LA MORALE ET LA SCIENCE
Reading edition
M. PAUL BOURGET[9]
[Note 9: Le Disciple, 1. vol. in-18.]
I
M. Paul Bourget a une qualité d'esprit fort rare chez les écrivains voués aux oeuvres d'imagination. Il a l'esprit philosophique. Il sait enchaîner les idées et conduire très longtemps sa pensée dans l'abstrait. Cette qualité est sensible, non seulement dans ses études critiques, mais aussi dans ses romans et même dans ses vers lyriques. Par le tour général de l'intelligence, par la méthode, il se rattache à l'école de M. Taine, pour qui il professe une juste admiration, et il n'est pas sans quelque parenté intellectuelle avec M. Sully Prudhomme, son aîné dans la poésie.
Mais il s'en faut qu'il ait dédaigné, comme le poète du Bonheur, le monde des apparences. Il a paru curieux, au contraire, de toutes les formes et de toutes les couleurs changeantes que revêt la vie à nos yeux. Et ce goût d'unir le concret à l'abstrait est si bien dans sa nature que, tout jeune, il le laissait voir dans ses conversations avant de le montrer dans ses livres. Nous sommes cinq ou six à garder dans les souvenirs de notre première jeunesse ces entretiens du soir, sous les grands arbres de l'avenue de l'Observatoire, ces longues causeries du Luxembourg auxquelles Paul Bourget, presque adolescent encore, apportait ses fines analyses et ses élégantes curiosités. Déjà partagé entre le culte de la métaphysique et l'amour des grâces mondaines, il passait aisément dans ses propos de la théorie de la volonté aux prestiges de la toilette des femmes, et faisait pressentir les romans qu'il nous a donnés depuis. Il avait plus de philosophie qu'aucun de nous et l'emportait communément dans ces nobles disputes que nous prolongions parfois bien avant dans la nuit.
Que de fois nous avons reconstruit le monde, dans le silence des avenues désertes, sous l'assemblée des étoiles! Et maintenant, ces mêmes étoiles entendent les disputes d'une nouvelle jeunesse qui construit l'univers à son tour. Ainsi les générations recommencent à travers les âges les mêmes rêves sublimes et stériles. Il y a dix-huit ans, j'ai déjà eu l'occasion de le dire ici, nous étions déterministes avec enthousiasme. Il y avait bien parmi nous un ou deux néo-catholiques. Mais ils étaient pleins d'inquiétude. Au contraire, les fatalistes déployaient une confiance sereine qu'ils n'ont pas gardée, hélas! Nous savons bien aujourd'hui que ce roman de l'univers est aussi décevant que les autres, mais alors les livres de Darwin étaient notre bible; les louanges magnifiques par lesquelles Lucrèce célèbre le divin Épicure nous paraissaient à peine suffisantes pour glorifier le naturaliste Anglais. Nous disions, nous aussi, avec une foi ardente: «Un homme est venu qui a affranchi l'homme des vaines terreurs». Je ne puis me défendre de rappeler une fois encore ces visites généreuses que, notre Darwin sous le bras, nous faisions à ce vieux Jardin des Plantes où M. Paul Bourget promène avec complaisance le héros de son nouveau roman, le philosophe Adrien Sixte. Pour moi, je pénétrais comme en un sanctuaire dans ces salles du Muséum encombrées de toutes les formes organiques, depuis la fleur de pierre des encrines et les longues mâchoires des grands sauriens primitifs jusqu'à l'échine arquée des éléphants et à la main des gorilles. Au milieu de la dernière salle s'élevait une Vénus de marbre, placée là comme le symbole de la force invincible et douce par laquelle se multiplient toutes les races animées. Qui me rendra l'émotion naïve et sublime qui m'agitait alors devant ce type délicieux de la beauté humaine? Je la contemplais avec cette satisfaction intellectuelle que donne la rencontre d'une chose pressentie. Toutes les formes organiques m'avaient insensiblement conduit à celle-ci, qui en est la fleur. Comme je m'imaginais comprendre la vie et l'amour! Comme sincèrement je croyais avoir surpris le plan divin! M. Paul Bourget, dans sa maturité précoce, n'avait pas de ces illusions. Mais il était tout en Spinosa. Si je me laisse aller au charme de ces souvenirs, si je vante les splendeurs de cette vie pauvre et libre, si je remonte ainsi le courant précipité de dix-huit années, on m'excusera, car j'y trouve déjà les germes et la semence des idées qui, mûries lentement, forment le nouvel ouvrage de M. Paul Bourget.
