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La terre du passé

III EN CORNOUAILLES

Reading edition

DANS L'ARGOAT

I

Je viens de pèleriner pendant un mois à travers les bourgades et les hameaux de la Bretagne intérieure. C'est une région encore peu connue. Les petits chemins de fer économiques commencent à la pénétrer de part en part, mais, jusqu'à présent, leurs wagonnets y circulent le plus souvent à vide. Les touristes n'ont pas encore découvert ces mystérieuses solitudes. Ils préfèrent s'en tenir aux «curiosités», déjà fortement banalisées, du littoral et, par conséquent, à la conception d'une Bretagne conforme au type classique, âpre, grise, dénudée, tempétueuse. C'est tout au plus si une migration de peintres et, à leur suite, quelques voyageurs ont poussé une pointe vers le Huelgoat. Le reste de l'immense étendue de pays que bordent, au Nord, les pentes rousses de l'Arrée, au Sud, les contreforts schisteux de la Montagne-Noire, a gardé intacte la fraîcheur de sa physionomie primitive, sa séduction de terre inviolée.

Les Bretons, dans leur langue, l'appellent l'Argoat, la «contrée des bois», par opposition à l'Armor, au «pays de la mer». Et c'est, en effet, son caractère le plus saillant d'être une terre boisée, verdoyante à perte de vue, où les taillis d'aulnes et de coudriers moutonnent au flanc des hauteurs, où s'élancent du creux des gorges de majestueuses hêtraies semblables à de vastes églises végétales.

Par là, elle contraste singulièrement avec la zone côtière, presque partout dépourvue d'arbres et qui n'a, l'été, pour la défendre des ardeurs du soleil, que l'ombre courte de ses haies d'ajoncs. Par là aussi, elle vous donne le sentiment et comme la révélation d'une Bretagne riante et, en quelque sorte, idyllique, toute de grâce, de douceur, d'intimité, absolument différente de celle que l'on visite et que l'on décrit. Les Guides l'ignorent, et il n'y a pas à leur en vouloir: ils n'y trouveraient à signaler à leur clientèle aucune de ces «beautés» sur lesquelles leur prose uniformément admirative a coutume de s'extasier, encore que la procession de pierre des Kragou soit parmi les plus étranges profils de roches qui se puissent voir et qu'il y ait peu de panoramas comparables à celui dont on jouit du sommet du Ménez-Mikêl. Le charme de cette nature est moins dans tel ou tel de ses aspects que dans la subtile, l'indéfinissable harmonie de l'ensemble. Vallées sinueuses et profondes, collines aux contours délicats, horizons d'une souplesse merveilleuse et de teintes finement nuancées, tout, ici, respire vraiment le je ne sais quoi d'enveloppant et de prenant par où le pays breton, au dire de M. Brunetière, se distingue des autres pays.

Peut-être est-ce pour cette raison que le peuple a fait de cette partie retirée de la province le séjour de prédilection de Viviane. Elle passe pour y avoir vécu, pour y exercer, de notre temps encore, ses prestiges et ses enchantements. Les bûcherons et les sabotiers, qui forment, en ce terroir, l'élément le plus considérable de la population, racontent à qui veut les entendre qu'il leur est arrivé plus d'une fois, au lever du soleil ou à son coucher, de surprendre la fée celtique, penchée sur le miroir d'une source, lissant ses cheveux d'or.

—Toutes nos rivières, affirment-ils, se renvoient l'une à l'autre son image.

Et les rivières sont nombreuses dans l'Argoat!… C'est la contrée des eaux, non moins que des bois. Là sont les fontaines glacées dont parle le poète, et, comme aux jours lointains où il les chanta, une vénération immémoriale les entoure. Rares sont celles que n'encadre point un mur en pierres de taille, naïvement sculptées. Le plus souvent, le bassin est protégé par un édicule, presque un temple. Car les eaux vives sont sacrées: une divinité tutélaire habite leurs profondeurs, et le bruit de l'onde qui s'épanche n'est autre que le murmure de sa voix. Le christianisme, il est vrai, l'a baptisée d'un nom nouveau, emprunté au calendrier de ses vierges ou de ses saints; il a modifié le sens de sa légende, mais, ce qu'il n'a pu faire, c'est changer sa vieille petite âme païenne. Elle est demeurée ce qu'elle était aux anciens âges, et, aujourd'hui comme alors, c'est à elle que vont les prières, à elle aussi les pieuses et rustiques offrandes.

II

Que si vous voulez voir célébrer le culte des fontaines dans toute sa splendeur, allez au Pardon de Bulat.

Il a lieu dans la dernière quinzaine de septembre. Le train de Guingamp à Carhaix vous débarquera en pleine lande, parmi les brousses et les bruyères, à la solitaire station de Pont-Melvez.

Le propre de ces lignes de l'Argoat est, pour ainsi dire, de ne passer nulle part, d'avoir l'air de ne rien desservir, et leurs gares font l'effet de maisons de bergers, perdues dans la steppe. Ne vous découragez point, toutefois. Devant vous s'acheminent, par les sentiers, de longues files de pèlerins: suivez-les; elles convergent toutes vers Bulat, dont la haute flèche élégante, une des plus ajourées de Bretagne, surgit peu à peu, par delà des dos blonds de collines, dans l'estompe légère du matin.

La bourgade est chétive,—un pauvre village des monts, fait d'un presbytère, d'une école et de trois ou quatre auberges; le paysage, en revanche, est délicieux et l'église est admirable. Mérimée, si je ne me trompe, la visita au cours d'une de ses tournées d'inspection dans l'Ouest, et en reçut une impression très forte. L'ossuaire surtout le frappa, par la saisissante étrangeté des figures macabres qui le décorent. La mort y est représentée dans les attitudes les plus diverses, avec une fougue de ciseau vraiment tragique, et il y a telle contorsion de squelette hurleur que l'on n'oublie plus. Bulat n'aurait que son église que ce serait assez pour sa gloire; mais elle ne serait probablement pas devenue la grande capitale religieuse de l'Arrée, si elle n'avait eu ses fontaines.

Elle est proprement la cité des fontaines. Nulle autre ne mériterait mieux le nom de Kerfeunteun décerné, jadis, par les vieux chefs de clan, à tant de localités bretonnes. De quelque côté qu'on y entre, on est salué par le clair chant des sources. Elles coulent limpides et intarissables, imprégnant l'atmosphère d'une exquise odeur de mousse humide, versant à toutes choses la vie et la fraîcheur.

Les montagnards d'alentour, les gens même de la plaine et ceux de la mer, leur viennent demander, selon les cas, soit la force, soit la guérison; les jeunes filles les consultent, pour connaître leur destin; les jeunes femmes y laissent tomber une à une les épingles de leur corsage, afin que leurs entrailles soient fécondes et leurs mamelles gonflées d'un lait nourrissant.

Le Pardon de Bulat est, en réalité, leur fête. Les pompes de l'office à l'église ne sont qu'un accessoire; la véritable cérémonie s'accomplit auprès des fontaines. Des vieilles vous tendent l'eau sainte, puisée dans une écuelle, et, moyennant une obole, vous enseignent les paroles qu'il faut dire, les rites qu'il faut pratiquer. Chaque source a ainsi son collège de prêtresses en haillons, aux traits ridés, aux lèvres marmottantes. Elles vous content, entre temps, d'adorables histoires, car elles ont des façons ingénues de pontifier. J'ai passé, quant à moi, des heures charmantes en leur compagnie, assis sur la margelle monumentale de la fontaine des Sept-Saints.

—Autrefois, me disait l'une d'elles, avant la Révolution, pas un Breton n'eût manqué de faire le pèlerinage des sept évêchés, d'Aleth à Vannes, par Dol, Saint-Brieuc, Tréguier, Saint-Pol et Quimper-Corentin. D'aucuns le faisaient en corps de chemise, nu-tête et nu-pieds. Tous, au retour, se rendaient à Bulat. Ils trempaient leur visage et leurs mains dans chacun des sept bassins que voici et se relevaient dispos. Ces ondes ont en elles toute la vertu de la terre bretonne…

Sa vertu la plus secrète, en tout cas, et sa plus exquise fraîcheur. Tout ce que l'eau peut contenir de poésie et de mystère, tout ce qu'elle communique au paysage de grâce fluide et, pour ainsi dire, de jeunesse, c'est à Bulat, par une belle soirée de juin et de la fenêtre d'une misérable chambre d'auberge, que je l'ai le mieux senti. Dès que les bruits humains se furent apaisés, le chant des fontaines s'éleva, d'abord en un chuchotis léger, à peine perceptible, puis en un frémissement de notes longues, singulièrement cristallines et pures. Comme évoquée par cette incantation, une forme vaporeuse surgit de chaque source. L'haleine embaumée des prairies les poussa l'une vers l'autre. Je les vis nouer leurs mains diaphanes; et, dans le vallon baigné de clarté pâle, une ronde commença,—la ronde des antiques Naïades bretonnes, filles immortelles des eaux, de la solitude et de la nuit.

EN FORÊT

I

J'ai fait la veillée de Noël dans une «loge» de sabotiers, sur les hauteurs encore presque inviolées de l'Argoat.

L'Argoat, au centre de la péninsule bretonne, c'est proprement—on l'a vu—le «pays des bois» par opposition à la zone maritime, à l'Armor. Là, subsistent en larges îlots, aux flancs des monts ou sur leurs cimes, les restes, toujours imposants, de l'antique forêt primitive.

Qui voudrait avoir l'impression directe de ce que pouvait être la Gaule barbare, la Gaule d'avant la conquête, n'aurait qu'à se rendre dans ces contrées. Au printemps, la grâce en est infinie, avec quelque chose, néanmoins, d'inquiétant et de sauvage. Une épaisse toison de feuillages moutonne à perte de vue sur la croupe arrondie des collines, et les vallées qui se déroulent à leur base dorment comme accablées sous le poids d'une frondaison excessive. On y peut voyager des heures entières, sans voir une maison, sans voir un homme, et cela dans un demi-jour verdâtre, au milieu d'un silence enchanté. L'eau même des rivières y glisse sans bruit, parmi les roches, sur un lit de gravier tapissé de longues herbes ondulantes; et les indigènes ont été si frappés de ce fait que, fidèles aux habitudes de la race, ils lui ont cherché une cause surnaturelle. Les «anciens» vous conteront ceci.

