DEUXIÈME PARTIE
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CHAPITRE X
Huit années ont passé depuis que la colère des vagues a émietté l’Antoinette contre les écueils des Corbeaux. Huit années pendant lesquelles l’océan a continué de grignoter l’île têtue qui le brave, huit années qui ont jour à jour mûri le destin réservé par le ciel aux personnages mis en scène dans la première partie de ce récit.
Le braconnier de la mer est devenu un vieillard aux cheveux blancs ; c’est d’ailleurs à peu près la seule concession qu’il ait daigné faire à la fuite du temps. Il mène toujours, avec la Sainte-Madeleine, une guerre acharnée contre le peuple à carapace qui grouille dans les anses du rivage ; seulement, à présent, il respecte les enfants et les mères de famille, et exige en toute conscience de ses prises, le gabarit réglementaire. Il est devenu l’un des paroissiens les plus réguliers de Saint-Sauveur, et quoique assez discret sur le chapitre de ses convictions intimes, le bonhomme reporte volontiers tout le mérite de sa conversion sur Madeleine Lemarquier, de qui la patience et la douceur ont brisé l’armure d’hostile indifférence dont Damase se cuirassait.
Le savant de la Meule est populaire, à présent, dans Yeu, par suite des longues heures qu’on l’a vu employer à rechercher dans la lande les traces des monastères islais. Son étude sur le couvent de Saint-Hilaire, éditée par une sévère maison parisienne, a rencontré dans le monde de l’archéologie un succès qu’est venu consacrer un prix de l’Académie des Inscriptions ; actuellement le professeur termine un long mémoire voué au monastère bénédictin de Saint-Étienne, et spécialement aux exactions dont il fut victime de la part des Anglais, pendant la Guerre de Cent Ans. M. Lemarquier est aidé dans son travail par la paix souriante qui l’entoure, et que lui créent la tendresse et les soins de ses deux filles, différentes par l’âge, mais presque également chéries, Madeleine et Annie.
Un jour, Mlle Lauroy dit à son tuteur :
— Parrain, j’ai un gros souci.
— Je le vois bien, mignonne, et la petite mère s’en inquiète avec moi. De quoi s’agit-il ?
La jeune fille leva sur lui le rayon bleu-vert d’un regard demeuré infiniment candide, comme il arrive à ceux qui ont trouvé les certitudes de leur vie au-dehors et au-dessus de la mesquinerie terrestre. Elle fit :
— Ce pauvre père Damase n’est plus jeune…
— Sans doute : il est mon aîné de trois ans, cela lui fait soixante-huit.
— Tout seul, dans cette cabane… à son âge ! C’est si triste ! Vous avez vu qu’il a failli y rester.
— Sa crise de rhumatisme aigu !
— Qui ne se serait pas déclarée peut-être, si, quand il est revenu chez lui trempé, ce jour de gros orage, il s’était trouvé là quelqu’un pour le forcer à prendre les soins indispensables. Songez donc qu’il n’allume jamais de feu !
— Mais tu sais bien, mon enfant, que Valmineau ne veut pas entendre parler de venir habiter à la Meule. Vingt fois nous le lui avons en vain conseillé.
— Il y a mieux à faire, parrain. Écoutez mon idée.
Avec douceur, avec précision aussi, en sage personne qui a examiné toutes les faces d’une entreprise, Annie exposa son projet. M. Lemarquier formula les objections que sa raison lui imposait ; la jeune fille les réfutait suivant l’élan de son cœur.
— Il te faudra beaucoup de dévouement, ma chérie.
— N’a-t-il pas commencé par me sauver la vie, dans cette horrible nuit ?
— La distance…
— La bicyclette que petite mère m’a donnée pour ma fête est encore toute neuve.
— Et nous… Nous qui étions si heureux, ma chérie !
— Vous, parrain, vous et petite mère, vous seriez les premiers, au retour de la mauvaise saison, à me conseiller d’agir ainsi, parce que vous savez qu’il y a du bien à faire !…
L’enfant s’était pendue au cou du vieillard, il l’embrassa paternellement, avec la sensation fraîche de cueillir une fleur de mai. Puis conclut, en étouffant un soupir :
— Il faut te céder, mignonne, et d’autant plus qu’en effet tu as raison. A la première occasion, je parlerai à Damase, pour lui faire entreprendre les travaux indispensables.
— Merci, parrain ! Mais… nous garderons le secret jusqu’au dernier moment ?
— Bien entendu !
Il arriva cette année-là qu’un vent de folie souffla sur la gent langoustière, de la pointe des Corbeaux à celle du But. Pendant plusieurs semaines, des crustacés, hantés, comme un vulgaire Chatterton, par la maladie du suicide, se ruèrent par dizaines dans les nasses oblongues mouillées près des brisants, si bien que le braconnier, pour l’appeler par son ancien nom, fit une de ces campagnes qui marquent dans la vie d’un homme.
Il ne tarda point à se sentir embarrassé par sa richesse, un peu comme fut le savetier de la fable. En sorte qu’un jour, ayant tiré la Sainte-Madeleine à sec, et endossé sa meilleure vareuse, le bonhomme s’en fut soumettre le cas à son conseiller ordinaire. Calé sur la chaise que lui avait offerte Annie, il s’inquiéta, scandant ses périodes d’un pouce énergique, dressé en bataille :
— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de tout ce papier ? Faut le transformer en quelque chose qui dure, parce qu’avec leurs manigances du continent, j’ai confiance dans rien du tout !
— Achetez un champ sur la plaine de Saint-Sauveur, suggéra Madeleine, qui savait à quoi s’en tenir quant au sort réservé à sa proposition.
— Oh ! Demoiselle, fit le solitaire avec reproche, comment que vous parlez d’une chose pareille à un Islais ? Faut être aussi bête qu’un Noirmoutrin pour suer sur la terre lorsque le vent trop dur vous empêche de sortir, ou que ce n’est pas le temps de la sardine.
— Là, là ! mon brave, calmez-vous ! intervint M. Lemarquier en riant. Calmez-vous… et faites bâtir.
— Faire bâtir ? répéta le pêcheur interloqué. Pourquoi ? Puisque je n’ai que moi à y mettre, la Cambuse est bien assez grande !
Le professeur essaya d’expliquer au bonhomme l’intérêt qu’il aurait à posséder une maison moins petite, capable de mieux abriter un honnête homme contre les vents et la pluie. Lui, le front barré, faisant sa lippe des mauvais jours, entendait sans écouter, ressassant cette pensée qu’il n’osait exprimer :
— A quoi bon ? puisque je n’ai plus d’enfants ! Puisque mes gars sont au fond de la mer, et que ma fille est devenue une faillie terrienne !
Alors Annie vint à la rescousse, de sa voix fraîche qui possédait un infini pouvoir sur les décisions du braconnier de la mer.
— Père Damase, tout de même, songez donc… quand nous irions vous voir, petite mère et moi, ce serait bien plus gentil.
Il se tourna vers elle, et d’une voix bourrue :
— Ça te ferait plaisir, ma galine ?
— Mais oui, beaucoup… deux pièces seulement…
Cette fois, ce fut M. Lemarquier que le pêcheur regarda :
— Vous avez entendu, Monsieur ? C’est l’idée d’Annie, alors, c’est tout. Seulement, voudriez-vous venir avec moi chez le maçon ?
M. Lemarquier consentit volontiers à cette démarche, et même dressa le plan de la maisonnette neuve. Bientôt le braconnier, triomphant, inaugurait ses nouvelles pénates ; mais il ne voulut point qu’on dérangeât M. le curé pour les bénir, alléguant la longueur du trajet et la modestie du logis :
— Sept kilomètres pour un méchant abri de vieux bonhomme ! Demoiselle, vous ne voudriez pas ! Ce n’est pas une vraie maison, puisqu’il n’y aura pas de femme !
Madeleine sourit et n’insista pas.
Quelques semaines plus tard, Valmineau s’en revenait en barque, vers l’échouage des Corbeaux. On n’était encore qu’au début d’octobre, mais déjà l’océan avait pris sa grise robe d’hiver, que les lentes houles striaient de plis sombres ; tout ce qu’on touchait, bois, voile ou filin, était revêtu d’une humidité tenace, qui faisait corps, pour ainsi dire, avec le terne crépuscule vite accouru de l’horizon. Pesant sur sa barre d’un effort qui lui arracha une grimace, le braconnier maugréa :
— Pas d’erreur, v’là l’hiver qu’arrive ! Avec mes rhumatismes qui grinchent, ça va être gai !
A la hauteur du récif de la Grande-Haie, que la pleine mer entourait d’une ceinture d’argent agitée, bruissante, le solitaire, par habitude, jeta un coup d’œil à sa maison assise en face sur la falaise. De la cheminée, courtaude pour résister aux rafales du large, un filet bleuâtre, dilué dans l’espace, invisible pour tout autre qu’un marin, étirait ses volutes courbées par la brise fraîche. Le menton sec de Damase s’agita dans une espèce de sourire :
— La petite aura venu avec sa clé, l’après-midi ; elle a allumé le feu avant de partir. C’te pauv’ gosse !… Je vas me faire une moque de vin chaud sitôt rentré.
Cette perspective aida le bonhomme à terminer gaillardement son bricolage. Quand il arriva devant chez lui, au claquement de ses gros sabots, il eut la surprise de voir la porte s’ouvrir pour l’accueillir, encadrant le frais visage d’Annie.
— Ça, c’est gentil, ma grande, de m’avoir attendu ! s’écria le vieillard en embrassant sa fille.