L'existence paisible de M. Adrien Sixte, décrite dans le premier chapitre, rappelle, par plus d'un trait, la vie de Spinosa racontée par Jean Colérus dont M. Bourget aimait jadis à nous citer des pages:
Il loua sur le Pavilioengrogt une chambre chez le sieur Henri Van der Spyck, où il prit soin lui-même de se fournir de ce qui lui était nécessaire et où il vécut à sa fantaisie d'une manière fort retirée.
Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce temps-là et bon ménager… Il avait grand soin d'ajuster ses comptes tous les quartiers, ce qu'il faisait afin de ne dépenser justement ni plus ni moins que ce qu'il avait à dépenser chaque année…
Sa conversation était douce et paisible. Il savait admirablement bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère, et, dans les déplaisirs qui lui survenaient; il n'en paraissait rien au dehors; au moins, s'il lui arrivait de témoigner son chagrin par quelque geste ou par quelques paroles, il ne manquait pas de se retirer aussitôt, pour ne rien faire qui fût contre la bienséance. Il était d'ailleurs fort affable et d'un commerce aisé, parlant souvent à son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches.
Pendant qu'il restait au logis, il n'était incommode à personne; il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement, dans sa chambre. Il se divertissait quelquefois à fumer une pipe de tabac. Ou bien lorsqu'il voulait se relâcher l'esprit un peu plus longtemps, il cherchait des araignées qu'il faisait battre ensemble.
Ces traits sont touchants, parce qu'ils montrent la simplicité d'un très grand homme. M. Paul Bourget nous représente M. Adrien Sixte comme un Spinosa français de notre temps:
Il y avait quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre, était venu s'établir dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse… Il occupait un appartement de sept cents francs de loyer, situé au quatrième étage… Dès son arrivée, le philosophe avait demandé simplement au concierge une femme de charge pour ranger son appartement et un restaurant d'où il fit venir ses repas… Été comme hiver, M. Sixte s'asseyait à sa table dès six heures du matin. À dix heures, il déjeunait, opération sommaire et qui lui permettait de franchir à dix heures et demi la porte du Jardin des Plantes… Un de ses plaisirs favoris consistait dans de longues séances devant les cages des singes et la loge de l'éléphant. (Le Disciple, pages 7, 11, 16, etc.)
Ce bonhomme est un des grands penseurs du siècle. Il a exposé la doctrine du déterminisme avec une puissance de logique et une richesse d'arguments que Taine lui-même et Ribot n'avaient point atteintes.
M. Bourget nous donne le titre des ouvrages dans lesquels il expose son système. C'est l'Anatomie de la volonté, la Théorie des passions et la Psychologie de Dieu. Bien entendu, ce dernier titre signifie, dans sa concision presque ironique: «Étude sur les divers états d'âme dans lesquels l'idée de Dieu a été élaborée.» M. Sixte ne suppose pas un seul instant la réalité objective de Dieu. L'absolu lui semble un non-sens, et il ne l'admet pas même à l'état d'inconnaissable. C'est là un des traits caractéristiques de sa philosophie. Son plus beau titre comme psychologue «consiste dans un exposé très nouveau et très ingénieux des origines animales de la sensibilité humaine». Voilà qui nous ramène à ces salles de zoologie comparée où je vous entraînais tout à l'heure comme dans un temple, devant cette Vénus, métamorphose suprême de l'innombrable série de forces aimantes. M. Sixte nous soumet à la nécessité avec une rigueur inexorable. Il tient la volonté pour une illusion pure: «Tout acte, dit-il, n'est qu'une addition. Dire qu'il est libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus qu'il n'y a dans les éléments additionnées. Cela est aussi absurde en psychologie qu'en arithmétique.»
Et ailleurs:
«Si nous connaissions vraiment la position relative de tous les phénomènes qui constituent l'univers actuel, nous pourrions, dès à présent, calculer avec une certitude égale à celle des astronomes le jour, l'heure, la minute où l'Angleterre, par exemple, évacuera les Indes, où l'Europe aura brûlé son dernier morceau de houille, où tel criminel, encore à naître, assassinera son père, où tel poème, encore à concevoir, sera composé. L'avenir tient dans le présent comme toutes les propriétés du triangle tiennent dans sa définition.»
Une telle philosophie ne saurait admettre la réalité du bien et du mal, du mérite et du démérite.
