DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle s’assit sur un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude sa longue jaquette de couleur sombre; à travers sa voilette, ses beaux yeux brillaient:
—Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en souriant.
L’atmosphère de la chambre avait la teinte des roses de Bengale. C’était Odette qui avait choisi l’année précédente les cretonnes claires sur lesquelles se détachaient de grandes fleurs et de grands oiseaux. Le lit bas et blanc était adossé à une tenture; blanche aussi l’armoire sans angles, doucement renflée de chaque côté et treillissée d’or. Il y avait sur les petits meubles ces bibelots informes et mièvres qu’une jeune fille riche ne peut manquer de recevoir comme cadeaux de fête et d’anniversaire. Mme Saint-Estèphe négligea de leur jeter son coup d’œil moqueur:
—Je suis rentrée de bonne heure pour causer un peu avec toi, dit-elle à Odette en tirant ses gants. Tu sais qui nous avons à dîner ce soir?
Odette cita deux ou trois noms. Sa mère lui avait parlé d’un jeune Anglais, de passage à Bordeaux, et que patronnait une famille de grands négociants:
—Je ne sais pas, dit-elle, s’il parle français. Il est descendu chez les Butlow qui ont été reçus chez lui à Londres et le promènent en automobile. Aujourd’hui, ils ont dû aller en Médoc...
—Odette, interrompit sa sœur, d’une voix insinuante, tu sais bien que ce n’est pas de lui que je veux parler...
Une rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille. Pourquoi Gisèle prenait-elle plaisir à la tourmenter? Elle se demandait aussi ce que signifiait ce dîner. Il lui semblait singulier que sa mère eût consenti à recevoir alors qu’elle venait seulement de revenir en ville et que la maison était encore désorganisée. Et pourquoi Seguey avait-il été invité? Depuis le matin, elle s’efforçait de composer son visage et ses attitudes; mais, maintenant, elle avait l’impression que son secret lui échappait...
Brusquement, elle couvrit son visage de ses deux mains:
—Laisse-moi, dit-elle. Tu sais bien qu’il ne m’aime pas. Moi non plus, je ne tiens pas à lui. Si tu crois le contraire, c’est pour me blesser; personne ici ne me comprend...
—Oh! déclara Mme Saint-Estèphe, le mariage n’est pas du tout ce que tu crois. Je suis sûre, moi, qu’il t’épousera.
Elle avait envie de lui dire:
—Tu n’as plus qu’à te laisser faire.
Une discussion s’engagea qui fut assez vive. Odette répétait à travers ses larmes que Seguey ne la trouvait pas intelligente: si elle était bête, on pouvait au moins la laisser tranquille. Les femmes ne confiant jamais le fond de leurs pensées, elle ne dit pas qu’elle était jalouse de Paule. Gisèle ne donnait pas au facteur sentimental une grande importance:
—Si tu ne l’épouses pas, continua-t-elle, il végétera. Ce sera un homme fini, un homme à la côte. Tu ne voudrais pourtant pas le laisser partir pour la Martinique.
Et, changeant de ton:
—Cette petite Dupouy était une erreur. Il l’a vu lui-même. D’ailleurs, quand quelqu’un vous plaît, il faut savoir lutter, se jeter en travers des événements. Pour une femme, c’est le seul match qui vaille la peine. Et maintenant, montre-moi tes robes...
Mme Lafaurie recevait d’une manière un peu pompeuse. Elle avait été jeune dans un milieu où une maîtresse de maison n’improvisait rien, mais donnait au contraire une sorte de bouffissure à tous les détails. La vieille société bordelaise avait sur ce sujet un fond de principes extrêmement solide.
Gisèle, invitant des amis au dernier moment, téléphonait d’abord à la fleuriste pour avoir des roses. C’était le genre des jeunes femmes qui ne veulent décidément rien prendre au sérieux. Les nouvelles générations bouleversaient l’existence avec cette idée que l’on ne doit vivre que pour son plaisir; mais les dames qui approchaient de la cinquantaine tenaient bon encore. Mme Lafaurie, héritière d’aïeules intransigeantes et plantureuses, considérait comme une charge de donner des dîners cossus, confortables, avec de grands vins, des foies gras, et un de ces entremets qui font la gloire d’une cuisinière. La sienne était une personnalité avec laquelle il fallait compter. Bien des maîtresses de maison la lui enviaient depuis le jour où M. Klipcher, un des arbitres de la ville, avait dit sur une certaine purée de bécasses un mot que toute la société avait répété.
M. Lafaurie, lui, aimait à réunir autour de sa table quelques vieux amis, bien choisis, qui savaient apprécier les vins. Mais il invitait volontiers les étrangers, surtout les Anglais de passage et les Hollandais, ayant le souci d’entretenir des relations très étendues qui lui étaient utiles. Ce soir-là, Charly Hudson, un jeune Anglais frais et rasé, haut de deux mètres, dont le père expédiait du charbon dans toute la France, venait dans la maison pour la première fois.
A sept heures et demie, Seguey n’était pas encore arrivé. La lumière inondait le grand salon crème. Mme Lafaurie, en velours noir, essayait de tirer quelques paroles du jeune Hudson, écarlate, qui répondait par des gloussements d’approbation. M. Butlow, de la maison Schamming et Butlow, lui donnait en anglais des explications. C’était un petit homme court et couperosé, qui portait des faux cols trop étroits et élevait dans ses prairies du Médoc d’assez beaux chevaux. Sa femme, longue, maigre, d’une distinction ennuyeuse, avait sur ses lèvres pincées un pâle sourire. Elle s’occupait d’œuvres protestantes. Ses amis la redoutaient, à cause du tribut qu’elle prélevait régulièrement sous forme de souscriptions et de billets de loterie.
La conversation languissait. Un nouvel arrivant, en redingote et cravate grise, le sourcil froncé sur son monocle, glaça tout le monde. C’était M. Lafay, un administrateur de la Banque de Bordeaux, que M. Lafaurie avait invité par égard pour M. Butlow. Gisèle, toute scintillante, dans une robe noire brodée d’argent, laissait pendre avec ennui ses manches de gaze.
Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra Odette dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la saluer. Elle remarqua qu’il s’inclinait profondément et que quelque chose entre eux paraissait changé.
—Suis-je en retard? lui demanda-t-il.
Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. Elle portait une robe verte très éclatante. Dans le salon, quand elle entra, les yeux exprimèrent une admiration dont il fut flatté:
«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains lourdes.»
Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé une attitude; maintenant encore, il avait l’impression que les convenances lui suggéraient certains sentiments: somme toute, elle était jolie, d’une beauté un peu trop physique et comme vide de pensées, mais son teint avait le rose nacré des coquillages.
«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», pensa-t-il un moment après, comme s’il avait eu à la défendre contre lui-même.
A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec inquiétude, un dernier convive arriva. C’était un de ses cousins, Auguste Montbadon, bibliophile et collectionneur, qui avait le défaut de se faire attendre. Ses amis déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât plus que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit Seguey, un sourire éclaira son visage rond.
Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe habituel de linge damassé et d’argenterie. Un sauternes couleur de soleil accompagna les grosses huîtres vertes; après le filet aux champignons, le verre voisin se remplit d’un Château-Laroze. M. Butlow, déjà repu et congestionné, le compara avec La Mission; il parla aussi d’une excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais.
La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay aborda la question des changes:
—Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins légers; si la chose n’est pas encore faite, elle le sera demain.
Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer l’effet de cette nouvelle.
M. Lafaurie paraissait sceptique:
—La question reste bien discutée.
Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il parla d’un débit de tempérance ouvert à Bordeaux: le premier soir, l’homme de confiance qu’on y avait mis était ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait de la vigne, c’était lui qui restait dans la vérité.
Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre un peu de filet. Butlow, circonspect depuis la guerre, n’osa pas dire que les Allemands du moins buvaient bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient besoin d’être regarnies.
Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc Constantin de Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, acheta vingt-quatre mille francs un tonneau d’Yquem.
—Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires avaient travaillé jusque-là silencieusement, vous avez dit vingt-quatre mille francs!
Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction.
Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait un plat de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle les entrailles étaient écrasées, fut placée devant son mari qui se réservait d’y ajouter lui-même divers ingrédients. La rôtie de bécasses nécessitait une sorte de rite. Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, un jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac...
Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de son couteau qui triturait sur le pain détrempé une crème de couleur brune. La rôtie, renvoyée à la cuisine, pour passer sur le gril, reparut trois minutes après et fut goûtée avec attention:
—Très bonne... Excellente... un peu plus de cognac peut-être...
—Cette année, confiait Butlow à Gisèle, je vais engraisser des ortolans.
Montbadon plaignait Saint-Estèphe qui buvait de la camomille et émiettait du pain grillé:
—Les médecins sont de grands coupables.
M. Lafaurie, souriant, félicité, le visage un peu coloré, détourna la conversation. Le directeur du Grand-Théâtre avait engagé un nouveau ténor qui débuterait dans les Huguenots.
—Ah! s’écria Gisèle, toujours ce beau ciel de la Touraine!
Mme Butlow parut choquée. Dans cette ville, où des concerts classiques réunissent toute la société, on revenait toujours entendre la Juive, le Prophète et les Huguenots. C’était le fonds du répertoire. Les artistes continuaient d’être jugés aux mêmes grands morceaux.
