II (continued 2)
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Je l'embrassai avec joie. Il était donc réconcilié avec son oncle? il était donc l'héritier présomptif de son titre et de sa richesse?
—Mon oncle est mort, répondit-il. Il est mort sans me connaître et sans songer à moi; mais il avait oublié de tester, et, comme j'étais son unique parent…
—Unique? Votre père…
—Mon pauvre cher père!… mort aussi, mort de joie! frappé d'apoplexie quand un notaire est venu lui dire sans ménagement que nous étions riches. Il n'a pas compris qu'il perdait son frère. Il n'a vu que le sort brillant qui m'était échu, l'unique espoir, l'unique préoccupation de sa vie; ce désir était devenu plus intense avec la crainte de ma damnation. Il s'est jeté dans mes bras en disant: «Te voilà seigneur, tu ne seras plus jamais comédien! je peux mourir!» et il est mort! Vous voyez, mon ami, que cette fortune me coûte bien cher! Mais nous causerons à loisir; vous devez être fatigué, refroidi. Soupons, je vous garde après le plus longtemps possible. J'ai besoin de vous voir, de me reconnaître et de me résumer avec vous, car, depuis notre connaissance et notre séparation, je n'ai pas eu une heure d'épanchement.
Quand nous fûmes à table, il renvoya ses gens.
—Mes amis, leur dit-il, vous savez que j'aime à veiller sans faire veiller les autres. Mettez-nous sous la main tout ce qu'il nous faut, assurez-vous que rien ne manque à l'appartement de mon hôte, et allez vous coucher si bon vous semble.
—A quelle heure faut-il réveiller l'hôte de M. le baron? dit le valet de chambre.
—Vous le laisserez dormir, répliqua Laurence, et vous ne m'appellerez plus M. le baron; je vous ai déjà prié de ne pas me donner un titre qui ne m'appartient pas.
Le valet de chambre sortit en soupirant.
—Vous le voyez, me dit Laurence quand nous fûmes seuls, rien ne manque à mon déguisement, pas même les valets de la comédie. Ceux-ci se croient amoindris de servir un homme sans titre et sans morgue. Ce sont de grands imbéciles qui me gênent plus qu'ils ne me servent, et qui, je l'espère, me quitteront d'eux-mêmes quand ils verront que je les traite comme des hommes.
—Je crois au contraire, lui dis-je, qu'ils se trouveront peu à peu très-heureux d'être traités ainsi. Donnez-leur le temps de comprendre.
—S'ils comprennent, je les garderai, mais je doute qu'ils s'habituent aux manières d'un homme qui n'a pas besoin d'être servi personnellement.
—Ou vous vous habituerez à être servi ainsi. Vous êtes plus aristocrate d'aspect et de manières, mon cher Laurence, qu'aucun châtelain que j'aie rencontré.
—Je joue mon rôle, cher ami! Je sais comment il faut être devant les domestiques de bonne maison. Je sais que, pour être respecté d'eux, il faut une grande douceur et une grande politesse, car eux aussi sont des comédiens qui méprisent ce qu'ils feignent de vénérer; mais ne vous y trompez pas, ceux que vous voyez ici sont des cabotins très-vulgaires. Mon oncle était un faux grand seigneur; au fond, il avait tous les ridicules d'un parvenu qui déteste son origine. J'ai vu cela à l'attitude et aux habitudes de ses gens. Leur genre de vanité est de troisième ordre; quand ils m'auront quitté, j'en prendrai de plus relevés, et ceux-là me regarderont comme un homme vraiment supérieur, parce que je jouerai mon rôle d'aristo mieux que n'importe quel aristo. Est-ce que tout n'est pas fiction et comédie en ce monde? Je ne le savais pas, moi! Je me suis demandé, en prenant possession de ce domaine, si je m'y souffrirais huit jours. Je ne craignais pas tant de m'y ennuyer que d'y paraître déplacé et de m'y sentir ridicule; mais, quand j'ai vu combien il était facile d'imposer aux gens du monde par une aisance et une dignité d'emprunt, j'ai reconnu que mon ancien métier d'histrion était une éducation excellente, et qu'on n'en devrait pas donner d'autre aux fils de famille.