«Toutes les âmes, dit Adrien Sixte, doivent être considérées par le savant comme des expériences instituées par la nature. Parmi ces expériences, les unes sont utiles à la société et l'on prononce alors le mot de vertu; les autres nuisibles, et l'on prononce le mot de vice ou de crime. Ces dernières sont pourtant les plus significatives, et il manquerait un élément essentiel à la science de l'esprit, si Néron, par exemple, ou tel tyran italien du XVe siècle n'avait pas existé.»
Il ne considère plus l'humanité pensante que comme une substance propre à l'expérimentation psychologique. Il s'exprime de la sorte dans l'Anatomie de le volonté:
«Spinosa se vantait d'étudier les sentiments humains, comme le mathématicien étudie ses figures de géométrie; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme des combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec le regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi maniable que celle des laboratoires.»
Voilà à quel degré d'inhumanité le zèle sublime et monstrueux de la science a poussé cet homme simple, désintéressé, honnête, ce solitaire qui, par la pureté de sa vie, mériterait d'être appelé comme Littré, un saint laïque.
Malheureusement il a un disciple, le jeune Robert Greslou, qui met en pratique les doctrines du grand homme. Très instruit, très intelligent, mû par un sensualisme cruel et par un orgueil implacable, atteint d'une névrose héréditaire, ce nouveau Julien Sorel, précepteur dans une famille noble d'Auvergne, séduit froidement et méthodiquement la soeur de son élève, la généreuse et romanesque Charlotte de Jussat, qui se donne à lui à la condition expresse qu'ils mourront ensemble. Il ne l'obtient qu'après avoir juré de s'empoisonner avec elle; et, quand elle s'est donnée, il refuse également et de la tuer et de mourir. Flétrie, indignée, désespérée, connaissant trop tard l'homme odieux à qui elle a fait le plus grand sacrifice qu'elle pouvait faire, la fière créature tient du moins sa promesse et s'empoisonne. Robert Greslou et Charlotte de Jussat font songer à deux noms qui n'ont été que trop publiés lors d'un procès récent. Le rapprochement s'imposait à ce point que M. Bourget lui-même a pris soin d'avertir le public que le plan de son roman était arrêté avant l'affaire de Constantine. Il n'est pas permis de mettre en doute une affirmation de M. Paul Bourget. Il n'est pas possible de contester sa sincérité quand il dit: «Je voudrais qu'il n'y eût jamais eu dans la vie réelle de personnages semblables, de près ou de loin, au malheureux disciple qui donne son nom à ce roman.» D'ailleurs, je viens de montrer que ces idées sont portées dans son esprit depuis très longtemps. Il importe seulement de remarquer que le héros de M. Paul Bourget, qui épargne la vie de sa victime en même temps que la sienne propre, commet, en séduisant une jeune fille, plutôt une très mauvaise action qu'un crime proprement dit. Je n'ai pas à dire comment, accusé d'empoisonnement et acquitte par le jury, il est tué d'un coup de pistolet par le frère de la victime, un homme d'action, point psychologue du tout, un soldat.
Le livre de M. Paul Bourget pose le problème: Certaines doctrines philosophiques, le déterminisme, par exemple, et le fatalisme scientifique, sont-elles par elles-mêmes dangereuses et funestes? Le maître qui nie le bien et le mal est-il responsable des méfaits de son disciple? On ne peut pas nier que ce ne soit là une grande question.
Certaines philosophies qui portent en elles la négation de toute morale ne peuvent entrer dans l'ordre des faits que sous la forme du crime. Dès qu'elles se font acte, elles tombent sous la vindicte des lois.
Je persiste à croire, toutefois, que la pensée a dans sa sphère propre, des droits imprescriptibles et que tout système philosophique peut être légitimement exposé.
C'est le droit, disons mieux, c'est le devoir de tout savant qui se fait une idée du monde d'exprimer cette idée quelle qu'elle soit. Quiconque croit posséder la vérité doit la dire. Il y va de l'honneur de l'esprit humain. Hélas! nos vues sur la nature ne sont, dans leur principe, ni bien nombreuses, ni bien variées; depuis que l'homme est capable de penser, il tourne sans cesse dans le même cercle de concepts. Et le déterminisme, qui nous effraye aujourd'hui, existait, sous d'autres noms, dans la Grèce Antique. On a toujours disputé, on disputera toujours sur la liberté morale de l'homme. Les droits de la pensée sont supérieurs à tout. C'est la gloire de l'homme d'oser toutes les idées. Quant à la conduite de la vie, elle ne doit pas dépendre des doctrines transcendantes des philosophes.
