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Le Baiser en Grèce

ANTHOLOGIE

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Déclaration d’amour

Je ne sais pas ce que je dois louer le plus en toi. Ta tête ? Mais quels yeux ! Tes yeux ? Mais quelles joues ! Tes joues ? Mais tes lèvres m’attirent et me brûlent. Comme elles sont modestement closes, mais assez ouvertes cependant pour laisser échapper le parfum de ton haleine ! Et lorsque tu retires tes vêtements, que de trésors cachés ! Ils me semblent lancer des éclairs. O Phidias, Lysippe, et toi Polyclète, combien vous avez perdu d’avoir quitté si vite ce monde ! En présence d’un tel modèle, vous n’auriez point cherché à créer d’autre statue. Tout en toi est admirable. Quelle finesse de main ! quelle largeur de poitrine ! quelle harmonie de formes ! Je n’ai plus de mots pour exprimer le reste. En vérité, une pareille beauté rendrait difficile le jugement du fils de Priam lui-même. Hélas ! Comment donc faire ? De quel côté me tourner ? Louerai-je ceci ? Mais cela vaut mieux. Donnerai-je le prix à cette perfection ? Mais cette autre m’entraîne. Laisse-moi joindre le toucher à la vue et je prononcerai.

Lettres galantes de Philostrate (lettre 65). (Traduction Stéphane de Rouville, Paris 1876.)

L’enchantement du baiser

A ce moment une abeille ou une guêpe vint bourdonner autour de ma tête : je portai vivement la main à mon visage, feignant d’être piqué et de ressentir une cuisante douleur. Leucippe s’approcha, écarta ma main et me demanda où j’étais piqué. « A la lèvre, lui dis-je ; mais vous, pourquoi ne pas m’expliquer le charme qui guérit des piqûres, chère Leucippe ? » Elle s’approcha davantage et plaça sa bouche près de la mienne, comme pour prononcer les paroles magiques. Pendant qu’elle les murmurait tout bas, ses lèvres effleuraient les miennes ; et moi je l’embrassais en silence, étouffant sur mes lèvres le bruit des baisers que je lui dérobais. Elle, de son côté, ouvrait et fermait les lèvres, murmurant sa douce magie et faisait de ses enchantements autant de baisers. J’osai alors la serrer dans mes bras et l’embrasser sans détour. — Que faites-vous ? me dit-elle en se retirant ; connaîtriez-vous aussi l’art des enchantements ? — Je baise le charme, lui dis-je ; car vous m’avez enlevé la douleur. Elle comprit ma pensée et sourit. Mon audace s’en accrut : « Hélas ! ma bien-aimée, lui dis-je, je sens de nouveau une blessure plus cruelle encore ; l’aiguillon a pénétré jusqu’au cœur, et réclame tous tes charmes. N’aurais-tu point une abeille sur les lèvres ? car elles sont pleines de miel, et pourtant tes baisers font de vives blessures. Je t’en supplie, charme de nouveau mes douleurs, et surtout prolonge les enchantements, de peur que la blessure ne s’envenime encore. »

Achille Tatius, Leucippe et Clitophon (II, 7) (traduction Ch. Zévort).