Aux âges lointains où les saints d'Irlande venaient établir leurs cellules de pénitence, leurs pénity, dans les solitudes de la Bretagne-Armorique, un d'eux, du nom d'Envel, au lieu de se fixer, comme la plupart de ses congénères, sur quelque point voisin de la côte, décida de pousser jusques au cœur du pays, dans ces terres hautes, chargées de bois, où l'évangile n'avait pas encore pénétré. Il dit donc à sa sœur Jeune ou Jûna, qui l'accompagnait:

—Nous allons remonter la rivière que voici. Où commence son cours, là nous nous arrêterons et nous bâtirons notre ermitage.

Elle sur une berge, lui sur l'autre—car c'était une condition de leur salut qu'ils vécussent séparés—ils marchèrent le long de l'eau durant trois jours. Les arbres s'écartaient pour leur faire place et les broussailles s'ouvraient d'elles-mêmes devant leurs pas.

A l'aube du quatrième jour, Envel, parvenu au sommet d'un des contreforts de l'Arrée, put juger du vaste espace qu'il laissait derrière lui. Gravissant une des crêtes de pierre, en forme de vagues figées, qui hérissent ces parages, il fit signe à sa sœur qu'il était temps de s'arrêter. Et ils édifièrent leurs oratoires, l'un en face de l'autre, de chaque côté du vallon.

Il était dans leur pacte qu'ils ne chercheraient jamais à se voir ni même à converser entre eux. Mais, pour prier, ils unissaient leurs voix et ainsi leurs âmes restaient mêlées. Le chant paisible de la rivière mettait comme une harmonie de plus dans leurs pensées, loin de troubler leur oraison. Un soir pourtant, grossie par quelque pluie d'orage, elle enfla son bruit, roula sous les aulnes qui la bordent des murmures si retentissants que la voix mélodieuse, la faible voix féminine de sainte Jeune en fut couverte. Envel, très doucement, invita la rivière à plus de discrétion. Mais, sans cesse accrue d'ondes nouvelles, étourdie de son propre fracas, elle continuait de galoper, tumultueuse, sans rien écouter. Alors, le bon thaumaturge eut un mouvement d'impatience. Usant de la puissance que Dieu lui avait départie de commander aux éléments, il dit:

—Tais-toi, rivière, tais-toi net, que j'entende ma sœurette!

La rivière, du coup, se tut si bien que, depuis, elle n'a plus chanté. Aujourd'hui encore on l'appelle An dour mik, l'eau muette, l'eau du silence. Ne vous y baignez pas; surtout, fussiez-vous près de mourir de soif, n'y trempez point vos lèvres: vous en perdriez le goût de la parole et les facultés du souvenir. C'est ici le Léthé breton.

II

Les gens de la plaine et du littoral ne sont pas sans éprouver un vague sentiment d'effroi, quand ils se retournent pour contempler derrière eux ces lourdes assises de l'Argoat dont les grands promontoires incultes dominent l'opulente mer de leurs blés, en de solennelles attitudes de sphinx accroupis. Ils en parlent comme d'une région farouche, vouée aux antiques barbaries, toute pleine encore de l'horreur des sombres âges, des époques troubles d'avant le Christ. Ils la nomment Kernew dû, la «noire Cornouailles», un peu parce qu'ils la craignent. Rarement ils s'y risquent, et seulement s'ils y sont forcés. J'ai entendu dire de fonctionnaires qu'on y envoyait:

—Les voilà expédiés de l'autre côté du pays au pain!

Des cantons, qui ont la majeure partie de leur territoire engagée dans la montagne, se défendent avec indignation d'en être, et la pire injure que vous pussiez faire à un Breton du Trégor serait de le traiter de «Cornouaillais», d'«homme des bois».

Faut-il croire à quelque survivance héréditaire d'un vieil antagonisme de races? La chose, historiquement, est possible. Lorsque, au VIe siècle, les émigrés de la Bretagne insulaire, fuyant devant la tempête saxonne, vinrent, par bandes successives, fonder en Armorique une nationalité nouvelle, ils trouvèrent—cela est certain—des havres déserts, des estuaires quasi vierges, d'immenses étendues en friche, un pays enfin que la paix romaine avait dépeuplé. Mais, si réduite que fût l'ancienne population, encore s'en rencontrait-il çà et là des vestiges. L'accueil qu'ils firent aux nouveaux arrivants fut loin d'être cordial, ainsi qu'on le peut voir par les Vies des saints bretons, seuls témoignages que nous ayons sur cette époque. Il n'y eut point, toutefois, de conflits sanglants.

Trop faibles pour résister à des adversaires dont le nombre allait sans cesse croissant, les indigènes cédèrent la place, se laissèrent refouler peu à peu dans l'intérieur, vers les vallées sinueuses et les âpres sommets de la forêt centrale. L'Argoat leur devint un asile et une citadelle. Ils vécurent d'une existence longtemps précaire, parmi les loups et peut-être les aurochs, sous des ombrages qu'agitait encore d'un frisson sacré la plainte agonisante des derniers druides. Puis, la montagne, les bois leur façonnèrent une autre âme, où bientôt s'effaça l'image—partant le regret—des terres plus riches qu'ils avaient dû quitter. Enveloppés de Bretons, ils se bretonnisèrent. Entre les envahisseurs et les dépossédés l'apaisement se fit. Mais il semble bien que, dans la profondeur de la conscience populaire, subsiste, je l'ai dit, je ne sais quelle réminiscence obscure des anciens démêlés. Le spoliateur surtout garde une sorte de méfiance inquiète à l'égard du vaincu.

III

J'ignore ce qu'il peut rester de sang gallo-romain dans les veines de l'habitant actuel de l'Argoat; mais, à pénétrer dans un de ces logis de paille et de boue épars dans les solitudes des monts, il est difficile de ne songer point au misérable tugurium de quelque serf gaulois. Plus complète encore sera l'illusion, si ce logis se trouve être la hutte d'un sabotier.

Celle où j'ai passé la nuit de Noël est située presque à la lisière de l'ancienne forêt ducale de Porthuault, que hante toujours le spectre de la reine Anne, menant une chasse fantastique derrière la meute de ses blancs lévriers.

Nous y arrivâmes, sur le soir, à l'Angélus, comme les larges pourpres du couchant d'hiver achevaient de s'éteindre au fond du ciel. Ronde, ventrue, amincie seulement en haut, la hutte, avec ses cloisons de branchages et de genêts entrelacés, semblait moins une cabane humaine qu'une ruche énorme disposée au bord de la sente pour recevoir un essaim géant. Deux chiens roux étaient attachés au tronc d'un hêtre, sur un fumier de feuilles mortes: ils aboyèrent à notre approche, tendant vers nous leurs museaux pointus de fauves. Le sabotier parut, salua d'un mot de bienvenue l'ami qui me servait de guide et, retenant d'une main la claie, bourrée de paille, qui faisait office de porte, nous invita d'entrer.

—La «loge» n'est pas grande, dit-il; mais, si le proverbe est vrai, c'est dans les demeures étroites qu'on a le plus chaud.

Il y régnait, en effet, une tiédeur d'étable, une tiédeur égale et douce, entretenue par un feu de copeaux à flammes courtes, qui brûlait au beau milieu de la pièce, sur un âtre circulaire, sorte de maçonnerie primitive, fait de pierres brutes et d'un peu d'argile délayée. On ne voyait d'abord que ce feu, trouant de son éclat les grandes ombres flottantes d'alentour. Puis, les yeux s'habituant à cette demi-obscurité, des détails surgirent: trois piliers de bois à peine dégrossi étayaient l'étrange bâtisse; une planchette fixée à l'un d'eux supportait une statuette en buis finement, patiemment travaillée au couteau par quelque naïf sculpteur d'images: «Notre-Dame de Pauvreté—nous expliqua l'homme avec un franc rire—la patronne des gens de ma profession»; contre les parois étaient appendus des outils, des gouges, des tarières, des haches, tout un arsenal d'aciers luisants qu'on eût pris aussi bien pour un matériel de guerre. Tel devait être le pêle-mêle des armes barbares sous la tente des vieux chefs homériques. Le reste de l'ameublement se composait d'un lourd bahut sur lequel trônait pour l'instant une marmite; d'un dressoir aux montants disjoints, garni d'une dizaine d'écuelles en terre; d'une cage où dormait en une posture hiératique un hibou apprivoisé; et de quatre ou cinq escabeaux creusés au fer rouge dans des troncs de chênes.

Je cherchais du regard les lits: le sabotier me montra une rangée de piquets plantés dans le sol et que des ramilles de bouleau, tordues comme des câbles, reliaient entre eux. C'étaient les bordures des couchettes. Quant aux couchettes elles-mêmes, rien de plus agreste, en vérité: des jonchées de fougères sèches en guise de sommiers et des couettes de balle de seigle pour matelas.

—Ce ne sont pas les lits les plus moelleux qui donnent les meilleurs rêves, prononça notre hôte en son parler sentencieux… Et puis, ajouta-t-il, on repose ici, veillé par les astres.

Il nous indiquait, du doigt, au-dessus de nos têtes, une ouverture béante ménagée dans la coupole de la hutte pour laisser passage à la fumée, et où s'encadrait un pan du ciel nocturne, un champ d'azur sombre semé de froides lueurs d'étoiles.

IV

Nous nous assîmes sur les sièges de chêne massif autour du foyer. Des chapelets de sabots enfilés dans une corde se doraient lentement à la flamme, non sans exhaler encore un parfum sylvestre de bois fraîchement ouvré.

