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Le Blé qui lève

Front matter (continued 2)

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Deux ans plus tard, la Cloquette mourut. Sa fille n'avait pas douze ans. Ce fut un chagrin et une cause de longue inquiétude pour le journalier. Si peu ordonnée, si médiocre ménagère que fut la Cloquette, elle l'était plus encore que sa fille. «Ma petite n'a pas l'âge de se donner tant de mal», disait-elle. L'enfant n'avait pas même appris le peu de cuisine et de couture que la mère aurait pu lui enseigner. Quand la mère fut partie, le père resta huit jours chez lui sans rien faire, comme cela se doit, entre la messe de mort et la messe de service, près de Marie, tâchant de la connaître, de la conseiller, de lui commander quelque travail. Car la fille eût été de force à faire le ménage, si elle avait voulu: elle paraissait avoir quatorze ans, et d'autres disaient seize, tant elle était grande et déjà femme de corps et de manières. Il ne réussit pas. Il se heurta à des caresses, puis à un refus, puis, comme il insistait, à une colère boudeuse, sombre, persévérante comme l'ingratitude. Comme le huitième jour finissait, Cloquet, qui était en train d'enlever les nœuds de crêpe attachés, selon l'usage, à la paille de ses ruches, vit s'approcher la grosse mère Justamond, sa voisine.

—Père Cloquet, dit-elle, j'ai déjà cinq enfants à garder, avec votre fille, ça fera six. Ne vous faites pas de tourment.

Et Marie continua de jouer avec les petits Justamond, et de paresser, en attendant qu'elle eût l'âge d'entrer en apprentissage. Elle voulait être lingère, pour voir du monde et quitter la forêt.

Gilbert fut donc plus mal servi, plus isolé, plus malheureux chez lui qu'autrefois. Il se rejeta entièrement du côté des compagnons de travail, les uns journaliers de toute l'année qu'il rencontrait dans les fermes, les autres, rouliers, maçons, petits propriétaires, retraités, artisans qui, pendant la saison d'hiver allaient au bois avec la cognée, ou avec l'écorçoir au temps de la sève montante. L'obscure tendresse que développe le métier, le besoin d'être plusieurs qui pensent de même et qui s'entr'aident, le fit se louer souvent dans des fermes lointaines, et revenir tard parce qu'on allait boire entre amis, et quelquefois coucher hors de la maison. Ses vêtements étaient en mauvais état, sa barbe s'allongeait, les chiens aboyaient après lui, quand il réapparaissait au hameau. Les voisins disaient: «Gilbert Cloquet s'ensauvage.» Oh! non, il vivait plus complètement, d'une vie passionnée, heurtée, généreuse et inquiète; il vivait pour d'autres et avec d'autres de son métier, dans la corporation renaissante. Et sa nature généreuse s'emplissait d'illusions, de colères et de joies mêlées.

En cette année 1891, et dans les deux qui suivirent, les bûcherons de la Nièvre se liguaient pour obtenir le relèvement des salaires insuffisants. Dans les bois, aux heures de trêve, dans les cabarets, les dimanches, et dans les fermes où les machines, remplaçant les rouleaux et les fléaux, groupaient les hommes par bandes nombreuses, les ouvriers de la terre discutaient les intérêts du métier. Des mots qu'on n'avait point entendus depuis plus d'un siècle montaient sous les taillis ou entre les haies. Quelques très vieux arbres avaient frémi, jadis, au passage de mots semblables. On disait: «Les intérêts communs des ouvriers;... plus d'isolement, les individus sont faibles;... groupons-nous pour soutenir nos droits;... formons une caisse, nous abandonnerons chacun une part de nos salaires.» Les plaintes abondaient, s'exaspéraient l'une par l'autre: «On ne peut vivre! Les marchands nous exploitent! Plus de prix de misère!... Est-ce que cela suffit, un salaire de un franc vingt à un franc cinquante! Et la femme? Et les mioches? Et les chômages?» Vivre, la vie, l'enfant, la maison, ces mots premiers et pleins gonflaient le cœur des hommes, et quand on avait parlé de la misère, on jetait la menace et le défi aux exploitants qui étaient à Nevers, ou dans les petites villes, ou parmi les campagnes, dans les maisons bâties avec la sève des bois abattus. D'autres mots étaient prononcés, et c'étaient les rêves, auxquels tous ne croyaient pas également, mais qui se mêlaient cependant au sang de tous, car ils étaient dans l'air qu'on respirait, avec l'odeur des bourgeons jeunes et des herbes neuves. On disait: «L'avenir est au peuple. La démocratie va créer un monde nouveau... Le droit au pain, le droit à la retraite, le droit de partager...» Toute la forêt s'agitait cette année-là. Les taillis toujours coupés murmuraient sous les chênes, et disaient: «Nous avons, comme les futaies, le droit au vent du large.»

Gilbert Cloquet, avec sa passion pour la justice, fut des premiers à demander le syndicat. Il parlait sans art, avec une force contenue, et, dans les commencements, avec un peu de bégaiement qui donnait une soudaineté à ses phrases. Mais il savait bien les choses de la contrée, et il avait l'autorité de la réputation parmi les camarades. Il voyagea dans tout le département, pour s'entendre avec les syndicats voisins. Il rédigea des statuts. Pendant des mois il vécut, comme il disait avec orgueil, «pour la justice de tous». L'instituteur de Fonteneilles répétait: «Ce Cloquet doit avoir eu des ancêtres parmi les communistes du Nivernais.» Et il voulait parler de ces communautés paysannes, consacrées par l'ancien droit coutumier, et qui groupaient, au XVIe siècle, les familles de laboureurs et de bûcherons, travaillant sous un chef et héritant entre elles.

Gilbert eut même son heure de célébrité.

Il assistait à la réunion de marchands de bois et d'ouvriers, convoquée par le préfet, à Nevers, le 4 février 1893, et où étaient représentés les syndicats de bûcherons de Chantenay-Saint-Imbert, Saint-Pierre-le-Moutier, Neuville, Fleury, Decize, Sémelay, Saint-Benin-d'Azy, la Fermeté, Molay et d'autres encore. Quand on demanda aux bûcherons d'exposer leurs prétentions, plusieurs voix crièrent: «Cloquet! Cloquet!—Monsieur Cloquet est-il ici?» dit le préfet. «Le journalier Cloquet, présent!» répondit Gilbert. Et ce fut l'occasion d'un premier succès. Puis le grand bûcheron, debout, pas gêné, soutenu par la passion vivante dans tous les cœurs et dans tous les yeux, continua:

—On veut vivre. C'est pas la fortune qu'on demande; c'est du pain, et, à condition de se priver de lard, un bout de ruban pour nos filles. Moi, j'en ai une qui grandit. On demande que les marchands acceptent le nouveau tarif: et d'une. Et puis que la corde de moulée ne dépasse pas 90 centimètres de haut. Si les marchands accordent ça, nous rentrons tous au bois; sinon, non. Il nous faut la justice, qu'on a chassée de la forêt.

On l'applaudit pour l'ampleur de sa voix, sa force, sa taille et son absence de peur. Ce fut un triomphe. Ses camarades le reconduisirent, chantant la Marseillaise, jusqu'à la maison du Pas-du-Loup, au seuil de laquelle se tenait, pâle, la grande et belle Marie accourue au cantique. Un des bûcherons, un jeune, passa devant, et dit:

—Il a rudement parlé, le papa. Vive Marie Cloquet! Vive le père Cloquet!

C'était la deuxième fois qu'on l'appelait le père Cloquet. Il n'y fit pas trop attention, étant un peu ému de vin et de gloire; il dit seulement:

—Lureux, parce que tu es jeune, il ne faut pas plaisanter. J'ai fait ce que je devais. J'espère que nous allons réussir. Donne un verre de vin aux amis, Marie, et embrasse-moi.

Et Marie l'embrassa, Marie aux yeux de chèvre, longs, ardents et dorés.

Longtemps après que les hommes eurent bu, et qu'on les eut vus disparaître dans les chemins de la forêt, le père et la fille restèrent sur le pas de la porte, écoutant les voix qui chantaient en chœur, et qui criaient, de plus en plus lointaines: «Vive le camarade Cloquet!»

La gloire fut courte. Déjà dans les premières grèves, Gilbert avait dû réprouver les violences de quelques jeunes. Quand plusieurs bûcherons, au soir d'une discussion de tarifs avec M. Thomas, le gros marchand de bois, avaient proposé d'aller saccager la maison de l'«exploiteur», il avait pris parti contre eux, et fait rejeter leur vengeance. Une autre fois, sommé de se joindre aux compagnons du syndicat, qui avaient résolu de pénétrer dans un chantier et d'en chasser les non-syndiqués, il s'était refusé à quitter sa maison. «Ce n'est pas bien, avait-il dit: ceux qui ne sont pas avec nous ont des femmes et des enfants comme nous, laissez-les venir, et ne les forcez pas à chômer. C'est dur, d'être sans travail.» Une troisième fois, il s'était mêlé au cortège des grévistes, pour voir. Et il avait vu, au milieu de la forêt, une coupe envahie par une bande hurlante et six hommes de Fonteneilles entourés, frappés, et obligés de marcher en tête des grévistes, à travers bois, puis sur les routes. On passait dans les villages. On récoltait des lâches, qui se mêlaient à la troupe. Les prisonniers épouvantés, blessés par leurs sabots, demandaient grâce. «Marchez toujours!» Et ils marchaient suppliants, insultés, dans la clameur des voix qui étouffaient leurs plaintes. Deux d'entre eux finirent par tomber sur le chemin. Alors, dans le crépuscule, il y eut une lutte sauvage. Un homme, un seul, se battit contre dix. Des cris s'élevèrent au bord de l'étang de Vaux, cris de mort, cris d'horreur, si aigus que les maisons cachées sous les arbres entendirent, et fermèrent leurs volets. Cette nuit-là, Cloquet rentra très tard chez lui, les habits déchirés et la mâchoire en sang. Et comme Marie, tremblante, questionnait le père:

—Ne t'émoye pas, dit-il: les autres ont plus de mal que moi.

Depuis lors, il eut, dans la forêt, d'implacables ennemis. Ceux qui l'aimaient le défendirent mal, quand un des meneurs, Supiat, proposa de lui enlever la présidence du syndicat des bûcherons. A la place de Gilbert, le fondateur du syndicat, le porte-parole des ouvriers des bois et des champs de la Nièvre à la réunion de Nevers, on élut son voisin, son vis-à-vis, Ravoux, un chef moins beau, plus jeune et plus fermé, qui dominait les meneurs parce qu'il ne parlait presque pas, et que ses yeux ne décoléraient point. Gilbert continua d'assister aux réunions dans les cabarets de Fonteneilles ou des villages voisins; on l'écoutait, mais on votait contre lui. Les jeunes disaient: «Tu peux remiser, Gilbert; maintenant que la machine est lancée, ne tire pas en arrière.» Beaucoup l'estimaient et n'osaient plus le suivre. Et lui, qui avait le cœur tout simple et fraternel, il souffrait moins d'être relégué au second rang que de ne pouvoir approuver des projets, des mots ou des actes qui offensaient son idée de justice. «Une si belle cause, disait-il, notre pain, notre défense, et ils ne l'aiment pas comme moi! Pas autant!»

Les mois et les années passaient. Marie devenait une femme. Elle allait «à ses journées» dans le bourg et dans les fermes. Elle était grande et toujours plus jolie que n'avait été la mère, bien qu'elle n'eût pas la même douceur de traits ni de manières. Ses pratiques la trouvaient brusque, capricieuse, tantôt «avantageuse à l'ouvrage», tantôt molle et si revêche d'humeur qu'on ne pouvait obtenir d'elle une réponse.

