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Reading edition
PAR
M.-L. GAGNEUR
PARIS
ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-EDITEUR
18, RUE DAUPHINE, 18
1867
Tous droits réservés
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV CHAPITRE XV CHAPITRE XVI CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXX CHAPITRE XXXI CHAPITRE XXXII CHAPITRE XXXIII
LE CALVAIRE DES FEMMES
PREMIÈRE PARTIE
I
«La classe ouvrière est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple de sybarites; il faut lui donner une place dans la société.... Elle est sans organisation et sans lien, sans droits et sans avenir; faut lui donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par l'association, l'éducation, la discipline.
«Aujourd'hui la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à la violence; c'est le maître qui opprime ou l'ouvrier qui se révolte.
«La pauvreté ne sera plus séditieuse lorsque l'opulence ne sera plus oppressive.»
L.N. Bonaparte.
(Extinction du paupérisme.)
Le 25 janvier 1844, il se passait dans une chaumière de Monestier, l'un des plus pauvres villages de l'infertile et montagneuse Ardèche, un drame intime et poignant.
C'était vers le soir. Le vent soufflait avec violence dans les châtaigneraies et ébranlait la masure. La neige, tombant à flocons pressés, hâtait la nuit.
Une chambre unique servait de cuisine, de dortoir, de cave, de grenier et d'étable à la famille qui l'habitait. La seule richesse de ces malheureux, c'était une chèvre efflanquée couchée dans un coin.
Un feu de bois mort glané la veille dans la forêt, un feu parcimonieux, jetait une clarté rougeâtre qui rendait encore plus triste le jour blafard.
Dans leurs châssis vermoulus, les vitres tremblaient, laissant passer le vent. Deux carreaux cassés étaient masqués par des haillons.
Cet antre, dont on ne saurait peindre la couleur sombre et la misère sordide, était habité par Jacques Bordier, sa femme et ses cinq enfants, cinq filles, dont l'aînée n'avait pas neuf ans.
L'enfance, si gracieuse avec ses joues roses, ses rires naïfs et ses yeux candides, qui laissent voir l'âme à fleur du regard, se présentait là repoussante, presque hideuse. Ces enfants, c'étaient des animaux humains grouillant dans l'immondice. Et cependant de ces visages barbouillés et comme hébétés il jaillissait parfois des éclairs d'intelligence; on devinait, sous cette couche de malpropreté, des formes qui peut-être eussent été exquises, si déjà la souffrance ne les eût flétries.
Jacques Bordier, accoudé sur une table, était pensif. Sa figure énergique, presque sauvage, exprimait à la fois l'amertume et l'abattement.
Une bouteille était devant lui. Fréquemment il emplissait son verre et buvait une gorgée de genièvre.
Sa femme, étendue sur un misérable grabat, de temps à autre faisait retentir la cabane de cris déchirants.
Une voisine, remplissant les fonctions de garde, rôdait dans cet intérieur lugubre, attisait le feu, secourait la malade.
Un des enfants dit tout à coup:
«J'ai faim.»
Et les autres répétèrent:
«J'ai faim».
La vieille ouvrit un bahut, en tira un morceau de pain noir qu'elle partagea entre les cinq enfants.
La petite Marie, qui était l'aînée, voyant les portions si minces, refusa la sienne pour la distribuer aux autres.
Elle alla s'asseoir devant le feu, qu'elle contempla tristement, et à la dérobée elle jetait un regard avide sur ses sœurs qui mangeaient.
Jacques Bordier se détourna pour ne pas voir.
La voisine, ayant examiné la malade, dit à Marie:
«Dépêche-toi, ma fille, de coucher les enfants.»
Il n'y avait qu'un lit pour les cinq petites. C'était un cadre de bois qui contenait une paillasse recouverte de guenilles.
Marie plaça les trois plus grandes au pied, coucha la plus jeune à la tête et s'étendit à côté d'elle.
Bientôt les enfants s'endormirent, excepté Marie, qui, chaque fois que sa mère faisait entendre un nouveau cri de douleur, soulevait sa tête, effrayée et curieuse, et, les yeux pleins de larmes, regardait.
«Si c'est encore une fille, dit Jacques d'une voix sourde, dès demain je pars.
—Vous ne ferez pas cela, répondit la mère Michu. Le bon Dieu ne vous abandonnera pas.»
Jacques hocha la tête.
«Le bon Dieu!
—J'ai fait prévenir hier Mlle Borel de votre malheureuse position. Elle vous viendra en aide; car ce sont de braves gens, ces Borel.
—Si j'allais à la messe, à la bonne heure; mais Mme Borel est dure pour ceux qui ne fréquentent pas l'Église. Moi, faire des momeries, jamais!
—Mme Borel, je ne dis pas; mais sa belle-sœur, Mlle Bathilde, n'est guère dévote; c'est à elle que j'ai fait parler. Elle viendra, vous verrez.
—Ah! c'est toujours l'aumône, l'humiliation.... J'ai du courage cependant, et deux bras pour travailler. Mais voilà vingt jours que la neige nous ôte le pain! Et cinq filles à nourrir! Si cela continue, il faudra bien faire comme les autres, partir et aller mendier. Mendier[1]!!!»
Il se cacha la tête dans les mains.
La malade écoutait, le regard fixe. La souffrance physique et l'excès du désespoir semblaient avoir pétrifié son visage dont les lignes, dans cette immobilité, revêtaient une distinction peu commune.
Cependant la douleur grandissait. On l'entendait aux vibrations de plus en plus stridentes de la voix.
Enfin un cri suprême annonça la fin de la crise.
Un enfant était né.
«Eh bien! demanda Jacques en se soulevant avec anxiété.
—C'est une fille, répondit à demi-voix la voisine.
—Encore une fille!»
Et il se laissa retomber avec accablement. Puis, l'instant d'après, il se redressa, la colère au visage. Il saisit la bouteille, la brandit avec menace, comme s'il voulait la lancer au nouveau-né, et la brisa contre terre en proférant une horrible malédiction.
Après avoir maudit l'enfant, il invectiva la mère.
La pauvre femme sanglotait.
L'enfant criait de froid; car rien n'était préparé pour la recevoir.
Marie se souleva et tendit les bras.
«Donnez-la-moi, mère Michu, je la réchaufferai.»
En cet instant entra Mlle Borel, accompagnée d'un domestique qui portait un paquet.
Mlle Borel pouvait avoir vingt ans. Bien qu'elle fût petite, ses traits étaient grands, nobles et sérieux. L'œil, profond et ferme, au premier abord semblait un peu sévère; mais cette sévérité était tempérée par l'aménité du sourire et la douceur de la voix.
À son arrivée, Jacques Bordier releva la tête. Des larmes brillaient dans son regard farouche.
D'un coup d'œil, Mlle Borel vit ces larmes et toute cette misère. Elle se sentit navrée, mais elle réprima vite la compassion qui se peignit sur son visage. Elle savait que la pitié blesse les âmes fières. Elle pensait que ce n'est pas seulement la misère qui dégrade, mais que c'est plutôt l'aumône qui place le pauvre dans une humiliante infériorité. Or, la pitié, n'est-ce point l'aumône du cœur?
«J'ai appris, dit-elle, que Françoise devait accoucher plus tôt qu'elle ne l'avait pensé, et j'apporte du linge pour le nouveau-né, une couverture et du vin pour la malade.
—Ah! mademoiselle, que vous êtes bonne!» soupira Françoise.
Jacques essuyait ses larmes à la dérobée, et son visage trahissait l'embarras.
«Voyez, mademoiselle, dit la mère Michu, qui venait d'envelopper l'enfant dans des langes propres, la belle petite fille! Et Jacques qui se désespère!
—Combien donc avez-vous d'enfants? demanda Mlle Borel en se tournant vers Bordier.
—Je n'ai pas d'enfants, je n'ai que des filles.»
Mlle Borel ne releva point cette singulière réponse, qui ne parut pas même la surprendre.
Le paysan, en effet, ne considère que la force. Comme il n'a d'autre richesse que ses bras, la naissance d'un garçon qui pourra l'aider dans ses travaux, c'est dans l'avenir une augmentation de bien-être; mais la naissance d'une fille, c'est plutôt, en perspective, un accroissement de pauvreté.
«J'ai maintenant six filles, reprit-il avec un rire sardonique. Six filles! Et cette baraque est toute ma fortune. On pioche, n'est-ce pas, comme des galériens tout le long du jour: les galériens, eux, sont nourris; pour nous, il n'y a pas toujours du pain noir sur la planche. Jamais de vin, ni de pitance; à peine buvons-nous de mauvaise genevrette[2]. Nous couchons sur la paille comme des animaux; pour vêtements, nous avons des guenilles. Mais encore j'ai beau suer à la peine, je ne puis gagner pour sept, pour huit maintenant. D'ailleurs il faut trouver de l'ouvrage. Si la neige, la pluie, la glace, la maladie suspendent la besogne, que devenir? Ah! le malheur s'acharne après moi. Un garçon serait venu, ça m'eût donné du courage. Je me serais dit: «Eh bien! si tu le nourris maintenant, plus tard il te nourrira.» Mais des filles, que voulez-vous que j'en fasse? Les envoyer à Lyon ou à Saint-Étienne? Ah! on sait ce qu'elles deviennent là-bas.... La honte, quoi! ou la misère, et plus souvent encore toutes les deux à la fois. Ça, c'est l'avenir. Pour le moment, si ce temps-là se prolonge, il faudra que je parte avec mon aînée, une besace sur le dos. Moi, Jacques le terrassier, qui ai toujours gagné mon pain et porté la tête haute, j'irais frapper à toutes les portes, essuyer les rebuffades et le mépris, et peut-être m'entendre traiter de paresseux! Est-ce bien possible? Il le faut, pourtant. Les petites ont mangé ce soir le dernier morceau de pain. Ah! tous les riches ne vous ressemblent pas, mademoiselle! Vous me croyez, vous, parce que vous avez bon cœur; mais combien penseront que je les trompe pour avoir quelques sous!»
Mlle Borel écoutait Jacques avec une émotion grave et contenue.
«Mon ami, dit-elle simplement, voulez-vous me confier votre dernière fille? je l'adopterai. Je ne yeux point vous faire l'aumône. Venez demain à la maison, je vous donnerai du travail.
—Oh! merci, mademoiselle! s'écria Françoise en pleurant.
—Vous ne me devez aucune reconnaissance, repartit la jeune fille. J'ai un travail très-pressant à faire exécuter dans la serre, et Jacques m'obligera au contraire de vouloir bien s'en charger.
—J'irai demain, mademoiselle, dit le terrassier, si ému que sa voix tremblait.
—Eh bien! me donnez-vous la petite?
—Dès qu'elle pourra marcher,» répondit la mère. Mlle Borel prit l'enfant, la regarda longtemps, et, à mesure qu'elle la regardait, son visage aux lignes si graves s'attendrissait. Il avait un rayonnement qui ressemblait à la joie maternelle.
«Ma chère petite Madeleine, dit-elle, que tu seras belle!»
Elle la baisa pieusement et sortit.
II
Dix-neuf ans se sont écoulés.
En 1863, M. Borel, fabricant de soieries, jouissait sur la place de Lyon d'une réputation qu'il devait autant à la supériorité de ses produits qu'à l'étendue de ses relations commerciales.
Il occupait à la Croix-Rousse près de trois mille métiers; il faisait l'exportation sur une grande échelle, principalement en Amérique. Paris recherchait ses velours et ses façonnés; la Prusse et l'Angleterre copiaient ses dessins.
M. Borel était en outre un industriel intègre, justement considéré. À Lyon, d'ailleurs, ce proverbe: «Que le bien mal acquis ne profite pas,» est passé à l'état d'axiome et presque de croyance superstitieuse. Une fortune consolidée est une fortune légitimée dont on ne doit pas chercher à vérifier la source. Fortune entraîne donc essentiellement considération.
M. Borel possédait à un haut degré l'intelligence des affaires et une aptitude particulière pour l'industrie de la soierie, qui est surtout une industrie de détails. Incapable d'embrasser une idée d'ensemble, une idée de quelque élévation, il passait cependant pour un homme supérieur; et, grâce à l'importance que lui donnaient ses millions, il exerçait au conseil municipal, dont il faisait partie depuis 1848, une influence non contestée.
Il se disait libéral, entièrement dévoué aux intérêts de la classe ouvrière. C'était, il est vrai, un cœur généreux. Survenait-il une crise commerciale, il était le premier à organiser des quêtes auxquelles il souscrivait largement. À Lyon, les sociétés de bienfaisance sont innombrables. M. Borel en fonda une nouvelle sous le patronage d'un saint quelconque: car, à Lyon, la charité ne va point sans la superstition. Cette société avait pour but de secourir les ouvriers sans travail.
Toutefois, M. Borel n'admettait que l'aumône pour remédier au paupérisme, qu'il regardait comme un mal fatal, nécessaire même à l'équilibre social.
Il dépensait chaque année à soulager les ouvriers nécessiteux une somme considérable; mais il n'eût pas augmenté d'un centime leur salaire. Quoiqu'il mit son orgueil et qu'il éprouvât une satisfaction véritable à faire le bien, il voulait aussi que le bien lui profitât, soit en considération, soit en influence. Peut-être pratiquait-il un peu, à son insu, ce système de bienfaisance calculée qui consiste à placer l'obligé dans la dépendance du bienfaiteur.