Le maître du logis, pour nous faire honneur, avait dépouillé son vêtement de travail, le tablier en peau de mouton, et, à genoux devant l'âtre, s'était mis à nous préparer le breuvage national, le flip, un mélange bouilli de cidre, de cassonnade et de «vin ardent». Il s'excusait de nous recevoir si mal, à cause de l'absence de sa femme descendue, avec ses fils, au bourg le plus proche, «à près de deux lieues dans les terres, pour entendre les messes de la Nativité».

Tout en parlant, et sans s'interrompre d'activer le feu, il retournait vers nous, de temps à autre, son visage maigre, rugueux et plissé comme une écorce, où brillaient d'une lumière de rosée des yeux d'un gris pâle, singulièrement expressifs dans leur vivacité un peu narquoise.

Le flip versé dans les écuelles, il ne fit aucune difficulté de nous confier ce qu'il savait des traditions et des rites spéciaux que prête l'opinion commune, en Bretagne, à la tribu des sabotiers.

—Les autres Bretons, disait-il, nous appellent des Galls; et c'est pourtant vrai que nos pères ont ouï conter à leurs ancêtres qu'ils n'avaient pas toujours habité ce pays. Pour venir vers l'Argoat, ils avaient, prétendaient-ils, marché avec le soleil. Une langue plus douce était, en ce temps-là, sur leurs lèvres. Ils avaient appris, dans leur patrie d'origine, l'art de travailler le buis, le houx et le hêtre, et ils apportaient avec eux, dans ces contrées, une industrie inconnue. Leurs secrets, nous les avons retenus, nous, leurs descendants; une génération les transmet à l'autre. Car nous sommes restés fidèles à l'esprit des aïeux. Le fils, chez nous, ne déserte point le métier du père, quoique les saisons futures s'annoncent mauvaises pour les sabotiers. Nous pourrions, comme on fait tant, aller louer nos bras dans les domaines de la campagne ou les ateliers des villes. Mais nous sommes des gens des bois; là où cesse la forêt, finit pour nous l'air respirable… Petits de taille, plutôt menus des membres, nous avons parmi le monde une réputation de force extraordinaire et que les niais croient diabolique. A vivre dans le commerce des grands arbres, quoi d'étonnant si leur vertu passe en nous! Une de nos chansons dit: «Serre tes poings, nouveau-né de la loge, car l'existence te sera dure!» C'est le refrain dont nous berçons nos enfants, et, pour les rendre indomptables, nous les roulons tout nus, l'hiver, dans la neige. Oui, tout cela est vrai; et il est vrai aussi que les sabotiers ne forment entre eux qu'une famille, qu'ils se doivent une assistance réciproque, et qu'ils ont, pour se retrouver au milieu des autres hommes, des mots ou des signes connus d'eux seuls. Nous nous donnons même, en breton, le nom français de cousins. «Que ton cousin soit pour toi comme s'il était tout ensemble ton père, ta femme et ton fils!» Ainsi s'exprime un de nos adages. Il n'y a pas d'exemple que le précepte ait été violé. Nos différends, s'il en survient, nous les réglons nous-mêmes; la sagesse des «anciens» les tranche, ou, si elle se récuse, eh bien! c'est la bonne hache!…

A l'appui de ses dires, l'homme nous conta des histoires épiques, empreintes d'une sauvagerie grandiose, pareilles à des récits des temps mérovingiens.

Dehors, c'était le religieux silence des bois que traversaient par intervalles des appels de hulottes en chasse, tandis que, dans l'ouverture du toit, veillait, selon la parole de notre hôte, le feu des étoiles éternelles.

PAYSAGE DE LÉGENDE

I

«La plage de Morgat, une des plus captivantes, à coup sûr, de toutes les plages armoricaines, s'incurve, sur un développement de près d'un kilomètre, entre les roches ardues de Rullianec et la majestueuse trouée de falaises appelée Porte de Cador. Au delà de ce double massif granitique, la roche se creuse en grottes spacieuses, quelques-unes mesurant jusqu'à cent mètres de profondeur. Par leur coloration féerique et par leur structure, de l'aveu des Écossais eux-mêmes, elles peuvent rivaliser avec les grottes légendaires de Fingal. L'été, les touristes étrangers se donnent rendez-vous à Morgat, du Fret ou de Douarnenez, par breaks et par vapeurs bondés, pour visiter la Cheminée du Diable ou l'Autel. Quant aux Français, ils ont le bon goût et le snobisme, pour la plupart, d'ignorer les vraies beautés de leur littoral.»

Il faut bien que je l'avoue à ma honte: sans l'auteur de ces lignes, je serais encore de ces Français qu'il raille, et je ne connaîtrais que par les descriptions qu'il nous en fait dans son roman[7] le décor de mer le plus grandiose, le plus pathétique et je dirai presque le plus déconcertant qui soit en Bretagne.

C'est, en effet, à Rémy Saint-Maurice que je dois de m'avoir révélé les séductions austères de cette péninsule de Crozon, enfoncée comme un trident au cœur de l'Atlantique.

Je n'oublierai de longtemps le clair matin de septembre où j'y abordai. L'immense promontoire semblait onduler au-dessus de la houle océane, comme une autre houle figée. Puis des détails apparurent, des pans de falaises aux tons de marbre doré, des versants gazonnés, d'un blond délicat, çà et là quelques verdures brunissantes, un havre enfin, au fond d'une anse harmonieusement découpée et lustrée comme un intérieur de conque. C'était Morgat.

Saint-Maurice me guettait au débarcadère et, un peu plus loin, sur la plage, nous rejoignions André Theuriet. Tout de suite le maître et l'ami m'entraînaient à la découverte. Nommer Theuriet, c'est évoquer des bruissement de ramures, des odeurs végétales, des reflets de feuillages dans le frisson des sources, bref toute la mystérieuse magie des bois. J'allais lui dire combien je le concevais mal dans ce hautain paysage de pierre, parmi ces landes rases et l'éclatante aridité de ces mornes magnifiquement dénudés. Il ne m'en laissa point le loisir. A dix minutes à peine de la grève, il nous faisait pénétrer dans un coin de nature riante, dans une oasis insoupçonnée.

C'était, au sortir de l'âpreté marine, toute la tiédeur ombreuse d'un asile pastoral. Sylvine aurait pu vivre là.

La mer, si proche, s'était comme évanouie; non seulement on ne l'entrevoyait plus, mais on ne percevait rien de son haleine ni de sa rumeur. Et elle s'était évanouie de même, la splendide et formidable vision des grands caps venteux. Des rideaux d'ormes, de frênes, de châtaigniers, enveloppaient cette verte thébaïde de Ker-An-Provost, l'isolaient des sévères aspects d'alentour, la baignaient d'une atmosphère enchantée. La terre était grasse; l'herbe foisonnait dans les menus enclos; un manoir tout vêtu de pampres sommeillait à la lisière d'un très antique verger, où des pommiers, blancs de lichen, emmêlaient leurs branches vénérables. Nul bruit, sinon le battoir d'une lavandière rythmant le profond silence et, quand nous venions à frôler une haie de saules, l'envolée subite d'une tribu d'oiseaux.

II

C'est un des charmes de ce pays crozonnais, qu'on s'y peut attendre à toutes les surprises. On imaginerait difficilement une côte plus riche en contrastes. L'exquis et le farouche s'y coudoient; et, lorsqu'on pense avoir tout exploré, c'est le plus admirable, le plus saisissant, qu'il reste à découvrir.

J'en fis l'épreuve, le lendemain, quand notre excellent hôtelier, M. Pia, devenu notre guide, nous eut emmenés à l'extrême pointe, vers le cap de la Chèvre, vers Dinan, vers le Toulinguet.

On se fût d'abord cru en plein désert. Le défilé des monotones croupes chauves semblait devoir se prolonger indéfiniment, jusqu'aux derniers confins de l'étendue. Et, tout à coup, cela s'arrêta net, comme dans un sursaut de bête cabrée. La falaise dévalait à pic dans l'abîme et mirait en une mer toute neuve, aux colorations ardentes, les architectures les plus imprévues. On avait l'impression de quelque Babel océanique, bâtie par des maçons fabuleux, aux âges d'avant l'homme. Forteresse ou temple, on n'aurait su dire. Parfois, une gigantesque ogive de granit brut ouvrait sur une terrasse verdoyante et fleurie, sorte de jardin suspendu, artistement aménagé en un lit de sieste pour les fées marines, les étincelantes déités des eaux.

Car c'est tout naturellement que les images légendaires s'évoquent en ces lieux. Elles s'imposent d'elles-mêmes à l'esprit le moins poétique, devant la surhumaine, la prestigieuse majesté du décor. Il n'y a ici qu'une définition qui convienne: c'est un paysage de mythologie.

Et ce qui s'étale sous le ciel libre n'est rien auprès des splendeurs cachées. Pour peu que, à mer basse, le soleil déclinant, vous vous risquiez dans l'étroit sentier de précipice qui plonge vers la grève, un monde vous est révélé, qui vous arrache, dès le seuil, un cri de stupeur et d'émerveillement. Par la baie lumineuse d'un pylône cyclopéen, voici se creuser, dans les entrailles vives du roc, une espèce de basilique souterraine, une de ces étonnantes demeures de songe comme en vit seule surgir dans ses extases la fantaisie délirante des conteurs orientaux. Il n'y a pas de mots pour peindre de tels miracles de somptuosité. Des ruissellements de pierres précieuses coulent le long des parois, la voûte en est lambrissée, et le parquet lui-même, chaque jour lavé, poli par la vague, s'embrase de tous les feux d'une mosaïque invraisemblable, sertie d'émeraude, d'améthyste, de topaze et de diamant. Cela tient de l'hallucination, du prodige. On hésite, interdit, comme les antiques quêteurs d'aventures, quand, devant leurs yeux éblouis, s'entre-bâillaient les profondeurs magiques du Vénusberg ou du Monte della Sibylla.