Laurence me débita encore quelques paradoxes sur un ton de raillerie qui n'était pas gai. Il affectait un peu trop de dédain pour sa nouvelle situation.
—Voyons, lui dis-je, ne jouez pas la comédie avec un homme à qui vous avez dévoilé tous les recoins de votre cœur et de votre conscience. Il est impossible que vous ne vous trouviez pas plus heureux ici que dans votre village. Je mets à part la perte de votre père, qui était fatale selon les lois de la nature; ce chagrin ne se trouve pas tellement lié à votre héritage qu'il doive vous empêcher d'en apprécier les douceurs.
—Pardonnez-moi, reprit-il, ce mal et ce bien sont étroitement liés; je ne puis l'oublier. Je vous l'ai dit naïvement autrefois, je vous le dis aujourd'hui avec la même sincérité, je suis né acteur. Je n'en ai pas eu le talent, j'en ai gardé la passion. J'ai besoin d'être plus grand que nature. Il faut que je pose vis-à-vis de moi-même, que j'oublie l'homme que je suis, et que je plane au-dessus de ma propre individualité par l'imagination. Toute la différence entre l'acteur par métier et moi, c'est qu'il a besoin du public, et que, moi, ne l'ayant jamais passionné, je m'en passe fort bien; mais il me faut ma chimère: elle m'a soutenu, elle m'a fait accomplir de grands sacrifices. Je me sais honnête et bon, cela ne me suffit pas, c'est la nature qui m'a fait ainsi; je prétends sans cesse à être sublime à mes propres yeux, et à l'être par le fait de ma volonté. Enfin la vertu est mon rôle, et je n'en veux pas jouer d'autre. Je sais que je le jouerai toujours, ou que je me prendrai en dégoût et en aversion. Vous ne comprenez pas cela? vous me prenez pour un fou? Vous ne vous trompez pas, je le suis; mais ma folie est belle, et, puisqu'il m'en faut une, ne cherchez pas à m'ôter celle-là. J'ai été vraiment stoïque dans mon village, car tout le monde m'y a cru heureux, et certes je ne l'étais qu'en de rares moments, quand je pouvais me dire: «Tu as réussi à être grand.» La vie de mon père, sa sécurité, qui était mon ouvrage, c'était la raison d'être de mon sacrifice. J'en étais arrivé à ne plus rien regretter du passé. A présent, qu'ai-je à faire ici qui soit digne de moi? Avoir de belles manières, m'exprimer plus purement, avoir plus de littérature que la plupart des messieurs qui m'observent et m'auscultent pour savoir s'ils m'accepteront comme un des leurs? C'est vraiment trop facile, et ce n'est pas là un idéal dont je me sente bien jaloux.
Je lui demandai si l'on savait dans son nouveau pays qu'il eût joué la comédie.
—On l'avait dit, répondit-il, on le répétait, on n'en était pas sûr, bien qu'on eût vu autrefois à Rouen sur les planches un grand jeune homme mince qui me ressemblait beaucoup et qui portait sur l'affiche le même nom que M. le baron. On n'avait pu supposer alors que je pusse être son parent, il ne faisait pas volontiers les honneurs de sa roture. Quand je me présentai comme son héritier, on questionna mes gens, qui ne savaient rien et qui nièrent avec indignation. On me questionna plus adroitement, et je me hâtai de dire la vérité avec tant de résolution et de fierté, qu'on se hâta de me répondre que je n'en valais pas moins. Un homme qui a cent mille livres de rente, car j'ai cent mille livres de rente, mon cher ami, n'est pas le premier venu en province; c'est une puissance utile ou nuisible, et tout ce qui l'entoure a besoin de lui plus ou moins. Je sentis tout de suite qu'il fallait réaliser mon capital et quitter le pays, ou m'imposer par les apparences du mérite. Cela rentrait dans ma monomanie, et je posai l'homme de mérite sans me donner la moindre peine.