—Non, disait Odette à Seguey, je n’aime pas beaucoup la musique. Le chant peut-être... Mais les acteurs sont souvent si laids et si ridicules...
Il lui cita quelques noms: Debussy... Ravel... C’était pour elle une langue étrangère. Peut-être préférait-il qu’elle ne comprît pas. A quoi bon? Il garderait du moins, fermé et intact, son monde intérieur.
Soudain, pendant ce dîner, il avait eu la sensation que sa destinée était fixée. Il ne savait pas à quel moment sa résolution avait été prise; mais pouvons-nous jamais remonter jusqu’aux plus profondes racines de nos décisions? Le moment où il hésitait encore semblait déjà loin: la vie l’avait si bien emporté qu’il ne distinguait plus le point de départ.
Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, autour de cette table couverte de fruits, sous des paroles insignifiantes. Ce Butlow, rogue et trop nourri, croyait être le personnage important de cette réunion; M. Lafay, qui semblait regretter chaque parole qu’il lui adressait, le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre ne se doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, classé... Chaque coup d’œil tombé sur lui décuplait le désir de revanche que réveillait toujours dans son sang le contact du monde. Une trépidation rapide passa dans ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas de ne la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, était relégué ce soir hors de la vraie vie.
Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme s’il avait longtemps marché. Quel chemin avait-il donc parcouru sans que son corps changeât de place? Le regard de Gisèle posé sur lui semblait lui dire: «Mais allez donc! Qu’attendez-vous?»
Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très blancs dans les volants de sa robe verte. Son visage avait une expression passive, un peu animale; dans ses grands yeux vides, il crut voir une intelligence engourdie. Et il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas trop intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal.
Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se ferment les yeux de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut une déchirante sensation d’angoisse. Puis il se leva, traversa le salon, et alla s’asseoir à côté d’Odette...
VI
«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à Paule, d’une voix rapide et sourde qui l’avait frappée. C’était dans l’obscurité, sur le bord du fleuve. Au même instant, elle avait senti sa bouche à travers son gant, et ce grand saisissement dont elle était restée comme foudroyée.
Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive lumière agonisait avec des sursauts dans une cuvette de verre fixée au plafond; les vêtements pressés dégageaient une odeur de laine mouillée. Son visage gardait une impression de brûlure et tout son être défaillait d’une joie étrange et inapaisable.
Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, enveloppée d’un grand manteau, elle regardait les étoiles suspendues dans un ciel noir et froid comme un ciel d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté des paroles qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que la voiture venue la chercher à un autre train stationnait pendant deux heures devant la gare: la colère grondait chez ses gens à cause du souper retardé, du cheval qu’il fallait encore dételer, soigner. Elle passait vite, les oreilles bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se sentait soulevée au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement farouche de l’amour.
La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre éclairée. Elle prit une petite lampe qui brûlait dans le vestibule. Il y avait sur la table de sa chambre une boîte à gants bouleversée et sur le lit un corsage qu’elle avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle revenait après une très longue absence; elle n’avait plus la notion du temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa vie ancienne que d’étouffer dans tout son être ce besoin d’aimer et d’être aimée. Son cœur continuait de battre dans un autre cœur.
Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et poignante qu’elle venait de vivre: tout était surprise pour elle dans le mouvement irrésistible qui, un instant, l’avait enlacée. Combien elle avait dû douter pour éprouver tant d’étonnement, une si enivrante sensation d’orgueil! Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée, oubliant d’enlever son chapeau.
Toute la soirée elle se réfugia dans un souvenir.
D’autres femmes, peut-être, désiraient la fortune, des colliers de perles; mais elle, dans son petit monde, chez tous les êtres mêlés à sa vie, n’avait jamais cherché qu’un cœur qui l’aimât. Il y avait en elle comme un grand amas de tendresse que les jours avaient entassé. Que Seguey fût ruiné, peut-être tourmenté de soucis tragiques, ce n’était qu’une raison d’aimer davantage. En un instant, avec une sorte de violence, il avait serré autour de ses mains un nœud de tendresse qui la ravissait; et elle se taisait, le regard ébloui par les joies si proches de la fiancée et de l’épouse, comme devant une lumière trop vive dont elle pouvait à peine supporter l’éclat.
Il lui avait dit: «Je vous écrirai...» Cette lettre, sans doute, lui apporterait ce qu’il avait tant tardé à lui dire. Désormais, elle ne serait plus tourmentée, troublée; elle vivrait sous son regard comme la campagne sous le soleil, avec le même frisson de bonheur, et cette sécurité inconsciente qui abonde dans la lumière et dans la chaleur. Elle avait été si souvent froissée et déçue! Le mariage ne lui apparaissait pas comme une dangereuse et grave aventure, mais comme une large sérénité.
Le lendemain, il tombait une petite pluie grise. Le facteur se fit beaucoup attendre. A onze heures seulement, elle entendit le grelot de sa bicyclette. Il ne lui remit que des journaux et des lettres insignifiantes. Elle imagina que Seguey viendrait peut-être dans l’après-midi et changea de robe, se recoiffa, avec une hâte un peu fiévreuse. L’après-midi passa, puis une autre journée encore. Elle attendait, frissonnante, se démontrant sans cesse qu’il avait pu être empêché d’écrire et qu’il lui était impossible de venir par ce mauvais temps; mais un instinct grandissait en elle qui la remplissait d’effroi et de honte; quoi qu’elle essayât de se représenter, elle savait maintenant qu’il ne viendrait pas, qu’il avait peur de la revoir et qu’un vent de défaite soufflait sur sa vie. Par moments, il lui semblait même qu’il la haïssait. Ah! qu’elle aurait voulu le revoir! Elle était tellement tourmentée par le désir de s’expliquer, de se justifier. Maintenant, plus encore que d’amour, elle avait besoin de respect. Il y avait eu en elle un idéal immaculé que les derniers événements avaient piétiné. Elle découvrait que cet idéal était sa force, sa sécurité; si elle pardonnait à Seguey son geste violent—et quelle femme ne pardonne pas ces choses-là à celui qu’elle aime—elle était sans pitié pour sa propre erreur.
Chez ceux qui l’entouraient, elle croyait découvrir aussi de l’hostilité. Il était bien vrai qu’Octave la dévisageait avec insolence; Crochard, quand elle le croisait sur la route, la regardait d’un air de triomphe. Une rancune s’amassait en elle contre tous les siens, qui n’avaient pas su la défendre, la protéger...
Une fois seulement, elle avait été à Bordeaux. Sur le quai de Bourgogne, elle crut sentir, par une de ces divinations du cœur qui ne trompent guère, le regard de Seguey attaché à elle; mais elle avait passé solitaire, marchant dans un rêve, avec le sentiment que sa dignité au moins devait lui rester.
Le lendemain, qui était un samedi, Mlle Dumont arriva aux Tilleuls dans l’après-midi. Paule éprouvait le désir violent de s’accrocher à quelqu’un et de s’étourdir. Elle ne pouvait plus supporter de se trouver seule. Toutes deux s’installèrent près du feu, avec leur ouvrage, de chaque côté d’une petite table. Paule regardait la vieille demoiselle; elle n’avait jamais remarqué ces yeux paisibles, ces bandeaux blancs; une vie irréprochable était inscrite sur cette figure, dans cette bienveillance qui avait traversé le monde sans y voir le mal, et elle l’écoutait raconter tranquillement de petites nouvelles de société: une de ses élèves allait se marier... Mme Lafaurie avait donné un grand dîner.
Paule tressaillit comme si Mlle Dumont allait toucher en elle un point douloureux:
—Gérard Seguey y était sans doute?
—Naturellement, déclara très innocemment la vieille demoiselle qui était informée de tout. On prétend qu’il va beaucoup ces temps-ci chez les Lafaurie et qu’il aurait l’intention d’épouser Odette.
Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se dirigeait vers le Pavé des Chartrons. La place des Quinconces et les quais étaient noirs de ces promeneurs du dimanche qui vont en famille à travers les rues, achetant aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs tenus par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et des arachides grillées. Un grand calme régnait pourtant sur le port, à cause du travail arrêté, des grues immobiles. La vie ralentie couvrait les chaussées à la manière d’une eau presque étale.
L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur battant, dans un état de vaillance et de décision qui tendait ses forces. Il lui était impossible de s’adresser à Seguey et elle était trop fière pour lui demander jamais des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le dimanche; elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être accueillie, à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune invitation ne lui eût été adressée.
En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et il y avait là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait pas que certaines relations de voisinage ne sont admises qu’à la campagne, et qu’elles ne sauraient être transplantées, à Bordeaux surtout, où chaque milieu se défend par une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces relations comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, au collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun sait qu’elles ne comptent pas.
Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent les natures simples. Paule ignorait de même qu’une jeune fille isolée est partout reçue d’un air méfiant, parce que sa situation n’a de place dans aucune catégorie. Elle ne savait même pas, l’ignorante, ce que représente sur le «Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de Hambourg et de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son droit de cité, constitué un code, et dans laquelle il lui eût été presque aussi impossible de pénétrer qu’à un chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas ce qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de l’Amérique du Sud et du Sénégal, marché des arachides et du caoutchouc, cité des grands vins, dont la suzeraineté commerciale s’étend à travers les mers. Ses mœurs véritables lui étaient aussi étrangères que celles de la Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans aucun manuel. Le monde lui apparaissait comme une réunion de personnes aimables et polies, où, à vrai dire, elle respirait mal, mais sans soupçonner que son cœur viendrait s’y briser.
Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, au tapis épais, elle avait seulement l’impression que son sort allait se décider. Elle pensait à Seguey qu’elle allait revoir. Pourtant, quand un domestique l’accueillit sur un grand palier, meublé d’une commode ventrue et de chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de sa situation. Que venait-elle faire dans cette maison et était-ce sous les yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard en demeure de se décider? N’y avait-il pas là une démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans quelle position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois?
Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation que son entrée causait de l’étonnement. Les messieurs qui se tenaient debout reculèrent comme si personne ne la connaissait. Des mots bourdonnaient à ses oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe sur un ton indéfinissable. Odette, avec une brusque rougeur qui colora son visage jusqu’à la nuque, lui tendit rapidement la main.
Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une conversation engagée entre plusieurs dames lui permit de la saluer. Ainsi isolée, le visage calme, elle avait un charme singulier de distinction et de gravité. Seguey, qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier.
Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de surprise et d’irritation. Comment était-elle venue ici? Voulait-elle le poursuivre, faire un éclat? Mais devant son air de dignité qui lui faisait comme une solitude au milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. Elle lui parut plus grande, transfigurée par une beauté pathétique qui montait de l’âme.
Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. Était-ce un dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence signifiait-elle une acceptation des faits accomplis? A cet instant, il vit qu’elle l’apercevait dans le groupe des jeunes gens et allait vers lui; leurs mains se touchèrent comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des étrangers.
—Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe qui approchait toute scintillante dans une robe bruissante de perles de jais. Mais un mouvement se produisit vers la salle à manger dont les portes venaient d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout proche ce visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda profondément. L’expression en était si humble et si suppliante qu’elle eut honte pour lui et détourna lentement les yeux.
Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles commençaient à servir le thé; elles portaient des robes de taffetas aux nuances vives, qui ressortaient parmi les toilettes sombres des jeunes femmes presque toutes habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours, son grand chapeau ombragé d’une plume, avait une bouche relevée sur des dents d’un éclat laiteux. Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean, luisant, trop nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait très haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont la principale occupation était de manger du foie gras truffé dans les restaurants.
Paule était restée debout et remuait d’un geste machinal le thé dans sa tasse. La nouvelle dont avait parlé Mme Saint-Estèphe, et qui n’était sans doute pas officielle encore, elle la connaissait. Seguey était au fond de la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du succès était répandu sur toute sa personne. Elle portait cette robe verte qui s’harmonisait avec son teint; ses cheveux blonds formaient sur ses joues de grosses coquilles, et un bracelet s’enroulait autour de son bras. Sa coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les pages des journaux de modes, de même que les trois volants de sa robe s’étalaient sur les derniers catalogues des grands couturiers. Mais le sourire qui entr’ouvrait sa large bouche, un peu tombante, la montrait grisée de joie orgueilleuse.
«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi avec un détachement d’elle-même qui était une sorte d’inconscience. Auprès de la grande jeune fille, il paraissait petit, d’une finesse nerveuse. Sa physionomie était soucieuse, avec une expression de politesse un peu forcée. Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient sur elle un pouvoir terrible? Ici, il paraissait plus semblable aux autres. L’homme qui s’était rapidement penché sur elle avait disparu. Celui qui se tenait à côté d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs deux visages se détachaient sur le fond mouvant de la vie mondaine, et elle eut l’impression que ce milieu où on affectait de ne point la connaître le lui reprenait avec une force qu’elle avait toujours pressentie, et qui avait, dès les premiers jours, oppressé son cœur.
Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. Elle posa sa tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle éprouvait brouillaient maintenant la vue distincte de toutes ces choses; elle sentait bien qu’elle devait partir, mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait à son supplice.
Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le Vigean, qu’elle avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle sans la saluer. Cette grossièreté fit monter le sang à son visage, en même temps que se répandait en elle une impression de secours divin; parmi tous ces gens dont l’ensemble paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où elle était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon qui débordait tout. Que lui importait ce que l’on pensait, ce qu’on pouvait dire? Une beauté supérieure était dans son cœur qui l’enivrait comme un autre amour.
Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger voile qui recouvrait son chapeau et retombait sur ses épaules, son visage avait un recueillement indéfinissable.
Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil dans un soir de neige. Un instant, il essaya de ressaisir les mots que depuis une heure il avait cherchés, et qui ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus.
—Vous savez, murmura-t-il—et il s’interrompit—vous savez qu’il y a des choses plus fortes que nous.
Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si ces choses ne pouvaient être dites, maintenant ni jamais, la regarda d’une manière inexprimable et disparut dans un groupe qui se déplaçait.
A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas sombre, brodée de soie grise, blâmait le mariage d’une de ses amies:
—Je lui ai dit ce que j’en pensais, mais elle prétend qu’on est bien partout avec celui qu’on aime.
Il y eut une rumeur de rires dans laquelle la voix se perdit.
Paule se disposait à partir sans prendre congé, quand elle vit M. Peyragay entrant, sa barbe étalée, saluant à droite et à gauche. Les visages exprimèrent le plaisir que tous avaient à le rencontrer. A peine eut-il aperçu Paule qu’il lui adressa un geste bienveillant; ses salutations faites, il se retourna, d’un mouvement vaste, et alla vers elle:
—Justement, lui dit-il, je parlais de vous. Un jeune homme, que je viens de rencontrer dans le vestibule, m’a demandé si je vous connaissais.
Paule leva les yeux. Derrière les épaules du vieil avocat, Louis Talet se tenait debout et la saluait. Elle eut l’impression qu’il ne s’attendait pas à la rencontrer et que sa présence lui causait une joie mélangée de crainte. Il lui apparut qu’elle aussi pouvait, si elle le voulait, faire souffrir Seguey; mais cette vanité misérable passa comme un éclair et sombra en elle.
Ils échangèrent quelques paroles. La pensée que Gérard lui prêterait une intention de revanche la paralysait. Elle eût voulu partir tout de suite. Devant ce grand garçon fortement constitué, un peu lourd et digne, elle avait le sentiment d’être, elle aussi, toute puissante; mais un frisson de désespoir s’élevait en elle:
—Il faut que je parte, dit-elle doucement, comme avec pitié.
Il l’accompagna jusque sur le palier où il la quitta, après l’avoir saluée respectueusement. Quand il revint dans le vestibule, il rencontra Seguey qui eut un mouvement nerveux en l’apercevant. Alors il demanda son chapeau et son pardessus, descendit l’escalier, longea trois automobiles arrêtées le long du trottoir et disparut dans l’obscurité.
VII
Il y avait ce vendredi soir au Grand-Théâtre une représentation de gala.
Cette fois, on ne jouait ni les Huguenots ni la Favorite: Une troupe venue de Paris devait chanter Orphée. Seguey, qui arrivait un peu avant huit heures et demie, vit devant le théâtre une file de voitures. Des groupes montaient précipitamment les longues marches solennelles qui s’élèvent vers le péristyle de Louis; les jeunes filles, enveloppées de fourrures claires, des têtes entourées de dentelle blanche se détachaient parmi les pardessus sombres; on apercevait des silhouettes lourdes et grotesques et des robes relevées très haut.
Seguey s’arrêta sous le portique magnifique comme celui d’un temple. Le jaillissement des hautes colonnes lui reposait l’âme. Depuis la veille, ses fiançailles étaient officielles, et la journée s’était passée en visites fastidieuses dont il gardait une courbature. Des centaines de cartes lancées par la poste répandaient automatiquement, depuis le matin, la nouvelle que sa fiancée semblait porter inscrite sur son front. Quelqu’un qui l’aurait connu véritablement aurait vu se refléter sur son visage un ennui qui n’appartient qu’à certaines âmes, après une activité stérile qui les a lassées. Ce n’était pas qu’il eût l’intention de reculer ni de s’évader; mais quelque chose souffrait au plus intime de lui-même, dans cette partie obscure de l’être où aucun regard ne descend jamais. Il aurait eu besoin d’être seul, de fermer les yeux.
La foule envahissait le vestibule illuminé, véritable propylée dorique, au milieu duquel s’élargit, entre ses deux rampes de pierre, la majesté du grand escalier. Seguey monta la première volée, comme soulevé par un mouvement de beauté paisible. Un homme âgé, en habit, qui accompagnait deux dames surchargées d’étoffes, s’engouffra devant lui dans la porte hautaine du premier palier. Une animation de fourmilière régnait dans la pénombre du couloir recourbé sur lequel s’ouvrent les portes des loges. Seguey chercha une des ouvreuses qui couraient affolées dans le corridor. Un instant après, il ressortait: les Lafaurie n’étaient pas encore arrivés.