Le père la jugeait de même. Il avait peur d'elle et pour elle. Il songeait au loin, en fauchant le blé, en mordant, au coin d'une haie, le pain apporté de chez lui: «Que fait-elle? Je ne sais d'elle que ce qu'elle veut bien m'apprendre. A son âge, les filles ont des secrets. Quelle pitié, quand les mères ne sont plus!» Mais elle était si tendre avec lui quand il essayait de la gronder! Attentive et inquiète d'abord, elle s'apercevait vite qu'elle n'aurait pas de peine à se défendre contre des commérages sans précision. Elle disait: «Les filles d'ici sont jalouses de moi; comme les gars autrefois étaient jaloux de vous.» Ces soirs-là, elle soignait la soupe, elle tirait de la huche un morceau de lard ou une boîte de sardines conservées, régal des habitants de Fonteneilles. Puis, après le souper, elle s'asseyait près du père, devant le feu, ou derrière la maison où il y avait un verger pas plus long qu'une meule de foin, avec trois pommiers, des groseilliers, un romarin bien vieux, des ruches d'abeilles, et la forêt levée tout autour. Marie caressait le père et se faisait petite à côté de lui très grand. Ils s'asseyaient sur un madrier, qui pourrissait depuis vingt ans le long du mur. C'était rude parfois, de dérider le père. Marie presque toujours y réussissait. «Pourquoi as-tu perdu la pratique des deux sœurs de Durgé? Il paraît que tu as refusé de coudre des sacs, parce que c'était trop dur? Pourquoi m'as-tu laissé tout seul dimanche, jusqu'à cinq heures? Est-ce vrai que tu te laisses faire la cour par ce Lureux, qui n'est pas un travailleur, Marie, pas un homme bien rangé, non plus?» Elle riait si bien que les voisins enviaient la demi-heure de joie que passait Gilbert Cloquet. Lui, il ne croyait pas tout à fait ce qu'elle disait; il se laissait tromper juste assez pour cesser de se plaindre et de parler du passé. «Allons! Marie, il faut me faire honneur, il faut marcher droit, sagement, c'est ce que t'a dit bien des fois l'institutrice, n'est-ce pas? Elle avait raison... Et puis tu me ferais tant de peine si je te voyais mal famée dans la région!» Il avait le sentiment que ses conseils étaient sans force. Il haussait les épaules et demandait: «Apporte-moi ma pipe. Elle m'écoute toujours quand je parle.» La petite fumée bleue montait. Marie se levait pour aller fermer à clef la cabane des poules. Et les étoiles passaient au-dessus d'une maison rétablie dans le silence, mais non point dans la paix.

Un soir, au temps de la récolte des pommes de terre, en septembre 1898, il avait soupé avec le patron de la ferme qui est sur le coteau, en face de la grande digue des étangs; puis, las de la journée, il s'était couché dans un lit depuis longtemps inoccupé, et dont le bois pourrissait au milieu des piles de sacs, des pommes de terre amoncelées, des liens de paille, des vieux harnais qui couvraient presque tout le pavage de la décharge. L'odeur de la terre, son odeur de levain qui s'élève des guérets ouverts, sortait des mottes attachées aux racines et aux lames des outils, et se mêlait à celle des vieux cuirs cirés et moisis. Gilbert Cloquet songeait, sans doute à cause de cela, aux labours qu'il devait faire, prochainement, dans une vallée où la charrue ne rencontrait pas de pierre, et où le froment levait volontiers. Il avait toujours l'esprit préoccupé du travail ou du chômage prochain. Quelqu'un frappa à la porte et entra.

—Ce n'est pas une heure pour déranger le monde, dit rudement Gilbert. Qu'est-ce qu'on me veut?

Il s'assit sur son lit, sa chemise ouverte sur sa poitrine velue.

—Faites excuse, dit un jeune homme qui entra lestement et resta debout au pied du lit; je me suis dépêché, mais je n'ai pas pu arriver plus tôt: je viens de par delà Saint-Révérien, et je vais aller coucher ce soir à la Vaucreuse, où je suis embauché.

—C'est un pays qui m'est ami, dit Cloquet, mais ça ne m'explique pas, Lureux, pourquoi tu viens?

—Vous ne devez pas rentrer de la semaine au Pas-du-Loup, monsieur Cloquet, et votre fille Marie m'a bien recommandé de vous parler au passage.

—Ma fille?

—Oui, dit le gars dans l'ombre, nous nous sommes entendus: elle veut bien de moi, et moi, j'ai mon idée devers elle.

Gilbert ne répondit rien pendant plusieurs minutes. Beaucoup de choses qu'il avait entendu dire contre ce garçon lui revenaient en mémoire. Il eut envie de se lever, en chemise, de le chasser, de lui crier: «Va-t'en, et cherche ailleurs que chez moi!»

Mais l'image de Marie se dressa aussitôt devant lui, de Marie mécontente, froissée, à jamais divisée d'avec lui; il eut peur de la dernière solitude, puis, reportant les yeux sur cet homme attentif, penché un peu, et dont les yeux luisaient d'inquiétude jeune, dans l'ombre de la décharge, il sentit de la compassion pour celui qui, comme lui, gagnait difficilement le pain, au bois, aux prés, au froment, pareil aux oiseaux et, comme eux, changeant de grenier avec les saisons.

—Je ne t'aurais pas choisi, Lureux, parce qu'on te dit dépensier.

—Monsieur Cloquet, je ne bois pas...

—Tu ne bois pas, peut-être, mais tu as le goût de la dépense; tu payes à boire aux autres, et tu joues; il faudra te ranger. Écoute: si, comme tu le dis, Marie est consentante, je le saurai, je ne la contrarierai point. Tu lui feras dire par quelqu'un de tes parents que, pas plus tard que jeudi, après les pommes de terre finies, j'irai causer avec elle.

Quelquefois, il avait rêvé que le gendre futur, l'homme de qui renaîtrait sa race, se jetterait à son cou et le serrerait dans ses bras: et, en ce moment, il eut au cœur la morsure nette de la déception. Non, cela ne se pouvait: plus tard, peut-être, l'amitié viendrait. Il tendit la main à l'homme, qui avait fait le tour du lit et qui s'était approché.

—A présent, mon garçon, dit-il, ne va pas trop vite en amitié avec Marie, et n'entre pas chez moi avant que je n'y sois rentré,... parce que, tu me connais, ce n'est pas un mariage qu'il y aurait, c'est un coup de fusil au coin d'un chemin.

Un rire contenu lui répondit.

—Je ferais comme je dis, Lureux!

—Que pensez-vous là, monsieur Cloquet?... Allons, merci, j'ai de la route à faire dans la nuit; oui, j'en ai... il faut que je parte.

—Tu promets de ne pas t'arrêter au Pas-du-Loup?

—Oui.

La porte se referma, et Gilbert ne dormit pas, car il avait pris trop dur sur lui-même, pour ne pas faire pleurer Marie: et ce fut lui qui pleura.

Il songea qu'il avait toujours été seul, que personne dans le monde, sauf la vieille mère et un peu Adèle, qui étaient mortes toutes les deux, n'avait aimé le pauvre remueur de terre et faucilleur de blé qu'il était. Il pensa: «Pour quoi vais-je vivre maintenant? pour qui? pour moi tout seul? oh! que ça n'est guère!» Le monde, pour lui, finissait là, depuis que les compagnons rejetaient Gilbert Cloquet.

Dans cette même nuit, le cœur battant d'orgueil, de vie et d'amour, Étienne Lureux prenait la traverse, descendait la colline, passait sur la levée, entre les étangs clairs sous la lune, et entrait dans la forêt, pour arriver plus vite au Pas-du-Loup. Il galopait sur le sol bourré d'herbes; il riait; il regardait, au-dessus des taillis, les nuages passer sur la lune et s'emplir de lumière. Puis, dans la grande solitude, s'arrêtant pour souffler, deux fois il cria: «Vive Marie Cloquet! Vive la plus belle fille de Fonteneilles, de Corbigny, de Saint-Saulge et de toute la terre!»

Enfin, les pieds blancs de poussière et de boue, il arriva au hameau. Les cinq maisons, enveloppées par les bois, aux bords du chemin forestier, dormaient. Il s'approcha d'une fenêtre et dit tout bas: «Marie?» Il ne voulait pas que, de la maison en face, Ravoux pût le surprendre. Son visage devint tout pâle, et sa pensée d'angoisse y sculpta un autre visage. «Où est-elle? Morte? Échappée? Marie?» Puis tout à coup, la jeunesse y reparut; les traits se détendirent dans la joie; le contrevent s'ouvrit, et la tête décoiffée de Marie, aux yeux fermés par la demi-lumière de la nuit, se tendit au baiser de l'homme.

—Marie, j'arrive de la ferme de Vaux!

—Tu l'as vu?

—Il n'a pas osé dire non...

—Ah! quelle chance, mon petit Lureux!

Elle demanda, souriant dans le sommeil:

—A-t-il promis de la galette?

—Je n'y ai pas pensé.

—T'es bête, mon pauvre garçon, il en a!

Il causa deux minutes, et, comme il avait promis de ne pas s'arrêter, voulant ne pas trop longtemps mentir à sa promesse, il embrassa de nouveau la jeune fille ardemment, reprit la gibecière qu'il avait déposée à terre, sauta d'un bond jusqu'au milieu du chemin forestier, et s'échappa. Marie, la tête dans l'ouverture des contrevents, les yeux grands, les lèvres rieuses, le cœur gonflé d'orgueil, regardait l'homme qui l'arracherait à la vie dépendante et à l'ombre de ces bois où il disparaissait.

Peu après, Étienne Lureux épousa Marie Cloquet. Le père, voyant sa fille éprise de ce joli homme, ne sut rien refuser. Il céda à cette sorte d'éblouissement où le bonheur des enfants jette parfois les mères; il crut tout ce qu'elle affirmait; il voulut tout ce qu'elle demanda. Pour qu'elle fût plus heureuse qu'il n'avait jamais été, il lui prêta tout son argent, quatre mille francs qu'il avait, en se privant toute sa vie, économisés et placés. Le rêve du père fut réalisé par la fille. Marie prit à bail une petite ferme de douze hectares nommée l'Épine, toute proche de la forêt, enclavée presque entièrement dans le domaine de Fonteneilles, et qui, vendue en justice, après la mort d'un paysan propriétaire de Crux-la-Ville, avait été achetée tout récemment par le principal créancier hypothécaire, un négociant d'Avallon. Elle eut une domestique, qui faisait tout le gros ouvrage, un mobilier neuf, des vaches, des brebis, deux juments, des bijoux lourds et peu titrés, et le droit de regarder de haut ses anciennes compagnes les lingères, coureuses de journées. Il est vrai qu'elle devait beaucoup d'argent dès son entrée en ferme, sans compter l'emprunt fait au père. Mais Lureux jurait qu'en moins de cinq années, il se faisait fort de ne devoir plus rien à personne. En vain la mère Justamond, matrone qui parlait franc, avait dit à son voisin, la veille de la signature de l'acte: «Excusez-moi si j'ai l'air de m'occuper de vos affaires, Gilbert Cloquet, mais faut pas tout donner aux enfants. Ils prennent ce qu'on leur donne, comme si c'était leur dû. Ils promettent de la reconnaissance, mais c'est une graine qui ne lève guère souvent.» Il avait répondu: «Mère Justamond, j'ai travaillé pour ma femme, et elle est morte. J'ai travaillé pour les camarades, et ils commencent à me lâcher. J'essaye à présent d'avoir l'amitié de ma fille et de mon gendre: faut me laisser faire.»

Depuis lors, plus de sept années s'étaient écoulées, et bien des choses, autour de Gilbert, avaient changé.

La Nièvre, tout au moins dans la partie vallonnée de Corbigny, de Saint-Saulge et de Saint-Benin-d'Azy, était devenue un grand pays d'élevage. Les bœufs blancs, les vaches blanches, les chevaux de trait, au poil noir, erraient en troupes deux fois plus nombreuses dans les pâturages. Et les pâturages, pour les nourrir, s'étaient multipliés. L'herbe avait monté du creux des vallées sur le flanc des coteaux. Elle remplaçait les froments et les seigles; elle mordait les héritages de tout temps réservés aux chenevières. Le beau mamelon de la Vigie, au sommet jadis labouré chaque année, était maintenant tout en haut lisse et vert comme une émeraude, et plus de la moitié des terres qui couvrent les pentes portaient la même verdure sans cesse remontante, et qui n'est ressemée qu'après un temps bien long. Tout ce massif nivernais ressemblait à un parc. Le silence augmentait dans la campagne moins travaillée. Quelque chose de primitif et d'apaisé y rentrait, avec l'ombre des bois tournant sur les prairies. On voyait, aux foires de Corbigny ou de Saint-Saulge, plus de deux mille têtes de bétail rassemblées. Les marchands de toute la France et de l'étranger affluaient. Les fermiers devenaient riches. Mais les journaliers se plaignaient, car il y avait moins de mottes à remuer, moins de moissons à couper. Les machines aussi leur volaient des journées, par centaines. Depuis longtemps on ne battait plus au rouleau, et les fléaux, à cheval sur les solives, ne remuaient plus qu'au vent qui passe entre les tuiles. C'étaient maintenant le semoir, la faucheuse, la faneuse, la moissonneuse, qui faisaient la besogne antique des hommes.

La forêt elle-même ne donnait plus le travail assuré qu'on y trouvait jadis. Après des années d'efforts, d'insuccès, de recommencements, de grèves légitimes et de violences injustes, les bûcherons avaient obtenu une augmentation sensible des salaires. La journée était bien payée. Mais des gens de partout, du Morvan et du Cher, de l'Allier ou des parties de la Nièvre éloignées de Fonteneilles, des hommes souvent qui n'étaient pas du métier, se faisaient inscrire au syndicat et réclamaient le droit au travail. On ne leur demandait pas: «Qui vous amène?» On supposait, avec raison, que c'était la faim. On ne leur disait pas: «Avez-vous manié la cognée ou la scie?» On les laissait entrer. Ils encombraient les coupes. Ils considéraient que, suivant l'ancien usage, «toute coupe embauchée est banale», dès qu'un marchand de bois l'a déclarée ouverte. Le nombre des ouvriers diminuait donc le gain de chacun, et le profit de l'année ne se relevait point, comme les journaliers de Fonteneilles l'avaient espéré.