— J’ai pensé que vous auriez froid… La brume monte tôt sur la mer, ce soir…
— C’est vrai !
Déjà le bonhomme était devant la cheminée, chauffant avec délices ses jambes maigres comme celles d’un cormoran. Une inquiétude le saisit soudain, il essaya de gronder :
— Seulement, ce n’est guère raisonnable, petite. Tu vas rentrer à la Meule à nuitée, et dame ! de ce temps, il ne fera point bon sur la lande.
La jeune fille secoua gaiement sa tête blonde :
— Aussi je ne partirai pas ce soir. Si vous voulez bien de moi, grand-père, je passerai la nuit ici.
— Si je veux de toi, ma fille ! est-ce que ça se demande ? Maintenant que j’ai un vrai lit, tu ne seras pas trop mal ; moi, je coucherai sur mon sac de varech, que j’ai serré dans la soupente.
Le rire d’Annie s’envola, accompagné par le crépitement joyeux du foyer :
— Vous garderez votre lit, grand-père, et moi, je serai très bien aussi. Regardez comme nous avons bien travaillé aujourd’hui !
Elle ouvrit la porte de l’autre chambre, jusqu’alors assez nue, et occupée maintenant par les meubles d’Annie : son lit blanc, sa commode basse, son étagère aux menus bibelots, son crucifix, souvenir de première Communion offert par Valmineau naguère, tout était installé, avec cet air tranquille et souriant des choses qui ont trouvé, au service des hommes, leur destination définitive. Le braconnier, qui pourtant tirait quelque vanité de ne pas s’étonner aisément, demeura pantois ; il balbutia :
— C’est… C’est toi qui as apporté tout ça ?
— Non, bien certainement ! C’est la bourrique de Jean Nicaise, le fermier de la Meule ; et puis, petite mère m’a aidée à ranger la pièce. Cela vous plaît-il ainsi ?
Pour ressaisir ses idées qui tourbillonnaient comme des algues emportés par le ressac, le vieux pêcheur se laissa tomber sur un siège. Tout en vérifiant d’une main experte le travail d’une marmite odorante, la jeune fille expliqua :
— Nous avons pensé, grand-père, qu’il valait mieux que vous ne restiez plus seul ; c’est pourquoi parrain vous avait conseillé de faire agrandir votre maison, afin que j’y puisse avoir une petite place… Je vous soignerai quand vous rentrerez mouillé…
— Et… la demoiselle, elle n’est pas fâchée ?
— Nous serons tous plus tranquilles ; d’ailleurs, l’été, quand vous aurez moins besoin de moi, grand-père, je retournerai passer quelques semaines à la Meule… Voilà nos projets : qu’en dites-vous ?
Le bonhomme n’en dit pas grand’chose, car des larmes perlaient à ses yeux, pâlis par soixante années d’aventures et d’intempéries ; il serra sa petite sur son cœur, en bégayant d’une voix mal assurée :
— Le bon Dieu me donne trop de bonheur, ma fille… Vrai, je ne méritais pas ça !
Et en même temps il essayait de retenir ses larmes, comme il convient à un vieil ours.
Cependant les années s’étaient, pour Mortimprez et les siens, déroulées à peu près comme l’avait pensé le pilote. Petits enfants étaient devenus grands, ainsi que souhaitait le petit poisson de La Fontaine. Auguste, son temps de la Flotte terminé, n’avait pu se résoudre à quitter la longue pièce de 100 dont il était chef, à bord de la canonnière Railleuse ; il avait rengagé, et promenait dans les eaux françaises sa casquette toute neuve d’officier marinier. Pour Armand, c’était mieux encore : sorti dans les premiers de l’École de Navigation, il se trouvait maintenant lieutenant à bord de l’Étoile-du-Sud, un svelte trois-mâts barque appartenant à un armateur de Port-Joinville. Et quand il ne naviguait pas sur les océans lointains, Pacifique aux eaux extraordinairement limpides, mers plates des Tropiques, brasillantes sous le soleil, il n’y avait pas dans tout Yeu fils plus tendre, chrétien plus empressé que le fils aîné du pilote de la rue des Mariés.
L’automne trouva le jeune officier chez ses parents, en congé de trois mois, après un voyage en Nouvelle Calédonie, voyage qu’avait rendu interminable un calme qui avait paralysé le trois-mâts au retour, vers le Tropique. Armand se retrempa avec bonheur dans l’atmosphère familiale, chère à tous, plus chère encore aux exilés, et c’est de grand cœur qu’il assura un jour à l’abbé Parand, en visite chez Mortimprez :
— Ah ! Monsieur le Curé, un quart de nuit au grand large se répétant pendant des semaines, sous des étoiles inconnues de notre ciel, comme cela vous fait sentir la douceur du foyer !
— Je le crois, mon ami.
— Heureusement, la pensée de Dieu puissant, maître des flots, dominait les autres en moi : je comprends que les incroyants résistent si mal à semblable isolement.
L’abbé regardait avec une sympathie paternelle ce beau visage d’homme jeune éclairé par la foi. Une idée soudaine venant à l’esprit du pasteur, il reprit :
— Avez-vous suivi quelques exercices de la mission actuelle, mon enfant ?
— Tous, Monsieur le Doyen ; et chaque fois, je trouvais notre église plus remplie.
— Hier, intervint Mortimprez, nous étions plus de trois cents chefs de famille venus recevoir, des mains du R. Père directeur, le souvenir de mission.
— C’est cela même, fit le doyen. Le couronnement du séjour des Rédemptoristes parmi nous doit être l’érection d’un Christ en ciment armé qui remplacera celui que la tempête nous a arraché voici plusieurs années.
— On le scellera sans doute sur le piédestal qui s’élève au sud du port, à la fourche des routes de la Meule et du Vieux-Château ?
— Parfaitement, lieutenant. Il me faut des hommes d’élite pour porter l’image de notre divin Maître ; voulez-vous être le premier d’entre eux ? Ce serait d’un bel exemple…
— Ce serait surtout pour moi, Monsieur le Curé, un honneur, une joie immenses. Je vous remercie vivement de me le proposer.
— C’est donc entendu, mon cher enfant : le bon Dieu vous saura gré de la peine que vous aurez prise pour son service. La fête est fixée à dimanche prochain ; elle sera fort belle : Mlle Annie a brodé pour les jeunes filles du bourg une bannière magnifique.
— Mlle Annie ?
— La fille adoptive du braconnier de la mer.
Le jeune homme avait eu un geste surpris ; ce nom, entendu à l’improviste, lui remettait à l’esprit le souvenir, complètement oublié au cours de ses campagnes lointaines, de la fillette au doux visage auréolé d’or, qui, lasse, appuyée à une huche, les mains croisées derrière le dos, regardait avec admiration un garçonnet appliqué à gréer un sloop.
Un clair dimanche d’arrière-saison. La population de l’île est rassemblée près du port, au nœud des routes dont les rubans clairs s’étirent à travers la lande. Vers la droite, l’œil se repose sur la mer, saphir pâle aperçu entre des maisons, des moulins et des arbres ; on voit les tangons de deux thoniers dépasser, comme des antennes d’insectes, un bouquet d’ormes rabougris dorés par l’automne ; entre l’île et la côte de France, une plaque de soleil pose sur la mer un lac d’étain.
— Pressons-nous, mes amies, ils vont venir !
Annie et ses compagnes s’affairent à orner le socle découronné. Les guirlandes de fleurs et de lierre, sous leurs doigts prestes, forment d’harmonieux festons. Il est temps : des chants s’approchent, que la foule reprend en chœur. Comme une volée de mouettes, les jeunes filles s’écartent. Annie rejoint ses bienfaiteurs, qui, non loin, s’entretiennent avec la famille Mortimprez. Voici que le grand Christ apparaît, lentement bercé au pas de ses porteurs.
Ils sont six, dont le visage, plus encore qu’il ne se tend dans l’effort, est éclairé par la joie qui embrase l’âme de ces chrétiens servant leur Dieu. Le premier, à peine courbé sous la lourde charge, s’avance le lieutenant Armand ; au moment où il gravit la butte que dominera le calvaire, son regard croise celui d’Annie. Et à l’instant, malgré la gravité de la cérémonie, s’impose aux deux jeunes gens le souvenir de la minute lointaine où ils se sont vus pour la première fois. Confus de cette involontaire distraction, ils reportent les yeux sur le Christ indulgent aux faiblesses humaines, lui adressant l’un pour l’autre une prière émue.
CHAPITRE XI
Un avantage que présentent les îles, surtout quand elles sont de superficie aussi restreinte que celle où nous avons transporté nos lecteurs, c’est la facilité avec laquelle on s’y rencontre, pour peu que s’en mêle un hasard assurément malicieux. Dans les jours qui suivirent, le fils du pilote se trouva plusieurs fois sur le chemin de la fille du braconnier — comme on dirait en style de feuilleton. Et celle-ci remportait de ces entrevues, si fugitives et silencieuses fussent-elles, un trouble joyeux qui n’échappait pas au vieillard ; ainsi une rose de mai s’épanouit aux premiers sourires de l’été, qu’elle attend et espère, sans le connaître encore.
Cette comparaison ne se présentait pas à l’esprit de Damase Valmineau qui n’avait rien d’un poète ; mais il aimait chèrement sa petiote, ce qui le rendait perspicace. Ayant pendant plusieurs jours, indice de préoccupation profonde, tété sa vieille pipe avec fureur, il déclara brusquement un beau matin :
— Sais-tu, ma fille ? Je voudrais bien te voir heureuse avant de mourir.