Il monta vers les grands dégagements bordés de colonnes qui réunissent au-dessus de l’escalier monumental la salle au foyer. L’harmonie de ce décor si vaste et si beau exerçait toujours sur lui une influence d’apaisement. Son âme ne s’était jamais trouvée à l’étroit dans ce grand peuple de colonnes. Tout y était abondant, noble, d’un goût élevé. Une foule même y circulait avec aisance. On y sentait cette présence de l’art qui éveille dans les natures impressionnables des associations d’idées et d’émotions. Cette grandeur, au seuil du royaume des sons et des mélodies, agissait comme une admirable préparation.
Combien il découvrait ce soir qu’il avait faim et soif de beauté! Une part de son âme, durement comprimée et mise à l’étau, tournait vers elle un regard d’esclave. La liberté, il ne l’aurait plus désormais que dans ces régions où l’esprit oublie. Mais ici même, dans ces sortes d’avenues bordées de fûts magnifiques, malgré cette solitude particulière que l’on éprouve au milieu de l’agitation, tout son être demeurait meurtri. Il y avait en lui une lutte sourde contre cette chose qui n’était pas tout à fait vaincue, son remords, un fond de sentiments confus et intraduisibles.
Il marcha un moment dans le foyer désert. Quand il était seul, et que des occupations ne l’absorbaient pas, il revoyait Paule, ce geste grave qu’elle avait eu pour se détourner et ne pas regarder en face son humiliation. Il se rappelait aussi cette expression si belle qu’il avait entrevue au seuil du salon. Son visage avait une douceur ineffable de détachement. C’était la pire souffrance qu’elle lui pardonnât; par moments, il eût préféré des reproches, de la colère, cette violence désordonnée qui éclate chez tant de femmes et détruit l’amour; à d’autres, il aurait voulu se justifier... Quand il l’avait vue s’en aller, tout enveloppée du calme effrayant qui précède le désespoir, il avait failli descendre avec elle. Il n’aurait pas dû la laisser partir de cette façon. Mais, dans le salon même de sa fiancée, entouré, surveillé, que pouvait-il dire? Que pensait-elle de lui maintenant? Il savait quelle sincérité animait son âme, et combien elle avait cherché, souhaité, voulu que la vie prît la forme passionnée de son idéal. Combien le monde devait lui paraître trompeur et vide, la foi inutile et les hommes lâches!
C’était un supplice de ne pouvoir lui dire qu’il valait mieux que ce qu’il avait fait. Mais il ne s’attendait pas à la voir paraître; il avait été surpris, dominé par les circonstances: il n’était pas prêt. Maintenant, alors que ses fiançailles étaient annoncées, il y aurait dans toute explication une ironie cruelle qui lui répugnait.
Pourquoi n’avait-il pas voulu la revoir à temps? Il avait eu peur de lui-même—peur de ces surprises sentimentales dont les siens étaient coutumiers et qui avaient été la cause de leur ruine. Il se représentait ce qui, vraisemblablement, serait arrivé: il aurait cédé à l’amour. Mais c’était ne point échapper au dénouement d’une vie médiocre, et il avait fui devant la douleur de l’enlisement, devant la peur aussi de ne pouvoir l’aimer comme elle l’aimait, de sentir toujours le dissentiment prêt à se creuser entre son cœur d’homme ambitieux, avide, et ce cœur royal d’ombre et de bonté. N’y avait-il pas eu tout un ensemble de circonstances? Sa sœur même, qu’il avait vue ces jours derniers, misérable, hagarde, traînant la chaîne brisée rivée à sa chair, lui montrait la passion sous un jour odieux!
Dans la salle, le rideau frémissait comme impatient et l’orchestre s’installait au bas de la scène. Les violons s’accordaient longuement, avec des hésitations et des fausses notes. Seguey, revenu dans le couloir, aperçut Odette. L’ouvreuse la débarrassait de sa longue mante claire bordée d’hermine. Un instant après, entré derrière elle dans la loge, saluant les dames, il avait repris sa figure de fiancé.
La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe bourdonnante de l’amphithéâtre, tendait le double étage de ses balcons d’or; ils débordaient de robes claires, d’épaules nues, de chevelures; tout près du plafond, sur lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de Bordeaux, les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées compactes de têtes avides.
Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des bustes de femmes se détachaient.
Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été chercher un programme.
Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.
L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand drame d’amour et de mort. Au-dessus du chœur des pleureuses qui se succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée, prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier, exhalait la plainte immortelle:
—Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la dernière note comme dans la mort même.
—C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vu Orphée. Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner plusieurs têtes.
Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa place au fond de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui aussi était entraîné au delà des choses possibles.
Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres, réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient. De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées aux cercles. Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle.
M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette, triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif, subissait les présentations.
Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa propriété.
Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:
—Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?
On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur, avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre où personne n’oserait plus aller les chercher.
La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers la salle la foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies, où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant d’autres sensations.
L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les tourments de l’enfer et Orphée exhaler le Chant de l’amour. Tout ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités. Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune prière à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres.
—C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui semble porté par des souffles d’aube.
Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose vif—la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles—sur laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre le chant de triomphe: Il est vainqueur, il est vainqueur, une substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des secrètes délices de sa victoire.
A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux?
Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et la ressemblance eût été parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite, en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans des conditions plus défavorables:
—Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher?
Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que la proposition lui parût un peu singulière.
Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier, eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros souliers à lacets, n’eut garde d’insister.
Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’Orphée l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions:
—Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien.
Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois, n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes.
Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé. Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau:
—Voilà ce qu’ils aiment!
La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder, éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante:
—Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant. Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes, un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu. Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le droit...
Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux. Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui conquiert lentement les yeux et les cœurs.
Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent de lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité n’aboutissait qu’à une sottise: mieux valait pour lui rester maintenant dans le cadre qu’il avait choisi, sans se jeter imprudemment à droite et à gauche, parmi des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses comme elles ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe où, c’était leur affaire; sa dépense de compassion n’avait vraiment pas sa raison d’être.
L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore vers l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant d’échapper à cette musique imprégnée de nostalgies, de rêves trop grands. Ce n’était pas au milieu des ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications d’Eurydice, implorant son époux de se retourner, lui paraissaient interminables.
Pourtant, quand éclata le fameux air: J’ai perdu mon Eurydice, son âme eut soudain l’impression d’être arrêtée au-dessus du vide. Il disait, ce cri impuissant, qu’il n’est pour le cœur qu’un être au monde et que le supplice de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot d’Orphée atteignait au pathétique d’une fureur sacrée.
Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. L’écho immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant un monde de douleur qui l’épouvantait. Mais tout cela, c’était la beauté de l’Art, dont le triomphe dure à peine une heure, dans des régions imaginaires d’où l’âme tombe avec le rideau.
Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le brouhaha du départ.
Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement les chapeaux et les pardessus, Seguey entendit chuchoter le nom de sa sœur. Il jeta derrière lui un coup d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un groupe, le dévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa...
Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée d’une cape de soie, Seguey descendait l’escalier presque royal du Grand-Théâtre avec cet air indéfinissable que donne la possession d’une fortune acquise.
VIII
L’automne était venu, avec une tempête de vent qui soufflait de l’ouest, entraînant de grandes nappes grises, des vols égarés d’oiseaux de mer, et soulevant en lames courtes la rivière couleur de plomb sur laquelle blanchissaient des crêtes d’écume.
Paule avait entendu pendant deux jours le vent gémir autour de la maison. Les ondées collaient dans la boue du jardin et sur les prairies les feuilles rousses arrachées aux arbres; les ornières s’emplissaient d’eau. L’humidité ruisselait sur les murs et coulait le long des boiseries; la porte du salon avait gonflé et ne fermait plus; des tuiles volaient et une gouttière élargissait sur le plafond de la cuisine une tache grise en forme d’île.
Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, chaque grosse cuve avait été percée; Michel Saubat, appliqué et précautionneux, en tablier de toile, les manches de sa chemise relevées découvrant un bout de gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. Il l’avait enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, qui formaient un cercle, regardaient perler sous ses coups quelques gouttes sombres; puis le vin avait jailli comme une fusée rouge; son jet puissant, gros comme le bras, rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement s’y étaient plongées, remuant les verres dans la nappe noire qui montait en se couvrant d’une écume rose. Pichard, tremblotant, avait regardé le vin nouveau au grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé ses moustaches.
Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le chai; les unes blanches, fleurant le bois neuf, seulement rougies de quelques traînées vineuses autour de la bonde; d’autres vieilles et de couleur grise, tapissées de mousse aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites et d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte avait été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges la moitié du jus dans les grappes, mais le vin était plein de feu et d’un haut degré. Les paysans avaient convenu qu’il était encore chaud, ni doux ni «vert», et que ce serait une grande année pour la qualité. Les courtiers, moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des affaires difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez bas.
Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule l’avait reçu simplement; ils avaient causé de la récolte, mais leur conversation était hésitante, comme si chacun gardait une pensée qui primait les autres. Il parlait sérieusement, en homme qui connaissait la terre et le vin, et prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle comprenait la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait se débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine et plus désolée.
Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés:
—Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, une passion innée. Chaque année, nous nous attachons aux mêmes espérances, pour aboutir presque toujours aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours nouveau, les péripéties continuelles, et cette récolte que nous couvons de notre regard, que nous défendons, a un attrait qui l’emporte sur toute sagesse. Ces émotions sont notre vie, et aucun découragement ne nous en éloigne. Peut-être ce sentiment vient-il de très loin, de tous les nôtres qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé cette aventure de chaque printemps et de chaque été que tant de gens ne soupçonnent pas. Seulement, avec les temps nouveaux, cela devient plus périlleux encore... Les gens pratiques ont eu raison de vendre pendant la guerre.
Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une voix plus basse:
—Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... Je sais qu’une démarche a été faite auprès de vous et d’une manière qui vous a déplu. Je ne vous demande pas de me répondre. Vous me répondrez quand vous voudrez. Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais chargé personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. Mon père s’est entremis sans me consulter; jamais je n’aurais permis qu’on agît ainsi.
Il avait tourné vers elle un regard anxieux:
—Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. Je comprends tellement que c’était blessant...
Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, avec des cheveux blonds, un menton carré et des yeux clairs qui disaient la droiture profonde et l’honnêteté; ses manières étaient modestes, ses paroles lentes, et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle ne se sentait pas transportée dans un monde de bonheur, mais quelque chose en elle s’apaisait et se rassurait.
Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais que toute la campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait découvrir ni le fleuve ni les coteaux. Il avait laissé devant le chai son automobile et essuyé longuement sur le paillasson du vestibule ses fortes chaussures. L’affaire dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte, c’était pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait couvrait mal un désir qu’il ne savait comment exprimer.
Il paraissait connaître les difficultés de sa vie:
—Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement est difficile à une femme. Les gens autour de vous doivent en profiter; être bon, à leur avis, c’est être faible, tout accorder, fermer les yeux sur les abus, sur les négligences.
Il hésitait, cherchant du regard dans le salon quelque chose qui pût le secourir, puis avait pris le parti de dire:
—Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse.
Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, si désarmée, qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait rien ajouté.
Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes rafales, elle sentit l’accablement d’être seule et faible. Le poids de sa défaite la courbait comme une vieillesse soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle aurait tant voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle voulait croire qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon même laissait en elle une sécheresse terrible qui fanait son cœur, en figeait les sources de vie et les espérances.
Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin couvrit les prés d’une gelée brillante. Vers le soir, la température devint tiède et une pluie impalpable brouilla le grand paysage presque entièrement dépouillé de feuilles.
Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment dans le potager. C’était un enclos rectangulaire, protégé par un grillage en fil de fer et bordé d’un côté par des pieds de chasselas et de groseilliers. Un petit vieillard plié vers le sol, repiquant des choux dans une plate-bande, parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec un absent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de fraisiers, ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour ce journalier qui venait toute la belle saison travailler chez elle: un petit homme sec et affairé, toujours sarclant, taillant, émondant, plein de sagesse paysanne, mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se fâchant tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant de travers ce qu’on lui disait, et se justifiant d’une voix coléreuse de torts que personne ne lui reprochait. Paule finit par élever la voix:
—Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc?
Il se rapprocha, tenant d’une main le bâton pointu dont il se servait pour faire des trous:
—Il y a que quelqu’un me traite de «feignant».
Elle cueillait sur un espalier une poire oubliée, rousse, amollie par la gelée de la nuit dernière. Il gesticulait:
—Feignant... Feignant. Je voudrais bien qu’il le répète. Je lui ferais voir.
Paule s’efforçait de le calmer:
—Du moment que je ne vous reproche rien, vous n’avez qu’à rester tranquille. Personne ne commande ici que moi.
Il éclata:
—Le malheur, c’est justement que d’autres sont maîtres. Y a pas jusqu’à la vieille qui donne ses ordres. Va ici. Fais ça. Porte-moi de l’eau. Et toujours des rapports, des mots par-dessous. On ne peut pas dire tout ce qui se passe, mais ce n’est pas beau.
Et montrant du poing, de l’autre côté de la route, une maison bâtie sur le port:
—Il y en a un là qui vous veut du mal. Il s’en cache pas. Maintenant, c’est Octave qu’il vous détourne; un garçon qui était tranquille, poli, comme il faut; le voilà qui se dérange de plus en plus. On les voit tous les dimanches au café ensemble. Il lui en fait dire sur la maison... Pourtant, pour ce qui est du travail, il n’est pas trop commandé ici. Que cela continue, il fera partir tous les gens qui travaillent chez vous et personne de sérieux ne voudra venir...
Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, mais troublée par l’attaque, mécontente aussi. L’idée lui vint qu’il était jaloux:
—Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage sans regarder les autres.
Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre ses dents. C’était malheureux tout de même de ne pas pouvoir dire ce que l’on voyait; et grommelant, secouant de colère mal étouffée sa petite taille cassée au milieu des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la plate-bande.
Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la cuisine: Louisa tirait de l’armoire un litre et des verres et Octave buvait avec les pêcheurs. Paule, retirée dans sa chambre, effrayée et découragée, pensait aux avertissements qu’elle avait reçus:
«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses qu’on ne peut même pas répéter... Il faudrait un homme dans la maison pour qu’il se taise, quelqu’un de sérieux et qui en impose...»
Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle fondait le peu d’énergie que les derniers jours lui avaient laissée. Elle n’avait plus confiance en personne: Louisa, le vieil Augustin, tous lui paraissaient dangereux, contre elle, animés d’intentions qu’elle ne savait pas.
La veille, examinant dans le détail son livre de comptes, elle avait été effrayée devant ses dépenses. Il lui fallait payer tant de choses, impôts, assurances, gages des domestiques et des journaliers, et encore ce qu’exige l’entretien des terres, celui des bêtes, l’imprévu enfin... En regard de tout cela, les quelques affaires qu’elle avait faites, médiocres ou mauvaises: Pouley, après avoir laissé mouiller le foin, en avait acheté une part à bas prix; les vaches avaient cassé dans les prairies une rangée de jeunes peupliers. L’idée qu’elle pourrait se ruiner se présenta à son esprit. Mais, plus vivement encore, elle sentit d’autres dangers rôdant autour d’elle; certes, il était inquiétant de perdre de l’argent, d’en voir fuir chaque jour par des fissures qui s’ouvraient partout; il y avait pourtant une angoisse plus grande, celle de la solitude où le cœur bat seul, où l’esprit s’affole, et dans laquelle vos actes sont soupçonnés, épiés, dénigrés...
Se marier, elle ne pouvait encore s’y résoudre. Elle n’avait qu’un grand désir de tout laisser et de disparaître. Cette maison, ce domaine où sa fortune s’engloutissait, elle sentait que leur charge pesant sur elle était écrasante. Elle ne pourrait plus la porter longtemps. L’hiver allait venir avec ses jours mouillés, ses boues, ses eaux jaunes, et la mauvaise volonté de tous la réduirait à rester dedans, sans oser rien dire, dans la crainte d’aggraver encore une situation presque intolérable. Mieux valait vendre et se retirer, comme sa mère voulait le faire, dans un petit appartement où personne ne la viendrait voir. Ainsi, l’été prochain, elle ne risquerait pas de rencontrer partout, à l’église, dans le village, Seguey et Odette. Jamais plus elle ne reviendrait à Belle-Rive. En femme, elle accusait la jeune fille de lui avoir pris Gérard sans l’aimer, par méchanceté et par vanité. La tranquillité lui apparaissait comme le refuge après l’orage.
Deux jours plus tard, Paule sortait de la gare et prenait un tramway qui la conduisait au centre de Bordeaux. La pluie avait cessé, et les tentes déroulées au-dessus des trottoirs abritaient les devantures d’un chaud soleil d’arrière-saison. Les quais avaient leur physionomie coutumière, et les boutiques des cordiers, des marchands de voiles, pavoisées de bouées et de surouëts jaunes, répandaient une pénétrante odeur de goudron. A un arrêt, une bande de Brésiliens, débarqués de la veille, envahirent la plate-forme du tramway. Une des jeunes femmes, brune de visage, balafrée de sourcils immenses, jacassait sous un chapeau de jaconas blanc; avec sa robe de satin et ses fausses perles, au milieu d’hommes qui ressemblaient à des toréadors en voyage, on eût dit un oiseau des îles.
Paule descendit et marcha très vite sans rien regarder. Elle longea une des façades du Grand-Théâtre. La masse noble et magnifique, aux travées égales, haussée sur son socle, élevait au-dessus du port son rayonnement de beauté paisible. La fourmilière humaine, étalée à ses pieds, se répandait dans les grands cours, s’agglomérait sur la terrasse d’un café et envahissait l’entrée ouverte des beaux magasins. Cette animation paraissait à Paule aussi étrangère que si elle eût appartenu à un autre monde. Que tout dans une ville lui semblait aride, dénué de sens, et combien l’appréhension de rencontrer celui qu’elle ne voulait plus revoir lui était pénible!
Dans une rue sordide où elle s’engagea, entre un petit bar et la devanture d’un brocanteur, elle aperçut ce qu’elle cherchait: une agence de vente et de location. Elle en avait souvent vu le nom dans les annonces des journaux locaux. De loin, elle s’en était fait une idée vague et favorable; maintenant, devant l’entrée peinte en couleur jaune et ouverte sur un vestibule assez misérable, une répugnance l’envahissait. Cette maison lépreuse et louche lui paraissait un mauvais lieu. Elle hésitait à y pénétrer.
