LE CAS ÉTRANGE DU DOCTEUR JEKYLL
B. J. (Berthe Julienne) Lowe translation
I L’HISTOIRE DE LA PORTE
M. Utterson, l’avocat, était un homme de rude apparence; son visage ne s’éclairait jamais d’un sourire; il était froid, sobre et embarrassé dans ses discours, très réservé, maigre, long, poussiéreux, morne, et ayant malgré cela un certain fonds d’amabilité. Dans une réunion d’amis, et quand le vin était à son goût, quelque chose d’éminemment humain éclairait ses yeux, quelque chose qui ne ressortait jamais dans sa conversation, mais qui se faisait sentir non seulement dans la face pleine de béatitude d’un homme qui vient de bien dîner, mais, le plus souvent et le plus fortement, dans les actions de sa vie. Il était austère pour lui-même, buvant du gin quand il était seul, pour mortifier son goût pour le vin. Et quoique aimant le théâtre, il y avait plus de trente ans qu’il n’avait franchi la porte d’aucune salle de spectacle. Mais il avait beaucoup d’indulgence pour les autres, s’étonnant, presque avec un sentiment d’envie, de leurs hauts faits, et au besoin plutôt enclin à leur venir en aide qu’à les blâmer. «Je tombe dans l’hérésie de Caïn,» disait-il bizarrement, «je laisse mes frères aller au diable comme ils l’entendent.» Alors il arrivait souvent qu’il se trouvait être la dernière relation avouable et la dernière influence honnête de certains hommes dans leurs dégringolades. Et à ceux-là, aussi longtemps qu’ils le fréquentaient, il ne laissait jamais apercevoir même un soupçon de changement dans ses manières.
C’était, sans aucun doute, chose facile pour M. Utterson, car, jusque dans ses meilleurs moments, il n’était aucunement démonstratif. Ses amitiés semblaient fondées sur la même religion de bonhomie. Il acceptait le cercle de ses amis tout prêt formé par les mains du hasard, ce qui est le fait d’une nature simple. Ses amis étaient généralement ses parents ou ceux qui lui avaient été le plus longtemps connus; ses affections n’étaient le résultat d’aucun choix particulier, comme le lierre, elles croissaient avec le temps. De là, sans aucun doute, le lien qui l’unissait à M. Richard Enfield, son parent éloigné, l’homme bien répandu et connu par la ville. Que pouvait-il y avoir de commun entre ces deux hommes? C’était là pour beaucoup un sujet de réflexion. Ceux qui les avaient rencontrés dans leurs promenades du dimanche racontaient qu’ils ne se disaient rien, qu’ils avaient l’air passablement ennuyé et qu’ils accueillaient avec un visible soulagement l’apparition d’un ami. Toutefois, ces deux hommes faisaient grand cas de ces excursions; ils les comptaient comme l’événement de la semaine, et non seulement repoussaient des occasions de plaisir, mais résistaient même aux appels d’affaires pour n’y apporter aucune interruption.
Il arriva que, pendant une de ces promenades, le hasard les amena dans une rue d’un des quartiers les plus populeux et affairés de Londres. Cette petite rue était tranquille, quoique dans la semaine elle fût animée d’un grand mouvement commercial. Ses habitants semblaient être à leur aise et avoir l’espoir de faire mieux encore; ils employaient le surplus de leurs gains en embellissements, ce qui donnait à toutes les boutiques le long de cette rue un aspect très séduisant, elles se tenaient là comme des rangées de souriantes et jolies vendeuses. Le dimanche, lorsque par conséquent les plus grands charmes de cette petite rue étaient voilés, elle ressortait quand même par contraste de son sombre voisinage; comme un incendie dans une forêt, elle en était le point lumineux. L’œil du passant était vivement et plaisamment attiré par la vue de ses persiennes fraîchement peintes, et de ses cuivres bien polis, par sa propreté et son air de gaîté.
A deux portes du coin de gauche en allant à l’Est, la rangée symétrique des maisons était interrompue par l’entrée d’une cour; à cet endroit même, un bâtiment d’aspect sinistre projetait son pignon sur la rue. Ce bâtiment à deux étages n’avait aucun indice de fenêtres, rien, qu’une porte au rez-de-chaussée au-dessus de laquelle s’élevait un grand mur décoloré, portant les marques d’une négligence sordide et remontant à de longues années. La porte n’avait ni sonnette ni marteau; sa peinture, dont le temps avait changé la couleur, était soulevée à de certains endroits comme par des ampoules. Les vagabonds s’abritaient dans ses coins, et faisaient partir leurs allumettes sur les panneaux; c’était le refuge ordinaire des enfants du quartier, qui essayaient leurs couteaux sur les moulures, et pendant près d’une génération personne ne s’était présenté pour chasser ces visiteurs de hasard, ou réparer leurs ravages.
M. Enfield et l’avocat marchaient de l’autre côté de la rue; en arrivant en face dudit bâtiment le premier leva sa canne et, le désignant:
«Avez-vous jamais remarqué cette porte?» demanda-t-il; et après avoir reçu une réponse affirmative de son compagnon, il ajouta: «Elle est associée dans mon esprit à une drôle d’histoire.»
«Vraiment?» dit M. Utterson. «Qu’est-ce que c’est donc?»
«Voilà,» répondit M. Enfield. «Une fois je revenais de très loin et rentrais chez moi vers trois heures du matin; la nuit était noire et nous étions en hiver; on ne voyait rien dans le quartier de la ville où je me trouvais, rien que des réverbères; les habitants dormaient probablement, toutes les rues étaient éclairées comme pour une procession, et toutes étaient aussi vides qu’une église; cet état de choses finit par m’agacer. Je commençai d’écouter, prêtant l’oreille au moindre bruit, et j’en arrivai à désirer la présence d’un policeman.
«Tout à coup j’aperçus un individu de petite taille qui marchait à grands pas, se dirigeant vers l’Est, et en même temps une petite fille qui descendait, en courant de toutes ses forces, une rue transversale. En tournant le coin tous les deux, il leur arriva ce qui devait naturellement arriver, ils se jetèrent l’un sur l’autre; là mon cher ami, commence la partie horrible de l’histoire. L’homme renversa la petite fille et, au lieu de s’arrêter, lui passa froidement sur le corps, la laissant se débattre et crier sur le sol. A l’entendre, cela n’a l’air de rien; à le voir, c’était diabolique; ce n’était pas l’action d’un être humain, mais bien d’un damné Juggernaut. Je m’élançai en jetant un cri d’appel, je rattrapai mon homme, le saisis au collet, et le ramenai à l’endroit où s’était déjà formé un rassemblement autour de l’enfant qui pleurait. Il était parfaitement calme et ne fit aucune résistance, mais il me jeta un regard si méchant qu’il m’en passa une sueur. Les gens qui se trouvaient là étaient les parents de la petite fille, et bientôt apparut le docteur que l’on avait envoyé chercher. L’enfant avait eu plus de peur que de mal, assura-t-il, et l’incident semblait devoir finir là, sans une circonstance curieuse. Mon Monsieur m’avait à première vue inspiré un profond dégoût. Les parents de la petite semblaient aussi éprouver ce sentiment, ce qui de leur part n’était que très naturel; mais ce qui m’étonna, ce fut le médecin. C’était un homme frappé sur le même moule que tous ses confrères, une espèce d’apothicaire sec, sans âge et sans couleur, possédant un fort accent Édimbourgeois et pas plus enclin à l’émotion qu’une cornemuse. Eh bien! mon ami, il ressentit le même dégoût que nous tous, et à chaque fois que ses yeux tombaient sur mon prisonnier, je remarquai qu’il devenait pâle et malade de l’envie de le tuer. Je savais ce qui se passait dans son esprit aussi bien que dans le mien, et le meurtre étant hors de question, nous fîmes la seule chose possible. Nous menaçâmes cet homme de faire assez de bruit autour de cette affaire pour mettre son nom à l’index d’un bout de Londres à l’autre, et lui faire perdre ses amis et son crédit, s’il en avait. Pendant que nous jetions feu et flammes, nous étions en même temps obligés de le préserver de la fureur des femmes, lesquelles ressemblaient à des harpies déchaînées. Je ne m’étais jamais trouvé dans un cercle où toutes les figures portaient à un tel degré l’empreinte de la haine; lui était au milieu du groupe, gardant un air de froideur méprisante (cependant je m’étais aperçu qu’il n’était pas sans crainte), et supportant ces assauts d’un air satanique. «Si vous voulez spéculer sur cet accident,» dit-il, «naturellement je suis sans défense. Tout galant homme évite les scènes. Combien voulez-vous?» Nous le fîmes monter jusqu’à cent livres, pour la famille de l’enfant; il se fût probablement esquivé s’il l’eût pu, mais sans doute notre air déterminé à tous le fit à la fin céder. Il n’y avait plus qu’à toucher l’argent; et où pensez-vous qu’il nous mena? Ici, à cette porte même, il sortit une clef de sa poche, entra et revint bientôt avec dix livres en or et un chèque sur Boutt, payable au porteur pour le restant de la somme; ce chèque était signé d’un nom que je ne veux pas donner, quoique cela soit un des points curieux de mon histoire, d’un nom bien connu et souvent imprimé. Les chiffres avaient été tracés d’une main raide, mais la signature était bonne pour beaucoup plus, si seulement elle était authentique. Je pris la liberté de faire remarquer à mon Monsieur que tout cela était pour le moins fantastique, que dans la vie réelle un homme n’entre pas à quatre heures du matin dans une maison qui ne lui appartient pas, et n’en sort pas avec un chèque de près de cent livres portant la signature d’une autre personne. Mais il paraissait très tranquille et même railleur. «Ne vous tourmentez pas,» dit-il, «je resterai avec vous jusqu’à l’heure de l’ouverture de la banque, et je toucherai le montant moi-même.» Nous nous mîmes alors en route, le docteur, le père de l’enfant et moi; je les emmenai passer le restant de la nuit dans ma chambre, et le lendemain, après déjeuner, nous nous rendîmes tous ensemble à la banque. Je présentai le chèque moi-même, en faisant observer que j’avais de grands soupçons qu’il était faux; mais pas du tout, il était bon.»
«Vraiment!» fit M. Utterson.
«Je vois que, comme moi,» continua M. Enfield, «vous pensez que c’est une vilaine histoire; d’autant plus vilaine que mon individu est un personnage avec lequel on n’aurait voulu avoir rien de commun, un vrai démon. La signature apposée sur le chèque était celle d’un homme des plus respectables, d’un homme célèbre et (ce qu’il y a de pire) d’un homme connu pour le bien qu’il fait. Ce doit être un cas de chantage, un honnête homme qui paie quelque péché de jeunesse; en conséquence, j’ai baptisé cet endroit et je l’appelle: la Maison du chantage. Cependant, c’est loin d’expliquer l’affaire,» ajouta-t-il, et après cela il tomba dans une espèce de rêverie.
Il fut tiré de là par une question que lui fit soudainement M. Utterson:
«Alors, vous ne savez pas si celui qui a émis le chèque demeure ici?»
«C’est un endroit qui lui irait bien, n’est-ce pas?» répondit M. Enfield. «Mais par hasard j’avais remarqué son adresse, il demeure sur un square, je ne me rappelle plus lequel.»
«Et vous n’avez jamais pris de renseignements sur ce qui peut se trouver derrière cette porte?» interrogea M. Utterson.
«Mon cher ami,» répondit l’autre, «c’était pour moi une question de discrétion. J’ai toute une théorie à ce propos. Questionner a trop de rapports avec le jugement dernier. Vous posez une première question; c’est comme si vous étiez paisiblement assis sur le haut d’une colline, vous amusant à faire rouler une pierre; cette pierre roule en entraînant d’autres avec elle; tout à coup elles arrivent en avalanche renversant sur leur chemin quelque bon bourgeois prenant tranquillement le frais dans son jardin (un bourgeois que vous eussiez cru à l’abri de toute catastrophe), et voilà une famille en deuil. Mon cher, je me suis fait une règle: plus il y a de mystère, moins je cherche à l’approfondir.»
«C’est une très bonne règle,» dit l’avocat.
«Mais j’ai étudié l’endroit pour ma propre satisfaction,» reprit M. Enfield. «On ne dirait presque pas une maison habitable. Il n’y a pas d’autre porte que celle-là et personne n’y entre ni n’en sort, excepté, de temps en temps, le Monsieur de mon aventure. Il y a trois fenêtres sur la cour au premier étage; ces fenêtres sont toujours fermées, mais elles sont propres; il y a aussi une cheminée qui laisse toujours échapper de la fumée, ce qui indique que quelqu’un demeure là; et encore, ce n’est pas très sûr, car les constructions sont tellement entassées dans le voisinage de cette cour qu’il serait difficile de dire où l’une finit et où l’autre commence.»