—Quittez ce ton de persiflage envers vous-même, mon cher Laurence. Vous avez été naïf en me racontant votre vie, soyez-le encore. Vous êtes un homme de cœur très-intelligent; donc, vous êtes réellement un homme de mérite. Vous tenez à paraître ce que vous êtes, c'est votre droit; je dirai plus, c'est votre devoir. Je ne vois en vous rien qui sente le comédien, si ce n'est cette affectation de railler le milieu social où la destinée vous replace et que je commence à comprendre. L'homme qui a livré tout son être, intelligence, figure, accent, cœur et entrailles au contrôle d'un public souvent injuste et brutal, a certainement beaucoup souffert de ce contact direct, et sa fierté a dû se révolter à l'idée que, pour quelques sous donnés à la porte, le premier manant venu achetait le droit de l'humilier. Je vous avoue qu'avant de vous connaître, j'avais un grand dédain pour les comédiens. Je ne pardonnais qu'à ceux dont le talent réel a le droit de tout braver et la puissance de tout vaincre. J'éprouvais une sorte de dégoût pour ceux qui étaient médiocres, et je ne surmontais ce dégoût que par la compassion que m'inspiraient leur détresse, la difficulté de vivre en ce monde, le manque d'éducation première, l'encombrement du travail dans la société moderne. C'est cette difficulté toujours croissante de trouver de l'ouvrage, quand on n'est pas remarquablement doué, qui combat et détruit le préjugé contre les comédiens, plus que tous les raisonnements philosophiques, car au fond le préjugé a sa raison d'être. Pour se présenter au public fardé et costumé en comique ou en héros, c'est-à-dire en homme qui a la prétention de faire rire ou pleurer une foule, il faut une audace qui est vaillance ou effronterie, et quiconque paye a bien le droit de lui crier, s'il est mauvais: «Va-t'en, tu n'es pas beau, ou tu n'es pas drôle.» Eh bien, mon cher Laurence, vous dites que vous étiez passable, et voilà tout. Vous avez donc souffert de ne pas être au premier rang, et vous avez cherché à vous en consoler en vous disant avec raison qu'en vous l'homme était supérieur à l'artiste; et maintenant que vous vous rappelez la froideur des gens de l'autre côté de la rampe, vous leur gardez rancune à votre insu. Vous vous efforcez de les traiter de haut, comme ils vous traitaient quand vous leur apparteniez. Ils ne vous trouvaient pas assez comédien, et vous avez besoin de leur dire que leur existence à eux est aussi une comédie, qu'elle est mauvaise et qu'ils y sont mauvais. C'est là un lieu commun qui ne prouve rien, car tout est affreusement sérieux en réalité dans la comédie du monde et dans le monde de la comédie. Oubliez donc cette petite amertume. Acceptez franchement votre retour à la liberté et à l'action sociale. Vous avez une grande excuse, une excuse que vous m'avez sincèrement fait admettre, l'amour, qui est la grande absolution de la jeunesse. Cet amour est oublié, je suppose; s'il ne l'est pas, il peut tout vaincre à présent, je le suppose encore. Quoi qu'il en soit, vous n'avez à rougir de rien dans le passé, et c'est pour cela que vous devez aborder le monde, non comme un transfuge repentant ou défiant, mais comme un voyageur qui a profité de son expérience pour juger impartialement toutes choses, et qui rentre chez lui pour réfléchir et agir en philosophe.
Laurence écouta mon petit sermon sans l'interrompre, et, comme c'était toujours un cœur d'enfant dans une poitrine virile, il me tendit ses deux mains avec effusion.
—Vous avez raison, me dit-il, je sens que vous avez raison et que vous me faites du bien. Ah! si j'avais un ami près de moi! J'en ai si grand besoin, et je suis si seul! Tenez, mon ami, ma vie entière est un vertige, et je suis encore bien jeune; je n'ai pas vingt-huit ans! J'ai passé par des existences si diverses que je ne sais vraiment plus qui je suis. Tout est aventure et roman dans cette existence agitée. Il y avait bien vraiment de quoi être un peu fou. Sans vous, je le serais devenu tout à fait, car, lorsque vous m'avez rencontré dans un cabaret, j'étais en train de devenir un viveur de village, peut-être un ivrogne triste et rêvant le suicide dans les fumées du vin bleu. Grâce à vous, j'ai repris possession de moi-même, mais l'exaltation a augmenté, et il était temps d'en finir. Mon pauvre père, pardonne-moi ce que je dis là!