Elle entra pourtant. Quelques personnes, d’une tenue assez négligée, lisaient de petites affiches manuscrites fixées sur les murs: d’un côté, les appartements à louer; de l’autre, les maisons et les terres à vendre. Son cœur se serra à la pensée que le nom de son vieux domaine serait cloué là, sur ce plâtre sale, comme au pilori.
Un petit homme rondelet, au poil gris, faussement affable et souriant vint au devant d’elle.
—C’est à M. Nèche que je veux parler.
—Mon fils sera à vous dans quelques instants.
Il désignait, d’une main courte chargée de bagues, un petit salon séparé du vestibule par une boiserie. On entendit quelques éclats de voix, puis la porte s’ouvrit devant un laitier en blouse bleue, dont la carriole était arrêtée le long du trottoir. Un grand garçon brun, basané, le nez fortement accusé et la barbe noire, parut derrière lui: une figure de Judas dont un peintre aurait pu tirer d’assez beaux effets. Il fit signe à Paule que c’était son tour.
Elle s’expliqua en quelques phrases, avec des contractions de la gorge qui hachaient ses mots. Il s’était assis en face d’elle, de l’autre côté d’un bureau crasseux chargé de papiers. Un papillon de gaz grésillait sur eux.
Dès qu’elle s’arrêta, il l’étourdit d’un flot de paroles. Il parla de ventes qu’il avait faites: un château historique, le mois précédent, avec un mobilier que les antiquaires de Paris s’étaient disputé.
Elle l’interrompit:
—Mais je ne veux pas vendre mes meubles.
Il énuméra alors les moyens de publicité dont il disposait. Il employait la réclame sous toutes les formes: affiches et journaux. Puis, rapidement, il interrogea... La situation? Le nombre d’hectares? Près de Bordeaux, il serait aisé de faire un lotissement. Sa pensée dépeçait déjà toute la terre. Pour ce qui était du prix, il passa très vite.
Enfin, résumant:
—Vous allez d’abord me donner une option.
Elle l’écoutait, inquiète, ne comprenant pas, ses yeux largement cernés d’ombres bleues. Il dut s’expliquer: par cette option, elle s’engageait à ne vendre que par son intermédiaire, aux conditions qu’ils allaient fixer. Il ouvrit le tiroir du bureau et prit une feuille.
Elle eut l’impression que les événements se précipitaient avec trop de rapidité. Au moment d’être emportée par eux, elle tenta de se ressaisir:
—Vous pourriez préparer ce papier. Je reviendrai...
Il lui mettait la plume dans la main:
—Cela n’a aucune importance; un simple arrangement entre vous et moi.
Son ton s’était fait autoritaire. Elle regarda vers la porte fermée, voulut se lever et ne bougea pas. Une volonté supérieure à la sienne l’étranglait déjà.
De sa longue main brune et nerveuse, aux doigts agités, il lui montrait la place de la signature:
—Là... sur la droite.
Brusquement, elle se mit debout. Du fond d’elle-même une attitude de résistance venait de monter, qui ne modifiait pas encore sa résolution, mais transformait progressivement ses yeux, son visage, en durcissait la pâleur douloureuse et l’expression de grande fatigue. Toute sa personne semblait opposer un refus formel:
—J’aime mieux réfléchir.
Il redevint instantanément déférent et souple:
—C’est donc moi qui irai chez vous. Je vous apporterai le papier tout prêt.
Elle fit un mouvement vers la porte, angoissée et désespérée, craignant de voir s’introduire dans ses affaires cet homme inconnu dont elle devinait maintenant qu’il pouvait être redoutable. Cette inquiétude lui paraissait si horrible qu’elle aurait voulu trouver tout de suite un moyen certain de s’en délivrer. Lui, au contraire, appuyé à la boiserie, affectait de croire qu’un engagement la liait déjà:
—Il faudra d’abord penser aux annonces. Dans le pays, je mettrai de grands tableaux peints sur le bord des routes.
—Je vous ai dit, répétait-elle, que je ne suis pas encore décidée.
Pendant le retour, Paule vit une fois de plus la vie et les choses sous un jour nouveau. Elle s’était accoudée à la fenêtre ouverte du compartiment, regardant passer l’armée noire des vignes, les propriétés qui lui étaient familières depuis si longtemps. Les grandes usines aussi défilaient, avec leurs tuyaux démesurés, qui semblent les colonnes des temps modernes dressées dans le ciel. De l’autre côté du fleuve, derrière une exquise maison du dix-huitième siècle, se profilait la silhouette d’un hall immense. Partout la puissance de l’argent, énorme, écrasante. Les souvenirs, l’âme anéantis! En serait-il de même chez elle?
Elle ne comprenait plus quels événements l’avaient entraînée. Le regret lui venait, puisqu’elle voulait vendre, de ne pas s’être plutôt confiée à quelqu’un de sa famille ou à son notaire. Une pudeur l’avait retenue: il lui avait paru plus facile de s’adresser à des étrangers.
Elle était revenue par un train de l’après-midi et traversa le village à la nuit tombante. Il lui semblait porter sur son front ce qu’elle venait de faire, et que tous lisaient sur son visage qu’elle mettrait en vente sa vieille demeure. Le maréchal-ferrant, maigre et noir, les manches de son gilet de flanelle relevées, frappait sur du fer. Il la salua. Plusieurs hommes, qui le regardaient travailler, tournèrent les yeux vers elle, et aussi l’apprenti qui faisait marcher le soufflet, et l’ouvrier qui remettait un fer à un cheval gris. C’était une grande forge aux murs noirs de suie, éclairée par une vaste porte toujours ouverte sur la route et vers laquelle descendaient les attelages de la contrée. Le maréchal y menait la belle vie de l’ouvrier de village dont tous ont besoin, et qui tape de ses fortes mains pendant que discute à côté de lui le groupe patient de ceux qui attendent. Que dirait-on d’elle, autour du brasier de l’enclume, dès que la nouvelle de la vente serait répandue? Elle enviait cet homme, au visage brûlé par les éclats du fer et les étincelles, qui besognait ainsi chez lui et y resterait; elle enviait les femmes assises sur des bancs, entre les boutiques, qui la saluaient aussi au passage. Comme la vie semblait facile pour tous ces gens-là! Quand elle aurait quitté le pays, déracinée, ils continueraient le train quotidien. Rien ici ne serait changé.
Elle ne connaissait ceux qui vivaient là que pour les avoir croisés sur la route, ou pour échanger avec eux quelques paroles de loin en loin. Maintenant, elle regrettait de s’être tenue ainsi à l’écart. Ce village qu’elle avait traversé si souvent, avec une âme indifférente, était son village, le seul en France, le seul au monde, où elle fût connue et considérée. Toutes les petites maisons rangées prenaient soudain pour elle une figure particulière: celle du peintre, éclatante de blancheur, avec un mince jardin ordonné derrière une grille de fer qui bordait la route; le «Café de l’Avenir», où s’entre-choquaient à la fin du jour les boules de billard, et qu’annonçaient devant la porte des fusains taillés dans des caisses vertes. Sa tristesse se déchirait au contact de toutes les choses, lui découvrant dans les racines mêmes de ses sentiments des profondeurs d’affection qu’elle n’avait jamais soupçonnées.
Elle avait salué dix personnes, mais elle s’arrêta devant la maison de Mme Rose. La marchande, mal peignée, le col dégrafé, tout en savonnant sur une vieille table de bois, parlait à ses poules. Quand elle vit Paule, elle fit tomber la mousse de ses mains rougies et s’appuya à la balustrade vermoulue qui bordait la route:
—Non, dit-elle, il ne va pas mieux,—et elle indiquait d’un geste la chambre de son fils, au premier étage,—je lui ai apporté un nouveau remède.
La petite cour en terre battue était encombrée de fumier et de détritus; quelques canards groupés piétinaient la boue; mais cette maison, ces pauvres murs étaient le royaume d’un grand amour!
Mme Rose, qui avait été chercher la fiole, reparut derrière un lambeau de toile à sac qui cachait l’entrée. Le nom du remède avait paru dans un journal, après tant d’autres qu’elle énuméra, tout en brassant dans son petit chai un amoncellement de boîtes étiquetées et de flacons vides. Elle semblait s’enivrer de joie en les remuant.
Puis, brusquement:
—Je sais bien, dit-elle, qu’il est perdu, mais je le fais durer. C’est toujours deux ans que j’ai gagnés.
Quand Paule rentra, le couchant était par-delà le fleuve orangé et mauve. Elle pensait à la prodigalité du pauvre qui ne calcule pas, ne mesure rien et n’a même pas besoin d’espoir pour jeter jusqu’au dernier sou.
Des reproches s’éveillaient en elle:
«Ne pouvais-je donc pas la défendre, pensa-t-elle, en regardant sa grande maison blanche?»
Le lendemain matin, qui était un dimanche, il faisait encore nuit quand Paule monta sur le coteau pour entendre à sept heures la messe de l’hospice.
Depuis que les feuilles étaient tombées, les grands bâtiments apparaissaient mieux au-dessus du village, avec leur flèche monastique, et cette horloge incrustée dans la façade comme un œil énorme qui dirigeait d’en haut la vie du pays. L’ordre qui régnait dans le jardin balayé la veille, l’électricité allumée dans la cuisine et dans les dortoirs, le piétinement de quelques vieux déjà habillés, tout parlait d’une vie régulière et organisée.