Ils continuèrent de marcher pendant un moment en silence et alors M. Utterson soudainement s’exclama: «Enfield, vous vous êtes fait une bonne règle.»
«Oui, c’est ce que je pense,» répondit Enfield.
«Cependant, je veux vous demander une chose: savez-vous le nom de l’individu qui est passé sur le corps de cet enfant?»
«Oh!» dit M. Enfield, «je ne vois pas de mal à le dire. Son nom est Hyde.»
«Hem!» fit M. Utterson, «quelle espèce d’homme est-ce?»
«Il n’est pas facile à décrire. Il y a quelque chose de douteux dans son apparence, quelque chose qui, à de certains moments, n’est que déplaisant et, dans d’autres, absolument détestable. Je n’ai jamais connu un autre homme qui m’inspirât autant de répulsion, et encore je ne pourrais dire pourquoi. Il doit avoir quelque difformité; il vous donne très fortement cette impression, quoiqu’il me soit impossible de rien spécifier. C’est un homme extraordinaire, et cependant je ne puis rien me rappeler qui ne soit en lui très naturel. Non, mon ami, je ne puis le décrire, ni rien expliquer. Ce n’est pas un manque de mémoire, car je puis affirmer que je l’ai bien présent devant les yeux, en ce moment même.»
M. Utterson continua de marcher pendant quelques instants sans rien dire; alors, après mûre réflexion évidemment, il demanda:
«Vous êtes sûr de l’avoir vu se servir d’une clef?»
«Mon cher ami,» commença Enfield plus que surpris.
«Oui, je sais,» dit M. Utterson, «je sais que cela doit vous paraître étrange, mais le fait est que si je ne vous demande pas le nom de l’autre personne, c’est que je le sais déjà. Voyez-vous, Richard, votre histoire a pour moi un grand intérêt, et s’il s’y était glissé quelque erreur, je vous prierais de la rectifier.»
«Il me semble que vous auriez bien dû m’avertir,» fit l’autre avec une touche de mauvaise humeur. «Mais le récit que je vous ai fait est absolument exact, aussi exact que vous puissiez le désirer. Cet individu avait une clef, et je dirai même plus, il l’a toujours. Je l’ai vu s’en servir il n’y a pas huit jours!»
Monsieur Utterson soupira profondément, mais ne dit mot. Le jeune homme reprit bientôt: «Voilà encore une leçon pour moi. Je suis honteux d’avoir une telle langue. Promettez-moi de ne jamais revenir sur ce sujet avec moi.»
«De tout mon cœur,» dit l’avocat. «Voilà ma main, Richard.»
II A LA RECHERCHE DE M. HYDE
Ce jour-là, M. Utterson rentra dans son logement de garçon avec des idées sombres, et dîna sans plaisir. D’habitude, le dimanche, après ce repas, il allait s’asseoir près du feu, et là, avec quelque livre pieux et insignifiant reposant sur son pupitre, il attendait que la cloche de l’église voisine sonnât les douze coups de minuit; alors, avec reconnaissance, sagement et posément, il se couchait. Mais ce soir-là, aussitôt que la table fut desservie, il prit une bougie et passa dans son cabinet. Alors il ouvrit son coffre-fort, et retira d’une cachette un dossier marqué sur son enveloppe: testament du docteur Jekyll. Il s’assit et, avec un froncement de sourcils, il se mit à examiner son contenu. C’était un testament olographe, car, quoique M. Utterson s’en fût chargé après qu’il eût été fait, il avait obstinément refusé son assistance pour le faire. Ce testament non seulement assurait qu’en cas de décès de l’éminent docteur Jekyll, membre de plusieurs sociétés savantes, toutes ses possessions passeraient dans les mains de son ami et bienfaiteur Edward Hyde, mais aussi qu’en cas de disparition du docteur, ou d’une absence inexpliquée pendant une période révolue de trois mois, ledit Edward Hyde entrerait en possession des biens de Henry Jekyll sans plus de délai, déchargé de toute obligation, à l’exception de quelques petites sommes payables aux gens de la maison du docteur. Ce document était depuis longtemps la bête noire de l’avocat. Il l’offusquait non seulement comme avocat, dans son sens de la justice; mais aussi comme partisan des coutumes équitables et droites; pour lui, le caprice était déshonnête. Jusqu’à ce jour, son indignation ne s’était enflammée que par son ignorance de ce qui concernait M. Hyde; aujourd’hui, elle était avivée par ce qu’il avait appris. C’était déjà pour lui une préoccupation intolérable, lorsqu’il se trouvait en face d’un nom inconnu qui ne lui disait rien; ce fut bien pire lorsque ce nom lui apparut dans un encadrement repoussant, et qu’un pressentiment défini fit surgir un démon de cette obscurité impénétrable et immatérielle derrière laquelle il n’avait jusque-là rien distingué.
«Je croyais que c’était de la folie,» dit-il en replaçant le document répréhensible dans le coffre-fort; «mais maintenant je commence à craindre que ce ne soit une honte.»
Là-dessus il souffla sa bougie, endossa son pardessus et se dirigea du côté de Cavendish square, cette citadelle médicale, où son ami le docteur Lanyon avait sa demeure et recevait la foule nombreuse de ses malades.
«S’il y a quelqu’un qui sait quelque chose, ce doit être Lanyon,» s’était-il dit.
Le solennel maître d’hôtel le reconnut et l’accueillit gracieusement; il n’attendit pas longtemps; il fut immédiatement introduit dans la salle à manger, où il trouva le docteur Lanyon seul à table. C’était un homme d’une apparence robuste et pleine de santé; il était vif, allègre; il avait une face rougeaude, et son crâne était recouvert d’une touffe de cheveux hérissés et blanchis avant l’âge; ses manières étaient bruyantes et impétueuses. En apercevant M. Utterson il sauta de sa chaise et lui serra chaleureusement les deux mains. Sa cordialité paraissait bien quelque peu théâtrale, mais elle n’en reposait pas moins sur un fond de sentiment véritable; car lui et l’avocat étaient de vieux amis, de vieux camarades de collège et d’études, se respectant l’un l’autre sans aucune réserve; et, ce qui n’arrive pas toujours, heureux de se retrouver.
Après quelques instants de conversation décousue, l’avocat aborda le sujet qui le préoccupait d’une façon si désagréable.
«Lanyon,» dit-il, «je crois que vous et moi sommes les deux plus vieux amis de Henry Jekyll.»
«Je voudrais bien que les amis soient plus jeunes,» s’écria le docteur Lanyon; «mais en admettant que nous sommes ses plus vieux amis; quoi? Je le vois très peu maintenant.»
«Vraiment?» dit Utterson; «je croyais qu’il y avait beaucoup de rapports dans vos goûts, que vous vous intéressiez aux mêmes questions?»
«Oui, c’est vrai», répliqua l’autre; «autrefois, mais il y a plus de dix ans que je me suis aperçu que les idées de Henry Jekyll étaient devenues trop fantastiques pour moi. Il commença de suivre une mauvaise route; son esprit était de travers; et quoique naturellement je continue de lui porter beaucoup d’intérêt, en mémoire de nos souvenirs, comme on dit, je l’ai vu et le vois diablement peu. Un tel galimatias de choses soi-disant scientifiques, ajouta le docteur s’empourprant tout à coup, eût amené la désunion entre Damon et Pythias.»
Ce petit accès de mauvaise humeur soulagea un peu M. Utterson.
«Ils diffèrent sur quelque point scientifique,» pensa-t-il, et ont eu une discussion à ce sujet; et la science le laissant lui-même assez froid (excepté en matière légale, sur les actes de transmission de propriété), il ajouta même: «C’est vraiment bien futile!» Il donna à son ami le temps de se remettre, et alors aborda la question qu’il était venu pour poser: «Avez-vous jamais rencontré un de ses protégés, un nommé Hyde?»
«Hyde!» répéta Lanyon, «non, je n’ai jamais entendu parler de lui. C’est depuis mon temps.»
Ce fut tout ce que l’avocat put obtenir d’informations. La nuit lui apporta très peu de repos, il se tourna et se retourna dans son grand lit jusqu’à l’aube, son esprit actif s’agitant dans les ténèbres et se posant mille questions. Six heures sonnèrent à l’horloge de l’église qui se trouvait si commodément placée près de la maison de M. Utterson; et il était toujours en train de sonder ce problème. Jusqu’ici cela ne l’avait touché que du côté intellectuel; maintenant, son imagination aussi y prenait part, elle en devenait même l’esclave, et pendant son agitation de la nuit, et dans l’obscurité de la chambre, rendue encore plus intense par les rideaux soigneusement tirés, l’histoire de M. Enfield repassait dans son esprit, se déroulant devant ses yeux comme un tableau d’images coloriées. Il voyait le grand champ de lumière formé par l’éclairage nocturne d’une grande ville, ensuite il distinguait la forme d’un individu marchant rapidement, et aussi celle d’une enfant courant, en revenant de chez le médecin où elle avait été envoyée; alors il voyait leur rencontre, il voyait ce Juggernaut humain fouler la petite fille sous ses pieds et passer outre, sans s’inquiéter de ses cris. Ou encore il pouvait voir son ami couché dans la chambre d’une riche maison, dormant et souriant à ses rêves, quand tout à coup la porte de cette chambre s’ouvrait, les rideaux du lit étaient entr’ouverts, le dormeur était tiré de son sommeil, et—horreur! à ses côtés se tenait un homme ayant le pouvoir de commander; à son ordre il voyait son ami obligé, à cette heure de la nuit, quand tout est pour ainsi dire mort, de se lever et d’obéir. La vision de cet homme sous ces deux formes obséda l’avocat toute la nuit, et même s’il sommeillait, il voyait cette ombre se glissant le long des maisons endormies, où il la voyait passer et repasser d’une marche de plus en plus rapide, jusqu’à lui donner le vertige, à travers les labyrinthes de la ville illuminée, et à chaque coin de rue écraser une enfant et la laisser gisant sur le sol et criant. Même dans ses rêves sa vision n’avait pas de visage par lequel il pût la reconnaître, ou, si elle en avait un, c’était pour se jouer de lui, en s’évanouissant devant ses yeux. Et voilà comment dans l’esprit de l’avocat avait germé et crû avec rapidité une curiosité ardente, singulière et déréglée, de voir les traits du réel M. Hyde. S’il pouvait les voir seulement une fois, pensait-il, le mystère serait éclairci et deviendrait aussi banal que le deviennent généralement les mystères quand on les examine de près. Il aurait peut-être pu deviner les causes de la préférence de son ami, ou les liens qui l’attachaient, il aurait peut-être même pu deviner une raison pour les clauses surprenantes du testament. Dans tous les cas, la figure de cet homme valait la peine d’être vue, la figure d’un homme sans entrailles et sans pitié qui n’avait qu’à se montrer pour élever dans l’âme du peu impressionnable Enfield un sentiment de haine durable.
A partir de ce moment, M. Utterson devint un habitué de la rue où se trouvait la porte mystérieuse. Le matin, avant l’heure de l’ouverture de son cabinet, à midi, quand il avait beaucoup d’affaires et peu de temps à lui, et le soir, à la clarté brumeuse de la lune, par beau ou mauvais temps, aux heures de foule ou de solitude, on trouvait l’avocat fidèle au poste qu’il s’était choisi. «S’il fait celui qui se cache, je ferai celui qui cherche,» pensait-il. Sa patience fut enfin récompensée. Ce fut par une belle soirée: le temps était froid et sec, il y avait de la gelée dans l’air, le pavé de la rue était aussi propre que le parquet d’une salle de danse. La lumière des réverbères, n’étant pas agitée par le vent, projetait à intervalles égaux l’ombre et la lumière. Vers dix heures, quand les boutiques étaient fermées, la rue était très déserte et tranquille, malgré les sourds grondements de Londres tout à l’entour. Les petits bruits avaient beaucoup de portée; les différents sons sortant des maisons étaient clairement intelligibles, et le résonnement des pas des passants se faisait entendre de très loin. M. Utterson n’était à son poste que depuis quelques instants, quand le bruit d’un pas bizarre et léger arriva jusqu’à son oreille. Il avait eu le temps, depuis qu’il avait commencé ses observations, de distinguer le bruit singulier avec lequel, pendant la nuit, les pas d’une personne seule se font entendre soudainement par-dessus le vaste bourdonnement de la ville. Cependant son attention n’avait jamais été si vivement et si décidément excitée, et ce fut avec un fort pressentiment de succès qu’il s’enfonça sous le portail de la cour.