— Que parlez-vous de mourir, grand-père. Vous ne vous sentez pas souffrant, j’espère ?
— Non, bien sûr… Une idée comme ça. Je voudrais te voir heureuse, avant d’aller saluer le bon Dieu.
— Mais je suis parfaitement contente auprès de vous, grand-père.
— Euh !… Oui, je ne dis pas. Enfin, ce n’est pas ce bonheur-là qui peut te suffire toujours.
Annie, qui jusqu’alors avait mené la conversation avec gaieté, rougit soudain prodigieusement. Elle balbutia :
— Que… que voulez-vous dire, grand-père ?
— Que justement mon temps de grand-père se tire, et que j’ai envie de rengager comme bisaïeul. Épouse un honnête garçon, voilà ce qu’il te faut, ma fille.
Annie demeura muette ; elle leva vers le vieillard son regard pur. Il s’y reflétait tout ensemble tant de candeur, de trouble et de confiance, que le cœur du bonhomme s’émut dans son vieux coffre : ce regard-là livrait un secret, déjà deviné d’ailleurs. Embrassant sa fille adoptive, Damase déclara d’une voix enrouée :
— Espère un moment, ma petiote. Je vas jusqu’à la grève voir si mes langoustes ont pas besoin que je change l’eau du vivier.
Sans en demander davantage, Annie accepta ce programme ; heureusement, toutefois, elle ne suivit pas l’Islais du regard. A peine celui-ci eut-il tiré la porte sur soi, que, tournant délibérément le dos à la Pointe, il prit le routin de la falaise, en direction de la Meule. Une heure plus tard, à peine essoufflé, le bonhomme sonnait chez M. Lemarquier, avec une vigueur qui faisait demander à Madeleine accourue :
— Il y a donc quelque chose de grave, mon ami ?
— Je pense, Demoiselle. Une idée qui m’a venu comme ça ; je voudrais en parler tout de suite avec vous.
— Entrez, entrez ! mon père sera content de vous voir.
Le savant, plongé dans l’étude assez aride des fouilles pratiquées en 1845 sur les ruines de Saint-Étienne, s’en écarta volontiers pour accueillir son visiteur.
— Qu’est-ce qui vous amène, mon brave ? Rien de fâcheux, je suppose ?
— Non, non, Monsieur ! C’est seulement, annonça le pêcheur avec simplicité, la chose qu’il faut marier Annie.
— Il faut, il faut ! répéta M. Lemarquier interloqué ; pourquoi le faut-il ?
— Parce que je crois que cela lui fera plaisir… Comprenez, Demoiselle, ajouta Damase en se tournant vers sa confidente habituelle, les vieux homards savent plus d’un tour. Je surveille depuis quelques jours, comme un marin qui guette le temps ; tout à l’heure j’ai mené ma barque en douce, la petite s’a douté de rien. Mais moi, je suis fixé.
— Et sur quoi donc êtes-vous fixé ?
— Annie a remarqué le fils à Mortimprez. Même ils commenceraient bien de se parler.
— Armand ?
— Oui, Monsieur. Un bon gars, un bel officier, y a rien à dire à ça. Maintenant, faut qu’il la demande.
— Cela me paraît logique. Qu’y pouvons-nous ?
— Ces enfants-là ne se connaissent pas assez ; donnons-leur l’occasion de passer un peu de temps ensemble ; quand ils auront navigué de conserve une pleine journée, ils ne voudront plus se quitter.
La psychologie du bonhomme amena un sourire aux lèvres de Madeleine ; imperturbable, il poursuivait :
— On pourrait, nous tous, faire un pique-nique avec les Mortimprez un jour… comme qui dirait jeudi prochain.
— Convenu pour ce qui nous concerne, mon brave ; et où cela, ce pique-nique ?
— J’ai pensé au Vieux-Château ; de ce beau temps, ce serait agréable.
— Parfait… Mais le soleil nous favorisera-t-il encore ce jour-là ?
Le pêcheur considéra le savant avec une indulgence ombrée de mépris ; courtoisement, toutefois, il répondit :
— Ça marche avec la lune, Monsieur. Et la lune, pas d’erreur ! c’est pas comme les mé… mé… térologues !
Derrière son enceinte extérieure, qui n’est plus qu’un chapelet de pierrailles couronnées de maigres fétuques, et dont le fil irrégulier se dessine à travers l’herbe rase du plateau central, le Vieux-Château dresse sa masse ruinée, mais imposante encore, couronnant un îlot rocheux. Hiératique, isolé à l’extrémité de l’île — à l’extrémité de l’Europe — et déjà dans la mer, il élève depuis six siècles son trapèze de murailles noircies par le temps et flanquées de tours ramassées et puissantes. Ceux qui l’habitèrent, Normands pillards auxquels succédèrent des seigneurs rapaces, ont depuis des générations rendu à Dieu une âme qui devait être singulièrement farouche, pour trouver du charme à une demeure sise en un lieu d’ailleurs admirable, mais d’une indéniable âpreté ; leur château fixe toujours sur les hommes, vivant si longtemps après ceux qui animèrent ses voûtes tombées au silence, le regard de ses baies étroites, déchiquetées par les rafales et les injures de l’océan.
Depuis que, en 1895, les architectes dirigeant les fouilles firent jeter à la mer quatre cents mètres cubes d’éboulis de construction et de sable apporté par le vent, les salles intérieures sont redevenues praticables, pour la plus grande joie des archéologues. Ces graves personnages, du reste, n’éprouvent pas, à comparer les débris des marbres ayant constitué les cheminées, ou à fureter dans les décombres pour y chercher des monnaies de billon aux effigies de Louis XIII ou de Maurice de Nassau, une satisfaction comparable à celle d’Annie ou d’Armand, en cette journée d’excursion. Ajoutons que le déjeuner fut excellent, grâce aux beignets de maman Mortimprez et au pâté de Madeleine ; le braconnier avait capturé, on ne savait trop où, une langouste apocalyptique, dont le dernier-né du pilote ne pouvait contempler sans une appréhension légitime la carapace rutilante.
Est-il besoin de dire que tant de splendeurs gastronomiques, qui réjouissaient la compagnie, n’émouvaient guère les jeunes gens ? A travers la conversation générale, ils écoutaient avec ivresse la chanson de leur pur amour, qui montait en eux, plus forte que le vent jouant aux remparts écrêtés, plus douce que la mer battant de son geste inlassable le pied même des tours. Ils seraient volontiers demeurés ainsi tout l’après-midi, l’un près de l’autre, tout à leur bonheur d’admirer du même regard et du même cœur le grandiose panorama de la mer s’échevelant au long de la côte abrupte, si la petite Alice n’était venue soudain tirer l’officier par la manche :
— Armand, venez jouer à cache-cache ! C’est plein de cachettes ici, mais on n’ose pas, tout seuls, nous les petits, avec Jeannette… et puis, il faut être beaucoup.
— Vraiment, vous avez besoin de nous ?
Annie était levée déjà :
— Les enfants ont raison. Allons nous cacher ! Vous nous chercherez, Monsieur !
Elle disparut, mutine, abandonnant le lieutenant non loin de M. Lemarquier qui évoquait brillamment le souvenir du comte de Loewenstein et de ses lansquenets, garnisaires du Vieux-Château. Hélas ! la parole du savant, si intéressante fût-elle, l’était moins pour le jeune homme que la conversation d’Annie.
Quand il jugea qu’un temps raisonnable s’était écoulé, Armand entreprit l’exploration des ruines. Sa petite sœur l’avait dit, les cachettes étaient nombreuses ; les enfants en avaient tiré parti avec une amusante ingéniosité. Bientôt le lieutenant découvrait ses frères dans la cheminée du donjon, Jeanne parmi les décombres de la forge, et Alice blottie dans le four à pain.
Mais Annie demeurait introuvable.
Après un quart d’heure de recherches infructueuses, qui lui parurent bien longues d’un siècle, l’officier regagna la salle où les petits l’attendaient. Il espérait que Mlle Lauroy l’y aurait précédé, et en ne l’y voyant pas, ses traits exprimèrent une angoisse qui fit pâlir le jeune visage de Jeanne, rond sous la fanchon noire :
— Tu ne l’as pas vue ? jeta-t-elle anxieuse.
— Non, je suis fou d’inquiétude ! Ces vieux murs recèlent tant de pièges.
— Il faut prévenir.
La jeune Islaise baissait la voix, comme si ses paroles, frôlées par l’aile du malheur, ne vibraient plus qu’avec effort ; Armand l’imita :
— Non, fit-il, vois-tu la terreur des Lemarquier ? C’est assez de moi à trembler, pour rien, je veux le penser. Garde les enfants, je vais certainement la ramener sans tarder.
Plus inquiet qu’il ne le voulait paraître, le lieutenant derechef s’engagea dans le dédale des ruines. Successivement il explora ce qui avait été la chapelle, et les chambres d’angle des tours d’angles, puis la tour octogonale qui flanque le donjon vaincu par les âges, enfin le donjon lui-même. Chaque insuccès nouveau hérissait sa chair d’un désespoir renouvelé. Sa voix, qu’il essayait en vain d’affermir, lançait en frémissant le nom de celle qui jamais ne lui avait été si chère ; mais les épaisses murailles étouffaient aussitôt son appel, et seule lui répondait, toute proche, impitoyable, railleuse, la chanson profonde de la mer. Un fauve ainsi ronronne, parfois, auprès d’un homme fou d’épouvante.
