TOME VIII (continued 3)
Reading edition
La République l'avait fait général.
C'était un homme éloquent, intrépide, plein de sentiments élevés.
Ce fut Cirillo qui, au nom de l'assemblée législative, adressa la parole à Massa.
--Oronzo Massa, lui demanda-t-il, nous vous avons fait venir pour savoir de vous quel espoir nous reste pour la défense du château et le salut de la ville. Répondez-nous franchement, sans rien exagérer ni dans le bien ni dans le mal.
--Vous me demandez de vous répondre en toute franchise, répliqua Oronzo Massa: je vais le faire. La ville est perdue; aucun effort, chaque homme fût-il un Curtius, ne peut la sauver. Quant au Château-Neuf, nous en sommes encore maîtres, mais par cette seule raison que nous n'avons contre nous que des soldats sans expérience, des bandes inexpérimentées, commandées par un prêtre. La mer, la darse, le port, sont au pouvoir de l'ennemi. Le palais n'a aucune défense contre l'artillerie. La courtine est ruinée, et si, au lieu d'assiégé, j'étais assiégeant, dans deux heures j'aurais pris le château.
--Vous accepteriez donc la paix?
--Oui, pourvu, ce dont je doute, que nous puissions la faire à des conditions qu'il fût possible de concilier avec notre honneur, comme soldats et comme citoyens.
--Et pourquoi doutez-vous que nous puissions faire la paix à des conditions honorables? Ne connaissez-vous point celles que le directoire propose?
--Je les connais, et c'est pour cela que je doute que le cardinal les accepte. L'ennemi, enorgueilli par la marche triomphale qui l'a conduit jusque sous nos murs, poussé par la lâcheté de Ferdinand, par la haine de Caroline, ne voudra pas accorder la vie et la liberté aux chefs de la République. Il faudra donc, à mon avis, que vingt citoyens au moins s'immolent au salut de tous. Ceci étant ma conviction, je demande à être inscrit, ou plutôt à m'inscrire le premier sur la liste.
Et alors, au milieu d'un frémissement d'admiration, s'avançant vers le bureau du président, en haut d'une feuille de papier blanc, il écrivit d'une main ferme:
ORONZO MASSA.--POUR LA MORT.
Les applaudissements éclatèrent, et, d'une seule voix, les législateurs s'écrièrent:
--Tous! tous! tous!
Le commandant du château de l'Oeuf, L Aurora, était, sur l'impossibilité de tenir, du même avis que son collègue Massa.
Restait Manthonnet, qu'il fallait ramener à l'avis des autres chefs: aveuglé par son merveilleux courage, il était toujours le dernier à se rendre aux prudents avis.
On décida que le général Massa monterait à San-Martino et conférerait avec les patriotes établis au pied du château Saint-Elme, et, s'il tombait d'accord avec eux, préviendrait le colonel Mejean que sa présence était nécessaire au directoire.
Un sauf-conduit du cardinal fut donné au commandant du château de l'Oeuf.
Le commandant Massa convainquit Manthonnet que le meilleur parti à prendre était de traiter aux conditions proposées par le directoire, et même à des conditions pires; et, comme il était convenu, il prévint le colonel Mejean qu'on l'attendait pour porter ces conditions au cardinal.
Voilà pourquoi, le 22 juin, le commandant du château Saint-Elme quittait sa forteresse et descendait vers la ville.
Il se rendit droit à la maison qu'occupait le cardinal, au pont de la Madeleine, mais en ne cachant point au directoire qu'il n'avait pas grand espoir que le cardinal acceptât de pareilles conditions.
Il fut immédiatement introduit près de Son Éminence, à laquelle il présenta les articles de la capitulation, déjà signés du général Massa et du commandant L'Aurora.
Le cardinal, qui l'attendait, avait près de lui le chevalier Micheroux, le commandant anglais Foote, le commandant des troupes russes, Baillie, et le commandant des troupes ottomanes, Achmet.
Le cardinal prit la capitulation, la lut, passa dans une chambre à côté, avec le chevalier Micheroux, et les chefs des camps anglais, russe et turc, pour en délibérer avec eux.
Dix minutes après, il rentra, prit la plume, et, sans discussion, mit son nom au-dessous de celui de L'Aurora.