Gilbert souffrait cruellement de cette incertitude du lendemain. Il avait cinquante-deux ans. L'habitude du travail, l'air des champs, la vie pauvre l'avaient maintenu en belle santé. Sa force et la justesse de son coup de cognée étaient celles d'autrefois. Il bêchait comme un jeune. Il avait toujours cette marche aisée qu'ont les hommes parfaitement sains de corps, dont les muscles se tendent et se détendent en même temps, sans qu'un seul soit en retard. Sa barbe demeurait blonde. Il fallait être tout près pour compter quelques poils blancs dans cette fourrure de renard qu'il avait au menton. Quand, le dimanche, bien brossé, ayant bu un coup de vin, il dévalait le chemin qui va du bourg au Pas-du-Loup, plus d'un de ses compagnons, plus d'une des filles de Fonteneilles s'y trompaient et demandaient: «Quel est donc ce jeune gars qui rentre de si bonne heure?» S'il riait, ses yeux devenaient clairs, comme ceux d'un enfant qui croit à la joie.

Mais il riait rarement, à cause des chômages, à cause des compagnons qui l'abandonnaient en l'estimant tout de même, et à cause de Marie, qui ne faisait pas de bonnes affaires dans la ferme de l'Épine. Les promesses de Lureux n'étaient que vantardise. Il travaillait sans goût, sans suite et dépensait beaucoup, bien que le ménage n'eût pas d'enfants. Chez lui, les camarades trouvaient toujours table ouverte. La route était tout près et fréquentée. On s'arrêtait chez les Lureux pour rire un peu et pour boire. Et le vin que le maître de l'Épine faisait venir du Midi, par les bateliers du canal, n'avait jamais le temps de vieillir. «Il faut que jeunesse se passe», disaient les gens. «Elle est passée», répondait Gilbert. Il entendait raconter, de temps à autre, que les dettes s'accumulaient, non point chez les fournisseurs du bourg que l'on finissait par payer, mais chez le notaire où l'on devait trois fermages au moins, chez des prêteurs de Corbigny ou de Nevers. Marie avait nié longtemps ces dettes. Elle commençait à les avouer, en venant quêter le père, presque chaque semaine. Il donnait, osant à peine faire un reproche à sa fille, qui menaçait de rompre, au moindre mot. Le lendemain, elle allait à une foire, à un apport, à une noce, endimanchée, laissant la maison à la garde de la domestique ou d'un berger d'occasion. Plusieurs fois, Gilbert s'était offert pour soigner les bêtes et veiller aux héritages à la place de Marie. Mais les enfants ne se souciaient pas qu'il vît de trop près le désordre de la ferme. Il ne se rendait à l'Épine que si on l'en priait. Et les invitations étaient rares.

Voilà ce qui empêchait de dormir Gilbert Cloquet, ce soir de mars où Michel de Meximieu songeait, de son côté, accoudé sur l'appui de la fenêtre. Le bûcheron pensait à de très anciennes choses. Il se disait aussi qu'ayant reçu vingt francs d'acompte sur le travail du lendemain, il irait de bonne heure, avant de commencer, en donner la moitié à Marie, qui serait contente.

Et qui sait?

III

LA LECTURE EN FORÊT

Pour aller voir sa fille, Gilbert Cloquet n'avait pas un long voyage à faire: un sentier conduisait sous bois jusqu'à la pointe de l'étang de Vaux, qui est toute voisine du hameau du Pas-du-Loup, contournait la berge parmi les prés marécageux, et se perdait en montant vers le milieu du premier champ. Ces champs, sur la «bordée» de la forêt, comme disait Gilbert, ces douze hectares divisés en une quinzaine de parcelles, la maison située à mi-côte, et qui formait l'extrême limite de la commune, c'était le domaine de l'Épine, que les Lureux avaient pris à ferme, grâce à la générosité de Gilbert.

Il était de bonne heure; on entendait encore, tant le silence était grand, le bruit de l'eau qui rencontre une pierre dans les fossés. Gilbert avait sa cognée sur son épaule, et il mettait sur le manche tantôt la main gauche et tantôt la main droite, à cause du froid. Dans le pré qui commençait à la lisière de la forêt et qui était traversé par une rigole, il s'arrêta, pour compter les vaches blanches; dans l'héritage au-dessus, labour où poussait du blé, il jeta un coup d'œil aux planches de terre, pour juger de la main du laboureur et du semeur; et quand il entra dans la cour, il trouva Marie qui venait de tirer un seau d'eau, Marie en jupe courte, les cheveux non peignés et seulement tordus en arrière. En voyant son père entrer, elle déposa son seau sur le fumier, à côté du puits, et s'avança contente et faisant la douce.

—Comment! c'est vous, le père?

Il la regardait venir, nonchalante et portant déjà son baiser au bout des lèvres tendues. Elle avait toujours ses yeux jeunes, ses yeux luisants,—si durs quand elle ne riait pas,—mais les joues étaient plus pâles qu'autrefois, les traits épaissis. Gilbert se laissa embrasser.

—Alors, ça va bien? demanda Marie. Où allez-vous donc avec votre cognée? Lureux ne doit pas finir avant ce soir, à ce qu'il m'a dit.

—Moi, j'ai quitté mon atelier parce que j'avais fini, dit sentencieusement le père... Et à présent, j'ai autre chose à faire, et je vais où j'ai du travail.

—Tant mieux qu'il y en ait pour vous! Il n'y en a pas toujours pour les autres, dit Marie, piquée.

—Ah! Marie, comment peux-tu te plaindre encore? Si j'avais eu une belle ferme comme la tienne, moi, d'abord, je n'en serais pas sorti! Je l'aurais bêchée, je l'aurais fumée, je l'aurais sarclée. Pourquoi va-t-il au bois, ton homme? Est-ce que c'est la place d'un fermier?

—Trois ou quatre jours par ci, par là, en voilà un crime!

—Il ferait mieux d'aimer sa maison.

—C'est qu'on doit de l'argent, mon père! On n'arrive pas à payer le propriétaire!

—Ah! vraiment, il n'est pas payé! Et le marchand de vin non plus?

—Non.

—Et le charron qui t'a vendu ta carriole jaune?

—Non plus, et bien d'autres! Ça n'est pas la peine de vous le cacher à présent.

—Il mentait donc, ton Lureux, quand il me disait que vous ne deviez presque plus rien; que, si je l'aidais, il paierait tout?

Elle tourna la tête, comme si elle entendait du bruit du côté de la maison, mais en réalité pour éviter de répondre.

Gilbert déposa sa cognée, qui se tint toute seule en équilibre, le manche en l'air.

—C'est donc la ruine qui vient, Marie? Pour vous deux et pour moi aussi?

—Peut-être bien, mon père, à moins que vous ne soyez plus donnant que vous ne l'êtes!

Le grand bûcheron fit un mouvement en avant, comme s'il voulait foncer contre elle, tête baissée.

—Ah! sans cœur! cria-t-il.

Et la femme se rejeta en arrière, la taille cambrée, et le visage si dur que rien n'y restait plus de sa beauté.

—Sans cœur! Voilà ton remerciement! J'ai donné pour vous tout le travail de ma vie et le tourment de mon esprit. Et ce n'est jamais assez! Mais travaillez donc, paresseux que vous êtes! Gênez-vous!

—Est-ce que ma mère se gênait? Dites-le donc un peu? Est-ce qu'elle travaillait? Pas tant que moi!

—Elle se peignait, en tout cas, avant de faire son ménage!

—Merci, papa!

—Elle n'aurait jamais posé un seau d'eau sur le fumier: elle avait du soin; elle avait de l'honneur.

—Merci encore!

—Et le dimanche, elle ne faisait pas la dame avec des dentelles et des robes de la ville!

—On n'est-il pas autant que les dames! Pourquoi donc?

—Pas si riches, en tout cas! Et pendant ce temps-là, tu n'as que huit vaches,—et maigres encore...

—Elles ont pourtant de quoi manger.

—Tu devrais en avoir une douzaine.

—On a des brebis, père.

—Oui, et des nourrins? Tu m'as demandé de l'argent pour en acheter, où sont-ils?

La fille se rapprocha, et essaya d'adoucir le père dont la colère grandissait. Mais le cœur n'y était pas, et c'est à peine si les yeux parvinrent à mentir un peu.

—On est malheureux, je vous assure; tout le monde est après nous... L'huissier parle de venir...

—L'huissier!...

La femme se mit à pleurer. Gilbert prit, dans son gousset, deux écus de cinq francs, et, d'un geste brusque, les mit dans la main de sa fille.

—Je suis bien pauvre, à présent, Marie, mais je ne veux pas voir l'huissier chez vous! Dis à Lureux que je te donne le prix d'un travail qui n'est pas encore fait!

La femme regarda les deux pièces blanches, et les fit glisser dans sa poche.

—Dis-lui qu'il n'y a pas assez de bétail dans ses pâtures.

—C'est facile à dire!

—Pas assez de fumier dans ses terres!

—On ne vous demande pas d'y aller voir!

—Et pas d'enfant dans la maison.

Cette fois, la femme, toute rouge et la lèvre frémissante de colère, répondit:

—Pas d'enfant! C'est notre affaire! Et vous, le père, pourquoi donc que vous n'en aviez qu'un?

Le père ne répondit pas. La fille eut le sentiment obscur du sacrilège qu'elle venait de commettre. Elle rougit. Ils se considérèrent l'un l'autre, gênés par le reproche et par l'aveu que leur silence prolongeait... Alors Marie alla reprendre son seau d'eau, pour le porter à la maison. Et le père la laissa s'éloigner. Quand elle fut sur le seuil:

—Marie Lureux, cria Gilbert, tu es une fille qui vas à ta ruine; je ne t'ai que trop chérie, et ç'a été ta perte; je t'ai trop donné et tu es devenue la paresseuse que tu es... A présent, tu n'auras plus rien de moi. C'est fini entre nous. Dis-le encore à Lureux pour qu'il ne revienne pas!

Elle cria, détournée à demi:

—Vous ne le verrez pas! Ah! bien, non! Et tant pis pour ce qui arrivera!

Le bûcheron reprit sa cognée et se dirigea, en biais, vers l'angle des étables, afin de tourner la maison et de rejoindre la route. Confusément il triait les mots qu'il avait dits, les bons et les mauvais, comme des châtaignes qu'épluchent les enfants, et il murmurait, tout secoué par la colère:

—Quand je pense que c'était Marie, autrefois! Marie!... Celle que je faisais sauter sur mes genoux!

Avant d'arriver à la route, d'où il descendrait vers la forêt, il y avait un point d'où l'on apercevait, bien au-dessus du village et un peu sur la gauche, la colline de la Vigie, les toits de la vaste ferme assise sur le tertre, et le frêne rond qui commandait l'entrée. Gilbert s'arrêta. Comme toujours, il se retrouva en esprit dans cette cour où si souvent il avait dételé ses bœufs; puis il regarda les champs qui coulaient de là, tout verts et frais dans le matin. Gilbert Cloquet ne pouvait voir ce beau sommet de la région sans songer qu'il était monté à la Vigie, à l'âge où les petits gars, la culotte courte pendue aux épaules par de larges bretelles, commencent à avoir envie de faire peur aux grosses bêtes, et tapent dessus avec des branches feuillues, et qu'il ne l'avait quittée qu'après son mariage, parce que sa femme le voulait.

—Toujours les femmes, qui m'ont jeté d'une misère dans l'autre! murmura-t-il. J'en ai eu là-haut de la misère, oui, je peux le dire. Et depuis! Et à cette heure! Allons, va au bois, mon pauvre Cloquet! Va te cacher, père de faillie! Quinze jours de moulée, c'est bon à prendre.

Il cessa de regarder là-haut, sauta sur la route, et, par l'avenue du château, descendit vers les grands bois...