Ce n'est pas sans un frisson de crainte superstitieuse que l'on franchit l'entrée. On se demande si on ne viole pas je ne sais quel mystère auguste et redoutable. Si vaste que soit le silence, on le sent habité par une présence invisible, et comme tout vibrant encore d'un écho qui viendrait de s'assoupir. On a l'impression de quelque chose de tragique et de sacré. Les pourpres violentes qui bariolent les murs ont l'air d'éclaboussures de sang frais. On rêve d'un Titan blessé qui se serait réfugié là pour mourir.

Précisément, dans une des chapelles latérales, les gens de la Pointe vous montrent une masse rocheuse qu'ils désignent par ce vocable suggestif: le Tombeau. Et vous diriez, en effet, d'une sépulture monumentale sculptée dans un enfeu. A la partie supérieure, le quartz, labouré d'ondulations et de plis, donne l'illusion d'un linceul recouvrant une forme couchée. Il semble, par instants, que l'on entende respirer la pierre. C'est dans une grotte toute pareille que Morgane, fille du prince de Tintagel, dut emporter le grand vaincu de la Table-Ronde, le fils agonisant d'Uter Pendragon, pour le panser de ses mains pieuses et l'endormir avec des charmes.

Au sortir de la merveilleuse caverne des grèves, nous fûmes entourés par une nuée de moussaillons, enfants de cette côte, et qui vivent perchés sur le rebord de la falaise, à la manière des goélands. Un d'eux nous dit:

—Les nuits de claire lune, à mer pleine, on entend s'élever une voix de femme qui tantôt soupire, et tantôt fredonne un refrain triste, dans une langue inconnue.

Et nous eûmes plaisir à songer que c'était votre voix, ô fée d'Avalon,—que c'était votre voix magique berçant le sommeil enchanté d'Arthur.

LA FIN D'UNE TERRE

I

Décembre 1896.

«Saint Guennolé allait souvent voir le roi Grallon en la superbe cité d'Is et prêchait fort hautement contre les abominations qui se commettaient en cette grande ville toute absorbée en luxes, débauches et vanités… Dieu lui révéla la juste punition qu'il en voulait faire… Le saint, retournant comme d'un ravissement et extase, dit au roi: Ha! Sire, sire! sortons au plus tôt de ce lieu, car l'ire de Dieu le va présentement accabler… Le roi fit incontinent trousser bagage, et, ayant fait mettre hors ce qu'il avait de plus cher, monte à cheval avec ses officiers et domestiques et, à pointe d'éperon, se sauve hors la ville. A peine eut-il franchi les portes, qu'un orage violent s'éleva, avec des vents si impétueux que la mer, se jetant hors de ses limites ordinaires et se ruant de furie sur cette misérable cité, la couvrit en moins de rien, noyant plusieurs milliers de personnes; dont on attribua la cause principale à la princesse Dahut, fille impudique du bon roi, laquelle périt en cet abîme…»

Tel est, en abrégé, le récit que fait de la submersion d'Is le pieux hagiographe Albert le Grand. Lorsque, au début de ce mois, l'Océan, rompant ses digues, envahit les terres basses du pays de Penmarc'h, il n'y eut qu'un cri parmi les populations de cette côte, encore toutes pénétrées de l'esprit des légendes primitives:

—C'est la catastrophe de Ker-Is qui recommence!

De mémoire d'homme, on n'avait vu pareil spectacle. Ce fut plus que de l'épouvante: ce fut de l'hébétement, de la stupeur. On était fait aux colères de la mer, dans ces parages farouches, hérissés d'écueils. Ses sourires même y sont perfides et ses langueurs pleines de menaces. Telle roche, avec sa croix de fer scellée dans le granit, raconte un horrible drame, toute une famille cueillie subitement par une lame sourde, un jour de vacances, sous un ciel splendide, au cœur de l'été.

On n'était pas non plus sans se rendre compte que ce littoral plat, livré presque sans défense aux empiètements des eaux, était fatalement condamné à devenir tout entier leur proie. Les témoignages des «anciens» du pays ne permettaient, à cet égard, aucun doute. N'affirmaient-ils pas avoir lutté sur le gazon, au temps de leur jeunesse, en des endroits où l'herbe drue est, depuis belle lurette, supplantée par les algues et par les varechs? On se résignait donc d'avance à se laisser ainsi manger sur place, pierre à pierre, en quelque sorte, et lopin à lopin. Mais on espérait que la mer y aurait mis de la discrétion; qu'elle se serait, comme dans le passé, contentée d'un modeste lambeau par siècle. On comptait, du reste, pour réfréner l'impatience des flots, sur un cordon de dunes, resté intact du côté du Sud, et que prolongeait vers l'Ouest un mur bas, à forme cyclopéenne, fait de blocs frustes solidement assujettis; on comptait surtout, à vrai dire, sur la protection de saint Guennolé, patron de l'une des principales agglomérations maritimes disséminées sur le territoire de Penmarc'h. De l'église monumentale qui lui fut consacrée, vers l'époque de la Renaissance, il ne subsiste qu'une massive tour carrée, veuve de sa flèche; mais sa statue se dresse encore, mitre en tête, à l'angle du porche, et les vieilles femmes du quartier se plaisaient à voir en elle une espèce de palladium.

—Quand les temps seront venus, disaient-elles, le saint nous fera signe, comme jadis au roi Grallon.

Je ne sais si le saint a bougé. Mais Penmarc'h vient, ou peu s'en faut, d'avoir le destin d'Is.

On a lu dans les gazettes les détails du sinistre: les dunes crevées, les pierres énormes de la digue roulées comme de simples galets, deux cents hectares de palus, de jardins maraîchers, de labours fertiles, transformés en une petite mer intérieure, les maisons lézardées, éventrées, à demi croulantes, les gabares de pêche lancées dans les terres et finissant d'expirer là, les entrailles béantes, comme de grands cétacés noirs, rejetés hors de leur élément. Il n'y a pas à revenir sur ce tableau. Mais peut-être est-ce le moment de rappeler en quelques lignes l'histoire de ce coin de pays qui connut, on peut le dire, toutes les extrémités de la fortune.

II

Hier encore, à voir surgir sur l'horizon nu les profils des cinq églises qui jalonnent ce canton sauvage, dans un espace relativement restreint, il était impossible de n'évoquer point le spectre de quelque cité déchue.

C'est l'impression qu'en reçut Maxime Du Camp, lorsqu'il visita ces parages vers 1850, avec Flaubert pour compagnon de route. Dans les Souvenirs de Bretagne, il donne de l'ancien Penmarc'h une description somptueuse, empruntée en grande partie à Souvestre qu'il copie presque textuellement, sans d'ailleurs le nommer. «Une jetée d'un quart de lieue protégeait son port… On y faisait si rapidement fortune que les laboureurs des pays voisins abandonnaient leurs charrues et venaient en foule pour y trafiquer; ils accouraient en si grand nombre que les champs restaient incultes et que la contrée manquait de pain; on craignit les famines, et, en 1494, Jean V de Bretagne rendit une ordonnance qui défendait, sous peine de la hart, ces dangereuses émigrations de cultivateurs. Il y avait la rue des Marchands, la rue des Cordiers, la rue des Argentiers, la Grand'Rue et bien d'autres».

La peinture, on le pense, est fort embellie. Une ville qui eût englobé les cinq églises de Kérity, de Saint-Nona, de Notre-Dame-de-la-Joie, de Saint-Pierre et de Saint-Guennolé, aurait couvert une surface presque égale à celle de Paris. Il faut reléguer dans le domaine de la légende cette fantastique cité de la mer. Le vrai Penmarc'h ne constituait pas, à proprement parler, une ville, mais un ensemble de bourgades éparses reliées entre elles par des voies non pavées. Dans les intervalles, en pleine campagne, s'élevaient, de-ci de-là, les manoirs des armateurs, des négociants, des capitaines de barques, qui formaient l'aristocratie du pays. Quelques-unes de ces «bastides» existent encore, avec leurs pignons pointus, leurs porches immenses par où s'engouffraient les marchandises, leur tour de guet d'où la vue s'étendait à plusieurs milles au large, leur arpent de jardin planté d'un bouquet d'ormes aux branches bizarrement tordues par les rafales,—le tout ceint d'un mur crénelé qu'isolait un fossé d'eau stagnante.

De rues des Argentiers ou de rues des Orfèvres, il n'en est pas question dans les vieux textes. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'une race d'aventuriers hardis, un tantinet forbans peut-être, acharnés au lucre et passionnés pour les navigations lointaines, a, jusqu'à la fin du moyen âge, fait retentir ces lieux déserts du bruit d'une activité sans égale. On peut voir encore, sculptée dans le granit des églises, l'image des caravelles qu'ils montaient, semblables, comme structure et comme gréement, à celles de Christophe Colomb. Sur ces barques aux proues élevées que décoraient des aplustres figurant des sirènes ou des dragons symboliques, gardiens de trésors, quelles terres ne visitèrent-ils pas? C'est vers l'Espagne toutefois qu'ils se dirigeaient le plus volontiers. Un mouvement régulier de transactions et de relations de toute nature s'établit, grâce à eux, entre la péninsule armoricaine et la Galice, cette autre Celtique suspendue aux flancs des monts pyrénéens. Des échanges se firent, non seulement de produits, mais d'idées. Les pèlerinages de Saint-Jacques de Compostelle devinrent une habitude sacrée pour les Bretons. Nos chants populaires en témoignent. Le culte de l'apôtre s'implanta même en Armorique; sa légende fut peinte sur les verrières des chapelles, jusque dans les hameaux les plus reculés. Et c'est encore à ces voyages, sans doute, que les Bretons durent de récupérer tels fragments de leur patrimoine national tombés en déshérence, comme, par exemple, le mythe du Purgatoire de saint Patrice qui ne rentra chez eux et ne reprit sa place dans leur littérature qu'après avoir été traité sous forme de drame par le grand Calderon.

Les Penmarc'hins, on le voit, n'étaient pas seuls à s'enrichir du fruit de ces expéditions. Ils avaient, du reste, presque à leurs portes, une source de prospérités peut-être plus abondante.