Ainsi, comme il arrive souvent, l'esprit de conservation étouffait parfois en lui le sentiment de la bienveillance et de la justice.
M. Borel avait environ soixante ans. Il était grand, d'un blond grisonnant. Il possédait l'embonpoint qui sied à un homme de cet âge et de cette importance. Sur sa figure douce se lisaient les vertus domestiques. Tout en se targuant de libéralisme, il se disait chrétien; car il regardait la religion comme un frein nécessaire. Il allait aux offices les jours de grande fête. Ses deux filles avaient été élevées au Sacré-Cœur, et son fils au collège des Jésuites.
Mme Borel était une nature passive, religieuse jusqu'à la superstition. Elle était dame patronnesse d'une foule d'associations pieuses, et chaque année elle faisait quelque vœu à Notre-Dame de Fourvières.
Professant au plus haut degré le respect pour le sexe fort, elle admirait toutes les idées de son mari sans chercher à les comprendre; mais en revanche elle critiquait avec âpreté, sans les comprendre davantage, les opinions généreuses et avancées de Mlle Bathilde sa belle-sœur.
Il y avait entre Mlle Borel et son frère une complète dissemblance de pensée et de caractère.
Indifférente aux questions de détail, son intelligence élevée ne se plaisait qu'aux vastes synthèses. C'était non-seulement un esprit supérieur, mais un grand caractère, passionné pour la justice, inaccessible aux préoccupations égoïstes.
On lui refusait la tendresse; on l'accusait parfois d'insensibilité; mais elle avait au suprême degré cette bonté réfléchie qui excuse toutes les faiblesses parce qu'elle tient compte des luttes entre les organisations et les milieux où ces organisations se développent, parce qu'elle tient compte surtout des déviations causées par la contrainte qu'imposent souvent à nos penchants les lois morales ou sociales.
Dans sa jeunesse, Mlle Borel avait, elle aussi, pratiqué la charité chrétienne, c'est-à-dire l'aumône; mais elle eut bien vite reconnu l'impuissance de ces secours isolés. Son esprit avait mûri, et son cœur s'était ouvert à de plus larges sentiments. Une souffrance individuelle l'affectait sans doute, mais surtout comme symptôme social. Le dévouement à l'individu lui paraissant stérile, elle fut entraînée vers les études et les spéculations qui remontent aux causes mêmes du mal afin de les détruire.
Ainsi préoccupée d'intérêts généraux, elle n'avait jamais pensé au mariage. Sa supériorité et ses idées indépendantes très-connues avaient aussi effrayé les prétendants que sa fortune eût pu attirer. Elle était assez forte pour supporter l'isolement, et les affections intimes ne lui étaient point indispensables. D'ailleurs l'adoption de Madeleine Bordier, le soin qu'elle avait pris de l'éducation de cette enfant, avaient occupé son cœur. Cette maternité élective satisfaisait son caractère élevé mieux que ne l'eût fait peut-être la maternité du sang.
Mlle Bathilde montrait une grande indulgence pour l'infériorité intellectuelle des personnes qui l'entouraient. Cependant la fermeté qu'elle mettait à défendre ses opinions, faisait dire parfois que, semblable à toutes les vieilles filles, elle tournait à l'aigreur. Elle était respectée, mais non point aimée de son neveu et de ses nièces, dont elle critiquait l'éducation ultra-catholique.
Mlles Laure et Béatrix, au sortir du couvent, avaient une tenue modeste, c'est-à-dire compassée, parlaient à demi-voix, connaissaient un peu d'arithmétique, de géographie, un peu d'histoire profane d'après le père Loriquet, beaucoup d'histoire sainte et de catéchisme, tapotaient un quadrille, solfiaient un cantique, brodaient admirablement une chasuble, possédaient en un mot de ces petits talents dits d'agrément juste ce qu'il en faut pour obtenir dans le monde la réputation de jeunes personnes accomplies.
Lorsque Mlle Bathilde s'élevait contre cet enseignement, Mme Borel lui répondait d'un ton sec:
«Croyez-vous que je veuille faire de mes filles des voltairiennes ou des socialistes?»
M. Borel aurait désiré que son fils Maxime continuât son industrie et profitât du capital de considération que lui-même s'était acquis parmi ses concitoyens. Mais Maxime, au collège des Jésuites, s'était lié avec des jeunes gens de famille noble qui lui avaient communiqué des idées de grandeur. Il voulut entrer dans la diplomatie; il obtint donc d'aller à Paris pour y faire des études spéciales.
À Paris, Maxime, au lieu de viser au ministère des affaires étrangères, se fit admettre dans les clubs de la fashion; au lieu d'étudier les langues orientales, il ne cultiva guère que cette sorte d'argot qui est la langue du quartier Bréda.
Comme la pension fournie par son père ne lui suffisait pas, il emprunta. Mme Borel, confiante dans l'éducation religieuse qu'avait reçue Maxime, croyait à la vertu de son fils comme à un article de foi. Quand elle acquit la preuve qu'il avait dépensé trois cent mille francs en cinq ans, et perdu son innocence baptismale avec des Coralies, des Madelons et des Rigolboches, elle faillit en mourir de douleur.
Elle obtint de M. Borel d'aller avec ses filles passer dorénavant l'hiver à Paris, afin d'y surveiller la conduite et les études de Maxime.
Au mois de mars 1863, la famille Borel se trouvait réunie au grand complet dans le luxueux appartement qu'elle occupait rue de la Chaussée-d'Antin. C'était une soirée tout à fait intime. Il n'y avait là que la famille Daubré de Lomas.
M. Daubré était un riche manufacturier de Lille. Sa femme, fort coquette, habitait Paris pendant la saison des bals.
Elle s'était éprise de Maxime, et, pour le rencontrer, elle venait chez les Borel, qu'en sa qualité de Lomas elle trouvait pourtant bien bourgeois.
M. Borel, arrivé de Lyon la veille, transmettait à M. Daubré les nouvelles commerciales. Ils devisaient ensemble sur les probabilités d'une guerre civile aux États-Unis. Ces bruits de guerre alarmaient également les deux industriels. En effet, un conflit en Amérique fermerait le principal débouché de l'industrie lyonnaise, et amènerait nécessairement pour la fabrication lilloise la hausse des cotons.
Mlle Bathilde causait en aparté avec un tout jeune homme, le frère de M. Daubré.
Mme Daubré coquetait avec Maxime.
Mme Borel les observait attentivement. Elle avait fait un vœu à Notre-Dame de Fourvières pour la conversion de son fils, et elle s'étonnait que tant de vœux et de neuvaines eussent encore produit si peu de résultats.
Laure feuilletait un album, et Béatrix, au piano, déchiffrait une romance à demi-voix. À côté d'elle se tenait le frère de Mme Daubré, Lionel de Lomas, un gandin de la seconde jeunesse, qui lui débitait des fadeurs en veloutant son regard. Lionel était pauvre et Béatrix aurait un million de dot. Mais, à la dérobée, il contemplait Madeleine Bordier avec une expression singulière.
Madeleine brodait une tapisserie, et, plus rapprochée de la lampe que les autres personnages, elle se trouvait en pleine lumière. Parfois elle relevait la tête. Cette tête, resplendissante de vie, de réelle jeunesse, jetait comme un rayonnement sur cette société plus ou moins guindée et factice.
«Ces crises commerciales qui nous sont si funestes, disait M. Borel, ont cependant leur utilité, car elles matent la classe laborieuse. Depuis la guerre d'Italie, il s'est produit à Lyon, parmi les anciens voraces, je ne sais quelle sourde fermentation qui ne laisse pas que d'être inquiétante. On dit que la misère seule pousse le peuple à l'insurrection; mais trop de bien-être a aussi son danger: il développe chez l'ouvrier l'esprit d'indépendance et des idées ambitieuses; plus l'ouvrier possède, plus il devient difficile à gouverner; enfin, quand il a devant lui quelque avance, il n'hésite point à se mettre en grève pour obtenir une augmentation de salaire. Chez vous les grèves sont-elles fréquentes?
—Nous en avons eu une en 49, répondit M. Daubré.
—Et vous avez cédé?
—Il le fallait bien alors. D'ailleurs, dans nos filatures, nous ne pouvons laisser chômer, sans une perte considérable, un matériel qui représente un capital énorme.
—Quand je devrais y perdre jusqu'à mon dernier sou, reprit avec force M. Borel, moi, je ne céderais jamais.
—Mais votre industrie n'offre pas les mêmes inconvénients que la nôtre.
—C'est vrai, nous avons moins à redouter que vous les grèves et les crises industrielles. La soierie se tisse dans des ateliers avec un outillage qui n'appartient pas au fabricant. Quand une crise se manifeste, nous suspendons nos commandes, et, n'ayant aucun capital engagé, nous perdons seulement l'argent que nous ne gagnons pas. Mais aussi le mauvais côté de cette organisation, c'est que, ne demandant que de faibles capitaux, elle permet à une foule de petits industriels de nous faire concurrence. Pour se soutenir, ils fabriquent à tous prix et fabriquent mal, gâtent les ouvriers et compromettent la haute considération dont la fabrique lyonnaise jouissait naguère. Beaucoup même ont adopté l'aune droite au lieu de l'ancienne aune à crochet. C'est depuis longtemps un grave sujet de conflit entre l'ouvrier et le fabricant.
—Et l'ouvrier a raison, dit Mlle Borel d'un ton cassant.
—«L'ouvrier a tort; l'usage fait loi,» répliqua sur le même ton M. Borel.
Béatrix avait cessé de chanter, et Lionel était venu s'asseoir à côté de Madeleine.
Madeleine, qui écoutait la conversation, avait interrompu son travail.
«Comment, mademoiselle, dit Lionel, d'un ton à demi railleur, vous vous intéressez à de pareilles questions?
—Monsieur, répondit Madeleine avec quelque émotion, ma sœur aînée est ouvrière en velours, et c'est elle qui nourrit ma mère.
—C'est-à-dire, reprit Mlle Borel en s'animant, que l'ouvrier subit la loi du plus fort. L'ouvrier a droit à une mesure plus équitable. Or, votre aune à crochet n'est pas équitable, puisqu'elle le prive d'une partie de son salaire.
—Ma chère Bathilde, sur ce sujet nous ne nous entendrons jamais. Rompons donc là cette discussion. Vous êtes toujours dans la théorie pure; moi, je reste dans la pratique, par conséquent dans le vrai.
—Ma théorie, c'est le droit; votre pratique, c'est l'abus, repartit avec fermeté Mlle Borel.
—Ah! que ces utopistes nous font de mal! soupira M. Borel. Avec ces grands mots de droit, d'abus, d'exploitation, de privilège, ont-ils assez perverti le sens moral de la classe ouvrière, qui n'en est certes pas plus heureuse!
—Assurément, appuya M. Daubré, si Mlle Borel venait à Lille, elle verrait ce que produit l'augmentation des salaires. Chez nous un bon ouvrier peut gagner aisément quatre francs par jour, et une habile tisseuse deux et trois francs. Il y a peu de chômages. Et que voit-on chez nous? Une population abâtardie, livrée à la débauche. L'ouvrier est imprévoyant. S'il gagne au delà de ses besoins réels, il dépense son salaire au cabaret, et la famille n'en est que plus pauvre. Quant aux femmes employées dans nos manufactures, elles sont pour la plupart perverties dès l'âge de quinze ans, et leur gain se gaspille en colifichets.
—Monsieur, répondit Mlle Borel, il y a à cela d'autres causes que l'augmentation des salaires. C'est l'organisation même du travail manufacturier, c'est-à-dire la dispersion de la famille dans les manufactures, l'extrême division du travail; puis aussi le défaut d'éducation, l'exiguïté et l'insalubrité des logements; mais par-dessus tout, le sentiment de l'impuissance où sont les ouvriers d'améliorer leur position. Comment voulez-vous que cette femme qui, dès l'âge de huit ans, est réduite à l'état de machine, dont on n'a jamais cherché à développer le cœur ni l'intelligence, ait des instincts affectifs bien élevés, qu'elle exerce sur l'ouvrier une influence bienfaisante et sache le retenir dans des liens sérieux? Tant qu'on ne changera pas la condition de l'ouvrière, il n'y aura pas de salut possible pour l'ouvrier.
—Oui, ajouta le jeune Daubré d'un ton rêveur. En cela, l'idée chrétienne est juste: c'est la femme qui sauvera l'humanité.
—Enfin, ma sœur, c'est là votre dada!» repartit M. Borel avec humeur.
Madeleine regarda anxieusement Mlle Borel, qui ne répondit pas.
«L'ouvrier, l'ouvrière, la femme! dit Mme Daubré en se drapant coquettement dans la gaze qui l'enveloppait. Tous nos écrivains aujourd'hui se croient une mission sociale. À les lire, on dirait vraiment que l'ouvrier est une invention toute moderne, et qu'ils viennent de découvrir la femme.
—Ils la cherchent sans la trouver, répondit gravement Mlle Borel, ainsi que Diogène cherchait un homme. La femme n'existe pas encore.
—En vérité? Mais alors, ma tante, que sommes-nous donc?» demanda, en raillant, Béatrix qui visait à l'esprit.
