V. CHEZ MONSIEUR LE MARQUIS. (continued 2)
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Cette lettre était conçue ainsi, et nous la recopions pour donner une idée du style qu’employait Léandre en ces séductions de grandes dames où il excellait, disait-il.
«Madame, ou plutôt déesse de beauté, ne vous en prenez qu’à vos charmes incomparables de la mésaventure qu’ils vous attirent. Ils me forcent, par leur éclat, à sortir de l’ombre où j’aurais dû rester enseveli, et à m’approcher de leur lumière, de même que les dauphins viennent du fond de l’océan aux clartés que jettent les falots des pêcheurs, encore qu’ils doivent y trouver le trépas et périr, sans pitié, sous les dards aigus des harpons. Je sais trop bien que je rougirai l’onde de mon sang, mais comme aussi bien je ne puis vivre, il m’est égal de mourir. C’est là une audace bien étrange, que d’élever cette prétention, réservée aux demi-dieux, de recevoir au moins le coup fatal de votre main. Je m’y risque, car, étant désespéré d’avance, il ne peut m’arriver rien de pis, et je préfère votre courroux à votre mépris ou dédain. Pour donner le coup de grâce, il faut regarder la victime, et j’aurai, en expirant sous vos cruautés, cette douceur souveraine d’avoir été aperçu. Oui, je vous aime, madame, et si c’est un crime, je ne m’en repens point. Dieu souffre qu’on l’adore; les étoiles supportent l’admiration du plus humble berger; c’est le sort des hautes perfections comme la vôtre de ne pouvoir être aimées que par des inférieurs, car elles n’ont point d’égales sur la terre: elles en ont à peine aux cieux. Je ne suis, hélas! qu’un pauvre comédien de province, mais quand même je serais duc ou prince, comblé de tous les dons de la fortune, ma tête n’atteindrait pas vos pieds, et il y aurait tout de même entre votre splendeur et mon néant la distance du sommet à l’abîme. Pour ramasser un cœur, il faudra toujours que vous vous baissiez. Le mien est, j’ose le dire, madame, aussi fier que tendre, et qui ne le repousserait pas trouverait en lui l’amour le plus ardent, la délicatesse la plus parfaite, le respect le plus absolu, et un dévouement sans bornes. D’ailleurs, si une telle félicité m’arrivait, votre indulgence ne descendrait peut-être pas si bas qu’elle se l’imagine. Bien que réduit par le destin adverse et la rancune jalouse d’un grand à cette extrémité de me cacher au théâtre sous le déguisement des rôles, je ne suis pas d’une naissance dont il faille rougir. Si j’osais rompre le secret que m’imposent des raisons d’État, on verrait qu’un sang assez illustre coule en mes veines. Qui m’aimerait ne dérogerait pas. Mais j’en ai déjà trop dit. Je ne serai toujours que le plus humble et le plus prosterné de vos serviteurs, lors même que, par une de ces reconnaissances qui dénouent les tragédies, tout le monde me saluerait comme fils de Roi. Qu’un signe, le plus léger, me fasse comprendre que ma hardiesse n’a pas excité en vous une trop dédaigneuse colère, et j’expirerai sans regret, brûlé par vos yeux, sur le bûcher de mon amour.»
Qu’aurait répondu la marquise à cette brûlante épître, qui peut-être avait servi plusieurs fois? Il faudrait connaître bien à fond le cœur féminin pour le savoir. Par malheur, la lettre n’arriva pas à son adresse. Entiché de grandes dames, Léandre ne regardait point les soubrettes et n’était point galant avec elles. En quoi il avait tort, car elles peuvent beaucoup sur les volontés de leurs maîtresses. Si les pistoles eussent été appuyées de quelques baisers et lutineries, Jeanne, satisfaite en son amour-propre de femme de chambre, qui vaut bien celui d’une Reine, eût mis plus de zèle et de fidélité à s’acquitter de sa commission.
Comme elle tenait négligemment la lettre de Léandre à la main, le marquis la rencontra et lui demanda par manière d’acquit, n’étant pas de sa nature un mari curieux, quel était ce papier qu’elle portait ainsi.
«Oh! pas grand’chose, répondit-elle, une missive de M. Léandre à madame la marquise.
—De Léandre, l’amoureux de la troupe, celui qui fait le galant dans les Rodomontades du capitaine Matamore! Que peut-il écrire à ma femme? Sans doute il lui demande quelque gratification.
—Je ne pense point, répondit la rancunière suivante; en me remettant ce poulet, il poussait des soupirs et faisait des yeux blancs comme un amoureux pâmé.
—Donne cette lettre, fit le marquis, j’y répondrai. N’en dis rien à la marquise. Ces baladins sont parfois impertinents, et, gâtés par les indulgences qu’on a, ne savent point se tenir en leur place.»
En effet, le marquis, qui aimait assez à se divertir, fit réponse au Léandre dans le même style avec une grande écriture seigneuriale, sur papier flairant le musc, le tout cacheté de cire d’Espagne parfumée et d’un blason de fantaisie, pour mieux entretenir le pauvre diable en ses imaginations amoureuses.
Quand Léandre rentra dans sa chambre après la représentation, il trouva sur sa table, au lieu le plus apparent, un pli déposé par une main mystérieuse et portant cette suscription: «A monsieur Léandre.» Il l’ouvrit tout tremblant de bonheur et lut les phrases suivantes:
«Comme vous le dites trop bien pour mon repos, les déesses ne peuvent aimer que des mortels. A onze heures, quand tout dormira sur la terre, ne craignant plus l’indiscrétion des regards humains, Diane quittera les cieux et descendra vers le berger Endymion. Ce ne sera pas sur le mont Latmus, mais dans le parc, au pied de la statue de l’Amour discret où le beau berger aura soin de sommeiller pour ménager la pudeur de l’immortelle, qui viendra sans son cortége de nymphes, enveloppée d’un nuage et dépouillée de ses rayons d’argent.»