Les pas se rapprochaient rapidement et furent plus distincts quand ils eurent tourné le coin de la rue. L’avocat aux aguets aperçut bientôt l’espèce d’homme auquel il allait avoir affaire. Il était de petite taille et vêtu très simplement, mais son apparence, même à cette distance, prévint fortement contre lui celui qui le surveillait. Il marcha droit à la porte, traversant au plus court, et en approchant il tira une clef de sa poche, comme le ferait une personne rentrant chez elle.
M. Utterson s’avança alors, et en passant le toucha à l’épaule: «Monsieur Hyde, si je ne me trompe?» dit-il.
M. Hyde se recula en laissant échapper un petit sifflement des poumons. Mais sa peur ne fut que momentanée, et quoiqu’il ne regardât pas l’avocat en face, il répondit assez froidement: «C’est mon nom, que voulez-vous?»
«Je vois que vous allez entrer,» répondit l’avocat. «Je suis un vieil ami du docteur Jekyll,—M. Utterson, de Gaunt street,—vous devez avoir entendu parler de moi, et, vous rencontrant si à propos, j’ai pensé que vous pourriez m’admettre dans la maison.»
«Vous ne trouveriez pas le docteur Jekyll, il est absent,» répliqua M. Hyde, tout en soufflant dans la clef, et, sans relever la tête, il ajouta soudain: «Comment avez-vous su qui j’étais?»
«De votre côté,» dit M. Utterson, «voulez-vous me faire une faveur?»
«Avec plaisir,» répliqua l’autre; «que voulez-vous?»
«Je voudrais vous voir la figure,» répondit l’avocat.
M. Hyde parut hésiter, mais, avec une détermination subite, il releva la tête, et les deux hommes se regardèrent fixement pendant quelques secondes. «Maintenant, je vous reconnaîtrai,» dit M. Utterson; «cela peut être utile.»
«Oui,» fit M. Hyde; «il vaut mieux que nous nous soyons rencontrés, et à propos vous devriez avoir mon adresse.» Et il lui donna le numéro d’une rue dans Soho.
«Grand-Dieu!» se dit M. Utterson, «lui aussi pensait-il au testament?» Mais il garda ses réflexions, se contentant de grommeler quelque chose en reconnaissance de l’adresse reçue.
«Et maintenant,» demanda l’autre, «comment m’avez-vous connu?»
«D’après une description,» fut la réplique.
«La description de qui?»
«Nous avons des amis communs,» dit M. Utterson.
«Des amis communs,» répéta M. Hyde d’une voix un peu rauque. «Qui sont-ils?»
«Jekyll, par exemple,» fit l’avocat.
«Il ne vous a jamais rien dit,» s’écria M. Hyde; «je ne vous aurais pas cru capable de mentir.»
«Allons,» dit M. Utterson; «vos paroles sont un peu vives.»
L’autre ricana sourdement; avec une précipitation extraordinaire, il ouvrit la porte et disparut dans l’intérieur de la maison.
L’avocat resta là sans bouger pendant quelques instants, après la disparition de M. Hyde, les traits de son visage laissant apercevoir le trouble de son esprit. Enfin, il remonta doucement la rue, s’arrêtant par intervalles, et portant la main à son front comme un homme en grande perplexité. Le problème qu’il débattait tout en marchant était de l’ordre de ceux qui sont rarement résolus. M. Hyde était pâle et malingre, il donnait l’impression d’être difforme, sans que l’on pût qualifier sa difformité; il avait un sourire déplaisant; il s’était conduit vis-à-vis de l’avocat avec une timidité mélangée d’impudence; il parlait d’une voix âpre, basse et tant soit peu brisée: autant d’arguments contre lui; mais tous ces arguments réunis ne pouvaient pas expliquer ce sentiment inconnu de dégoût, d’horreur et de frayeur, avec lequel M. Utterson le considérait. «Il doit y avoir autre chose,» pensa-t-il dans sa perplexité. «Il y a autre chose, si je pouvais seulement trouver le mot pour l’énoncer. Que le bon Dieu me bénisse, si cet homme a rien d’humain! Est-ce quelque chose de troglodytique? ou est-ce simplement le rayonnement d’une âme immonde qui traverse son enveloppe corporelle et la défigure? Ce doit être cela; car, oh! mon pauvre vieil ami Jekyll, si jamais j’ai lu la signature de Satan sur la face de quelqu’un, c’est sûrement sur celle de votre nouvel ami.»
Après avoir tourné le coin de la rue, on apercevait une rangée de vieilles et belles maisons, la plupart déchues de leur haut rang, et converties en appartements et chambres, loués à des hommes de toutes sortes et de toutes conditions, des graveurs, des architectes, des avocats sans causes et des agents d’entreprises obscures. Une de ces maisons, toutefois, la seconde au coin, était entièrement occupée par la même personne, et quoique plongée dans l’obscurité, à l’exception d’une lumière qui s’apercevait à travers la fenêtre en éventail au-dessus de la porte d’entrée, elle avait un grand air de fortune et de bien-être. M. Utterson s’arrêta là et frappa. Un domestique en bonne tenue et d’un âge déjà mûr ouvrit la porte.
«Le docteur Jekyll, est-il chez lui, Poole?» demanda-t-il.
«Je vais voir, Monsieur Utterson,» répondit Poole, tout en faisant entrer le visiteur dans un grand vestibule, bas de plafond, pavé de dalles, chauffé, à la mode de la campagne, par un grand feu de cheminée et meublé luxueusement de vieux chêne.
«Voulez-vous attendre ici, près du feu, Monsieur? ou voulez-vous que je vous donne de la lumière dans la salle à manger?»
«Ici, merci,» dit l’avocat; il s’approcha du feu et posa les pieds sur le grand garde-feu. Ce vestibule, dans lequel il se trouvait maintenant seul, était particulièrement affectionné par son ami le docteur, et Utterson lui-même avait l’habitude d’en parler, comme étant, dans son genre, l’endroit le plus charmant de Londres. Mais ce soir-là il n’était pas en état de l’apprécier: il avait d’étranges sensations, il se sentait comme un frémissement dans le sang, la vie semblait lui être à charge, le visage de M. Hyde s’appesantissait lourdement dans sa mémoire, et la mélancolie de son esprit lui faisait voir une menace dans la vacillation de la flamme sur le poli des meubles, et dans le tressaillement inquiet de l’ombre projetée au plafond. Il fut honteux du soulagement qu’il éprouva, quand Poole revint pour lui annoncer que le docteur Jekyll était sorti.
«J’ai vu M. Hyde entrer par la vieille porte de la salle de dissection, Poole,» dit-il. «Cela ne fait rien quand le docteur Jekyll n’est pas chez lui?»
«Non, c’est très bien, Monsieur Utterson,» répliqua le domestique. «Monsieur Hyde a une clef.»
«Votre maître paraît avoir une confiance bien grande dans ce jeune homme, Poole,» reprit l’avocat, rêvassant.
«Oui, Monsieur, il est certain qu’il en a beaucoup,» dit Poole. «Nous avons tous reçu l’ordre de lui obéir.»
«Je ne crois pas avoir jamais rencontré M. Hyde?» demanda Utterson.
«Oh! vraiment, non, Monsieur; il ne dîne jamais ici,» répliqua le maître d’hôtel. «Nous ne le voyons que rarement de ce côté de la maison, il va et vient presque toujours par le laboratoire.»
«Eh bien! bonsoir, Poole.»
«Bonsoir, Monsieur Utterson.»
L’avocat reprit le chemin de sa demeure avec un cœur bien gros. «Pauvre Henry Jekyll,» pensait-il, «j’ai peur qu’il ne soit dans de mauvais draps! Il a été très dissipé dans sa jeunesse; il est vrai qu’il y a longtemps de cela, mais il n’y a pas de statuts limitant la loi divine. Oui, ce doit être cela: le fantôme d’une ancienne faute, la plaie de quelque honte cachée, la punition venue, pede claudo, des années après que la mémoire avait oublié. Alors, effrayé rien qu’à cette pensée, l’avocat s’absorba pendant un moment sur son propre passé, tâtonnant dans tous les coins de sa mémoire, pour voir si, par hasard, il ne trouverait pas quelque vieux péché, qui, comme un diable à ressort, se ferait jour tout à coup. Son passé était bien sans reproches, peu d’hommes pourraient revoir le déroulement de leur vie avec moins d’appréhension; malgré cela il se trouva humilié jusqu’à terre par beaucoup de mauvaises actions qu’il avait commises, et il fut relevé avec un sentiment de reconnaissance triste et grave par celles qu’il avait été si près de commettre, mais cependant qu’il avait évitées. Revenant alors à son premier sujet, il eut une étincelle d’espoir. «Ce M. Hyde,» pensa-t-il, «doit avoir des secrets; des secrets bien noirs, à en juger par l’apparence, et quelque honteux que puissent être ceux de Jekyll, comparés à ceux de cet homme, ils ressembleraient à un rayon de soleil. Cet état de choses ne peut continuer. J’ai froid dans le dos à la pensée de cet être se glissant aux côtés du lit de Henry, pauvre Henry, quel réveil! Sans compter le danger, car si ce Hyde soupçonne l’existence du testament, il peut devenir impatient d’hériter. Allons, il faut que je donne un coup de main à la roue; si Jekyll veut me laisser faire,» ajouta-t-il, «si toutefois Jekyll veut me laisser faire.» Car il revoyait clairement devant ses yeux les clauses étranges du testament.
III LE DOCTEUR JEKYLL FORT A L’AISE
Quinze jours plus tard, par un excellent effet du hasard, le docteur donna un de ses charmants dîners à cinq ou six de ses vieux intimes, tous hommes honorables, intelligents, et tous juges en fait de bon vin. M. Utterson s’arrangea pour rester en arrière après le départ des autres convives. Ce n’était pas là chose nouvelle. Il lui arrivait constamment d’être retenu par ses hôtes, qui aimaient à jouir de sa société tranquille et discrète, après que les convives frivoles et bavards avaient, par leur départ, amené une plus douce intimité. Son silence plein de richesse les préparait à la solitude et tempérait leurs idées, après les frais et les efforts de gaîté de la soirée. Dans les endroits où on aimait Utterson, il était bien aimé. Le docteur Jekyll ne faisait pas exception à cette règle et en l’examinant, assis près du feu comme il était maintenant (un homme d’une cinquantaine d’années, d’un visage beau et noble sans barbe, le regard un peu sournois peut-être, mais cependant portant l’expression de la bonté et de l’intelligence), on pouvait voir qu’il nourrissait pour M. Utterson une affection chaude et sincère.
«Il y a longtemps que j’ai envie de vous parler, Jekyll,» commença ce dernier. «Vous savez votre testament?»
Un profond observateur eût pu se convaincre que ce sujet était désagréable au docteur, mais il prit son parti gaiement. «Mon pauvre Utterson,» dit-il, «vous n’avez pas de chance d’avoir un tel client. Ce testament est pour vous une cause de tourments auxquels je ne vois de comparable que le supplice que j’ai infligé à ce pédant de Lanyon, avec mes soi-disant hérésies scientifiques. Oh! je sais que c’est un bon garçon,—ne froncez point le sourcil,—un excellent garçon,—et je me promets toujours de le voir plus souvent; mais cela ne l’empêche pas d’être un pédant, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez; c’est un ignorant, c’est un pédant tapageur. Jamais aucun homme ne m’a autant désappointé que Lanyon.»
«Vous savez que je ne l’ai jamais approuvé,» dit Utterson, poursuivant son idée avec une persistance impitoyable.
«Mon testament? oui, certainement, je le sais,» répondit le docteur un peu aigrement. «Vous me l’avez déjà dit.»
«Eh! je vous le dis encore,» continua l’avocat. «J’ai entendu parler du jeune Hyde.»
Le grand et beau visage du docteur Jekyll pâlit, même ses lèvres blêmirent. «Je ne tiens pas à en entendre davantage,» dit-il. «Je croyais que nous étions convenus de ne plus revenir sur ce sujet?»
«Ce que j’ai entendu était abominable,» fit Utterson.
«Cela ne change rien. Vous ne comprenez pas ma position,» continua le docteur d’une façon incohérente. «Ma situation est pénible, Utterson, ma situation est très étrange. C’est une de ces situations qu’on ne peut améliorer par des paroles.»
«Jekyll,» répliqua M. Utterson, «vous me connaissez; je suis un homme en qui on peut avoir confiance. Faites-moi une entière confidence, et je ne doute pas que je puisse vous sortir de là.»
