XX LES MOTS
Reading edition
A Jules Renard.
I
La vaste pièce était noire. Des craquements anormaux Semblaient sortir de l’armoire Où sont enfermés les Mots. Sous les quatre longues vitres Dont les vieux rideaux froncés Sont verts comme des élytres, Des soupirs furent poussés. Et parmi l’ombre où des cuivres Luisaient encor sur du bois, Tous les mots, dans tous les livres, Remuèrent à la fois. Un bruit de pages griffées Fut coupé par un sanglot : Je crus qu’on tuait les Fées Dans les Contes de Perrault. On eût dit des plaintes d’elfes Poursuivis par un Merlin ; Un tollé de moineaux guelfes Contre un hibou gibelin. J’entendis, je crus entendre Des petits pas de ciseaux Courir dans de la chair tendre Et trébucher sur des os. « On nous fait d’horribles choses ! » Criaient, sous les rideaux verts, Les mots qui sont dans les proses, Les mots qui sont dans les vers. « Assez ! — Grâce ! — On m’excrucie ! — Non, c’est trop chirurgical ! — Ay ! les dents de votre scie Ont atteint mon radical ! » J’entendis des mots étranges Qui par des mots étaient dits. Sous les vieux rideaux à franges. Tout gémissait. J’entendis : « C’est sur le cœur de Racine, Hélas ! qu’ils m’ont massacré ! — O Chénier ! on assassine Au coin de ton Bois Sacré ! — « Bourreaux ! achevez l’oiselle Qui palpite sur le sol : Il me fallait mes deux l Pour pouvoir prendre mon vol ! » J’entendis : « Je sens leur lame M’arracher mon c muet : Cette lettre était mon âme Puisqu’elle était mon secret ! — « Ah ! faut-il qu’on nous dissèque ? Et pourquoi des bistouris Lorsque la bibliothèque Avait déjà des souris ?… » Et c’étaient les voix éteintes D’une clinique où l’on meurt. Tous les mots poussaient des plaintes, Chacun selon son humeur. L’un appelait les Quarante Comme on appelle le guet ; L’autre, d’une voix mourante, Criait : « Au secours, Faguet ! » On entendait, de souffrance, Rugir un mot léonin Dans un livre Jeune-France Relié par Thouvenin ; Un adjectif acrobate, En faisant le grand écart, Essayait, d’un coup de batte, De détourner un trocart ; Un juron fut énergique ; Un soupir fut élégant ; Quelquefois un mot tragique Mourait en monologuant ; Et les mots qui vont par strophes, Formant un chœur plein d’effroi, Commentaient les catastrophes Comme dans Œdipe roi :
II
« Ah ! disaient ces mots en larmes, Nous sommes pourtant les mots, Vos amis, vos fleurs, vos armes, Vos talismans, vos émaux ! « Nous sommes pourtant les gnomes Tueurs de géants, les nains Affranchisseurs de royaumes Et souleveurs d’Apennins ! « C’est nous les poneys espiègles Qui dans votre cour piaffons, Et les attelages d’aigles Crevant du vol vos plafonds ! « C’est nous le clown et le page Qui portons masque ou haubert, Et qui faisons du tapage Dans le gueuloir de Flaubert ; « C’est nous l’hermine et la toile, L’auréole et le bonnet ; Nous venons avec l’Étoile Aussitôt qu’un Rêve naît ; « C’est nous les petits Rois Mages Apportant dans nos doigts bruns L’Or et l’Encens des Images, Et la Myrrhe des Parfums ! « C’est nous… » Mais, comme d’un gouffre, Des cris montaient derechef ; On criait : « Grâce ! — Je souffre ! — Nous souffrons, avec deux f ! — « Depuis quand est-il infâme Qu’un sein rose ait un jumeau ? En coupant une m à femme Vous amazonez ce mot ! » On criait : « Où donc, tonnerre ! M’aller cacher, éclopé. En me traînant sur une r, En sautant sur un seul p ? — « Ils ont fait de nous des