La leçon d’amour

Alors les brebis besloyent, les aigneaux saultoyent et se courboyent soubz le ventre de leurs mères pour teter ; les beliers poursuyvoyent les brebis, qui n’avoyent point encore aignelé, et après qu’ilz les avoyent arrestées, sailloyent chacun la sienne. Autant en faisoyent les boucz après les chèvres, saultant à l’environ, et quelques-uns combattans pour l’amour d’elles : chacun avoit la sienne, et gardoit qu’autre que luy ne la couvrist. Toutes lesquelles choses eussent peu inciter des vieillards refroidiz à désirer la joüissance d’amour ; et par plus forte raison incitèrent-elles Daphnis et Chloé, qui estoyent en la première fleur de la jeunesse, et qui, pourchassans de longtemps le dernier but de contentement d’amour, brusloyent en oyant ce qu’ilz oyoyent, et se fondoyent de désir en voyant ce qu’ilz voyoyent, cherchant quelque chose qu’ilz ne pouvoyent trouver oultre le baiser et l’embrasser ; mesmement Daphnis, lequel estant devenu grand et en bon point, pour n’avoir bougé tout le long de l’hyver de la maison à ne rien faire, frissoit après le baiser, et estoit gros, comme l’on dit, d’embrasser, faisant toutes choses plus hardiment, plus curieusement et plus ardemment que paravant, pressant Chloé de luy octroyer tout ce qu’il vouloit, et de se coucher nuë à nud avec luy plus longuement qu’ilz n’avoyent accoustumé. Chloé luy demandoit : « Et qu’y a-t-il plus à coucher nuë à nud par-dessus le baiser et l’embrasser, qu’à coucher tout vestu ? — Cela, respondoit Daphnis, que les beliers font aux brebis et les boucz aux chèvres ; vois-tu comment après cela les brebis ne s’enfuyent plus, ny les beliers aussi ne se travaillent plus pour courir après ; ains paissent tous deux amiablement ensemble, comme estant tous deux assouviz et contens ? et doit estre quelque chose plus doulce que ce que nous faisons, et qui surpasse l’amertume d’amour. — Et mais, disoit Chloé, ne vois-tu pas comment les beliers et les brebis, les boucz et les chèvres, en faisant ce que tu dis, se tiennent tout de bout, les masles saillans dessus, les femelles soustenans les masles sur le dos ? et tu veux que je me couche par terre avec toy, et encore toute nuë, là ou les femelles sont plus garnies de laine et de poil, et plus velues que je ne suis couverte quand je suis toute vestuë. » Daphnis ne sçavoit que respondre à cela, et luy obéïssant se couchoit auprès d’elle tout vestu, où il demouroit longtemps, gissant tout de son long, ne sçachant par quel bout se prendre pour faire ce que tant il désiroit. Il la faisoit relever et l’embrassoit par derrière, en imitant les boucz ; mais il s’en trouvoit encore moins satisfait que devant. Si se rassit à terre et se print à plorer sa sotise de ce qu’il sçavoit moins que les belins, comment il falloit accomplir les œuvres d’amour.

....... .......... ...

Or quelques jours plus tard, certaine petite femme jeune, belle, délicate, qui avait nom Lycœnion, et que son mari, fort cassé, ne satisfaisait point à son gré, mena Daphnis le plus avant qu’elle put dans le bois, et lui offrit de lui montrer « comment il faut faire le jeu d’amour. »

Daphnis perdit toute contenance tant il fut ayse, comme un pauvre garson de village jeune et amoureux : si se met à genoux devant Lycœnion, la priant bien fort de luy enseigner ce plaisant mestier le plustost qu’elle pourroit, afin qu’il peust faire ce qu’il désiroit à Chloé ; et comme si c’eust été quelque grand et malaysé secret, luy promist qu’il luy donneroit un chevreau, des fromages molz, de la cresme, et plustost la chèvre avec : aussi Lycœnion trouvant en ce jeune chevrier une simplicité plus grande qu’elle n’eust pensé, commença à le passer maistre en ceste manière. Elle luy commanda de s’asseoir auprès d’elle et de la baiser comme il avoit accoustumé de baiser Chloé, et en la baisant, de l’embrasser le plus estroitement qu’il luy seroit possible ; et finalement de se mettre de son long par terre avec elle. Après que Daphnis se fust assis auprès d’elle, qu’il l’eust baisée, et se fut couché par terre, Lycœnion le trouvant en estat, le souleva un peu, et se glissa adroitement dessoubz luy, puis elle le mit dans le chemin qu’il avoit jusques-là cherché. Tout se passa à l’ordinaire, la nature elle-mesme luy ayant appris ce qu’il y avoit de plus à faire.

Longus. Daphnis et Chloé, livre III (traduction d’Amyot.)

