aime pas les Maîtres Chanteurs: la vérité est que je les connais fort mal, par quelques fragments exécutés aux Concerts populaires ou joués au piano. Ce que j'en connais m'enchante, mais Wagner ne le croit pas.
—Je ne veux pas que vous méconnaissiez cette œuvre, dit-il, en ouvrant le volume.
Et, pendant plusieurs heures, il parcourt la partition, jouant, expliquant, commentant avec une merveilleuse complaisance.
La musique des Maîtres Chanteurs est particulièrement difficile à jouer au piano et Wagner n'est pas très habile pianiste. Richter le sait: aussi est-il extrêmement agité et suit-il le jeu du Maître avec anxiété. Il connaît, lui, les passages les plus arides, il pressent l'accord que la main trop petite du Maître ne va pas pouvoir embrasser. De temps à autre, il ne peut s'en empêcher: il se précipite au clavier, sauve un effet qui allait manquer, complète une harmonie, frappe un accord, par-dessus les doigts qui hésitent.
Je ne suis pas sûre que cette intervention de terre-neuve n'agace pas un peu Wagner.... Elle est bien inutile, d'ailleurs, car aucun virtuose n'aurait pu rendre, comme le fait l'auteur, le sens profond et l'intime délicatesse de son œuvre. Oh! quelle joie! quelle reconnaissance! Les Maîtres Chanteurs sont absous, Wagner n'a plus de doutes.
Maintenant on ébauche des projets. Servais est en relations d'amitié avec le directeur du Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, et aussi avec Brassin, directeur du Conservatoire, qui est un wagnérien fanatique: on pourrait, si le Maître le permet, essayer d'organiser des représentations de Lohengrin à Bruxelles, avec Richter comme chef d'orchestre.
—Si Richter peut gagner quelque argent en cette affaire, et se dédommager de ce qu'il a perdu à cause de moi, je veux bien, dit Wagner, mais seulement à cette condition.
On nous donne aussi quelques commissions pour Paris: Cosima voudrait des confitures, «comme on n'en trouve, dit-elle, que chez les épiciers de Paris»; elle désire encore que je prenne un abonnement au journal la Poupée Modèle, pour Senta.
Wagner cherche depuis longtemps un certain tabac à priser, particulièrement exquis, que l'on trouvera, sans doute, à «la Civette»?...
—Car, dit-il, il est vrai que je fume, mais je prise aussi, quelquefois, dans une belle tabatière d'or, comme les anciens marquis.... Vous le voyez, j'ai tous les vices, mais avec modération.
Nous ne voulons pas être tristes. Nous avons fait une trop belle moisson de souvenirs et le juste orgueil d'une amitié si haute nous console.
On nous promet, d'ailleurs, des nouvelles fréquentes: Cosima, qui écrit les lettres comme madame de Sévigné sera ponctuelle et fidèle, pourvu, toutefois, qu'on lui réponde aussi fidèlement.
Nous continuerons donc à tenir haut et ferme le drapeau de l'art, à combattre le bon combat jusqu'au triomphe final de notre cause....
Et, après le baiser d'adieu, nous nous en allons stoïques, emportant du bonheur....
Aux pèlerins d'amour La vision du dieu parfume le retour!