Il était plus de midi. Les bûcherons dînaient dans la grande coupe de Fonteneilles, près de l'étang de Vaux, et loin de l'endroit où travaillait Gilbert. Ils formaient des groupes, çà et là, dans la clairière dévastée, voisins d'ateliers qui se réunissaient pour manger, causer et faire un moment de sieste. Assis sur leurs talons, et le dos appuyé sur les jonchées de ramilles abattues qui pliaient comme des ressorts, ou bien couchés sur le coté, ils mangeaient le croûton de pain tiré de la carnassière, en ayant soin d'ajouter à chaque bouchée, coupée dans la partie inférieure, une petite tranche du morceau de fromage ou de lard qu'ils tenaient sous leur pouce gauche. Chacun avait près de soi son litre de vin débouché, enfoncé dans les copeaux ou les feuilles. Il faisait chaud à l'abri et froid dans le vent. Les hommes parlaient peu, mais ils se sentaient vivre ensemble, et ils riaient pour peu de chose. La fatigue s'en allait, avec des picotements, de leurs jambes et de leurs bras au repos. Leur chapeau, rabattu sur le front, les protégeait contre le soleil, qui était vif dans l'air dur.

Le groupe de Ravoux était le plus proche de l'étang, sur la gauche de la coupe.

Le président du syndicat avait déjà fini de dîner. Assis sur un tronc de charme; il avait tiré de sa poche un papier, et lisait tout bas, avec des grimaces nerveuses qui agitaient sa barbe noire et tiraient la peau sèche des pommettes. Autour de lui, huit ouvriers étaient rassemblés. Entre eux, depuis le commencement du repas, trente mots peut-être avaient été échangés. L'un des travailleurs avait dit seulement: «Le travail sera fini ce soir. Je ne sais pas quand j'en retrouverai», et un autre: «V'là les mêles qui chantent; ça sent le printemps.» Des yeux se fermaient et des bouches demeuraient entr'ouvertes, béatement. Des poitrines, des hanches, des cuisses, des dos cherchaient le soleil. Il y avait là, à droite de Ravoux, et un peu en avant, Fontroubade, le maçon de Fonteneilles, qu'on appelait Goule d'oie parce qu'il avait un long nez, un menton fuyant et un air de toujours rire, une sorte de grimace professionnelle de ses paupières plissées par l'éclat des murs blancs; puis Dixneuf, qui était assis tout contre lui et l'appuyait de l'épaule, maçon également, ancien zouave, tout vieux, très sourd, fier de sa barbiche et de la réputation qu'il avait de préparer mieux que personne la «cambrouse» avec le sang des chevreuils pris au collet; puis Lamprière, un grand maigre qu'on eût dit toujours en colère et qui faisait peur aux bourgeois, quand il les regardait passer dans les chemins; puis Lureux, le gendre de Cloquet, fermier qu'on s'étonnait de voir là, ivrogne aux moustaches déteintes et amollies par la vapeur d'alcool, plaisantin, paresseux et peu sûr; puis le tuilier Tournabien, mauvais jeune qui avait la figure et l'agilité d'un chat sauvage; puis Le Dévoré, garçon de ferme pesant, rouge et triste, puis Supiat, qui se disait menuisier et qui ne menuisait jamais, braconnier d'eau, colleteur dans les bois, orateur à la face de renard, aux yeux fureteurs, et qui dénonçait les tièdes à la Confédération générale du Travail; enfin, un grand jeune homme d'une vingtaine d'années, beau et rieur, et qu'on appelait Jean-Jean. Il était descendu des forêts de Montreuillon, sans dire pourquoi, en sifflant. Et le soleil piquait agréablement ces hommes au repos, et aucune idée générale ne les faisait sortir de leur demi-somme, et ne les exaltait, quand Fontroubade, peu avisé, et que ne préoccupait guère la différence entre un manuscrit et un imprimé, demanda, en désignant Ravoux:

—Qu'est-ce qu'il médite donc là, le président? Est-ce un discours de notre député?

—Mieux que ça, et ça porte plus loin, fit Ravoux, levant sa barbe en broussaille et ses yeux vifs où la pensée s'irritait d'être lue avant l'heure. Laissez-moi finir; c'est un document secret, une lettre autographiée, que je dois communiquer aux amis.

—Ohé! Méchin? cria une voix. Ohé! les amis? Il va lire, Ravoux, venez donc?

Dans la clairière énorme, l'appel s'envola, et très loin, quelques bûcherons se dressèrent, comme s'ils sortaient des racines des chênes, et ils vinrent sans hâte, les pieds traînants et faisant des sillons dans les feuilles mortes. Ravoux s'était replongé dans sa lecture, mais la passion politique avait été remuée.

—Le député? dit le gros Le Dévoré, il viendra quand on aura des ordres à lui donner!

—Il viendra jusqu'ici dans la coupe, et on le fera asseoir, si on veut, sur un bois pointu!

Pour la première fois, il y avait de l'élan, du chant et de l'orgueil dans les mots. Des jambes se replièrent. Deux hommes couchés se mirent sur leur séant et détirèrent les bras. Supiat, penchant en avant son museau roux et rieur, dit:

—Vous ne savez pas ce qui est arrivé, la semaine dernière, au député de X?...

Et il nomma un autre arrondissement forestier du centre.

—Non; dis-le, Supiat!

Les merles commençaient à s'éloigner d'un coin de forêt où on parlait si haut.

—Eh bien! il était venu voir ses «chers électeurs»; des gens comme nous; et il les trouva à table. «Comment ça va, mes amis?» Ils mangeaient des harengs. Alors le plus jeune de la bande, Bellman, qui a de l'aplomb, lui a répondu: «Tu dis que nous sommes tes amis?—Bien sûr.—Eh! non, nous sommes tes maîtres, et tu es notre domestique. Nous mangeons des harengs, tu vois, et tu vas en manger!

—Qu'a-t-il fait? Ça devait être drôle!

—Il en a mangé, mes enfants! Il aurait mangé les arêtes si on ne lui avait pas dit: c'est assez!

—Les députés, c'est des rien du tout! fit Fontroubade d'une voix pâteuse.

—Qu'est-ce qu'il y a donc, Ravoux? Pourquoi nous appelles-tu?

C'étaient quatre jeunes hommes du syndicat qui arrivaient se tenant par le bras.

—Il va lire, dit Jean-Jean.

—Ça n'est que ça? un article de journal?

—Non, dit Ravoux, en abaissant le papier, une feuille double, format écolier, couverte d'une écriture appliquée de copiste populaire,—non, c'est un appel qui vient de Paris, aux travailleurs de la terre!... Après les ouvriers de l'usine on va enrôler les travailleurs de la terre, tous, tous!

Les visages devinrent sérieux; les hommes qui formaient un demi-cercle devant Ravoux s'approchèrent de quinze pouces, sans se lever, et en se traînant sur les feuilles. Il y eut un remuement de branches et de ramilles. Et le merle chanta encore, très loin. Ravoux ouvrait la bouche en arc; il prononçait bien; il goûtait les phrases; il avait des dents blanches qui riaient aux beaux endroits:

«Aux travailleurs de la terre!

»Camarades, depuis des années et des années, depuis des siècles et des siècles, nous sommes courbés du matin au soir, sur la terre, sans réfléchir à notre sort, sans regarder autour de nous, persuadés, d'ailleurs, qu'on ne peut faire autrement que de se donner une peine immense pour manger un morceau de pain.»

L'auditoire laissa passer l'exorde sans manifester aucun sentiment. Il connaissait le début; il en était las déjà. Ravoux reprit:

«Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire! Posons-nous donc ensemble cette question, et répondons-y franchement:

»Qui produit le blé, c'est-à-dire le pain pour tous? Le paysan!

»Qui fait venir l'avoine, l'orge, toutes les céréales? Le paysan!

»Qui élève le bétail pour procurer la viande? Le paysan!

»Qui produit le vin, le cidre? Le paysan!

»Qui nourrit le gibier? Le paysan!»

—Voilà qui est vrai! Le gibier! oui le gibier!

—Tais-toi, Lamprière. N'y en a plus, de gibier, grâce à toi et à Supiat.

—Laisse le président continuer!

«En un mot, vous produisez tout! Que produit votre fermier général ou votre propriétaire? Rien!»

—C'est vrai!

—Il fournit la terre, tout de même!

—Qui a dit ça?

—C'est Jean-Jean. Tais-toi, Jean-Jean! tu es trop petit pour parler!

Supiat, d'un coup de reins, se mit à genoux, puis, s'allongeant, s'appuyant sur ses mains, resta tendu, comme une bête, vers Ravoux. C'était bien le renard qui évente le gibier. Tous les appétits flambaient entre ses cils. Tournabien passait et repassait son couteau sur son pain, comme sur une pierre à aiguiser. Lureux riait en dessous, les yeux à terre, pensant à ses créanciers que la révolution l'encourageait à ne pas payer. Il y avait un silence incroyable, parmi ces treize hommes. Ils croyaient écouter, mais ils voyaient. Les mêmes syllabes germaient, pour chacun d'eux, en images différentes et précises. Ils voyaient des êtres de chair et d'os, le propriétaire, le fermier général, le bassecourier, le garde, le commis du marchand de bois, l'ennemi. La plainte si souvent muette avait enfin une forme. Ils jouissaient de voir clairement dit leur ressentiment. Ils se reconnaissaient dans la formule venue de Paris, non signée. Et l'orgueil de leur force, la vision plus vague des foules, des syndicats, des révolutions, des pillages, des justices, des revanches, des soûleries énormes, leur faisait tordre la bouche, ou l'ouvrir, comme pour s'écrier «J'en suis!» A peine si deux ou trois devinaient le mensonge de l'appel. Tous étaient étrangers dans le domaine des mots. Ils n'y restaient pas; ils allaient au delà: ils jugeaient le monde. L'affirmation anonyme de leur droit suffisait à leurs souffrances. Aucune force ne luttait en eux contre la passion d'envie. Les visages étaient tournés dans le même sens, visages de croyants, d'illuminés, ou de fauves attentifs. Les quatre hommes venus de loin se tenaient toujours par le bras. Et une lumière dorée baignait leurs têtes hautes.

—Camarades des campagnes, nous sommes petits parce que nous nous courbons devant les riches; redressons-nous une bonne fois, et nous nous apercevrons que nous sommes plus grands qu'eux! Nos camarades des mines et des ateliers nous ont montré le chemin; ils n'attendent que notre organisation, qui sera une force immense, pour marcher de l'avant... Camarades des campagnes, réfléchissons bien à ceci: Si demain tous les cultivateurs disparaissaient, qu'arriverait-il infailliblement? Une famine générale, une misère atroce, la mort probable, en peu d'années, d'une bonne partie des restants... Et si, demain, tous les messieurs disparaissaient, il est bien permis de supposer que rien n'en irait plus mal, et qu'au contraire l'humanité pousserait un immense soupir de soulagement... Et pourtant, nous ne désirons la disparition de personne...

Quelques têtes remuèrent, approuvant.

—Mais nous désirons voir arriver le jour où tout le monde sera obligé de travailler pour vivre, où il n'y aura plus d'exploiteurs et d'exploités... Cela viendra sûrement. Cela sera le commencement de notre œuvre. Camarades, en route vers le grand but! Vive l'émancipation des travailleurs!

Ravoux ne parlait plus, qu'ils écoutaient encore, crispés, haletants, les narines dilatées; deux ou trois rêvaient à l'avenir idyllique, les poètes, les musiciens, les jeunes; Jean-Jean, qui s'était mis debout, coiffé de son béret, promenait dans le bleu clair du ciel ses yeux émerveillés; il aimait une belle fille de Corbigny et il la voyait, près de lui, à Paris, dans une voiture à deux chevaux, emportée à travers les avenues. La lumière réjouissait les écorces fanées. Les bois immenses buvaient un commencement de vie. Les hommes écoutaient encore les paroles mauvaises. Elles avaient couru sur eux tous, comme la fumée d'un train sur les mottes. Et la fumée s'était dissipée; mais il en restait quelque chose, par quoi la glèbe était invisiblement pénétrée et gâtée.

—C'est rudement tapé, dit Lamprière.

—Un chef-d'œuvre! répondit Ravoux en pliant le papier. Voilà un plan d'organisation!

—A bas les jouisseurs! Qui met le feu aux bois? cria Tournabien en se dressant sur ses pieds.

Il cherchait, dans sa poche, son briquet.

—Pas de bêtise! dit Ravoux. Le bois, c'est le pain. Les amis de Paris ne vous disent pas d'incendier, ils disent de vous organiser, d'embrigader tous les journaliers de Fonteneilles.

—Il y en a qui ne paient pas leur cotisation! cria Tournabien.

—Il y en a qui ne veulent pas être avec nous, les canailles! cria Lamprière.

Et les cordes de son gosier restèrent tendues et frémissantes après qu'il eut parlé.

—Il y a aussi des traîtres parmi nous, Ravoux!

—Tu dis? De qui parles-tu?

C'était Supiat, qui insinuait qu'il y avait des traîtres. Ravoux se leva, et marcha vers le menuisier bûcheron, qu'il détestait.

—Est-ce que tu voudrais parler de moi?

Une clameur l'interrompit.

—Non! non! Explique-toi, Supiat!