Le combat d’amour

Palestre, sitôt qu’elle eut mis dormir sa maîtresse, s’en vint devers moi sans tarder ; et lors ce fut à nous de boire et de faire débauche de vin ensemble et de baisers ; par où nous étant confortés et préparés au déduit, Palestre se lève et me dit : songe, jeune homme, comme je m’appelle, et te souvienne que tu as affaire à Palestre. Or sus, on va voir en cette joute ce que tu sais faire, et si tu es appris aux armes comme gentil compagnon. — J’accepte ton défi, lui dis-je, et me dure mille ans que nous ne soyons aux prises. Déshabille-toi ; fais tôt… Lors elle : C’est moi qui suis le maître d’exercices et qui vais éprouver ton adresse et ta force en divers tours de lutte ; toi, fais devoir d’obéir et d’exécuter à point ce que je commanderai. — Commande, lui dis-je. — Cependant elle se déshabillait, et quand elle fut toute nue : Dépouille-toi, jouvenceau, et te frotte de cette huile. Allons, ferme, bon pied, bon œil. Accole ton adversaire, et d’un croc en jambe le renverse. Bon, bras à bras, corps à corps, flanc contre flanc ; appuie et toujours tiens le dessus. Çà, sous les reins cette main, l’autre sous la cuisse ; lève haut, donne la saccade, redouble, serre, sacque, choque, boute, coup sur coup ; point de relâche ; dès que tu sens mollir, étreins ; là, là, bellement ; allons ! au but ! te voilà quitte.

Au bout d’un instant, elle se lève en pieds ; et après s’être un peu soignée : Voyons, dit-elle, si tu es champion à l’épreuve en toutes joutes et combats jusqu’à outrance. Puis tombant à genoux sur le lit : Maintenant nous allons combattre à fer émoulu. Elle tombe aussitôt sur ses genoux en s’arrangeant sur le lit, et me tourne le dos. Çà, beau lutteur, me dit-elle vous voilà en présence, préparez-vous au combat, avancez ; portez-vous encore plus avant. Vous voyez votre adversaire nu, ne l’épargnez pas ; et d’abord il est à propos de l’enlacer fortement ; ensuite il faut le pencher, fondre sur lui, tenir ferme, et ne laisser aucun intervalle entre vous deux. S’il commence à lâcher prise, ne perdez pas un moment, enlevez-le et tenez-le en l’air en le couvrant de votre corps et continuant de le harceler ; mais surtout ne vous retirez pas en arrière avant que vous en ayez reçu l’ordre ; courbez son dos en voûte, contenez-le par dessous ; donnez-lui de nouveau le croc en jambe, afin qu’il ne vous échappe pas ; tenez-le bien et pressez vos mouvements : lâchez-le, le voilà terrassé, il est tout en nage. Je partis d’un grand éclat de rire, puis je repris : Mon maître, il me prend fantaisie de te prescrire à mon tour quelque petit exercice. Songe à m’obéir ponctuellement. Relève-toi et demeure assise ; avance une main officieuse ; caresse-moi légèrement, et promène-la sur moi ; enlace-moi bien, et fais-moi tomber dans les bras du sommeil.

Lucien. La Luciade ou l’Ane (Traduction Paul-Luis Courrier et Belin de Ballu.)

Concours de Beauté

MÉGARE A BACCHIS

Nous étions toutes rassemblées chez Glycère : Thessala, Moscharion, Thaïs, Myrrhine, Chrysion, Anthracion, Pétala, Thryallis, Euxippe et même Philumène. Quel délicieux repas nous avons fait ! Les chansons, les bons mots et le vin nous ont tenues en haleine jusqu’au chant du coq. Les parfums, les fleurs et les confitures ne nous ont point manqué. La table était dressée sous des lauriers, qui nous couvraient de leur ombre. Une seule chose nous manquait, c’était vous. Du reste, il y avait abondance de tout. Nous avons souvent fait la débauche ensemble, mais il est rare que nous nous soyons si bien diverties.