Elle doit s'appuyer sur la plus simple morale. Ce n'est pas le déterminisme, c'est l'orgueil qui a perdu Robert Greslou. Du temps que Spinosa habitait la Haye, chez Henri Van der Spyck, son hôtesse lui demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pût être sauvée dans la religion qu'elle professait; à quoi le grand homme lui répondit: «Votre religion est bonne, vous n'en devez pas chercher d'autre, ni douter que vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la piété vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille.»
II
Dans ce beau roman du Disciple, dont nous avons parlé, M. Paul Bourget agite, avec une rare habileté d'esprit, de hautes questions morales qu'il ne résout pas. Et comment les résoudrait-il? Le dénouement d'un conte ou d'un poème est-il jamais une solution? C'est assez pour sa gloire et pour notre profit qu'il ait sollicité vivement toutes les âmes pensantes. M. Paul Bourget nous a montré le jeune élève d'un grand philosophe commettant un crime odieux, sous l'empire des doctrines déterministes; et il nous a amenés à nous demander avec lui dans quelle mesure la condition du disciple engageait la responsabilité du maître.
Ce maître, M. Adrien Sixte, se sent lui-même profondément troublé, et, loin de se laver les mains des hontes et du sang qui rejaillissent jusqu'à lui, il courbe la tête, il s'humilie, il pleure. Bien plus: il prie. Son coeur n'est plus déterministe. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que le coeur n'est jamais tout à fait philosophe et qu'on le trouve vite prêt à repousser les vérités auxquelles notre esprit s'attache obstinément. M. Sixte, qui est homme, a été troublé dans sa chair. C'est tout le sens que je puis tirer de cette partie du récit. Mais M. Sixte doit-il être tenu pour responsable du crime de son disciple?
En professant l'illusion de la volonté et la subjectivité des idées de bien et de mal, a-t-il commis lui-même un crime? M. Bourget ne l'a pas dit, il ne pouvait, il ne devait pas le dire. Le trouble moral de M. Sixte nous enseigne du moins que l'intelligence ne suffit pas seule à comprendre l'univers et que la raison ne peut méconnaître impunément les raisons du coeur. Et cette idée se montre comme une lueur douce et pure, dont ce livre est tout illuminé.
M. Brunetière a été très frappé du caractère moral d'une telle pensée, et il en a félicité M. Paul Bourget dans un article dont je ne saurais trop louer l'argumentation rigoureuse, mais qui, par sa doctrine et ses tendances, offense grièvement cette liberté intellectuelle, ces franchises de l'esprit, que M. Brunetière devait être, ce semble, un des premiers à défendre, comme il est un des premiers à en user. Dans cet article, M. Brunetière commence par demander si les idées agissent ou non sur les moeurs. Il faut bien lui accorder que les idées agissent sur les moeurs et il en prend avantage pour subordonner tous les systèmes philosophiques à la morale. «C'est la morale, dit-il, qui juge la métaphysique.» Et remarquez qu'en décidant ainsi il ne soumet pas la métaphysique, c'est-à-dire les diverses théories des idées, à une théorie particulière du devoir, à une morale abstraite. Non, il livre la pensée à la merci de la morale pratique, autrement dit à l'usage des peuples, aux préjugés, aux habitudes, enfin, à ce qu'on appelle les principes. C'est uniquement d'après les principes qu'il appréciera les doctrines. Il le dit expressément:
«Toutes les fois qu'une doctrine aboutira par voie de conséquence logique à mettre en question les principes sur lesquels la société repose, elle sera fausse, n'en faites pas de doute; et l'erreur en aura pour mesure de son énormité la gravité du mal même qu'elle sera capable de causer à la société.» Et, un peu plus loin, il dit des déterministes que «leurs idées doivent être fausses puisqu'elles sont dangereuses». Mais il ne songe pas que les principes sociaux sont plus variables encore que les idées des philosophes et que, loin d'offrir à l'esprit une base solide, ils s'écroulent dès qu'on y touche.
Il ne songe pas non plus qu'il est impossible de décider si une doctrine, funeste aujourd'hui dans ses premiers effets, ne sera pas demain largement bienfaisante. Toutes les idées sur lesquelles repose aujourd'hui la société ont été subversives avant d'être tutélaires, et c'est au nom des intérêts sociaux qu'invoque M. Brunetière, que toutes les maximes de tolérance et d'humanité ont été longtemps combattues.
Pas plus que vous je ne suis sûr de la bonté de tel système et, comme vous, je vois qu'il est en opposition avec les moeurs de mon temps, mais qui me garantit de la bonté de ces moeurs? Qui me dit que ce système, en désaccord avec notre morale, ne s'accordera pas un jour avec une morale supérieure?