Des groupes, au loin, dans la clairière, observaient. Supiat fermait à demi les yeux; il était à quatre pattes; il riait méchamment; il rejeta son chapeau, d'un revers de main, sur son cou, et grinça des dents, comme s'il allait mordre Ravoux penché sur lui.

—Tu n'es guère avisé, dit-il en riant, tu es un pauvre président, Ravoux. Oui, il y a des traîtres. Il y en a qui s'engagent tout seuls, pour une coupe, et qui n'en disent rien aux camarades, pour ne pas partager.

Tous les hommes qui étaient encore assis ou couchés se levèrent ensemble. Supiat se dressa en face de Ravoux; il le dépassait de la moitié de la tête, et son regard vibrait de la joie mauvaise de son secret dévoilé.

—Cherchez donc qui manque ici?

Dix hommes comptèrent et nommèrent rapidement les bûcherons présents. Deux dirent à la fois:

—Cloquet! c'est Cloquet?

—C'est lui!

—Où est-il?

—Demandez à Lureux!

Quatre des plus excités enveloppèrent Lureux, le saisirent par les épaules, et le secouèrent. Le gendre de Cloquet eut peur, mais il essaya de plaisanter.

—Lâchez-moi donc! Je n'ai pas envie de me sauver! Ce que vous voulez savoir, je vais vous le dire!... Pourquoi serrez-vous si fort?... Allons, lâchez-moi!... Eh bien! vous saurez tous que, ce matin, en venant, j'ai vu mon beau-père qui descendait dans la taille qui est à gauche du château.

—Avait-il sa cognée? demanda Ravoux.

—Eh! oui, il l'avait!

—Il s'est loué tout seul! Le traître! cria Tournabien. Allons le débaucher! Ohé! camarades! Qui est-ce qui vient débaucher Cloquet?

Les deux mains en porte-voix, Tournabien avait crié cela de tous ses poumons. De l'abri des cordes de moulée, ou des piles de charbonnette, ici et là, des hommes surgirent. Plusieurs se contentèrent de regarder du côté des voix. D'autres, sautant par-dessus les branches abattues, accoururent. Les bûcherons autour de Ravoux s'assemblaient, gesticulaient, et se heurtaient en remous, les uns voulant descendre sur Fonteneilles, les autres non. Le président, le visage tout blanc d'émotion dans sa barbe noire, essayait d'arrêter Tournabien, Supiat et Lamprière, les trois plus ardents. Des poings se levaient sur lui, il n'en avait aucun souci. De ses deux mains poilues, il tenait par le bras le plus fort des énergumènes, et luttait avec lui.

—Tu m'écouteras, Tournabien!

—Non, j'y vas! A bas les traîtres!

—N'y allez pas! Gilbert a le droit de travailler.

—Pas tout seul!

—Si, tout seul, parce qu'il a été embauché par le propriétaire. C'est reconnu par tout le monde.

—Je m'en f...! Au bois de Fonteneilles, camarades! A la chasse!

Tournabien se dégagea. Une bande de bûcherons, les uns avec une trique, les autres avec une cognée, arrivaient au galop. Ils ne s'arrêtèrent point à discuter avec Ravoux, ni à écouter les explications de Tournabien. Il y avait du bruit à faire, cela les «amusait». Ils allaient. D'un élan, ils traversèrent le groupe de Ravoux, entraînant avec eux les plus mauvais et quelques-uns des tièdes. Un autre petit groupe, coupant en biais la clairière, se joignit à la troupe qui descendait. Un des bûcherons, qui tenaient la tête du peloton, tira de sa musette le clairon et sonna une fanfare. Ils se mirent au galop, et, comme une harde de sangliers, foncèrent en plein taillis, et disparurent, Ravoux, furieux, hésitait à courir après eux. Ses lèvres tremblaient. Il considéra la distance. Il entendit les cris et la fanfare. Il eut peur de ruiner son crédit déjà diminué.

—Tant pis! dit-il Je n'y peux rien!

Ramassant la feuille manuscrite, tombée à terre pendant la lutte, il reprit sa place dans la tranchée ouverte par lui dans le bois. Mais il s'arrêtait après quelques coups de cognée, et il écoutait. Les hommes restés près de lui, et surtout Lureux, en faisaient autant. Le vent était plus doux. Les vingt bûcherons, lancés à la chasse de Cloquet, avaient dû prendre des précautions et chanter moins haut, à mesure qu'ils approchaient des réserves du château, car le bruit des voix devenait pareil à celui d'une troupe de chanteurs troublés par le vin, et qui n'achèvent pas tous la chanson commencée.

Gilbert avait travaillé depuis le matin. A onze heures et demie, il était rentré chez lui, pour faire chauffer sa soupe. Puis il était revenu dans la coupe, un beau taillis de lisière, nourri, épais, débordant. A grands coups, joyeux de se sentir seul et maître d'un chantier de quinze jours, il avait jeté à bas les brins de hêtre, de bouleau, de charme, de tremble, et même de chêne, car il n'y aurait point d'écorçage, avait dit M. de Meximieu, et tout devait brûler, soit en fagots, soit en moulée.

Il avait jeté sa veste sur les premières jonchées de bois, au commencement de cette digue touffue, arrondie, qui représentait sa dépense de force et son travail de la demi-journée, et il allait devant lui, allongeant l'ouverture qu'il avait faite, non tout à fait sur la «bordée» de la forêt, mais parallèlement, et à une quinzaine de mètres des prairies de Fonteneilles.

Il était en forme; il sentait ses muscles souples; il tranchait d'un coup, sans grand geste, vingt ans de sève; il vivait et il oubliait la vie. Par moments, il se redressait, laissait glisser sa cognée le long de son pied, et la lame entamait la terre, tandis que le bout du manche, alourdi par l'épais cercle de fer, écrasait la mousse et portait l'outil. Alors l'homme, levant son bras gauche, essuyait, de la manche de sa chemise, ses joues et son front en sueur. Et il respirait, trois ou quatre bonnes fois, en riant au vent. Pendant une de ces pauses, il aperçut, entre les cépées, Tournabien et Lamprière, et une quinzaine de compagnons qui se faufilaient en arrière, espacés, comme des rabatteurs à la chasse. Il comprit tout de suite, car il avait, lui aussi, débauché des ouvriers non syndiqués dans des coupes de forêt. Mais, en ce moment, son cas était différent.

—Que fais-tu là? demanda Tournabien, en s'arrêtant de l'autre côté de la barricade que formait le bois abattu.

—Pourquoi as-tu lâché les camarades? dit Lamprière, qui n'avait de pâle que la moustache, dans le visage rougi par la course et la colère.

Et il s'arrêta un peu à gauche de Tournabien. Des bûcherons tournaient l'obstacle pendant ce temps-là, et enveloppaient Gilbert. Mais ils se tenaient à distance. Et ce fut Supiat qui s'avança vers le bûcheron, droit en face, et dit:

—On vient pour te débaucher, tu comprends? Jette ta cognée, et rejoins le chantier. Et puis, demain, on reviendra tous ici, avec toi, faire le travail.

—Faudra voir, dit Gilbert, en mettant la main un peu plus bas sur le manche de l'outil.

—Qui t'a embauché tout seul?

—Meximieu. Il en était le maître. Et moi d'accepter.

—Tu sais bien, dit Supiat, qu'une coupe embauchée est une coupe banale. Y vient qui veut.

—Oui, quand c'est le marchand de bois qui l'a achetée. Mais quand c'est le propriétaire, qui reste le maître, il fait ce qu'il veut! Ç'a été de tous temps.

—Eh bien! les compagnons et moi, nous allons changer ça, Gilbert! Tu vas filer au trot, devant nous, jusqu'à ce que nous revenions tous ici...

—Tournabien a raison, crièrent les camarades. A bas le traître!

—Je suis dans mon droit! Ne venez pas!

Des hommes s'avancèrent; il y eut un bruit de feuilles froissées; des branches cassèrent, en arrière et de côté. Supiat s'était rasé comme une bête agile qu'il était; il s'élança, cherchant à saisir la cognée ou les jambes de Gilbert. L'homme ne recula pas et leva sa lourde lame. Un éclair fouetta l'air au-dessus de lui; des clameurs montèrent en cercle, des piétinements comme de chevaux qui chargent; la hache, volontairement ou non lâchée, à moitié de sa course, vola par-dessus le dos de Supiat, rebondit sur les branches coupées. Des bras pointèrent, des poings, des têtes, et l'on vit Gilbert, les jambes tirées en avant par son adversaire, se renverser et tomber en arrière, comme un arbre scié au ras du sol. Puis dix hommes se ruèrent sur l'homme tombé.

—A mort le traître! Assassin! Tiens! voilà! tiens!

Ils se battaient pour mieux frapper Gilbert. Des grognements de rage et de douleur sortaient de cette masse grouillante que d'autres hommes entouraient, prêts à se ruer, penchés, hurlant, les poings tendus, les yeux fous, attendant, comme les chiens qui n'ont pas de place quand l'animal de chasse est coiffé par les plus audacieux.

Une voix cria:

—Arrière, les lâches! Le laisserez-vous?

En une seconde le faisceau fut rompu. La pelote humaine s'ouvrit. Un corps immobile resta étendu sur la terre.

—C'est pas moi, monsieur Michel! C'est pas moi! Il a voulu me tuer!

C'était Supiat qui s'avançait au-devant du comte de Meximieu. Les autres avaient déjà reformé le cercle, à distance, et, à reculons, lentement l'agrandissaient. Michel de Meximieu accourait. Il écartait les branches, de ses deux bras tendus; il était sans armes, vêtu de son complet bleu de promenade. Et en courant, il comptait, et essayait de reconnaître les bûcherons qui s'effaçaient, et se retiraient derrière les cépées. Le jeune homme, pâle, épuisé par l'effort, ralentit la course, traversa le chantier à peine ouvert, et, repoussant Supiat qui continuait de protester, s'agenouilla près de Gilbert. Le bûcheron avait le visage couvert de sang, et les yeux ouverts, mais fixes.

—Gilbert?... Est-ce que tu m'entends?

Aucune réponse... Le gilet était en miettes, la chemise déchirée, tachée de boue, rouge par endroits.

Michel se tourna vers Supiat, qui se tenait à distance, l'air affligé. Tous les autres avaient disparu. Le soleil jouait avec l'ombre et le vent.

—Supiat, aidez-moi: emportons-le.

Ils le prirent, Michel par les épaules, et Supiat par les pieds. La tête pendait, et un filet rouge coulait des lèvres sur la barbe fauve, tout emmêlée.

Il fallut une demi-heure pour transporter Gilbert au Pas-du-Loup, qui était assez proche, cependant. Mais l'homme était lourd, et le bois épais.

Le soir était tombé depuis une heure; le médecin, mandé en hâte de Corbigny, venait de sortir de la maison du Pas-du-Loup. Un examen attentif et minutieux du blessé avait révélé, outre de très fortes contusions sur tout le corps, une côte fracturée. «Trois semaines de repos, avait dit le docteur, et vous reprendrez la cognée, mon brave.» L'évanouissement avait duré près d'une heure. Mais à présent, la vie avait reparu dans les yeux du bûcheron. Il parlait; il avait même essayé de rire, ce qui est une forme de l'endurance des pauvres. Seulement, on avait peine à reconnaître le visage régulier de Gilbert Cloquet dans cette masse de chairs tuméfiées et violettes, au-dessous des bandes de toile qui cachaient le front. Entre les paupières gonflées et qui avaient pleuré, les yeux bleus, éclairés par la petite lampe posée sur la cheminée, remuaient lentement; ils regardaient la porte par où Michel de Meximieu, avec le médecin, s'était retiré tout à l'heure, et que secouait le vent, comme une main fréquente; ils regardaient la mère Justamond, qui avait mis pour soigner «son» malade, un tablier de grosse toile, et qui, ayant placé près du feu des pots de différentes tailles, où bouillaient des herbes de l'autre été, songeait, affaissée sur une chaise basse, au pied du lit, la tête dans ses mains; les yeux du blessé regardaient aussi dans le vide, entre le sol et les poutres, rêvant, clairs et tristes.

—Mère Justamond, est-ce que Ravoux n'est pas rentré chez lui? Voilà qu'il est nuit depuis au moins une heure.

—Je n'en sais rien.

—Je voudrais savoir. Il n'est point en retard, d'habitude.

—Le mauvais gars! Après ce qu'il vous a fait, qu'avez-vous besoin de vous inquiéter de lui? Il me fait peur, avec sa figure blanche et sa barbe noire. Enfin, je vas voir, si ça vous plaît. De chez vous chez lui, il n'y a pas loin.

Elle se soulevait sur sa chaise, quand la porte fut loquetée par une main nerveuse, et Ravoux entra. Il arrivait du bois, et n'avait fait que déposer sa cognée à la porte de sa maison. Il enleva sa casquette en apercevant le camarade étendu sur le lit, et, rapidement, il vint jusqu'à l'endroit que la mère Justamond venait de quitter. Sa figure, toujours nerveuse et en fièvre, se contracta en se penchant; ses yeux rencontrèrent le regard de Gilbert.

