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Le Calvaire

OCTAVE MIRBEAU (continued 4)

Reading edition

Le train filait; il avait franchi les plaines de la Beauce, plus mélancoliques encore à regarder qu'aux jours poignants de la guerre.... Et je reconnaissais mes petits champs bossus, et leurs haies fourrées, mes pommiers vagabonds, mes vallées étroites, mes peupliers à la cîme penchée en forme de capuchon, qui ressemblent, dans la campagne, à d'étranges processions de pénitents bleus, mes fermes au toit haut et moussu, mes chemins de traverse encaissés et rocailleux, qui dévalent, bordés de trognes de charme, sous des verdures robustes; ma forêt là-bas, noire dans le soleil couchant.... Il faisait nuit quand j'arrivai à Saint-Michel. J'aimais mieux cela. Traverser la rue, en plein jour, sous les regards curieux de tous ces braves gens qui m'avaient vu enfant, cela m'eût été pénible.... Il me semblait qu'il y avait sur moi tant de hontes, qu'ils se seraient détournés avec horreur, comme d'un chien galeux.... Je hâtai le pas, relevant le collet de mon pardessus.... L'épicière, qu'on appelait Mme Henriette, et qui, jadis, me bourrait de gâteaux, était devant sa boutique, à causer avec des voisines. Je tremblai qu'elles ne parlassent de moi, je quittai le trottoir et pris la chaussée.... Heureusement qu'une charrette passa, dont le bruit couvrit les paroles de ces femmes.... Le presbytère ... la maison des sœurs ... l'église ... le Prieuré!... A cette heure, le Prieuré n'était rien qu'une masse noire, énorme, dans le ciel.... Et pourtant, le cœur me manqua.... Je dus m'appuyer contre un des piliers de la grille, reprendre haleine.... A quelques pas de moi, la forêt grondait, sa grosse voix s'enflait, colère, et pareille à la voix déchaînée des brisants....

Marie et Félix m'attendaient.... Marie, plus vieille, plus ridée; Félix, plus courbé, dodelinant de la tête davantage....

—Ah! monsieur Jean! monsieur Jean!

Et, tout de suite, Marie, s'emparant de ma valise:

—Vous devez avoir joliment faim, monsieur Jean!... Je vous ai fait une soupe, comme vous l'aimiez, et puis j'ai mis un bon poulet à la broche.

—Merci! dis-je.... Je ne dînerai pas.

J'aurais voulu les embrasser tous les deux, leur ouvrir mes bras, pleurer sur leurs vieilles faces parcheminées.... Eh bien, ma voix était dure, cassante. J'avais prononcé: «Je ne dînerai pas», sur un ton de menace. Ils m'examinaient, un peu effarés, ne cessaient de répéter:

—Ah! monsieur Jean!... Comme il y a longtemps!... Ah! monsieur Jean!... Comme vous êtes beau garçon!...

Alors Marie, pensant qu'elle m'intéresserait, commença de me débiter les nouvelles du pays.

—Ce pauvre monsieur le curé est mort, vous avez su cela!... Le nouveau ne prend point ici; c'est trop jeune, ça veut faire du zèle.... Baptiste a été tué par un arbre....

Je l'interrompis:

—Bien, bien, Marie.... Vous me conterez tout cela demain....

Elle me conduisit à ma chambre, et me demanda:

—Faudra-t-il vous porter votre bol de lait, monsieur Jean?

—Comme vous voudrez!

Et, la porte refermée, je m'abattis dans un fauteuil, et longtemps, longtemps, je sanglotai.

Le lendemain je me levai dès l'aube.... Le Prieuré n'avait pas changé; il y avait seulement un peu plus d'herbes dans les allées, de mousse sur le perron, et quelques arbres étaient morts. Je revis la grille, les pelouses teigneuses, les sorbiers chétifs, les marronniers vénérables; je revis le bassin où baignaient les arums, où le petit chat avait été tué, le rideau de sapins qui cachait les communs, l'étude abandonnée; je revis le parc, ses arbres tordus et ses bancs de pierre pareils à de vieilles tombes.... Dans le potager, Félix binait une plate-bande.... Ah! comme il était cassé, le pauvre homme!

Il me montra une épine blanche, et me dit:

—C'est là que vous veniez avec défunt vot' pauv' père, pour guetter le merle.... Vous rappelez-vous ben, monsieur Jean?

—Oui, oui, Félix.

—Et pis la grive, itou, dame!

—Oui, oui, Félix ...

Je m'éloignai. Je ne pouvais supporter la vue de ce vieillard, qui pensait mourir au Prieuré, et que j'allais chasser, et qui s'en irait où?... Il nous avait servis avec fidélité, il était presque de la famille, pauvre, incapable de gagner sa vie désormais.... Et j'allais le chasser!... Ah! comment ai-je fait cela?

Au déjeuner, Marie me parut nerveuse. Elle tournait autour de ma chaise avec une agitation inaccoutumée.

—Faites excuse, monsieur Jean, me dit-elle enfin.... Faut que j'en aie le cœur net.... C'est-y vrai que vous vendez le Prieuré?...

—Oui, Marie.

La vieille fille écarquilla les yeux, stupéfaite, et posant ses deux mains sur la table, elle répéta:

—Vous vendez le Prieuré?

—Oui, Marie.

—Le Prieuré où toute votre famille est née.... Le Prieuré où votre père et votre mère sont morts?... Le Prieuré, Seigneur Jésus!

—Oui, Marie.

Elle se recula comme effrayée:

—Mais vous êtes donc un méchant enfant, monsieur Jean?

Je ne répondis rien. Marie sortit de la salle à manger et ne m'adressa plus la parole.

Deux jours après, mes affaires terminées, les actes signés, je repartais.... De ma fortune, il me restait de quoi vivre un mois, à peine. C'était fini, bien fini!... Des dettes écrasantes, des dettes ignobles, et rien!... Ah! si le train avait pu m'emporter loin, toujours plus loin, n'arriver jamais! C'est à Paris que je m'aperçus seulement que je n'avais pas été m'agenouiller sur les tombes de mon père et de ma mère.

Juliette me reçut tendrement. Elle m'embrassait avec passion.

—Ah! mon chéri, mon chéri!... J'ai cru que tu ne reviendrais plus!... Cinq jours! pense donc! D'abord, si tu refais encore des voyages, je veux aller avec toi....

Elle se montrait si affectueuse, si véritablement émue, ses caresses me donnaient tant de confiance, et puis ce que j'avais de gros sur le cœur me semblait si lourd à porter, que je n'hésitai pas à lui tout avouer. Je la pris dans mes bras et l'assis sur mes genoux.

—Écoute-moi, ma Juliette, lui dis-je, écoute-moi bien.... Je suis perdu, ruiné ... ruiné, tu entends: ruiné!... Nous n'avons plus que quatre mille francs!...

—Pauvre mignon! soupira Juliette, en posant sa tête sur mon épaule, pauvre mignon!

J'éclatai en sanglots, et je m'écriai:

—Tu comprends qu'il faut que je te quitte.... Et j'en mourrai!

—Allons, tu es fou de parler ainsi.... Est-ce que tu crois que je pourrais vivre sans toi, mon chéri?... Voyons, ne pleure pas, ne te désole pas....

Elle essuya mes yeux humides, et continua de sa voix, à chaque instant plus douce:

—D'abord nous avons quatre mille francs ... nous pouvons vivre quatre mois avec cela ... Pendant ces quatre mois, tu travailleras.... Voyons, en quatre mois, si tu n'as pas le temps de faire un beau livre!... Mais ne pleure plus ... parce que si tu pleures, je ne te dirai pas un gros secret ... un gros, gros, gros secret.... Sais-tu ce qu'elle fait, ta petite femme qui se doutait bien un peu de cela?... le sais-tu?... Eh bien! depuis trois jours, elle va au manège, elle prend des leçons d'équitation ... et, l'année prochaine, comme elle sera très forte, Franconi l'engagera.... Sais-tu ce que gagne une écuyère de haute école?... Deux mille, trois mille francs par mois.... Ainsi, tu vois qu'il n'y a pas de quoi se désoler, pauvre mignon!

Toutes les déraisons, toutes les folies m'étaient bonnes. Je m'y accrochais désespérément, comme le marin perdu s'accroche aux épaves incertaines que la vague pousse. Pourvu qu'elles me soutinssent un instant, je ne me demandais pas vers quels plus dangereux récifs, vers quelles profondeurs plus noires, elles m'entraîneraient. Je conservais aussi cet espoir absurde du condamné à mort qui, jusque sur la sanglante plate-forme, jusque sous le couteau, attend un événement impossible, une révolution instantanée, une catastrophe planétaire, qui le délivreront de la mort. Je me laissai bercer par le joli ronron des paroles de Juliette!... Des résolutions de travail héroïque me venaient à l'esprit, me jetaient dans des enthousiasmes désordonnés.... J'entrevoyais des foules haletantes, penchées sur mes livres; des théâtres où des messieurs graves et maquillés s'avançaient, lançant mon nom aux admirations frénétiques du public. Vaincu par la fatigue, brisé par l'émotion, je m'endormis....

Nous finissons de dîner.... Juliette a été plus tendre encore qu'au moment de mon retour. Pourtant, je vois en elle une inquiétude, une préoccupation. Elle est triste et gaie, tout à la fois: qu'y a-t-il donc derrière ce front où des nuages passent? Malgré ses protestations, est-elle décidée à me quitter, et veut-elle rendre moins pénible notre séparation, en me prodiguant tous les trésors de ses caresses?...

—Que c'est donc ennuyeux, mon chéri! dit-elle.... Il faut que je sorte.

—Comment, il faut que tu sortes?... Maintenant?

—Mais oui, figure-toi.... Cette pauvre Gabrielle est très malade.... Elle est seule ... j'ai promis d'aller la voir. Oh! je ne serai pas longtemps.... Une heure à peine....

Juliette parle très naturellement.... Et je ne sais pas pourquoi, je pense qu'elle ment, qu'elle ne va pas chez Gabrielle ... et je suis mordu au cœur par un soupçon, vague, affreux.... Je lui dis:

—Ne pourrais-tu attendre demain?

—Oh! c'est impossible!... Tu comprends, j'ai promis!

—Je t'en prie!... demain....

—C'est impossible!... Cette pauvre Gabrielle!

—Eh bien!... Je vais avec toi.... Je resterai à la porte, je t'attendrai!

Sournoisement, je l'examine.... Son visage n'a pas frémi.... Non, en vérité, elle n'a pas eu la moindre surprise des nerfs. Elle répond avec douceur:

—Ça n'est pas raisonnable!... Tu es fatigué, mon chéri.... Couche-toi!

Déjà j'ai vu glisser, comme une couleuvre, la traîne de sa robe, derrière la portière retombée.... Juliette est dans son cabinet de toilette.... Et moi, les yeux obstinément fixés sur la nappe, où danse le reflet rouge d'une bouteille de vin, je réfléchis que, dans ces temps derniers, des femmes sont venues ici, des femmes grasses, louches, des femmes qui avaient l'air de chiennes, flairant des ordures.... J'ai demandé à Juliette: «Qui sont ces femmes?» Juliette m'a répondu, une fois: «C'est la corsetière», une autre fois: «C'est la brodeuse....» Et je l'ai cru!... Un jour, sur le tapis, j'ai ramasse une carte de visite qui traînait.... Madame Rabineau, 114, rue de Sèze.... «Qui ça, Mme Rabineau?» Juliette m'a répondu: «Ce n'est rien, donne....» Et elle a déchiré la carte.... Et moi, imbécile, je ne suis même pas allé rue de Sèze, pour savoir!... Je me souviens de tout cela.... Ah! comment n'ai-je pas compris?... Comment ne leur ai-je pas sauté à la gorge, à ces vilaines brocanteuses de viande humaine?... Et un grand voile se lève, par delà lequel je vois Juliette, le ventre sali, épuisée et hideuse, se prostituant à des boucs!... Juliette est là, devant moi, qui met ses gants, devant moi, en costume sombre ... avec une voilette épaisse qui lui cache la figure.... L'ombre de sa main court sur la nappe, elle s'allonge, s'élargit, se rétrécit, disparaît et revient.... Toujours je verrai cette ombre diabolique, toujours!...

—Embrasse-moi bien, mon chéri.

—Ne sors pas, Juliette; ne sors pas, je t'en conjure.

—Embrasse-moi ... bien fort ... plus fort encore.... Elle est triste.... A travers la voilette épaisse, je sens sur ma joue l'humidité d'une larme.

—Pourquoi pleures-tu, Juliette?... Juliette, par pitié, reste près de moi!

—Embrasse-moi.... Je t'adore, mon Jean.... Je t'adore!...

Elle est partie.... Des portes s'ouvrent, se referment.... Elle est partie.... Dehors, j'entends le bruit d'une voiture qui roule.... Le bruit s'éloigne, s'éloigne et meurt.... Elle est partie!...

Et me voilà dans la rue, moi aussi.... Un fiacre passe,

—114, rue de Sèze!