Nous vous laissons à penser quelle joie folle inonda le cœur du Léandre à la lecture de ce billet, qui dépassait ses plus vaniteuses espérances. Il répandit sur sa chevelure et ses mains un flacon d’essence, mâcha un morceau de macis pour avoir l’haleine fraîche, rebrossa ses dents, tourna la pointe de ses boucles afin de les faire mieux friser et se rendit dans le parc à l’endroit indiqué, où, pour vous raconter ceci, nous l’avons laissé faisant le pied de grue.
La fièvre de l’attente et aussi la fraîcheur nocturne lui causaient des frissons nerveux. Il tressaillait à la chute d’une feuille, et tendait au moindre bruit une oreille exercée à saisir au vol le murmure du souffleur. Le sable criant sous son pied lui semblait faire un fracas énorme qu’on dût entendre du château. Malgré lui, l’horreur sacrée des bois l’envahissait et les grands arbres noirs inquiétaient son imagination. Il n’avait pas peur précisément, mais ses idées prenaient une pente assez lugubre. La marquise tardait un peu, et Diane laissait trop longtemps Endymion les pieds dans la rosée. A un certain instant il lui sembla entendre craquer une branche morte sous un pas assez lourd. Ce ne pouvait être celui de sa déesse. Les déesses glissent sur un rayon et elles touchent terre sans faire ployer la pointe d’une herbe.
«Si la marquise ne se hâte pas de venir, au lieu d’un galant plein d’ardeur, elle ne trouvera plus qu’un amoureux transi, pensait Léandre; ces attentes où l’on se morfond ne valent rien aux prouesses de Cythère.» Il en était là de ses réflexions lorsque quatre ombres massives, se dégageant d’entre les arbres et de derrière le piédestal de la statue, vinrent à lui d’un mouvement concerté. Deux de ces ombres qui étaient les corps de grands marauds, laquais au service du marquis de Bruyères, saisirent les bras du comédien, les lui maintinrent comme ceux des captifs qu’on veut lier, et les deux autres se mirent à le bâtonner en cadence. Les coups résonnaient sur son dos comme les marteaux sur l’enclume. Ne voulant point par ses cris attirer du monde et faire connaître sa mésaventure, le pauvre fustigé supporta héroïquement sa douleur. Mucius Scévola ne fit pas meilleure contenance le poing dans le brasier, que Léandre sous le bâton.
La correction finie, les quatre bourreaux lâchèrent leur victime, lui firent une profonde salutation et se retirèrent sans avoir sonné mot.
Quelle chute honteuse! Icare tombant du haut du ciel n’en fit pas une plus profonde. Contusionné, brisé, moulu, Léandre, clopin-clopant, regagna le château courbant le dos, se frottant les côtes; mais la vanité chez lui était si grande, que l’idée d’une mystification ne lui vint pas. Son amour-propre trouvait plus expédient de donner à l’aventure un tour tragique. Il se disait que, sans doute, la marquise, épiée par un mari jaloux, avait été suivie, enlevée avant d’arriver au rendez-vous, et forcée, le poignard sur la gorge, à tout avouer. Il se la représentait à genoux, échevelée, demandant grâce au marquis forcené de colère, répandant des pleurs à foison et promettant pour l’avenir de mieux résister aux surprises de son cœur. Même tout courbaturé de bastonnade, il la plaignait de s’être mise en tel péril à cause de lui, ne se doutant pas qu’elle ignorait l’histoire et reposait à cette heure fort tranquillement entre ses draps de toile de Hollande, bassinés au bois de santal et à la cannelle.
En longeant le corridor, Léandre eut cette contrariété de voir Scapin dont la tête passait par l’hiatus de la porte entre-bâillée et qui ricanait malicieusement. Il se redressa du mieux qu’il put, mais la maligne bête ne prit pas le change.
Le lendemain, la troupe fit ses préparatifs de départ. On abandonna le char à bœufs comme trop lent, et le Tyran, largement payé par le marquis, loua une grande charrette à quatre chevaux pour emmener la bande et ses bagages. Léandre et Zerbine se levèrent tard, pour des raisons qu’il n’est pas besoin d’indiquer davantage, seulement l’un avait la mine dolente et piteuse, quoiqu’il essayât de faire à mauvais jeu bon visage; l’autre rayonnait d’ambition satisfaite. Elle se montrait même bonne princesse envers ses compagnes, et la Duègne, symptôme grave, se rapprochait d’elle avec des obséquiosités patelines qu’elle ne lui avait jamais montrées. Scapin, à qui rien n’échappait, remarqua que la malle de Zerbine avait doublé de poids par quelque sortilége magique. Sérafine se mordait les lèvres en murmurant le mot «créature!» que la Soubrette
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... et l’on quitta cet hospitalier château de Bruyères... (Page 131.)
ne fit pas semblant d’entendre, contente pour le moment de l’humiliation de la grande coquette.
Enfin, la charrette s’ébranla, et l’on quitta cet hospitalier château de Bruyères, que tous regrettaient, excepté Léandre. Le Tyran pensait aux pistoles qu’il avait reçues; le Pédant, aux excellents vins dont il s’était largement abreuvé; Matamore, aux applaudissements qu’on lui avait prodigués; Zerbine, aux pièces de taffetas, aux colliers d’or et autres régals; Sigognac et Isabelle ne pensaient qu’à leur amour, et, contents d’être ensemble, ne retournèrent pas même la tête pour voir encore une fois à l’horizon les toits bleus et les murs vermeils du château.