—Des poupées dont les ressorts sont plus ou moins perfectionnés, selon l'habileté de vos institutrices; des poupées plus ou moins bien vêtues, selon votre bourse et le génie de vos modistes. Vous a-t-on jamais appris à occuper utilement votre intelligence? A-t-on jamais ouvert votre cœur aux idées grandes, généreuses? Mais tandis que la frivolité et l'oisiveté perdent la femme des classes supérieures, l'excès du travail et l'insuffisance des salaires avilissent l'ouvrière. En haut comme en bas, le défaut d'éducation est le plus grand mal. Quelle instruction lui donne-t-on à cette femme qui doit élever ses enfants? On ne connaîtra la femme que lorsqu'elle pourra développer ses facultés et s'affranchir, en gagnant honnêtement sa vie, de la dépendance matérielle de l'homme, dépendance qui l'annihile et la dégrade. Jusque-là, elle passera pour un être inférieur, frivole, corrompu ou corruptible.
—Ma chère Bathilde, interrompit M. Borel, vous n'êtes pas Française. Vous êtes digne d'être quakeresse et de prêcher en Amérique.
—En France comme en Amérique, et pour la femme comme pour l'homme, il n'y a de dignité possible qu'avec la liberté. La femme ne doit point être placée sous la tutelle absolue de l'homme. On doit surtout assurer, à celle qui travaille, l'indépendance qu'elle gagne à la sueur de son front.»
Madeleine, en écoutant Mlle Borel, avait rougi et pâli tour à tour. Elle abaissa les yeux sur sa tapisserie, et l'on vit au bord de ses cils trembler une larme.
«C'est à l'homme à travailler pour la femme,» objecta M. Borel.
«Non, jamais, dit Maxime en lançant une œillade à Mme Daubré, nous n'habituerons nos Françaises à ces idées d'indépendance. Elles n'ont que faire de la liberté. Ce sont des autocrates qui veulent régner à tout prix. Ravissantes hypocrites, elles acceptent leur esclavage afin de mieux assurer leur empire.
—Je suis de votre avis, reprit Mme Daubré en minaudant: je trouve que nos bas-bleus sont injustes. Les hommes ne sont pas si ogres que certaines femmes, vieilles et laides, veulent bien nous les représenter. Et quand on sait les prendre....
—Pardon, madame, si je vous interromps, dit Mlle Bathilde. Quand on sait les prendre, dites-vous? Par ces mots seuls ne reconnaissez-vous pas une dépendance? Vous parlez pour la petite exception des femmes, jeunes et jolies, qui sont au-dessus du besoin, et qui ont le temps d'être coquettes. Moi, je parle pour le grand nombre: je parle de l'ouvrière, de celle qui n'a que ses yeux et ses doigts pour toute fortune, et qui se demande souvent, le soir, comment ses enfants mangeront le lendemain. Sans doute, madame, vous n'avez jamais pénétré dans ces bouges immondes où habitent la misère et le vice; vous y auriez rencontré souvent, bien souvent, hélas! des femmes battues par leurs maris ivrognes, privées de tout jusqu'à leur propre gain, par celui-là même qui devrait pourvoir à leur existence; vous les auriez vues désespérées en face de leurs enfants pleurant de faim. Toutefois, sont-ce les hommes qu'il faut condamner? non, ce sont les causes mêmes du mal. Vous dites que c'est à l'homme de travailler pour la femme; mais d'abord savez-vous ce que c'est que travailler du matin au soir à une besogne souvent répugnante? Vous faites-vous une idée de la souffrance morale et physique qu'il faut endurer pour gagner son pain? Vous qui passez votre vie dans l'insouciance, dans le plaisir, vous blâmez, n'est-ce-pas, sans miséricorde, le malheureux qui, un jour sur sept, va au cabaret, se laisse entraîner et dissipe son gain de la semaine? Assurément cet homme est égoïste, qui, par une coupable imprévoyance, laisse une famille dans la détresse; mais représentez-vous donc cette nature vigoureuse qui réclame, elle aussi, ses heures de liberté, d'expansion, de plaisir. Sans doute l'ivrognerie et la paresse engendrent de grands malheurs; sans doute il faut les combattre par tous les moyens; mais ce n'est pas à nous, oisifs, qui ne savons rien des tortures du travail et de la misère, de les condamner sans pitié, ces martyrs.
—Euh! euh! fit M. Daubré, voilà des maximes qui mèneraient loin!
—Moi, avec mes nerfs, dit Mme Daubré, je ne puis songer à ces choses-là. Comme on ne saurait y remédier, le mieux est d'y penser le moins possible.
—Mais ma sœur y remédie, repartit M. Borel avec raillerie. L'augmentation des salaires est au bout de ses tirades. De nos capitaux engagés, de nos risques, elle ne tient aucun compte.
—L'augmentation des salaires est un moyen insuffisant, répliqua Mlle Borel.
—Alors, voyons ta panacée.
—Je n'en ai pas. Je crois seulement qu'il est très utile de poser ces formidables problèmes, et d'appeler sur eux, dans l'intérêt de la classe riche, l'attention des législateurs. Je crois aussi au progrès de toute science; je crois qu'après des tâtonnements nécessaires, on trouvera cette panacée, et qu'on arrivera à régler, d'une manière plus équitable, les conditions du travail. Au siècle dernier, le Contrat social de Jean-Jacques était une théorie audacieuse. Quel est aujourd'hui l'homme de bon sens qui croie au droit divin? Il viendra un temps, qui n'est pas éloigné, sans doute, où l'on reconnaîtra à tout homme et à toute femme son droit à une existence proportionnelle à ses besoins et en rapport avec ses facultés.»
Madeleine et le jeune Daubré écoutaient Mlle Borel avec admiration, tandis qu'un sourire ironique effleurait les lèvres des autres auditeurs.
«Eh bien! mademoiselle, dit tout bas Lionel à Madeleine, auriez-vous envie de devenir aussi économiste et bas-bleu? Ce serait dommage. Vous êtes si jolie et vous brodez si bien!»
Madeleine rougit et reprit sa broderie.
Béatrix observait le jeu de Lionel, et Lionel remarqua l'inquiétude de Béatrix.
«Elle est jalouse, pensa Lionel, c'est bon à savoir: je tiens la dot.»
Il se pencha de nouveau vers Madeleine.
«Je gage, lui dit-il toujours à voix basse, que vous aimez la toilette?
—J'aime tout ce qui est beau, répondit-elle: les belles robes, comme les belles et généreuses pensées.
—J'avoue, moi, dit Béatrix en se rapprochant, que je n'entends rien à tous les beaux discours de ma tante. Mais, par exemple, j'adore les chiffons.
—Et moi les chevaux, ajouta Laure. Maxime, comment va Mademoiselle Lucie?»
Maxime possédait une jument qu'il appelait Mademoiselle Lucie; mais, en revanche, sa maîtresse se nommait Pouliche.
«Mademoiselle Lucie avait aujourd'hui ses nerfs, exactement comme une jolie femme, répondit Maxime. Les beaux chevaux et les jolies femmes, voilà mes passions. Ah! par ma foi! s'il est vrai que l'horizon soit chargé de nuages, jouissons toujours, et après nous le déluge! Louis XV était un philosophe qui valait bien Jean-Jacques. Vos idées d'amélioration, ma tante, me semblent impraticables. Si toutes les femmes allaient devenir indépendantes, dignes, quakeresses, ce serait la mort de notre société qui vit de luxe, d'oisiveté, de raffinement, j'oserai même dire de galanterie. J'espère que nos adorables Françaises y regarderont à deux fois avant de se laisser endoctriner. Ne faut-il pas que de mauvais sujets comme moi, qui ne saurions être autre chose, trouvent aussi une existence en rapport avec leurs facultés?
—Vous déraisonnez, Maxime, interrompit sévèrement Mme Borel, jusque-là silencieuse. Sans doute il y aura toujours des privilégiés et toujours des malheureux; non pas afin que vous puissiez satisfaire vos mauvais penchants, mais parce que Jésus-Christ a dit: «Il y aura toujours des pauvres parmi vous.»
—C'est évident, s'écria Mme Daubré. S'il n'y avait plus de pauvres, nous n'aurions plus de domestiques. Qui laverait ma vaisselle? Qui brosserait mes souliers? Je ne puis cependant pas brosser mes souliers.»
Elle agitait, pour la faire admirer, sa main blanche et effilée.
«Et, reprit Maxime avec ironie, quels moyens, nous, riches, aurions-nous de faire notre salut? Nous n'avons que l'aumône pour racheter nos péchés. À chacun son lot: les pauvres se sauvent par la souffrance; nous nous sauvons, nous, par le plaisir de faire le bien. Dieu est juste, tout est pour le mieux.
—Ne plaisantez pas avec ces choses-là, Maxime, dit encore Mme Borel.
—Il est certain, reprit hypocritement Mme Daubré, qui voulait gagner la mère de Maxime, que l'aumône est sainte, et que la charité chrétienne a plus avancé le progrès que tous les discours des philosophes.
—C'est ce que je nie, repartit Mlle Borel. Avec l'aumône, peut-être sauve-t-on son âme; mais, à coup sûr, on perpétue le paupérisme.
—Et cependant sans l'aumône, se récria vivement M. Borel, que deviendraient toutes ces familles qu'une maladie, un chômage, la mort de leur chef réduisent à la dernière misère?
—À Lyon, répliqua Bathilde, vous avez au moins quatre-vingts associations charitables, qui toutes fonctionnent admirablement. Quand l'industrie est prospère, elles suffisent à peine; mais vienne une crise commerciale, et vous voyez combien le charité privée est impuissante contre un tel flot de misères. Sans doute, l'aumône est louable au point de vue de l'intention; mais, comme tous les palliatifs, elle entretient le mal au lieu de le guérir. Je pense comme M. Wolowski, que «l'aumône est une sorte de régime protecteur de la misère.» Elle avilit les âmes et développe la paresse. Loin de resserrer les intérêts des classes, comme vous paraissez le croire, elle inspire le mépris chez celui qui donne et la haine chez celui qui reçoit. La doctrine religieuse de l'aumône et de la résignation a produit beaucoup de mal. Voyez le moyen âge et aujourd'hui l'Espagne avec ses légions de mendiants!
—Je vous en prie, Bathilde, s'écria avec indignation Mme Borel, ne dites pas devant mes filles des choses semblables!
—Vos filles sont aujourd'hui des femmes, et pourquoi ne seraient-elles pas initiées à des problèmes qui préoccupent tous les esprits?»
Mme Borel haussa les épaules. Le front placide de M. Borel s'assombrit. Madeleine, émue, regardait Mlle Bathilde d'un air suppliant. M. et Mme Daubré avaient l'attitude embarrassée de gens qui vont assister à une scène de famille; car tous connaissaient le caractère entier de Mlle Borel.
Mais la porte du salon s'ouvrit; un domestique entra fort à propos et remit à M. Daubré une large enveloppe cachetée. C'était une dépêche télégraphique ainsi conçue:
«Agitation parmi les ouvriers. Tentative de coalition. Prompt retour.»
M. Daubré pâlit et tendit la dépêche à sa femme.
«Voilà, s'écria-t-elle, le résultat des discours de nos utopistes.»
Il était tard. Comme M. Daubré devait partir de bonne heure le lendemain, il désira se retirer.
Le jeune Daubré serra affectueusement la main de Mlle Borel, et lui exprima avec chaleur ses sympathies. Il salua respectueusement Madeleine.
«À propos, dit Mme Daubré en partant, j'ai besoin d'une institutrice pour Jeanne. Je voudrais trouver une jeune fille douce et bien élevée. Jeanne est déjà un peu grandelette, et il faut commencer son éducation.
—Nous nous informerons, répondirent Mlles Borel; et si, parmi nos connaissances, nous découvrons un phénix, nous vous l'adresserons.»
III
Lille est la cité industrielle la plus importante du nord de la France. Là, comme dans tous les centres de grande industrie, l'économiste est frappé du contraste choquant que présente l'opulence et l'excès de la misère.
C'est une triste, mais inévitable conséquence de notre ère de féodalité industrielle. L'application des forces mécaniques à l'industrie, dont le résultat ultérieur sera certainement pour l'homme l'affranchissement de tout travail dégradant ou pénible, le place aujourd'hui dans un esclavage plus douloureux qu'autrefois le travail isolé.
L'homme, confondu pour, ainsi dire avec la machine, qu'il sert en instrument plutôt passif qu'intelligent, ne prenant à son travail, ordinairement divisé à l'extrême, qu'un intérêt secondaire, s'atrophie peu à peu, et ses instincts moraux s'affaiblissent d'autant plus aisément que son intelligence est plus annihilée.
Dans la manufacture l'homme perd sa liberté. Il est caserné en quelque sorte, et placé jusqu'à un certain point sous l'autorité arbitraire du patron.
Sans doute cette féodalité n'a pas à beaucoup près des résultats aussi abusifs, aussi désastreux que jadis la féodalité territoriale; mais elle produit cependant ce que produisent toutes les oppressions, des essors subversifs de liberté, autrement dit une profonde démoralisation engendrant une ignoble misère; et vice versa, cette misère engendrant la corruption.