crabes ! Vengeance ! — Nous témoignons Que nous avions des syllabes En brandissant des moignons ! — « Mais ces monstres qu’on fabrique, Qu’en veut-on faire ? — Bourreau, Veux-tu doter d’un lexique L’Ile du Docteur Moreau ? — « Toi qui viens, tortionnaire, De m’arracher mon sternum, Est-ce qu’un dictionnaire T’est commandé par Barnum ? » Tremblant sous l’acier qui grince : « Ah ! Seigneur Grammairien, Hurlait un Verbe, ta pince Ne me laissera donc rien ? « Épargne-moi, je suis neutre ! » Mais, calme sous le couteau, Un vieux mot coiffé d’un feutre Parla dans un in-quarto :
III
« Je sais, moi, vieux mot farouche, Qui ne suis pas né d’hier, Que c’est en vain que l’on touche Au mot vivant, libre, et fier. « Parole écoutée ou lue, Sur la feuille ou dans le vent, Le mot, qui vit, évolue Ainsi qu’un être vivant. « Une âme nous est éclose. Divin parvenu, le mot Descend du premier doigt rose Que tend le premier marmot. « Mais aujourd’hui, puissants, riches, Sur les terres tout en fleurs Du cerveau jadis en friches Nous vivons en grands seigneurs. « Chacun de nous a son âge, Sa famille, son aïeul, Son cœur, sa voix, son visage, Et le droit de changer seul. « Nous avons nos gais sosies Et nos graves substituts, Notre humeur, nos fantaisies, Nos jeux, nos goûts, nos vertus. « Il nous plaît d’être, à la rime, Le lys ou le péridot ; Nous aimons qu’on nous imprime En caractères Didot ; « Parfois notre voix trop haute Refuse de se baisser : Car nous nous vengeons de l’hôte Qui ne sait pas nous placer. « Nous n’acceptons, dans nos fêtes, Loin des pouvoirs existants, D’ordres que des grands poètes Et de leçons que du temps ! « Nous savons, sans que personne Nous vienne avertir tout bas, Éliminer la consonne Qui ne nous réussit pas. « Sans qu’une loi se paraphe, Nous adoptons un matin Une faute d’orthographe Qui va bien à notre teint ! — « Ce discours a du panache ! Dit un mot jeune et moqueur, Mais quelqu’un m’a pris mon h ! — Hélas ! sanglota le Chœur, « L’h est très persécutée ! Et la mienne aura son tour ! Et la tienne, ô Prométhée, Sera livrée au vautour !… »
IV
Et le Chœur, à voix plus basse, Chantait : « Nous étions si beaux ! Ce sont des copeaux de grâce Qui s’en vont sous vos rabots ! » Le Chœur chantait : « La merveille Du beau mot mystérieux, C’est qu’on le lit de l’oreille Et qu’on l’écoute des yeux ! « Ce sortilège est le nôtre Que si, de nos deux beautés, Vous ôtez l’une, c’est l’autre Que peut-être vous ôtez ! « Tant pis pour qui, sans extase, Nous suit sur les parchemins Quand pour nouer une phrase Nous nous prenons par les mains ! « Pour obéir à nos maîtres, Pour être émus ou distraits, Nos doux visages de lettres Ont besoin de tous leurs traits ! « Ah ! laissez-nous — double fièvre D’une vie en deux frissons ! — Dans le livre et sur la lèvre Être beaux de deux façons ; « Car sur la lèvre on s’enivre Du souffle ardent qu’on reçoit ; Mais ce n’est que dans le livre Qu’on se sent aimé pour soi !… « Toi qui, semant l’épouvante, Viens, ô Simplificateur, Vers la Rose de l’Infante Avec un gros sécateur, — « Pour que Houdon, sous les arbres, S’exprime en espéranto, Va simplifier les marbres Avec un petit marteau ! »
V