—Eh bien! le vieux, ils t'ont fait du mal?

—N'y a que l'aubier d'attaqué, répondit Gilbert, le cœur est sauf.

—Tant mieux, vieux! Oh! comme ils ont tapé dur, tout de même!

La femme s'était rencognée dans l'angle de la chambre, et elle demeurait là, immobile comme si elle avait eu peur d'être aperçue. Les deux hommes, habitués à lire dans la physionomie l'un de l'autre, ne prononcèrent pas une parole pendant plusieurs minutes. Puis, le président du «Syndicat des bûcherons et industries similaires de Fonteneilles» tira de la poche de son gilet un petit paquet enveloppé d'un papier de journal. Il le mit sur le drap, à la hauteur des genoux de Gilbert, et le développa avec application. Quand le papier s'ouvrit, des pièces d'argent et de billon se couchèrent en sillon sur le lit.

—Voilà! quand la journée a été faite, il restait la cornière de la coupe, que personne n'avait dans son chantier. Alors au lieu de revenir à cinq heures, je me suis mis, avec trois camarades, à faire ta demi-journée, à toi. Et c'est le prix, à peu près, que tu aurais gagné.

Gilbert accepta, d'un signe.

—Supiat en était?

—Non, mais Lamprière, et deux autres, qui sont des amis à moi... Dis donc, Cloquet, tu ne porteras pas plainte?

Porter plainte! Et les frais? Et l'incertitude des témoignages? Et la certitude des vengeances ensuite? Et désavouer l'effort qu'avait fait autrefois le bûcheron, pour associer les hommes aujourd'hui tournés contre lui? Et puis, sans que Gilbert s'en doutât, l'habitude du pardon des offenses était dans le sang de ses veines, dans le sang qui séchait sur son visage et sa poitrine. Pas un moment il n'avait songé à porter plainte.

Lentement, il tourna sur l'oreiller sa tête douloureuse, faisant signe: «Tu n'as rien à craindre. Je ne ferai pas venir le juge.»

Le visage de Ravoux se détendit quelque peu, et, dans son regard, il y eut une sorte de remerciement et d'attendrissement. Il remerciait pour la cause, pour le parti, sans rien dire; son assurance ordinaire l'avait abandonné. Il savait bien que les syndiqués avaient eu tort de prétendre partager la coupe avec Gilbert, que leur prétention n'était fondée que sur la force. Et il avait honte. Il se rappelait aussi que la lecture de l'appel avait précédé, préparé l'agression contre Gilbert. Et de cela, il ne voulait pas parler.

Gilbert souffrait et la douleur arrêta les mots commencés, trois fois, sur ses lèvres. Enfin il dit, comme ceux auxquels le malheur et le pardon donnent autorité:

—Tu te crois leur chef, et tu ne l'es pas, Ravoux. Tu n'empêches pas grand'chose... Tu laisses faire quand ils sont les plus forts...

—Je sais bien...

—Quant à eux, la plupart, ils n'ont pas, comme toi, leur idée tournée vers le métier; ils ne veulent que le désordre et le pillage; depuis que je les connais, ils ont plutôt empiré...

—Dis pas ça, Cloquet, nos affaires vont bien. Nous avons fait un bon pas.

—Possible, Ravoux, mais c'est les cœurs qui vont mal... La fraternité n'est pas venue: moi, je l'attendais...

Ravoux saisit le thème qu'on lui offrait. Il oublia un moment le blessé. Il fit des phrases de réunions.

—Tu ne vois donc que les imperfections de l'organisation prolétarienne? Ah! c'est simple! C'est vite dit!... Mais il faut faire crédit aux forces jeunes, mon cher! L'avenir apprendra toute la rigueur du droit à ces hommes qui ignorent tout; l'avenir les fera libres, en les faisant intelligents...

Gilbert l'arrêta en levant le bras.

—Blague pas, Ravoux! Tu parles toujours d'avenir quand tu es embarrassé. Moi, je te dis qu'ils n'apprendront pas grand'chose, s'ils n'ont encore rien appris. Est-ce que ça sera l'instituteur qui leur enseignera la justice? Ils ont tous passé par ses mains. Est-ce que ça sera le curé? On sait bien que le temps des curés est passé. Est-ce que ça sera le journal? Ils le lisent tous les jours. Est-ce que ça sera toi? Allons donc!

L'épaule se souleva dans le lit, malgré la douleur. La voix de Gilbert devint faible et sifflante.

—Je te dis mon chagrin, Ravoux, ma pensée sur les camarades. C'est bien le moins, puisque je ne porterai pas plainte... Eh bien! ils n'ont pas de quoi vivre...

—C'est vrai!

—Et toi non plus! Pas de quoi vivre!

Ravoux crut que Gilbert délirait et qu'il parlait du pain quotidien. Mais Gilbert voulait parler des cœurs et des esprits, qui n'avaient point leur subsistance, et point de provisions pour la vie. Ils ne se comprenaient pas.

Le visiteur profita d'un moment où le blessé fermait les paupières. Il s'en alla, faisant, avec ses gros sabots, le moins de bruit possible. La mère Justamond ranima le feu, fit bouillir ses tisanes, les filtra, les sucra, et, maternellement, servit le remède infaillible à son voisin, épuisé et incapable de sommeil.

La nuit commençait à devenir la grande nuit, où les hommes laissent à l'ombre toute la puissance. Des enfants appelaient, ou venaient gratter à la porte. La mère Justamond les entendait, même quand ils ne faisaient que penser, groupés autour du foyer: «La mère n'est pas là! Comme elle est longtemps chez Cloquet!»

Quand elle crut avoir rempli tout son devoir d'infirmière, elle considéra, un long moment, le blessé qui respirait difficilement, à cause de la côte brisée et de l'appareil qui sanglait la poitrine. Elle crut qu'il dormait parce qu'il fermait les yeux. Puis elle sortit, après avoir baissé la mèche de la lampe.

Gilbert demeura seul. Il ne dormait pas. Il pensait à sa femme, qui avait incomplètement élevé l'enfant; à Marie, qui s'était montrée très ingrate le matin, et qu'il avait défendu qu'on allât chercher; aux compagnons qui l'avaient frappé, lui, leur ami de la première heure et leur ancien, et il répétait tout bas, entre ses draps rugueux, divisés en grosses cassures, comme de la glace qui fond sur un pré:

—Non! Ils n'ont pas de quoi vivre!

Un espace de temps qu'il ne put mesurer s'écoula. Une voix douce, jeune, glissa par la fente de la porte. Toute la forêt se taisait. Et les mots vinrent. Le passant avait vu de la lumière par les fentes du volet.

—Monsieur Cloquet, si vous ne dormez pas, comment allez-vous?

—Mal, mon garçon. Qui es-tu donc? Tu peux entrer.

La voix, plus basse, reprit:

—Non, je n'entre pas, à cause de Ravoux. Mais je suis avec vous, monsieur Cloquet.

Un pas s'éloigna, léger, et se perdit.

Gilbert pensa que celui qui était venu était peut-être le fils de Méhaut l'ancien tuilier, un jeune homme qui avait du cœur, on le voyait à sa mine; à moins que ce ne fût Étienne Justamond, un joli brin d'adolescent, doux en paroles, et qui saluait le bûcheron, les soirs, comme un ami.

C'était peut-être encore Jean-Jean, celui qui était descendu de la forêt de Montreuillon, en sifflant. Le blessé ne put deviner. Mais, si petite que soit la consolation, elle berce. Gilbert dormit bientôt; la nuit passa.

IV

LA VAUCREUSE

Le soleil de la fin de mars est déjà vif, quand la brume cède. Elle s'était dissipée avant midi. Deux heures venaient de sonner. Sur la route qui va de Fonteneilles à Crux-la-Ville, montant d'abord, puis descendant pour remonter en pente douce la grande courbe de terre que couronnent la forêt de Tronçay et celle de Crux, la jument alezane, attelée à la Victoria de Michel de Meximieu, trottait vite, excitée par l'odeur des sèves en mouvement. Le sang résineux coulait des bourgeons, encore clos, des hêtres et des chênes. Il mettait des lueurs de pourpre sur les houles boisées qu'on domine vers la gauche en passant auprès de la Vigie, et qui n'ont, comme l'Océan, d'autre limite que l'horizon. Le général et son fils, assis l'un près de l'autre, la tête levée et baignée dans l'air léger de ce premier printemps, se taisaient, chacun songeant son rêve, et suivant des yeux les troupes de linots levées au bord du chemin, ou les pies affairées et qui portaient, en travers du bec, la charpente du nid. Ils allaient chez les Jacquemin, à la Vaucreuse. Bientôt, le paysage changea; ils entrèrent dans la vallée de l'Aron, prés immenses, peupliers, solitude et richesse aux deux côtés d'un ruisseau. Par le couloir de la vallée, on voyait l'herbe drue et déjà moirée par le vent, en arrière jusqu'aux gorges qui montent vers la source, et en avant jusqu'au point où le brouillard bleu, confondant les herbages, la rivière et les arbres, tourne avec eux pour rejoindre le canal du Nivernais.

La voiture, ayant quitté la route, suivait un chemin parallèle à l'Aron, puis une avenue longue au milieu des prés. Elle s'arrêta devant un château du XVIIIe siècle, tout blanc. La construction n'était pas imposante comme celle de Fonteneilles. La Vaucreuse avait un grand perron en fer à cheval, un rez-de-chaussée surélevé, un étage, une frise et des toits d'ardoise percés de deux lucarnes seulement. Du côté droit, un pavillon bas, à grosse calotte mansarde, rappelait l'ancienne demeure qu'avait remplacée, en 1760, la Vaucreuse nouvelle.

C'est là, dans cette terre familiale, que s'était retiré le lieutenant Jacquemin, lorsque, en 1891, il avait donné sa démission. Il avait alors trente-deux ans. Il amenait avec lui, à la Vaucreuse, sa femme et une petite fille de quatre ans, Antoinette. Très peu de temps après, et à peine remis de cette terrible secousse d'une carrière qui se brise, il perdait madame Jacquemin, emportée par une attaque de grippe infectieuse, en pleine jeunesse, en pleine beauté. Et il ne lui restait que l'enfant. Heureusement, celle-ci appartenait à l'espèce nombreuse des êtres consolateurs, par qui le monde peut supporter sa peine, qui comprennent la douleur avant d'avoir souffert, qui la devinent partout où elle est, la commandent silencieusement, et, ne pouvant la détruire, la tiennent sous leur charme, comme une bête dont la cruauté n'a plus de pouvoir que loin d'eux. Antoinette avait sauvé du désespoir son père trop durement éprouvé. En grandissant, elle était devenue la confidente, l'amie, le guide même de cet homme, qui avait conservé toute la vigueur de ton et, en apparence, toute l'énergie d'autrefois, mais dont l'esprit s'égarait, dès qu'on lui rappelait les deux bonheurs disparus: la jeune femme morte ou l'armée délaissée. Ces souvenirs-là, Antoinette seule pouvait les évoquer. Elle savait la manière. Mais aucun étranger ne devait faire allusion à ce passé douloureux. Elle y veillait, elle était toujours là, elle faisant un signe: «Taisez-vous! ne parlez pas de ces choses!» Elle détournait la conversation, ou bien elle s'y jetait, défendant son père, l'écartant du débat, avec une tendresse inquiète, ombrageuse et comme maternelle.

La voiture s'arrêta devant le perron de la Vaucreuse.

M. de Meximieu et Michel attendirent un moment dans une vaste pièce ronde, tendue de cretonne rose, et où la lumière entrait, en trois gerbes énormes, par trois baies ouvrant sur le perron.

—Je suis ému, le croirais-tu, Michel, de revoir Jacquemin! Quinze ans! Il y a quinze ans qu'il était sous mes ordres, au 6e cuirassiers, à Cambrai. Une tête de fer, de sacrées idées de moralisation du soldat, d'apostolat comme il disait, auxquelles j'ai été obligé de couper les ailes, mais bon officier, dur pour lui-même, doux pour le soldat, solide à cheval, solide de toute façon. Il a dû changer, physiquement?

—Je ne crois pas. Un peu épaissi.

—Oui, la campagne Crois-tu qu'il m'en veuille encore d'avoir interrompu sa carrière? Car enfin, malgré moi, par devoir, c'est moi qui ai provoqué sa démission. Il a cru qu'il ne pouvait pas rester... Je ne lui demandais que de céder...

Le général se promenait en se regardant, à gauche, dans les glaces étroites qui séparaient les panneaux de cretonne claire.

La porte du fond s'ouvrit. Un homme entra, râblé, sanguin, rapide d'allure. Il s'avança jusqu'aux deux tiers du salon, et serra, en s'inclinant légèrement, la main qui se tendait vers lui.