Cependant, en face des conquêtes de la civilisation, qui pourrait nier le progrès moderne, même au point de vue moral? et qui songerait à confondre ces deux époques dans une même réprobation?
Aujourd'hui, à la place des tours orgueilleuses du château féodal, à la place de ces engins stériles ou plutôt destructeurs, s'élèvent les murailles pacifiques de l'usine; de l'usine, avec ses machines puissantes, fécondes, avec son armée de travailleurs. À la place de ce seigneur oisif, ignorant, hautain, toujours prêt à abuser de sa force, c'est le patron intelligent, actif; c'est même assez souvent un ancien ouvrier presque toujours bienveillant pour l'ouvrier.
Mais l'époque que nous traversons est transitoire, et comme toutes les transitions, douloureuse. Les abus mêmes de cette féodalité nouvelle suscitent déjà et susciteront de plus en plus des tentatives d'affranchissement. Le perfectionnement des machines et de nos systèmes économiques amènera certainement pour l'ouvrier, qui sera un jour associé et non plus simplement salarié, une ère de liberté, de dignité moralisatrice et de bonheur relatif.
Aujourd'hui, un certain nombre de grands industriels comprennent les devoirs de la richesse, et se préoccupent incessamment d'améliorer les conditions hygiéniques de leurs établissements, aussi bien que le sort des travailleurs.
Mais, à côté de ceux-là, il en est d'autres que domine l'esprit du temps, et qui veulent s'enrichir vite et à tout prix. Leurs capitaux, disent-ils, ne peuvent dormir; et, par conséquent, pas de repos pour le travailleur. Ceux-là entassent les ouvriers dans des établissements insalubres, leur mesurant avec parcimonie l'air et l'espace. Ils exigent plus de travail et ils payent moins.
Ainsi se montrait M. Daubré. C'était pourtant un homme compatissant, qui s'intéressait au bonheur de ses ouvriers. Mais il était pressé par la nécessité. Les goûts aristocratiques et luxueux de sa femme l'entraînaient à des dépenses excessives qu'il fallait couvrir.
Il possédait deux filatures, l'une dans le quartier Saint-Sauveur, et l'autre en dehors de la ville. Il y avait joint tout récemment un tissage mécanique.
Quiconque n'a pas traversé les courettes de Lille, quiconque n'a pas visité ces caves malsaines et nauséabondes où croupissaient, il y a quelques années, les ouvriers de cette ville, la plus riche de la Flandre, celui-là n'a point vu la misère dans toute sa hideur, celui-là ne peut se représenter l'état de dégradation morale et physique où elle fait descendre l'être humain.
On se souvient encore de l'émotion produite par les révélations navrantes d'un illustre économiste; on n'a pas oublié le sombre tableau qu'il traça de ces logements souterrains.
Aujourd'hui la plupart de ces caves ont été détruites; mais en 1863 un assez grand nombre existaient encore.
Vers le milieu de la rue des Étaques, rendue célèbre par la description qu'en a faite Blanqui, se trouvait un de ces bouges. Il était habité par un fileur du nom de Gendoux.
Un soupirail fermé par une trappe servait à la fois de fenêtre et de porte. Il n'y avait d'autre escalier qu'une mauvaise échelle appuyée contre l'entrée. Ce jour parcimonieux, arrivant d'en haut, rendait plus lugubres encore des murs noircis par le temps et la malpropreté. Le mobilier était sordide.
Cependant, quelques objets de luxe à bon marché, un miroir sur un bahut entre deux vases dorés, des fleurs en papier, des images encadrées, attestaient qu'une jeune fille avait paré naguère ce triste intérieur. Maintenant il y régnait ce désordre et cette incurie qui accusent l'abandon bien plus encore que la misère.
Une femme déjà vieille, Thérèse Gendoux, était assise au-dessous du soupirail. Elle cousait un sarrau. À peine recevait-elle un jour suffisant pour ce travail grossier. Deux enfants étiolés, au visage blafard et boursouflé, aux membres amaigris, se tenaient à côté d'elle.
Le plus jeune était âgé de quatre ans; mais on lui en eût donné deux au plus. Il se traînait à terre et fouillait dans les immondices qui couvraient le sol. L'autre, une fille de sept ans, ourlait un carré de grosse toile. À ce travail, elle gagnait environ deux sous par jour.
Ces enfants appartenaient, non pas à Thérèse, mais à une ouvrière de fabrique qui s'absentait tout le jour et habitait la même cave.
En effet, dans le fond de cette cave, déjà si sombre, se trouvait encore un réduit, et celui-là était tout à fait obscur. Il y avait place à peine pour un lit, une table et deux chaises.
L'humidité suintait le long des murs, dont la couleur primitive avait entièrement disparu. On devinait, à l'entassement indescriptible de vêtements ou plutôt de haillons, d'ustensiles brisés, de débris informes, qu'on n'entrait là que pour passer la nuit. C'était plus triste et plus horrible qu'une prison; car on se disait: «Dans cet air putride vivent des êtres libres, qui n'ont commis aucun crime, qui ont droit à l'air, à l'espace, au soleil; c'est la misère seule qui les a relégués dans ce cachot infect.»
En pénétrant là, on avait le cœur serré par l'angoisse, et la poitrine oppressée par une atmosphère méphitique. Un petit enfant s'y trouvait couché. Il dormait. Son visage livide ressemblait à celui d'un vieillard avec ses traits étirés, ses orbites creusées, ses lèvres décolorées. C'était effrayant à voir.
Depuis quand dormait-il? Depuis le matin, depuis que sa mère était partie pour la fabrique, et maintenant il était cinq heures!
Sa mère lui avait fait prendre un dormant[3] qui devait le plonger dans le sommeil jusqu'au soir.
Cet enfant avait deux ans. Peut-être n'avait-il jamais respiré le grand air. Peut-être jamais ses pauvres petits membres n'avaient-ils senti la chaleur vivifiante du soleil. Et l'on se demandait tout d'abord s'il était bien possible qu'il y eût une mère assez cruelle pour condamner son enfant à ce sommeil, à cette réclusion.
Hélas! cette femme avait trois autres enfants, et son mari ne revenait au logis que lorsque son gain de la quinzaine était épuisé. Elle emmenait avec elle à la fabrique son fils aîné qui avait huit ans. À eux deux, ils gagnaient un franc cinquante par jour. Avec ces trente sous, elle devait loger, nourrir et vêtir cinq personnes.
Le soir, ces cinq êtres, semblables à des animaux, dévoraient quelque nourriture indigeste, car le feu ne s'allumait jamais; puis ils s'étendaient sur la paille humide qui leur servait de lit[4]. La mère Gendoux avait pitié d'eux. Quelquefois elle leur faisait de la soupe ou donnait aux enfants un peu de bière. Elle avait pris de l'affection pour ces petits qui demeuraient avec elle tout le jour, et elle devait chercher l'affection, car sur son visage triste et austère, plein de bonté pourtant, se lisait une douleur profonde. De temps à autre, un soupir s'échappait de ses lèvres, elle essuyait une larme et murmurait:
«Pauvre Geneviève! que fait-elle? Mon Dieu! qu'est-elle devenue?»
Quand la nuit fut close, la mère Gendoux alluma la lampe, monta l'échelle vermoulue, ferma la trappe, puis alluma le feu et prépara le souper pour Gendoux qui allait venir.
L'enfant cessa de coudre et joua avec son petit frère.
La mère Gendoux, inquiète, prêtait l'oreille à tous les bruits. Enfin elle entendit battre la retraite.
«C'est bientôt l'heure; ils vont arriver,» pensa-t-elle.
Elle mit un peu d'ordre dans ce souterrain. On ne tarda pas à frapper au soupirail. La trappe s'entr'ouvrit.
C'était un homme de soixante ans environ. Encore robuste, il marchait cependant avec quelque difficulté; et sa taille était un peu déviée. Depuis longtemps il était fileur. Or, avant l'invention du renvideur mécanique, ce travail très-fatigant produisait souvent des déformations corporelles. Cet homme avait néanmoins dans le maintien et dans la démarche une distinction qu'on trouve rarement chez l'ouvrier, courbé toute sa vie sur le même travail.
«C'est bon, tout est prêt. Thérèse, sers-moi la soupe, dit Gendoux d'une voix brève, car ils vont venir.»
Il s'accouda sur la table, et parut préoccupé.
La vieille femme servit le repas, et resta debout, les deux mains sur les hanches, baissant la tête dans une attitude inquiète, en face de Gendoux, qui ne la regardait point.
«Ils vont venir? répéta-t-elle d'un ton interrogatif.
—Oui, va chercher les tabourets de la voisine, car ils seront bien une trentaine.
—Une trentaine! s'écria-t-elle effrayée. Ah! Gendoux, prends bien garde à ce que tu vas faire! Si on allait te mettre en prison! Es-tu sûr au moins de tous ceux que tu attends?
—Je suis sûr de tous les camarades. Ce sont des mécontents. Il y va d'ailleurs de leur intérêt comme du mien.
—Mais tous n'ont pas les mêmes motifs, murmura Thérèse.
—Sans doute, pas tous les mêmes; mais pourtant, combien auraient à se plaindre comme moi. Si ce ne sont pas les maîtres, ce sont les contre-maîtres qui, les premiers, corrompent nos filles et nos femmes; car ces manufactures, c'est trop souvent pour elles l'infamie.
—Au moins, reprit encore la femme de Gendoux, ne parle pas de Geneviève; c'est bien assez qu'elle nous ait quittés. Il ne faut pas qu'on sache tout notre malheur.
—Ah! tu crois qu'on l'ignore! répliqua le fileur dont le visage devint pourpre. Geneviève était la plus belle fille de la fabrique. Tout le monde la connaissait, et tout le monde savait bien que ce libertin de Lomas ne venait visiter la carderie que pour la voir. Depuis longtemps ses amies, et les hommes aussi, enrageaient contre elle parce qu'elle était sage. À la fabrique, un air modeste c'est un scandale! Aussi maintenant que ne dit-on pas? Parfois, il m'en arrive des bruits jusqu'aux oreilles, et elles me tintent à m'étourdir; le sang me monte aux yeux; je vois tout rouge, et je voudrais tuer quelqu'un. Mais il y a une meilleure vengeance. Je la tiens.»
Thérèse s'était assise, et elle essuyait avec le coin de son tablier les larmes qui roulaient sur ses joues.
«Ah! je te le disais bien, Gendoux, il ne fallait pas l'envoyer dans ce gouffre. Si elle était restée dentellière!
—Tu ne te souviens donc pas? J'étais malade; mon genou m'empêchait de travailler. Comme sarrautière tu gagnais douze sous, et Geneviève un franc avec sa dentelle. Encore lui fallait-il passer une partie de la nuit. Et quand je la voyais pâle, les yeux fatigués, toujours courbée sur son carreau, avec cette petite toux qui m'inquiétait, je me disais: «À la fabrique, elle peut gagner trente sous sans trop de peine; les couleurs lui reviendront aux joues.» Il y avait une place chez M. Daubré, à l'atelier des préparations, comme soigneuse de carderie, un métier propre et sain. Et puis elle était si fière! Qui aurait pu se douter jamais que ce Lomas aurait raison de cette vertu-là!
—Et tu es sûr que c'est lui qui a fait partir Geneviève?
—Je n'ai pas de preuves, malheureusement; mais j'en suis sûr, oui, sûr.
—Au moins il ne la laissera pas mourir de faim. Pauvre petite, que fait-elle là-bas? Ah! si seulement je savais son adresse! j'irais, vois-tu, et je la ramènerais. Car je ne dors plus, je ne mange plus, je n'ai de cœur à rien. Une enfant qui ne nous avait jamais quittés! Gendoux, si elle ne revient pas, je crois que j'en mourrai.»
En cet instant, la trappe se souleva.
«Ce sont eux! s'écria Thérèse avec effroi.
—Non, c'est la Bourgeat et son petit,» dit Gendoux.
En effet, c'était leur locataire. Ses enfants la regardèrent entrer avec cet air morne et hébété, cette immobilité torpide que donne l'appauvrissement excessif de la constitution.
Cette femme avait le type des ouvrières lilloises: blondes, maigres, au teint hâve. Elle était encore jeune, mais des rides nombreuses annonçaient une vieillesse hâtée par le travail et les privations. Ses vêtements ou plutôt ses haillons étaient malpropres, et recouverts, aussi bien que ses cheveux, de fragments d'étoupes; car elle était employée à l'atelier d'épluchage d'une filature de lin.
Elle vivait donc tout le jour les pieds dans l'eau, au milieu d'une poussière épaisse et malsaine, dans une atmosphère empestée et chauffée à vingt-cinq degrés. Après une journée de treize heures, elle rentrait dans son réduit sombre, où il n'y avait pas de feu, où elle trouvait quatre enfants qui avaient faim.
Quel courage, quel amour maternel ou quelle inertie lui fallait-il pour accepter une pareille existence?
«Vous viendrez tout de suite, qu'on vous trempe la soupe, lui dit Thérèse. Nous aurons du monde ce soir. Si vous entendez parler un peu tard, il ne faudra pas vous en étonner.
—Ah! que je vous remercie, madame Thérèse. Et les petits ont été sages?
—Oui, bien sages. Et l'autre n'a pas bougé.»