Hagard, sentant monter en soi comme un vent de démence, le lieutenant se pencha au trou noir des oubliettes, guettant un gémissement, un râle. Nul bruit ne lui parvint. Il se redressa couvert d’une sueur froide, et ne sachant plus s’il était content ou non de ne pas avoir découvert Mlle Lauroy, fût-ce blessée, au fond de l’affreux puits.
Un moment encore, Armand erra au hasard, la tête vide et les jambes rompues. Il se décidait à rentrer dans la salle basse pour y donner l’alarme, quand un dernier espoir brilla dans son esprit : il n’avait pas visité la tour de la poterne. A longues enjambées il s’engagea dans l’escalier aux marches branlantes, faisant fuir une jeune chouette qui s’envola lourdement par une baie dégradée. Au sommet de la tour, presque intacte, une échauguette de vigie dominait le manoir et la côte. Debout dans le cadre vétuste, Annie, blonde et fraîche, attendait. Elle commença :
— Enfin ! J’ai trouvé le temps si long…
Mais un regard lui montra Armand livide, qui la contemplait avec stupeur ; la jeune fille s’effara :
— Qu’avez-vous ?
— Je…
La réaction était trop forte ; incapable de s’expliquer, l’officier ouvrit les bras en balbutiant :
— Annie chérie… Je vous ai crue perdue… noyée… Je… vous aime tant !
— Chut c’est à petite mère qu’il faut dire cela !
Ayant fait cette concession aux lois de la bienséance, Annie tomba, en sanglotant de bonheur, dans les bras qui lui étaient ouverts.
Et à l’instant même, ils rejoignaient leurs familles, l’un à l’autre appuyés. Leur apparition en cet appareil ne suscita point de surprise, et c’est une enfant attendue et désirée que maman Mortimprez serra sur son cœur. On convint tout de suite que le mariage aurait lieu en mai, après le prochain voyage de l’Étoile-du-Sud, que le lieutenant devait rallier sous peu de jours. Madeleine aurait ainsi le temps de mettre la dernière main au trousseau de sa fille. Et le braconnier conclut :
— Dites que je ne ferais pas un bon diplomate, Demoiselle !
Puis, montrant le soleil qui déclinait sur la mer verte chapée, au couchant, d’argent rose :
— A c’te heure, en route pour l’île !
Car, je l’ai dit, le Vieux-Château est bâti tout entier sur un îlot, que seule une passerelle relie au rivage de l’île, par-dessus un précipice de dix-sept mètres de profondeur.
CHAPITRE XII
Les traités de météorologie impriment le renseignement suivant :
« En janvier, l’alizé du Nord-Est, apportant les poussières du désert, reprend, pendant trois semaines, la prépondérance sur la mousson. Le début de cette période est le temps où, le plus généralement, les cyclones se produisent dans l’Atlantique austral. »
Or, savez-vous ce que représentent, dans la cruelle réalité, ces quelques lignes à peine remarquées par l’œil du lecteur ? Une terrible somme de périls, de souffrances et de deuils.
Un 10 janvier, vers 8 heures du soir, le trois-mâts barque Étoile-du-Sud, capitaine Vibrac, lieutenant Mortimprez, armateur Louis Gernon, de Port-Joinville, fut assailli, avant que d’avoir pu atteindre Bahia, par une tourmente soudaine et brutale, qui emporta les voiles supérieures, comme autant d’oiseaux effarés. Le navire se défendit avec vigueur, et peut-être serait-il sorti victorieux de cette lutte inégale, aggravée encore par l’obscurité, si le roulis auquel il était soumis n’avait désarrimé un lot des lingots de cuivre chargés à Valparaiso. Ce bélier eut tôt fait d’ouvrir dans le vaigrage une brèche par laquelle se rua une masse d’eau tourbillonnante : en cinq minutes le voilier coula à pic, entraînant dans l’abîme une partie de l’équipage et le capitaine, qui pleurait de désespoir à son banc de quart.
Quand l’aube se leva, exquisément transparente, vêtue de nacre et d’or, elle éclaira un canot ballotté par les houles d’une mer toute frémissante encore du cyclone nocturne. La barre était tenue par Armand Mortimprez, lui quatorzième naufragé. Les ressources du bord comprenaient trente litres d’eau saumâtre, cinquante kilos de biscuits et vingt de conserves — et l’on était à quelque douze cents milles de la terre la plus proche.
Armand fit d’abord établir un bout de toile sur le mâtereau de secours, mais bientôt la boussole de poche du jeune officier lui montra que le vent pousserait l’embarcation rapidement vers le Sud-Ouest, sans que le peu de vivres qu’il avait lui permît d’espérer atteindre la côte brésilienne. Comme on avait chance, au contraire, d’être drossé par le courant sur la route des navires allant d’Europe au Cap, mieux valait se laisser entraîner dans cette direction.
Alors commença pour les naufragés un inénarrable martyre. La mer, pesante et bleue, ressaisie par le grand calme des Tropiques, berçait d’un rythme câlin ceux qu’elle avait condamnés à la mort lente. Le lieutenant, veillant à l’économie des pauvres vivres, s’employait de son mieux à soutenir le moral des hommes. Par habitude professionnelle, pour s’obliger, aussi, à une discipline dans l’effroyable vide de ces journées d’agonie, il tenait sur son carnet le « journal du bord ».
12 janvier. — En dérive… Annie, ma douce Annie… la reverrai-je jamais ? et les chers miens ? Que Dieu nous garde !
14 janvier. — Les provisions, strictement rationnées, peuvent durer trois semaines au plus. Serons-nous secourus avant qu’elles ne soient épuisées ?
17 janvier. — Aperçu ce matin, à six milles, vapeur gouvernant plein Sud. Nous avons appelé, fait des signaux avec la chemise rouge de Loyéras. Il est passé sans nous voir. — Je fais diminuer les rations.
18 janvier. — Les hommes s’affaiblissent, Vertou et Piquart délirent… Mon Dieu, ayez pitié !…
24 janvier. — Il y a quinze jours que notre capitaine s’est englouti avec le bateau. Je les pleure tous deux.
26 janvier. — Piquart est mort ce matin avant l’aube, dans le froid glacial de la nuit. Paix à son âme !
27 janvier. — Des requins nous suivent. Qui de nous le premier leur servira de pâture ?
28 janvier. — Vertou a trépassé tout à l’heure dans un accès de fièvre. Dieu bon, voyez notre détresse !… Je ne reverrai pas Annie.
29 janvier. — Nous n’avons plus d’eau douce. Je voulais faire immerger les corps, Loyéras et d’autres s’y sont opposés. A leurs regards furtifs, je devine leurs pensées. Seigneur, ce que la faim peut faire des hommes est affreux ! L’eau de mer est atroce à boire.
30 janvier. — Tué à coups de crocs un gros requin. Nous avons eu grand mal à le hisser à bord, dans l’état d’épuisement où nous sommes. Voilà des vivres. J’ai confié les corps de nos malheureux camarades à l’abîme… Aussi loin que s’étende la vue, la mer est déserte, toujours.
3 février. — Le requin a été rongé jusqu’à la carcasse. Nous avons vécu quatre jours sur cette chair, d’ailleurs infecte.
6 février. — Je ne remonte plus ma montre. A quoi bon, puisque nous allons mourir là, dans ce canot, tout seuls sur la mer immense, sans un prêtre pour nous bénir…
8 février. — Bu quelques gouttes d’eau salée. Est-ce un soulagement ou une torture ?
Le lieutenant Mortimprez laissa échapper son crayon, que ses doigts n’avaient plus la force de tenir. Il considéra sa chaloupe, où ses hommes affalés sur les bancs dormaient, pour moins souffrir de leur estomac tenaillé. Alors, après un regard au ciel, il haussa la voix :
— Que les Islais se lèvent !
Huit hommes, huit fantômes, se dressèrent avec effort. Armand poursuivit, exprimant la pensée qui avait mûri en lui pendant ces journées de douleur :
— Garçons, nous sommes à bout. Plus d’espoir, si la Sainte Vierge ne nous prend en sa garde. Faisons un vœu à Notre-Dame de la Meule.
Approbatif, un murmure frémit ; ce n’était qu’un murmure, car les gorges se refusaient presque au langage. Sa casquette ôtée, levant sa main droite, le lieutenant reprit, lentement, pour donner aux moribonds le temps de répéter après lui les phrases de l’invocation :
— Nous tous, marins islais en péril de mort… épuisés, mais le cœur fidèle… nous demandons humblement le secours de Marie… Et nous faisons vœu, si nous revoyons notre terre natale… d’aller entendre la Messe à la chapelle de la Meule… en caleçon et pieds nus… Au nom du Père… du Fils… et du Saint-Esprit…
— Ainsi-soit-il…
Le vent du large saisit la prière, l’entraîna dans sa course, l’emporta vers Marie, protectrice des matelots.
Cependant l’île, la triste île isolée à l’écart du sol vendéen, vivait dans l’angoisse quant au sort de ses enfants. L’Étoile-du-Sud devait relâcher à Bahia pour la mi-janvier au plus tard : aucun câblogramme n’était venu apprendre à l’armateur que son bateau avait franchi sain et sauf la redoutable étape du cap Horn. Pas davantage Armand n’avait-il, comme il faisait à chacune de ses escales, envoyé une dépêche à Annie pour la prévenir qu’il lui écrivait. Aussi la petite fiancée ressentait-elle cruellement l’anxiété qui s’appesantissait sur les familles tourmentées, au long des jours.