Notre morale est excellente pour nous; elle l'est; elle doit l'être. Encore est-ce trop humilier la pensée humaine que de l'attacher à des habitudes qui n'étaient point hier et qui demain ne seront plus. Le mariage, par exemple, est d'ordre moral. C'est une institution doublement respectable par l'intérêt que lui portent et l'Église et l'État. Il convient de ne le dépouiller d'aucune parcelle de sa force et de sa majesté; mais ce serait aujourd'hui en France, comme jadis au Malabar, l'usage de brûler les veuves de qualité sur le bûcher de leur époux, assurément une philosophie qui tendrait, par voie de conséquence logique, à l'abolition de cet usage, mettrait en péril un principe social: en serait-elle pour cela fausse et détestable? Quelle philosophie jugée par les moeurs n'a pas d'abord été condamnée? À la naissance du christianisme, est-ce que ceux qui croyaient à un Dieu crucifié n'étaient pas tenus par cela même pour les ennemis de l'empire?
Il ne saurait y avoir pour la pensée pure une pire domination que celle des moeurs. Longtemps la métaphysique fut soumise à la religion; Philosophia ancilla theologiæ. Du moins avait-elle alors une maîtresse stable, constante dans ses commandements. Je sais bien que c'est le fanatisme scientifique, le déterminisme darwinien qui est seul en cause pour le moment. Vraie ou non au point de vue scientifique, cette doctrine est absolument condamnée par M. Brunetière au nom de la morale.
«Fussiez-vous donc assuré, dit-il, que la concurrence vitale est la loi du développement de l'homme, comme elle l'est des autres animaux; que la nature, indifférente à l'individu, ne se soucie que des espèces, et qu'il n'y a qu'une raison ou qu'un droit au monde, qui est celui du plus fort, il ne faudrait pas le dire, puisque de suivre «ces vérités» dans leurs dernières conséquences, il n'est personne aujourd'hui qui ne voie que ce serait ramener l'humanité à sa barbarie première.»
Vous craignez que le darwinisme systématique vous ramène à la nature, en supprimant les idées sociales qui seules nous en séparent.
Ces craintes, quand on y songe, sont bien vaines. J'ignore les destinées futures du déterminisme scientifique, mais je ne puis croire qu'il nous ramène un jour à la barbarie primitive! Considérez que, s'il était aussi funeste qu'on croit, il aurait détruit l'humanité depuis longtemps. Car il est, dans son essence, aussi vieux que l'homme même, et les mythes primitifs, l'antique fable d'Oedipe attestent que l'idée de l'enchaînement fatal des causes occupait déjà les peuples enfants dans leur héroïque berceau.
M. Brunetière n'accorde aux vérités de l'ordre scientifique qu'une confiance très médiocre. En cela, il montre un esprit judicieux. Ces vérités sont précaires et transitoires. La philosophie de la nature est toujours à refaire. Il y a quelque amertume à songer que nous n'avons de toutes choses que des lueurs incertaines. Je confesserai volontiers que la science n'est qu'inquiétude et que trouble et que l'ignorance, au contraire, a des douceurs non pareilles. Quel est donc ce disciple de Jean-Jacques qui disait: «La nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre âme»? On trouve dans la Chaumière indienne un éloge exquis de la sainte ignorance.
«L'ignorance, dit Bernardin, à la considérer seule et sans la vérité avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les présents; enfin, elle est un bien, puisque nous la tenons de la nature.»
Oui, à certains égards, elle est un bien, je l'avoue, sans craindre que M. Brunetière abuse contre moi de cet aveu. Car il verra tout de suite par quels chemins je le ramène à cette philosophie antisociale, à ce culte sentimental de la nature, à ces doctrines de Jean-Jacques qui lui semblent les voies les plus criminelles de l'esprit humain.
Il craindra que cette bienfaisante et pure ignorance, si on la laissait faire, ne nous ramenât à la brutalité primitive et au cannibalisme. Et peut-être, en effet, nous reconduirait-elle plus sûrement que toutes les doctrines déterministes à l'âge de pierre, aux rudes moeurs des cavernes et à la police barbare des cités lacustres.
Ne disons pas trop de mal de la science. Surtout ne nous défions pas de la pensée. Loin de la soumettre à notre morale, soumettons-lui tout ce qui n'est pas elle. La pensée, c'est tout l'homme. Pascal l'a dit: «Toute notre dignité consiste en la pensée. Travaillons donc à bien penser. Voilà le principe de la morale.»