Mais des cris de scoliastes Annonçaient incessamment Qu’on procédait à de vastes Travaux d’enlaidissement. Le char d’or de chaque Idée Devenait un omnibus Roulant sa lourdeur bondée Dans un gâchis de rébus ! Paon criait : « Sous leur attaque Perdant l’o qui m’ocellait, J’ai l’air du bruit de la claque Qu’administre au Beau le Laid ! » L’orthographe égalitaire Qui se plaît aux quiproquos S’amusait, dans l’ombre, à faire Douter d’eux les plus grands mots. Héros criait : « Sort fantasque ! Doute vraiment singulier ! Ai-je pour coiffure un casque… Ou pour chef-lieu Montpellier ? — « Frappez ! dit un ironique, Dieu reconnaîtra les siens ! — Messieurs, n’est-il pas inique, Clamaient des mots parnassiens, « De venir, lorsque, superbe, Loin du vil argot, l’Argo Veut cingler vers l’Or du Verbe, Mettre sur lui l’embargo ? Ils ont déchiré la gaze !… Changé Pégase en dada !… » S’éveillant au mot Pégase, Un mot de Hugo gronda : « Comme un chêne druidique J’avais des gibbosités : L’orthographe orthopédique M’a guéri de ces beautés ! — « Eh bien, pour aller en ville Je suis maintenant joli ! » Disait un mot de Banville, Spirituel et poli. — « Ils n’auront pitié de nulle Grâce ! criait une voix, Puisque le mot libellule Tremble déjà dans leurs doigts ! » Nymphe pleurait : « Mon mystère S’éteint comme un ver luisant ! — Je perds ma peau de panthère ! Criait Bacchante ! à présent « Je vendange des vignobles Où la rosée est en stras ! » Et des épithètes nobles Gémissaient dans l’ombre : « Hélas ! « Si ce sont là, disaient-elles. Les caresses qu’ils nous font, Nous aimions mieux les dentelles Des manchettes de Buffon ! — « Mesdames, j’arbore un crêpe S’il faut rendre à ces Messieurs Mon x à taille de guêpe ! » Disait un mot précieux.
VI
« Je ne tiens pas pour frivole, Reprit ce mot trop brillant, L’arabesque du symbole ; Et puisque Chateaubriand, « Scrutant l’onomatopée, Gravement analysa L’âme agreste enveloppée, Dans le son rural des a, « Pourquoi, dans l’hiéroglyphe, Serait-il vain de chercher Le dessin d’aile ou de griffe Qu’un esprit put y cacher ? « La secrète omnipotence Du Démon de l’Alphabet En tête du mot Potence A fait planter un gibet ! « Messieurs, la lettre dessine… Comment ? pourquoi ! le sait-on ? Et toucher au mot glycine C’est déranger un feston ! « J’ai ces visions perverses : Je crois que d et que b Sont deux mandores inverses Dont troubadour est galbé ; « L’accent circonflexe tombe En ouvrant l’aile qu’il faut : Sur aumône il est colombe, Et sur trône il est gerfaut ; « Lorsqu’il glisse sur la ligne, C’est son y et son g Qui font que sous le mot cygne Un reflet tremble allongé ! « Tout prend un sens qui scintille Dans le mot, subtil schéma : Le sarment de la cédille, Les yeux de chat du tréma, « Cette flûte traversière Dont le t joue en rêvant… — Chut ! cria, sous la poussière D’un gros livre, un mot savant :
VII
« Leur effort est vexatoire, Jeune mot incirconspect, En ceci que sa victoire Peut atteindre l’intellect ! « Pour qu’elle soit triomphale, Ce n’est pas sur le papier, C’est au fond de l’encéphale Qu’il faut nous estropier ! « Tous les beaux rêves qu’on aime Sont des mots silencieux ; Nous avons des lettres, même Quand on nous lit dans les yeux. « C’est par nous que pense l’homme. Et ses pensers les plus hauts Ne sont jamais que la somme D’une addition de mots ! « Notre présence est fatale Dans le songe le plus bleu ; L’oraison la plus mentale Met un grand D au mot Dieu. « C’est la vieille turlutaine, L’Esprit pur !… C’est le tillac Sans la coque !