Naguère, passant à Paimpol, il me souvient d'avoir entendu chanter à un marin ce couplet d'une chanson de bord:

Si c'était la volonté de Dieu Que fût ici la Terre-Neuve, Eham, tira! Entre le Yulc'h et Molène, Nous ferions en sécurité la pêche!…

Ce rêve d'une race que déciment les longs et mortels séjours dans les mers polaires, il fut, au temps des fastes de Penmarc'h, une réalité. La morue foisonnait dans les eaux toutes proches. On n'avait, pour ainsi dire, qu'à étendre le bras pour la pêcher. Cette industrie qui nécessite aujourd'hui des armements si considérables et dont tant de vies d'hommes sont la rançon se pratiquait, en quelque sorte, à demeure. Des bateaux légers suffisaient: partis le matin, ils étaient, le soir, de retour. Les femmes apprêtaient le poisson, le vidaient, le séchaient à l'air libre et l'empilaient dans de grandes tonnes. Penmarc'h fut ainsi un des principaux marchés de la morue, aux XIVe et XVe siècles.

III

La découverte du banc de l'Amérique du Nord porta une première atteinte à son commerce. Les «rois du carême», comme on appelait ces opulents armateurs, furent contraints d'abdiquer en d'autres mains. Survint la Ligue qui les ruina tout à fait.

Non qu'ils eussent pris parti en cette guerre. Les querelles religieuses les laissaient assez indifférents. Retirés dans leur petite Carthage bretonne, ils envisageaient avec une égale philosophie les succès du duc de Mercœur et ceux du maréchal d'Aumont. Leur tort fut de compter sans le troisième larron, ce sinistre Guy Eder de la Fontenelle, sorte de condottière bas-breton, une des physionomies les plus singulières et les plus complexes de ces temps troublés. Les «marchands» de Penmarc'h croyaient se l'être attaché par des liens magnifiques, et, tout de même se méfiant des appétits de sa bande, recrutée Dieu sait comme, s'étaient retranchés dans une de leurs églises, préalablement fortifiée. Il vint exprès leur faire reproche de n'avoir pas foi dans sa parole. Mais tandis qu'il les haranguait d'un côté, ses soldats escaladaient les remparts de l'autre.

Ce fut une mémorable tuerie de capitalistes, comme on dirait aujourd'hui. Le chanoine Moreau,—une espèce de Froissart cornouaillais,—qui nous en a légué les sanglants détails, prétend que les Penmarc'hins avaient mérité leur sort. Le luxe avait engendré parmi eux les vices les plus détestables et ils n'avaient pas craint de se livrer aux pires abominations dans le sanctuaire même qu'ils avaient choisi pour refuge. Le pays, depuis lors, ne fit plus que péricliter: une fatalité inexorable pesa sur lui, dont il était dans son destin de ne se relever jamais.

Du moins avait-il continué jusqu'à présent de vivre d'une vie précaire. Des masures de pâtres ou de pêcheurs s'étaient construites avec les débris des anciens manoirs. Des troupeaux estimés paissaient l'herbe salée des palus; un blé vigoureux poussait sur l'emplacement des jardins, et la sardine fournissait une ample moisson dans les eaux d'où la morue avait émigré. Aux «sécheries» d'autrefois commençaient à succéder des usines de friture.

Tout cela est actuellement compromis, sinon perdu irrémédiablement. C'est une région à évacuer, un lambeau de la terre française qui va disparaître. Il est peu croyable, en effet, que les travaux des ingénieurs parviennent à faire reculer la mer: tout au plus retarderont-ils, si on les entreprend, la catastrophe finale que Maxime Du Camp prévoyait déjà lorsqu'il écrivait: «Un jour, sans doute, on ne retrouvera plus rien; le reflux aura tout emporté…»

Il en sera, ce jour-là, de Penmarc'h comme d'Is la Merveilleuse. Ce ne sera plus qu'un paysage sous-marin, une de ces mystérieuses Atlantides que, par les ciels très purs, les pêcheurs de la côte bretonne s'imaginent entrevoir au fond des eaux, parées d'une verdure éternelle et endormies d'un sommeil enchanté. Une cristallisation mythique se fera autour de la «ville engloutie». Quelque barde errant, s'il en reste, ira conter par les bourgades sa légende où la traditionnelle Dahut, magicienne perverse, ne manquera pas de jouer son rôle; et si, parfois, durant les nuits de calme, de flottantes, d'imprécises musiques semblent onduler sur la mer, avec les souffles apaisés du vent, les humbles gens et les poètes prêteront l'oreille pour entendre tinter les cloches de Penmarc'h, sœurs de ces cloches d'Is dont Renan lui-même ne laissait pas de subir le charme.

LES CHANTIERS DE LA MER

I

Juillet 1897.

On n'a peut-être pas oublié les ravages causés sur tout le littoral de l'Ouest par les bourrasques du farouche hiver de 1896 et principalement par le raz de marée du 4 décembre qui fut, pour nos populations côtières, comme la révélation d'un fléau inconnu. Les particuliers ne furent pas seuls éprouvés; l'État subit des dommages encore plus considérables. Ici, c'était une digue rompue; là, une cale emportée à vau-l'eau; ailleurs, des môles éventrés, au lieu de former abri, se changeaient en une traînée d'écueils artificiels. Et il va sans dire que les ouvrages avancés du large avaient encore plus souffert. Des phares avaient été éborgnés, sinon aveuglés tout à fait; des bouées avaient été arrachées; les mâts de fer, destinés à signaler les roches sournoises qui jamais ne découvrent, avaient été faussés, tordus, comme par des poings de géants. Quant aux tourelles édifiées sur les «plates», c'est à peine s'il en restait trace. J'ai parcouru ce champ de ruines: je ne sais pas de spectacle qui montre mieux la fragilité des œuvres de l'homme et l'effrayante vertu des puissances destructrices de la mer.

Une fois de plus, tout est à recommencer… Et voici que l'on recommence. Il ne s'agit pas, en effet, de se croiser les bras, de se livrer devant les blocs disjoints aux platoniques lamentations d'un Marius sur la désolation de Carthage. Trop de destinées sont à la merci d'une balise qui s'écroule ou d'un fanal qui s'éteint. Coûte que coûte, il faut rétablir les signaux disparus, relever les bornes indicatrices jetées à bas, rendre aux routes atlantiques la lumière et la sécurité. C'est la saison où la mer fait sa sieste, et l'on profite de ce que le monstre est au repos pour lui imposer de nouveaux freins. De toutes parts, des équipes d'ouvriers s'embarquent, la pioche sur l'épaule, la truelle passée dans la ceinture du pantalon, et des chantiers d'un aspect tout spécial s'improvisent dans les îles lointaines, peuplant d'une animation insolite des parages qui n'assistent d'habitude qu'aux ébats des «gottes» et des goélands.

J'ai fait visite, il y a peu de jours, à quelques-uns de ces chantiers.

Un ingénieur de mes amis, M. du Périer, m'avait invité à prendre place avec lui dans un des cotres dont l'administration des ponts et chaussées, par esprit d'économie, a coutume de faire usage pour le transport des hommes et des matériaux. Le bateau sur lequel nous sommes montés a un nom significatif: il s'appelle le Protecteur. Un patron, un matelot, un mousse, c'est tout le personnel de manœuvre. Pour refuge, en cas de gros temps, une chambre unique avec deux cadres munis de paillasses où s'écrasent, en ce moment, des piles de pains frais, des quartiers de viande enveloppés dans des torchons, des paniers de choux ou de navets, tout un approvisionnement de vivres impatiemment attendus des exilés que nous allons voir.

Nous mettons à la voile à la nuit tombante, sous un ciel brouillé de nuages. Çà et là des éclaircies, des trous d'un bleu noir, piqués d'un faible scintillement d'étoiles. Une heure après notre sortie du port, nous sommes sur une des grandes voies de la mer. Des phares surgissent de tous côtés, esquissant leur geste de lumière chacun à sa façon. Les uns vous regardent d'un œil fixe; d'autres promènent un éclat intermittent. Celui de Belle-Ile les éclipse tous: on dirait qu'il agite dans les profondeurs obscures de l'espace une torche enflammée, ou mieux il fait penser à quelque volcan sous-marin vomissant des lueurs brusques à intervalles égaux. C'est lui qu'aux approches de la terre française les navires de toutes les nations viennent reconnaître l'un des premiers. Nous saluons au passage cette vedette de la mer qui, peu à peu, décroît, s'évanouit, «noyée» bientôt, selon l'énergique expression du patron Souffès, derrière la ligne mouvante de l'horizon.

L'ingénieur, cependant, me désigne un à un les récifs épars entre lesquels nous voguons, ceux-ci couronnés d'écume, en des attitudes hostiles de molosses grondants, ceux-là dressés à demi hors de l'eau, d'aspect plus menaçant peut-être, avec leurs énigmatiques figures de pierre, leurs airs de sphinx noirs, impassibles et silencieux. J'entends défiler des vocables étranges, empruntés tantôt au domaine mythologique, tantôt au règne animal, en vertu d'on ne sait quelles imaginations, sous l'empire d'on ne sait quelles hantises. Qui expliquera jamais pourquoi telle «basse» s'appelle la Médée, pourquoi tel groupe de roches s'appelle les Pourceaux?

Nous avons traversé les «coureaux» de Trévignon. Une lumière est devant nous, sur laquelle nous faisons cap et qui va grandissant. Elle apparaît, d'abord, très haute dans le ciel; puis, à mesure que nous nous en rapprochons, elle se fait terrestre, semble quelque feu de pâtre sur un sommet lointain. Cette lumière mystérieuse, c'est le phare de Penfret.