Laissons toutes les doctrines se produire librement, n'ameutons jamais contre elles les petits dieux domestiques qui gardent nos foyers. N'accusons jamais d'impiété la pensée pure. Ne disons jamais qu'elle est immorale, car elle plane au-dessus de toutes les morales. Ne la condamnons pas surtout pour ce qu'elle peut apporter d'inconnu. Le métaphysicien est l'architecte du monde moral. Il dresse de vastes plans d'après lesquels on bâtira peut-être un jour. En quoi faut-il que ses plans s'accordent avec le type de nos habitations actuelles, palais ou masures? Faut-il toujours que, comme les architectes du temple de Vesta, on copie, même en un sanctuaire de marbre, les huttes de bois des aïeux?
C'est la pensée qui conduit le monde. Les idées de la veille font les moeurs du lendemain. Les Grecs le savaient bien quand ils nous montraient des villes bâties aux sons de la lyre. Subordonner la philosophie à la morale, c'est vouloir la mort même de la pensée, la ruine de toute spéculation intellectuelle, le silence éternel de l'esprit. Et c'est arrêter du même coup le progrès des moeurs et l'essor de la civilisation.
III
À l'occasion du Disciple, M. Brunetière s'étant efforcé de démontrer dans la Revue des Deux Mondes que les philosophes et les savants sont responsables, devant la morale, des conséquences de leurs doctrines et que toute physique, comme toute métaphysique, cesse d'être innocente quand elle ne s'accorde pas avec l'ordre social. La Revue rose s'alarma, non sans quelque raison, à mon sens, d'une doctrine qui subordonne la pensée à l'usage et tend à consacrer d'antiques préjugés. Moi-même je me permis de défendre non telle ou telle théorie scientifique ou philosophique, mais les droits même de l'esprit humain, dont la grandeur est d'oser tout penser et tout dire. J'étais persuadé—et je le suis encore—que le plus noble et le plus légitime emploi que l'homme puisse faire de son intelligence est de se représenter le monde et que ces représentations, qui sont les seules réalités que nous puissions atteindre, donnent à la vie tout son prix, toute sa beauté. Mais d'abord il faut vivre, dit M. Brunetière. Et il y a des règles pour cela. Toute doctrine qui va contre ces règles est condamnée.
Il est facile de lui répondre qu'une philosophie, quelle qu'elle soit, si morne, si désolée qu'elle paraisse d'abord, si sombre que semble sa face, change de figure et de caractère dès qu'elle entre dans le domaine de l'action. Aussitôt qu'elle s'empare de l'empire des âmes, aussitôt qu'elle est reine enfin, elle édicte des lois morales en rapport avec les besoins et les aspirations de ses sujets. Sa souveraineté est à ce prix. Car il est vrai qu'avant tout il faut vivre: et la morale n'est que le moyen de vivre. Suivez, par le monde, l'histoire des idées et des moeurs. Sous quel idéal l'homme n'a-t-il pas vécu? Il a adoré des dieux féroces. Il professa, il professe encore des religions athées. Ici, il nourrit d'éternelles espérances; ailleurs, il a le culte du désespoir, de la mort et du néant. Et partout et toujours il est moral. Du moins il l'est en quelque façon et de quelque manière. Car, sans morale aucune, il lui est impossible de subsister.
C'est justement parce que la morale est nécessaire que toute les théories du monde ne prévaudront pas contre elle. Moloch n'empochait point les mères phéniciennes de nourrir leurs petits enfants. Quel est donc ce nouveau Moloch que la psycho-physiologie prépare dans ses laboratoires et que MM. Ch. Richet, Théodule Ribot et Paulhan arment pour l'extermination de la race humaine? Le déterminisme vous apparaît dans l'ombre comme un spectre effrayant. S'il venait à se répandre dans la conscience de tout un peuple, il perdrait cet aspect lugubre et ne montrerait plus qu'un visage paisible. Alors il serait une religion, et toutes les religions sont consolantes; même celles qui agitent au chevet du mourant des images terribles; même celles qui murmurent aux oreilles des justes la promesse de l'infini néant; même celle qui nous dirait: «Souffrez, pensez, puis évanouissez-vous, ombres sensibles, l'univers y consent. Il faut que chaque être soit à son tour le centre du monde. Homme, comme l'insecte, ton frère, tu auras été dieu une heure. Que te faut-il de plus?» Il y aurait encore dans ces maximes une adorable sainteté. Qu'importe au fond ce que l'homme croit, pourvu qu'il croie! Qu'importe ce qu'il espère, pourvu qu'il espère!