Ah! ma résolution a été vile prise.... J'ai réfléchi que j'avais le temps d'arriver avant elle.... Elle a bien compris que je n'étais pas dupe de la maladie de Gabrielle.... Ma tristesse, mon insistance lui ont sans doute inspiré la crainte d'être espionnée, suivie, et vraisemblablement, elle ne se sera pas dirigée, tout droit, là-bas.... Mais pourquoi cette abominable pensée est-elle tombée sur moi, tout à coup, comme la foudre?... Pourquoi cela, et pas autre chose? J'espère encore que mes pressentiments m'ont trompé, que Mme Rabineau «ce n'est rien», que Gabrielle est malade!...

Une sorte de petit hôtel étranglé entre deux hautes maisons; une porte étroite, creusée dans le mur, au-dessus de trois marches; une façade sombre, dont les fenêtres closes ne laissent filtrer aucune lumière.... C'est là!... C'est là qu'elle va venir, qu'elle est venue peut-être!... Et des rages me poussent vers cette porte, je voudrais mettre le feu à cette maison; je voudrais, dans une flambée infernale, faire hurler et se tordre toutes les chairs damnées qui sont là.... Tout à l'heure, une femme, les mains dans les poches de sa jaquette claire, les coudes écartés, est entrée en chantant et se dandinant.... Pourquoi ne lui ai-je pas craché à la figure?... Un vieillard est descendu de son coupé.... Il a passé près de moi, s'ébrouant, soufflant, soutenu aux aisselles par son valet de chambre.... Ses jambes tremblantes ne pouvaient le porter; entre ses paupières bouffies, molles, luisait une flamme de débauche sanguinaire.... Pourquoi n'ai-je pas balafré la face hideuse de ce vieux faune ataxique?... Il attend peut-être Juliette!... La porte d'enfer s'est refermée sur lui ... et, un instant, mes yeux ont plongé dans le gouffre.... Je croyais voir des flammes rouges, de la fumée, des enlacements abominables, des dégringolades d'êtres affreusement emmêlés.... Non, c'est un couloir triste, désert, éclairé par la clarté pâle d'une lampe, puis au fond quelque chose de noir, comme un trou d'ombre, où l'on sent grouiller des choses impures.... Et les voitures s'arrêtent, vomissant leur provision de fumier humain, dans cette sentine de l'amour.... Une petite fille, de dix ans à peine, me poursuit: «Les belles violettes!... les belles violettes!» Je lui donne une pièce d'or: «Va-t'en, petite, va-t'en!... Ne reste pas là. Ils te prendraient!...» Mon cerveau s'exalte, j'éprouve au cœur la douleur de mille crocs, de mille griffes qui le fouillent, le déchirent, s'acharnent... Des désirs de meurtre s'allument en moi et mettent dans mes bras les gestes de tuer.... Ah! me précipiter, le fouet en main, au milieu de ces priapées, et zébrer ces corps d'ineffaçables plaies, éparpiller des coulées de sang chaud, des morceaux de chair vive, sur les glaces, sur les tapis, les lits.... Et à la porte de la maison infâme, ainsi qu'une chouette aux portes des granges campagnardes, clouer la Rabineau, nue, éventrée, les entrailles pendantes!... Un fiacre s'est arrêté: une femme en sort; j'ai reconnu le chapeau, la voilette, la robe.

—Juliette!

En me voyant, elle pousse un cri.... Mais elle se remet vite.... Ses yeux me bravent:

—Laisse-moi, crie-t-elle.... que fais-tu là?... Laisse-moi!

Je lui broie les poignets, et d'une voix qui s'étrangle, qui râle:

—Écoute-moi.... Si tu fais un pas, si tu dis un mot ... je te renverse sur le trottoir et je t'écrase la tête sous le talon de mes souliers.

—Laisse-moi!

Lourdement, je plaque une main sur son visage, et de mes ongles, furieux, je laboure son front, ses joues, d'où le sang jaillit.

—Jean! oh! Jean!... Pitié, je t'en prie!... Jean, grâce! grâce!... Sois bon!... Tu me tues....

Je la conduis brutalement vers la voiture ... et nous rentrons.... Pliée en deux, elle est là, près de moi, qui sanglote.... Que vais-je faire?... Je n'en sais rien.... En vérité, je n'en sais rien.... Je ne me demande rien, je ne pense à rien.... Il me semble qu'une montagne de rochers s'est abattue sur moi.... J'ai cette sensation de blocs lourds sous lesquels mon crâne s'est aplati, ma chair s'est écrasée.... Pourquoi, dans le noir où je suis, pourquoi ces murs hauts et blafards fuient-ils dans le ciel? Pourquoi des oiseaux sombres volent-ils dans des clartés subites?... Pourquoi une chose, affaissée près de moi, pleure-t-elle?... Pourquoi? Je l'ignore....

VII

Je vais la tuer.... Elle est dans sa chambre, sans lumière, couchée.... Moi, dans le cabinet de toilette, je marche, je marche.... Je marche haletant, la tête en feu, les poings crispés, impatients de justice.... Je vais la tuer!... De temps en temps, je m'arrête près de la porte et j'écoute.... Elle pleure.... Et, tout à l'heure, j'entrerai.... J'entrerai et je l'arracherai du lit, je la traînerai par les cheveux, je m'acharnerai sur son ventre, je lui frapperai le crâne contre les angles de marbre de la cheminée.... Je veux que la chambre soit rouge de son sang.... Je veux que son corps ne soit plus qu'un paquet de chair pilée, que je jetterai aux ordures et que le tombereau, demain, ramassera.... Pleure, pleure!... Dans une minute, tu hurleras, ma mie!... Ai-je été stupide?... Penser à tout, excepté à cela!... Avoir peur de tout, excepté de cela!.... Me dire à chaque instant: «Elle me quittera,» et jamais, jamais: «Elle me trompera....» N'avoir pas deviné ce bouge, ce vieux, toute cette fange!... Non, en vérité, je n'y songeais pas, aveugle brute que j'étais.... Elle devait bien rire, quand je la suppliais de ne pas me quitter!... Me quitter, ah! oui, me quitter!... Elle ne le voulait pas.... Je comprends maintenant.... Je lui suis non pas une pudeur, non pas une honorabilité, mais bien une enseigne, une marque de fabrique.... une plus-value!... Oui, qu'on la voie à mon bras, et elle vaut davantage, elle peut se vendre plus cher que si, goule nocturne, elle s'en allait, rôdant sur les trottoirs et fouillant l'ombre obscène des rues.... Ma fortune, elle l'a dévorée d'un coup de dent.... Mon intelligence, ses lèvres, d'un trait, l'ont tarie.... Alors, elle spécule sur mon honneur, c'est logique.... Sur mon honneur!... Comment saurait-elle qu'il ne m'en reste plus?... Vais-je donc la tuer? Être mort, et puis, après, c'est fini!... On se découvre devant le cercueil d'un bandit, on salue le cadavre de la prostituée.... Dans les églises, les fidèles s'agenouillent et prient pour ceux-là qui ont souffert, pour ceux-là qui ont péché.... Dans les cimetières, le respect veille sur les tombes, et la croix les protège.... Mourir, c'est être pardonné!... Oui, la mort est belle, sainte, auguste!... La mort, c'est la grande clarté éternelle qui commence.... Oh! mourir!... s'allonger sur un matelas plus moelleux que la plus moelleuse mousse des nids.... Ne plus penser.... Ne plus entendre les bruits de la vie.... Sentir l'infinie volupté au néant!... Être une âme!... Je ne la tuerai pas.... Je ne la tuerai pas, parce qu'il faut qu'elle souffre, abominablement, toujours ... qu'elle souffre dans sa beauté, dans son orgueil, dans son sexe étalé de fille vendue!... Je ne la tuerai pas, mais je la marquerai d'une telle laideur, je la rendrai si repoussante que tous, à sa vue, s'enfuiront, épouvantés.... Et, le nez coupé, les yeux débordant les paupières ourlées de cicatrices, je l'obligerai, tous les jours, tous les soirs, à se montrer sans voile, dans la rue, au théâtre, partout!

Tout à coup, les sanglots m'étouffent.... Je me roule sur le divan, mordant les coussins, et je pleure, je pleure!... Les minutes s'envolent, les heures passent et je pleure!... Ah! Juliette, infâme Juliette! Pourquoi as-tu fait cela?... Pourquoi? Ne pouvais-tu me dire «Tu n'es plus riche, et c'est de l'argent que je veux de toi.... Va t'en!» Cela eût été atroce; j'en serais peut-être mort.... Qu'importe? Cela eût mieux valu.... Comment est-il possible que maintenant, je te regarde en face.... Que nos bouches jamais se rejoignent?... Nous avons, entre nous, l'épaisseur de cette maison maudite!... Ah! Juliette!... Malheureuse Juliette!...

Je me souviens, quand elle est partie.... Je me souviens de tout!... Je la revois, avec sa toilette, sa robe grise, l'ombre de sa main, qui dansait, bizarre, sur la nappe.... Je la revois aussi nettement, plus nettement même, que si elle était devant moi, en cette minute.... Elle était triste, elle pleurait.... Je n'ai pas rêvé ... elle pleurait ... puisque ses larmes ont mouillé ma joue!... Pleurait-elle sur moi, sur elle?... Ah! qui sait?... Je me souviens.... Je lui disais: «Ne sors pas, ma Juliette!». Elle me répondait: «Embrasse-moi fort, bien fort, plus fort!...» Et ses baisers avaient une étreinte plus douloureuse, une crispation, une peur, comme si elle eût voulu s'accrocher à moi; chercher, tremblante, une protection dans mes bras.... Je revois ses yeux, ses yeux suppliants.... Ils m'imploraient: «Quelque chose d'infernal me pousse.... Retiens-moi.... Je suis sur ton cœur.... Ne me laisse pas partir?...» Et, au lieu de la prendre, de l'emporter, de la cacher, de la tant aimer qu'elle en fût étourdie de bonheur, j'ai ouvert les bras et elle est partie!... Elle se réfugiait en mon amour, et mon amour l'a rejetée.... Elle m'a crié: «Je t'adore, je t'adore!...» Et je suis resté là, bête, aussi étonné que l'enfant à qui l'oiseau captif vient d'échapper, dans un bruit d'ailes imprévu.... A cette tristesse, à ces larmes, à ces baisers, à ces paroles plus tendres, à ces frissonnements, je n'ai rien compris.... Et c'est maintenant, seulement, que je l'entends, ce langage muet et si mélancolique: «Mon cher Jean, je suis une pauvre petite femme, un peu folle, et si faible!... Je n'ai pas la notion de grand-chose.... Qui donc m'eût appris ce que c'est que la pudeur, le devoir, la vertu!... Tout enfant, le spectacle du vice m'a salie, et le mal m'a été révélé par ceux-là mêmes qui avaient charge de veiller sur moi.... Je ne suis pas méchante, pourtant, et je t'aime.... Je t'aime plus encore que je ne t'ai jamais aimé!... Mon Jean adoré, tu es fort, toi; tu sais de belles choses que j'ignore.... Eh bien, défends-moi!... Un désir plus impérieux que ma volonté m'attire là-bas.... C'est que j'ai vu des bijoux, des robes, des riens charmants et très chers que tu ne peux plus me donner, et qu'on m'a promis tout cela!... J'ai l'instinct que c'est mal et que tu en auras de la peine.... Eh bien, dompte-moi!... Je ne demande pas mieux que d'être bonne et vertueuse.... Apprends-moi.... Si je te résiste ... bats-moi.» Pauvre Juliette!... Il me semble qu'elle est près de moi, agenouillée; les mains jointes.... Les larmes coulent de ses yeux, de ses grands yeux humiliés et doux, les larmes coulent sans cesse, comme, autrefois, elles coulaient des yeux de ma mère.... Et, à la pensée que j'ai voulu la tuer, que j'ai voulu, par des mutilations horribles, défigurer ce visage délicieux et repentant, des remords m'assaillent, la colère s'évanouit dans la pitié.... Elle, continue: «Pardonne-moi!... Oh! mon Jean, tu dois me pardonner.... Ce n'est pas de ma faute, je t'assure.... Réfléchis.... M'as-tu avertie, une seule fois?... Une seule fois, m'as-tu montré le chemin que je devais suivre.... Par mollesse, par crainte de me perdre, par une complaisance exagérée et criminelle, tu t'es courbé à tous mes caprices, même les plus mauvais.... Comment était-il possible que je comprisse que cela était mal, puisque tu ne me disais rien.... Au lieu de m'arrêter sur les bords de l'abîme où je courais, c'est toi-même qui m'as précipitée.... Quels exemples m'as-tu mis sous les yeux?... Où donc m'as-tu conduite?... M'as-tu, un jour, arrachée à ce milieu inquiétant de la débauche?... Pourquoi n'as-tu pas chassé de chez nous Jesselin, Gabrielle, tous ces êtres dépravés, dont la présence était un encouragement à mes folies?... Me souffler un peu de ton âme, faire pénétrer un peu de lumière dans la nuit de mon cerveau, voilà ce qu'il fallait!... Oui, il fallait me redonner la vie, me créer une seconde fois!... Je suis coupable, mon Jean!... Et j'ai tant de honte que je n'espère pas, par toute une existence de sacrifice et de repentir, racheter l'infamie de cette heure maudite.... Mais toi!... As-tu bien la conscience d'avoir rempli ton devoir? Je ne redoute pas l'expiation.... Je l'appelle au contraire, je la veux.... Mais toi?... Peux-tu t'ériger en justicier d'un crime qui est mien, oui, et qui est tien aussi, puisque tu n'as pas su l'empêcher!... Mon cher amour, écoute-moi.... Ce corps que j'ai tenté de souiller, il te fait horreur; tu ne pourrais le voir, désormais, sans colère et sans déchirement.... Eh bien, qu'il disparaisse!... Qu'il s'en aille pourrir dans l'oubli d'un cimetière!... Mon âme te restera, elle t'appartient, car elle ne t'a pas quitté, car elle t'aime.... Vois, elle est toute blanche....» Un couteau brille dans les mains de Juliette.... Elle va se frapper.... Alors, je tends les bras, je crie: «Non, non, Juliette, non je ne veux pas.... Je t'aime!... Non, non, je ne veux pas!...» Mes bras se referment et je n'étreins que l'espace.... Je regarde, épouvanté ... autour de moi, la pièce est vide!... Je regarde encore.... Le gaz brûle, plus jaune, aux appliques de la toilette ... sur le tapis, des jupons gisent affaissés, des bottines sont éparses. Et le jour, très pâle, glisse entre les lamelles des volets.... J'ai peur que Juliette, vraiment, ne se soit tuée, car pourquoi cette vision se serait-elle dressée devant moi?... Sur la pointe des pieds, doucement, je me dirige vers la porte, et j'écoute.... Un soupir faible m'arrive, puis une plainte, puis un sanglot.... Et, comme un fou, je me précipite dans la chambre.... Une voix me parle dans l'ombre, la voix de Juliette:

—Ah! mon Jean! mon pauvre petit Jean!