Nous entrons dans une zone de mer calme, qui contraste fort avec les remous tumultueux, aux allures de rapides, que nous venons de franchir. L'étrave du bateau pénètre comme un coutre en des eaux lourdes, huileuses, pareilles à des glèbes retournées, où luisent des phosphorescences, des myriades d'atomes diamantés. Et, quelques minutes plus tard, nous prenons pied sur une grève, dans un paysage d'une solitude inquiétante, presque sinistre. Le feu du phare plane maintenant au-dessus de nos têtes; ses reflets palpitent comme des ailes immenses, des ailes de clarté, d'une envergure infinie. Une poterne, un couloir, des cellules à droite et à gauche, et, dans les cellules, sur une jonchée de paille, des hommes endormis: ils sont étendus là, côte à côte, deux à deux, trois à trois, les bras repliés sous la nuque en guise d'oreiller, ceux-ci vêtus du bourgeron bleu de l'ouvrier des villes, ceux-là drapés dans un ciré de matelot, tous prêts à sauter debout à la moindre alerte, à se mobiliser au premier signal. Éclairé par la lanterne du gardien de veille, l'Ingénieur procède à la visite, se rend compte du degré d'avancement des travaux. Nous gravissons une soixantaine de marches, et nous voici dans la galerie extérieure.

Tout le sombre archipel des Glénans s'enlève à nos pieds avec une vigueur singulière, en une sorte de relief farouche. On dirait un troupeau de monstres échoués. C'est un pêle-mêle inextricable d'îles, d'îlots et d'écueils, un fourmillement de roches noires, rongées, déchiquetées par une mer presque toujours en fureur. De sourds murmures, des râles immenses enveloppent ces vestiges suprêmes d'une terre effondrée. Du centre du groupe s'érige une forteresse déserte dont les flots viennent battre les remparts et que l'on prendrait pour la tombe solitaire de quelque roi de légende, de quelque monarque barbare enseveli en plein Océan. On a l'impression d'être dans un énorme cimetière préhistorique que les eaux du déluge auraient envahi. Une angoisse funèbre vous étreint le cœur.

II

Quand, à l'aube, nous remettons à la voile, le décor a brusquement changé. La mer, d'un gris délicat, d'un gris de colombe, a des frissons de nacre vivante. Les croupes des îles exhibent de fines toisons vertes, délicieuses à voir dans le premier éclat du jour naissant. Nous suivons un chenal sinueux, parmi des enchevêtrements de pierres aux formes bizarres; sur leurs cimes, blanches d'une poussière de guano, des goélands sont perchés en rangs immobiles comme à la parade et, philosophiquement, nous regardent passer. Quelques essais de culture, ici et là, disent la présence de l'homme; une fumée bleuâtre révèle un foyer qu'un bourrelet de dunes nous dérobe; une vache meugle dans un pâtis.

A Saint-Nicolas nous faisons une courte escale. Une tribu de pêcheurs, du continent, y campe durant la belle saison: ils y viennent poser des casiers pour le homard ou tendre des filets pour le turbot. La cale derrière laquelle ils abritaient leurs barques a été détruite, et ils apportent à l'ingénieur leurs doléances.

—Nous, déclarent-ils, nous n'aurions pas où nous garer du vent, que ça nous serait égal; on a l'habitude de ces misères. Mais c'est nos bateaux!…

Et il faut entendre l'accent qu'ils mettent dans ces paroles, voir le geste dont ils les soulignent.

Le soleil est déjà haut; une nappe de lumière ardente s'élargit sur la mer. La brise a molli, comme énervée par la chaleur matinale de ce radieux dimanche de juin: nous en restera-t-il assez pour atteindre la «basse Rouge», dans ces parages de l'Ouest vers lesquels nous nous dirigeons?

Le récif qui porte ce nom sanglant a été «soulagé» de sa tourelle, comme dit Souffès, et l'on est en train de la rétablir. C'est à quoi s'occupe le chantier de l'île aux Moutons. Mon vœu serait de les surprendre à l'œuvre, les hardis dompteurs d'écueils, les intrépides maçons de la mer. Mais, à la marée montante, force leur est de déguerpir, la roche couvrant à moitié flot; et, par malheur, la marée monte. Nous arrivons juste au moment où le conducteur qui commande l'équipe donne l'ordre d'évacuer. Déjà les paquets d'eau rejaillissent en gerbes d'écume, et c'est à travers l'éparpillement de l'embrun que les hommes envoient leur salut à l'ingénieur.

Nous les retrouvons, une heure plus tard, à l'île aux Moutons, où leur chaloupe les a débarqués et où ils vivent, depuis près d'un mois, sans autres communications avec la «grande terre» que les allées et venues fort intermittentes du Protecteur. Rien de moins héroïque que l'extérieur de ces braves gens qui pourtant fraternisent sans cesse avec le péril, sinon avec la mort. Ce sont, pour la plupart, des paysans qui ont commencé par casser des cailloux sur les routes du continent avant de devenir des «cantonniers de la mer». Leur visage rasé, leurs traits mélancoliques et doux annoncent des âmes plutôt timides, des caractères faibles et passifs. Mais ce ne sont là que des apparences, et qui mentent. Le conducteur, loin d'avoir à stimuler leur courage, a plus souvent à modérer leur témérité. Le danger les exalte, les enivre. Ils ont conservé le tempérament des Celtes primitifs et goûtent, comme leurs ancêtres, une sorte de volupté âpre à jouter contre les éléments.

Aussitôt à l'île, ils ont dépouillé leurs vêtements de travail. C'est dimanche, ai-je dit, jour de repos et jour de prière. Ils le solennisent à leur façon, en s'habillant comme ils ont coutume de faire chez eux pour se rendre à la messe de paroisse. Autrefois, les Glénans eurent leur église et leur desservant. Le sanctuaire était à l'île du Loch, et le «recteur» habitait la sacristie. Mais il ne reste aujourd'hui de la chapelle que des ruines. L'évêque a dû rappeler le dernier prêtre: la solitude, le tête-à-tête éternel avec les vagues lui avaient troublé l'esprit. A l'île aux Moutons, c'est la fille du gardien de phare, gardienne elle-même, qui lit l'office pour ceux qui veulent y participer: on écoute, front nu, assis sur quelque bois d'épave ou sur le rebord d'une citerne, et le spectacle, en sa simplicité rustique, ne laisse pas d'être impressionnant.

Midi. Le gardien Collin nous promène à travers les décombres accumulés par cette tempête de décembre, désormais historique, dans les alentours immédiats du phare. Les faits s'évoquent avec une extraordinaire précision du fond de sa mémoire d'insulaire, voué par état à une existence d'anachorète où les événements se gravent d'un trait d'autant plus sûr qu'ils sont moins fréquents.

Il nous dit la démence effrayante de la mer, les vagues oscillant à de prodigieuses hauteurs, comme des montagnes ivres, l'île entière noyée, le mur d'abri arraché de ses fondements, ses vaches emportées au fil du courant et qu'il dut repêcher par les cornes, ses filles réfugiées à l'étage le plus élevé de la tour, et le sentiment de détresse qu'ils avaient tous, l'attente résignée, stoïque, de la perdition en commun.

Cependant, aussi loin que puisse s'étendre notre vue, la mer apaisée n'est que sourires. A peine, par places, un léger remous, rompant la courbe harmonieuse des flots, décèle un récif embusqué, quelque «basse» traîtresse, ouvrière de naufrages et de trépas. L'île, dans la clarté sans limites, est toute blonde. Des moutons qui lui ont fait donner son nom il n'y a plus trace. Les seules bêtes domestiques sont les vaches du père Collin; perchées au sommet du morne central, elles apparaissent comme sculptées en noir sur l'étendue, leurs mufles immobiles tournés vers le large, la queue pendante, les cornes lumineuses, rayonnantes de l'or du soleil. Un silence infini plane. La respiration même des eaux semble s'être tue. Le calme est si absolu qu'il en devient accablant: on finit par en éprouver une sorte d'oppression, par se demander si l'on n'est point le jouet d'un rêve, d'un mirage, le captif d'un monde enchanté!…

III

Avec le soir, la brise s'est levée. Nous partons, à l'heure où les hommes du chantier vont s'exercer à la nage, sous la direction de leur surveillant; il importe, en effet, que cet art n'ait point pour eux de secrets: leur salut en peut dépendre. Au reste, ils y sont, en général, passés maîtres. D'aucuns d'entre eux s'efforcent, quelque temps, de lutter de vitesse avec le Protecteur. L'île est déjà loin que nous voyons encore leurs têtes onduler dans le sillage du cotre. Puis, tout s'efface. Plus rien que la mer lilas et pourpre, où notre voilure se découpe en un fuyant trapèze d'ombre, et là-bas, vers le Nord, une estompe brumeuse, qui est la terre ferme, parsemée de dés blancs, qui sont des maisons. Nous rentrons au pays de la vie, et ce n'est pas sans quelque douceur.

A L'ILE DE SEIN

I

Quand, du haut de la pointe du Raz, le guide a énuméré au voyageur tous les écueils qui hérissent cette côte, il ne manque jamais, en terminant, de lui signaler au large, dans les profondeurs de l'Ouest, une silhouette grise et fuyante, à peine visible au-dessus des eaux. C'est l'Ile de Sein, Énès Sizun. Le plus souvent, on l'appelle Énès, tout court. Un vaste fossé houleux la sépare du reste du monde. Les gens du continent n'en parlent qu'avec mystère: une légende tragique plane sur elle et une sorte de tabou la protège. On ne sait jamais, au départ, quand on y arrivera, ni même s'il vous sera donné d'y atteindre. C'est proprement une terre sacrée, au sens antique du mot. Comme les vestales barbares dont elle passe pour avoir été le séjour, elle garde, dans les lointaines solitudes de la mer, une espèce de virginité farouche.

Un bateau à voiles fait deux fois par semaine, lorsque le temps le permet, le trajet d'Audierne à l'île. Nous levons l'ancre un samedi soir, à l'heure du jusant. Comme passagers, quelques femmes du Cap, déjà malades avant d'avoir quitté le quai, et un prêtre qui se rend là-bas pour aider à la célébration du pardon. L'équipage se compose en tout de trois personnes: un mousse, un matelot et le patron Menou. Celui-ci, dont les fastes du sauvetage ont eu plus d'une fois à enregistrer le nom, se montre d'abord à nous dans l'accoutrement d'un facteur des postes; mais il a vite fait de jeter bas cette livrée officielle, pour revêtir le seul costume qui aille avec sa tête rude: l'étroit béret, le tricot de laine et le pantalon de toile bise.