Ces jours, en se réunissant, firent des semaines, qui lentement tombèrent au gouffre du temps. Janvier se déroula froid et morne, vêtu de brumes, secoué de rafales qui parcouraient l’île en hurlant au seuil des maisons blanches. Février suivit, escorté par une pluie cinglante dont le rideau s’épaississait sur la mer démontée. Des images funèbres, tableaux de tempêtes semblables à celle où avait péri l’Antoinette, et dont maintenant l’Étoile-du-Sud peut-être était la proie, hantaient l’esprit d’Annie. La maison de la Meule, à l’unisson de son tourment, était dominée par une inquiétude qui, pour M. Lemarquier, prenait déjà presque figure de funèbre assurance. Le braconnier était redevenu taciturne comme aux plus mauvais jours.
Le 8, Mlle Lauroy n’y tint plus. Jetant sur ses épaules le noir manteau des Islaises, elle dit à Madeleine, en appuyant sur elle son regard voilé de larmes :
— Petite mère, je suis à bout de courage. Je vais monter à la chapelle un moment…
— Veux-tu que je t’accompagne, ma chérie ?
— Je… j’aimerais mieux être toute seule…
Mlle Lemarquier serra sur son cœur l’enfant douloureuse :
— Va, ma petite. Nous serons par la pensée avec toi. Et tu sais, il faut espérer toujours…
Annie s’enfuit dans un sanglot.
Courbée contre la tempête dont la rage s’opposait à son dessein, la jeune fille escalada la falaise. Parvenue au sommet, sur l’étroit plateau dont nul mouton, aujourd’hui, ne tondait l’herbe courte, elle demeura un moment immobile, appuyée au mur bas de la chapelle, et malgré tout impressionnée par la splendeur du spectacle qui s’offrait à elle. A ses pieds l’eau bouillonnait entre les falaises fermant le petit port ; sur les récifs torturés de la conche Pissot, la mer s’acharnait en un savonnement blanc ininterrompu, d’où jaillissaient, fleurs grondantes et mortelles, des panaches d’écume de dix mètres de hauteur. Un rayon de soleil, glissant obliquement sous le ventre cotonneux des nuages, glaça de gris perle, soudain, au large, les vagues plombées… Annie frissonna d’horreur à la pensée du drame qui sans doute se jouait à des milliers de lieues, sur une mer ravinée et mugissante comme celle-ci. Défaillante, elle entra dans la chapelle ; la tourmente claqua sur elle la porte, en un choc sourd qui ébranla l’humble édifice.
Bien humble, en effet, guère plus haut qu’une barque retournée, tout ramassé et massif sous son toit de tuiles. En ce lieu, et à cette hauteur, les fantaisies architecturales ne sont pas de mise : la chapelle de la Meule ressemble plutôt à une grange de village qu’à la basilique de Lourdes. Mais depuis le XVe siècle elle remplit parmi les tempêtes son rôle touchant et grandiose : elle est la demeure de la Vierge qui sauve les marins en péril, elle abrite la prière des femmes éplorées.
Quatre bancs suffisent à remplir la nef minuscule ; en quelques pas Annie fut au chœur. Elle tomba à genoux tout près des lattes blanches, qui, montant vers le plafond de bois peint, isolent l’autel. Ardente, devançant, en un élan de tout l’être, l’infirmité des mots, la supplication de la petite fiancée s’envola, en faveur de celui qui, à l’autre bout du monde, était livré aux hasards cruels de la mer. Prière qui était singulièrement à sa place dans cette chapelle de marins, pauvre et simple comme ceux qui l’avaient édifiée, et dont tout l’ornement consiste en de naïfs ex-voto, dundee-chalutier aux prises avec un « coup de temps », et grands longs-courriers naviguant toutes voiles dehors, oiseaux blancs aux ailes étendues, sur une mer candidement bleue.
Terminée l’invocation où celle avait mis toute son âme, Annie se laissa tomber sur un banc, et ses doigts cherchèrent son chapelet. Le vent sifflait droit sur la façade trapue, secouant les petites fenêtres, guère plus larges que les hublots d’un navire ; mais l’effort de la rafale s’épuisait en vain contre la chapelle. Peu à peu gagnée par le calme qui montait dans la solitude, et que favorisait la tonalité blanche et bleue du modeste oratoire de Marie, Annie connut que la sécurité, fille de la confiance et de la foi, pénétrait en son cœur. Tandis qu’elle se trouvait là, aux pieds de la Vierge, qui la protégeait contre la fureur de la bourrasque, Armand, qu’elle avait si tendrement recommandé à la bonne Mère, et qui lui-même avait à coup sûr imploré dans le péril l’aide de Notre-Dame de la Meule, Armand devait être secouru, lui aussi… Il devait l’être… Il le serait ! Avec une espérance plus ferme que jamais, la fille du braconnier jeta les invocations de ceux que broie l’angoisse, et qui n’ont plus qu’un recours, mis en la Mère du Sauveur :
Étoile du matin, priez pour nous ! Secours des marins, priez pour nous ! Reine sainte des flots, priez pour nous !
… Ce même jour, le capitaine John P. Andrews, commandant du Maranha, paquebot-poste parti de Southampton le 24 janvier à destination du Cap, écrivait sur son livre de bord :
Cet après-midi, 8 février, à 2 h. 50, par 12°25′ de latitude Sud, et 9°20′ de longitude Ouest (méridien de Greenwich), j’ai recueilli un canot du trois-mâts barque français Étoile-du-Sud, coulé lors du cyclone de la nuit du 10 au 11 janvier. Cette embarcation, qu’avait poussée sur ma route le courant du Brésil, contenait onze matelots sous les ordres du lieutenant Mortimprez ; tous ces malheureux, naufragés depuis près de trente jours, étaient dans un état lamentable et à bout de forces — quite exhausted. Je les ai réconfortés par les moyens du bord, et les ferai rapatrier dès mon arrivée à Cape-Town.
Les familles des naufragés avaient été rassurées le 15 février ; la bonne nouvelle s’était répandue rapidement ; aussi l’île d’Yeu tout entière se portait, cinq semaines plus tard, sur les quais de Port-Joinville, pour recevoir les rescapés. Quand la Grive, courrier du continent, apparut à l’entrée du chenal triangulaire, qu’elle embouqua de son allure dansante, un émoi saisit la foule à la gorge : eux enfin ! eux qu’on avait cru perdus, les gars, les maris, les frères, ceux que la Mauvaise avait tâché d’engloutir comme leurs camarades, — et que la Sainte Vierge avait sauvés.
Le joli bateau blanc accoste au quai de la Tour ; un tonnerre d’acclamations le salue. Des bras se tendent, hâtifs, jaloux de se refermer sur l’être aimé qu’on avait pensé ne plus revoir. Des yeux se mouillent ; on a versé des pleurs d’angoisse, on répand maintenant encore des larmes, mais de bonheur. Autour de chaque marin qui débarque, des groupes se forment ; Annie sanglote sans fausse honte sur l’épaule de son fiancé, et Mme Mortimprez, non moins émue, tente de contenir son trouble, comme il sied à une maman.
Tandis qu’on se dirige vers la maison du pilote, où attend le repas d’accueil, fignolé avec amour, Annie tout à coup demande au lieutenant :
— Vous rappelez-vous, Armand, quel jour vous avez été sauvés ?
— Le Maranha nous a recueillis le 8 février.
— Le 8, c’est bien cela… A quelle heure ?
— Je ne sais pas au juste, chérie. Je ne remontais plus ma montre, j’étais convaincu que tout était fini. Cependant, d’après la hauteur du soleil, j’ai dû prononcer le vœu à Notre-Dame de la Meule vers 2 h. 1/2…
— A ce moment, je priais pour vous, avec quelle tendresse dans sa chapelle… Mais vous parliez d’un vœu ?
— Nous allons faire célébrer une Messe votive : nous y serons tous, avec l’armateur certainement.
— Avec votre fiancée aussi, mon ami…
Quatre jours plus tard la cérémonie déroulait ses rites solennels. Un clair soleil de printemps baignait la chapelle, illuminant, à côté des ex-voto anciens, un carré de marbre signé de deux A, et dont le remerciement chantait d’une voix toute neuve. Et la mer rampait, au pied de la falaise, comme une bête soumise qui veut implorer son pardon.
Le petit sanctuaire était bondé, sur le plateau la foule des parents et des amis se pressait pour apercevoir, au premier rang, les héros de la fête. Ils étaient là tous les neuf, en caleçon et pieds nus, comme ils l’avaient promis ; et nul ne s’étonnait de les voir en semblable équipage, pas plus que leur traversée de l’île, dans ce costume, n’avait tout à l’heure choqué les plus farouches pudeurs. On avait dit :
— C’est ceux de l’Étoile-du-Sud, que la bonne Vierge a sauvés.
Puis on avait ajouté :
— Les pauvres gars ! Ce qu’ils ont dû souffrir ! Regardez les figures qu’ils ont encore !
Et quelques-uns avaient conclu :
— C’est la fiancée du lieutenant Mortimprez, qui est là pas loin de lui. Ça fera un joli couple, et qui méritera bien son bonheur !
CHAPITRE XIII
Le mariage d’Annie avait été fixé à la fin d’avril, au temps où l’île pare de fleurs la mince couche de terre végétale tendue comme un manteau sur ses assises de granit. Ces quelques semaines furent employées par M. Lemarquier aux démarches que nécessitait l’établissement de sa pupille — généreusement dotée grâce à feu le moustier de Saint-Hilaire ; le lieutenant Mortimprez, de son côté, cherchait un autre embarquement.