Et, sur son front, chastement, ainsi que le Christ baisa Magdeleine, je l'embrassai.

VIII

—Lirat!... Ah! enfin, c'est vous!... Depuis huit jours, je vous cherche, je vous écris, je vous appelle, je vous attends ... Lirat, mon cher Lirat, sauvez-moi!

—Hé! mon Dieu!... Qu'y a-t-il?

—Je veux me tuer.

—Vous tuer!... Je connais ça.... Allons, ça n'est pas dangereux.

—Je veux me tuer ... je veux me tuer!

Lirat me regarda, cligna de l'œil et marcha dans la bureau, à grands pas.

—Mon pauvre Mintié! dit-il, si vous étiez ministre, agent de change ..., je ne sais pas moi ... épicier, critique d'art, journaliste, je vous dirais: «Vous êtes malheureux et vous en avez assez de la vie, mon garçon!... Eh bien, tuez-vous!...» Et là-dessus je m'en irais.... Comment, vous avez cette chance rare d'être un artiste, vous possédez ce don divin de voir, de comprendre, de sentir ce que les autres ne voient, ne comprennent et ne sentent!... Il y a, dans la nature, des musiques qui ne sont faites que pour vous et que les autres n'entendront jamais.... Les seules joies de la vie, les nobles, les grandes, les pures, celles qui vous consolent des hommes et vous rendent presque pareils à Dieu, vous les avez toutes.... Et, parce qu'une femme vous a trompé, vous allez renoncer à tout cela?... Elle vous a trompé; c'est évident qu'elle vous a trompé.... Qu'est-ce que vous voulez qu'elle fasse?... Et vous, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?

—Ne raillez point, je vous en prie!... Vous ne savez rien, Lirat.... Vous ne soupçonnez rien.... Je suis perdu, déshonoré!

—Déshonoré, mon ami?... En êtes-vous sûr?... Vous avez de sales dettes?... Vous les paierez!

—Il ne s'agit pas de cela!... Je suis déshonoré! déshonoré, comprenez-vous?... Tenez, il y a quatre mois que je n'ai donné d'argent à Juliette ... quatre mois!... Et je vis ici, j'y mange, j'y suis entretenu!... Tous les soirs ... avant le dîner ... tard ... Juliette rentre.... Elle est rompue, pâle, dépeignée.... De quels bouges, de quelles alcôves, de quels bras sort-elle? Sur quels oreillers sa tête s'est-elle roulée!... Quelquefois, je vois des raclures de drap danser, effrontées, à la pointe de ses cheveux.... Elle ne se gêne plus, ne prend même plus la peine de mentir ... on dirait que c'est affaire convenue entre nous.... Elle se déshabille, et je crois qu'elle éprouve une joie sinistre à me montrer ses jupons mal rattachés, son corset délacé, tout le désordre de sa toilette froissée, de ses dessous défaits qui tombent autour d'elle, s'étalent, emplissant la chambre de l'odeur des autres!... Des rages me secouent, et je voudrais la mordre; des colères s'allument, grondent, et je voudrais la tuer ... et je ne dis rien!... Souvent, même, je m'approche pour l'embrasser ... mais elle me repousse: «Non, laisse-moi, je suis éreintée!» Dans les commencements de cette abominable existence, je l'ai battue ... car il ne me manque rien, et toutes les hontes, Lirat, je les ai épuisées,—oui, je l'ai battue!... Elle courbait le dos ... à peine si elle se plaignait.... Un soir, je lui sautai à la gorge, je la renversai sous moi.... Oh! j'étais bien décidé à en finir.... Pendant que je lui serrais le cou, dans la crainte d'être attendri, je détournais la tête, fixais obstinément une fleur du tapis, et, pour ne rien entendre, ni une plainte, ni un râle, je hurlais des mots sans suite comme un possédé.... Combien de temps suis-je resté ainsi?... Bientôt elle ne se débattit plus ... ses muscles contractés se détendirent ... je sentis, sous mes doigts, sa vie s'étouffer ... encore quelques frissons ... puis rien ... elle ne bougeait plus ... et tout à coup, j'aperçus son visage violet, ses yeux convulsés, sa bouche ouverte, toute grande, son corps rigide, ses bras inertes.... Ainsi qu'un fou, je me précipitai dans toutes les pièces de l'appartement, appelant les domestiques, criant: «Venez, venez, j'ai tué Madame! J'ai tué Madame!» Je m'enfuis, dégringolant l'escalier, sans chapeau, j'entrai dans la loge du concierge: «Montez vite, j'ai tué Madame!» Et me voilà, dans la rue, éperdu.... Toute la nuit, j'ai couru, sans savoir où j'allais, enfilant d'interminables boulevards, traversant des ponts, m'échouant sur les bancs des squares, et revenant, toujours, machinalement, devant notre maison.... Il me semblait qu'à travers les volets fermés, des cierges tremblottaient; des soutanes de prêtres, des surplis, des viatiques, passaient, effarés; que des chants funèbres, que des bruits d'orgues, que des sifflements de cordes sur le bois d'un cercueil, m'arrivaient. Je me représentais Juliette, étendue sur son lit, parée d'une robe blanche, les mains jointes, un crucifix sur la poitrine, des fleurs tout autour d'elle.... Et je m'étonnais qu'il y n'eût point encore, à la porte, des draperies noires et, sous le vestibule, un catafalque avec des bouquets, des couronnes, des foules en deuil, se disputant l'aspergeoir.... Ah! Lirat, quelle nuit!... Comment je ne me suis pas jeté sous les voitures, fracassé la tête contre les maisons, élancé dans la Seine!... Je n'en sais rien!... Le jour parut.... J'eus l'idée de me livrer au commissaire de police; j'avais envie d'aller au-devant des sergents de ville et de leur dire: «J'ai tué Juliette.... Arrêtez-moi!...» Mais les pensées les plus extravagantes naissaient dans ma cervelle, s'y bousculaient, faisaient place à d'autres.... Et je courais, je courais, comme si une meute aboyante de chiens m'eût poursuivi.... C'était un dimanche, je me rappelle ... il y avait beaucoup de monde dans les rues ensoleillées.... J'étais convaincu que tous les regards s'attachaient sur moi, que tous ces gens, en me voyant courir, clamaient avec horreur: «C'est l'assassin de Juliette!» Vers le soir, exténué, prêt à m'abattre sur le trottoir, je rencontrai Jesselin: «Hé! dites donc, me cria-t-il, vous en faites de belles, vous!—Vous savez déjà?...» demandai-je, tremblant.... Jesselin riait, il répondit: «Si je le sais?... Mais tout Paris le sait, cher ami.... Tantôt, aux courses, Juliette nous montrait son cou, et les marques que vos doigts y ont laissées. Elle disait: «C'est Jean qui m'a fait cela....» Sapristi! vous allez bien, vous!...» Et, en me quittant, il ajouta: «D'ailleurs, elle n'a jamais été plus jolie.... Et un succès!...» Ainsi, je la croyais morte, et elle se pavanait aux courses!... J'étais parti, elle pouvait penser que, plus jamais, je ne reviendrais, et elle était aux courses ... plus jolie!...

Lirat, très grave, m'écoutait.... Il ne marchait plus, s'était assis et balançait la tête.... Il murmura:

—Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... Il faut vous en aller....

—M'en aller? repartis-je ... m'en aller? Mais je ne veux pas!... Une glu, chaque jour plus épaisse, me retient à ces tapis; une chaîne, chaque jour plus pesante, me rive à ces murs.... Je ne peux pas!... Tenez, en ce moment, je rêve d'héroïsmes fous ... je voudrais, pour me laver de toutes ces lâchetés, je voudrais me précipiter contre les gueules embrasées de cent canons. Je me sens la force d'écraser, de mes seuls poings, des armées formidables.... Quand je me promène dans les rues, je cherche les chevaux emportés, les incendies, n'importe quoi de terrible où je puisse me dévouer ... il n'est pas une action dangereuse et surhumaine que je n'aie le courage d'accomplir.... Eh bien, ça!... je ne peux pas!... D'abord, je me suis donné les excuses les plus ridicules, les plus déraisonnables raisons.... Je me suis dit que si je m'en allais, Juliette tomberait plus bas encore, que mon amour était, en quelque sorte, sa dernière pudeur, que je finirais bien par la ramener, par la sauver de la boue où elle se vautre.... Vraiment, je me suis payé le luxe de la pitié et du sacrifice.... Mais je mentais!... Je ne peux pas!... Je ne peux pas, parce que je l'aime, parce que, plus elle est infâme, et plus je l'aime.... Parce que je la veux, entendez-vous, Lirat?... Et si vous saviez de quoi c'est fait, cet amour, de quelles rages, de quelles ignominies, de quelles tortures?... Si vous saviez au fond de quels enfers la passion peut descendre, vous seriez épouvanté!... Le soir, alors qu'elle est couchée, je rôde dans le cabinet de toilette, ouvrant les tiroirs, grattant les cendres de la cheminée, rassemblant les bouts de lettres déchirées, flairant le linge qu'elle vient de quitter, me livrant à des espionnages plus vils, à des examens plus ignobles!... Il ne me suffit pas de savoir, il faut que je voie!... Enfin, je ne suis plus un cerveau, plus un cœur, plus rien.... Je suis un sexe désordonné et frénétique, un sexe affamé qui réclame sa part de chair vive, comme les bêtes fauves qui hurlent dans l'ardeur des nuits sanglantes.

J'étais épuisé ... les paroles ne sortaient plus de ma gorge qu'en sons sifflants ... néanmoins, je poursuivis:

—Ah! c'est à n'y rien comprendre!... Parfois, il arrive à Juliette d'être malade ... ses membres, surmenés par le plaisir, refusent de la servir; son organisme, ébranlé par les secousses nerveuses, se révolte.... Elle s'alite.... Si vous la voyiez alors?... Une enfant, Lirat, une enfant attendrissante et douce! Elle ne rêve que de campagne, de petites rivières, de prairies vertes, de joies naïves: «Oh! mon chéri, s'écrie-t-elle, avec dix mille francs de rente, comme nous serions heureux!...» Elle forme des projets virgiliens et délicieux.... Nous devons nous en aller loin, bien loin, dans une petite maison entourée de grands arbres ... elle élèvera des poules qui pondront des œufs qu'elle-même dénichera, tous les matins; elle fera des fromages blancs et des confitures ... et elle fanera, et elle visitera les pauvres, et elle portera des tabliers comme ci, des chapeaux de paille comme ça, trottinera, le long des sentiers, sur un âne qu'elle appellera Joseph.... «Hue! Joseph, hue!... Ah! que ce serait gentil!» Moi, en l'écoutant, je sens l'espoir qui me revient, et je me laisse aller à ce rêve impossible d'une existence champêtre avec Juliette, déguisée en bergère. Des paysages calmes comme des refuges, enchantés comme des paradis, défilent devant nous.... Et nous nous exaltons, et nous nous extasions.... Juliette pleure: «Mon pauvre mignon, je t'ai causé bien de la peine, mais c'est fini, maintenant, va; je te le promets.... Et puis, j'aurai un mouton apprivoisé, pas!... Un beau mouton, tout gros, tout blanc, que je cravaterai d'un nœud rouge, pas!... Et qui me suivra partout, avec Spy, pas?...» Elle exige que je dîne, près de son lit, sur une petite table; et elle a pour moi des câlineries de nourrice, des attentions de mère ... elle me fait manger ainsi qu'un enfant, ne cessant de répéter d'une voix émue: «Pauvre mignon!... Pauvre mignon!...» A d'autres moments, elle devient songeuse et grave: «Mon chéri, je voudrais te demander une chose qui me tracasse depuis longtemps ... jure que tu la diras.—Je te le jure.—Eh bien?... quand on est mort, dans le cercueil, est-ce qu'on a les pieds appuyés contre la planche?—Quelle idée!... Pourquoi parler de cela?—Dis, dis, dis, je t'en prie!—Mais je ne sais pas, ma petite Juliette.—Tu ne sais pas?... C'est vrai, aussi, tu ne sais jamais, quand je suis sérieuse ... parce que, vois-tu?... moi je ne veux pas que mes pieds soient appuyés contre la planche.... Lorsque je serai morte ... tu me mettras un coussin ... et puis une robe blanche ... tu sais ... avec des fleurs roses ... ma robe du Grand Prix!... Tu auras un gros chagrin, pauvre mignon?... Embrasse-moi ... viens là, tout près, plus près ... je t'adore!...» Et je souhaitais que Juliette fût malade, toujours!... Aussitôt rétablie, elle ne se souvient de rien; ses promesses, ses résolutions s'évanouissent, et la vie d'enfer recommence, plus emportée, plus acharnée.... Et moi, de ce petit coin de ciel où j'ai fait halte, je retombe, plus effroyablement écrasé, dans la boue et dans le sang de cet amour!... Ah! ce n'est pas tout, Lirat!... Je devrais rester, au fond de cet appartement, à cuver ma honte, n'est-ce pas!... Je devrais entasser sur moi tant d'ombre et tant d'oubli, qu'on pût me croire mort?... Ah! bien oui!... Allez au Bois, et vous m'y verrez tous les jours.... Au théâtre, moi encore, que vous apercevrez, dans une avant-scène, le frac correct, la boutonnière fleurie ... moi partout!... Juliette, elle, resplendit parmi les fleurs, les plumes, et les bijoux.... Elle est charmante, elle a une robe nouvelle qu'on admire, des sourires de plus en plus virginaux, et le collier de perles, que je n'ai pas payé, avec lequel, du bout de ses doigts, elle joue gracieusement et sans remords.... Et je n'ai pas un sou, pas un!... Et je suis à fin de dettes, de carottages, d'escroqueries!... Souvent, je frissonne.... C'est qu'il m'a semblé que la main lourde d'un gendarme s'appesantissait sur moi.... Déjà, j'entends des chuchotements pénibles, je saisis des regards obliques, chargés de mépris ... peu à peu, le vide s'élargit, se recule autour de moi, comme autour d'un pestiféré.... Des anciens amis passent, détournent la tête, m'évitent pour ne pas me saluer.... Et, malgré moi, je prends les allures sournoises et serviles des gens tarés qui vont, l'œil louche, l'échine craintive, en quête d'une main tendue!... Ce qui est horrible, voyez-vous, c'est que je me rends compte très nettement que, seule, la beauté de Juliette me protège. Ce sont les désirs qu'elle excite, c'est sa bouche, c'est le mystère dévoilé et profané de son corps qui, dans ce monde de joie, me couvrent d'une fausse estime, d'une apparence menteuse de considération.... Une poignée de main, un regard obligeant, cela veut dire: «J'ai couché avec ta Juliette, et je te dois bien cela.... Tu aimerais peut-être mieux de l'argent.... En veux-tu?...» Oui, que je quitte Juliette, et, d'un coup de pied, je serai rejeté hors de ce milieu même, de ce milieu facile, complaisant et perverti, et j'en serai réduit à l'amitié borgne des croupiers et des souteneurs!...»

J'éclatai en sanglots.... Lirat ne remua pas ... ne leva pas la tête sur moi.... Immobile, les mains croisées, il regardait je ne sais quoi ... rien sans doute.... Je continuai, après quelques minutes de silence:

—Mon bon Lirat, vous souvenez-vous, dans l'atelier, de nos causeries?... Je vous écoutais, et c'était si beau ce que vous me disiez!... Sans vous en douter peut-être, vous éveilliez en moi des désirs nobles, des enthousiasmes sublimes.... Vous me souffliez un peu des croyances, des ambitions, des élans hautains de votre âme ... vous m'appreniez à lire dans la nature, à en comprendre le langage passionné, à ressentir l'émotion éparse dans les choses ... vous me faisiez toucher du doigt la beauté immortelle ... vous me disiez: «L'amour, mais il est dans la cruche de terre, dans la guenille vermineuse que je peins.... Une sensibilité, une joie, une souffrance, une palpitation, une lumière, un frisson, n'importe quoi de fugitif qui ait été de la vie, et rendre cela, fixer cela avec des couleurs, des mots ou des sons, c'est aimer!... L'amour, c'est l'effort de l'homme vers la création!...» Et j'ai rêvé d'être un grand artiste!... Ah! mes rêves, mes ivresses de voir, mes doutes, mes saintes angoisses, vous les rappelez-vous?... Voilà donc ce que j'ai fait de tout cela!... J'ai voulu l'amour, et je suis allé à la femme, la tueuse d'amour.... J'étais parti, avec des ailes, ivre d'espace, d'azur, de clarté!... Et je ne suis plus qu'un porc immonde, allongé dans sa fange, le groin vorace, les flancs secoués de ruts impurs.... Vous voyez bien, Lirat, que je suis perdu, perdu, perdu!... et qu'il faut que je me tue!...

Alors, Lirat s'approcha de moi et posa ses deux mains sur mes épaules.

—Vous êtes perdu, dites-vous!... Allons donc, quand on est de votre race, est-ce qu'une vie d'homme est jamais perdue?... Il faut vous tuer?... Est-ce qu'un malade qui a la fièvre typhoïde crie: «Il faut me tuer....» Il dit: «Il faut me guérir....» Vous avez la fièvre typhoïde, mon pauvre enfant ... guérissez-vous.... Perdu!... mais il n'existe pas un crime, entendez-vous bien, un crime, si monstrueux et si bas soit-il, que le pardon ne puisse racheter ... non pas le pardon de Dieu, non pas le pardon des hommes, mais le pardon de soi-même, qui est autrement difficile et meilleur à obtenir.... Perdu!... Je vous écoutais, mon cher Mintié, et savez-vous à quoi je pensais?... Je pensais que vous avez l'âme la plus belle et la plus noble que je connaisse.... Non, non ... un homme qui s'accuse comme vous faites ... non, un homme qui met dans la confession de ses fautes les accents déchirants que vous y avez mis ... non, celui-là n'est pas un homme perdu.... Il se retrouve au contraire, et il est près de la rédemption.... L'amour a passé sur vous, et il y a laissé d'autant plus de boue que votre nature était plus généreuse et plus délicate.... Eh bien! il faut vous laver de cette boue ... et je sais où est l'eau qui l'efface.... Vous allez partir d'ici ... quitter Paris....

—Lirat! suppliai-je ... ne me demandez pas de partir! Vingt fois je l'ai tenté et je n'ai pas pu.

—Vous allez partir, répéta Lirat, dont le visage, tout à coup, s'assombrit.... Sinon, je me suis trompé, et vous êtes une canaille!

Il reprit:

—Il y a, au fond de la Bretagne, un village de pêcheurs qui s'appelle Le Ploc'h.... L'air y est pur, la nature superbe, l'homme rude et bon. C'est là que vous allez vivre ... trois mois, six mois, un an, s'il le faut.... Vous marcherez à travers les grèves, les landes, les bois de pin, les rochers; vous bêcherez la terre, vous pécherez le goémon, vous soulèverez des blocs, vous gueulerez dans le vent.... Enfin, mon ami, vous dompterez ce corps, empoisonné, affolé par l'amour.... Dans les commencements, cela vous sera pénible, et vous éprouverez, peut-être, des nostalgies, des révoltes, vous aurez des envies furieuses de retour.... Ne vous rebutez pas, je vous en supplie.... Aux jours pesants, marchez davantage ... passez des nuits en mer avec les braves gens de là-bas.... Et, si vous avez le cœur gros, pleurez, pleurez.... Surtout, pas de mollesse, pas de songeries, pas de lectures, pas de nom écrit sur les rocs et tracé sur le sable.... Ne pensez pas, ne pensez à rien!... En ces occasions-là, la littérature et l'art sont de mauvais conseillers, ils auraient vite fait de vous ramener à l'amour.... Une activité incessante des membres, des besognes de charretier, la chair brisée par l'écrasement des fatigues, le cerveau fouetté, étourdi par le vent, par la pluie, par les rafales.... Je vous le dis, vous reviendrez de là, non seulement guéri, mais plus fort que jamais, mieux armé pour la lutte.... Et vous aurez payé votre dette au monstre.... Vous l'aurez payée de votre fortune?... Qu'est-ce que c'est, cela?... Ah! tenez, je vous envie, et je voudrais bien aller avec vous.... Allons, mon cher Mintié, un peu de courage!... Venez!

—Oui, Lirat, vous avez raison ... il faut que je parte....

—Eh bien, venez!

—Je partirai demain, je vous le jure!

—Demain?... Ah! demain! Elle va rentrer, n'est-ce pas?... Et vous vous jetterez dans ses bras.... Non, venez!

—Laissez-moi lui écrire!... Je ne peux pourtant pas la quitter comme ça, sans un mot, sans un adieu.... Lirat, songez donc!... Malgré les souffrances, malgré les hontes, il y a des souvenirs heureux, des heures bénies.... Elle n'est pas méchante ... elle ne sait pas, voilà tout ... mais elle m'aime ... Je m'en irai, je vous promets que je m'en irai.... Accordez-moi un jour ... un seul jour!... Ce n'est pas beaucoup, un jour, puisque je ne la reverrai plus! Ah! un seul jour!

—Non, venez!

—Lirat!... mon bon Lirat!...

—Non!...

—Mais je n'ai pas d'argent!... Comment, voulez-vous que je parte, sans argent?

—Il m'en reste assez pour votre voyage.... Je vous en enverrai là-bas.... Venez!

—Que je fasse une valise au moins!

—J'ai des tricots de laine et des bérets ... ce qu'il vous faut.... Venez!

Il m'entraîna. Sans rien voir, presque sans comprendre, je traversai l'appartement, me butant aux meubles.... Je ne souffrais pas, car je n'avais conscience de rien; je marchais derrière Lirat de ce pas lourd, de cette allure passive des bêtes que l'on conduit à l'abattoir....

—Eh bien, et votre chapeau?

C'est vrai! je sortais sans chapeau.... Il ne me semblait pas que j'abandonnais, que je laissais derrière moi une partie de moi-même; que les choses que je voyais, au milieu desquelles j'avais vécu, mouraient l'une après l'autre, à mesure que je passais devant elles....

Le train partait à huit heures, le soir.... Lirat ne me quitta pas du reste de la journée. Voulant, sans doute, occuper mon esprit et tenir en haleine ma volonté, il me parlait en faisant de grands gestes; mais je n'entendais rien qu'un bruit confus, agaçant, qui bourdonnait à mes oreilles, comme un vol de mouches.... Nous dînâmes dans un restaurant, près de la gare Montparnasse. Lirat continuait de parler, m'abrutissant de gestes et de mots, traçant sur la table, avec son couteau, des lignes géographiques et bizarres.

—Vous voyez bien, c'est là!... Alors vous suivrez la côte, et....

Il me donnait, je crois bien, des explications relatives à mon voyage, à mon exil, là-bas ... citait des noms de village, de personnes.... Ce mot: la mer, revenait sans cesse, avec des froissements de galets que la vague remue.

—Vous vous rappellerez?

Et, sans savoir exactement de quoi il était question, je répondais:

—Oui, oui, je me rappellerai.

Ce n'est qu'à la gare, en cette vaste gare, emplie de bousculades, que j'eus véritablement conscience de ma situation.... Et j'éprouvai une affreuse douleur.... J'allais donc partir! C'était donc fini!... Plus jamais je ne reverrais Juliette, plus jamais!... En ce moment, j'oubliais les souffrances, les hontes, ma ruine, l'irréparable conduite de Juliette, pour ne me souvenir que des courts instants de bonheur, et je me révoltai contre l'injustice qui me séparait de ma bien-aimée.... Lirat disait:

—Et puis, si vous saviez, quelle douceur c'est de vivre parmi les petits ... d'étudier leur existence pauvre et digne, leur résignation de martyrs, leurs....

Je songeais à tromper sa surveillance, à m'enfuir tout à coup.... Une espérance folle me retint.... Je me répétais: «Célestine aura averti Juliette que Lirat est venu, qu'il m'a emmené de force ... elle devinera tout de suite qu'il se passe une chose horrible, que je suis dans cette gare, que je vais partir ... et elle accourra....» Sérieusement, je le croyais.... Je le croyais si bien que, par les larges baies ouvertes, j'examinais les gens qui entraient, fouillais les groupes, interrogeais les files pressées de voyageurs stationnant devant les guichets.... Et, si une femme élégante apparaissait, je tressaillais, prêta m'élancer vers elle... Lirat poursuivait:

—Et il y a des gens qui les ont traités de brutes, ces héros.... Ah! vous les verrez, ces brutes magnifiques, avec leurs mains calleuses, leurs yeux tout pleins d'infini, et leurs dos qui font pleurer....