L'ouvrière sourit avec tendresse à ses deux enfants. Puis elle alluma sa lampe à celle des Gendoux et passa dans le réduit que nous avons décrit.
L'enfant dormait toujours. Elle le prit et le baisa. Mais son corps était roidi et son front glacé.
À ce contact, elle éprouva un horrible frémissement. Elle poussa un cri, et, l'œil dilaté, la figure contractée par l'épouvante, elle se précipita chez les Gendoux.
Elle tenait son enfant dans ses bras et le serrait convulsivement sur son sein. Elle ne put qu'articuler un gémissement rauque, et elle s'affaissa sur une chaise.
Gendoux et sa femme n'osaient questionner.
«Mais voyez donc, voyez donc! s'écria-t-elle enfin d'une voix déchirante. Il est mort, mon Dieu! il est mort! Et c'est moi, c'est moi peut-être qui l'ai tué! Je suis allée ce matin chez le pharmacien.... Hier, la dose n'était pas assez forte, et aujourd'hui....»
Sa tête se renversa et elle s'évanouit.
En cet instant, trois ouvriers entraient et descendaient l'escalier de bois. L'un d'eux alla chercher le médecin, et les autres aidèrent les Gendoux à transporter l'ouvrière sur son lit.
Le médecin déclara que l'enfant n'avait pas succombé à l'ingestion d'une dose trop forte de thériaque, mais que la vie s'était éteinte par manque de soins, d'air et de nourriture suffisante.
«Pourquoi donc, demanda-t-il à la mère, ne portiez-vous pas cet enfant à la crèche?
—Quand j'y suis allée, il n'y avait pas de place, et tant d'autres étaient inscrits avant le mien! Enfin, là comme ailleurs, il faut des protections, et je n'en avais pas.»
Les trois enfants entouraient le grabat de leur mère, toujours mornes et impassibles. Qui donc aurait éveillé la sensibilité chez ces jeunes cœurs?
La mère aussi était calme maintenant. Tout à l'heure, à la vue de son enfant inanimé, l'instinct maternel s'était soulevé.
Dans son désespoir, il y avait eu peut-être plus d'effroi que de douleur réelle. À présent elle pouvait penser, et elle faisait ce raisonnement horrible de la part d'une mère: «N'est-il pas heureux pour lui comme pour nous qu'il soit mort?»
Devant tant de misères, le médecin était à peine ému. D'ailleurs, que pouvait-il? Chaque jour il rencontrait des malheurs semblables.
Les amis de Gendoux continuaient d'arriver. Ils étaient déjà nombreux. Le médecin les regarda avec surprise.
«Voyons, dit-il, il faut se cotiser.»
Les ouvriers, avec un élan unanime, portèrent la main au gousset, et remirent leur petite offrande à la pauvre femme.
Cependant cette scène avait vivement impressionné tous les assistants.
Quand la réunion fut au complet, les ouvriers se comptèrent. Ils étaient trente. Chacune des principales filatures de Lille avait un représentant.
Gendoux se leva.
Sa tête rejetée en arrière n'avait point le flegme des gens du Nord. Elle accusait au contraire une rare énergie. Un feu méridional éclatait dans ses yeux noirs et perçants.
En 1848, membre d'un club, il s'était acquis une réputation d'orateur. Dans toutes les circonstances où s'agitaient les intérêts des ouvriers, c'était lui qui portait la parole. Il passait pour un esprit turbulent, dangereux.
C'était un homme juste, intelligent, aimé et respecté de ses camarades. On l'écoutait avec déférence. Il possédait réellement quelques talents oratoires. Sa parole, vive, expressive, frappait juste et fort. Il avait de la mise en scène, un geste abrupt, éloquent.
Son discours fut à la fois une revendication énergique des droits du travail et un exposé douloureux et sévère des misères morales de la manufacture.
Ce discours, qui rappelait un peu trop les déclamations révolutionnaires de 1848, fut cependant ce qu'il pouvait être de la part de cet ancien clubiste, de ce père mortellement offensé dans ses plus chères affections. Sans doute il ne prit guère de précautions oratoires pour stigmatiser l'injustice de certaines conventions, de certains privilèges. Il fut acerbe dans sa critique, et se montra d'une exigence relativement excessive dans ses réclamations.
Se basant sur les prétentions de quelques corporations ouvrières d'Amérique qui réduisaient à huit heures par jour le temps du travail, il émit des propositions qu'il savait être inadmissibles; car, disait-il, il fallait demander des concessions exagérées pour en obtenir de moindres. Enfin, rappelant l'incident douloureux qui avait ému l'assemblée quelques instants auparavant, il réclamait pour les femmes, qu'il voulait attirer aussi dans la coalition, deux heures au milieu du jour pour préparer le repas de la famille et soigner leurs enfants.
Il termina par ces paroles, qui impressionnèrent vivement les assistants:
«Ah! s'écria-t-il, ils nous refusent l'augmentation des salaires et la diminution des heures de travail, sous prétexte que ce temps et cet argent nous les dépenserions au cabaret à nous enivrer. Mais comment emploient-ils, eux aussi, leur temps et leurs richesses, si ce n'est à satisfaire leurs vices?
«Nous, il est vrai, quand nous sommes ivres, nous tombons dans le ruisseau, on nous ramasse et l'on nous jette au violon; c'est un scandale. Mais, eux, quand ils sont ivres, ils roulent sur des tapis, et leurs laquais les emportent dans leurs carrosses: personne ne les a vus.
«Ils parlent de nos débauches, de nos désordres! D'où nous vient l'exemple? d'où nous vient la corruption? Que font-ils de nos filles?»
À cette dernière phrase, répétée deux fois avec un regard sombre et une voix vibrante de colère, il sembla voir courir un frisson dans l'auditoire, car tous connaissaient le malheur de Gendoux.
Ce discours, qui flattait adroitement les instincts populaires, fut vivement applaudi.
Quelques autres ouvriers, grisés par l'éloquence de Gendoux, prirent la parole pour appuyer ses conclusions, et la grève fut décidée à l'unanimité. Dès le lendemain, chacun de son côté opérerait dans ce sens. Tous étaient des compagnons influents, qui disposaient d'un groupe plus ou moins nombreux.
Comme ils allaient se retirer, trois grands coups frappés contre la trappe retentirent sous la voûte et firent tressaillir les assistants.
Thérèse devint livide.
«Chut! fit Gendoux, qui pâlit aussi. Pas un mot, nous sommes vendus!»
Un profond silence régna.
En ce moment, onze heures sonnaient à l'église voisine.
«Au nom de la loi, cria-t-on du dehors, ouvrez!»
Il était inutile de résister.
Gendoux monta à l'échelle et se présenta.
«C'est vous, Gendoux, le fileur?
—Oui, c'est moi.»
Le commissaire de police se montra, accompagné de deux gendarmes. Il observa pendant quelques instants la réunion, comme s'il en comptait les membres.
«Allons, dit-il à Gendoux, suivez-nous. Nous vous arrêtons pour avoir enfreint les articles 414, 415 et 416 du Code, prohibant les coalitions, et l'article 291 du Code pénal, défendant toute réunion au-dessus de vingt personnes. Or, vous êtes trente ici.»
Gendoux atterré suivit le commissaire.
Lorsque Thérèse vit disparaître son mari entre les gendarmes, elle poussa un cri, voulut s'élancer, mais ses jambes faiblirent, et elle retomba privée de sentiment.
C'était cette scène, si brièvement relatée dans la dépêche télégraphique, qui rappelait à Lille M. Daubré.
IV
Après la retraite si brusque de la famille Daubré et la discussion un peu orageuse de la soirée, les Borel se séparèrent avec quelque froideur.
Mlle Borel se trouvait blessée par l'attitude railleuse de sa famille.
Maxime appréhendait l'éloignement de Mme Daubré. Béatrix, jalouse de Madeleine, affecta de ne pas lui souhaiter le bonsoir. Madeleine se retira triste et pensive. Elle se répétait avec amertume ces paroles de Mlle Borel: «Il n'y a pas de dignité possible sans l'indépendance matérielle.»
C'était une nature fière et fortement trempée que cette fille d'ouvriers; et Mlle Borel s'était appliquée à développer chez elle la dignité et la force de caractère, qui sont la meilleure sauvegarde pour une femme.
«En effet, se disait Madeleine, que suis-je ici? Une enfant recueillie par charité. Mlle Bathilde est trop généreuse sans doute pour me faire jamais sentir ma position dépendante; mais le langage et les regards parfois méprisants et protecteurs de Laure et de Béatrix me rappellent trop que je suis une étrangère dans la maison. Mme Borel aussi ne me témoigne plus la même bienveillance. Enfin il me semble que parfois Maxime me parle avec une légèreté....»
À cette pensée, une rougeur brûlante lui monta au visage. Elle s'assit sur son lit.
«Malgré l'affection que me porte Mlle Borel, peut-il oublier que je suis la fille du père Bordier, de la pauvre Françoise, la sœur de Marie la veloutière? Je suis folle de penser si souvent à lui. Mme Daubré l'aime, c'est certain. Comment serait-il insensible à cet amour qui flatte toutes ses vanités! Elle est belle, spirituelle.... Non, elle n'est pas belle, elle n'a pas d'esprit, et elle n'a pas de cœur; ce n'est qu'une coquette.... Mais c'est une grande dame, riche, élégante, et Maxime aime tant le luxe! Ah! mon Dieu! comme je souffre!»
Elle cacha sa tête dans ses mains et pleura.
Tout à coup elle se redressa.
«Est-ce que je suis jalouse, moi? Et de qui? De Maxime qui ne m'aime pas, qui ne peut m'aimer? Allons, je suis vile. Non, je ne penserai plus à lui, je ne le veux pas.»
Elle se leva, alluma sa bougie et passa un peignoir. Elle se trouvait devant une psyché. Artiste, elle ne put s'empêcher d'admirer son image.
La passion éclatait dans ses yeux, animait ses joues. De son bonnet dénoué par l'agitation ruisselait une magnifique chevelure. Son petit pied cambré aux veines bleues, au talon rose, que la fièvre brûlait aussi, reposait nu sur le parquet sans en ressentir le froid.
Madeleine possédait une très-riche et très-complète organisation. Sans doute l'éducation est transmissible, puisqu'à la longue elle modifie et améliore les races. Pourtant on voit assez souvent parmi les demi-sauvages de nos campagnes surgir des êtres susceptibles d'un très-grand perfectionnement artistique et intellectuel.
Quoique née de parents incultes, Madeleine était douée d'aptitudes très-variées et fort étendues. Cette intelligence, à la fois prime-sautière et cultivée, se reflétait dans sa beauté, qui frappait bien plus par l'originalité que par la parfaite correction des lignes.
Sa peau brune, ses grands yeux de gazelle, un peu sauvages, le carmin éblouissant des lèvres, les frémissements voluptueux de la narine, sa taille cambrée et souple dénotaient la vigueur des races primitives; mais on trouvait aussi chez elle les caractères distinctifs des générations raffinées: un profil droit, le fini des modelés, la petitesse des mains et surtout l'expression méditative du regard.
Ces contrastes, qui se heurtaient dans son visage, causaient au premier abord une sorte d'inquiétude. Sa figure paraissait étrange, et cependant elle attirait. Songeuse, elle semblait dure; mais le sourire l'illuminait et lui prêtait une grâce, une douceur captivantes.
Les femmes délicates et nerveuses la déclaraient laide, car il y avait entre ce type et le leur une trop complète dissemblance. Mais les hommes, les hommes blasés surtout, à première vue en tombaient épris.
Après s'être admirée, elle se détourna du miroir avec impatience.
«Que ne suis-je blonde, maigre et riche comme Mme Daubré? soupira-t-elle.... Mais je serai célèbre, riche peut-être, et alors....»
Et, faisant un effort, elle se mit à travailler.
Sa bouche devint sérieuse, sa narine se souleva, son œil humide prit soudain de la fixité et de la profondeur. On l'eût dite inspirée.
À quoi donc travaillait-elle? La pauvre enfant écrivait un poëme, et sur ce poëme elle basait ses espérances de fortune.
Elle avait entendu parler cependant des difficultés de parvenir par la littérature, soit à la célébrité, soit à la richesse. Mais ces difficultés, tous les poëtes les connaissent, les uns par ouï-dire, les autres par expérience; et ils conservent quand même la foi au succès. C'est cette foi, ou plutôt cet orgueil sublime qui fait les grandes personnalités.
Madeleine était brave, parce qu'elle avait vingt ans.
Comme elle sentait la vie puissante en elle, elle ne pensait pas que son courage pût faiblir. Enfin, ayant un grand amour de l'art, elle ne soupçonnait rien des dégoûts du travail; et son imagination se formait sur le monde des artistes les plus chimériques illusions. Ainsi, elle se refusait à croire que les déboires d'amitié, les injustices, les critiques jalouses fussent ordinairement le dot du talent.
Elle ignorait également que, si cette carrière est difficile pour l'homme le plus intrépide, elle est presque impossible à la femme; car elle a de plus à lutter contre l'ironie masculine et contre le préjugé qui veut limiter ses facultés à l'art de plaire, à la science du ménage.