Puis il passa la plume au commandant Foote; celui-ci, à son tour, la passa au commandant Baillie, qui la passa au commandant Achmet.
La seule exigence du cardinal fut que le traité, quoique signé le 22, portât la date du 18.
Cette exigence, à laquelle n'hésita point à se rendre le colonel Mejean, et qui fut un mystère pour tout le monde, grâce à la connaissance approfondie que nous avons de cette époque, et à la correspondance du roi et de la reine, sur laquelle nous eûmes, en 1860, le bonheur de mettre la main, n'en est pas un pour nous.
Il voulait que la date fût antérieure à la lettre qu'il avait reçue de la reine et qui lui défendait de traiter, sous aucun prétexte, avec les rebelles.
Il aurait cette excuse de dire que la lettre était arrivée quand la capitulation était déjà signée.
Et maintenant, il est de la plus grande importance que, traitant à cette heure un point purement historique, nous mettions sous les yeux de nos lecteurs le texte même des dix articles, qui n'a jamais été publié qu'incomplet ou altéré.
Il s'agit d'un procès terrible, où le cardinal Ruffo, condamné en première instance par l'histoire, ou plutôt par un historien, juge partial ou mal renseigné, en appelle à la postérité contre Ferdinand, contre Caroline, contre Nelson.
Voici la capitulation:
«ARTICLE 1er.--Le Château-Neuf et le château de l'Oeuf seront remis au commandant des troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, et de celles de ses alliés, le roi d'Angleterre, l'empereur de toutes les Russies et le sultan de la Porte Ottomane, avec toutes les munitions de guerre et de bouche, artillerie et effets de toute espèce existant dans les magasins, et qui seront reconnus par l'inventaire des commissaires respectifs, après la signature de la présente capitulation.
»ART. 2.--Les troupes composant la garnison conserveront leurs forts jusqu'à ce que les bâtiments dont on parlera ci-après, destinés à transporter les personnes qui voudront aller à Toulon, soient prêts à mettre à la voile.
»ART. 3.--Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, c'est-à-dire avec armes et bagages, tambour battant, mèches allumées, enseignes déployées, chacune avec deux pièces de canon; elles déposeront leurs armes sur le rivage.
»ART. 4.--Les personnes et les propriétés mobilières de tous les individus composant les deux garnisons seront respectées et garanties.
»ART. 5.--Tous les susdits individus pourront choisir, ou de s'embarquer sur les bâtiments parlementaires qui seront préposés pour les conduire à Toulon, ou de rester à Naples, sans être inquiétés, ni eux ni leurs familles.
»ART. 6.--Les conditions arrêtées dans la présente capitulation sont communes à toutes les personnes des deux sexes enfermées dans les forts.
»ART. 7.--Jouiront du bénéfice de ces conditions, tous les prisonniers faits sur les troupes régulières par les troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ou par celles de ses alliés, dans les divers combats qui ont eu lieu avant le blocus des forts.
»ART. 8.--MM. l'archevêque de Salerne, Micheroux, Dillon et l'évêque d'Avellino resteront en otage entre les mains du commandant du fort Saint-Elme jusqu'à l'arrivée à Toulon des patriotes expatriés.
»ART<. 9.--Excepté les personnages nommés ci-dessus, tous les otages et prisonniers d'État renfermés dans les forts seront mis en liberté aussitôt la signature de la présente capitulation.
»ART. 10.--Les articles de la présente capitulation ne pourront être exécutés qu'après avoir été complètement approuvés par le commandant du fort Saint-Elme.
»Fait au Château-Neuf, le 18 juin 1799.
»Ont signé:
»MASSA, commandant du Château-Neuf; L'AURORA, commandant du château de l'Oeuf; CARDINAL RUFFO, vicaire général du royaume de Naples; ANTONIO, CHEVALIER MICHEROUX, ministre plénipotentiaire de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles près les troupes russes; E.-T. FOOTE, commandant les navires de Sa Majesté Britannique; BAILLIE, commandant les troupes de Sa Majesté l'empereur de Russie; ACHMET, commandant les troupes ottomanes.»
