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La solitude

CHAPITRE VII. DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT. (continued 2)

Xavier Marmier translation

Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.

Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également, prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le chemin de l'honneur et y marche avec nous.

Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui, en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec les nôtres!

Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire: Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois: «Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de soi-même.»

Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau; elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos écrits sont le bien que nous laissons en mourant.

Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent, et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos concitoyens à celui du monde.

Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions. Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même. Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève tant de puissantes objections?

Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?

Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité, car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on s'y soustrait au faux éclat du monde.

Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales, on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour soulager son cœur [17].

Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur. Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et s'approprie davantage aux besoins du temps.

Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre, on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.

En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.

Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin, et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper; alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en relation avec des hommes de différents pays et de différentes conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.

Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.

Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et son caractère dans la solitude.

La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté, et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas, nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la fois notre esprit et notre imagination.

Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.

Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit, tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité administrative.

Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en laisser échapper une vérité.

La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution, tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être vaincue que par une autre passion.

La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu, qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et persévérance.

Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté. S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer, il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions, éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en nous-mêmes.

C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.

La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison, enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.

Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»

L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit, et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer, pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne sentons plus en nous cette chaleur vivifiante [18].

Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie est la mort de l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles, dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois si faible que je croyais tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon cœur saignant.

La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir, il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point arrêtée par ces agents.

En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le génie [19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent, sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des occupations qui ne les forcent point à penser, et qui conviennent mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite.

La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales! Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève. Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne s'étonne pas d'être mal jugé.

Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme, la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais. Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait pu traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France, le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente. «Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.—Non, réplique le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent en s'écriant: «Les Français sont là!—Non, répète le comte, ils ne sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers, tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première fois cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais, ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur.

Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y avait jusque dans son expression sardonique une évidente bonté. Sans être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la perte prématurée le fit mourir de douleur.

La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la rendrai célèbre.»

Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère.

La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit: «Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore l'histoire n'était point une de mes lectures favorites. A présent je ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.»

L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse. J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu les plus beaux visages se baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse allemande à une fuite honteuse.

Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et de péril, pourraient être d'une admirable utilité.

Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté. Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des êtres vulgaires, il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et n'est point surpris quand elles lui surviennent.

Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la société.

L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins, aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires. Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants. Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa solitude pour le mettre à la tête des armées.

Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme, Pétrarque, a formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude, capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte, qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une réputation, une influence, un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde. Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape. Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de nouveau sur les rives du Tibre le siège pontifical, qu'ils avaient transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses écrits qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de Milan.—Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la solitude; j'ai voulu prouver combien la solitude donne de liberté, de dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»

C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude. Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque d'eux.

Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des satires qu'il n'a pas faites, qu'il n'a pas eu l'intention de faire. S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement ces nouvelles vérités.

C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières, et il a dit, dans la Défense de son immortel ouvrage, l'Esprit des lois: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains. Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi [20]. Veut-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.»

Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est imprimé, et il est lu de tout le monde.

Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi, dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables, ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, les domesticas fortitudines de Cicéron?

Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la raison d'État [21]. Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants, c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination, sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains magistrats républicains que je pourrais citer [22]. On trouve souvent plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des parchemins.

Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux, qui renonce aux inutiles relations du monde, qui se forme lui-même dans la retraite, en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant les héros de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de penser tout aussi large et tout aussi libre qu'aucun républicain, et peut, en écrivant, répandre autour de lui d'utiles vérités.

Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la solitude offre à l'esprit. Quelques-unes de ces pages ne sont peut-être point assez réfléchies, et plusieurs de ces idées ne sont sans doute point exprimées comme elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les mains de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai: «Prends-y ce que y tu y trouveras de bon, rejette ce qui te paraîtra froid ou mauvais, ce qui ne t'émouvra pas. Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme, je me croirai amplement récompensé de mon travail, si tu penses devoir me remercier de ce livre, si tu reconnais qu'il t'a éclairé, instruit et tranquillisé. Je ne demanderai plus d'autre bénédiction pour cet ouvrage, si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant pour une solitude sage et active, dans ton éloignement pour les relations qui n'entraînent qu'une perte irréparable de temps, dans ta répugnance à céder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir dans les lieux publics. Et si tu te sens timide et craintif, si tu redoutes de parler devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon goût, et qui, en vertu de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides, ah! songe que dans une telle société je suis aussi embarrassé que toi.

Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser. Si je me suis borné à y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit; si, dans le chapitre suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu, j'en aurai dit assez cependant pour t'apprendre comment la solitude éclaire notre esprit et donne à notre cœur les jouissances du sentiment.

Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté faible. Les jouissances de l'esprit et du cœur sont le résultat d'une seule et même force, la religion, qui, en admettant cette distinction, rentre dans le domaine du cœur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et conduire les hommes qu'en leur présentant la vérité sous un point de vue qui se rapporte à leurs mœurs, à leurs passions, et il faut que le cœur se retrouve partout.

J'ai obéi à un sentiment de cœur en écrivant ce livre sur la solitude. Une femme spirituelle a dit que je développais tout ce que je sentais, et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien. Je suis tombé par là dans des défauts de composition qu'un philosophe systématique aurait évités. Mais comme je connais les hommes, il me suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent résulter de la solitude pour l'esprit, pour la raison et le caractère, et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle procure par la contemplation paisible de la nature, par la compréhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnête.

Notes in this chapter

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