Élevée par Mlle Borel, qui réclamait hautement pour la femme son droit au développement et à l'exercice complet de son intelligence et de son activité, elle ne tenait aucun compte du préjugé. Elle ne prévoyait pas ce que la société inflige de tortures à quiconque veut lutter contre elle. Si, pour une femme riche, ces luttes peuvent être indifférentes, pour une femme pauvre, elles sont souvent mortelles. Aussi devant la confiance et la bravoure de cette enfant, on se sentait pris d'une immense pitié.
Elle se disait: En attendant que j'obtienne le succès littéraire, je ferai de la peinture pour gagner ma vie, car elle était peintre aussi. Elle possédait cette mémoire de l'image et de la couleur, cette vivacité d'impressions, ce sentiment énergique de la réalité et cette force créatrice qui font les peintres comme les poëtes.
Cependant était-il certain qu'elle eût du talent? Assurément elle avait le jet de l'inspiration; mais c'est là le diamant brut que le travail taille et polit. Il lui manquait cet autre génie plus sage, plus robuste qui, selon Buffon, s'acquiert avec la patience, et qui s'affine au creuset de la critique.
Quelques succès de salon l'avaient enivrée. On avait admiré ses vers et ses tableaux, qui surprenaient en raison de sa jeunesse. Mais comme elle trouvait ses essais encore imparfaits, comme elle sentait en elle tout un monde d'ébauches vagues et d'idées incomplètes, elle pensait: «Si je parviens à débrouiller ce chaos, à condenser mon inspiration, à fixer mon rêve, j'arriverai certainement à produire un jour des chefs-d'œuvre.»
Et, forte de cette espérance, elle croyait pouvoir surmonter toutes les entraves.
Elle travailla jusqu'au jour sans ressentir ni froid, ni fatigue; car elle éprouvait cette excitation cérébrale, cette fièvre brûlante de la composition qui est bien véritablement le feu sacré.
Cependant, de temps à autre, elle s'arrêtait d'écrire. Son beau corps s'alanguissait; ses yeux se fermaient à demi; elle restait immobile et rêveuse; puis tout à coup elle se redressait, écartait le bras comme pour chasser une image importune.
«Oh! laissez-moi travailler!» murmurait-elle.
C'était le souvenir de Maxime qui l'obsédait.
Lorsque les premiers rayons du jour firent pâlir sa bougie, elle se glissa dans son lit pour se réchauffer, et, brisée de fatigue, s'endormit.
Madeleine s'éveilla fort tard et descendit vers la fin du déjeuner.
Mme Borel lui en témoigna une mauvaise humeur qui la bouleversa et surtout l'humilia.
«Il paraît, lui dit Béatrix d'un ton aigre-doux, que vous veillez toute la nuit. J'ai entendu du bruit dans votre chambre jusqu'à six heures.»
Madeleine rougit, car elle travaillait en secret à son poëme.
«Pourquoi donc rougissez-vous? remarqua Laure étourdiment. Lisiez-vous de mauvais livres?
—Je me suis relevée parce que je ne pouvais dormir, balbutia Madeleine encore plus confuse.
—Étiez-vous souffrante, mon enfant? demanda Mlle Borel.
—Un peu de fièvre, je crois; mais, ce matin, je suis mieux.»
En cet instant, on apporta une lettre à Madeleine. En lisant la suscription elle parut émue, prit un prétexté et se retira.
«Je trouve, dit Béatrix d'un ton sec, que Madeleine a d'étranges allures depuis quelque temps. Elle se couche à des heures indues, s'enferme toute la journée dans sa chambre. Enfin c'est une existence tout à fait mystérieuse.
—Il faut convenir, Bathilde, appuya Mme Borel, que vous donnez à cette jeune fille une singulière éducation. Vous l'autorisez à sortir seule, à lire des romans et des livres contre la religion, vous lui permettez de recevoir des lettres et d'en écrire sans vous les soumettre.
—Pourquoi n'ajoutez-vous pas de penser toute seule? Il faut juger un système d'éducation d'après les résultats qu'il produit. Qu'avez-vous à reprocher à Madeleine? N'est-elle pas parfaitement sincère, bonne et modeste?
—Oui, c'est vrai, confirma M. Borel.
—Cependant, ma tante, ajouta Maxime, laissez-moi vous dire que si je rencontrais dans la rue, se promenant seule, une fille avec ces yeux-là qui vous attirent comme l'aimant, avec des lèvres aux tons violents, avec cette démarche d'une réserve si provocante, j'en tomberais éperdument amoureux. Elle est horriblement séduisante, votre petite Madeleine, et si ce n'était la vénération que je vous dois....
—Taisez-vous, Maxime, interrompit vivement Mme Borel. N'oubliez pas devant qui vous parlez.
—Je l'observais hier au soir, insinua Béatrix, qui ne pardonnait pas à Madeleine le sentiment de jalousie qu'elle lui avait inspiré la veille, je crois que sous sa simplicité elle cache beaucoup de prétentions et d'orgueil.
—Et sur quoi appuyez-vous votre jugement? repartit sévèrement Mlle Borel.
—Moi, je la crois bonne fille, dit Laure; mais elle m'agace avec ses airs de muse.
—Je vous assure, Bathilde, reprit encore Mme Borel avec un peu d'aigreur dans la voix, que je ne suis pas sans inquiétude à l'égard de votre protégée. S'il lui arrivait quelque aventure, mes filles, qui la traitent presque en amie, pourraient s'en trouver compromises. Avec cette imagination, ces idées d'indépendance....
—Vous jugez la femme, ma chère sœur, interrompit Mlle Borel, telle que l'ont faite les préjugés et une éducation fausse, incomplète. Vous ne songez pas à critiquer une femme mariée qui sort seule, n'eût-elle que seize ans.
—Une femme mariée a son mari pour la protéger, pour l'avertir des dangers qu'elle doit craindre.
—C'est cela, comme la femme pauvre a son mari pour la nourrir, répliqua Bathilde. Mais quand le mari ne remplit pas son devoir, et combien le remplissent? que devient cette femme habituée à la protection et tout à coup privée d'appui? Si Madeleine était restée dans la condition d'où je l'ai tirée, elle sortirait seule, n'est-ce pas? et personne ne songerait à la blâmer.
«Or, je ne veux pas faire de Madeleine une de ces femmes s'étiolant dans l'inertie, dans une vie dépendante, futile, pleine de souffrances intimes, souffrances de cœur, souffrances d'imagination, souffrances physiques même, et qui sont le produit de l'oisiveté.
«Le moment est venu où l'éducation et la destinée des femmes doivent se modifier. Dans nos sociétés libres modernes, les femmes ne peuvent plus être tenues en lisière, ni exclusivement enfermées dans le gynécée. Elles doivent avoir leur part dans l'activité sociale, selon la mesure de leurs facultés; mais elles sont d'abord et avant tout appelées au gouvernement d'elles-mêmes, ce qui est leur vraie, leur unique émancipation.
«Il faut qu'elles sortent seules, agissent seules, pensent et se déterminent seules; que leur libre arbitre et leur moralité personnelle les soutiennent, les fortifient, les conduisent dans la vie. Il faut davantage: elles doivent pourvoir à leur existence, préparer leur avenir, au lieu de l'attendre de la vente de leur personne au plus offrant par des liaisons honteuses ou des mariages intéressés.
«En développant chez elles ces sentiments de dignité, on leur donne une tout autre attitude en présence des hommes. Au lieu de les élever dans une ignorance systématique du monde, montrez-leur les pièges qu'on leur tend, les précipices où l'on cherche à les attirer. Elles sauront, ne serait-ce que par un intérêt bien entendu, résister aux séductions. Or, c'est dans ces principes que j'ai élevé Madeleine, et je réponds d'elle.
—Assurément, repartit Mme Borel avec l'opiniâtreté irraisonnée d'une bonne catholique, s'il ne s'agissait de la compagne de mes filles, je me fusse abstenue de toute observation; car je sais que sur ce terrain nous ne nous entendrons jamais. Moi, je veux faire de mes filles des femmes du monde, vivant selon le monde, comme tout le monde; tandis que vous élevez Madeleine pour une société qui n'existe pas.
—Eh bien! Euphémie, puisque nous sommes sur ce chapitre, soyez tout à fait sincère. La présence de Madeleine vous importune, n'est-ce pas? la mienne aussi peut-être? Vous craignez sans doute que, à la longue, mes idées voltairiennes, comme vous les appelez, ne compromettent le salut de vos enfants, et peut-être craignez-vous encore que la beauté de Madeleine ne nuise à leur établissement dans ce monde. Aussi bien j'ai des projets de voyage. Quant à Madeleine, je la caserai convenablement.
—Voyons, voyons, ma chère Bathilde, interrompit M. Borel qui pâlit un peu, il ne s'agit pas de cela. Euphémie est allée trop loin. Tu sais que, malgré nos dissentiments, nous avons pour toi un attachement profond. Tout le monde ici est heureux de ta présence, et nous serions désolés si tu nous quittais pour quelques discussions sans importance.»
Il se tut; mais ni les deux jeunes filles, ni Mme Borel, ni Maxime lui-même, qui pensait en ce moment à Mme Daubré, ou à Pouliche ou à Mademoiselle Lucie, ou peut-être à toutes les trois à la fois, n'appuyèrent les paroles conciliatrices de M. Borel.
«Mon cher Théodore, répondit Bathilde, je te remercie de ces bons sentiments; mais je t'assure que je parle sans colère. Je suis fort indulgente, tu le sais, pour les opinions d'autrui; je comprends donc que vous combattiez les miennes. Seulement à quoi bon ces luttes qui fatiguent sans profit pour personne? Quand on ne peut s'entendre, ne vaut-il pas mieux se séparer?»
Elle se leva et sortit. Mais elle avait prononcé ces derniers mots avec un léger tremblement dans la voix.
«Vous faites des sottises, Euphémie, dit M. Borel fort ému. Puisque Bathilde ne surveille pas Madeleine, ne pouviez-vous la surveiller vous-même sans faire tant de tapage? Vous savez que j'aime beaucoup ma sœur, malgré ses extravagances. Enfin, s'il faut vous le dire, la plus grande partie de sa fortune est engagée dans mon industrie. En ce moment-ci, une rupture entre nous pourrait me gêner beaucoup.»
Toute la famille demeura interdite.
V
Cependant Madeleine était remontée dans sa chambre, et, toute tremblante, elle lisait la lettre qu'elle venait de recevoir.
Cette lettre était de sa seconde sœur, Amélie, institutrice dans l'Ardèche. En voici le contenu:
«Lyon, mars 1863.
«Ma chère Madeleine,
«J'ai un grand malheur à t'apprendre: notre mère est aveugle. Elle en est inconsolable. Elle appelle la mort. Elle ne peut se résoudre à tomber entièrement à notre charge et à devenir pour nous un surcroît de misère. Bien que sa vue fût depuis longtemps affaiblie, cependant elle pouvait encore gagner quelques sous en cousant des sacs; maintenant, elle ne peut plus enfiler son aiguille.
«Ce n'est pas tout; Marie est au lit, Marie, la Providence de la maison. Comme veloutière, elle gagnait de bonnes journées; mais c'est un métier au-dessus de ses forces. Tu sais que les veloutiers doivent avoir l'estomac appuyé sur la barre. Or, depuis quelque temps elle éprouve de si grandes douleurs d'estomac qu'elle ne peut continuer son travail.
«J'ai obtenu de venir passer deux jours à Lyon pour consoler un peu ces pauvres désolées. Hier, j'ai conduit notre mère au médecin. Il ne nous adonné aucun espoir de guérison. Les yeux sont usés par le travail à la lumière et par les larmes. En effet, elle a tant pleuré, cette martyre! Mon père lui a causé tant de chagrins!
«Il y a assez longtemps qu'il n'est venu la tourmenter. Sans doute il est malheureux, lui aussi; je le plains et je l'excuse dans mon cœur; car c'est le découragement qui l'a poussé d'abord à s'enivrer; mais n'est-il pas affreux de penser que ce vice ait étouffé en lui l'amour paternel, et que ses enfants se réjouissent de son absence!
«Enfin un autre malheur nous menace. Notre belle Claudine s'est éprise d'un canut du nom de Jaclard. C'est un dissipateur qui s'enivre aussi, et qui joue tout ce qu'il gagne. Elle veut absolument l'épouser. Mais notre mère s'y oppose. Elle a tant souffert avec notre père qu'elle tremble de voir Claudine tomber dans un malheur pareil. Épouser un ivrogne, un débauché, ma mère aimerait autant la voir morte!
«Il n'y aurait, pensons-nous, qu'un moyen de la sauver, ce serait de l'éloigner. Autrefois, elle avait désiré aller à Paris; car son métier de remetteuse ne lui a jamais plu: il a trop de chômages. Penses-tu qu'à Paris elle trouverait facilement de l'occupation? Tu sais qu'elle coud parfaitement, qu'elle est adroite et intelligente. Mais comment trouver de l'argent pour son voyage?
«C'est à toi, chère Madeleine, que nous recourons pour nous tirer de cette douloureuse situation. Nous savons combien ta position chez les Borel est délicate; et tu as déjà tant fait pour nous! Cependant ne pourrais-tu encore obtenir de M. ou de Mlle Borel une avance de cent francs pour payer le voyage de Claudine? Nous nous engagerions, Marie et moi, à les rembourser dans un an.