Une larme vint au bord de sa paupière; il se versait machinalement un second verre de vin de Malvoisie. Il le versa dans le seau à glace, et, comme je le regardais:
—Je ne bois plus, dit-il, si ce n'est par distraction et sans savoir ce que je fais. Sitôt que j'y pense, vous voyez, je m'abstiens.
—Pourtant, vous soupez ainsi tous les soirs?
—Oui, habitude de comédien qui aime à faire de la nuit le jour.
—Au village, pourtant…
—Au village, je travaillais dès le matin comme un bœuf; mais je faisais le samedi, le dimanche et le lundi comme les autres, et, ces jours-là, je ne me couchais pas. Que voulez-vous, l'ennui! J'étais pourtant un bon ouvrier. Il n'y paraît déjà plus, voyez! j'ai les mains blanches, d'aussi belles mains que quand je jouais les amoureux. Ça ne fait pas que je m'amuse. Ah! mon ami, je vous parle franchement, ne prenez pas ceci pour une affectation. Je m'ennuie à avaler ma langue, je m'ennuie à en mourir.
—N'avez-vous donc pas su vous créer encore des occupations sérieuses?
—Sérieuses! Dites-moi donc ce qu'il y a de sérieux dans l'existence d'un millionnaire de la veille qui est encore un étranger au milieu des gens pratiques? Est-ce que je serai jamais pratique, moi? est-ce que je peux l'être? Écoutez le récit de mes trois mois de villégiature dans ce château; mais c'est assez rester à table. Venez dans ma chambre, nous y serons mieux.
Il prit un flambeau de vermeil d'un travail exquis, et, après m'avoir fait traverser un salon splendide, un billard immense et un boudoir merveilleux, il me fit entrer dans une chambre à coucher où je m'écriai tout de suite:
—La chambre bleue!
—Comment! dit-il en souriant, vous vous souvenez assez bien de mon histoire, mes descriptions sommaires vous ont assez frappé pour que vous reconnaissiez des choses que vous n'avez jamais vues!
—Mon cher ami, votre histoire m'a tellement impressionné que je me suis amusé à l'écrire à mes moments perdus, en changeant tous les noms. Je vous la lirai, et, si mes souvenirs manquent d'exactitude, si j'ai altéré la couleur, vous corrigerez, vous rectifierez, vous changerez; je vous laisserai le manuscrit.
Il me dit que je lui ferais le plus grand plaisir.
—C'est donc là, repris-je, la fameuse chambre bleue?
—C'est une copie aussi exacte que me l'ont permis mes propres souvenirs.
—Vous êtes donc redevenu amoureux de la belle inconnue?
—Mon ami, la belle inconnue est morte; tout est mort dans le roman de ma vie.
—Mais la fameuse troupe, Bellamare, Léon, Moranbois… et celle que je n'ose nommer?…
—Ils sont tous morts pour moi. Absents, en Amérique, je ne sais où; Impéria, ayant perdu son père, les avait suivis au Canada, où ils étaient encore il y a six mois. Bellamare m'écrivait qu'il serait en mesure, à son retour, de me rendre mon argent. Tout le monde se portait bien. Ne parlons pas d'eux; cela me trouble un peu, et je suis peut-être en train d'oublier…
—Dieu le veuille! C'est ce qu'avant tout je désire pour vous; mais cette chambre bleue, c'est un souvenir que vous avez voulu, que vous voulez garder?
—Oui; quand j'ai su que mon inconnue n'était plus, son souvenir m'a repincé le cœur, et, comme un grand enfant que je suis, j'ai voulu élever ce monument intime à sa mémoire. Vous vous souvenez que cette chambre bleue n'était pas plus la sienne que la maison renaissance où j'étais entré par mégarde. Cette demeure charmante, poétisée pour moi par une gracieuse et bienveillante apparition, n'en était pas moins le seul cadre où je pusse évoquer son image voilée. J'ai copié la chambre de mon mieux; seulement, comme celle-ci est plus grande, j'ai pu y ajouter de bons sofas où nous allons fumer de bons cigares.
Je lui demandai comment et par qui il avait appris la mort de son inconnue.
—Je vous le dirai tout à l'heure, répondit-il. Il faut procéder avec ordre. Je reprends mon récit; ce ne sera plus qu'un court chapitre à ajouter au roman que vous avez pris la peine de rédiger.