… » Un mot de Taine Cria : « Lisez Condillac ! — Qu’est ce que l’Intelligence ? Un jeu d’échecs ! dit un mot Très Café de la Régence Dans le Neveu de Rameau. « En promulguant des ukases, Faut-il donc que vous risquiez De tout brouiller sur les cases Des sublimes échiquiers ? « Les noms et les épithètes Sont les Reines et les Rois : Pourquoi resculpter ces têtes Que reconnaissaient vos doigts ? — « Oui, si c’est nous les Idées, Il conviendrait, ô pédants, Que vos mains intimidées Eussent des jeux plus prudents ! « Quand le savant scrute, groupe, Classe, étiquète, — faut-il Risquer d’embuer sa loupe Ou d’embarbouiller son fil ? « Va-t-on jeter dans les chiffres Qui, sous le front de Mozart, Sont des chants d’orgue ou de fifres, Un désordre de bazar ? « Sait-on, d’ailleurs, l’importance D’une lettre en ce secret Qui force un cerveau de France A fabriquer du concret ? « Chevaliers des Phonétiques, Savez-vous pourquoi, comment Écrire en lettres gothiques Fait penser en allemand ? « Toi qui viens, d’un air sévère Et d’un geste d’horloger, Passer au papier de verre Le mécanisme léger, « Peut-être que tu t’obstines A gratter sur l’or des noms Les aspérités latines Par quoi nous nous engrenons ! « Qui sait si quelque orthographe N’est pas le signe aimanté Dont le mot qui rêve agrafe Le mot qui passe à côté ? « O Pensée ! en tes cellules Qui sont cinq cents millions, Qui sait comment tu pullules, Et par quoi nous nous lions ? « Qui sait, en ces fourmilières, Si nos lettres ne sont pas Les antennes familières Dont nous éclairons nos pas ? « Qui sait ?… — Oh ! les psychologues ! Pendant que vous raisonnez, Les néographes, ces dogues, Nous ont mangé plusieurs nez ! »
VIII
A ce cri d’un mot gavroche, Les mots crièrent : « Eh bien, Puisque notre fin approche, Puisque l’homme, n’aimant rien, « Laisse nos cris sans réponse ; Puisqu’un siècle où meurt le Beau De la cuvette de Ponce A fait un grand lavabo ; « Puisque entre les blanches marges Où nous aimons nous tenir On ne verra que nos charges Grimacer vers l’Avenir ; « Puisqu’on nous offre, au lieu d’ailes, Ce desinit in piscem ; Que les œuvres immortelles Seront nos Albums de Sem ; « Que, sur les plus nobles pages, D’affreux signes inconnus Auront l’air de tatouages Sur l’épaule de Vénus ; « Puisque avec l’aiguille et l’encre, Muse ! on brode sur ta peau Les barbarismes du cancre, Les coquilles du typo ; « Puisqu’il faut, Beauté fossile ! Rendre, par le temps qui court, Le calembour plus facile, Le télégramme plus court ; « Puisqu’on nous tordra la patte Selon l’heure et les endroits, Et que l’oreille auvergnate A le droit d’avoir des droits ; « Puisque le cas d’orthographe Ira, pour être arbitré, Consulter le phonographe Plutôt que monsieur Littré ; « Puisque — horreur dont on frissonne ! — Les c devenant des k, Kaen, Kahors et Karkassonne Auront l’air en Kamtchatka ; « Puisque sur nous tu te livres, Réforme ! à des jeux obscurs D’où résulteront des livres Rédigés comme des murs ; « Puisqu’on fait de nous, pygmées. Des monstres de mardi gras, Tous, désertons les armées De ces Gullivers ingrats ! « Nous avons servi leur rêve Mieux qu’Ariel et que Puck… C’est bien ! Mettons-nous en grève : Laissons-leur le volapük !… « Fuyons !… Sortons des chefs-d’œuvre ! C’est, d’ailleurs, les respecter ! — Puis-je, moi, sans la couleuvre D’une s à mon front, rester « Parmi les fureurs d’Oreste ?… Non !… — Et moi, je suis pied-bot. Et vous voulez que je reste Comme ça dans Salammbô ?