Ciel lumineux; mer calme, zébrée de grandes moires, toute pailletée d'argent clair; brise intermittente et lourde, tel qu'un air chaud remué par un éventail. A notre droite, défilent tour à tour l'arête du môle, les pentes arides et tourmentées des dunes de Trez-Cadek, puis la longue traînée de roches abruptes que domine le sémaphore de l'Hervilly… Nous sommes au large. L'azur glauque des eaux s'est épaissi; les remous se font plus sonores à l'avant de la barque, et le vent bruit d'un souffle plus ample. Voici déjà les croupes austères du pays du Cap dont le soleil d'août achève de brûler la maigre végétation. Elles forment, dans la direction du Nord, un mur continu, d'un blond roux, avec des fentes, des lézardes, qui laissent apercevoir la coulée verte et sinueuse d'un minuscule vallon. Par l'ouverture d'une de ces brèches, une chapelle exhibe son toit gondolé et son menu clocher de granit. Le patron hèle le prêtre, à l'autre bout du bateau:

—C'est le moment de dire l'oraison, monsieur le Curé!

Le sanctuaire est celui de Notre-Dame-de-Bon-Voyage, devant qui nul «îlien» ne passe sans adresser à la Vierge un salut et une invocation. Malheur au mécréant qui ne se conformerait point à l'usage! Les fins rubans d'eau bleuâtre qui veinent au loin la mer, et qui ne sont autres que les terribles courants du Raz, se saisiraient de lui, l'envelopperaient de leur réseau et le promèneraient d'une course éperdue autour de l'île, jusqu'au jour du dernier jugement.

Le prêtre s'est levé: debout au pied du mât, cramponné d'une main à un cordage, il récite l'Angelus et le De profundis; l'assistance, tête nue, donne les répons. Les femmes elles-mêmes ont trouvé la force de se mettre à genoux et estropient les versets latins entre deux hoquets. La scène est d'une beauté simple et forte. Je m'attendais, sur la foi des livres, à la fameuse prière, mentionnée dans tous les Guides:

Sois-nous en aide, ô Dieu, pour traverser le Raz! La barque est si petite, et la mer est si grande!

Encore une de ces fictions, paraît-il, dont il faut faire son deuil! Pure fantaisie de clerc lettré, séduit par une facile antithèse! Les habitants de ces parages ne la connaissent que pour l'avoir entendu baragouiner à des étrangers, à des touristes. C'est un article d'importation.

Le couchant baigne les lointains d'une clarté d'or pâle. Et, sur ce fond éclatant, l'île émerge peu à peu, comme dans une gloire.

Nous y débarquons à la nuit. C'est l'instant propice pour y prendre terre. L'ombre lui sied, ou plutôt la mystérieuse demi-clarté des nuits d'Occident. On a d'elle, alors, une impression profonde, inoubliable, et qui doit être la vraie: celle d'un radeau en pierre, inhospitalier, sinistre, aux trois quarts sombré dans une mer à la fois câline et féroce, qui le déchiquète brin à brin. Maisons et rochers forment des masses pareilles, ont les mêmes profils étranges, le même aspect d'éternité. Aucun bruit de voix, nul pas humain ne sonnent dans la solitude; seule, retentit l'immense, la lugubre vocifération de la mer. On se sent à sa merci, perdu dans ce paysage fantastique, irréel, et dont l'infinie tristesse vous accable. Une trentaine de bateaux à l'ancre, qui se balancent dans l'eau blafarde du port, font l'effet d'une flottille de cercueils. Une lumière brille, par sautes brusques, tout au bout de l'Énès, une lumière aveuglante, extraordinaire, dressée très haut dans le ciel où elle dessine, en tournant, une gigantesque croix de feu. C'est vers elle que je m'achemine, guidé par le mousse de l'embarcation, à travers des galets et des sables. Dans une des chambres du phare m'attend le lit de l'ingénieur, une couchette très confortable de civilisé.

De la galerie extérieure qui entoure la lanterne, le spectacle est saisissant, et peut-être unique. Une rampe de feu scintille au loin, dans les ténèbres mouvantes des vagues.

—Voyez-moi ce boulevard, me dit en son pittoresque langage le gardien, le père Brazidec. Des réverbères comme ceux-là vous n'en avez point à Paris.

Celui-ci, vers l'Est, c'est la Vieille, la sorcière du Raz, avec sa flamme d'émeraude, son œil vert de mauvaise fée. Cet autre, c'est le feu du Goulet, une petite lumière clignotante, à peine perceptible. Et puis, c'est Saint-Mathieu, Kermorvan: c'est le phare des Pierres-Noires, dardant par intervalles une prunelle rouge, un regard ensanglanté de taureau. C'est enfin le feu électrique du Créac'h, à l'extrême pointe d'Ouessant, projetant sur l'abîme d'effrayants éclairs, une crinière étincelante de monstre infernal. Et c'est surtout l'Ar-Men, dernière sentinelle du vieux monde: il se dresse, au large de la Chaussée-de-Sein, comme une svelte tige de granit épanouie en une fleur de feu, que les innombrables récifs de cette passe engraissent d'un fumier perpétuel de navires et d'équipages sombrés. Pour combien de trépas, selon la forte expression de Brazidec, ce phare n'a-t-il pas été le cierge suprême! Les plus gros transatlantiques se viennent prendre ici, comme des mouches à une toile d'araignée; la carcasse de la Guyenne se voyait encore récemment entre deux roches; son agonie a duré des mois: on l'entendait geindre et se lamenter, comme une chose vivante, sous la furieuse poussée des flots!…

II

Je m'en suis allé à travers l'Énès, dans la fraîcheur du matin naissant. Même caressée par le soleil et sous le premier charme du jour, elle conserve un je ne sais quoi d'âpre, d'hostile, de méchant. La grande lumière d'été ne fait que mieux ressortir le dur relief de ses côtes et leur hérissement sauvage, la finesse aiguë de leurs dentelures. Rien n'égale la désolation de son échine plate aux mornes vertèbres de granit, saupoudrée plutôt que recouverte d'une mince couche de terre friable comme une cendre et qui se volatilise au moindre vent. Elle est une des épaves de cette mer où les épaves foisonnent, un lambeau de continent naufragé. Il n'y vient, en fait de gazon, qu'une herbe sèche, si coupante, que les vaches se blessent les naseaux à la vouloir brouter et lui préfèrent le goémon. Pas un arbre, pas un arbuste; l'affreuse stérilité d'un désert, d'un désert pétré. Car les pierres abondent: il y en a partout, de toutes dimensions et de toutes formes, tantôt accumulées en tas, tantôt répandues par énormes jonchées, tantôt rassemblées en murets branlants pour enclore des champs minuscules. Le vœu le plus solennel que puisse faire une îlienne consiste à promettre à saint Corentin de débarrasser des cailloux qui l'encombrent le sentier qui mène du bourg à sa chapelle. Et c'est, en effet, une œuvre fort méritoire de patience et de dévotion…

Quelques fleurs égayent néanmoins ce sol déshérité: des millepertuis, des giroflées roses, des morelles noires, des touffes de mauves arborescentes à l'ombre desquelles, dans les chaleurs de midi, les insulaires s'étendent parfois pour dormir.

L'anis pullule; on en fait une infusion d'un goût détestable, mais dont les anciens du pays nous vantent en ces termes la vertu: «Elle serait la meilleure des boissons, si l'on n'avait inventé l'eau-de-vie». A dire vrai, la plante par excellence est le varech. On le récolte toute l'année. Le plus souvent, c'est la mer elle-même qui se charge de le faucher dans les bas-fonds et de le rouler à la côte. Les îliennes le ramassent et le fanent au soleil; il sèche, étalé par grands carrés bruns, exhalant une odeur forte qui imprègne toute l'atmosphère; sec, on le brûle dans des fours primitifs, à l'air libre. L'île est parsemée de ces fosses oblongues, revêtues de galets à l'intérieur, et qui font penser à des sépultures préhistoriques. D'âcres fumées ondulent au-dessus, et l'on songe aux antiques holocaustes que des druidesses attisaient. Chaque four, après six heures d'une combustion qu'il faut activer sans relâche, peut donner de trois à quatre tourteaux de soude qui se payeront deux francs les cinquante kilogrammes aux usines d'Audierne et de Pont-Labbé. C'est la principale industrie de l'île. Le varech a du reste quantité d'autres usages. Le bétail, on l'a vu, s'en repaît volontiers; il fournit également la litière des étables et, pour les hommes même, il n'y a pas, si l'on en croit les indigènes, de coucher plus propre ni plus moelleux.

—Il n'est de beaux rêves, m'affirmait l'un d'eux, que sur une couette de fin goémon.

Jusque dans le cercueil des morts l'on prend soin d'en répandre quelques poignées, pour adoucir leur somme éternel. Mais sa destination la plus inattendue est de servir à cuire le pain que les ménagères fabriquent elles-mêmes. Cette fabrication vaut la peine d'être décrite. Les trois sortes de grains, orge, seigle et froment qui entrent dans la confection de la pâte, sont broyés à l'aide d'un moulin grossier, fait de deux pierres et analogue à celui des Kabyles. La meule supérieure, que l'on tourne d'une main, est percée d'un trou par lequel, de l'autre main, on laisse couler le blé à mesure. La farine ainsi obtenue est mise, aussitôt pétrie, dans un chaudron que l'on renverse sur une plaque de tôle, disposée dans l'âtre et préalablement chauffée au rouge; on enveloppe le tout d'une épaisse couche de goémon sec, brûlant à petit feu, et, le lendemain matin, quand on soulève le chaudron, la pâte s'est changée en un pain de couleur grise, arrondi comme un galet et aussi dur en apparence, sinon en réalité. Les îliens le préfèrent toutefois au pain blanc du continent, qu'ils trouvent trop léger, d'une digestion trop facile.

—Ça ne tient pas à l'estomac, disent-ils. Ce n'est bon que pour des terriens. A des gens comme nous, toujours à l'air vif du large, il faut quelque chose de plus résistant.