Mais ce qui nous divertit infiniment fut une dispute qui s’éleva entre Myrrhine et Thryallis, laquelle des deux montrerait les fesses les plus belles et les plus dodues. Myrrhine, la première, défit sa ceinture. Elle avait une chemise de soie, au travers de laquelle on apercevait aisément le tremblement de ses fesses dans les mouvements qu’elle donnait à ses reins, regardant souvent derrière elle le branlement de ses fesses. En même temps elle soupirait doucement, comme si elle eût actuellement été aux prises dans un combat amoureux. Par Vénus, l’adresse avec laquelle elle s’en acquitta me remplit d’admiration.

Elle ne fit cependant pas perdre courage à Thryallis, qui poussa même l’effronterie plus loin qu’elle. « Ce n’est point au travers d’un rideau, dit-elle, que je veux lui disputer le prix, ni faire la sucrée. Il ne faut point alléguer de vains prétextes lorsqu’il s’agit de combattre. C’est toute nue que je veux le faire, comme dans les exercices du gymnase ». Elle ôte en même temps sa chemise, et tendant le derrière : « Tenez, Myrrhine, dit-elle, voyez si vous pouvez trouver à redire à leur teint et s’il n’est pas pur et naturel. Voyez quel éclat il a, voyez comme ces hanches sont bien prises, et comme ces fesses ne sont ni trop charnues, ni trop décharnées. Elles ne sont point flasques comme celles de Myrrhine. Mais elles sourient et ont tout l’air de rire. »

En même temps, elle donna un si grand mouvement à ses fesses qu’elle les faisait rebondir çà et là sur ses reins. De sorte que, nous mettant toutes à frapper des mains, nous lui adjugeâmes la victoire.

Il y eut encore d’autres disputes, surtout à qui montrerait les plus beaux seins. Personne n’osa disputer la beauté du ventre avec Philumène, parce qu’elle a de l’embonpoint et n’a point été grosse.

Après avoir passé ainsi toute la nuit, avoir bien maudit nos amants et en avoir souhaité d’autres (car en amour la nouveauté plaît toujours), nous nous sommes retirées toutes prises de vin.

(Lettres du rhéteur Alciphron, I, 39.)

Ode à une femme aimée

Celui-là me paraît égal aux dieux qui, assis en face de toi, écoute de près ton doux parler,

Et ton aimable rire : ils font tressaillir mon cœur dans mon sein ; la voix n’arrive plus à mes lèvres.

Ma langue se brise, un feu subtil court rapidement sous ma chair ; mes yeux ne voient plus rien, mes oreilles bourdonnent.

Une sueur glacée m’inonde, un tremblement me saisit tout entière ; je deviens plus verte que l’herbe, il semble que je vais mourir.

Eh bien ! j’oserai tout, puisque mon infortune…

Sapho. (Traduction Em. Deschanel.)

Le baiser lesbien

CLONARION ET LÉAENA

Clonarion. — On dit d’étranges choses de toi, Léaena ; que Mégille, cette riche dame de Lesbos, te caresse comme ferait un homme. Qu’en est-il ? Cela est-il vrai ?

Léaena. — Il en est quelque chose.

Clonarion. — Mais à quoi aboutissent toutes ces caresses ? Je ne le puis comprendre. Tu ne m’aimes point, car tu ne me les cèlerais pas.

Léaena. — Je t’aime plus que personne ; mais j’ai honte de le dire, c’est une étrange femelle.

Clonarion. — Tu veux dire sans doute que c’est quelque Tribade, comme on dit qu’il y en a beaucoup en cette île, qui n’aiment pas les hommes, et qui caressent les femmes.

Léaena. — C’est quelque chose de semblable.

Clonarion. — Conte-moi comment elle te déclara sa passion, ce que tu lui répondis et le reste de cette aventure.