Cette perspective du prochain départ d’Armand, si tôt après la terrible aventure où il avait failli perdre la vie, apportait une ombre à la félicité d’Annie. Il y en avait une autre : la jeune mariée habiterait à Port-Joinville, dans la maison de ses beaux-parents, où Jeannette se réjouissait de l’accueillir en grande sœur. Mais alors… le vieux braconnier resterait donc tout seul dans sa maison de la Pointe ? Il s’y trouverait bien abandonné, bien malheureux, après les mois qu’il y avait vécu entouré des soins tendres de l’enfant sauvée par lui jadis ; et ces parages de la soixante-dixième année, qu’il abordait maintenant après un hiver assez pénible, sont un cap difficile à doubler pour ceux qui ont usé leur vie sur la mer. Le pêcheur n’avait plus ses yeux de pygargue, se jouant de la nuit et des brumes ; sa main était moins ferme, et son pas plus lourd ; il traînait un catarrhe emplissant d’échos, au matin, la maisonnette de la falaise… Qu’allait-il devenir, quand Annie l’aurait quitté ?
Qu’il habitât la Meule, il n’y fallait pas songer : les affectueuses instances des Lemarquier s’étaient vingt fois butées contre une obstination puérile, mais indomptable, de solitaire à qui, eût-on dit, la vie des agglomérations faisait peur, depuis plus de vingt années que sa vie s’écoulait entre les planches de sa barque ou sur son coin de grève rocheuse. Habiter Port-Joinville, même pour se trouver proche de sa fille, le bonhomme n’en voulait pas entendre parler davantage. Dans ces conditions, que faire ? Soucieuse, Annie se posait cette question sans y trouver de réponse satisfaisante.
Trois semaines environ avant le jour fixé pour la bénédiction nuptiale, Annie songeait mélancoliquement à ces choses, en pliant les chemises du vieillard, qu’elle venait de repasser après les avoir minutieusement raccommodées. Ç’avait été un important travail, mais la jeune fille tenait à mettre en état toute la garde-robe de son « grand-père », lingerie et vêtements, avant que de le quitter. Et maintenant elle se trouvait en face d’une imposante pile d’objets de toutes les couleurs, fleurant bon l’iris et le fer chaud.
Pour ranger tout cela, Annie se dirigea vers l’armoire du bonhomme. Elle ouvrit grands les panneaux taillés en pointes de diamants dans l’épaisseur d’un bois robuste noirci par le temps. Et elle commença de placer par catégories : sur cette planche les chemises ; là, les mouchoirs… dans ce tiroir, les cache-nez… Tiens ! en voici un qui glisse… Il existe un trou par là ?
Annie plongea ses doigts par l’ouverture, et ramena le cache-nez couvert de fine sciure de bois : dans ce coin, il y avait donc à l’œuvre des « cossons » — ces petits vers blancs dont les mâchoires microscopiques viennent à bout des plus puissantes boiseries. Pour apprécier l’étendue du ravage, la jeune fille explora la planche attaquée : derrière le tiroir elle trouva, sur un lit de poussière, une photographie qu’elle examina au grand jour.
C’était une jeune Islaise en costume du dimanche, un paroissien à la main. Elle portait, sur la robe noire, la courte pèlerine ronde emboîtant le haut du corps jusqu’au niveau des coudes, et sous la fanchon de soie, noire aussi, le petit bonnet blanc à bordure tuyautée, retenu au menton par un nœud de mousseline empesée. La photographie était de qualité inférieure, et déjà effacée à demi ; pas assez ternie cependant pour qu’on ne pût reconnaître dans ce visage de jeune fille les traits massifs et surtout le nez vigoureux de Damase Valmineau.
Annie considérait avec perplexité sa trouvaille, quand une ombre s’interposa entre elle et le jour : solide encore, bien qu’un peu voûté maintenant, le braconnier revenait de la mer. Il déposa ses pièges à terre, et s’approcha de sa petiote avec un sourire qui s’éclipsa dès qu’il vit ce qu’elle regardait :
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans votre tiroir, grand-père, en rangeant vos effets.
— Je croyais l’avoir détruite, cette image de malheur !
— Elle avait glissé derrière un tiroir… J’ai regardé parce qu’il y a des cossons…
L’Islais prit le carton, le jeta à terre avec un grognement semblable à ceux qui lui étaient familiers autrefois. Mais Annie ne s’émouvait pas aisément, et savait à quoi s’en tenir quant aux dehors épineux de son père adoptif. Elle ramassa avec tranquillité la photographie, et demanda, de sa voix frêle, comme s’il ne s’agissait pas de soulever la lourde dalle d’un passé remontant déjà à vingt années :
— Qui est-ce ?
— Rien.
— Voyons, grand-père… Je vois bien que c’est une jeune fille…
— Ça doit te suffire.
Doucement obstinée, parce que le bonhomme paraissait plus fâché que triste, Mlle Lauroy poursuivit :
— … Et qu’elle vous ressemble…
— Ah ! tu as trouvé ça toute seule ? Et bien, oui ! c’est une fille que j’ai… c’est-à-dire que j’ai eue dans les temps.
L’Islais se tut. Décidé à n’en pas dire plus, il enfonça énergiquement son béret sur ses oreilles, d’où se hérissaient des poils blancs. Et, sans l’atteindre, il allongea un coup de sabot au chat, qui le regardait avec des prunelles en forme de larges amendes.
C’était fête chez M. Lemarquier quand Annie y venait apporter, en des visites toujours jugées trop fugitives, un rayon de la gaieté qui avait, pendant plusieurs années, éclairé la villa. Cet après-midi-là, le savant repoussa avec joie ses papiers pour sourire à sa pupille, qui déjà s’était jetée au cou de Madeleine. Sur un ton d’affectueux reproche il morigéna :
— Comme tu es rare, fillette, en ces temps-ci !
— Parrain, Armand est très exigeant… répondit la mignonne fiancée toute rose. Songez donc qu’avant six semaines il sera de nouveau en voyage… et quel voyage ! L’Australie !
— C’est trop juste, mon enfant, et ta petite mère et moi nous comprenons les choses, sois-en sûre. Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui ?
— Une singulière histoire, dont jamais je ne me serais doutée. Comment trouvez-vous ce portrait, petite mère ?
La jeune fille sortit de son sac la photographie jaunie.
— Je l’ai découverte dans l’armoire de grand-père, en rangeant son linge. Il a paru très mécontent, et se serait certainement mis en colère, s’il n’était devenu un aussi bon chrétien. Je demeure saisie de ce qu’il m’a dit ! J’ai cru comprendre qu’il a une fille avec laquelle il serait brouillé… Avez-vous entendu parler de cela ?
Or, Mlle Lemarquier avait reçu jadis les confidences du bonhomme, en un jour d’expansion, tandis qu’elle pansait la cheville meurtrie. Elle raconta donc l’histoire de la Josine, son mariage avec un terrien, et la quasi-malédiction qu’avait prononcée contre le coupable le pêcheur révolté par cet acte d’indépendance, où il voyait un désaveu de toute sa race. Madeleine dit encore que celle femme était mariée « en grande terre », à Challans ; qu’elle devait avoir plusieurs enfants, dont elle avait essayé d’envoyer des nouvelles au grand-père, qui était demeuré muet, tel qu’un homard.
Annie écoutait, son menton dans sa main fine. Quand la fille du professeur se tut :
— Petite mère, savez-vous ce qu’il faut ? Que cette Josine revienne dans l’île, avec son mari et ses enfants ; nous réconcilierons mon père Damase avec eux, et il habitera sous leur toit. D’ailleurs, ces brouilles interminables, ce n’est pas chrétien ; il ne peut pas retourner vers le bon Dieu sans avoir réglé cette affaire-là.
Elle parlait avec une vivacité qui fit sourire ses bienfaiteurs.
— Comme tu arranges tout cela, petite fée ! dit Madeleine. Mais ces gens, que veux-tu qu’ils fassent dans l’île ? Ce ne sont pas des marins…
— Vous savez bien que la plaine de Saint-Sauveur est cultivée en blé. Hier, en allant à Port-Joinville, Armand m’a montré, à Ker-Bossy, près du Moulin-Cassé, une petite ferme qui est à vendre en ce moment. On n’en veut pas cher… ils pourraient peut-être l’acheter ?
Plus bas, comme confuse de sa charitable intervention, la jeune fille ajouta :
— Au besoin, je serais heureuse de les y aider… pour que le digne homme qui m’a sauvée puisse terminer sa vie en famille… Vous m’avez donné les moyens d’être bonne, parrain chéri, et c’est si doux !
Ému, le vieillard embrassait sa pupille :
— Tu as toutes les délicatesses, mignonne ; nous verrons cela ; s’il y a une bonne œuvre à faire, nous en réclamons notre part. Toutefois, avant que de tenter un rapprochement entre le père et la fille, il convient d’en examiner les chances. Qui de nous connaît Josine ?
Les fronts se rembrunirent. On n’avait sur son caractère que les données les plus vagues, personne ne savait même le nom de son mari. Madeleine eut une inspiration :
— Évidemment, ces événements sont de beaucoup antérieurs à notre arrivée dans l’île ; mais Malvina pourra nous renseigner sans doute.
Annie courut arracher la vieille Islaise à ses fourneaux. La bonne femme arriva en hâte, prit avec un vague respect l’image que Madeleine lui présentait.
— Savez-vous qui c’est, Malvina ? demanda Mlle Lemarquier.
— Ça, Mademoiselle, déclara tout net la Vendéenne, ça c’est Josine, la fille au braconnier de la mer.
— Vous êtes sûre ?