«Mon cher Utterson,» dit le docteur, «c’est trop de bonté; vous êtes très, très bon, et je ne puis trouver de mots pour vous remercier. Je vous crois sincèrement. Je ne connais pas un autre homme en qui j’aurais plus de confiance; oui, plus qu’en moi-même si j’avais à choisir; mais je vous assure que ce n’est pas ce que vous pensez; le mal n’est pas aussi grand, et rien que pour rendre le repos à votre bon cœur, je vais vous dire une chose: c’est qu’aussitôt que je voudrai je puis me débarrasser de M. Hyde, je vous en donne ma parole; laissez-moi vous remercier encore et encore; je n’ajouterai qu’un mot, Utterson, et je sais que vous le prendrez en bonne part: c’est une affaire tout à fait personnelle, et, je vous prie, laissez-la dormir.»
Utterson réfléchit quelques instants, ses regards dans le feu. «Je ne doute pas que vous ayez tout à fait raison,» dit-il enfin en se levant.
«J’en suis heureux, mais puisque nous avons abordé la question, et pour la dernière fois, je l’espère,» continua le docteur, «il y a un point que j’aimerais à vous faire comprendre. Je prends un véritable intérêt à ce pauvre Hyde. Je sais que vous l’avez vu; il me l’a dit; et j’ai peur qu’il n’ait été brutal. Toutefois, je lui porte un intérêt bien sincère, très, très sincère, et s’il m’arrivait quelque chose, Utterson, je veux que vous me promettiez de l’endurer et de lui faire rendre justice. Je crois que vous le feriez si vous connaissiez les choses à fond, et ce serait un grand poids de moins pour moi, si vous vouliez me faire cette promesse.»
«Je ne puis vous promettre d’avoir jamais aucune sympathie pour lui,» dit l’avocat.
«Je ne vous demande pas cela,» implora Jekyll, posant sa main sur le bras de son ami, «je ne demande que justice pour lui, je demande seulement que vous lui prêtiez aide en souvenir de moi, quand je ne serai plus là.»
Utterson ne put réprimer un soupir. «Soit,» dit-il, «je promets.»
IV LE MEURTRE CAREW
Près d’un an plus tard, dans le mois d’octobre 18..., Londres retentit du bruit d’un crime d’une férocité singulière, crime que la haute position de la victime rendait d’autant plus remarquable. Les quelques détails connus étaient effrayants. Une servante, habitant seule une maison proche de la rivière, était montée à sa chambre pour se coucher vers onze heures. Quoique plus tard, vers deux ou trois heures du matin, un brouillard se fût étendu sur la ville, la première partie de la nuit avait été très claire, et la ruelle sur laquelle la fenêtre de cette jeune bonne donnait était brillamment éclairée par la pleine lune. Cette pauvre fille penchait évidemment, ce soir-là, au sentiment, car s’étant assise sur un coin de sa malle, près de la fenêtre, elle se mit à rêver. «Jamais,» (disait-elle avec un torrent de larmes en racontant l’aventure), «jamais elle n’avait eu la conscience si tranquille, et ne s’était jamais sentie si bien disposée envers l’humanité en général.» En s’asseyant, elle remarqua la présence d’un vieux Monsieur, à l’air vénérable et à cheveux blancs, qui s’avançait dans la ruelle à la rencontre d’un autre personnage, un homme d’une taille au-dessous de la moyenne; elle fit d’abord moins attention à ce dernier. Quand ils se furent approchés (chose qui arriva juste sous la fenêtre de la jeune fille), le plus vieux Monsieur salua et accosta l’autre avec beaucoup de politesse. Ce qu’il disait n’avait pas l’air bien important; on eût plutôt supposé, d’après ses gestes, qu’il demandait son chemin; la lune éclairait en plein son visage, et la jeune fille prenait plaisir à le regarder: ses traits respiraient la douceur et la bonté, et cependant il avait aussi quelque chose de grand et d’imposant; ce quelque chose devait venir d’un sentiment de satisfaction, bien fondé, de lui-même. Elle porta alors les yeux sur l’autre individu et fut surprise de le reconnaître pour un certain M. Hyde, qui était une fois venu pour voir son maître, et pour lequel elle avait, à première vue, conçu une espèce d’aversion. Il avait à la main une lourde canne, qu’il s’amusait à faire tourner; mais il ne disait pas un mot, et paraissait écouter son interlocuteur avec une impatience mal contenue. Tout à coup il devint très en colère, frappant du pied, brandissant sa canne, comme un fou (d’après le rapport de la jeune fille). Le vieux Monsieur fit un pas en arrière, avec une expression de surprise et l’air un peu fâché; alors, M. Hyde sembla avoir perdu tout empire sur lui-même; il se mit à l’assommer à coups de canne, ne s’arrêtant qu’après que sa victime fut tombée; ensuite, il piétina son corps avec une fureur de singe, et lui appliqua une grêle de coups telle que les os furent horriblement fracassés; le corps en sursauta. A l’horreur de cette scène la jeune fille s’évanouit.
Il était deux heures quand elle revint à elle et appela la police. Le meurtrier s’était enfui depuis longtemps, mais sa victime était toujours étendue au milieu de la ruelle, mutilée au delà de toute croyance. La canne avec laquelle cet exploit avait été accompli était d’un bois très rare, et quoiqu’il fût aussi lourd et très dur, elle s’était rompue au milieu sous la violence de cette cruauté insensée; un bout qui était fendu avait roulé dans le ruisseau, l’autre, sans aucun doute, avait été emporté par le meurtrier. Une bourse et une montre en or furent trouvées sur la victime, mais pas de cartes, ni de papiers, à l’exception toutefois d’une lettre cachetée et timbrée que probablement elle portait à la poste, laquelle portait le nom et l’adresse de M. Utterson.
On l’apporta à l’avocat le lendemain matin, avant qu’il fût levé. A peine l’eut-il vue et eut-il appris les circonstances que son visage prit une expression solennelle. «Je ne dirai rien jusqu’à ce que j’aie vu la victime,» dit-il; «cela peut être très sérieux. Ayez la bonté de m’attendre pendant que je m’habille.» Et, avec la même contenance grave, il dépêcha son déjeuner, prit une voiture, et se fit conduire au bureau de police, où le corps avait été déposé. A son entrée dans la cellule il fit un signe d’assentiment: «Oui,» dit-il, «je le reconnais, je suis fâché de constater que ce sont les restes de sir Danvers Carew.»
«Bonté divine!» exclama l’officier, «est-ce possible, Monsieur?» Ses yeux alors brillèrent d’un éclat professionnel. «Cela va faire beaucoup de bruit,» ajouta-t-il, «peut-être pourriez-vous nous donner quelques renseignements utiles.» Il se mit alors à raconter brièvement la scène à laquelle la jeune fille avait assisté, et il montra la canne brisée.
M. Utterson s’était déjà senti mal à l’aise au nom de M. Hyde, mais à la vue de la canne, il ne put douter plus longtemps; toute brisée et abîmée qu’elle fût, il la reconnut comme étant un cadeau qu’il avait fait lui-même à Henry Jekyll, quelques années auparavant.
«M. Hyde est un homme de petite taille, n’est-ce pas?» dit-il.
«Particulièrement petit, et de mauvaise mine d’après l’impression de la jeune fille,» répondit l’officier.
M. Utterson réfléchit et, relevant la tête, il dit: «Si vous voulez m’accompagner dans ma voiture, je pense que je puis vous conduire à sa demeure.»
Il était vers les neuf heures du matin, et le premier brouillard de la saison luttait courageusement pour s’établir sur la ville. Un voile couleur de chocolat planait au-dessus de la tête; mais le vent ne cessait d’attaquer et de mettre en déroute ces vapeurs batailleuses, ce qui donna à M. Utterson le loisir d’observer un nombre merveilleux de degrés et nuances crépusculaires; ici, il faisait presque noir, comme lorsque le jour touche à sa fin; là, s’étalait une riche couleur d’un brun sombre et brillant, ressemblant à une lueur d’incendie; plus loin et pendant un instant, le brouillard disparaissait complètement, et un trait hagard de lumière perçait entre les nuages onduleux du brouillard.
Le sinistre quartier de Soho, vu sous ces différents aspects, avec ses rues boueuses, ses passants malpropres et ses réverbères non éteints, ou au moins qui avaient été rallumés pour combattre cette nouvelle invasion des ténèbres, paraissait aux yeux de l’avocat comme un district de quelque ville vue sous l’influence d’un cauchemar. De plus, ses pensées étaient des couleurs les plus sombres; et après avoir jeté un regard sur son compagnon, il ressentit une attaque de cette terreur que la loi et ses officiers imposent, à de certains moments, même aux gens les plus honnêtes.
Quand la voiture arriva à l’adresse indiquée, le brouillard s’éleva un peu et lui laissa distinguer une rue sombre, un cabaret, un restaurant français de bas étage, une foule d’enfants en loques amoncelés sous les portes et aussi quantité de femmes appartenant à toutes les nationalités, sortant, leur clef à la main, pour prendre leur petit verre du matin; l’instant d’après, le brouillard couleur de terre d’ombre retomba sur le tout et l’isola de cet entourage canaille. C’était dans ce milieu que demeurait le favori de Henry Jekyll, le futur héritier d’un quart de million de livres sterling.
Une vieille femme à figure d’ivoire et aux cheveux argentés ouvrit la porte. La douceur hypocrite de son visage prévenait fortement contre elle; mais elle avait d’excellentes manières. «Oui,» dit-elle, «c’est bien là que demeure M. Hyde, mais il n’est pas chez lui; il est rentré tard dans la nuit, et ressorti au bout d’une heure, mais cela n’a rien d’extraordinaire, ses habitudes étant très irrégulières; il s’absente souvent; par exemple, il y avait plus de deux mois que je ne l’avais vu, quand il est arrivé hier.»
«Très bien, mais nous voulons visiter son appartement,» dit l’avocat, et devant les protestations de la vieille qui se déclarait dans l’impossibilité d’accéder à leur désir, il ajouta: «Il vaut mieux vous dire qui est ce Monsieur. C’est l’inspecteur Newcomen de Scotland Yard.»
Un éclat de joie odieux éclata sur les traits de la vieille femme: «Ah!» dit-elle, «il s’est mis quelque affaire sur le dos. Qu’a-t-il fait?»
M. Utterson et l’inspecteur échangèrent un regard. «On dirait qu’il n’est pas très populaire,» observa ce dernier. «Maintenant, ma bonne femme, laissez ce Monsieur et moi faire nos recherches.»
Dans toute l’étendue de cette maison, qui n’avait d’autre habitant que cette vieille, M. Hyde n’occupait que deux pièces, mais elles étaient meublées avec luxe et goût. Un placard était rempli de vin, la vaisselle était en argent, le linge de table de la toile la plus fine; un tableau de mérite était accroché au mur, un cadeau (comme le supposait M. Utterson) de Henry Jekyll, qui était un fin connaisseur; les tapis étaient moelleux et d’une couleur agréable. En ce moment, toutefois, on distinguait partout les marques d’un pillage rapide et récent; des vêtements avaient été laissés pêle-mêle sur le parquet après qu’on en avait retourné les poches, des tiroirs à fermoir secret avaient été ouverts et laissés sans être refermés, et dans l’âtre on apercevait un amas de cendres grises, comme si beaucoup de papiers avaient été brûlés. Parmi ces cendres encore chaudes, l’inspecteur déterra un morceau de couverture vert, ayant appartenu à un livre de chèques, lequel avait résisté à l’action du feu. L’autre moitié de la canne fut trouvée derrière la porte; ceci confirmant les soupçons de l’officier de police, il se déclara plus que satisfait. Une visite à la banque, où on apprit que plusieurs mille livres étaient inscrites au crédit du meurtrier, rendit sa satisfaction complète.
«Vous pouvez être sûr que je le tiens, Monsieur,» dit-il à Utterson. «Il doit avoir perdu la tête, ou il n’aurait jamais laissé le bout de canne derrière lui, ou surtout il n’aurait pas brûlé le livre de chèques. Voyons! l’argent c’est la vie pour cet homme. Nous n’avons plus qu’à aller l’attendre à la banque, et faire circuler son signalement.»
Cette dernière formalité toutefois n’était pas chose aisée, car M. Hyde avait peu de familiers; même le maître de la jeune servante ne l’avait vu que deux fois; on ne trouvait nulle trace de famille, on ne connaissait de lui aucune photographie, et le peu de gens qui pouvaient donner quelques renseignements sur sa personne différaient grandement, comme d’ailleurs le font toujours ceux qui observent sans intérêt. Ils ne s’accordaient que sur un point, sur cette impression obsédante d’une difformité inexprimable, existant quelque part dans son être, que le fugitif donnait à tous ceux qui le voyaient.