Tout ce qu'il découvrira, tout ce qu'il contemplera, tout ce qu'il adorera dans l'univers ne sera jamais que le reflet de sa propre pensée, de ses joies, de ses douleurs et de son anxiété sublime. Une philosophie inhumaine, dit M. Brunetière.—Quel non-sens! Il ne saurait y avoir rien que d'humain dans une philosophie. Spiritualisme ou matérialisme, déisme, panthéisme, déterminisme, c'est nous, nous seuls. C'est le mirage qui n'atteste que la réalité de nos regards. Mais que seraient les déserts de la vie sans les mirages éclatants de nos pensées?
Il y a pourtant des doctrines funestes, dit M. Brunetière, et sans le Vicaire savoyard nous n'aurions pas eu Robespierre. Ce n'est pas l'avis de cet ingénieux et pénétrant Valbert qui vient de défendre son compatriote Jean-Jacques avec une grâce persuasive. Mais laissons Jean-Jacques et Robespierre et reconnaissons que l'idée pure a plus d'une fois armé une main criminelle.
Qu'est-ce à dire? La vie elle-même est-elle jamais tout à fait innocente? Le meilleur des hommes peut-il se flatter à sa mort de n'avoir jamais causé aucun mal? Savons-nous jamais ce que pourra coûter de deuils et de douleurs à quelque inconnu la parole que nous prononçons aujourd'hui? Savons-nous, quand nous lançons la flèche ailée, ce qu'elle rencontrera dans sa courbe fatale? Celui qui vint établir sur la terre le royaume de Dieu n'a-t-il pas dit, un jour, dans son angoisse prophétique: «J'ai apporté le glaive et non la paix?»
Pourtant il n'enseignait ni la lutte pour la vie, ni l'illusion de la liberté humaine. Quel prophète après celui-là peut répondre que la paix qu'il annonce ne sera pas ensanglantée? Non, non! vivre n'est point innocent. On ne vit qu'en dévorant la vie, et la pensée qui est un acte participe de la cruauté attachée à tout acte. Il n'y a pas une seule pensée absolument inoffensive. Toute philosophie destinée à régner est grosse d'abus, de violences et d'iniquités. Dans ma première réponse, je n'ai pas eu de peine à montrer que l'idée, chère à M. Brunetière, de la subordination de la science à la morale est d'une application fâcheuse. Elle est vieille comme le monde et elle a produit, durant son long empire sur les âmes, des désastres lamentables. Cette démonstration lui a été sensible, si j'en juge par la vivacité avec laquelle il la repousse. Il voudrait bien au moins que je ne visse point que l'idée contraire, celle de l'indépendance absolue de la science, présente certains dangers; car alors il triompherait aisément de ma simplicité. Je ne puis lui donner cette joie. Je vois les périls réels qu'il a beaucoup grossis. Ce sont ceux de la liberté. Mais l'homme ne serait pas l'homme s'il ne pensait librement. Je me range du côté où je découvre le moindre mal associé au plus grand bien. La science et la philosophie issue de la science ne font pas le bonheur de l'humanité; mais elles lui donnent quelque force et quelque honneur. C'est assez pour les affranchir. En dépit de leur apparente insensibilité, elles concourent à l'adoucissement des moeurs; elles rendent peu à peu la vie plus riche, plus facile et plus variée. Elles conseillent la bienveillance, elles sont indulgentes et tolérantes. Laissez-les faire. Elles élaborent obscurément une morale qui n'est point faite pour nous, mais qui semblera peut-être un jour plus heureuse et plus intelligente que la nôtre. Et, pour en revenir au roman si intéressant de M. Paul Bourget, ne forçons point ce bon M. Sixte à brûler ses livres parce qu'un misérable y a trouvé peut-être des excitations à sa propre perversité. Ne condamnons pas trop vite ce brave homme comme corrupteur de la jeunesse. C'est là, vous le savez, une condamnation que la postérité ne confirme pas toujours. Ne parlons pas avec trop d'indignation de l'immoralité de ses doctrines. Rien ne semble plus immoral que la morale future. Nous ne sommes point les juges de l'avenir.