Je me dirige vers le bourg, au son de la cloche qui tinte pour la première messe. Le ciel est d'une amplitude immense: à l'horizon, il se confond avec la mer, en des nuances délicates de mauve et de lilas; l'Énès apparaît comme suspendue dans l'espace; on a l'ivresse, le vertige de l'illimité. Dans un terrain vague, à côté d'une citerne en ruine qui rappelle les puits du désert, s'élève la chapelle de Saint-Corentin, petit oratoire breton, vêtu de lichens, presque aussi fruste et vieux à voir que les rochers qui l'avoisinent. De ces rochers, il n'en est pas un qui n'ait son nom, quelquefois même son surnom. C'est ainsi que le Min-Eonok,—une sorte de sphinx à face joviale, au nez épaté, noyé dans la bouffissure des joues,—est aujourd'hui plus connu sous le sobriquet de «la tête au père Dumas», importé par quelque commis-voyageur facétieux.

Le sentier, maintenant, pénètre dans la région des cultures; elle occupe une trentaine d'hectares, morcelés à l'infini. Chaque lopin est encadré d'un mur et affecte des airs de jardin: une voile de barque le couvrirait tout entier. Pauvres petits champs à demi ensablés, soigneusement entretenus néanmoins, et toujours par des mains féminines. La mer aux hommes, la terre aux femmes. Ce sont elles qui labourent, fument, ensemencent, récoltent. En me penchant sur un de ces enclos lilliputiens, je ne suis pas peu surpris de le trouver plein de tombes. C'est, m'apprend-on, «le cimetière des cholériques». Le choléra de 1884 exerça dans l'île d'épouvantables ravages; la mortalité fut telle que le recteur, à ce que je me suis laissé dire, dut prendre la bêche pour relayer le fossoyeur. Le cimetière du bourg étant comble, un insulaire, atteint lui-même du fléau, fit don de son champ, par crainte d'être inhumé dans la grève, «comme un chien ou comme un Anglais». De là ces tertres funéraires en rase campagne, entre un carré de choux et une planche d'oignons.

Je croise une vieille femme qui étale à sécher, sur un murtin, du poisson vidé. Ce sont déjà les vivres d'hiver que l'on prépare. Il importe de s'approvisionner à l'avance, en prévision des gros temps qui fondent sur le pays au moment où l'on s'y attend le moins, avec la meute déchaînée des vents de suroît. Tant que dure la saison douce, on peut se considérer comme attaché à la «Grande Terre» par les allées et venues des bateaux de pêche. Mais, à l'automne, dès les premiers jours d'octobre parfois, les brouillards commencent à tisser autour de l'île leurs trames isolatrices. Les communications s'interrompent. On redevient un radeau désemparé, une terre en détresse, livrée à toutes les colères d'un farouche océan. Les barques sont tirées sur le rivage, car le port même n'est plus un abri sûr. Toute la population s'enfourne dans les cuisines basses, se serre peureusement autour d'un feu de goémon, de bouse de vache ou de bois d'épave. C'est alors que le poisson séché fait son apparition sur les tables, apprêté avec des pommes de terre, sans condiment ni sauce; et, pendant les quatre ou cinq mois qui suivent, les îliens ne connaissent pas d'autre nourriture.

L'été, du reste, a aussi sa plaie qui est le manque d'eau potable. Le phare possède une citerne des mieux aménagées, mais réservée exclusivement pour les besoins du service. Par ailleurs, on ne compte dans l'île que deux puits. J'ai mentionné celui de Saint-Corentin; son eau est réputée comme ayant des vertus curatives; on y plonge les rhumatisants, qui s'en trouvent, dit-on, soulagés; de même, lorsqu'un enfant tombe en «languissance», une procession de neuf veuves y vient faire des ablutions, selon de vieux rites païens. Malheureusement, pour sacrée qu'elle soit, la source tarit aux premières chaleurs. L'autre puits est situé à l'entrée du bourg: une antique maçonnerie le protège. Un escalier de pierre, aux marches usées et le plus souvent boueuses, conduit à une excavation en forme de grotte où croupit une eau saumâtre, corrompue par les infiltrations de la mer. Comme dans les pays d'Orient, c'est là que, le soir, se concentre la vie locale. Des vieilles aux figures sibyllines échangent de longs commentaires sur les événements du jour, et les jeunes filles, leurs cruches remplies, s'adossent au parapet pour deviser d'amour avec leurs galants. On y assiste parfois à des scènes d'une grâce toute patriarcale et presque biblique.

Toutes les habitations de l'île sont tassées en un seul groupe et forment un pêle-mêle de vieux toits moussus, de l'effet le plus pittoresque. La plupart ont un étage sur un rez-de-chaussée à demi enfoncé en terre. Les fenêtres, exiguës, pareilles à des hublots, donnent sur d'étroites ruelles où deux personnes ne sauraient passer de front. Par derrière, sont les jardinets et les cours. Les intérieurs sont propres, peints de frais: on se croirait dans une cabine. Une boiserie à volets dissimule l'âtre. Tout est rangé minutieusement et, en quelque sorte, arrimé comme à bord d'un navire; sur une planchette, aux pieds d'une vierge en faïence, d'une Notre-Dame de Bonne Nouvelle ou de Bon Secours, sont empilés des volumes pieux, des missels, des Vies de saints, des livres d'édification populaire, en langue bretonne, tels que l'École de la douce mort, le Trésor du chrétien, le Miroir des âmes.

III

En arrivant au village, je le trouve silencieux et quasi désert; personne dans les rues ni sur les seuils; les casiers à homards achèvent de s'égoutter au long du quai; les bateaux dorment, couchés sur le flanc, à mer basse, les ralingues de leurs grandes voiles brunes traînant jusque dans la vase du port.

Tous les gens de l'île sont à la messe. On les voit là dans l'accomplissement de l'acte où ils mettent peut-être le plus d'eux-mêmes. Le regard plonge, par la baie du porche, dans la sombre petite église striée de rais multicolores, de pâles lueurs d'arc-en-ciel, que darde le soleil du dehors à travers les enluminures des vitraux. Des goélettes en miniature pendent à la voûte et semblent voguer dans l'air lourd, ennuagé par la fumée des cierges. Les hommes emplissent le haut bout de la nef et les transepts; tous sont debout, en vareuse de drap bleu, les bras croisés sur la poitrine et un chapelet dans les doigts. Le prêtre n'a pas plutôt prononcé l'Ite missa est qu'ils entonnent, sur une mélodie ancienne, le poétique Angelus breton. A leurs voix puissantes, où grince par instants je ne sais quelle strideur de cordages, répond le chant des femmes, un peu nasillard et gémissant, agréable néanmoins et, dans les notes basses, d'une exquise mélancolie d'accent. Elles sont agenouillées derrière les hommes, sur des chaises marquées à leurs noms; presque toutes sont habillées de noir, de la tête aux pieds: noire est la jupe aux plis épais, noir le corsage ou justin orné aux manches d'un galon de velours, noire aussi la coiffe en forme de cape qui prolonge son ombre sur le visage et, par là, communique aux traits une religieuse douceur.

C'est surtout à la sortie de l'office qu'il faut surprendre les îliennes, au moment où elles se dispersent à travers le cimetière, pour prier sur les tombes des défunts. Nul cadre ne convient mieux à la tristesse qui leur est naturelle, ainsi qu'à l'austérité de leur mise, à ce deuil de veuves qu'elles adoptent dès l'enfance et qu'elles ne quittent jamais. C'est en ce décor que Renouf les a peintes; et elles sont bien, dans la réalité, telles que dans son tableau.

Même âgées, elles conservent une grâce étrange, l'élégance d'attitudes particulière aux filles de la mer. Le teint, en revanche, se fane de bonne heure; la figure se creuse, s'émacie, comme minée par une angoisse héréditaire, et le type le plus fréquent peut-être parmi les jeunes femmes reproduit la vivante et douloureuse image de la Pietà. Les yeux, généralement, sont beaux, mais de nuances indécises, variant du jaune au vert, du jaune doré des goémons au vert sombre des algues marines. L'expression en est voilée et délicieusement alanguie par l'ombre des cils, qui sont d'une longueur vraiment insolite: en quoi il faut voir, dit-on, le signe d'une dégénérescence.

Et, de fait, les habitants de l'île ne se marient qu'entre eux. Les cinq ou six clans dont se compose la population sont tous unis par les liens d'une étroite parenté. Mais il ne semble pas que ces alliances consanguines, perpétuées à travers les siècles, aient déterminé des altérations bien profondes dans la vigoureuse santé de la race. Les hommes, tantôt bruns et trapus, tantôt blonds et sveltes, offrent des exemplaires admirables d'endurance et d'intrépidité. La nature et la mer se chargent, il est vrai, d'opérer la sélection. Que si quelque mal travaille ces robustes tempéraments, c'est le même dont souffre toute la Bretagne, je veux dire l'alcoolisme. Sous ce rapport, ils auraient besoin d'être évangélisés à nouveau, comme ils le furent il y a deux cents ans par le Père Le Nobletz. Tout leur est prétexte à libations: baptêmes d'enfants, baptêmes de bateaux, fêtes religieuses, noces, enterrements. Ils s'enivrent avec volupté, avec rage. J'ai entendu prononcer à l'un d'eux cette parole:

—Au fond du verre que je vide, brille l'entrée du paradis terrestre.

Quand je regagne le phare, à la nuit tombante, force m'est d'enjamber des corps d'îliens, vautrés çà et là dans l'herbe, et qui cuvent leur vin-ardent sous la paix des étoiles…

La mélopée de la mer s'élève, lente et continue, avec la monotonie d'une incantation. Deux menhirs, restés debout ainsi que des tronçons de mâts au centre du radeau de pierre, dessinent sur le sol des profils grimaçants et gigantesques, et l'on ne peut se défendre d'un frisson, comme si, dans l'horreur mystérieuse du crépuscule, passait le souffle des anciens dieux.

Notes in this chapter

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