«Il n'y a vraiment que ce moyen de sauver notre chère Claudine, qui est comme ensorcelée par ce mauvais sujet.
«Nous connaissons ton cœur, ma bonne Madeleine; nous savons que tu feras peut-être l'impossible pour nous tirer toutes de la désolation. Mes appointements d'institutrice sont si minimes que je puis fort peu par moi-même, et j'ai bien, moi aussi, mes tracas.
«Il n'est pas certain que je conserve longtemps cette place qui me donne à peine du pain. Je te conterai cela une autre fois. Pour le moment, je ne m'inquiète que du sort si malheureux de ces chères affligées.
«À bientôt de tes nouvelles, bien aimée sœur. Nous t'embrassons comme nous t'aimons, de tout cœur.
«AMÉLIE BORDIER.»
Bien que Madeleine connût peu ses parents, elle éprouvait pour eux une très-vive affection. Comme le sort l'avait privilégiée, elle croyait aussi devoir à sa famille restée pauvre plus de dévouement.
Cette lettre, empreinte du calme et de la résignation que donne l'habitude de souffrir, accusait pourtant une situation si douloureuse que plusieurs fois, en la lisant, Madeleine eut le cœur serré, et ses yeux s'emplirent de larmes.
Ayant achevé cette lecture:
«Que puis-je, dit-elle avec accablement. Mon Dieu! que puis-je? M'adresser à Mlle Borel, qui a déjà tant fait pour nous; je n'oserais pas. Demander à M. Borel une avance pour Marie, ce serait lui demander un secours. Je ne puis cependant me résoudre à mendier, quand j'ai de l'éducation, de l'intelligence et des bras, quand je puis travailler en un mot.
«Pauvre Marie! pauvre mère! bonnes et chères âmes, qui souffrez depuis que vous êtes au monde, et qui avez encore la force d'aimer et de vous dévouer. Oui, il faut sauver Claudine d'un malheur certain et pire que la mort.
«Voyons, dois-je mettre un sentiment d'orgueil au-dessus d'un intérêt si cher; et, pour rendre un peu de bonheur à toute cette famille désolée, ne dois-je point abaisser ma fierté? Oui, sans doute, si je ne trouve pas d'autre ressource.
«Et cependant, après l'investigation si peu bienveillante dont je viens d'être l'objet, puis-je croire qu'on me regarde encore ici comme l'enfant de la maison? Et qu'ai-je fait pour démériter? Mme Borel aurait-elle découvert mon secret? ou Maxime lui-même.... Je ne sais pourquoi, lorsqu'il me regarde, j'éprouve un si grand trouble. Tout à l'heure, il m'a semblé que lui aussi.... Non, il ne pense pas à moi. Il faut que je sorte d'ici. Mais songeons au plus pressé. Comment me procurer l'argent nécessaire au voyage de Claudine?»
Elle se leva, prit dans un tiroir les quelques bijoux qu'elle possédait.
Puis elle retourna une toile qui était encore sur le chevalet, et elle la regarda longtemps.
C'était un petit tableau de genre. Il y avait de la naïveté sans doute dans cette composition, et peut-être quelques fautes de dessin. Mais c'était plein de lumière, de poésie, d'expression.
La veille, Madeleine avait beaucoup admiré son tableau. Elle avait mis sur cette toile, comme dans son poëme, son âme d'artiste. Maintenant elle doutait. C'est que l'heure présente était un moment décisif. Jusqu'alors elle n'avait eu que des juges bienveillants. Elle allait savoir ce que valait au juste son talent; car elle pensait à vendre cette peinture.
Elle s'habilla modestement, dissimula sa toile sous son manteau et sortit.
C'était par une froide journée de mars, brumeuse et sombre, que Madeleine descendit des hauteurs de ses rêves pour aborder le monde réel.
Arrivée sur le boulevard, elle avisa un magasin où, dans une riche devanture, brillaient des tableaux anciens et modernes, fraîchement vernis, encadrés de dorures éclatantes.
Au moment d'entrer, elle s'arrêta. Elle n'osait point; son cœur battait violemment. Mais, ayant jeté un coup d'œil sur sa toile, elle s'enhardit et entra.
«Je voudrais vendre cette toile,» dit-elle d'une voix si faible qu'on lui demanda de nouveau ce qu'elle désirait.
Le commis prit le tableau et le porta au marchand, occupé alors avec d'autres personnes, et qui répondit d'un ton rude: «Faites attendre.»
Au bout d'un quart d'heure, il s'approcha de Madeleine, regarda attentivement son tableau, mais sans proférer une parole.
Madeleine l'observait avec autant d'anxiété que s'il eût dû prononcer un arrêt de vie ou de mort. Mais le marchand demeurait impassible.
«De qui est cette peinture? dit-il enfin.
—Elle est de moi,» répondit Madeleine en rougissant beaucoup.
Le marchand lui rendit sa toile.
«J'en suis fâché mademoiselle; mais nous n'achetons pas ces sortes de tableaux. Cela manque de manière; ce n'est d'aucune école.»
À ces paroles, qui détruisaient toutes ses espérances, Madeleine éprouva comme une défaillance.
Elle se disposait à sortir.
«Je vous en donne dix francs, fit le marchand, qui la rappela.
—Non, répondit-elle.
—Eh bien, vingt, et je vous assure que personne ne vous les offrira.»
Madeleine s'éloigna, navrée.
«C'est donc bien mauvais, pensait-elle, qu'on m'en offre si peu! Et c'est là-dessus que je comptais pour soutenir ma famille, pour me créer une position, pour....»
Elle allait au hasard, perdue dans ses tristes pensées, accablée par le découragement.
Elle descendit la rue de Choiseul, puis la rue Neuve-des-Petits-Champs, et se trouva dans la rue Saint-Roch. Elle se souvenait y avoir vu un grand nombre de marchands de bric-à-brac. Peut-être trouverait-elle à vendre là ses bijoux et son tableau.
Elle entra dans plusieurs boutiques, ou du tableau et des bijoux on ne lui offrit pas au delà de quarante francs. Elle était désespérée.
Enfin elle aperçut une devanture de chétive apparence dans laquelle s'étalaient d'anciennes peintures, de vieux bijoux et des dentelles surannées.
Elle se hasarda sur le seuil de la porte, où pendaient des robes fanées à falbalas, et elle pénétra dans une boutique sombre, encombrée des mille et un trésors, des mille et une misères du bric-à-brac, tristes épaves d'un luxe éphémère, d'existences brisées. Que de drames dans ces monceaux de chiffons malpropres! Cette paire de bottines, cette robe modeste étaient peut-être la dernière richesse d'une pauvre fille qui mourait de faim. Et ces dentelles, et ces bijoux, quels bouleversements de fortune les ont amenés là!... Et jusqu'à ce bois de lit, jusqu'à ce poêle rouillé qui racontent d'horribles misères!
En entrant là, Madeleine se sentit oppressée, comme si elle s'était fourvoyée dans un mauvais lieu.
Au comptoir se tenait un petit vieillard occupé à examiner avec une loupe quelque bijou microscopique. Il s'harmonisait si parfaitement avec tout ce qui l'entourait, il s'était si bien approprié les teintes, les formes concassées et tremblotantes des objets antiques dont il était environné, qu'on l'eût pris volontiers pour une curiosité automatique ou pour, quelque vieux portrait de l'école flamande.
Quand Madeleine lui présenta son tableau tout frais verni, aux couleurs vives et lumineuses, la vue du petit homme parut singulièrement offensée de cet éclat. Aussi s'empressa-t-il de le rendre à Madeleine.
Alors elle lui proposa ses bijoux de jeune fille.
«Ah! ceci c'est autre chose,» dit-il.
Il prit les bijoux. Mais il regarda aussi celle qui les lui offrait. Après un examen attentif qui inquiétait Madeleine, le petit vieillard alla au fond de la boutique et appela:
«Anastasie!
—On y va! répondit de l'entresol une voix éraillée.
—Ma femme, dit-il à Madeleine, vous dira mieux que moi ce que cela vaut. Nous sommes d'honnêtes gens, voyez-vous. Le premier marchand venu vous pèserait cela et vous donnerait juste le poids de l'or. Mais nous, nous estimons le travail du bijou. Votre bracelet, qui est très léger, n'a guère que cette valeur.»
Anastasie entra; et Madeleine à sa vue éprouva une impression si désagréable qu'elle fut tentée de reprendre ses bijoux et de sortir.
Cette femme pouvait avoir cinquante-cinq ans. Son menton avancé, son nez crochu, ses yeux petits et perçants, relevés vers les tempes, le ton violacé de son visage large à la base, étroit au sommet, exprimaient la rapacité et l'astuce.
Elle examina Madeleine comme l'avait examinée le vieillard. Cette inspection embarrassait la jeune fille, qui dit un peu sèchement:
«Combien, madame, estimez-vous ce bijou?
—Ah! c'est vous, ma petite mère, qui voulez vendre cela?» fit-elle en affectant la bonhomie.
Madeleine fut choquée de ce ton de familiarité.
«Oui, madame, répondit-elle avec quelque hauteur.
—Quel prix faites-vous cela? demanda le petit vieillard.
—Cent francs.
—Ça ne les vaut pas, mon cher cœur, repartit vivement la mégère.
—Je vous donnerais également le tableau», hasarda Madeleine.
Les deux époux parurent se consulter du regard.
«Voyons, mademoiselle, reprit la vieille un peu interdite par le ton et les manières de Madeleine, vous vous trouvez, à ce qu'il paraît, dans un mauvais moment? Vous êtes donc seule, puisque vous venez vous-même vendre ces bijoux, ou bien y a-t-il là-dessous une petite affaire de cœur?»
Madeleine répugnait à confier à cette femme sa situation. Cependant, craignant de perdre par trop de fierté une occasion peut-être unique, elle répondit:
«Il y a en effet une affaire de cœur. Ma mère et ma sœur sont malades loin d'ici, et je tiens à leur envoyer immédiatement un secours.
—Ah! vous n'êtes pas de Paris! Où demeurez-vous? Car nous sommes obligés de prendre le nom et l'adresse des personnes qui nous offrent des objets de prix. C'est une mesure de police, vous comprenez.»
Madeleine donna son nom et son adresse.
«Ah! vous n'êtes pas chez vous? Vous êtes chez des amis.
—Chez des amis, répondit-elle froidement.
—Si je vous fais toutes ces questions, reprit Anastasie, c'est que vous êtes si jolie, et puis vous avez bon cœur. Voilà pourquoi nous voudrions faire quelque chose pour vous. Nous nous intéressons à nos pratiques. Ah! bien sûr, on ne fait pas ses affaires de cette manière-là. Aussi, vous le voyez, nous sommes restés pauvres.
—Ce tableau n'est pas signé, dit le petit vieux qui examinait la toile.
—Il est d'un artiste inconnu.
—De vous, peut-être?»
Madeleine ne répondit pas.
«Je suis un peu connaisseur. Dans notre métier, nous ne pouvons guère payer cela beaucoup plus cher que la valeur du châssis. Mais, voyons, si jamais vous avez quelques autres petites affaires à traiter, donnez-nous la préférence. Si nous perdons avec vous aujourd'hui, nous gagnerons une autre fois.»
Il compta cent francs à Madeleine et lui remit son adresse.
Madeleine lut:
M. Pinsard, rue Saint-Roch, marchand de bric-à-brac, et Mme Pinsard, marchande à la toilette.
Quand elle fut sortie:
«C'est de l'or en barre, cette fille-là, dit le vieillard à Anastasie.
—Oui, mais c'est bien élevé, c'est honnête. Sa mise décente prouve qu'elle a de l'ordre. La débine commence seulement. Les bijoux, c'est la première chose qu'on vend.
—Elle avait l'air bien triste, bien abattu.
—Quelque chagrin d'amour.
—Tu verras qu'elle nous reviendra.
—J'en doute; car c'est fier.
—Euh! euh, la misère. Et puis elle est peintre. On sait ce que vaut la vertu d'une artiste.
—C'est égal, je crois que tu as fait un mauvais marché.
—Non, te dis-je. Le travail seul du bracelet a coûté deux cents francs. Nous le revendrons au moins quatre-vingt. Quant à ce tableau, en le faisant vieillir, on pourrait le donner pour une ancienne copie du Corrège.»
Pendant que les deux vieillards devisaient ainsi, Madeleine revenait bien triste, en effet, bien découragée. Maintenant elle doutait de son talent, elle doutait de l'avenir. Elle pensait aussi à la détresse de sa famille, et elle ne possédait que cent francs pour la soulager. Dans son ignorance des choses, elle avait compté que son tableau et ses bijoux lui rapporteraient au moins trois cents francs.
Il lui restait encore son poëme. Mais il n'était pas terminé. D'ailleurs, où le porter? Comment l'accueillerait-on? Après la rude déception qu'elle venait d'éprouver, elle sentait faiblir son courage, et s'évanouir ses illusions.
En réfléchissant ainsi, elle était arrivée rue Louis-le-Grand. En face du n° 31, elle s'arrêta, frappée d'une idée subite.
C'était là que demeurait Mme Daubré.
Madeleine venait de se rappeler que Mme Daubré avait demandé la veille une institutrice pour sa fille.