Dernièrement, j'ai rencontré d'aventure, dans les Champs-Élysées, un des plus illustres savants de cette école psycho-physiologique qui offense si grièvement la piété inattendue de M. Brunetière. Il se promenait tranquillement sous les marronniers verdis par la sève d'automne et portant de jeunes feuilles que flétrit déjà le froid des nuits et qui ne pourront pas déployer leur large éventail. Et je doute que ce spectacle ait contribué à lui inspirer une confiance absolue dans la bonté de la nature et dans la providence universelle. D'ailleurs, il n'y prenait pas garde; il lisait la Revue des Deux Mondes. Dès qu'il me vit, il me donna naturellement raison contre M. Brunetière. Il parla à peu près en ces termes. Son langage vous semblera peut-être rigoureux; n'oubliez point que c'est un très grand psycho-physiologiste:
«Le vieux Sixte, dont M. Paul Bourget nous a fort bien exposé les doctrines, explique, comme Spinoza, l'illusion de la volonté par l'ignorance des motifs qui nous font agir et des causes sourdes qui nous déterminent. La volonté est pour lui, comme pour M. Ribot (je m'efforce de citer exactement) un état de conscience final qui résulte de la coordination plus ou moins complexe d'un groupe d'états conscients, subconscients ou inconscients qui, tous réunis, se traduisent par une action ou un arrêt, état de conscience qui n'est la cause de rien, qui constate une situation, mais qui ne la constitue pas. Il estime, avec M. Charles Richet, que «la volonté, ou l'attention qui est la forme la plus nette de la volonté, semble être la conscience de l'effort et la conscience de la direction des idées. L'effort et la direction sont imposés par une image ou par un groupe d'images prédominantes, par des tentations et des émotions plus fortes que les autres». Voilà ce qu'enseigne M. Sixte. Serons-nous en droit de conclure que le crime de Greslou est le naturel produit de ces théories, qu'une pleine responsabilité incombe de ce chef aux théoriciens et que nous sommes tenus désormais, comme le prétend M. Brunetière, de suspendre prudemment nos analyses psycho-physiologiques et nos synthèses approximatives de la vie de l'esprit? Enfin, cette science, ou si vous aimez mieux cette étude de certains problèmes, parvenue au point d'atteindre des résultats incomplets, je l'accorde, mais assurément dignes d'attention, doit-elle être brusquement abandonnée? Devons-nous faire le silence sur ce qui est acquis ou semble l'être et renoncer à la conquête encore incertaine d'une vérité peut-être dangereuse à connaître? Puisque aussi bien M. Brunetière pose la question sur le terrain de l'intérêt social—nous consentons à l'y suivre et nous ne nierons pas absolument le danger possible de telles ou telles théories mal comprises. Oui, je concède que Greslou, mal organisé et profondément atteint de «misère psychologique», comme il l'était, a pu trouver dans l'oeuvre du maître certaines idées génératrices de certains états de conscience, qui, coordonnés avec «des groupes d'états antérieurs, conscients, subconscients ou inconscients» (cette coordination ayant pour facteur principal le caractère qui n'est que l'expression psychique d'un organisme individuel) ont pu se traduire par une action—action criminelle—par un arrêt, arrêt des impulsions honnêtes,—mais c'est là tout ce que je vous accorde. Et que le maître soit, à quelque degré qu'on le suppose, responsable des errements du disciple, il est, à mon sens, aussi raisonnable de le soutenir que d'accuser Montgolfier de la mort de Crocé-Spinelli. Je prévois la réponse de M. Brunetière. L'aérostation, me dira-t-il, est une découverte avantageuse en somme et qu'on pouvait acheter au prix de la vie de plusieurs victimes, tandis que la psycho-physiologie est une illusion, et l'intérêt social vaut à coup sûr le sacrifice d'une illusion. Si M. Brunetière parlait de la sorte—et je crois que c'est bien là sa pensée—nous ne serions pas près de nous entendre; mais la question serait mieux posée. Nous en viendrions à rechercher si la science et l'observation n'appuient pas déjà solidement nos essais de psycho-physiologie. Et alors, pour peu que M. Brunetière hésite à frapper de nullité nos recherches et nos travaux, il n'osera plus en condamner la divulgation. Car je ne veux pas croire encore qu'il soit tout à fait brouillé avec la liberté intellectuelle et l'indépendance de l'esprit humain. Quand de l'arbre de la science un fruit tombe, c'est qu'il est mûr. Nul ne pouvait l'empêcher de tomber.»
Ayant ainsi parlé, l'illustre psycho-physiologue me quitta. Et je songeai que la plus grande vertu de l'homme est peut-être la curiosité. Nous voulons savoir; il est vrai que nous ne saurons jamais rien. Mais nous aurons du moins opposé au mystère universel qui nous enveloppe une pensée obstinée et des regards audacieux; toutes les raisons des raisonneurs ne nous guériront point, par bonheur, de cette grande inquiétude qui nous agite devant l'inconnu.