… « Non ! — Qu’on m’arrache de terre Comme un mauvais agaric. Moi qui semble dans Voltaire Être mis par Frédéric ! — « Et moi, traînant ma carcasse De mot bancroche et bancal, Je veux, si je suis cocasse, Ne pas l’être dans Pascal ! — « Il faut quitter l’églantine Lorsqu’on n’est plus papillon ! Ne souffrons pas Lamartine Imprimé par Boquillon ! « Qu’un grand’effort nous délivre ! — Ouvrons le livre ! — Essayons De nous évader du livre !… » Alors, sur tous les rayons, Je compris que tous les tomes, Qui sentaient en eux souffrir Tous ces chers petits fantômes, Ne demandaient qu’à s’ouvrir ! Ils poussaient contre les vitres En bombant sous les rideaux Leurs dos chamarrés de litres ; Et quand l’effort de leurs dos Eut vaincu les vitres blêmes, Dans un grincement de cuir Ils s’ouvrirent tous d’eux-mêmes Pour laisser les mots s’enfuir ! Et les mots, les mots sans nombre D’Art, de Science, et d’Amour, Tous ! les mots qui font de l’ombre Et les mots qui font du jour, Les mots d’Histoire et d’Épée, De Roman et de Frisson, Tous ! les grands mots d’Épopée, Les petits mots de Chanson, Ceux que fixait l’armature D’un sonnet ou d’un rondel, Tous s’enfuirent, en rupture De basane ou de bradel ! La chambre engouffra l’haleine De tout un peuple qui fuit : « Par ici, ceux de Verlaine !… » On s’appelait dans la nuit, « Par ici, ceux de Valmore ! » Et je m’aperçus soudain Que la nuit sentait l’aurore Et la chambre le jardin ! « Quittons les pages natales ! Allons être laids… ailleurs ! — Où ?… — Sur les cartes postales !… » Ricanaient les mots railleurs ! — « Non ! criaient les mots sublimes, Evaporons-nous ! Fuyons, Pour devenir, sur les cimes, De la brume et des rayons ! « Oui, tous, de splendeur avides, Fuyons, en essaims tremblants ; Laissons sous les fronts des vides Et sur les feuillets des blancs ! — « J’ai plusieurs voyelles vertes, Disait un mot de Rimbaud ; Les fenêtres sont ouvertes ! Envolons-nous ! Il fait beau ! — « Fuyons ! Devenons les choses Dont nous n’étions que les noms ! Devenons de l’air… des roses… Du ciel… du soir… devenons… » A travers de vagues treilles Leurs voix semblaient s’éloigner… « Oui… devenons des abeilles !… » Disaient les mots de Chénier.
IX
Et le jour parut… « Les Livres !… » M’écriai-je comme un fou. … Ils étaient là, sous les cuivres De leur temple d’acajou. Les rideaux de quinze-seize S’allongeaient dessus, prudents : Et l’orthographe française Habitait encor dedans. Alors — oh ! sur moi ruisselle, Source !… oh ! Verbe de mon sol, Touche mon front de cette aile Que suit des yeux Rivarol ! — Alors… bénissant la Muse, Échappant au cauchemar De voir George Sand camuse Et Victor Hugo camard ; Sentant fuir dans la lumière La peur que, faute d’un t, Tout le rire de Molière Ne me parût édenté ; Bousculant tous les volumes ; M’écriant aux beaux endroits : « Ils sont tels que nous les lûmes !… » Et les caressant des doigts ; Disant : « Merci ! nuit cruelle Qui viens de me révéler Une volupté nouvelle : La volupté d’épeler » ; Trouvant chaque lettre juste ; Donnant aux mots le baiser Que l’on donnerait au buste Qu’on a cru voir se briser ; Oubliant dans mon délire L’hamlétisme et tous ses maux, Je me mis à lire, à lire Des mots, des mots et des mots !… Et jamais je n’ai, peut-être, Su comme aujourd’hui je sais Que j’adore chaque lettre De chacun des mots français.
Cambo, 5 avril 1905.