V L’INCIDENT DE LA LETTRE
L’après-midi touchait à sa fin quand M. Utterson sonna à la porte du docteur Jekyll. Ce fut Poole qui lui ouvrit et l’admit de suite; il le fit descendre par l’office et traverser une cour qui, dans le temps, avait été un jardin et au fond de laquelle se trouvait le bâtiment indifféremment appelé laboratoire ou salle de dissection. Le docteur avait acheté la maison aux héritiers d’un chirurgien célèbre; mais ses goûts étant plutôt portés vers la chimie que l’anatomie, il changea la destination de cette partie de son habitation. C’était la première fois que l’avocat pénétrait dans le sanctuaire de son ami; il examina cette sombre construction sans fenêtres avec curiosité, et il fut pris d’un sentiment de dégoût en traversant l’amphithéâtre, autrefois rempli d’étudiants avides de science, et maintenant vide et silencieux, les tables surchargées d’appareils chimiques, le parquet encombré de paniers vides et de paille à emballer, éclairé faiblement par la lumière nébuleuse venant de la coupole. A l’autre bout, un escalier conduisait à une porte recouverte de serge par laquelle enfin M. Utterson pénétra dans le cabinet du docteur. C’était une grande pièce garnie d’armoires vitrées; les meubles se composaient, entre autres, d’une psyché et d’une table couverte de papiers; la lumière pénétrait à travers les vitres poussiéreuses de grandes fenêtres garnies de barreaux de fer et donnant sur la cour. Il y avait un bon feu dans la grille, et une lampe tout allumée était posée sur la cheminée, car le brouillard devenait très épais, même à l’intérieur; le docteur Jekyll était assis près du feu et paraissait mourant. Il ne se leva pas pour aller au-devant de son visiteur, mais lui tendit une main glacée, et lui souhaita la bienvenue d’une voix altérée.
«Eh bien!» dit M. Utterson, aussitôt que Poole les eut laissés seuls, «vous savez la nouvelle?»
Le docteur haussa les épaules. «On la criait dans le square,» dit-il. «Je l’entendais pendant que j’étais dans la salle à manger.»—«Un mot,» dit l’avocat: «Carew était mon client, mais vous l’êtes aussi, et je ne veux pas marcher à l’aveuglette. Vous n’avez pas été assez fou pour cacher cet individu?»
«Utterson,» s’écria le docteur, «Utterson, je prends Dieu à témoin que je ne le reverrai de ma vie. Je vous donne ma parole d’honneur que toutes relations entre lui et moi sont finies en ce monde. Tout est fini. Je vous assure qu’il n’a pas besoin de mon aide, vous ne le connaissez pas comme moi, il est en sûreté, tout à fait en sûreté; retenez ce que je vous dis, on n’entendra plus jamais parler de lui.»
L’avocat écoutait d’un air sombre; il n’aimait pas les manières fiévreuses de son ami. «Vous paraissez assez sûr de lui,» dit-il, «et dans votre intérêt j’espère que vous ne vous trompez pas. S’il y avait jugement, votre nom pourrait être mêlé à toute cette affaire.»
«Je suis tout à fait sûr de lui,» répliqua Jekyll; «je ne puis communiquer à personne sur quoi ma certitude se fonde; mais cependant il y a une chose sur laquelle je veux que vous me conseilliez. J’ai reçu une lettre, et je me demande s’il faut en faire part à la police. Je voudrais la remettre entre vos mains, Utterson, vous jugerez sagement, j’en suis certain, j’ai tant de confiance en vous.»
«Vous avez probablement peur que cette lettre donne quelque indice sur lui?» dit l’avocat.
«Non,» répondit l’autre, «et le fait est que je ne me soucie pas beaucoup de ce que deviendra Hyde; c’est bien fini entre nous. Non, je pensais tout simplement à ma réputation que cette affaire détestable a tant soit peu exposée.»
Utterson réfléchit un instant; l’égoïsme de son vieil ami le surprenait.
«Enfin,» dit-il, «faites-moi voir la lettre.»
L’écriture de cette lettre était bizarre et raide, elle était signée du nom d’Edward Hyde; elle disait assez brièvement que le bienfaiteur de l’auteur de ce message, le docteur Jekyll, lequel avait été payé si indignement de ses mille générosités, n’avait nul besoin de s’alarmer pour la sûreté de son protégé, car il avait des moyens de s’échapper, dans lesquels il avait pleine confiance. L’avocat fut assez content de cette lettre; elle présentait l’intimité sous un jour meilleur qu’il n’eût osé l’espérer et il se blâma pour quelques-uns de ses doutes passés.
«Avez-vous l’enveloppe?» demanda-t-il.
«Je l’ai brûlée sans y penser,» répliqua Jekyll, «mais il n’y avait pas de marque de poste. La lettre a été apportée par un commissionnaire.»
«Si j’attendais à demain pour prendre une décision?» fit Utterson. «La nuit porte conseil.»
«Je m’en rapporte entièrement à vous,» lui répondit Jekyll. «J’ai perdu toute confiance en moi-même.»
«Eh bien! je prendrai toute l’affaire en considération,» dit l’avocat. «Maintenant, dites-moi, une chose: ne fut-ce pas Hyde qui dicta les termes de votre testament à propos de la disparition?»
Le docteur sembla saisi de faiblesse, il pressa les lèvres et fit de la tête un signe d’assentiment.
«Je le savais,» s’écria Utterson. «Il avait l’intention de vous tuer. Vous l’avez échappé belle!»
«J’y ai gagné ce qui vaut beaucoup mieux, répondit solennellement le docteur, j’y ai gagné une leçon. Oh! mon Dieu, Utterson, quelle leçon!» Et pendant un instant il se couvrit le visage de ses deux mains.
En sortant, l’avocat s’arrêta pour dire un mot ou deux à Poole. «A propos,» demanda-t-il, «on a apporté une lettre aujourd’hui; quelle espèce d’homme l’a remise?»
Mais Poole affirma que tout ce qui était venu était arrivé par la poste, «et encore ce n’étaient que des circulaires,» ajouta-t-il.
Après avoir reçu ces renseignements, le visiteur s’éloigna, avec toutes ses inquiétudes renouvelées. Il était clair que la lettre avait été apportée à la porte du laboratoire, peut-être même avait-elle été écrite dans le cabinet, et s’il en était ainsi on devait juger différemment et agir avec précaution. Les marchands de journaux criaient à s’époumoner: «Édition spéciale. Horrible assassinat!» C’était l’oraison funèbre d’un ami et client, et malgré lui l’avocat ressentait une grande appréhension de voir le nom d’un autre entraîné dans le tourbillon de ce scandale. Dans tous les cas, il avait à trancher une question délicate, et aussi sûr qu’il fût de lui-même, il avait un désir ardent de pouvoir se confier à un autre, et demander conseil. Cet autre-là ne lui tomberait pas des nues, mais il chercherait.
Peu d’instants après, il était assis à un coin de sa cheminée, avec M. Guest, son premier clerc pour vis-à-vis; et entre eux, à une distance du feu bien calculée, se trouvait une bouteille d’un vin d’une qualité et d’un crû particuliers, laquelle avait été depuis longtemps à l’abri du soleil dans les fondements de sa maison. Le brouillard sommeillait toujours sur la ville, les lumières des réverbères luisaient comme autant d’escarboucles, et à travers l’étouffement de ces nuages abaissés, le mouvement de la ville continuait, grondant sourdement comme une violente tempête. Mais la pièce où ils se trouvaient était égayée par la lueur du feu. Dans la bouteille, les acides étaient dissous depuis longtemps, la couleur s’était adoucie avec les années, comme le fait la couleur des anciens vitraux, et le reflet de chaudes après-midi d’automne, sur les coteaux plantés de vignes, était prêt à sortir de sa prison et à disperser les brouillards de Londres. Insensiblement l’avocat s’amollissait. Il y avait peu d’hommes en qui il eût autant de confiance qu’il en avait en M. Guest, et il n’était pas sûr de lui avoir toujours caché autant de secrets qu’il l’eût voulu. Guest avait souvent été chez le docteur pour affaires; il connaissait Poole, il était presque impossible qu’il n’eût pas entendu parler de la familiarité de M. Hyde dans la maison; il pourrait tirer des conclusions. Ne valait-il pas mieux qu’il vît une lettre pouvant donner quelque explication à ce mystère? Surtout Guest, étant grand observateur et critique en écritures, considérerait la démarche qu’il méditait comme naturelle et flatteuse. En plus, le clerc était homme de bon conseil, il était presque impossible qu’il lût un document si étrange sans faire quelque remarque, et cette remarque révélerait peut-être à M. Utterson sa future ligne de conduite.
«C’est une triste chose, l’affaire de sir Danvers,» dit-il.
«Oui, Monsieur, c’est vrai. Elle a excité une vive émotion dans le public,» répliqua Guest. «Naturellement l’homme était fou!»
«Je voudrais bien savoir ce que vous en pensez,» reprit Utterson. «J’ai là un document écrit par lui; ceci est entre nous; car je n’ai pas encore pris de détermination; c’est une mauvaise affaire en la prenant par son meilleur côté. Tenez, le voilà; contemplez à l’aise l’autographe d’un meurtrier.»
Les yeux de Guest s’illuminèrent, il s’assit vivement, et se mit à étudier avec passion le contenu de la lettre. «Non, Monsieur,» dit-il enfin, «cette écriture est bien bizarre, mais ce n’est pas celle d’un fou.»
«Dans tous les cas, d’après tout ce que j’ai entendu, c’est un drôle de corps,» fit l’avocat.
En ce moment, le domestique entra avec une lettre.
«Est-ce du docteur Jekyll, Monsieur?» interrogea le clerc; «j’ai cru reconnaître l’écriture. Est-ce quelque chose de confidentiel, Monsieur Utterson?»
«Seulement une invitation à dîner. Pourquoi? Voulez-vous la voir?»
«Pour un instant. Je vous remercie, Monsieur.» Alors le clerc posa les deux feuilles de papier l’une à côté de l’autre, la lettre du docteur Jekyll et celle de Hyde, et compara leur contenu avec avidité. «Merci, Monsieur,» dit-il enfin en le rendant; «c’est un autographe bien intéressant.»
Il y eut une pause pendant laquelle M. Utterson combattit avec lui-même. «Pourquoi les avez-vous comparées, Guest?» demanda-t-il tout à coup.
«Eh bien! Monsieur, il y a une ressemblance assez singulière entre les deux écritures,» répondit le clerc; «elles sont en beaucoup de points identiques; il y a seulement une différence d’inclinaison.»
«C’est drôle!» fit Utterson.
«En effet, c’est drôle!» répéta Guest.
«Vous savez, je ne parlerai de cette lettre à personne,» dit le maître.
«Non, Monsieur,» répondit le clerc, «je comprends.»
Ce soir-là, aussitôt qu’il fut seul, M. Utterson enferma la lettre dans le coffre-fort où elle resta depuis lors. «Quoi!» pensait-il; «Henry Jekyll faire un faux pour un meurtrier!» Et son sang se glaçait dans ses veines.
VI REMARQUABLE INCIDENT DU DOCTEUR LANYON
Le temps passait, on avait offert plusieurs mille livres de récompense pour la capture de M. Hyde; car la mort de sir Danvers avait été ressentie comme une calamité publique; mais il était à l’abri de l’atteinte de la police; il s’était éclipsé comme s’il n’eût jamais existé. Beaucoup de son passé fut mis à jour, toutes choses peu honorables; on racontait des histoires de cruauté qu’avait commises cet homme, cet homme à la fois endurci et violent, des histoires de son existence vile et basse, de ses étranges associations, et de la haine qui semblait avoir entouré sa carrière. Mais de son présent lieu de refuge, pas un mot. Depuis le moment où il était sorti de la maison dans Soho, le matin du meurtre, il s’était simplement évanoui. Et graduellement, avec le temps, M. Utterson se remit de son alerte et se sentit plus à l’aise. A son point de vue, la mort de sir Danvers était plus que compensée par la disparition de M. Hyde. Maintenant que la mauvaise influence était éloignée, le docteur Jekyll commençait une nouvelle vie; il sortit de sa réclusion, renouvela ses relations avec ses amis, devint une fois de plus leur amphytrion et leur hôte familier.
Très renommé pour sa charité, il n’était pas moins remarqué maintenant pour sa religion; il avait beaucoup à faire, sortait beaucoup, son visage était plus ouvert et rayonnait de la joie intérieure d’une conscience satisfaite; et pendant plus de deux mois le docteur connut la paix.