— Y a pas à se tromper. Mais dame ! le portrait n’a pas été tiré d’hier. Il y a bien vingt ans de cela : c’était avant que son père ne la renvoie.
M. Lemarquier inclina la tête.
— C’est cela, fit-il. Mais, dites-moi, quel genre de femme, cette Josine ?
— Tout ce qu’il y a de franc et de bon, Monsieur, comme sont les filles de l’île. Seulement elle avait mis son idée sur ce soldat du continent ; le père en voulait point, la chose qu’il n’était pas marin. Leurs têtes se sont butées, et ça a fait du vilain.
— Et le fantassin, qui était-ce ?
— On l’appelait Chaugereau ; je le connaissais bien, vu qu’il racontait ses peines à l’une de mes sœurs, celle qui tenait une petite buvette près du fort de Pierre-Levée. Un garçon très sérieux, mais il n’a jamais voulu renoncer à la culture ; il a emmené sa femme à Challans. Ça doit faire un gentil ménage, on m’a dit qu’ils avaient beaucoup d’enfants…
Ayant épuisé son stock d’informations, la bonne femme se tut, et s’absorba dans le pétrissement de l’ourlet de son tablier, qu’elle roulait entre ses doigts maigres. Annie, suivant son idée, s’enquit alors :
— Vous qui avez connu Josine, Malvina, croyez-vous qu’elle se réconcilierait volontiers avec son père ?
— Dame oui, Mademoiselle, c’est même sûr ! Cependant, il ne faut pas y penser, parce que lui, il ne voudra rien savoir !
— Nous verrons… murmura Mlle Lauroy avec un bref mouvement de tête qui laissait deviner un plan d’action bien arrêté.
Le lendemain, Annie sauta de bicyclette devant la maison de son tuteur.
— Parrain, demanda-t-elle, avez-vous réfléchi à notre conversation d’hier ?
— Oui, ma chérie ; et tu sais qu’en principe nous sommes de ton avis.
— Parfait ! Eh bien ! voici du nouveau ; Armand vient de me prévenir que son capitaine le mande à Saint-Nazaire d’urgence ; c’est une absence de quatre ou cinq jours.
— Quand part-il, mignonne ?
— A midi, petite mère, par le courrier des marchandises, pour gagner du temps. Il sera là-bas ce soir, après six heures de traversée directe. Moi j’ai conseillé à grand-père Damase de profiter de ce printemps magnifique pour faire une grande expédition. Il va immerger ses nasses tout le long de la côte sauvage, et il croisera cinq ou six jours sur les lieux de pêche, pour surveiller ses engins. La nuit, il mouillera dans l’anse des Broches, au refuge des homardiers. Il part demain à l’aube, je lui confectionne un pâté.
M. Lemarquier eut un petit sifflement admiratif :
— Voilà qui est parfaitement combiné, fillette ; trop bien même, cela m’inquiète.
— Cela vous inquiète ?
— Sans doute : le fiancé à Saint-Nazaire, le grand-père au large, c’est ce que l’on appelle déblayer le terrain. Qu’est-ce que nous faisons du tuteur ?
— Le tuteur, déclara-t-elle, nous l’emmenons à Challans.
— Bigre ! comme cela, tout de suite ?
— Non, pas tout de suite, concéda la jeune fille. Demain seulement. Je viendrai vous prendre pour le bateau de 9 heures.
— Tu crois ?
— Je suis sûre…
Elle embrassait le vieillard, câline comme au temps où elle se blottissait sur ses genoux pour entendre la merveilleuse histoire des moines silencieux qui, au vallon de Saint-Hilaire, avaient fait reculer l’océan devant leur tenace labeur. Voyant qu’il hésitait, la jeune fille appela Madeleine à la rescousse :
— N’est-ce pas, petite mère, que vous voulez bien me confier parrain pour deux jours ? Et n’ai-je pas une bonne idée ?
— Excellente, mignonne ; et si notre vieil ami te devait cette réconciliation qui ferait le bonheur de ses dernières années, tu lui aurais magnifiquement rendu le bien qu’il t’a fait.
— Je suis contente, petite mère… J’y pense ! pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous ?
— Et mes fillettes du catéchisme, mignonne ! Et ta robe blanche, que je veux préparer moi-même ! Il faut que je reste ici, mais tout mon cœur, toutes mes prières seront avec vous.
Voilà comment il se fit que, le lendemain, Annie et son tuteur débarquaient à Fromentine. Parmi les voyageurs qui suivirent, dans un piétinement sonore, la longue estacade à l’extrémité de laquelle vient accoster le bateau-poste, nul ne se serait douté du grave souci qui tourmentait cette enfant rayonnante de jeunesse et de fraîcheur, et qui s’en allait, mignonne ambassadrice, vers une tâche aussi bienfaisante que délicate.
Tuteur et pupille déjeunèrent — sans façons — à l’hôtel de la Plage, qui est le Palace de Fromentine, et que des yeux non informés pourraient aussi bien prendre pour une maison de pêcheurs, longue et blanche sous son toit bas. Puis tous deux montèrent dans le train-tramway qui, l’heure venue, s’ébranla en toussottant le long de la route flâneuse. Et le marais breton déroula son film de calme province assoupie dans la tiédeur du soleil. La Barre-de-Monts et ses marais, Beauvoir et son manoir coquet, Saint-Gervais et son église blanche, qui ne réclame qu’un modeste arrêt facultatif. Et par la campagne, des moulins à vent massifs, tours maçonnées au sol, agitaient lentement leurs bras entoilés, au souffle du vent venu de la mer proche encore — venu de l’île d’Yeu.
A Challans-ville, devant les halles où bruissait une fin de marché, M. Lemarquier s’inquiéta :
— Le ferme de M. Chaugereau… de quel côté, je vous prie ?
Un Vendéen se mit à rire :
— Duquel, Chaugereau ? Le bon Dieu a béni la famille, il y en a plein le pays !
Le savant hésita, embarrassé ; Annie, qui n’entendait pas avoir navigué pour rien, intervint à propos :
— Celui qui est revenu par ici il y a une vingtaine d’années, après avoir épousé une jeune fille de l’île d’Yeu !
Un instant on se concerta, sous la halle affairée comme une ruche ; des lippes s’arrondirent, des épaules se haussèrent dans les blouses aux plis raides. Un jeune métayer, qui bouclait les traits d’un petit cheval gris, leva un visage obligeant :
— Ce doit être le Mathieu que vous voulez dire, Mademoiselle, Sa femme s’appelle Josine.
— C’est cela.
— Sa borderie est en campagne, à une demi-lieue de la mienne. Si vous voulez monter dans ma carriole, Monsieur, Mademoiselle, je peux vous y conduire.
— Nous acceptons volontiers, mon brave… Passe la première, Annie.
Le Vendéen s’assit sur un bout de planche ; l’attelage partit aussitôt à une allure absolument incompatible avec des méditations savantes — si l’on avait eu désir de s’y livrer. Ces petits chevaux vendéens sont vifs comme la poudre, et leur robe gris-perle cache une musculature infatigable. Les yeux mi-clos, offrant son pur visage au vent de la course, qui effarait ses frisons d’or, Annie s’efforçait consciencieusement de bannir la pensée d’Armand comme importune, et de fixer son esprit sur l’entrevue qu’elle allait avoir avec la mystérieuse Josine.
Du bout de son fouet, le conducteur désigna, assez loin, par-dessus les oreilles de sa bête, une agglomération aux toits pressés :
— La Garnache, annonça-t-il. Là, sur la gauche, avant d’y arriver, pas loin du chemin de fer de Nantes, c’est la Renaudière, où que vous allez.
Un quart d’heure plus tard, le véhicule s’arrêtait au seuil d’une métairie modeste ; au bruit, une femme s’avança. Du premier coup d’œil, Annie reconnut, avec un léger battement de cœur, la fille, la vraie fille de son père Damase. Et elle nota aussitôt que la fermière avait remplacé la noire fanchon islaise par la modeste coiffe blanche des paysannes vendéennes.
Josine fit entrer les visiteurs dans la grande salle de la ferme, et attendit. Annie, d’ailleurs, ne se perdit pas en vains détours :
— Madame, nous venons vous apporter des nouvelles de votre père, M. Valmineau.
— Ah ! fit la métayère dont brusquement l’honnête visage s’assombrit ; il n’est pas malade au moins, le pauvre homme ?
— Non ; un peu fatigué comme il arrive à son âge, mais en bonne santé.
— Tant mieux ! C’est si triste de vivre tout seul, sans vouloir connaître sa famille, ni le bon Dieu ni personne ! On ne doit pas juger ses parents, bien sûr, mais tout de même…
Mme Chaugereau hochait une tête attristée ; le professeur intervint :
— Madame, Damase Valmineau n’est plus l’homme dont vous parlez. Parfaitement sociable maintenant, il a retrouvé sa robuste foi des anciens jours.
— Sainte Vierge ! s’exclama la paysanne, quel bonheur ! Mais on peut bien le dire, c’est quasiment un miracle.
— Les auteurs de ce miracle sont ma fille, aidée de ma pupille, que voici.
M. Lemarquier montrait Annie ; Josine esquissa un salut maladroit, sans comprendre. Alors le savant, à grands traits, narra la vie du braconnier de la mer, en ces dix dernières années. La bonne femme l’écoutait bouche bée, comme on fait pour un conte. Quand son tuteur eut terminé, Annie reprit :
— Vous devinez, Madame, combien il m’est pénible de penser que ce bon grand-père — pardonnez-moi, c’est ainsi qu’il aime à être appelé par moi — ce bon grand-père va se trouver très seul après mon mariage. Et cela serait si facile à arranger…
— Je ne vois pas trop comment…
— Il faudrait qu’il fût en famille, car il se fait vieux ; bientôt il ne pourra plus prendre la mer, Pourquoi n’habiterait-il pas avec vous ?