Même sur le quai, j'espérais encore la venue de Juliette.... Certainement que, dans une seconde, elle serait là, pâle, défaite, suppliante, me tendant les bras: «Mon Jean, mon Jean, j'étais une mauvaise femme, pardonne-moi!... Ne m'en veux pas, ne m'abandonne pas.... Que veux-tu que je devienne sans toi?... Oh! reviens, mon Jean, ou emmène-moi!» Et des silhouettes s'effaraient, s'engouffraient dans les wagons ... des ombres fantastiques rampaient, se cassaient aux murs; de longues fumées s'échevelaient, blanchâtres, sous la voûte....

—Embrassez-moi, mon cher Mintié.... Embrassez-moi....

Lirat m'étreignit sur sa poitrine.... Il pleurait.

—Écrivez-moi, dès que vous serez arrivé.... Adieu!

Il me poussa dans un wagon, referma la portière....

—Adieu!...

Un sifflet, puis un roulement sourd ... puis des lumières qui se poursuivent, des choses qui fuient, puis plus rien, qu'une nuit noire ... Pourquoi Juliette n'est-elle pas venue?... Pourquoi?... et, distinctement, au milieu des jupons étalés sur les tapis, dans son cabinet de toilette, devant sa glace, les épaules nues, je l'aperçois qui secoue sur son visage une houppette de poudre de riz.... Célestine, de ses doigts mous et flasques, coud, au col d'un corsage, une bande de crêpe lisse, et un homme, que je ne connais pas, à demi couché sur le divan, les jambes croisées, regarde Juliette, avec des yeux où le désir luit.... Le gaz brûle, les bougies flambent, une botte de roses, qu'on vient d'apporter, mêle son parfum plus discret aux odeurs violentes de la toilette! Et Juliette prend une rose, en tord la tige, en redresse les feuilles et la pique à la boutonnière de l'homme, tendrement, en souriant.... Un petit chapeau, dont les brides pendent, se pavane au haut d'un candélabre.

Et le train marche, souffle, halète.... La nuit est toujours noire, et je m'enfonce dans le néant.

IX

A plat ventre sur la dune, les coudes dans le sable, la tête dans les mains, le regard perdu au loin, je rêve ... la mer est devant moi, immense et glauque, rayée de larges ombres violettes, labourée par des vagues profondes, dont les crêtes, balancées çà et là, blanchissent. Et les brisants de la Gamelle qui, de temps en temps, découvre les pointes sombres de ses rocs, m'envoient des bruits sourds de lointaine canonnade. Hier, la tempête était déchaînée; aujourd'hui, le vent a molli, mais la mer ne se résigne pas encore au calme. La houle s'avance, s'enfle, roule, monte, secoue ses crinières d'écume tordue, crève en bouillonnement et retombe écrasée, émiettée, sur les galets, avec un formidable cri de colère. Pourtant, le ciel est tranquille, l'azur se montre entre les déchirures des nuages vite emportés, et les goëlands volent très haut dans le ciel. Les chaloupes ont quitté le port, elles s'en vont, une à une, penchant leurs voiles: elles s'en vont, diminuent, se dispersent, s'effacent, disparaissent.... A ma droite, dominée par les dunes croulantes, la grève fuit jusqu'au Ploc'h, dont on aperçoit, derrière un repli du terrain, sur un fond de verdure triste, le toit des premières maisons, le clocher de pierre ajourée, puis la jetée, énorme remblai de granit, à l'extrémité duquel le phare se dresse.... Par delà la jetée, l'œil devine des espaces incertains, des plages roses, des criques argentées, des falaises d'un bleu doux, poudrées d'embrun, si légères qu'elles semblent des vapeurs, et la mer toujours, et toujours le ciel, qui se confondent, là-bas, dans un mystérieux et poignant évanouissement des choses.... A ma gauche, la dune, où les orobanches étalent leurs corymbes de fleurs pourprées, brusquement finit; le terrain s'élève, s'escarpe, et des roches s'entassent, dégringolent, ouvrent des gueules de gouffres mugissants, ou bien s'enfoncent dans la mer, la fendent violemment, comme des étraves de navires géants. Là, plus de grève; la mer resserrée contre la côte bat le flanc des rochers, s'acharne, bondit, sans cesse furieuse et blanche d'écume. Et la côte continue, déchiquetée, entaillée, minée par l'effort éternel des vagues, s'éboulant, ici, en un monstrueux chaos, là, se redressant et découpant sur le ciel des silhouettes inquiétantes. Au-dessus de moi volent des bandes de linots, et le vent m'apporte, par-dessus la colère des flots, la plainte des avrilleaux et des courlis.

C'est là que tous les jours je viens.... Qu'il vente, qu'il pleuve, que la mer hurle ou bien qu'elle chante, qu'elle soit claire ou sombre, je viens là.... Ce n'est pas cependant que ces spectacles m'attendrissent et qu'ils m'impressionnent, que je reçoive de cette nature horrible et charmante une consolation. Cette nature, je la hais; je hais la mer, je hais le ciel, le nuage qui passe, le vent qui souffle, l'oiseau qui tournoie dans l'air; je hais tout ce qui m'entoure, et tout ce que je vois, et tout ce que j'entends. Je viens là, par habitude, poussé par l'instinct des bêtes qui les ramène à l'endroit familier. Comme le lièvre, j'ai creusé mon gîte sur ce sable et j'y reviens.... Sur le sable ou sur la mousse, à l'ombre des forêts, au fond des trous, ou au grand soleil des grèves solitaires, il n'importe!... Où donc l'homme qui souffre pourrait-il trouver un abri?... Où donc est la voix qui apaise! Où donc la pitié qui sèche les yeux qui pleurent?... Ah! je les connais, les aubes chastes, les gais midis, les soirs pensifs et les nuits étoilées!... Les lointains où l'âme se dilate, où les douleurs se fondent. Ah! je les connais!... Au delà de cette ligne d'horizon, au delà de cette mer, n'y a-t-il pas des pays comme les autres!... N'y a-t-il pas des hommes, des arbres, des bruits?... Nulle part le repos, et nulle part le silence!... Mourir!... mais qui me dit que la pensée de Juliette ne viendra pas se mêler aux vers pour me dévorer?... Un jour de tempête, j'ai vu la mort, face à face, et je l'ai suppliée. Mais elle s'est détournée.... Elle m'a épargné, moi qui ne suis utile à rien ni à personne, moi à qui la vie est plus torturante que le carcan de fer du condamné et que le boulet du forçat, et elle est allée prendre un homme robuste, courageux et bon, que de pauvres êtres attendaient!... Oui, la mer, une fois, m'a saisi, elle m'a roulé dans ses vagues, et puis, elle m'a revomi, vivant, sur un coin de la plage, comme si j'étais indigne de disparaître en elle....

Les nuages s'émiettent, plus blancs; le soleil tombe en pluie brillante sur la mer, dont le vert changeant s'adoucit, se dore par places, par places s'opalise, et, près du rivage, au-dessus de la ligne bouillonnante, se nuance de tous les tons du rose et du blanc. Les reflets du ciel que la vague divise à l'infini, qu'elle coupe en une multitude de petits tronçons de lumière, miroitent sur la surface tourmentée.... Derrière le môle, la mâture fine d'un cotre, que des hommes remorquent en halant sur la bouline, glisse lentement, puis la coque se montre, les voiles hissées s'enflent, et peu à peu le bateau s'éloigne, dansant sur la lame.... Au long de la grève que le jusant découvre, un pêcheur de berniques se hâte, et des mousses arrivent, en courant, les jambes nues, barbotent dans les flaques, soulèvent les pierres tapissées de goémon, à la recherche des loches et des cancres.... Bientôt le cotre n'est plus qu'une tache grisâtre, à l'horizon, dont la ligne s'attendrit, s'enveloppe d'une brume nacrée.... On dirait que la mer s'apaise.

Et voilà deux mois que je suis là!... deux mois!... J'ai marché dans les chemins, dans les champs, dans les landes; tous les brins d'herbe, toutes les pierres, toutes les croix qui veillent aux carrefours des routes, je les connais.... Comme les vagabonds, j'ai dormi dans les fossés, les membres raidis par le froid, et je me suis tapi au fond des roches, sur des lits de feuilles humides; j'ai parcouru les grèves et les falaises, aveuglé par le sable, fouetté par l'embrun, étourdi par le vent; les mains saignantes, les genoux déchirés, j'ai gravi des rochers inaccessibles aux hommes, hantés des seuls cormorans; j'ai passé, en mer, des nuits tragiques et, dans l'épouvante de la mort, j'ai vu les marins se signer; j'ai roulé des blocs énormes, et, de l'eau jusqu'au ventre, dans les courants dangereux, j'ai péché le goémon; je me suis colleté avec les arbres, et j'ai remué la terre profondément, à coups de pioche. Les gens disaient que j'étais fou.... Mes bras sont rompus. Ma chair est toute meurtrie.... Et bien! pas une minute, pas une seconde, l'amour ne m'a quitté.... Non seulement, il ne m'a pas quitté, mais il me possède davantage.... Je le sens qui m'étrangle, qui m'écrase le cerveau, me broie la poitrine, me ronge le cœur, me brûle les veines.... Je suis ainsi que la bestiole, sur laquelle s'est jeté le putois; j'ai beau me rouler sur le sol, me débattre désespérément pour échapper à ses crocs, le putois me tient, et il ne me lâche pas.... Pourquoi suis-je parti?... Ne pouvais-je me cacher au fond d'une chambre d'hôtel meublé?... Juliette serait venue de temps en temps, personne n'aurait su que j'existais, et dans cette ombre, j'aurais goûté des joies abominables et divines.... Lirat m'a parlé d'honneur, de devoir, et je l'ai cru!... Il m'a dit: «La nature te consolera....» Et je l'ai cru!... Lirat a menti.... La nature est sans âme. Tout entière à son œuvre d'éternelle destruction, elle ne me souffle que des pensées de crime et de mort. Jamais elle ne s'est penchée sur mon front brûlant pour le rafraîchir, sur ma poitrine haletante pour la calmer.... Et l'infini m'a rapproché de la douleur!... Maintenant, je ne résiste plus, et vaincu, je m'abandonne à la souffrance, sans tenter désormais de la chasser.... Que le soleil se lève dans les aubes vermeilles, qu'il se couche dans la pourpre, que la mer déroule ses pierreries, que tout brille, chante et se parfume, je veux ne rien voir, ne rien entendre ... ne voir que Juliette dans la forme fugitive du nuage, n'entendre que Juliette dans la plainte errante du vent, et je veux me tuer à étreindre son image dans les choses!... Je la vois au Bois, souriante, heureuse de sa liberté; je la vois, paradant dans les avant-scènes des théâtres; je la vois surtout, la nuit, dans sa chambre. Les hommes entrent et sortent, d'autres viennent et s'en vont, tous gavés d'amour! A la lueur de la veilleuse, des ombres obscènes dansent et grimacent autour de son lit; des rires, des baisers, des spasmes sourds s'étouffent dans l'oreiller, et, les yeux pâmés, la bouche frémissante, elle offre à toutes les luxures son corps jamais lassé de plaisir. La tête en feu, enfonçant les ongles dans ma gorge, je crie: «Juliette! Juliette!» comme si cela était possible que Juliette m'entendît, à travers l'espace: «Juliette! Juliette!» Hélas! le cri des goëlands et la voix grondante des vagues qui brisent sur les rochers, seuls me répondent: «Juliette! Juliette!»

Et le soir vient.... Des brumes s'élèvent, toutes roses et légères, noyant la côte, le village, tandis que la jetée, presque noire, semble la coque d'un grand navire démâté; le soleil incline vers la mer son globe de cuivre enflammé qui trace, sur l'étendue immense, une route de lumière clapoteuse et sanglante. De chaque côté, l'eau s'assombrit, et des étincelles dansent à la pointe des flots. C'est l'heure mélancolique où je rentre par la campagne, rencontrant toujours les mêmes charrettes que traînent les bœufs enchemisés de lin gris, apercevant, courbées vers la terre ingrate, les mêmes silhouettes de paysans qui luttent, mornes, contre la lande et la pierre. Et sur les hauteurs de Saint-Jean, où les moulins tournent, dans la clarté du ciel, leurs ailes démentes, le même calvaire étend ses bras suppliciés....

J'habitais, à l'extrémité du village, chez la mère Le Gannec, une brave femme qui me soignait du mieux qu'elle pouvait. La maison, qui avait vue sur la rade, était propre, bien tenue, garnie de meubles luisants et neufs. La pauvre vieille s'ingéniait à me plaire, se tourmentait l'esprit pour inventer quelque chose qui déridât mon front, qui amenât un sourire sur mes lèvres. Elle était vraiment touchante. Lorsque, le matin, je descendais, je la trouvais, le ménage fait, en train de tricoter des bas ou de travailler à des filets, vive, alerte, presque jolie sous sa coiffe plate, son châle noir court, et son tablier de serge verte....

—Nostre Mintié, s'écriait-elle, j'vas vous fricasser de bonnes coquilles de Saint-Jacques, pour votre souper.... Si vous aimez mieux une bonne soupe au congre, je vous ferai une bonne soupe au congre....

—Comme vous voudrez, mère Le Gannec!

—Mais vous dites toujours la même chose.... Ah! bé, Jésus!... Nostre Lirat n'était point comme vous: «Mère Le Gannec, je veux des palourdes ... mère Le Gannec, je veux des bigorneaux....» Ah! dame, on lui en donnait des palourdes et des bigorneaux! Et puis, il n'était point triste comme vous êtes!... Ah! dame, non!