Dans le chœur, une franciscaine en voile noir et robe de bure, la taille plate dans sa cordelière, ôtait un pot de fleurs posé sur les marches; puis elle monta vers l’autel, prépara le livre, et alluma entre les bouquets rouges la flamme menue de quatre grands cierges.
Paule était restée tout au fond, dissimulée dans l’ombre de la tribune. Par une petite porte, ménagée à droite de l’autel, les vieux arrivaient: les uns par couples, se soutenant, traînant une jambe inerte ou tâtant le sol de leur bâton; ils rejoignaient chacun leur chaise, certains avec d’immenses efforts. Les hommes formaient un carré à gauche, hétéroclites, dépareillés: un grand infirme, maigre et tondu, qui avait des mouvements de tête convulsifs, laissait pendre depuis dix ans un bras paralysé dans la même jaquette noire de la charité. Un vieux ménage, Philémon et Baucis, traversa l’allée; l’homme, ayant assis sa compagne au milieu d’un rang, revint prendre sa place de l’autre côté, les genoux raides dans un pantalon en accordéon.
Une religieuse essoufflée et courte, le menton écrasé sur sa guimpe blanche, tenait par le bras une jeune fille aveugle, les paupières baissées, qui marchait comme un automate. Devant l’harmonium, sur une chaise haute, cette frêle créature coiffée d’un petit chapeau plat domina le troupeau rangé des pauvresses. Les vieilles femmes qui ont sur le front des croûtes séniles, les idiotes à la face boursouflée qui poussent des gloussements incompréhensibles, les misères décentes, en capote et en mantelet, toutes ces épaves repêchées, ces débris, ces paquets de hardes, formaient au pied du Seigneur ce ramassis de douleurs que lui seul rassemble. Dans les luttes de la vie, où l’argent est à la fois le maître et l’enjeu, tous ceux-là étaient des vaincus. Les religieuses qui arrivaient une à une, attachant leur grand manteau noir, venaient par derrière s’agenouiller sur deux rangs de chaises.
Paule les regardait passer. Elle était frappée par l’expression tranquille de ces visages où se reflétait le calme intérieur. Malgré leur vie si dure, ces franciscaines paraissaient reposées, heureuses: les plus vieilles même gardaient un air de jeunesse, cette fraîcheur des yeux, du sourire, qui mêle aux vies pures une lumière ingénue d’enfance. Ces femmes, pauvres entre les plus pauvres, n’attendant que de la Providence le pain quotidien, et toujours confiantes, toujours accueillantes, ne voyaient jamais sombrer leur barque. La sécurité de leur vie était dans l’amour qui ne trompe pas, se distribue sans s’épuiser, et renouvelle pour toutes les bouches qu’il faut nourrir l’éternel miracle de la charité.
Paule, pour la première fois depuis son chagrin, sentait son cœur se desserrer, se mettre à l’aise. Parmi ces pauvres, elle se retrouvait au milieu des siens, ranimée par une parenté profonde, un unisson mystérieux avec ceux qui souffrent. Derrière eux, au pied de cet autel, elle pouvait librement découvrir son âme, et ce que le monde eût méprisé, ses désillusions et ses larmes, prenait une valeur infinie d’amour.
«Je n’ai pas su aimer, se disait-elle en les regardant, je n’ai pas assez fait pour eux!» Si elle avait toujours échoué, n’était-ce pas que quelque chose avait dans le fond manqué à son cœur, la prière peut-être, la soumission à la vie telle qu’il faut la vivre?
Le vieux prêtre qui disait la messe ayant commencé de lire l’Évangile, l’assistance se leva, puis s’installa pour l’écouter. Il ôta maladroitement la chasuble de ses épaules, traversa la chapelle précédé d’un enfant de chœur et monta dans la chaire, où il apparut sous la colombe en plâtre moulée au revers de l’abat-voix.
C’était un vieux pauvre homme, qui avait de longs cheveux ivoire, et un visage de paysan qui semblait taillé dans du bois bis. Il prêchait à l’ancienne mode, familièrement, parlant des malades, des fêtes de la semaine et donnant des explications:
—Mes frères, dit-il, pour vous qui êtes tous de braves gens, c’est si facile d’aller au ciel.
La tête courbée, ses mains rouges sur le rebord de la chaire blanche, il avait l’air d’un ancien berger qui connaît la route. Tout était simple. A ceux qui réclamaient des miracles mêmes, Jésus-Christ n’avait jamais demandé qu’un acte de foi...
«Non, pensa Paule, je ne peux pas m’en aller d’ici.»
Elle ne comprenait pas bien ce qui se passait en elle, mais ces gens qui l’entouraient, ces pauvres, ces humbles, lui paraissaient des amis sans lesquels elle ne pourrait vivre. C’était au milieu d’eux qu’elle était née, qu’elle avait grandi. Cette paroisse de France était sa famille. Tout ce qu’elle avait aimé l’enveloppait d’un charme puissant et indestructible.
Quand le vieux prêtre, tournant sa face tannée par l’âge, traça dans l’air un signe de croix, elle sentit que cette bénédiction traversant les murs s’étendait jusqu’à son domaine.
Pendant le retour, elle pensait au vieux Pichard, à son petit cheval, à la grande jument noire qui, depuis vingt ans, labourait ses terres. Ses reins étaient maintenant creusés, ses boulets enflaient. Il ne lui fallait plus que de petits travaux. Un rêve inné rejaillissait, ce rêve du bonheur régnant autour d’elle. Elle aurait voulu revenir en arrière, recommencer...
—Nèche, déclara M. Peyragay, en frappant la table de sa main grasse, mais c’est une canaille! Vous avez vraiment eu une idée bien extraordinaire!
Il avait reçu Paule dans son salon recouvert de housses où un grand feu de vignes était allumé pour l’après-midi. Chaque dimanche, après son déjeuner, il venait à la campagne pour donner des ordres. Les gens du pays en profitaient pour le consulter sur leurs affaires. Il n’était pas de semaine où l’on ne vit, dans son allée, des paysans méditatifs faisant les cent pas. Il les recevait cordialement, leur tendait la main, et distribuait des conseils qui avaient l’avantage de ne rien coûter. «C’est un bien brave homme, un homme populaire», disait-on de lui. Les plus républicains, quand ils avaient besoin de ses bons offices, oubliaient momentanément ses opinions réactionnaires.
Quand Paule était arrivée chez lui, elle avait croisé sur le perron un petit propriétaire en casquette noire qui était venu avec son fusil. M. Peyragay avait paru particulièrement réjoui de la recevoir. Il semblait s’être emparé de cette occasion de la voir seule comme d’une aubaine. La satisfaction pétillait sur son vieux visage au grand front ridé, qui rappelait par sa majesté un prophète chargé d’ans du puits de Moïse.
Paule avait pensé que M. Peyragay pourrait seul débrouiller ses soucis, la conseiller utilement, et surtout intervenir entre Nèche et elle pour que le projet d’option fût abandonné. Tout ce qu’il lui apprenait de cet homme augmentait ses craintes:
—Au Palais, disait-il d’un ton d’autorité, nous le connaissons bien. C’est un garçon qui aurait vendu dix fois son père s’il avait valu quelque chose.
Il s’étendit, énumérant les canailleries du personnage dont il avait eu connaissance, et les entremêlant d’anecdotes divertissantes; puis il releva la tête et regarda Paule avec insistance:
—Surtout, ne faites pas la sottise de le recevoir. Voulez-vous que j’aille chez lui de votre part pour tout terminer? S’il voit que je suis dans vos affaires, je vous réponds qu’il ne viendra pas. Nous avons déjà réglé des comptes, et j’en sais un peu plus long qu’il ne le voudrait...
Elle le remerciait avec humilité, comprenant que lui seul pouvait la tirer de ce mauvais pas, sentant aussi que cette aide fortuite ne pouvait désormais suffire.
Elle voulait partir, mais il la retint, se tourna vers le feu, et présenta à la flamme ses larges chaussures. Dans son grand fauteuil, réchauffé par la belle flambée chantonnante, il avait l’air heureux, à l’aise, plein d’une sagesse qu’il voulait répandre. Elle, au contraire, penchée, le visage pâli et vieilli sous son bonnet de laine noire, paraissait jeter sur la vie un regard désabusé.
Lui, cependant, se rapprochait peu à peu du but:
—Quand je vous ai vue l’autre jour chez les Lafaurie, j’ai pensé que vous deviez avoir des ennuis. Vous aviez l’air triste. Une jeune fille n’est pas faite pour vivre seule. Cela paraît banal de le dire, mais il y a des vérités vieilles comme le monde qu’on ne comprend que peu à peu, avec l’expérience. Chacun rencontre ses difficultés. Quand on a mon âge, et qu’on a vu au fond de beaucoup de choses, il est impossible de ne pas penser que la plupart des gens font leur vie eux-mêmes, bonne ou mauvaise. Les malheurs ne sont souvent que des événements mal interprétés. Les femmes surtout se laissent tromper par leurs impressions. Les hommes, en général, sont plus raisonnables. Ainsi, voyez Gérard Seguey....