— Certainement, répondit Josine, on n’y verrait pas d’obstacles, quoique avec cinq enfants et les mauvaises années on ne soit pas trop riches. Mais il y a son ancienne fâcherie !
— Pour cela vous me laisserez faire.
— Volontiers, Mademoiselle, vu que vous avez l’air bien fine et bien entendue. Seulement, jamais il ne voudra venir sur le continent.
— Le voulût-il, qu’il ne le pourrait pas, reprit Annie. A son âge, quitter l’île, rompre avec les habitudes de toute une vie, ce lui serait à la fois très pénible et vraiment dangereux.
— Permettez-moi une question, Madame, fit M. Lemarquier. Êtes-vous ici chez vous, ou en fermage ?
— En fermage, Monsieur ; nous aimerions même assez à quitter ce bien, parce que la propriétaire veut en augmenter de beaucoup le loyer.
— Dans ce cas, écoutez la proposition de ma pupille. Elle est des plus sérieuses, et constituerait, à mon avis, la meilleure des solutions.
Alors, de sa voix douce et prenante, Annie exposa son projet ; M. Lemarquier l’appuya par des chiffres, et il faut penser que la fermière, qui ne demandait pas mieux que d’être convaincue, jugea la chose intéressante, car elle envoya chercher aux champs le métayer Chaugereau, qui pour lors, avec ses aînés, donnait un labour à une pièce en jachère, derrière trois couples indolents de bœufs gris, à la puissante lenteur.
CHAPITRE XIV
Un radieux soleil éclaira le jour où Annie mit sa main, pour la bonne et la mauvaise fortune, dans celle du chrétien loyal à qui elle confiait sa vie. L’abbé Parand tint à bénir lui-même les époux, dans la vieille église romane de Bourg-Saint-Sauveur ; et si l’assistance n’était pas aussi aristocratique que celle qui se pressait en 1660 dans cette même nef, au mariage d’Anne de Rieux et de Léon de Balsac d’Hilliers, marquis de Gié, du moins une véritable foule avait-elle tenu à venir prier pour le bonheur des deux jeunes gens qui avaient su conquérir la sympathie de tous.
Du Bourg, on s’en revint par la Meule, où la vieille Malvina avait mis tout son art à préparer un déjeuner qui était, dans l’esprit de la brave femme, quelque chose comme le suprême effort de son dévouement mis au service de l’enfant qu’elle avait vue grandir. Sous la présidence de M. le doyen, le repas se déroula cordial, dominé par la pensée de ce fait émouvant pour qui veut bien y réfléchir : l’association définitive de deux êtres qui unissent leurs destinées, pour fonder sur la terre un nouveau foyer chrétien, dans une obéissance joyeuse aux lois de Dieu.
Le plus préoccupé de tous les convives, celui dont visiblement, quoi qu’il en eût, le front abritait le plus lourd souci, était à coup sûr le braconnier de la mer. Sans doute éprouvait-il une joie vive du bonheur d’Annie, sa jolie fleur qu’il avait arrachée, parmi tant de périls, à la colère de l’océan ; mais le vieillard ne pouvait s’empêcher de songer, avec une persistante mélancolie, que bientôt il se retrouverait dans la maison des Corbeaux, qu’il y rentrerait seul ce soir, qu’il y vivrait seul jusqu’à son dernier jour, et qu’elle serait terriblement vaste pour abriter sa morne solitude…
Par-dessus la table, Annie envoya à Damase un éblouissant sourire. Il disait, ce sourire :
— Courage, grand-père ! Votre petite-fille vous aime et ne vous abandonnera pas. Sa vie, que vous avez sauvée, s’écarte de la vôtre, elle ne s’en éloigne point. Et puis, je vous ai préparé une surprise… une surprise !… Vous verrez cela tout à l’heure : le secret a été bien gardé !
Mais le bonhomme ne comprit pas le langage muet des yeux d’Annie. Il estima seulement que, sous le voile fleuri d’oranger, leur eau bleue brillait d’une lumière éclatante et singulière. Il en conçut une amertume aggravée.
Vers 4 heures, l’abbé Parand fit à Armand un signe discret. Le jeune homme aussitôt se leva. Tous l’imitèrent ; patron Mortimprez déclara, de sa grosse voix joviale :
— Mes enfants, si vous voulez faire votre visite à M. le maire… il s’en va bientôt temps de retourner à Port-Joinville.
Au grand étonnement, presque au scandale du braconnier, Annie avait tenu à renvoyer les petits breaks déteints qui constituent, à l’île d’Yeu, le dernier cri du luxe. On s’en alla donc deux à deux, comme une honnête noce campagnarde, par les chemins bordés de ces ajoncs qui sont les emblèmes de la fidélité, parce qu’ils fleurissent surtout aux mauvais jours. Le voile d’Annie flottait au vent léger, venu de la mer invisible derrière les « montagnes » de la Meule, et M. Lemarquier, marchant auprès de Madeleine, remuait en son esprit le souvenir des idylles de Théocrite, appariées à la douceur du jour.
Près des ormeaux du bois d’Amour, Annie et Armand obliquèrent tout à coup sur la droite. Damase le fit remarquer à maman Mortimprez, qui s’avançait à son bras, parée comme une châsse :
— Voilà nos jeunes gens qui se trompent de route ; c’est le bonheur qui leur trouble les idées !
La femme du pilote cligna spirituellement des paupières, qu’elle avait un peu lourdes :
— Laissez donc, père Valmineau ! de ce beau temps, on peut bien allonger un peu la promenade !
Dans l’île, d’ailleurs, les trajets sont toujours restreints. Déjà l’on approchait du Moulin-Cassé, cylindre tronqué crevant un champ, et dont la porte, à vingt mètres de la route, s’ouvre béante sur des ruines sans vie. Toute proche, une maison s’élevait, accrochant des flèches de soleil à ses fenêtres tendues de rideaux blancs.
— Tiens ! s’étonna Damase, je croyais que la ferme de Moraillon était à vendre…
— Elle doit être vendue, fit doucement Annie qui sans bruit s’était approchée. Et tenez, grand-père, nous arrivons juste pour la bénédiction.
C’est une coutume peu répandue, mais infiniment touchante, que la bénédiction du toit où des chrétiens œuvrent sous le regard du Père céleste. A l’île d’Yeu, on bénit la première pierre de la demeure future ; on bénit la maison neuve, aussi celle dont un nouveau ménage prend possession. Et comme il s’agit le plus souvent d’habitations de marins, c’est l’Ave maris Stella qui implore la bénédiction d’en haut.
Le curé du Bourg, à gestes larges, bénit les murs. Comme il se doit, la noce s’est respectueusement arrêtée ; le braconnier tire sa casquette, et, entre deux répons, murmure à sa voisine :
— Tout de même, je voudrais bien savoir qui s’est installé là ! J’ai entendu parler de rien !
Mais maman Mortimprez ne répond plus. Sans doute est-elle tout absorbée par la cérémonie… Quand celle-ci est terminée, un homme sort de la maison : grand, large, le poil blond blanchissant un peu, c’est le nouveau métayer. Damase l’examine avec curiosité, tandis qu’un vague souvenir se lève dans les ombres de sa mémoire : il a vu déjà une tête dans le genre de celle-ci… mais où diable était-ce ? et quand ?
L’inconnu prend la parole :
— Monsieur le Curé, on vous remercie bien. Si vous voulez entrer pour trinquer à la santé de la maison, ça nous fera plaisir. Monsieur le doyen, Messieurs et Dames, vous êtes tous invités, comme de juste. Il y a un tonneau en perce.
On entre par la porte étroite ouverte toute grande — comme le cœur du propriétaire. Dans la bousculade, il se trouve qu’Annie rejoint le bonhomme, sur la manche de qui elle appuie tendrement son bras vêtu de blanc ; mais le vieux pêcheur n’y prend garde. Il marche dans un rêve, une songerie l’obsède : cette voix… la voix du fermier… pas d’erreur ! il la connaît aussi.
Maintenant la noce emplit une salle étincelante de netteté ; autour d’une table évoluent de beaux enfants, dont certains sont grands déjà, et qui s’empressent à servir les hôtes de leurs parents. Et voici qu’une autre voix, celle-là féminine, et un peu tremblante, s’adresse au vieillard :
— Père, veux-tu trinquer avec nous à notre bonheur dans l’île, où nous voilà rentrés pour toujours ?
Éperdu, Valmineau pose sur la personne qui lui parle ses vieux yeux brouillés de larmes soudaines. Avec un coup au cœur, il reconnaît Josine, sa Josine de l’ancien temps, vieillie sans doute en sa maternité heureuse, mais toujours la même sous la fanchon islaise aux plis noirs. Dans l’âme du pêcheur, une tempête bouillonne, qui met en déroute son esprit, bouleversé déjà par les émotions de ces temps derniers ; le vieillard, une seconde, hésite, saisi par tant de sentiments contraires qu’il ne sait plus que penser. Mais alors, sans y paraître toucher, la petite mariée tranche la situation : elle pousse doucement le bonhomme qui tombe, vaincu, ravi de sa défaite, dans les bras de sa fille, de cette Josine qu’il avait maudite avant que la bonté de Madeleine, la candeur d’Annie, n’aient refait un chrétien du braconnier de la mer.
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