Et la mère Le Gannec me contait des histoires de Lirat, qui avait passé chez elle tout un automne....

—Et dégourdi! et intrépide!... Par la pluie, par le vent, il s'en allait «prendre des vues».... Ça ne lui faisait rien.... Il rentrait trempé jusqu'aux os, mais toujours gai, toujours chantant!... Fallait voir aussi comme il mangeait, lui! Il aurait dévoré la mer, le mâtin!

Parfois, pour me distraire, elle me faisait le récit de ses malheurs, simplement, sans se plaindre, répétant avec une sublime résignation:

—Ce que le bon Dieu veut, il faut bien le vouloir.... Quand on serait là, à pleurer tout le temps, ça n'avance point les affaires.

Et, de la voix chantante qu'ont les Bretonnes, elle disait:

—Le Gannec était le meilleur pêcheur du Ploc'h, et le plus intrépide marin de toute la côte. Aucun dont la chaloupe fût mieux armée, aucun qui connût comme lui les basses poissonneuses. Lorsque, par les gros temps, une chaloupe sortait, on pouvait être sûr que c'était la Marie-Joseph. Tout le monde l'estimait, non seulement parce qu'il avait du courage, mais parce que sa conduite était irréprochable et digne. Il fuyait le cabaret comme la peste, détestait les soûlauds, et c'était un honneur que d'être de son bord.... Faut vous dire aussi qu'il était patron du bateau de sauvetage.... Nous avions deux gars, nostre Mintié, forts, bien découplés, hardis, l'un de dix-huit ans, l'autre de vingt, que le père avait dressés à être, comme lui, de braves marins.... Ah! si vous les aviez vus, mes deux jolis gars, nostre Mintié!... Et ça marchait bien, les affaires, si bien, qu'avec les économies, nous avions bâti cette maison et acheté ce mobilier.... Enfin, nous étions contents!... Une nuit, il y a deux ans, le père et les gars ne rentrent point!... Je ne m'étonne pas.... Ça lui arrivait quelquefois d'aller loin, jusqu'au Croisic, aux Sables, à l'Herbaudière.... Dame! il suivait le poisson, n'est-ce pas?... Mais les jours passent, et personne!... Et voilà que les jours passent encore. Personne, tout de même!... Alors, chaque matin et chaque soir, j'allais sur le môle, et je regardais la mer.... Je demandais aux marins: «T'as point vu la Marie-Joseph, donc?—Non, la patronne.—Comment que ça se fait qu'elle n'est point rentrée?—Je ne sais pas.—N'y serait-il point arrivé un malheur?—Dame, ça se peut bien, la patronne!» Et en disant cela, ils se signaient.... Alors, j'ai brûlé trois cierges à la Notre-Dame du Bon-Voyage!... Enfin, un jour, ils revinrent, tous les trois, dans une grande charrette, noirs, gonflés, à moitié mangés par les cancres et les étoiles de mer.... Morts, quoi.... Morts, nostre Mintié, tous les trois, mon homme et mes deux jolis gars.... Le gardien du phare de Penmarc'h les avait trouvés roulés dans les rochers.

Je n'écoutais pas et pensais à Juliette.... Où est-elle?... Que fait-elle?... Éternelles questions!

La mère Le Gannec continuait:

—Je ne connais pas vos affaires, nostre Mintié, et je ne sais pas de quoi vous êtes malheureux!... Mais vous n'avez point perdu, d'un coup, votre homme et vos deux gars, vous!... Et si je ne pleure pas, nostre Mintié, ça ne m'empêche pas d'avoir du chagrin, allez!

Et si lèvent sifflait, si la mer, au loin, grondait, elle ajoutait, d'une voix grave:

—Sainte Vierge! ayez pitié de nos pauvres enfants, là-bas, sur la mer....

Moi, je songeais:

—Elle s'habille peut-être.... Peut-être dort-elle encore, lassée de sa nuit!

Je sortais, traversais le village, allais m'asseoir sur une borne de la route de Quimper, au bas d'une longue montée, attendant que le courrier arrivât. La route, creusée dans le roc, est bordée, d'un côté, par un haut talus, que couronnent des sapins et de maigres cépées de chêne; de l'autre côté, elle domine un petit bras de mer qui contourne la lande, rase et plate, au milieu de laquelle des flaques d'eau miroitent. Des cônes de pierre grise s'élèvent, de distance en distance, et quelques pins ouvrent dans le ciel brumeux leur bleu parasol. Les corbeaux passent, passent sans cesse, passent, en files interminables et noires, se hâtant vers on ne sait quelles carnassières ripailles, et le vent apporte le tintement triste des clochettes pendues au cou des vaches qui paissent, égaillées, l'herbe avare de la lande.... Sitôt que j'apercevais les deux petits chevaux blancs et la voiture à caisse jaune qui descendaient la côte, dans un bruit de ferraille et de grelots, mon cœur battait.... «Il y a peut-être une lettre d'elle, dans cette voiture!» me disais-je.... Et le vieux véhicule, disloqué, criant sur ses ressorts, me paraissait plus splendide que les voitures du sacre, et le conducteur, avec sa casquette à soufflet et sa trogne écarlate, me faisait l'effet d'un libérateur.... Comment Juliette aurait-elle pu m'écrire puisqu'elle ignorait où j'étais?... Mais j'espérais toujours en des miracles.... Je rentrais alors au village, d'un pas rapide, me persuadant, par une suite d'irréfutables raisonnements, que, ce jour-là, je recevrais une longue lettre, dans laquelle Juliette m'annoncerait sa venue au Ploc'h, et, par avance, je lisais les mots attendris, les phrases passionnées, les repentirs; je voyais, sur le papier, des traces encore humides de larmes, car, en ces moments-là, je me figurais que Juliette passait son temps à pleurer.... Hélas! rien: quelquefois une lettre de Lirat, admirable, paternelle, et qui m'ennuyait.... Le cœur gros, sentant davantage le poids écrasant de mon abandon, l'esprit sollicité par mille projets, plus fous les uns que les autres, je m'en retournais à ma dune.... De cette espérance courte, je retombais dans une douleur plus aiguë, et la journée s'écoulait à invoquer Juliette, à l'appeler, à la demander aux pâles fleurs des sables, à l'écume des vagues, à toute la nature insensible qui me la refusait et qui me renvoyait son image incomplète, effacée par les baisers de tous!

—Juliette! Juliette!

Un jour, sur la jetée, je rencontrai une jeune fille qu'un vieux monsieur accompagnait. Grande, svelte, elle semblait jolie sous le voile de gaze blanche qui lui couvrait le visage et dont les bouts, noués derrière le chapeau de feutre gris, flottaient dans le vent. Ses mouvements souples et gracieux rappelaient ceux de Juliette. Vraiment, dans le port de la tête, dans la courbure délicate de la taille, dans la tombée des bras, dans le balancement aérien de la robe, je retrouvais un peu de Juliette!... Je la regardai avec émotion, et deux larmes roulèrent sur ma joue.... Elle alla jusqu'à l'extrémité du môle; moi, je m'étais assis sur le parapet, suivant la silhouette de la jeune fille, pensif et charmé.... A mesure qu'elle s'éloignait, je m'attendrissais.... Pourquoi ne l'avais-je pas connue plus tôt, avant l'autre?... Je l'aurais aimée peut-être!... Une jeune fille qui, jamais, n'a senti souffler sur elle l'haleine empestée des hommes, dont les oreilles sont chastes, dont les lèvres ignorent les sales baisers; que ce serait délicieux de l'aimer, de l'aimer ainsi qu'aiment les anges!... Le voile blanc battait au-dessus d'elle, semblable aux ailes d'une mouette.... Et tout à coup, derrière le phare, elle disparut.... Au bas de la jetée, la mer remuait, comme un berceau d'enfant, qu'une nourrice, en chantant, bercerait, et le ciel était sans nuage; il s'épandait sur la surface immobile des flots, pareil à un grand voile traînant de mousseline claire.... La jeune fille ne tarda pas à revenir, passa si près de moi que sa robe me frôla presque. Elle était blonde; je l'eusse préférée brune, comme était Juliette.... Elle s'éloigna, quitta la jetée, prit le chemin du village, et, bientôt, je ne vis plus que le voile blanc qui me disait: «Adieu, adieu! ne sois plus triste, je reviendrai.»

Le soir, je m'informai auprès de la mère Le Gannec.

—C'est la demoiselle de Landudec, me répondit-elle.... Une bien brave enfant, et bien méritante, nostre Mintié. Le vieux monsieur, c'est son père.... Ils habitent ce grand château sur la route de Saint-Jean.... Vous savez, vous y avez été bien des fois....

—Comment se fait-il que je ne les aie jamais vus?

—Ah! Jésus!... C'est que le père est toujours malade, et que la demoiselle reste à le soigner, la pauvre petite! Sans doute qu'il va mieux aujourd'hui, et elle le promène un peu.

—Elle n'a plus sa mère?

—Non! voilà déjà bien longtemps qu'elle est morte.

—Ils sont riches?

—Riches!... Point tant, allez! Ça donne à tout le monde! Si seulement vous alliez le dimanche à la messe, nostre Mintié, vous la verriez, la bonne demoiselle.

Ce soir-là, je m'attardai à causer avec la mère Le Gannec.

Plusieurs fois je la revis, la bonne demoiselle, sur la jetée, et, ces jours-là, la pensée de Juliette me fut moins lourde. Je rôdai autour du château, qui me parut aussi désolé que le Prieuré; l'herbe poussait dans la cour, les pelouses étaient mal entretenues, les allées du parc défoncées par les charrettes pesantes de la ferme voisine. La façade de pierre grise, écaillée par le temps, verdie par la pluie, était aussi triste que les gros blocs de granit qu'on voit dans les landes.... Le dimanche suivant, j'allai à la messe, et j'aperçus la demoiselle de Landudec, parmi les paysans et les marins, qui priait.... Agenouillée sur son prie-Dieu, le corps mince incliné comme celui des vierges primitives, la tête penchée sur un livre, elle priait avec ferveur.... Qui sait?... Elle avait peut-être compris que j'étais malheureux, et, peut-être, me mêlait-elle à ses prières?... Et tandis que le prêtre chevrotait des oraisons, tandis que la nef de l'église s'emplissait du bruit des sabots sur les dalles et du chuchotement des lèvres pieuses, tandis que l'encens des encensoirs montait vers la voûte, avec la voix grêle des enfants de chœur, tandis que la jeune fille priait, comme eût prié Juliette, si Juliette avait prié, je rêvais.... J'étais dans un parc, et la jeune fille s'avançait vers moi, toute baignée de lune. Elle me prenait par la main, et nous marchions sur les pelouses, et sous les arbres qui chantaient.

—Jean, me disait-elle, vous souffrez et je viens à vous.... J'ai demandé à Dieu si je pouvais vous aimer, Dieu me l'a permis.... Je t'aime!

—Vous êtes trop belle, trop pure, trop sainte pour m'aimer!... Il ne faut pas m'aimer!

—Je t'aime!... Penche ton bras sur le mien.... Appuie ta tête sur mon épaule, et allons ainsi toujours!...

—Non, non! Est-ce que l'hirondelle peut aimer le hibou?... Est-ce que la colombe qui vole dans le ciel peut aimer le crapaud qui se cache dans la bourbe des eaux croupies?

—Tu n'es pas le hibou, et tu n'es pas le crapaud, puisque je t'ai choisi.... L'amour que Dieu permet efface tous les péchés et console de toutes les douleurs.... Viens avec moi et je te rendrai ta pureté.... Viens avec moi et je te donnerai le bonheur.

—Non! non!... mon cœur est grangrené, et mes lèvres ont bu le poison qui tue les âmes, le poison qui damne les vierges comme toi.... Ne t'approche pas ainsi, je te flétrirais; ne me regarde pas ainsi, mes yeux te saliraient, et tu serais pareille à Juliette!...

La messe était finie, la vision s'évanouit.... Il se fit, dans l'église, un grand bruit de chaises remuées et de pas lourds, et les enfants de chœur éteignirent les cierges de l'autel.... Toujours agenouillée, la jeune fille priait. De son visage, je ne distinguais qu'un profil perdu dans l'ombre douce de la voilette blanche.... Elle se leva, après s'être signée.... Je dus écarter ma chaise pour la laisser passer.... Elle passa.... Et j'éprouvai une véritable satisfaction, comme si, en refusant l'amour que la jeune fille m'offrait en rêve, je venais d'accomplir un grand devoir.

Elle m'occupa une semaine. J'avais recommencé mes courses acharnées, dans les landes, sur les grèves, et je voulais guérir. Pendant que je marchais, excité par le vent, emporté dans cette ivresse particulière que vous donne la pluie fouettante des rivages, j'imaginais des conversations romanesques avec la demoiselle de Landudec, des aventures nocturnes qui se déroulaient en des paysages féeriques et lunaires. Tous deux, comme des personnages d'opéra, nous luttions de pensées sublimes, de sacrifices héroïques, de dévouements prodigieux; nous reculions, sur des rythmes passionnés et des ritournelles émouvantes, les bornes de l'abnégation humaine. Un orchestre sanglotant se mêlait au déchirement de nos voix.