Le huit janvier, Utterson avait dîné chez le docteur, en petit comité; Lanyon était là, et les regards de leur hôte allaient de l’un à l’autre de ses amis, comme autrefois, quand ils formaient un trio d’amis inséparables. Le douze et le quinze de ce même mois, la porte fut fermée pour l’avocat. Le docteur était renfermé à la maison, disait Poole, et il ne voyait personne. Le quinze, il essaya encore et l’admission lui fut de nouveau refusée. Ayant eu l’habitude, pendant les derniers deux mois, de voir son ami presque tous les jours, ce retour à la solitude lui pesa. Le cinquième soir, Guest dîna avec lui, et le sixième, il alla voir le docteur Lanyon.
Là au moins on ne lui refusa pas l’entrée de la maison; mais, à première vue, il fut frappé du changement qui s’était opéré dans l’apparence du docteur. Son arrêt de mort se lisait visiblement sur sa figure. L’homme à la face rubiconde avait pâli, sa chair était flasque, il était certainement plus chauve et plus vieux; mais ce ne fut cependant pas à ces détails d’une ruine physique que s’arrêtaient les réflexions de l’avocat; il remarqua l’étrangeté du regard de son ami, et les manières qui semblaient indiquer quelque terreur profondément enracinée dans son esprit. On ne pouvait supposer que le docteur craignît la mort; toutefois ce fut la première pensée de Utterson. «Oui,» se disait-il, «il est médecin, il doit connaître son état, ses jours sont comptés, et cette certitude est cause de ses souffrances.» Malgré cela, quand Utterson fit une remarque sur sa mauvaise mine, ce fut avec une grande fermeté que Lanyon se déclara un homme perdu:
«J’ai été frappé,» dit-il, «et jamais je n’en reviendrai. Ce n’est une question que de quelques semaines. Enfin! la vie m’a été agréable, je l’aimais; oui, mon ami, je l’aimais. Quelquefois je pense que si l’on pouvait tout savoir on serait plus content de partir.»
«Jekyll aussi est malade,» observa Utterson. «L’avez-vous vu?»
Le visage de Lanyon changea; il étendit une main tremblante: «Je ne voudrais plus voir ou entendre parler du docteur Jekyll,» dit-il d’une voix forte et tremblante à la fois; «il m’est tout à fait indifférent à présent, et je vous prie de m’épargner toute allusion à une personne que je regarde comme morte.»
«Voyons, voyons,» dit M. Utterson; et après une longue pause: «Puis-je être bon à quelque chose?» demanda-t-il. «Nous sommes trois vieux amis, Lanyon, nous ne vivrons plus assez longtemps pour en faire d’autres.»
«Il n’y a rien à faire,» répliqua Lanyon; «demandez-le à lui-même.»
«Il ne veut pas me voir,» dit l’avocat.
«Cela ne me surprend pas,» fut la réponse. «Un jour, Utterson, après ma mort vous arriverez peut-être à connaître le pour et le contre de tout ceci; je ne puis vous le dire. Et maintenant si vous pouvez rester et causer d’autre chose, pour l’amour de Dieu, faites-le; mais si vous ne pouvez vous empêcher de revenir à ce sujet maudit, eh bien! je vous en prie, allez-vous-en; car je ne pourrais le supporter.»
En arrivant chez lui, Utterson s’assit et écrivit à Jekyll; se plaignant de son exclusion de la maison, et demandant la cause de cette rupture malheureuse avec Lanyon; le jour suivant lui apporta une longue réponse, rédigée en termes très souvent pathétiques, et souvent d’un style sombre et mystérieux. La querelle avec Lanyon était irrémédiable. «Je ne blâme point notre vieil ami,» écrivait Jekyll; «mais je partage son opinion; nous ne devons plus nous rencontrer jamais. Je me suis décidé à mener dorénavant une vie de réclusion extrême; ne soyez pas surpris et ne doutez pas de mon amitié, si ma porte est souvent fermée, même pour vous. Laissez-moi parcourir ma route ténébreuse. J’ai amené sur ma tête une punition et une calamité que je ne puis expliquer; si je suis le premier des pécheurs, je suis aussi le premier des damnés. Je n’eus jamais cru qu’il y eût un coin dans le monde pour des souffrances et des terreurs si inexplicables; vous ne pouvez faire qu’une chose pour alléger ma destinée, Utterson: c’est de respecter mon silence.»
Utterson fut ahuri; la sombre influence de Hyde était détournée, le docteur était revenu à ses anciennes amitiés, retourné à ses anciens travaux; huit jours auparavant l’avenir souriait avec toutes les promesses d’une vieillesse heureuse et honorée, et il n’avait fallu qu’un moment pour que ses amitiés, sa tranquillité d’esprit et tout ce qui constituait le cours de sa vie régulière fussent engloutis. Un changement si grand et si imprévu indiquait la folie, mais si on considérait les paroles et les manières du docteur Lanyon, on devinait qu’il devait y avoir des causes plus graves.
Huit jours après, le docteur Lanyon se mit au lit; en moins de quinze jours il était mort; le soir de l’enterrement, auquel il avait assisté et avait été tristement affecté, Utterson s’enferma à clef dans son cabinet, il s’assit, et là, à la lueur mélancolique d’une bougie, il posa devant lui une enveloppe scellée et adressée par les mains de son ami défunt; la suscription portait ces mots: «Confidentiel, ne devant être lu que par J.-G. Utterson; seulement, en cas que le décès dudit Utterson précédât la lecture de ce document, il devra être détruit sans être lu.» L’avocat appréhendait cette lecture. «J’ai enterré un ami aujourd’hui,» pensait-il, «si ceci allait m’en coûter un autre!» Alors il condamna ses hésitations comme une trahison, et brisa le cachet. En dedans il trouva une autre enveloppe, scellée aussi; la suscription de celle-ci recommandait de ne l’ouvrir qu’après la mort ou la disparition du docteur Jekyll.
Utterson ne pouvait en croire ses yeux. Oui, il y avait disparition; ici encore, comme dans le testament insensé qu’il avait depuis longtemps restitué à son auteur, l’idée d’une disparition était mêlée au nom du docteur Henry Jekyll. Dans le testament, cette idée était issue de la sinistre suggestion de cet individu Hyde; et elle avait été mise là dans un but qui n’était que trop évident et horrible. Mais écrite par la main de Lanyon que pouvait-elle signifier? Une grande curiosité envahit le dépositaire, une grande envie d’aller contre l’interdiction et de plonger d’un seul coup au fond du mystère le saisit; mais l’honneur professionnel, et la foi à son ami mort, lui imposaient de strictes obligations; il ensevelit donc le paquet dans le coin le plus profond de son coffre-fort.
On peut mortifier sa curiosité, mais c’est autre chose de s’en rendre le maître; et il est douteux qu’à partir de ce jour Utterson désirât la société de son ami Jekyll avec autant d’ardeur. Son amitié pour lui était toujours aussi vive, mais ses idées étaient troublées et craintives. Il est vrai qu’il alla pour le voir, mais peut-être éprouva-t-il un soulagement, quand on refusa de le recevoir; peut-être, au fond, préférait-il s’entretenir avec Poole à l’entrée de la porte, entouré de l’air et des sons de la ville, à ciel découvert, que d’entrer dans cette maison de captivité volontaire, de s’y asseoir et d’y converser avec son reclus insondable. Il est vrai que Poole n’avait pas de nouvelles bien agréables à communiquer; apparemment le docteur était plus que jamais confiné dans son cabinet au-dessus du laboratoire, il y couchait même, de temps en temps; il était triste et silencieux, il ne lisait pas; on eût dit qu’il était tourmenté par quelque peine secrète. Utterson s’habitua tellement à entendre ces mêmes rapports que peu à peu il espaça de plus en plus ses visites.
VII INCIDENT A LA FENÊTRE
Un dimanche, en faisant leur promenade habituelle, le hasard amena M. Utterson et M. Enfield dans le voisinage de la porte mystérieuse. Comme ils passaient devant, d’un commun accord ils s’arrêtèrent pour la contempler.
«Enfin,» dit Enfield, «cette histoire est finie, nous n’entendrons plus jamais parler de M. Hyde.»
«J’espère que non,» répondit Utterson. «Vous ai-je jamais dit que je l’avais vu une fois, et que j’avais ressenti la même répulsion que vous à sa vue?»
«Il était impossible de regarder l’homme sans éprouver ce sentiment,» fit Enfield. «A propos, vous avez dû me prendre pour un fameux imbécile, de ne pas savoir que cette porte donne sur le derrière de la maison du docteur Jekyll! Et encore, quand je m’en suis aperçu, c’était en partie grâce à vous.»
«Alors, vous vous en êtes aperçu?» dit M. Utterson. «S’il en est ainsi, nous pouvons entrer dans la cour et jeter un coup d’œil aux fenêtres. Pour parler franchement, je ne suis pas tranquille sur le compte du pauvre Jekyll, et il me semble que même du dehors la présence d’un ami devrait lui faire du bien.»
La cour était froide, un peu humide, et quoiqu’il y fît déjà sombre, le ciel au-dessus de leurs têtes était brillamment éclairé par le soleil couchant. La fenêtre du milieu était entr’ouverte, et assis dans l’embrasure, prenant le frais, Utterson aperçut le docteur Jekyll. Sa figure portait, comme celle d’un prisonnier sans espoir, l’expression d’une tristesse infinie.
«Eh! Jekyll,» cria-t-il, «j’espère que vous allez mieux?»
«Je suis très mal, Utterson,» répliqua lugubrement le docteur; «très mal. Cela ne sera pas long, Dieu merci!»
«Vous vous enfermez trop,» dit l’avocat; «vous devriez sortir et fouetter la circulation du sang, comme nous le faisons, M. Enfield et moi. (Laissez-moi vous présenter mon cousin,—Monsieur Enfield,—le docteur Jekyll.) Allons, venez, prenez votre chapeau et faites un tour avec nous.»
«Vous êtes bien bon,» soupira l’autre; «je voudrais bien; mais non, non, non, c’est tout à fait impossible; je n’ose pas. Dans tous les cas, Utterson, soyez sûr que je suis très content de vous voir, cela me fait vraiment grand plaisir; je vous demanderais bien, ainsi qu’à M. Enfield, de monter; mais ce n’est pas un endroit convenable pour recevoir personne.»
«Eh bien! alors,» dit l’avocat avec bonté, «la meilleure chose que nous puissions faire, est de rester où nous sommes et de causer ainsi.»
«J’allais justement vous le proposer,» répondit le docteur avec un sourire. A peine avait-il proféré ces mots que le sourire disparut et fit place à une expression de terreur et de désespoir, si abjects, qu’elle glaça le sang des deux hommes, dans la cour. Ils n’eurent le temps que de l’entrevoir, car la fenêtre fut instantanément fermée; mais cet aperçu fut suffisant, ils tournèrent sur leurs talons et sortirent de la cour, sans une parole. En silence aussi ils traversèrent la rue, et ce ne fut que quand ils arrivèrent à un endroit un peu animé, même le dimanche, que M. Utterson se retourna pour regarder son compagnon. Ils étaient pâles tous les deux et leurs yeux à tous deux avaient une expression d’horreur.
«Que Dieu ait pitié de nous! que Dieu ait pitié de nous!» exclama M. Utterson.
M. Enfield secoua gravement la tête et continua de marcher en silence.
VIII LA DERNIÈRE NUIT
Un soir, après dîner, M. Utterson était assis près du feu, se chauffant, quand il fut surpris de recevoir une visite de Poole.
«Comment, Poole, qu’est-ce qui vous amène ici?» s’écria-t-il, et, l’examinant de plus près, il ajouta: «Qu’y a-t-il? Le docteur est-il malade?»
«Monsieur Utterson,» répondit Poole, «il y a quelque chose d’extraordinaire.»
«Asseyez-vous, et buvez un verre de vin,» dit l’avocat; «maintenant prenez votre temps et expliquez-moi ce qui vous amène.»
«Vous connaissez les habitudes du docteur,» poursuivit Poole; «et particulièrement celle qu’il a de s’enfermer. Eh bien! il est encore en ce moment-ci enfermé dans son cabinet, et,—je n’aime pas cela, Monsieur,—que je sois frappé de mort si je l’aime! Monsieur Utterson, j’ai peur.»
«Allons, mon garçon,» dit l’avocat; «soyez plus clair. De quoi avez-vous peur?»
«Voilà plus de huit jours que j’ai peur,» fit Poole, s’obstinant à ne pas entendre la question qui lui était posée; «et je ne puis plus le supporter.»