—Mon général, vous me voyez confus Je suis en veston et en gros souliers. J'arrive d'une inspection dans mes prés d'embouche.

—Oui, oui, les embouches, un terme du pays;... je me rappelle. Bonjour, Jacquemin! bonjour!... je suis heureux de vous revoir!

Il retenait dans ses mains la main de l'ancien officier devenu terrien. Il le faisait se déplacer d'un quart de cercle, pour le mettre en pleine lumière. Il était un peu pâle. Il regardait, penché, tournant le dos aux fenêtres, le large visage de M. Jacquemin, que l'émotion avait encore fait rougir.

—C'est bien le même homme: les cheveux en brosse, des yeux noirs sans reproche et sans peur, un nez à la serpe, et la moustache coupée court... Pas beaucoup de poils gris; vous n'avez pas changé, Jacquemin: à peine un peu de poids mort, comme vos bœufs à l'engrais... Ah! pardon, mademoiselle, je ne vous voyais pas...

M. de Meximieu lâchait la main de son hôte, et saluait, d'un air pénétré, Antoinette Jacquemin, qui avait suivi son père, et que Michel avait seul aperçue. Déjà les jeunes s'étaient dit bonjour. L'œil de commandement du général était devenu soudainement l'œil du connaisseur, qui se ferme à moitié, qui caresse avec le regard, et fait le tour, et revient aux mêmes points, plusieurs fois. Cette jeunesse intacte, cette figure fière et fine, ces cheveux de deux ors mêlés, comme avait dit Michel, cette taille longue, et tant d'assurance naturelle...

—J'ai tort de m'étonner... Je ne me suis pas immédiatement souvenu, mais mademoiselle vient de me rappeler que vous avez eu des aïeules parmi les modèles de Latour... Vous êtes de très vieille race: pourquoi diable avez-vous laissé tomber la particule, Jacquemin?

—Mon père l'avait fait, et j'ai continué... Il avait cru que les paysans d'ici l'aimeraient mieux, s'il s'appelait tout bonnement monsieur Jacquemin.

—Et cela lui a servi?

—Non. Quand il s'est présenté aux élections pour le Conseil général, il a été battu comme bourgeois, aux cris de: «A bas le capitalisme!» au lieu d'être battu comme noble, au cris de «A bas la dîme!» Voilà tout.

—Vous devez lui ressembler?

—Beaucoup. Mais asseyez-vous donc, mon général. Là, le grand fauteuil? Non? Vous préférez la chaise, l'habitude de la selle...

—Monsieur Jacquemin se trompe, interrompit Michel. Son père a laissé une réputation d'agronome très entendu, dans toute la Nièvre, et, quoi qu'il en dise, de vraies amitiés parmi les gens du pays. On le savait juste et serviable, et on l'aimait. Les élections ne prouvent rien.

—Évidemment! tout ce qui donne tort à tes rêves humanitaires ne prouve rien. Figurez-vous, Jacquemin, que mon fils défendait, il y a quinze jours, les grévistes qui hurlaient devant moi l'Internationale,... devant moi!

—Pardon, j'expliquais, simplement...

Le général s'était tourné vers le fond de la pièce où étaient assis, sur le canapé, Michel et mademoiselle Antoinette Jacquemin. Ce fut une voix toute jeune qui répondit:

—Général, voulez-vous savoir ce que je pense de nos bûcherons?

—Comment donc, mademoiselle!

—Ils me font l'effet d'orphelins de père et de mère. Pas de père pour les diriger...

—Cela ne nous regarde pas.

—Et pas de mère pour les aimer.

—Vous leur en servez, peut-être?

La petite tête fière se pencha, les yeux brillèrent.

—Mais oui, je les aime. Je pourrais aller toute seule, jusqu'au fond de ces bois qui sont là-bas, au delà de la rivière et du coteau que vous voyez par la fenêtre: il n'y aurait pas un seul homme pour m'insulter, et je crois qu'il y en aurait pour me défendre.

—Ah! mademoiselle, ne craignez pas que je vous contredise! Être jolie et avoir dix-huit ans, ce sont de fortes raisons d'optimisme. Je n'ai jamais eu la première, et je n'ai plus la seconde. Vous me pardonnerez... Et vous êtes satisfait de votre installation à la Vaucreuse, Jacquemin?

Le «gentleman farmer» avait croisé les jambes, et considérait silencieusement son ancien chef. Des souvenirs pénibles lui revenaient. Sa physionomie, ferme et froide d'ordinaire, était dure. Le général s'en aperçut et se mit en garde, le corps renversé en arrière, la tête droite, la moustache noire relevée par un demi-sourire que Michel et M. Jacquemin connaissaient.

—Vous êtes satisfait?

—On ne l'est jamais complètement.

—J'entends raconter que vous avez transformé une vallée naturellement très fertile...

—C'est un peu vrai.

—Que les bœufs de la Vaucreuse font prime à la Villette...

—Ailleurs aussi.

—Enfin, que vous réalisez des bénéfices superbes.

—Je ne suis pas le seul.

—Je vous félicite. Fonteneilles n'est pas encore à hauteur.

—Cela viendra, mon général. Votre fils commence très bien. Il faut du temps. Moi, j'ai quinze ans de grade...

Le mot fut dit avec une âpreté qui fit tressauter sur sa chaise M. de Meximieu. La blessure du passé saignait encore. Jacquemin souffrait. Le général penché vers lui, à présent, prêt à se lever et à l'embrasser, prêt à se fâcher s'il y avait lieu, demanda:

—Que voulez-vous dire? Vous regrettez le régiment? En vérité, ce qu'elle est devenue, l'armée, devrait bien diminuer les regrets. Mais, de toute manière, qu'avez-vous à me reprocher? Pouvais-je faire autrement? N'ai-je pas fait mon devoir?

Avant que M. Jacquemin eût le temps de répondre, une main prompte, au fond du salon, esquissa un geste de dénégation.

—Non, général; c'est mon père qui faisait le sien.

Sans même s'apercevoir de la singularité, et presque du ridicule qu'il y avait à discuter une question militaire avec une jeune fille, M. de Meximieu changea d'interlocuteur. Il était offensé. Il avait ce mouvement fébrile des dix doigts, que connaissaient tous les officiers sous ses ordres.

—Vous parlez comme une enfant, mademoiselle. Mais vous ignorez les choses. Je vais vous les dire. Votre père était, au 6e cuirassiers, le meilleur de mes lieutenants, cela est vrai; le plus exact, cela est vrai encore; mais le plus entêté et le plus clérical de tous, cela est vrai aussi. Il professait devant n'importe qui, même devant les hommes, des théories dont, pour ma part, je fais le même cas que de celles d'aujourd'hui.

—Elles sont à l'opposé.

—Peu m'importe. Elles étaient une doctrine. Et je ne veux pas de doctrine, à la caserne; pas de théorie, si ce n'est celle du métier, et pas de prédication, si ce n'est celle du patriotisme. Lui, il prétendait qu'il n'y eût jamais de revue ou de marche le dimanche matin, pour que messieurs les hommes eussent la liberté d'aller aux églises; il aurait voulu de la moralité, des lectures moralisantes, des conférences moralisantes, une caserne-école, en somme!

—Nous l'avons, à ce qu'il paraît.

—Pas encore! Et moi, je ne commande pas une école, je commande des soldats. Je ne leur demande pas d'être des saints ni d'être de mon avis, attendu que je ne leur dis pas ce que je pense. Je leur demande d'obéir, de bien marcher, de n'avoir pas peur. Le reste ne me regarde pas. Je suis de l'ancienne armée, moi, de l'armée qui allait au feu parce que c'était le devoir, qui avait faim, soif, chaud, parce que c'était le devoir,—le devoir, entendez-vous?... Et ça suffit. C'est pourquoi, quand le lieutenant Jacquemin a fait aux cavaliers, sans permission, une conférence dans le manège, je l'ai averti. Quand il en a fait une seconde au dehors, mais après convocation dans les chambrées, et en tenue, je l'ai mis aux arrêts. Il a réclamé. Le ministre m'a approuvé. J'ai eu le regret de voir Jacquemin donner sa démission, à trente-deux ans, et quitter l'armée. Mais je n'ai jamais eu aucun regret de ce que j'ai fait.

—Eh bien! tant pis, général, car vous auriez dû le regretter une fois au moins.

—A quel moment?

—Il y a quinze jours. Vous vous indigniez d'avoir entendu les grévistes chanter l'Internationale.

—Parbleu! n'est-ce pas infâme?

—Peut-être ils ne l'auraient pas chantée, si les conférences du lieutenant Jacquemin n'avaient pas été interdites par le colonel de Meximieu.

—Antoinette!... Mon général, excusez...

—Par vous, qui croyez n'avoir aucune responsabilité dans le désordre des esprits, mais qui devriez faire meâ culpâ, parce que,—je ne suis qu'une enfant, mais je vous le dis,—parce que vous et d'autres, vous avez découragé les officiers comme mon père.

—Antoinette!

Michel se pencha vers elle, et dit tout bas:

—Je vous en prie, mademoiselle!

Mademoiselle Jacquemin se tut, frémissante, la poitrine encore soulevée par l'émotion. Très vite son joli visage perdit de sa colère. Elle eut un demi-sourire, qui s'adressait à Michel, et qui disait: «C'est pour vous que je cesse de défendre mon père contre le vôtre.» Le général ne la regardait plus. Il regardait Jacquemin. Celui-ci, enfoncé dans son fauteuil, les bras raidis le long du corps, fermait les yeux, comme un homme qui souffre cruellement, et qui ne veut pas le laisser voir. Entre ses cils, deux larmes coulaient. Il les sentit tout à coup, chaudes sur ses joues, et porta la main à son visage. Mais cette main, tout humide, M. de Meximieu la prit. Les deux hommes se trouvèrent debout, l'un devant l'autre.

—Jacquemin, je n'ai pas cessé un jour de vous regretter, mon ami! Nous n'avons pas la même conception de l'armée. Je suis d'une autre génération: mais l'estime, vous savez, l'affection, l'admiration même, rien n'a changé! Rien!

Ils se regardèrent encore, silencieusement. Les mains se séparèrent.

—Je n'aurais pas dû rappeler ce souvenir-là, si j'étais un homme habile, comme on le prétend, car j'ai un service à vous demander, un grand...

—Tant mieux, mon général; si je puis vous le rendre...

—Vous le pouvez.

—Alors, dites.

M. de Meximieu regarda Michel et Antoinette.

—Dehors, si vous voulez; les enfants nous suivront.

Le sable devant le perron, la longue prairie en pente, le filet bleu de l'Aron, la colline herbeuse qui remontait au delà, tout vibrait rajeuni dans la lumière neuve. Le général passa le premier. A la moitié du perron, Antoinette le rejoignit, et, se penchant, parlant bas:

—Général, vous me pardonnez, n'est-ce pas? J'ai été vive. Je suis tellement pétrie de cette histoire de démission, notre thème de conversation de tous les jours...

—Vous êtes une brave; vous êtes de sang militaire; ne vous excusez pas: cela me plaît.

Elle se mit à rire, tournant un peu la tête par-dessus son épaule, pour qu'on vît bien, en arrière, que tout était fini.

—Et puis, général, s'il faut tout vous dire, j'ai parlé parce que lui, il ne peut pas parler de cette chose-là devant d'autres que moi: cela lui fait du mal... Allons, père, je vous laisse causer avec monsieur de Meximieu. Nous prenons le chemin de la Garenne, n'est-ce pas?

Par l'allée sablée, ratissée, nette comme un rayon entre les prés, le général et M. Jacquemin prirent les devants, M. de Meximieu à droite, faisant de grands gestes, interrogeant, se penchant, et parfois, d'un coup de canne, étêtant une touffe de pissenlits poussée au bord de l'allée; M. Jacquemin, moins haut que lui, massif et peu prodigue de gestes: on voyait seulement, de temps en temps, sa tête carrée, coiffée d'un chapeau mou, et qui disait non, ou qui disait oui.

A cinquante mètres en arrière, Michel interrogeait, lui aussi, cette petite Antoinette Jacquemin, dont le soleil, l'air et l'herbe à présent, comme une grande marge claire autour d'une sanguine, enveloppaient la jeunesse. Elle n'avait pas d'ombrelle. Elle n'avait pas de manteau. Elle souriait aux choses, à cause de l'âme qu'elles ont quand elles sont aimées. Elle les désignait de la main: la garenne, un gros bouquet d'ormes et de chênes en avant, la rivière, l'étang, les lointains de la ferme, les lointains de Marmantray.

—Vous aimez comme moi ce pays-ci, n'est-ce pas?

—Profondément, mademoiselle.

—Moi, je suis folle de ses prés.

—Moi, de ses forêts.