—Je t'aime! je t'aime!

—Non! non! il ne faut pas m'aimer!

Elle, en robe blanche très longue, les yeux égarés, les bras tendus.... Moi, sombre, fatal, les mollets houlant sous le maillot de soie violette, les cheveux en coup de vent....

-Je t'aime! je t'aime!

—Non! non! il ne faut pas m'aimer!

Et les violons avaient des plaintes inouïes, les hautbois gémissaient, tandis que les contrebasses et les tympanons grondaient comme des vents d'orage et des roulements de tonnerre.

O cabotinisme de la douleur!

Chose curieuse! la demoiselle de Landudec et Juliette ne faisaient plus qu'une; je ne les séparais plus, je les confondais dans le même rêve extravagant et mélodramatique. Elles étaient trop pures pour moi, toutes les deux.

—Non! non! je suis un lépreux, laissez-moi!

Elles s'acharnaient à baiser mes plaies, parlaient de mourir, criaient:

—Je t'aime! je t'aime!

Et vaincu, dompté, racheté par l'amour, je tombais à leurs pieds. Le vieux père, mourant, étendait les mains sur nous et nous bénissait tous les trois!

Cette folie dura peu, et, bientôt, je me retrouvai, sur la dune, face à face avec Juliette.

—Juliette! Juliette!

Il n'y avait plus de violons, plus de hautbois; il n'y avait qu'un hurlement de douleur et de révolte, le cri du fauve captif, qui réclame sa proie.

—Juliette! Juliette!

Un soir, plus énervé que jamais, je rentrai, le cerveau hanté de folies sombres, les bras et les mains en quelque sorte poussés par des rages de tuer, d'étouffer.... J'aurais voulu sentir, sous la pression de mes doigts, des existences se tordre, râler et mourir. La mère Le Gannec était sur le pas de la porte, inquiète, tricotant son éternelle paire de bas.... Elle me dit:

—Comme vous êtes en retard, nostre Mintié, aujourd'hui!... Je vous ai préparé une belle écrevisse de mer!

—Fichez-moi la paix, vieille radoteuse! criai-je.... Je n'en veux pas de votre écrevisse de mer, je ne veux rien, entendez-vous?

Et bredouillant des paroles colères, brutalement, je l'obligeai à se déranger, pour me laisser passer.... La pauvre bonne femme, stupéfaite, levait les bras au ciel, geignait:

—Ah! ma Doué! Ah bé Jésus!

Je gagnai ma chambre où je m'enfermai.... D'abord, je me roulai sur le lit, brisai deux chaises, me cognai le front contre les murs, et, tout d'un coup, je me mis à écrire à Juliette une lettre exaltée, folle, remplie de menaces terribles et d'humbles supplications; une lettre dans laquelle, en phrases incohérentes, je parlais de la tuer, de lui pardonner, je la suppliais de venir, avant que je ne mourusse, lui décrivant, avec des raffinements tragiques, un rocher d'où je me jetterais dans la mer.... Je la comparais à la dernière des filles de maison publique, deux lignes plus loin, à la Sainte Vierge. Plus de vingt fois, je recommençai la lettre, m'emportant, pleurant, tour à tour furieux jusqu'au délire, attendri jusqu'à la pâmoison.... A un moment, j'entendis un bruit derrière la porte, comme un grattement de souris. J'allai ouvrir.... La mère Le Gannec était là, tremblante, toute pâle, et qui me regardait de ses bons yeux effarés.

—Que faites-vous ici? m'écriai-je.... Pourquoi m'espionnez-vous?... Allez-vous-en!

—Nostre Mintié, gémit la sainte femme, nostre Mintié, ne vous fâchez pas!... Je vois bien que vous êtes malheureux, et je venais voir si je pouvais vous être utile à quelque chose.

—Eh bien, oui, je suis malheureux, là!... Est-ce que cela vous regarde? Tenez, portez cette lettre à la poste, et laissez-moi tranquille.

Pendant quatre jours, je ne sortis pas.... La mère Le Gannec venait dans ma chambre, pour faire mon lit et servir mes repas, humble, craintive, redoublant de soins, soupirant:

—Ah! quel malheur!... Ma Doué! quel malheur!

Je comprenais que j'avais mal agi envers elle, qui était si tendre pour moi, et j'aurais voulu lui demander pardon de mes brutalités.... Sa coiffe blanche, son châle noir, sa figure triste de vieille mère affligée, m'attendrissaient. Mais une sorte de fierté imbécile glaçait l'effusion prête à s'échapper.... Elle trottinait autour de moi, résignée, avec un air d'infinie, de maternelle commisération, et, de temps en temps, elle répétait:

—Ah! quel malheur!... Ma Doué! quel malheur!

Le jour finissait. Tandis que la mère Le Gannec, ayant enlevé le couvert, balayait la chambre, je m'étais accoudé à l'appui de la fenêtre ouverte. Le soleil avait disparu derrière la ligne d'horizon, ne laissant au ciel, de sa gloire irradiante, qu'une clarté rougeâtre, et la mer, tassée, lourde, sans un reflet, se plombait tristement. La nuit arrivait, silencieuse et lente, et l'air était si calme, qu'on percevait le bruit rythmique des avirons battant l'eau du port et le cri lointain des drisses au haut des mâts.... Je vis le phare s'allumer, son feu rouge tourner dans l'espace, comme un astre fou.... Et je me sentais bien malheureux!...

Juliette ne me répondait pas!... Juliette ne viendrait pas!... Ma lettre, sans doute, l'avait effrayée, elle s'était rappelé les scènes de colère, d'étranglement sauvage.... Elle avait eu peur, et elle ne viendrait pas!... Et puis, n'y avait-il pas des courses, des fêtes, des dîners, des files d'hommes impatients, à sa porte, qui l'attendaient, la réclamaient, qui avaient payé d'avance la nuit promise?... Pourquoi serait-elle venue, d'ailleurs?... Pas de Casino sur cette grève désolée; dans ce coin perdu de l'Océan, personne à qui elle pût vendre son corps?... Moi, elle m'avait tout pris, mon argent, mon cerveau, mon honneur, mon avenir, tout!... que pouvais-je lui donner encore?... Rien. Alors pourquoi viendrait-elle?... J'aurais dû lui dire qu'il me restait dix mille francs, et elle serait accourue!... A quoi bon?... Ah! qu'elle ne vienne pas!... qu'elle ne vienne pas!... Ma colère était calmée et un dégoût de moi-même la remplaçait, un dégoût épouvantable!... Comment cela était-il possible qu'en si peu de temps, un homme qui n'était pas méchant, dont les aspirations, autrefois, ne manquaient ni de fierté ni de noblesse, comment cela était-il possible que cet homme fût tombé si bas, dans une boue si épaisse, qu'aucune force humaine n'était capable de l'en retirer!... Ce dont je souffrais, à cette heure, ce n'était pas tant de mes folies, de mes bassesses, de mes crimes, que des malheurs que j'avais causés autour de moi.... La vieille Marie!... Le vieux Félix! Ah! les pauvres gens!... Où étaient-ils?... Que faisaient-ils?... Avaient-ils seulement de quoi manger?... Ne les avais-je pas obligés, en les chassant, à mendier leur pain, eux si vieux, si bons, si confiants, plus faibles et plus abandonnés que des chiens sans maître!... Je les voyais, courbés sur des bâtons, affreusement maigres, toussant, harassés, couchant le soir dans des gîtes de hasard! Et cette sainte mère Le Gannec, qui me soignait comme une mère son enfant, qui me berçait de ces tendresses réchauffantes qu'ont les petites gens!... Au lieu de m'agenouiller devant elle, de la remercier, ne l'avais-je pas brutalisée, presque battue!... Ah! non! qu'elle ne vienne pas!... qu'elle ne vienne pas!...

La mère Le Gannec allumait ma lampe, et je me disposais à refermer la fenêtre, quand j'entendis, dans le chemin, des grelots, puis le roulement d'une voiture.... Machinalement, je regardai.... Une voiture, en effet, montait la rampe très raide à cet endroit, une sorte d'omnibus qui me parut haut, et chargé de malles.... Un marin passait.... Le postillon l'interpella:

—Hé! la maison de Mme Le Gannec, s'il vous plaît?

—C'est là, en face toi, répondit le marin, qui indiqua la maison d'un geste de la main et continua sa route.

J'étais devenu tout pâle ... et je vis, éclairée par la lumière de la lanterne, une petite main gantée se poser sur le bouton de la portière.

—Juliette! Juliette! criai-je, éperdu ... mère Le Gannec, c'est Juliette!... vite, vite ... c'est Juliette!

Courant, dégringolant l'escalier, je me précipitai dans la rue.

—Juliette! ma Juliette!

Des bras m'enlacèrent, des lèvres se collèrent à ma joue, une voix soupira:

—Jean! mon petit Jean!

Et je défaillis dans les bras de Juliette.

Je ne tardai pas à revenir de mon évanouissement. On m'avait couché sur le lit, et Juliette, penchée sur moi, m'embrassait, m'appelait, pleurait:

—Ah! pauvre mignon!... Comme tu m'as fait peur!... Comme tu es blanc encore!... C'est fini, dis!... Parle-moi, mon Jean!

Sans rien dire, je la contemplais.... Il me semblait que tout mon être, inerte et glacé, détruit d'un coup, par une grande souffrance ou par un grand bonheur,—je ne savais,—refoulait dans mon regard la vie qui s'en allait, s'égouttait de mes membres, de mes veines, de mon cour, de mon cerveau.... Je la contemplais!... Elle était toujours belle, un peu plus pâle encore qu'autrefois, et je la retrouvais toute, avec ses yeux brillants et doux, sa bouche aimante, sa voix délicieusement enfantine, au timbre clair.... Je cherchais sur son visage, dans ses gestes, dans l'habitude de son corps, dans ses paroles, je cherchais des traces douloureuses de son existence inconnue, une flétrissure, une déformation, quelque chose de nouveau et de plus fané!... Non, en vérité, elle était un peu plus pâle, et voilà tout.... Et je fondis en larmes....

—Encore, que je te voie, ma petite Juliette!

Elle buvait mes larmes, pleurait aussi, me tenait embrassé.

—Mon Jean!... Ah! mon Jean adoré!

La mère Le Gannec vint frapper à la porte de la chambre.... Elle ne s'adressa pas à Juliette, affecta même de ne pas la regarder.

—Qu'est-ce qu'il faut faire des malles, nostre Mintié? demanda-t-elle.

—Il faut les faire monter, mère Le Gannec!

—On ne peut pas monter toutes ces malles ici, répliqua durement la vieille femme.

—Tu en as donc beaucoup, ma chérie?

—Beaucoup, mais non!... il y en a six.... Ces gens sont stupides!

—Eh bien, mère Le Gannec, dis-je, gardez-les en bas, pour ce soir.... Nous verrons demain....

Je m'étais levé, et Juliette furetait dans la chambre, s'exclamait à chaque instant:

—Mais c'est gentil ici.... C'est drôle tout plein, mon chéri.... Et puis, tu as un lit, un vrai lit.... Moi qui croyais qu'on couchait dans des armoires, en Bretagne.... Ah!... qu'est-ce que c'est que ça?... Ne bouge pas, Jean, ne bouge pas.

Elle avait pris sur la cheminée un gros coquillage, l'appliquait contre son oreille.

—Tiens! disait-elle désappointée.... Tiens! ça ne fait pas: chuuu! dans tes coquillages!... Pourquoi, dis?

Puis brusquement, elle se jetait dans mes bras, me couvrait de baisers.

—Ah! ta barbe!... Ah! tu laisses pousser ta barbe, vilain!... Et comme tes cheveux sont longs! Et comme tu as maigri! Est-ce que je suis changée, moi?... Est-ce que je suis belle autant?

Nouant ses mains autour de mon cou, penchant sa tête sur mon épaule:

—Raconte ce que tu fais ici, comment tu passes tes journées, à quoi tu penses.... Raconte à ta petite femme.... Et ne mens pas.... Dis-lui bien tout, tout, tout!...

Alors, je lui parlai de mes marches acharnées, de mes abattements sur la dune, de mes sanglots, d'elle que je voyais sans cesse, d'elle que j'appelais, comme un fou, dans le vent, dans la tempête....

—Pauvre petit! soupirait-elle.... Et je parie que tu n'as pas même un caoutchouc?...

—Et toi? et toi? ma Juliette, as-tu pensé à moi seulement?

—Ah! moi, quand je ne t'ai plus trouvé à la maison, j'ai cru que j'allais mourir.... Célestine m'avait dit qu'un homme était venu te prendre! J'ai tout de même attendu.... Il rentrera, il rentrera.... Et tu ne rentrais pas.... Et j'ai couru chez Lirat, le lendemain!... Ah! si tu savais comme il m'a reçue!... comme il m'a traitée!... Et je demandais à tout le monde: «Savez-vous où est Jean?» Et personne ne pouvait me répondre.... Oh! méchant! partir comme ça ... sans un mot!... Tu ne m'aimais donc plus?... Alors, tu comprends, j'ai voulu m'étourdir.... Je souffrais trop!...