Sa contenance appuyait la sincérité de ses paroles; ses manières étaient toutes changées, et il n’avait pas regardé l’avocat en face, sauf au moment où il lui avait, au début, fait part de sa terreur. Il était assis, tenant sur son genou le verre de vin auquel il n’avait pas touché, les yeux rivés au parquet. «Je ne puis plus le supporter,» répétait-il.
«Voyons,» dit l’avocat, «je crois que vous avez de bonnes raisons, Poole. Je vois qu’il doit être arrivé quelque chose de sérieux. Essayez de me dire ce que c’est.»
«Je crois que mon maître est victime de quelque machination abominable,» dit Poole d’une voix rauque.
«Victime!» s’écria l’avocat très effrayé. «Quelle machination? Que veut-il dire?»
«Je n’ose rien dire, mais voulez-vous venir avec moi et vous rendre compte par vous-même?»
Pour toute réponse, M. Utterson se leva, prit son chapeau et son pardessus, tout en constatant avec étonnement l’expression de soulagement immense qui transforma le visage du maître d’hôtel; mais son étonnement ne fut pas moindre quand, pour le suivre, il le vit poser son vin sur la table sans même y avoir goûté.
Il faisait froid au dehors, une vraie soirée de mars; la lune était pâle, penchée en arrière, comme si elle avait été renversée par le vent, lequel soufflait avec tant de violence qu’il rendait la conversation difficile, et marbrait la figure des passants; ceux-ci du reste étaient rares, chassés qu’ils avaient été par cette brise glaciale; ce qui faisait penser à M. Utterson qu’il n’avait jamais vu cette partie de Londres si déserte et si vide. Il aurait désiré bien ardemment qu’il en fût autrement, car de sa vie il n’avait éprouvé un tel besoin de voir et de coudoyer des êtres humains; il avait un pressentiment de calamité qu’il ne pouvait surmonter, malgré tous ses efforts. Le vent et la poussière avaient envahi le square, quand ils y arrivèrent, et les arbrisseaux du jardin fouettaient la grille de leurs branches. Poole qui, pendant tout le trajet, avait marché un pas ou deux en avant, s’arrêta alors et, en dépit du froid piquant, ôta son chapeau et s’essuya le front. Cette sueur qu’il essuya n’avait pas été amenée par l’excitation de la marche, mais bien par quelque angoisse qui l’étranglait, car il était très pâle, et sa voix quand il parla était dure et cassée.
«Eh bien! Monsieur,» dit-il, «nous y voilà. Que Dieu fasse qu’il ne soit rien arrivé de fâcheux!»
«Amen, Poole,» fit l’avocat.
Là-dessus le domestique frappa avec précaution, la porte fut entr’ouverte et une voix au dedans demanda: «Est-ce vous, Poole?»
«Oui, c’est moi,» dit Poole; «ouvrez la porte.»
Toutes les lumières du vestibule étaient allumées, un grand feu flambait dans la cheminée, autour de laquelle tous les domestiques de la maison, hommes et femmes, s’étaient groupés. A la vue de M. Utterson, la femme de chambre éclata en sanglots hystériques, et la cuisinière, s’élançant vers lui, comme pour le prendre dans ses bras, s’écria: «Dieu soit béni! c’est M. Utterson.»
«Voyons, voyons! êtes-vous tous ici?» fit celui-ci avec aigreur. «Vous agissez mal et d’une façon inconvenante; votre maître serait loin d’être content, s’il vous voyait.»
«Ils ont tous peur,» dit Poole.
Un profond silence suivit, pas un ne protesta. Seulement la femme de chambre se mit à sangloter plus fort. «Taisez-vous,» lui dit Poole avec un accent de férocité qui montrait à quel point il avait lui-même les nerfs agacés, et, par le fait, quand cette fille avait si soudainement élevé la note de ses lamentations, instinctivement, tous les autres domestiques s’étaient retournés vers la porte conduisant à l’intérieur de la maison, leurs visages exprimant l’attente de quelque terrible apparition. «Maintenant,» continua le maître d’hôtel, s’adressant à un petit marmiton, «donne-moi une bougie et nous procéderons de suite aux investigations.» Il pria alors M. Utterson de le suivre et le mena au jardin derrière la maison. «Maintenant, Monsieur,» dit-il, «marchez aussi doucement que possible; je veux que vous entendiez sans être entendu. Et tenez, Monsieur, si par hasard on vous demandait d’entrer, ne le faites pas.»
A cette conclusion, les nerfs de M. Utterson éprouvèrent une telle secousse qu’il en perdit presque l’équilibre, mais il rassembla son courage et suivit le domestique, dans la partie de derrière de la maison; ils traversèrent l’amphithéâtre toujours encombré de ses paniers et de ses bouteilles, et enfin arrivèrent au pied de l’escalier. Là, Poole lui fit signe de s’arrêter et d’écouter, pendant que lui-même, avec un grand effort de résolution, posait la bougie à terre, gravissait les marches de l’escalier d’un pied quelque peu incertain et frappait à la porte recouverte de serge rouge.
«M. Utterson demande à vous voir, Monsieur,» appela-t-il, tout en s’agitant violemment pour faire comprendre à l’avocat de continuer à prêter l’oreille.
Une voix se fit entendre au dedans: «Dites-lui que je ne puis voir personne.»
La voix avait un accent plaintif.
«Merci, Monsieur,» dit Poole avec une note de triomphe dans la voix; et reprenant la bougie, il fit repasser M. Utterson à travers la cour et le conduisit dans la grande cuisine; elle était sans feu, et les criquets sautaient sur le plancher.
«Monsieur,» demanda-t-il en regardant fixement M. Utterson, «était-ce là la voix de mon maître?»
«Elle serait bien changée, dans tous les cas,» répondit l’avocat très pâle.
«Changée! je le crois,» exclama le domestique. «Serais-je resté vingt ans au service de cet homme pour ne pas connaître sa voix? Non, Monsieur, on a fait disparaître mon maître; il y a au moins huit jours qu’il n’est plus là! cela a dû être accompli le jour que nous l’entendîmes implorer à haute voix l’aide de Dieu; mais ce qui est là et a pris sa place, Dieu seul pourrait dire ce que c’est, et aussi pourquoi cela reste là.»
«Tout cela est très étrange, Poole; cela n’a pas le sens commun, mon garçon,» dit M. Utterson, mordillant le bout de son doigt. «Supposons que, comme vous le pensez, supposons que le docteur Jekyll a été assassiné, enfin; quelles raisons pourraient forcer l’assassin de rester? Cela ne se tient pas; cela est contre toute logique.»
«Vous n’êtes pas facile à convaincre, Monsieur Utterson, mais j’espère y parvenir quand même,» dit Poole. «Par exemple, je vous dirai que pendant toute cette semaine, lui, elle, ou enfin l’être quelconque qui habite ce cabinet, n’a cessé nuit et jour de demander à grands cris une espèce de drogue qu’on ne peut trouver à son idée. C’était quelque fois son habitude (l’habitude de mon maître, veux-je dire) d’écrire ce qu’il voulait sur un morceau de papier et de le jeter dans l’escalier. Nous n’avons pas vu autre chose cette semaine, rien que des morceaux de papier et une porte fermée; même les repas que nous déposions sur le palier de la porte étaient entrés en cachette, quand il n’y avait personne. Eh bien! Monsieur, tous les jours, et deux ou trois fois par jour, nous n’avons eu que des ordres et des plaintes; de nouveaux ordres et de nouvelles plaintes; on m’a fait courir chez tous les pharmaciens en gros de la ville. A chaque fois que je rapportais la chose demandée, il y avait un autre papier me disant de le reporter parce qu’elle n’était pas pure, et on m’envoyait dans une autre maison. Cette drogue doit être d’absolue nécessité, Monsieur, quel que soit l’usage que l’on veuille en faire.»
«Avez-vous quelques-uns de ces papiers?» demanda M. Utterson.
Poole fouilla dans sa poche et en sortit un billet chiffonné, que l’avocat examina attentivement en se rapprochant de la bougie. Il contenait ces quelques phrases: «Le docteur Jekyll présente ses compliments à MM. Maw: il leur assure que leur dernier échantillon est impur et ne peut lui être d’aucun service. En l’année 18.. le docteur Jekyll en a acheté une assez grande quantité à MM. Maw. Il vient donc les prier de chercher soigneusement et, s’il restait de la même qualité, de lui en envoyer immédiatement, sans aucune considération de prix. L’importance de ceci ne pourrait être exagérée.» Jusque-là la lettre était assez composée, mais à cet endroit l’émotion de celui qui écrivait se faisait sentir: «Au nom de Dieu,» ajoutait-il, «trouvez-m’en de l’ancienne!»
«C’est une lettre bizarre,» dit M. Utterson; «mais comment se fait-il qu’elle soit ouverte?»
«Le commis chez M. Maw était furieux, Monsieur, et il me l’a rejetée comme s’il avait eu peur qu’elle lui salisse les doigts,» répondit Poole.
«Vous êtes sûr que c’est l’écriture du docteur?» reprit l’avocat.
«Cela lui ressemble,» dit le domestique, faisant la moue. «Mais que signifie l’écriture? Je l’ai vu!»
«Vous l’avez vu!» exclama M. Utterson. «Que voulez-vous dire?»
«Voilà,» dit Poole; «une fois j’entrai dans l’amphithéâtre, venant du jardin, d’une manière inattendue; il était probablement sorti pour chercher son médicament, ou autre chose, car la porte du cabinet était entr’ouverte; enfin il était au fond de la salle, fouillant parmi les paniers. Il releva la tête quand j’entrai, poussa un cri, s’enfuit en haut et disparut dans le cabinet. L’apparition ne dura qu’un instant, mais les cheveux m’en dressèrent sur la tête. Monsieur, si c’était mon maître, pourquoi avait-il un masque? Si c’était mon maître, pourquoi s’enfuyait-il en jetant un tel cri? J’ai été à son service pendant assez longtemps. Et alors...» Poole s’arrêta et se passa la main sur le visage.
«Toutes ces circonstances sont bien étranges,» dit M. Utterson; «mais il me semble que je commence à débrouiller le mystère. Votre maître, Poole, a sans doute été saisi par une de ces maladies qui déforment et torturent le malade tout ensemble; de là l’altération de sa voix, son masque et sa tendance à éviter ses amis; de là son empressement à trouver ce médicament, duquel la pauvre âme attend quelque soulagement. Dieu veuille qu’il ne se trompe pas! Voilà mon explication, c’est déjà assez triste, Poole, et demande à être considéré, mais c’est plausible et naturel; cela se déduit bien et nous délivre de toute alarme excessive.»
«Monsieur,» dit le maître d’hôtel, devenu tout pâle, «cette chose n’était pas, mon maître, voilà la vérité. Mon maître,»—ici il regarda autour de lui et baissa la voix,—«mon maître est un grand bel homme, et ce que j’ai vu ressemblait plutôt à un nain.»
Utterson essaya de protester. «Oh! Monsieur,» s’écria Poole. «croyez-vous que je ne connais pas mon maître, après vingt ans? Croyez-vous que je ne sais pas où atteignait sa tête quand il passait la porte de son cabinet, où je l’ai vu entrer tous les matins de ma vie? Non, Monsieur, ce personnage avec le masque ne fut jamais le docteur Jekyll, et j’ai la conviction qu’un meurtre s’est accompli.»
«Poole,» reprit alors l’avocat, «d’après ce que vous me dites, mon devoir est tracé; je dois m’assurer. Autant j’ai de respect pour les désirs de votre maître, autant je suis intrigué par ce billet qui semble prouver qu’il est encore vivant, et je me considère autorisé à enfoncer cette porte.»
«Ah! Monsieur Utterson, voilà qui s’appelle parler,» s’écria le domestique.
«La question maintenant est de savoir qui va se charger de cette besogne,» reprit M. Utterson.
«Mais vous et moi, Monsieur,» fut l’intrépide réponse.
«Très bien,» poursuivit l’avocat; «et quelles que soient les conséquences, je veillerai à ce que vous n’en soyez pas la victime.»
«Il y a une hache dans l’amphithéâtre,» reprit Poole; «ce sera pour moi; vous, vous pouvez prendre le tisonnier de la cuisine.»
L’avocat s’arma de ce grossier mais lourd instrument, et dit en le balançant dans sa main: «Savez-vous, Poole, que nous sommes, vous et moi, en train de nous jeter dans une situation périlleuse?»
«C’est facile à deviner, Monsieur,» répliqua le maître d’hôtel.
«Alors il vaut mieux parler à cœur ouvert. Nous en pensons tous deux plus long que nous ne l’avouons. Soyons francs l’un avec l’autre. Cet individu masqué que vous avez vu, l’avez-vous reconnu?»