Léaena. — Elle faisait la débauche avec Démonasse de Corinthe, qui est de son humeur ; et elles m’envoyèrent quérir comme musicienne, pour chanter et jouer des instruments pendant leur repas. Après avoir fait bonne chère, elles me retinrent à coucher, et me dirent que je coucherais avec elles, et qu’elles me mettraient au milieu ; ce que je n’osai refuser, parce qu’il me semblait qu’elles me faisaient honneur. Lorsque nous fûmes au lit, elles m’embrassèrent comme des hommes, non seulement en appliquant les lèvres, mais en entr’ouvrant la bouche, me caressant, me pressant la gorge ; Démonasse même me mordait en me donnant des baisers. Pour moi, je ne voyais pas où elles voulaient en venir. A la fin, Mégille tout en fureur, ôta sa coiffure, et parut toute nue, et la tête rase comme un athlète, ce qui me surprit encore plus. Alors prenant la parole : « As-tu vu, dit-elle, un plus beau garçon ? — Je ne vois point là, lui dis-je, de garçon. — Ne m’offense point, dit-elle, je ne m’appelle pas Mégille, mais Mégillus ; et voilà ma femme. » (montrant Démonasse.) Je me pris à rire à ce discours et lui dis : « Quoi ! tu nous as trompées si longtemps étant homme, et passant pour femme, comme Achille parmi les filles ? Mais tu n’es pas faite comme lui. — Non, dit-elle, mais je n’en ai pas besoin ; et si tu veux l’éprouver, tu trouveras qu’il ne me manque rien pour accomplir tes désirs et les miens. — N’es-tu point hermaphrodite, lui dis-je, comme ce devin de Thèbes dont m’a parlé ma compagne Isménodore, qui devint homme après avoir été femme ? — Non, dit-elle, mais j’ai toutes les passions et les inclinations des hommes. — Et il te suffit des désirs ? lui répondis-je. — Léaena, me dit-elle, laisse-toi faire, si tu ne me crois pas, et tu comprendras que je suis tout à fait un homme. J’ai ce qu’il faut pour te convaincre : encore une fois, laisse-toi faire, et tu verras. » Je me suis laissé faire, Clonarion, j’ai cédé à ses instances, accompagnées d’un magnifique collier et d’une robe de lin du plus fin tissu. Je l’ai saisie dans mes bras comme un homme ; elle m’a embrassée toute haletante, et m’a paru goûter le plus vif plaisir.

Clonarion. — Mais que fit-elle, et comment s’y prit-elle ? C’est là ce qu’il faut me raconter.

Léaena. — N’insiste pas davantage. Ce n’est pas beau. Aussi, j’en jure par Vénus, je n’en dirai rien.

Lucien. Dialogues des courtisanes, V (Traduction Belin de Ballu et Eugène Talbot.)

Les deux baisers

Abandonnons les mythes pour parler de la réalité même et des jouissances véritables. Pour moi, dit Clitophon, j’en suis encore à mes premières armes avec les femmes et je n’ai connu que celles qui vendent leurs faveurs. Un autre plus anciennement initié aurait sans doute beaucoup plus à dire. Pourtant j’essaierai, malgré mon peu d’expérience. Le corps de la femme est souple et flexible sous les étreintes de l’amour ; ses lèvres sont douces aux baisers ; ses bras, tout en elle est approprié aux plaisirs de Vénus. C’est la volupté même qu’on étreint quand on la possède, et le baiser s’empreint sur ses lèvres comme le sceau sur la cire. Les baisers qu’elle rend à son tour ne sont point sans un certain art ; elle sait habilement en augmenter la douceur. Ce n’est point assez pour elle que les lèvres s’unissent amoureusement aux lèvres : ses dents mêmes cherchent les embrassements ; elle dévore la bouche de son amant, elle mord les baisers ; ses seins, qu’on sent palpiter sous la main, sont une nouvelle source de jouissance. Au moment suprême de l’amour, elle tressaille comme aiguillonnée par la volupté ; sa bouche s’ouvre à un torrent de baisers ; elle ne contient plus ses transports. Les langues à ce moment se cherchent mutuellement, elles veulent s’unir et avoir, elles aussi, leurs embrassements. Vous augmentez vous-même le plaisir en ouvrant les lèvres à de larges et profonds baisers. Lorsqu’approche le terme, la femme devient haletante sous la volupté qui l’inonde. Sa respiration pressée s’élance, mêlée au souffle de l’amour, jusque sur les lèvres où elle rencontre le baiser qui erre sur le bord et cherche à pénétrer plus avant ; refoulée par le baiser qui se mêle à elle et la suit, elle revient en arrière et arrive jusqu’au cœur. Celui-ci, ébranlé par les baisers, s’agite, tressaille ; et s’il n’était fortement enchaîné dans la poitrine, il briserait ses liens pour suivre les baisers. Avec les enfants, les embrassements sont sans art, les étreintes sans raffinements délicats ; Vénus est languissante, le plaisir nul.