«Elle me connaît, se dit Madeleine, elle m'agréera; mais me présenter seule ainsi? Ne conviendrait-il pas d'en parler d'abord à Mlle Borel? Non. Par affection peut-être, elle voudrait me retenir auprès d'elle, et je ne pourrais lui dire ce que je souffre des dédains de Laure et de Béatrix, des critiques blessantes de leur mère. Je n'oserais non plus lui parler de Maxime. Si je lui raconte les misères de ma famille, elle m'offrira de la secourir. D'ailleurs, ne m'a-t-elle pas enseigné à me conduire seule? Quand il s'agit d'aider ma mère et mes sœurs, de sauvegarder ma dignité, pourrait-elle m'en vouloir de n'avoir écouté que ma fierté et mon cœur?»
Au moment où elle allait entrer, elle hésita. Habiter comme subalterne chez cette femme qu'elle n'aimait pas, être témoin de son amour pour Maxime, lui semblait une souffrance au-dessus de ses forces. Mais le souvenir de ses deux chères malades lui revint, et elle s'indigna qu'il y eût place dans son cœur pour une autre douleur, pour une autre affection.
Elle s'engagea résolument sous la porte cochère.
Au même instant, une jeune fille modestement vêtue et portant un paquet, ce qui révélait sa condition d'ouvrière, entrait dans la loge du concierge et demandait M. de Lomas.
Ainsi que Madeleine, elle semblait fort perplexe. Elle était pâle, chancelante et s'appuyait à la rampe de l'escalier.
Madeleine la vit serrer ses mains contre sa poitrine, comme pour y comprimer une angoisse, puis fermer ses beaux yeux d'un bleu sombre et les élever ensuite en un regard douloureux.
Évidemment cette jeune fille était aussi en proie à une torture morale, et Madeleine se disait:
«C'est encore une martyre.»
Elle se sentait émue de pitié et de sympathie.
Toutes deux, elles montaient côte à côte.
De temps à autre, la jeune ouvrière jetait dans l'escalier un regard à la fois honteux et effrayé.
Madeleine semblait plus calme. Cependant, à mesure qu'elle avançait, son cœur se serrait.
Comment Mme Daubré allait-elle l'accueillir? Sa démarche ne lui paraîtrait-elle pas inconsidérée?
Elle sonna.
Sa compagne monta un étage plus haut.
Madeleine entra et demanda Mme Daubré.
Mme Daubré était encore au lit. Son mari avait voulu l'emmener à Lille, et, pour rester à Paris, elle avait prétexté une indisposition subite.
Madeleine s'étant annoncée comme une institutrice, on l'introduisit dans l'antichambre.
Mme Daubré, subitement rétablie depuis le départ de son mari, fit répondre qu'elle allait se lever.
Pendant que Madeleine attend, nous suivrons la jeune ouvrière à l'étage supérieur.
VI
Ce fut Lionel qui vint lui ouvrir.
«Comment, c'est vous, Geneviève?» s'écria-t-il.
Ce vous, l'étonnement désagréable qu'exprimait le visage de Lionel, bouleversèrent la pauvre fille.
Il l'introduisit dans un appartement de garçon fort coquet: panoplies, objets d'art, riches tentures, meubles de prix, tout était disposé avec goût et sobriété.
Il offrit une chaise à la jeune fille, qui s'assit avec embarras; car elle sentait que sa pauvre robe faisait tache au milieu de toutes ces élégances.
Lui, Lionel, reprit son fauteuil au coin du feu, posa ses pieds sur le marbre de la cheminée, ralluma sa cigarette, et attachant ses yeux sur la corniche du plafond, par son attitude il semblait dire: Voyons, parlez, je vous écoute avec résignation.
Lionel de Lomas était un homme du meilleur monde, élégant, spirituel, fort intrigant, pour ne pas dire fort corrompu. Son type régulier offrait beaucoup de distinction et de finesse. Ses yeux bleus, ordinairement froids comme l'acier, savaient prendre, selon la circonstance, une expression rêveuse ou lascive. Grâce à de réelles bonnes fortunes, à quelques indiscrétions habiles, à quelques extravagances calculées, il s'était acquis une réputation d'homme irrésistible.
Il affectait encore le ton et les allures d'un jeune homme. Cependant, aux rides qui commençaient à cerner ses paupières, on devinait aisément qu'il approchait de la quarantaine.
Il était vêtu, comme une femmelette, d'un gracieux costume du matin, veste et pantalon de drap blanc avec agréments bleu ciel. Ce vêtement seyait aux lignes féminines de son visage, à son teint pâle, à sa jolie chevelure blonde.
La jeune fille demeura interdite devant ce luxe qu'elle ne soupçonnait point. Honteuse d'abord de sa pauvreté, elle se remit pourtant et s'écria avec un accent de reproche, presque d'indignation:
«Oui, c'est moi, moi que vous abandonnez. Oui, je viens, quoique vous me l'ayez défendu, car je meurs d'inquiétude, de chagrin et de misère aussi. Enfin, puisque je ne vous vois plus, il faut bien que je vienne, moi, pour vous dire.... pour vous apprendre....»
Elle éclata en sanglots.
Lionel avait toujours traité l'amour assez légèrement, et n'avait guère aimé que des femmes légères.
Cette explosion de douleur le surprit et le déconcerta. Il jeta sa cigarette avec impatience.
«Il faut que je la calme et que je la renvoie,» pensa-t-il.
Il approcha son fauteuil de Geneviève, et lui prenant les mains:
«Voyons, voyons, mon enfant, dit-il avec un ton de caresse, pourquoi ce chagrin, pourquoi douter de mon affection? Si vous saviez combien vous occupez ma pensée, et combien je suis privé moi-même de ne plus vous voir! Ne vous avais-je pas prévenue que mes affaires me retiendraient pendant quelque temps éloigné de vous? Mais, vilaine enfant gâtée, vous ne tenez aucun compte des affaires.»
Geneviève releva vers lui son visage encore humide, mais rasséréné.
«Vous m'aimez encore! Bien vrai? dit-elle avec un sourire attendri. Et moi qui vous accusais! Ah! sans doute, j'avais tort de m'inquiéter, car vous êtes bon. C'est que je suis seule, voyez-vous, toute seule, sans autre distraction que votre amour; et tout le jour, et toute la nuit, je pense à vous. Et c'est bien long, bien long, quinze jours sans vous voir.»
Lionel jugea qu'il l'avait trop consolée. Il retira son fauteuil, reprit sa première attitude et dit:
«Maintenant, mon enfant, causons raisonnablement. Je vous parlais de mes affaires. Je vais vous donner une grande preuve de confiance, à condition toutefois que vous me garderez le secret. Vous me croyez riche parce que vous me voyez dans un riche appartement avec une mise élégante. Eh bien! ma chère enfant, ce luxe couvre une profonde misère. J'ai cent mille francs de dettes, et parfois j'éprouve de très-graves embarras. Car j'ai un rang à soutenir, une position à me créer. Vous le voyez bien, il n'y a pas de ma faute si je ne vais pas vous voir. Vous êtes jeune, vous aimez la gaieté. Je craindrais de vous apporter un visage fatigué et morose.
—Oh! mon Lionel, s'écria Geneviève en tombant à ses genoux et en l'entourant de ses bras, je vous aime assez pour partager vos ennuis, vos inquiétudes. Et si vous êtes pauvre, tant mieux, cela vous rapproche de moi. Oh! que je vous aime mieux ainsi! Je me disais souvent que, riche et beau, jamais vous ne pourriez aimer comme elle vous aime, la fille de Gendoux le fileur; mais aujourd'hui j'ai un peu d'espoir. Quelle bonne nouvelle vous me donnez là!
—Décidément, pensa Lionel, c'est un vrai crampon, cette fille-là.
—Petite égoïste, va, fit-il à haute voix en frappant à petits coups sur la tête de Geneviève.
—Oui, c'est vrai, je suis égoïste de te vouloir pour moi seule.
—Je ne vous ai pas encore tout dit, reprit Lionel. J'ai souscrit des lettres de change, et je suis menacé de la prison. Mes créanciers me poursuivent, et voilà pourquoi je ne puis sortir.
—De la prison! s'écria Geneviève, qui pâlit. Ah! alors, que ne venez-vous chez moi; je vous cacherais, et personne ne viendrait jamais vous y chercher.
—Tu es charmante, mon enfant, mais c'est impossible, répondit-il d'un ton qui n'admettait pas l'insistance. Voyons, raconte-moi maintenant ce que tu fais. Qu'est-ce que ce paquet?
—C'est de l'ouvrage que je reporte à l'atelier.
—Comment, pauvre Geneviève, dit le gandin devenu sentimental, tu travailles? Ah! que je regrette d'être sans argent!
—J'aime à travailler, reprit simplement Geneviève. Ainsi, ne vous inquiétez pas. D'ailleurs, loin de vous, que deviendrais-je sans occupation?
—Combien gagnes-tu par jour? Peux-tu vivre, au moins?
—Oh! je suis riche, va! À la rigueur même, je pourrais faire des économies. Je gagne vingt-cinq sous par jour et trente sous quand l'ouvrage donne; mais il faut passer une partie de la nuit. Seulement, ajouta-t-elle en tâchant de rire, il y a des jours où forcément c'est fête chômée.
—Avec cela tu peux te nourrir?
—Oui; je fais ménage avec Fossette, tu sais, cette jolie ouvrière que tu as rencontrée une fois dans l'escalier. Ah! quelle bonne fille! et toujours si gaie, même quand elle n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures. Sans doute, nous ne faisons pas bombance; mais, de temps à autre, quand il faut veiller tard, par exemple, nous nous payons un petit noir.
—Un petit noir?
—Oui, c'est la petite tasse de café de deux sous que les ouvrières appellent comme cela.»
Dans son égoïsme, Lionel ne devina point les mensonges héroïques de cette enfant. Il ne devina pas des souffrances matérielles d'autant plus horribles qu'elles étaient accompagnées des souffrances du cœur. Lui qui dépensait peut-être cent francs par jour, il crut, parce qu'il avait intérêt à le croire, qu'une pauvre fille pouvait vivre avec un franc. Et il se disait, la conscience calme, sans chercher à sonder cette énigme: Sont-ils heureux, ces gens-là, d'avoir si peu de besoins et si peu de désirs!
Satisfait d'être délivré d'un remords qui parfois lui pesait, il devint plus tendre.
«Eh bien! maintenant, apprends-moi ce que tu voulais me dire en arrivant, explique-moi tes sanglots.»
Geneviève rougit. Puis elle se mit à rire; mais c'était un rire nerveux, un rire forcé qui faisait mal.
«Non, pas aujourd'hui, j'ai tant de joie de vous revoir et d'apprendre que vous ne m'avez pas oubliée. Et d'ailleurs, j'espère encore..., peut-être me suis-je trompée!...»
Lionel tenait ses yeux opiniâtrement fixés sur la pendule, et Geneviève remarqua qu'il l'écoutait à peine.
«Mon Dieu! je vous gêne sans doute, peut-être attendez-vous quelqu'un?
—Non, pas immédiatement, mais tout à l'heure. Reste encore un instant, ma chère enfant.
—Comment! il est déjà si tard! il faut aussi que je parte; car on m'attend à deux heures. Au revoir, dit-elle; jurez-moi que vous viendrez bientôt.»
Lionel jura. Mais il lui fit promettre aussi de ne plus revenir. Les domestiques de M. Daubré pouvaient la rencontrer dans l'escalier. Elle se trouverait compromise.
Geneviève sortit presque heureuse.
«Ouf! s'écria Lionel, la voilà partie. Pauvre enfant; elle serait charmante si elle était moins ennuyeuse. Que n'ai-je le temps et la fortune! Ce serait une femme à former et à lancer. Elle est assez belle pour éclipser Pouliche et Fleur-de-Botte. Elle a de la distinction, de jolies mains. Dans un équipage à là Daumont, avec un chapeau à la dernière mode, elle ferait sensation; mais pour cela il faudrait cent mille francs de rente.
«Il faudrait aussi l'aimer un peu. Et, ma foi! depuis quelque temps elle est si larmoyante.... Non, elle n'aura jamais l'esprit et la désinvolture de ces femmes-là. Elle a trop de cœur. Elle prend l'amour au sérieux. Je sais bien qu'on pourrait la corriger de cela. C'est charmant l'amour quand on le partage; mais quand on n'aime plus, brrrr.... que c'est assommant! Et puis les parents qui sont par derrière, s'ils allaient apprendre que c'est moi.... Il faut rompre au plus tôt. D'ailleurs, dans ma position critique, je n'ai plus qu'une ressource, me marier.
«Béatrix n'est pas, certes, l'idéal de mes rêves. C'est un peu sec, guindé, puéril, une élève du Sacré-Cœur confite en bigoterie. Ah! si elle avait seulement les yeux de Madeleine! Qu'y a-t-il donc dans ces yeux-là qu'ils vous prennent ainsi! Quel regard caressant et fier, ouvert et profond! Quel magnétisme il projette! Comme il vous enveloppe, comme il vous saisit! il semble qu'on s'y abîme. Est-ce que Maxime.... Je saurai cela. Allons, allons, à quoi vais-je penser? Béatrix aura un million de dot, et pour le moment cela doit me suffire.