Elle releva lentement ses paupières sur ses grands yeux graves. Mais il continuait résolument, d’un ton parfaitement simple et naturel:
—Je ne dis pas qu’Odette Lafaurie soit la femme qu’en dehors de toutes considérations sociales il aurait choisie; mais la fortune s’est offerte à lui, à un moment de sa vie particulièrement difficile, et il ne l’a pas laissée passer. Sa situation eût été d’une certaine manière inacceptable et désespérée. C’est un sensible que ce Seguey. Il avait été déjà froissé et heurté. Il manquait d’argent. Avec ce mariage, ce qu’il ressaisit, c’est ce qui compte le plus au monde, la considération et la dignité; isolé, il n’aurait pas pu se tirer d’affaire. Vous avez su sans doute l’histoire de sa sœur?
—Non, dit-elle, je n’ai rien su...
C’était pour elle un soulagement d’entendre enfin parler des événements dont elle portait le poids accablant. Dans l’obscurité où elle étouffait, un rayon de lumière venait de pénétrer. Sans doute, en effet, les motifs véritables de la conduite de Seguey lui avaient-ils toujours échappé? Là où elle voyait seulement l’amour, il avait calculé et examiné, pesé des choses dont elle ne savait rien. Tandis que se déroulait sur les lèvres de M. Peyragay le récit des égarements d’Anna de Pontet, elle se repliait sur elle-même, honteuse pour une autre, pour une femme misérable et humiliée des outrages qu’elle avait subis. Entre Seguey et elle, il y avait donc eu cela, sans qu’il trouvât la force de lui en parler? Ainsi s’expliquaient ses regards fiévreux, ce qu’elle sentait parfois en lui d’âcre et de violent. Elle voulait bien accepter cette explication du mystère. Mais était-il vrai que Seguey n’aurait pu refaire sa vie autrement? Elle aurait su, elle, être pauvre. Pour lui, elle eût tout aimé et tout accepté, oublié le monde. Était-ce que leur courage n’était pas égal? Elle s’arrêta devant cette pensée, ne pouvant accepter l’idée qu’il eût été lâche, incapable de le condamner aujourd’hui comme elle l’avait été au premier moment.
M. Peyragay racontait sur la dernière entrevue d’Anna de Pontet et de son amant certains détails que personne n’aurait dû connaître, mais dont tous affirmaient qu’ils les savaient de source certaine.
Paule s’appuyait à un bras du fauteuil, effrayée et désorientée:
—Comment, il l’a chassée, et elle est revenue. Ce n’est pas possible?
Elle se refusait à admettre certaines hontes. La folie qui est au fond de la passion, elle ne l’avait jamais soupçonnée!
Et il donnait d’autres exemples: des femmes qui avaient divorcé, deux, trois, quatre fois, et qui encore se laissaient prendre, n’avaient rien appris, s’appuyant sur l’argument qui leur semblait indiscutable, celui qui devait tout justifier:
—J’aime... Je l’aime... Je l’ai aimé!
La vie des femmes, c’était donc cela, ou tout au moins ces choses pouvaient être. Il lui semblait que l’amour en était sali, et que les images qui s’imprimaient en elle étaient sur son âme autant de souillures. Elle revoyait Anna de Pontet, dans la salle d’attente de l’étude, penchée vers son frère. D’autres figures peut-être, entrevues dans le monde, avec un teint fané, des stigmates mal effacés, cachaient implacablement d’épouvantables essais de bonheur. Une compassion inexprimable la soulevait vers d’autres domaines où toute douleur est purifiée:
«Mon Dieu, n’aurez-vous pas pitié du cœur des femmes?»
M. Peyragay soudain tourna court:
—Quant à vous, mon enfant, il faut vous décider à vous marier. Vous trouvez sur votre route un homme de mérite. Sachez le reconnaître. Celui-là vous aime, vous pouvez en être bien sûre.
Quand il avait dit: celui-là vous aime, elle s’était un peu reculée, pour que ce mot qui lui semblait presque maudit ne la touchât pas. Mais peu à peu un calme inattendu se faisait en elle. Tout ce qu’il lui disait de Louis Talet, de sa bonté, de sa droiture, elle n’avait pas la pensée de le contester. Sa douloureuse histoire avec Seguey, son amour, sa déception, sans doute en avait-il deviné l’essentiel? Sous ses yeux mêmes, elle avait regretté, souffert, préféré! Cependant il venait à elle sans orgueil et lui pardonnant. Elle en éprouvait une reconnaissance qui changeait son cœur.
Le feu s’éteignait, elle se leva:
—Je vous remercie, dit-elle avec une intonation profonde qu’il comprit immédiatement.
Il voulut la reconduire jusqu’au bord de l’eau. Elle marchait près de lui, penchée, ses formes jeunes moulées dans une veste en tricot noir. L’île embrumée se dessinait sur l’eau boueuse dans une ceinture de roseaux jaunes comme de la paille. Le ciel d’automne était bas et gris. Les cloches de l’église sonnaient au loin la fin des vêpres. C’était une de ces journées où la lumière même est couleur de cendre.
Le soir, dans sa chambre, près de son lit drapé de grands rideaux blancs, elle resta assise longtemps avec le sentiment que la vie l’emportait vers ce qui devait être. La flamme qui avait enveloppé son cœur paraissait morte. Le mystère dans lequel Seguey s’enfonçait n’était pas encore bien éclairci. Elle comprenait qu’elle ne savait pas tout, qu’elle ne saurait jamais! Ce qui s’était trouvé en face d’elle, c’était tout un ensemble de choses contre lequel elle ne pouvait rien; les conditions de leur vie s’étaient dressées pour les séparer et son cœur avait vainement crié un droit illusoire. La réalité, sourde et aveugle, s’était établie dans un domaine aux portes duquel son pouvoir de femme avait succombé.
Avait-il souffert? L’avait-il vraiment regrettée? Quel souvenir gardait-il d’elle? Elle acceptait maintenant cette ignorance même, cette ombre qu’aucun autre rayon sans doute ne percerait plus. Seguey, riche, heureux, était entré dans un monde brillant où elle le voyait disparaître comme un étranger. Seul demeurait le regret poignant qu’il n’eût pas été ce que son cœur avait réclamé, ce que peut-être, en dépit de toutes les forces du monde, il aurait pu être.
Un esprit de soumission la pénétrait d’une paix indéfinissable. Sa vie véritable, elle ne l’avait pas encore commencée. La longue lutte qu’elle avait soutenue contre les hommes et contre elle-même s’achevait dans une bienfaisante impression d’attente. La pire chose eût été de s’abandonner, sans appui et déracinée, sur cette vie qui emporte si vite dans des remous qu’on n’avait pas vus. Ici, elle restait dans sa maison, en contact avec son passé, le cœur nourri par ses racines, rattachée à ce que les siens avaient voulu, aimé, commencé.
Celui qui allait venir lui apporterait un esprit calme et raisonnable, ce qui fait la vie forte et sûre. Tout ce que lui avait dit M. Peyragay, elle le savait depuis longtemps, la trace en était marquée dans ces parties obscures de l’être où s’amassent bien avant que nous en ayons conscience nos idées et nos sentiments. Oui, tout cela, elle l’avait vu dans ses yeux patients, respectueux, sincères, qui l’enveloppaient déjà de sécurité. Elle éprouvait maintenant le désir de cette vie à deux, où elle serait soutenue, aidée.
Quelques mois plus tôt, elle avait dédaigné ces perspectives paisibles. Un autre rêve s’offrait à elle. Celui-là avait le charme, l’attrait de l’inconnu, les couleurs infiniment douces de la tendresse et de la pitié. La vie avait déchiré ce tissu brillant et impalpable, écrasé les fleurs. Ce qu’elle voyait dans son avenir, c’était le foyer pour lequel il faut être deux, et cette dignité de la femme qui est pour le cœur un premier repos.
Elle resta encore un moment, la tête appuyée. Une petite lampe dessinait autour d’elle un étroit cercle lumineux.
Longuement, comme pour un adieu, elle appuya sa bouche sur sa main à la place qu’un soir il avait baisée.
Le Casin, juillet 1921-janvier 1922.
FIN
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Le Chat aux oreilles percées. Roman marocain.
Charles LE GOFFIC
L’Abbesse de Guérande. L’Illustre Bobinet.
LÉVIS MIREPOIX
Le Seigneur inconnu.
Pierre LHANDE
Les Mouettes.—Lhuis. Les Mémoires d’un écureuil.
André LICHTENBERGER
Le Cœur est le même.—Biche. Juste Lobel, Alsacien.
Ernest PÉROCHON
Nêne. (Prix Goncourt 1920.) Les Creux-de-Maisons. Le Chemin de plaine. La Parcelle 32.
PRAVIEUX
*Le Vicaire et le Romancier, roman.
Elissa RHAÏS
Les Juifs.—Saâda la Marocaine. La Fille des Pachas.
Isabelle SANDY
L’Heure folle.
Yvonne SCHULTZ
Les Nuits de fer.
J. et J. THARAUD
La Randonnée de Samba Diouf. La Tragédie de Ravaillac.
Vᵗᵉ E.-M. DE VOGÜÉ
Jean dAgrève.—Le Maître de la mer. Les Morts qui parlent.
PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8 RUE GARANCIÈRE.—29940-11-18.