— Il me semble, dit Ménélas, que bien loin d’être novice, tu as toute l’expérience de la vieillesse dans les mystères de Vénus, à voir tout ce que tu nous débites sur les petits mérites secrets des femmes. Mais écoute à ton tour ceux des enfants : chez la femme tout est fardé, et les paroles et l’extérieur ; si quelqu’une paraît belle, c’est l’œuvre longtemps élaborée des onguents et de la peinture. Sa beauté est tout entière dans les parfums, dans la teinture des cheveux, dans l’artifice des caresses. Dépouillez-la de ces mille accessoires menteurs, et elle ressemble au geai de la fable, dépouillé de ses plumes. La beauté des enfants n’est pas saturée de toutes ces senteurs, de toutes ces odeurs trompeuses et empruntées ; mais la sueur de l’enfant a un plus doux parfum que toutes les huiles et lotions féminines. On peut, d’ailleurs, avant les embrassements amoureux, les étreindre à la palestre, les serrer dans ses bras, au grand jour et sans honte. Les ardeurs de l’amour ne viennent pas s’éteindre sur une chair molle et sans résistance ; les corps se résistent mutuellement et luttent entre eux de volupté. Les baisers n’ont pas l’apprêt de ceux de la femme ; leur art menteur ne prépare point sur les lèvres une fade déception : l’enfant embrasse comme il sait ; ce sont des baisers sans artifice, mais ce sont ceux de la nature. L’image des embrassements de l’enfant, c’est le nectar devenu solide, se substituant aux lèvres, donnant et recevant les baisers. Pour l’amant, point de satiété ; il a beau puiser à la coupe, toujours il a soif de baiser encore ; il ne saurait retirer sa bouche jusqu’à ce que l’excès même de la volupté le force à quitter les lèvres.

Achille Tatius. Leucippe et Clitophon (III, 37 et 38). (Traduction Ch. Zévort.)

Le baiser bestial

Lucius, métamorphosé en âne, conte ses aventures.

La dame, restée seule avec moi, d’abord allume une grande lampe dont la lueur éclairait partout. Puis debout près de cette lampe s’étant dépouillée toute nue, elle prit de l’essence d’une certaine fiole, en versa sur soi, s’en oignit, et à moi aussi me parfuma le corps et le museau surtout d’une suave odeur ; puis me baisa et me caressait avec pareil langage et toute belle façon comme si j’eusse été son amant. Enfin me prenant par ma longe, elle m’entraîne sur le lit. Je n’avais nulle envie de me faire prier, la voyant belle de tout point, avec ce que la bonne chère, et le vin vieux que je venais de boire, me rendaient assez disposé à la satisfaire ; mais je ne savais comment m’y prendre, n’ayant touché femelle depuis ma métamorphose. Une chose encore me troublait ; j’avais peur de la déchirer, vu la disproportion qui existait entre nous deux. Mais l’expérience me fit voir que je m’abusais, car emportée par ses désirs, elle s’étendit sous moi comme sous un homme et de ses bras, me tirant à soi et se soulevant du corps, me mit dedans tout entier. Moi pauvre, je craignais encore et me retirais bellement pour la ménager. Mais elle, tant plus je reculais, tant plus me serrait et s’enferrait de tout ce que je lui dérobais. A la fin donc pour lui complaire (aussi que je pensais valoir bien, tout âne que j’étais, l’amant de Pasiphaé), la voulant servir à gré, je fus ébahi que je me trouvai petitement outillé pour la demoiselle, et connus que j’avais eu tort d’y faire tant de façons. J’eus assez affaire toute la nuit à la contenter, tant elle était amoureuse et infatigable au déduit.

Lucien. La Luciade ou l’Ane (traduction de Paul-Louis Courier.)

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