Sa voix prit une intonation brève:

—Quant à Lirat!... sois tranquille, mon chéri, je me vengerai de lui.... Et tu verras!... Ça sera farce!... Quelle crapule que ton ami Lirat!... Mais tu verras, tu verras.

Une chose me tourmentait: combien de jours, de semaines Juliette passerait-elle avec moi?... Elle avait apporté six malles; donc, elle avait l'intention de demeurer au Ploc'h un mois au moins, peut-être davantage.... A la joie si grande de la posséder, sans trouble, sans crainte, se mêlait une vive inquiétude.... Je n'avais pas d'argent ... et je connaissais trop Juliette pour ne point ignorer qu'elle ne se résignerait pas à vivre comme moi, et je prévoyais des dépenses que je n'étais pas en état de supporter.... Or comment faire?... N'osant l'interroger directement, je répondis:

—Nous avons le temps de songer à cela, ma chérie, dans trois mois, quand nous rentrerons à Paris....

—Dans trois mois.... Mais, mon pauvre mignon, je repars dans huit jours.... Ça m'ennuie tant!

—Reste, ma petite Juliette, je t'en supplie, reste tout à fait ... plus longtemps ... quinze jours!

—C'est impossible, tu comprends.... Oh! ne sois pas triste, mon chéri.... Ne pleure pas ... parce que, si tu pleures, je ne te dirai pas une chose, une belle chose.

Elle se fit plus tendre encore, se pelotonna contre moi, et reprit:

—Écoute-moi bien, mon chéri.... Je n'ai qu'une pensée, une seule pensée, vivre avec toi!... Nous quitterons Paris, nous nous en irons dans une petite maison, si bien cachés, vois-tu, que personne ne saura plus si nous existons.... Seulement, il nous faut vingt mille francs de rente.

—Où donc veux-tu que je les prenne maintenant? m'écriai-je découragé.

—Écoute-moi donc! poursuivit Juliette.... Il nous faut vingt mille francs de rente.... Oh! j'ai tout calculé!... Eh bien, dans six mois, nous les aurons....

Juliette me regarda d'un air mystérieux ... elle répéta:

—Nous les aurons!...

—Je t'en supplie, ma chérie, ne parle pas ainsi.... Tu ne sais pas le mal que tu me fais....

Juliette éleva la voix; le pli de son front devint dur:

—Alors, tu aimes mieux que je sois à d'autres toujours?...

—Ah! tais-toi, Juliette!... tais-toi!... Ne parle jamais comme cela, jamais!...

—Es-tu drôle!... Allons, sois gentil, et embrasse-moi!...

Le lendemain, pendant qu'au milieu des malles ouvertes, des robes étalées partout, elle s'habillait, très déconcertée de l'absence de sa femme de chambre, elle forma une quantité de projets pour la journée.... Elle voulait se promener sur la jetée, monter au phare, pêcher, aller à la dune, et s'asseoir à la place où j'avais tant pleuré.... Elle se réjouissait d'apercevoir de jolies Bretonnes, en costume soutaché et brodé, comme au théâtre, de boire du lait, dans des fermes!

—Il y a des bateaux ici?

—Mais oui.

—Beaucoup?

—Mais oui.

—Ah! quelle chance, j'aime tant les bateaux! Puis elle me contait les nouvelles de Paris.... Gabrielle n'était plus avec Robert.... Malterre se mariait.... Jesselin voyageait.... Il y avait eu des duels.... Et des anecdotes sur tout le monde!... Toute cette mauvaise odeur de Paris me ramenait à des mélancolies, à des souvenirs poignants.... Me voyant triste, elle s'interrompait, m'embrassait, prenait des airs navrés:

—Ah! tu crois peut-être que cette existence me plaît! gémissait-elle ... que je ne songe qu'à m'amuser, à être coquette!... Si tu savais!... Tu comprends, il y a des choses que je ne peux pas te dire.... Mais si tu savais quel supplice c'est pour moi!... Tu es malheureux, toi!... Eh bien, moi?... Tiens, si je n'avais pas l'espoir de vivre avec mon Jean, souvent, j'ai tant de dégoût que je me tuerais.

Et, rêveuse, câline, elle revenait à ses bergeries, à ses petits sentiers de verdure, au calme de l'existence douce et cachée, avec des fleurs, des bêtes, et de l'amour.... Ah! de l'amour dévoué, soumis, de l'amour éternel, de l'amour qui nous illuminerait, jusqu'à la mort, ainsi qu'un chaud soleil.

Nous sortîmes après le déjeuner, que la mère Le Gannec nous servit sévèrement, sans desserrer les lèvres une seule fois. A peine dehors, comme la brise fraîchissait et lui défrisait les cheveux, Juliette désira rentrer.

—Ah! le vent, mon chéri!... Le vent, vois-tu, je ne peux pas supporter ça.... Il me décoiffe et me rend malade!...

Elle s'ennuya toute la journée, et nos baisers ne suffirent pas à en remplir le vide.... De même qu'autrefois, dans mon cabinet, elle étendit une serviette sur sa robe, sur la serviette posa de menues brosses et des limes et, grave, se mit à lisser ses ongles. Je souffrais cruellement, et la vision du vieux homme, à la fenêtre, m'obsédait.

Le jour suivant, Juliette me déclara qu'elle était obligée de partir le soir même.

—Ah! quel malheur, mon chéri!... J'avais oublié!... vite, vite, commande une voiture.... Oh! quel malheur!

Je n'essayai pas de la retenir.... Affalé sur une chaise, immobile, sombre, la tête dans les mains, j'assistai aux préparatifs du départ, sans prononcer une parole, sans laisser échapper une prière.... Juliette allait, venait, pliant ses robes, rangeant son nécessaire, refermant ses malles, et je n'entendais rien, je ne voyais rien, je ne savais rien.... Des hommes entrèrent, dont les pas pesants faisaient craquer le plancher.... Je compris qu'ils emportaient les malles. Juliette s'assit sur mes genoux.

—Mon pauvre chéri, pleurait-elle, cela te fait de la peine que je m'en aille ainsi.... Il le faut ... sois sage.... Et puis, bientôt, je reviendrai ... pour longtemps ... Ne sois pas ainsi.... Je reviendrai.... Je te le promets.... J'emmènerai Spy.... J'emmènerai un cheval aussi, pour me promener, tu veux, pas?... Tu verras comme ta petite femme monte bien.... Embrasse-moi donc, mon Jean!... Pourquoi ne m'embrasses-tu pas?... Jean voyons!... Adieu! Je t'adore!... Adieu!

Il faisait nuit quand la mère Le Gannec pénétra dans ma chambre. Elle alluma la lampe et, doucement, s'approcha de moi.

—Nostre Mintié! nostre Mintié!

Je levai les yeux vers elle, et elle était si triste, il y avait en elle tant de miséricordieuse pitié, que je me précipitai dans ses bras.

—Ah! mère Le Gannec! mère Le Gannec!... sanglotai-je. Et c'est de ça que je meurs.... De ça!

Et tendrement, la mère Le Gannec murmura:

—Nostre Mintié, pourquoi que vous ne priez pas le bon Dieu?... Ça vous soulagerait!

X

Voilà huit jours que je ne puis dormir. J'ai, sur le crâne, un casque de fer rougi. Mon sang bout, on dirait que mes artères tendues se rompent, et je sens de grandes flammes qui me lèchent les reins. Ce qui restait d'humain en moi, ce que la douleur morale avait laissé, sous les ordures entassées, de pudeur, de remords, de respect, d'espoirs vagues, ce qui me rattachait, par un lien, si faible fût-il, à la catégorie des êtres pensants, tout cela a été emporté par une folie de brute forcenée.... Je n'ai plus la notion du bien, du vrai, du juste, des lois inflexibles de la nature. Les répulsions sexuelles d'un règne à l'autre qui maintiennent les mondes en une harmonie constante, je n'en ai plus conscience: tout se meut, se confond en une fornication immense et stérile, et, dans le délire de mes sens, je ne rêve que d'impossibles embrassements.... Non seulement l'image de Juliette prostituée ne m'est plus une torture, elle m'exalte au contraire.... Et je la cherche, je la retiens, je tâche de la fixer par d'ineffaçables traits, je la mêle aux choses, aux bêtes, aux mythes monstrueux, et, moi-même, je la conduis à des débauches criminelles, fouettée par des verges de fer.... Juliette n'est plus la seule dont l'image me tente et me hante ... Gabrielle, la Rabineau, la mère Le Gannec, la demoiselle de Landudec défilent toujours, devant moi, dans des postures infâmes.... Ni la vertu, ni la bonté, ni le malheur, ni la vieillesse sainte ne m'arrêtent et, pour décors à ces épouvantables folies, je choisis de préférence les endroits sacrés et bénits, les autels des églises, les tombes des cimetières.... Je ne souffre plus dans mon âme, je ne souffre plus que dans ma chair.... Mon âme est morte dans le dernier baiser de Juliette, et je ne suis plus qu'un moule de chair immonde et sensible, dans lequel les démons s'acharnent à verser des coulées de fonte bouillonnante!... Ah! je n'avais pas prévu ce châtiment!

L'autre jour, sur la grève, j'ai rencontré une pêcheuse de palourdes.... Elle était noire, sale, puante, semblable à un tas de goémon pourrissant. Je me suis approché d'elle avec des gestes fous.... Et, subitement, je me suis enfui, car j'avais la tentation infernale de me ruer sur ce corps et de le renverser, parmi les galets et les flaques d'eau.... A travers la campagne, je marche, je marche, les narines au vent, flairant, comme un chien de chasse, des odeurs de femelles.... Une nuit, la gorge en feu, le cerveau affolé par des visions abominables, je m'engage dans les ruelles tortueuses du village, frappe à la porte d'une fille à matelots.... Et je suis entré dans ce bouge.... Mais sitôt que j'ai senti sur ma peau cette peau inconnue, j'ai poussé un cri de rage ... et j'ai voulu partir.... Elle me retenait.

—Laisse-moi! ai-je crié.

—Pourquoi t'en vas-tu?

—Laisse-moi.

—Reste.... Je t'aimerai.... Sur la côte, souvent, je t'ai suivi.... Souvent, près de la maison que tu habites, j'ai rôdé.... Je voulais de toi.... Reste!

—Mais laisse-moi donc! Tu ne vois pas que tu me dégoûtes!...

Et comme elle se penchait à mon cou, je l'ai battue.... Elle gémissait:

—Ah! ma Doué! il est fou!

Fou!... Oui, je suis fou!... Je me suis regardé dans la glace et j'ai eu peur de moi.... Mes yeux agrandis s'effarent au fond de l'orbite qui se creuse; les os pointent, trouant ma peau jaunie; ma bouche est pâle, tremblante, elle pend, pareille à celle des vieillards lubriques.... Mes gestes s'égarent, et mes doigts, sans cesse agités de secousses nerveuses, craquent, cherchant des proies, dans le vide....

Fou!... Oui, je suis fou!... Lorsque la mère Le Gannec tourne autour de moi, lorsque j'entends glisser ses chaussons sur le plancher, lorsque sa robe me frôle, des pensées de crime me viennent, m'obsèdent, me talonnent et je crie:

—Allez-vous-en!... mère Le Gannec, allez-vous-en! Fou!... Oui, je suis fou!... Souvent la nuit j'ai passé des heures à la porte de sa chambre, la main sur la clef de la serrure, prêt à me précipiter dans l'ombre.... Je ne sais ce qui m'a retenu.... La peur, sans doute; car je me disais: «Elle se débattra, criera, appellera, et je serai forcé de la tuer!...» Une fois, surprise par le bruit, elle s'est levée.... Me voyant en chemise, les jambes nues, elle est restée un moment stupéfaite.

—Comment!... c'est vous, nostre Mintié!... Qu'est-ce que vous faites ici?... Êtes-vous malade?

J'ai balbutié des mots incohérents, et je suis remonté....

Ah! que l'on me chasse, que l'on me traque, que l'on me poursuive avec des fourches, des pieux et des faux, comme on fait d'un chien enragé!... Est-ce que des hommes n'entreront pas, là, tout à l'heure, qui se jetteront sur moi, me bâillonneront, et m'emporteront dans l'éternelle nuit du cabanon!

Il faut que je parte!... Il faut que je retrouve Juliette!... Il faut que j'épuise sur elle cette rage maudite!...

Quand l'aube paraîtra, je descendrai, et je dirai à la mère Le Gannec:

—Mère Le Gannec, il faut que je parte!... Donnez-moi de l'argent.... Je vous le rendrai plus tard.... Donnez-moi de l'argent ... il faut que je parte!...

XI

Juliette m'avait choisi, dans le faubourg Saint-Honoré, tout près de la rue de Balzac, une chambre, au second étage d'un petit hôtel meublé. Les meubles étaient de guingois, les tapisseries, les tiroirs s'ouvraient en grinçant, une odeur aigre de bois suri, de poussière ancienne, imprégnait les rideaux des fenêtres et les draperies du lit; mais elle avait su donner, en plaçant çà et là quelques bibelots, un aspect plus intime à cette pièce banale et froide où tant d'existences inconnues avaient passé sans laisser de trace aucune. Juliette avait tenu aussi à ranger elle-même mes affaires, dans l'armoire, qu'elle bourrait de paquets d'iris.

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