—Moi, de sa clarté.

—Moi, de sa solitude.

—Jeanne qui rit et Jean qui pleure, alors? Est-ce que vous êtes vraiment Jean qui pleure?

—Assez souvent.

—Ici, c'est défendu. Je n'ai pas la permission de rêver, comme on prétend que font les jeunes filles. J'aurais encore moins celle de m'abandonner à la mélancolie, à supposer que j'en fusse tentée. Il y a quelqu'un, à la Vaucreuse, qui a le droit d'être triste, lui, et qui souffrirait trop. Je suis la joie, par devoir, je suis la distraction, l'oubli, le présent et l'avenir en lutte continuelle contre le passé...

—Ce doit être difficile!

Elle réfléchit une seconde, et répondit sérieusement:

—Non, comme tout ce qu'on fait par amour, c'est facile... Vous devinez ce que je veux dire: mon père, s'il était seul, aurait des idées noires. Son régiment,... sa carrière brisée... les soucis d'affaires, les souvenirs... Je me suis mêlée tout à l'heure à une conversation entre votre père et le mien. J'ai eu l'air de sortir de mon rôle. Vous l'avez cru, n'est-ce pas?

—Qu'en savez-vous?

—Eh bien! non, j'y restais. Je suis chargée de veiller aux souvenirs, je les empêche d'approcher, et, quand je ne peux pas les prévenir, je les discute, et je les chasse...

Elle soupira; elle leva la tête, et les rayons du jour frissonnèrent sur ses cheveux comme sur des avoines qui plient.

—Pourtant, à vous dire vrai, j'aurais besoin d'être aidée, quelquefois. Savez-vous ce qui nous manque, dans notre coin de la Nièvre? Des voisinages. Des châteaux, il y en a, mais les châtelains ne résident point; deux mois, trois mois, c'est le plus; ils n'ont le temps que de s'aimer eux-mêmes dans le pays: mais aimer le pays, en être aimé, voilà la vraie vie. Ils ne l'ont pas.

—Vous dites bien cela!

—Vous trouvez? Je vous assure que je n'ai pas de mal à trouver la définition d'une vie qui est la nôtre, la vôtre aussi... Et ceux qui ne vivent pas de la sorte ne sont un appui pour personne, ni pour rien... Mais, regardez donc, et dites-moi si vous n'êtes pas de mon avis? Je commence à penser que mon père a une conversation tout à fait importante avec monsieur de Meximieu? Il s'arrête pour réfuter un argument: je le devine, parce qu'il tire sa moustache. C'est sa manière à lui d'affirmer: «Donc, monsieur; par conséquent, monsieur...»

—Ils repartent...

—Oui, mais le voici qui se détourne en marchant, et pas pour nous regarder: il montre du bras la forêt, ce qu'on peut en voir, quelques cimes de chênes... Je vous demande pardon d'être indiscrète; je suis une toute petite femme, mais j'ai déjà tous les défauts que j'aurai quand je serai grande: est-ce que vous pouvez me dire le grand service que monsieur de Meximieu demande à mon père?

—J'ignore absolument, mademoiselle.

—Il ne vous dit rien!

—Hélas!

—Moi, d'ordinaire, on me dit tout. C'est ce qui m'enrage aujourd'hui: je ne sais pas... Oh! mon père me racontera tout ce soir... Le vôtre fera de même pour vous, j'en suis sûre... Tiens! ils prennent le petit sentier qui tourne dans la garenne... On ne les voit plus... Mais, j'y pense, monsieur, je me plains de ne pas avoir de voisinage: vous pourriez résoudre la question.

—Et comment?

Cette fois, le rire jeune, spontané, plus vite que la raison, le rire sans fêlure s'éparpilla dans le jour.

—Mariez-vous! Vous amènerez votre femme à la Vaucreuse. Elle sera mon amie. Nous voisinerons. Est-ce trouvé?

Antoinette Jacquemin vit que Michel ne riait pas, qu'il se taisait et laissait errer ses yeux sur les lointains de Marmantray. Sa sensibilité exercée, l'habitude qu'elle avait de vivre auprès d'une souffrance, l'avaient rendue clairvoyante. Elle comprit qu'elle n'avait pas blessé; qu'elle avait seulement, sans le vouloir, passé près d'un secret douloureux. Tout son être s'émut. Elle s'arrêta, comme avaient fait tout à l'heure M. de Meximieu et M. Jacquemin, et presque à la même place.

—Regardez-moi! dit-elle.

Il avait devant lui un visage d'enfant déjà maternel par la compassion, levé par la plus pure des tendresses, des yeux exercés à lire et à plaindre, et dont le regard plongeait si profondément dans l'âme, que Michel se sentit deviné. Lui, si peu expansif, obligé par la vie à se passer de confident, il fut incapable de réagir contre l'émotion, ou seulement de la taire. Il dit, sans cesser de regarder Antoinette Jacquemin:

—C'est vrai, je suis très malheureux.

—Depuis longtemps?

—Depuis toujours.

Elle joignit les mains, et la fine tête blonde fit un signe de pitié.

—Moi qui suis tant aimée ici, et qui, cependant, me suis souvent plainte!

Ses yeux se levèrent du côté de la ferme.

—Alors, ce que je disais en plaisantant, c'est plus vrai que je ne pensais. Quand vous serez marié, tant de choses s'oublieront! Laissez-moi vous parler comme j'ai l'habitude de faire. Il me semble, à moi, que vous n'êtes pas un triste: vous n'êtes qu'un homme qui souffre. La peine vient et elle s'efface. Une femme l'empêchera d'approcher, puisqu'une enfant y réussit: je le vois depuis que j'ai l'âge de comprendre.

Michel hésita un moment. Tant de sincérité, tant de sûreté évidente, et une secrète espérance de consolation l'entraînèrent. Ce fut un élan de jeunesse à l'appel d'une autre jeunesse.

—Je ne suis pas de ceux qui peuvent plaire, dit Michel.

Il rougit de l'aveu. Antoinette eut un regard de haut en bas et de bas en haut, et elle répondit, avec un grand air sérieux:

—Pourquoi dites-vous cela? En toute vérité, vous vous jugez mal, et vous nous calomniez. La plupart des femmes sont comme moi, je suppose, moins sensibles à la beauté des traits, chez un homme, qu'à l'âme qui est dessous, et un visage ne déplaît jamais, quand on y devine beaucoup d'énergie et de droiture.

Il lui tendit la main.

—Merci... Vous avez l'habitude de consoler, mademoiselle, je le vois... Mais il faudrait que ce que vous me dites me fût répété, pour que j'y pusse croire. On m'a trop dit le contraire...

—S'il ne faut que cela, je vous le répéterai!

—Nous nous voyons tous les deux ou trois mois. Vous aurez le temps d'oublier!

—Je n'oublie jamais. J'irai vous le dire, jusqu'à Fonteneilles s'il le faut! Je suis très libre à la Vaucreuse.

Elle riait maintenant. Ils s'étaient remis à marcher dans le soleil clair. Ils allaient vite. Ils retrouvèrent, à la sortie du bosquet, le général et M. Jacquemin. Les deux hommes étaient d'accord. Il suffisait, pour en avoir la certitude, de voir la détente physique qui s'était produite chez l'un et chez l'autre, l'abandon, l'espèce de lassitude qui suit un entretien mouvementé.

Mais une nuance d'embarras survivait à l'accord. Antoinette, trop jeune pour tout observer, ne vit, dans l'expression joyeuse de son père, venu au-devant d'elle et subitement épanoui en l'apercevant, qu'un témoignage nouveau d'une tendresse et d'un orgueil paternel qui s'exprimaient chaque jour de mille manières. Mais Michel fut troublé, quand M. Jacquemin lui prit les deux mains et lui dit, d'un ton brusque et pénétré:

—Mon cher voisin, je vous demande pardon de vous avoir un peu délaissé aujourd'hui; vous étiez, en arrière, plus gaiement qu'entre nous deux; mais je tiens à vous dire que vous avez eu, à Fonteneilles, une influence heureuse. Vous êtes un homme de bien, et un homme de progrès.

—J'espère continuer, dit Michel.

M. Jacquemin tressaillit, et son regard exprima une surprise.

—Assurément, mon cher ami, vous resterez ce que vous êtes... Je n'en doute pas.

Les quatre promeneurs tournèrent autour de la garenne, et revinrent au château par une allée qui montait à flanc de coteau, passait entre des groupes de chênes, et redescendait vers la Vaucreuse. On causait d'agriculture, d'élevage, de chasse. M. de Meximieu était distrait. Devant le perron du château, il prit congé de ses hôtes; sa gravité contrastait avec sa manière habituelle, fringante au départ, d'une cordialité hautaine et souvent spirituelle.

Le retour fut silencieux. Le général était attendu à Fonteneilles par le marchand de bois auquel il avait cédé les coupes de l'année. Il régla ses comptes avec lui, reçut la somme promise, resta quelque temps seul, et, vers cinq heures, sonna le valet de chambre.

—Allez prévenir monsieur le comte que je l'attends au fumoir.

Le fumoir était une vaste pièce, tendue de vieux damas vert, et qui occupait, avec la salle à manger, l'extrémité sud du château. Les fenêtres ouvraient, deux sur la forêt, deux sur l'avenue et sur les champs étagés vers le bourg. C'est de ce côté, près des vitres par où filtrait le jour tombant, que le général se tenait, assis devant une table chargée de dossiers et de lettres, quand Michel entra.

—Assieds-toi, mon ami, j'ai à te parler. C'est même d'une affaire importante.

Le jeune homme s'assit, face au jour.

—Michel, je vends Fonteneilles!

—Vous vendez!... Fonteneilles!... vous?...

—Je t'ai dit de t'asseoir et tu t'es relevé. Assieds-toi, et écoute. Je ne le mets pas en vente; je le vends; ce n'est pas la même chose. Je l'ai même vendu... Ne m'interromps pas!

—Mais, je ne puis pas ne pas vous interrompre: c'est indigne!

Michel était pâle, et ses deux mains tendues serraient le bois de la table.

—Indigne! qu'est-ce que je vais devenir?

—En effet, c'est une question. Je m'y attendais. Nous y viendrons tout à l'heure. Mais, écoute-moi... Écoute-moi donc! Et ne pâlis pas comme tu fais!... Est-ce à un homme que je parle? ou à un enfant?

Une voix mâle répondit, et la fenêtre elle-même vibra sous le choc des mots.

—A un enfant, mon père, qui souffre, et qui a déjà beaucoup souffert par vous!

Épuisé par la contrainte qu'il s'imposait pour ne pas crier toute sa douleur, Michel se renversa sur un fauteuil, et baissa la tête.

C'était bien l'enfant qui souffrait, et l'homme qui se taisait.

M. de Meximieu avait pris dans la poche de son gilet un monocle sans cordon, qu'il mettait toutes les fois que, dans une discussion, il avait besoin d'une diversion et d'un moment de répit. Les muscles de l'arcade sourcilière gauche se nouèrent autour du verre, l'œil droit resta large ouvert, et la physionomie du vieux gentilhomme se modifia entièrement. Une ironie contenue, la politesse élégante et méprisante d'un diplomate en qui vivait l'expérience d'une race, aiguisa et tira en hauteur les rides du masque militaire. Sous l'homme de commandement, un autre homme apparut, qui n'avait que de rares emplois, mais qui les remplissait naturellement.

—Mon cher, dit-il avec une lenteur voulue, tu juges ce qui était avant toi. C'est une cause d'erreur dans la vie. La situation qui m'est faite a des causes anciennes. Mon père a laissé des dettes. La terre de Fonteneilles est hypothéquée.

—Je le savais.

—Tu le savais, mais tu croyais que les dettes étaient les miennes. Eh bien! non: celles-là sont d'héritage... Il y a, en second lieu, ta mère;... je l'ai épousée sans fortune.

—Et vous le rappelez?

—Je te le rappelle à toi, parce que, précisément, je ne puis pas lui reprocher ses dépenses, j'aurais l'air d'un goujat; ni lui refuser l'argent qu'elle demande. Or elle en demande beaucoup. Nous avons une vie stupide et intangible. Le monde nous tient. Je veux dire qu'il me tient par ta mère. Et il ne lâche pas.

Le général frappa de la main gauche une liasse de papiers.

—Voici mes comptes. Il en résulte que je suis aux trois quarts ruiné... Ne t'écrie pas! Ne lève pas les bras!... C'est un fait... J'ai eu ma part dans ce résultat. Je vais te dire quelle elle est... Tu supposerais mille choses, si je ne m'accusais pas.

—Non: cela suffit.

—Tu supposerais le jeu? Tu aurais tort. J'ai payé, çà et là, des dettes de lieutenant, ou de sous-officier, mais je ne joue pas. Le jeu ne compte pas dans ma vie. Les femmes? très peu.

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