«Mais, Monsieur, il s’est enfui si vite, ensuite il était courbé presque en deux, ce qui fait que je pourrais à peine affirmer l’avoir reconnu. Cependant, si vous voulez dire: Était-ce M. Hyde? Eh bien, oui! là, je crois que c’était lui. Vous voyez, c’était à peu près la même hauteur et la même démarche que la sienne. En résumé, quelle autre personne pourrait être entrée par la porte du laboratoire? Vous n’avez pas oublié, Monsieur, qu’au moment du meurtre il avait toujours la clef? Mais ce n’est pas tout. Avez-vous, Monsieur, jamais rencontré M. Hyde?»
«Oui,» dit l’avocat, «je lui ai parlé une fois.»
«Alors vous devez savoir comme nous tous qu’il y avait quelque chose d’étrange chez ce Monsieur, quelque chose qui vous faisait peur, je ne sais pas très bien m’expliquer, Monsieur, excepté que sa vue vous faisait froid jusqu’à la moelle des os.»
«Je dois avouer avoir ressenti quelque chose comme cela,» dit M. Utterson.
«A merveille,» reprit Poole. «Eh bien! Monsieur, pendant que cette créature masquée sautait comme un singe, parmi les appareils de chimie, en s’enfuyant dans le cabinet, un froid glacial me saisit, et me courut tout le long de l’épine dorsale. Oh! je sais que ce n’est pas une preuve, Monsieur Utterson, j’ai assez appris pour savoir cela; mais on a de ces sensations, et je vous jure, sur la Bible, que c’était M. Hyde!»
«Oui, oui,» dit l’avocat; «mes pressentiments me portent à vous croire. Une relation pareille ne pouvait amener que des malheurs. Oui, vraiment, je vous crois, je crois que ce pauvre Henry a été tué, et je crois que son meurtrier (dans quel but? Dieu seul le sait) est encore aux aguets dans le cabinet de sa victime. Enfin, soyons les vengeurs. Appelez Bradshaw.»
Le valet de pied répondit à l’appel, et arriva très pâle et nerveux.
«Rassemblez-vous tous, Bradshaw,» dit l’avocat, «cette incertitude vous fait du mal à tous, je le sais, notre intention est d’en finir. Poole et moi, nous allons nous faire, de force, passage dans le cabinet. Si nous sommes trompés dans nos conjectures, mes épaules sont assez fortes pour porter tout le blâme. Toutefois, dans le cas où quelque chose serait vraiment arrivé, ou que quelque malfaiteur essayerait de s’échapper par la porte de derrière, vous et les autres vous allez faire le tour par le coin de la rue, et vous poster à l’entrée du laboratoire. Nous vous donnons dix minutes pour prendre vos dispositions.»
Après le départ de Bradshaw, l’avocat vérifia l’heure à sa montre.
«Et maintenant, à nous, Poole,» dit-il. Et prenant le tisonnier sous son bras, il se dirigea vers la cour. La lune était voilée par un nuage, et il faisait très sombre. Le vent qui ne soufflait que par bouffées et rafales, dans ce puits profond de construction, faisait vaciller la lumière de leur bougie devant eux jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à l’abri de l’amphithéâtre; là ils s’assirent et attendirent en silence. Londres bourdonnait solennellement aux alentours; mais la tranquillité de leur entourage immédiat n’était troublée que par le bruit des pas allant et venant sur le parquet du cabinet.
«Voilà comme on marche toute la journée, Monsieur,» dit Poole à voix basse; «et aussi une bonne partie de la nuit; les pas ne s’interrompent qu’à l’arrivée d’un nouvel échantillon venant de chez le pharmacien. Ah! il n’y a qu’une mauvaise conscience qui puisse être ainsi ennemie du repos. Oh! Monsieur, chacun de ces pas indique du sang traîtreusement versé. Mais attendez, ne faites pas de bruit, approchez-vous un peu plus près; rappelez-vous votre vieille amitié, écoutez de tout votre cœur, et dites-moi: est-ce là le pas du docteur?»
La marche était légère, lente, irrégulière, avec un certain balancement. Elle était certainement bien différente de la démarche lourde et écrasante de Henry Jekyll. Utterson soupira.
«N’y a-t-il jamais eu autre chose que vous ayez remarqué?» demanda-t-il.
Poole fit un signe affirmatif: «Une fois,» dit-il, «une fois je l’ai entendu sangloter.»
«Sangloter! Comment cela?» exclama l’avocat, sentant soudain un frisson d’horreur l’envahir.
«Sangloter comme une femme, ou comme une âme en peine,» dit le maître d’hôtel; «je m’éloignai avec un tel poids sur le cœur que j’avais envie de pleurer aussi.»
Les dix minutes étaient écoulées. Poole déterra la hache de dessous un tas de paille, où elle était enfouie; la bougie fut placée sur la table rapprochée du point qu’ils allaient attaquer, puis ils se dirigèrent en retenant leur haleine vers l’endroit où les pas allaient et venaient, allaient et venaient, dans le silence de la nuit.
«Jekyll,» cria Utterson à voix haute, «je demande à vous voir;» il attendit un instant, mais nulle réponse se fit entendre. «Je vous préviens franchement,» continua-t-il, «que nous sommes alarmés; nous avons des soupçons, il faut que je vous voie, et je vous verrai par n’importe quel moyen, de force ou de bonne amitié.»
«Utterson,» dit alors la voix, «au nom de Dieu, ayez pitié!»
«Ah! cela n’est pas la voix de Jekyll, c’est celle de Hyde,» s’écria Utterson. «Abattons la porte, Poole.»
Poole balança la hache au-dessus de sa tête; le coup retentit par toute la maison, et la porte s’ébranla sur ses gonds et sa serrure. Un cri perçant et lugubre, comme d’un animal affolé, sortit du cabinet; la hache fut de nouveau levée et abattue, les panneaux furent brisés et l’encadrement rebondit. Poole s’y reprit à quatre fois; mais le bois était dur et les ferrures solides; ce ne fut qu’au cinquième coup que la serrure éclata, et que le restant de la porte tomba en dedans.
Les assiégeants, consternés par leur propre vacarme et le silence qui suivit, restèrent un peu en arrière et regardèrent. Ils virent le cabinet éclairé par la lumière tranquille d’une lampe, un bon feu brillait et pétillait dans l’âtre, la bouillotte chantait son petit refrain; des tiroirs étaient ouverts, des papiers étaient rangés en ordre sur la table près du feu; tout était prêt pour le thé, et sans la présence des grandes armoires pleines de préparations chimiques, on n’eût pu imaginer un endroit plus paisible ou plus banal dans tout Londres.
Au milieu du parquet était étendu le corps d’un homme douloureusement contorsionné et s’agitant encore par secousses. Ils s’approchèrent alors sur la pointe des pieds, le retournèrent sur le dos et reconnurent Edward Hyde. Il était habillé de vêtements beaucoup trop grands pour lui; des vêtements faits pour un homme de la taille du docteur Jekyll; les muscles de son visage remuaient avec un semblant de vie, mais cependant la vie était bien éteinte. Utterson, en voyant la fiole brisée que l’homme tenait encore dans une de ses mains, en sentant la forte odeur d’acide prussique répandue dans le cabinet, comprit de suite qu’il se trouvait en présence d’un suicide.
«Nous sommes arrivés trop tard,» dit-il durement, «ou pour punir ou pour sauver. Hyde est en train de rendre compte de ses actions, et la seule chose qui nous reste à faire est de trouver le corps de votre maître.»
La plus grande partie du bâtiment était occupée par l’amphithéâtre, lequel remplissait presque tout l’espace du rez-de-chaussée; il recevait sa lumière d’en haut, et aussi du cabinet qui à un des bouts formait un premier étage dont les fenêtres donnaient sur la cour. Un corridor conduisait de l’amphithéâtre à la porte donnant sur la petite rue, et le cabinet communiquait séparément avec celle-ci par un deuxième escalier. Il y avait en outre un ou deux petits cabinets noirs et une cave spacieuse. Ils visitèrent le tout soigneusement. Ils n’eurent à donner qu’un coup d’œil dans les cabinets noirs; ils étaient vides, et par la poussière qui tombait des portes, il était facile de voir qu’elles n’avaient pas été ouvertes depuis longtemps. Il est vrai que la cave était remplie de vieux débarras, datant pour la plupart du temps du chirurgien que le docteur avait remplacé; mais la chute d’une masse épaisse de toiles d’araignées avec laquelle la porte avait été scellée depuis des années les avertit de l’inutilité de pousser plus loin leurs recherches dans cette direction. Il n’y avait nulle part aucune trace de Henry Jekyll, mort ou en vie. Poole sonda du pied les dalles du corridor. «Il doit être enterré là,» dit-il en prêtant l’oreille.
«Peut-être s’est-il enfui,» dit Utterson, retournant sur ses pas pour examiner la porte de la rue. Elle était fermée au pêne, et ils retrouvèrent la clef par terre sur les dalles, toute couverte de rouille:
«Elle n’a pas l’air d’avoir beaucoup servi,» observa l’avocat.
«Servi!» répéta Poole; «ne voyez-vous pas, Monsieur, qu’elle est cassée comme si on avait piétiné dessus.»
«Oui,» continua Utterson; «les fractures aussi sont rouillées.» Les deux hommes se regardèrent avec épouvante: «Cela me dépasse, Poole,» dit l’avocat. «Retournons au cabinet.»
Ils montèrent l’escalier en silence, et tout en jetant de temps en temps un regard craintif sur le cadavre, ils procédèrent à une perquisition en règle de ce que contenait le cabinet. Sur une table, on pouvait distinguer les traces d’un travail chimique, plusieurs petits tas d’une espèce de sels blancs étaient mesurés et disposés sur des soucoupes de verre, comme pour une expérience dans laquelle le malheureux homme avait été interrompu.
«Voilà, la même espèce de drogue que je lui apportais toujours,» dit Poole. Et pendant qu’il parlait l’eau de la bouillotte se répandit avec grand bruit.
Cet incident les fit se rapprocher du feu, le meilleur fauteuil était disposé au coin de la cheminée, et un plateau à thé se trouvait sur une table, à la portée de celui qui se fût assis, le sucre était même déjà dans la tasse. Il y avait plusieurs livres sur un rayon, et un d’eux était posé ouvert à côté du plateau, sur la table. Utterson fut confondu en reconnaissant un livre de piété pour lequel Jekyll avait souvent professé une grande estime; il y avait des notes de sa main, accompagnées d’effrayants blasphèmes. Ils se trouvèrent à un moment en face de la psyché, dans les profondeurs de laquelle leurs regards plongèrent avec une horreur involontaire; mais elle était tournée de façon à ne leur laisser apercevoir que les cent réflexions étincelantes du feu sur le devant verni des armoires, un petit reflet rose au plafond et leurs propres images pâles et timides se baissant pour regarder.
«Cette glace a vu des choses étranges, Monsieur,» dit Poole à voix basse.
«Sûrement rien de plus étrange que sa présence ici,» répondit l’avocat sur le même ton; «car pourquoi Jekyll,»—il se surprit tressaillant à ce nom, mais surmontant cette faiblesse il reprit: «A quoi cela pouvait-il servir à Jekyll?»
«Oui, on peut se le demander,» dit Poole.
Ils se tournèrent alors vers la table où étaient rangés les papiers; parmi eux se trouvait une grande enveloppe, adressée, de l’écriture du docteur, à M. Utterson. L’avocat la décacheta et différents papiers qu’elle contenait tombèrent à terre. Le premier que l’avocat ramassa était un testament, rédigé dans les mêmes termes excentriques que celui qu’il avait rendu à son ami, six mois auparavant; mais à la place du nom d’Edward Hyde, il lut avec stupéfaction celui de Gabriel John Utterson. Ses yeux se portèrent sur Poole, ensuite sur le papier qu’il avait dans les mains et enfin sur le corps du malfaiteur mort, étendu sur le tapis.
«La tête me tourne,» dit-il. «Comment! il a été en pleine possession de tout ceci tous ces jours derniers; il n’a aucune raison pour m’aimer, il a dû enrager de se voir dépossédé; et il n’a pas détruit ce document! Il ramassa un autre papier, ce n’était qu’un petit billet très court écrit par le docteur, et daté en haut de la page.»
«Oh! Poole,» s’écria l’avocat; «il était ici et vivant aujourd’hui; on ne peut avoir disposé de lui dans si peu de temps; il n’est pas mort, il a dû fuir! Mais alors pourquoi avoir fui? et par quel moyen? Et s’il en est ainsi, peut-on s’aventurer à déclarer ce suicide? Oh! il faut de la prudence. Je prévois que nous pourrions encore impliquer votre maître dans quelque terrible affaire.»