Sous les signatures des différents chefs prenant part à la capitulation, on lisait les lignes suivantes:
«En vertu de la délibération prise par le conseil de guerre dans le fort Saint-Elme, le 3 messidor, sur la lettre du général Massa, commandant le Château-Neuf, lettre en date du 1er messidor, le commandant du château Saint-Elme approuve la susdite capitulation.
»Du fort Saint-Elme, 3 messidor an VII de la république française (21 juin 1799.)
»MEJEAN.»
Le même jour où la capitulation fut réellement signée, c'est-à-dire le 22 juin, le cardinal, enchanté d'en être arrivé à un si heureux résultat, écrivit au roi le récit détaillé des opérations accomplies, et chargea le capitaine Foote, l'un des signataires de la capitulation, de remettre sa lettre à Sa Majesté en personne.
Le capitaine Foote partit aussitôt pour Palerme, sur le Sea-Horse.--Depuis quelques jours, il avait succédé, dans le commandement de ce vaisseau, au capitaine Ball, rappelé par Nelson près de lui.
Le lendemain, le cardinal donna tous les ordres nécessaires pour que les bâtiments qui devaient transporter à Toulon la garnison patriote fussent prêts le plus tôt possible.
Le même jour, le cardinal écrivit à Ettore Caraffa pour l'inviter à céder les forts de Civitella et de Pescara à Pronio, aux mêmes conditions que venaient d'être cédés le Château-Neuf et le château de l'Oeuf.
Et, comme il craignait que le comte de Ruvo ne se fiât point à sa parole on vît quelque piège dans sa lettre, il fit demander s'il n'y avait point, dans l'un ou l'autre des deux châteaux, un ami d'Ettore Caraffa dans lequel celui-ci eût toute confiance, pour porter sa lettre et donner au comte une idée exacte de la situation des choses.
Nicolino Caracciolo s'offrit, reçut la lettre des mains du cardinal et partit.
Le même jour, un édit signé du vicaire général fut imprimé, publié et affiché.
Cet édit déclarait que la guerre était finie, qu'il n'y avait plus dans le royaume ni partis ni factions, ni amis ni ennemis, ni républicains ni sanfédistes, mais seulement un peuple de frères et de citoyens soumis également au prince, que le roi voulait confondre dans un même amour.
La certitude de la mort avait été telle chez les patriotes, que ceux mêmes qui, n'ayant pas confiance entière dans la promesse de Ruffo, avaient décidé de s'exiler, regardaient l'exil comme un bien, en comparant l'exil au sort auquel ils se croyaient réservés.
LXXIV
LES ÉLUS DE LA VENGEANCE
Au milieu du choeur de joie et de tristesse qui s'élevait de cette foule d'exilés, selon qu'ils tenaient plus à la vie ou à la patrie, deux jeunes gens, silencieusement et tristement, se tenaient embrassés dans une des chambres du Château-Neuf.
Ces deux jeunes gens étaient Salvato et Luisa.
Luisa n'avait pris encore aucun parti, et c'était le lendemain, 24 juin, qu'il fallait choisir entre son mari et son amant, entre rester à Naples ou partir pour la France.
Luisa pleurait, mais, de toute la soirée, n'avait point eu la force de prononcer une parole.
Salvato était resté longtemps à genoux et, lui aussi, muet devant elle; puis enfin il l'avait prise entre ses bras, et la tenait serrée contre son coeur.
Minuit sonna.
Luisa releva ses yeux baignés de larmes et brillants de fièvre, et compta, les unes après les autres, les douze vibrations du marteau sur le timbre; puis, laissant tomber son bras autour du cou du jeune homme:
--Oh! non, dit-elle, je ne pourrai jamais!
--Que ne pourras-tu jamais, ma Luisa bien-aimée?
--Te quitter, mon Salvato. Jamais! jamais!
--Ah! fit le jeune homme respirant avec joie.
--Dieu fera de moi ce qu'il voudra, mais ou nous vivrons ou nous mourrons ensemble!
Et elle éclata en sanglots.
--Écoute, lui dit Salvato, nous ne sommes point forcés de nous arrêter en France; où tu voudras aller, j'irai.
--Mais ton grade? mais ton avenir?
--Sacrifice pour sacrifice, ma bien-aimée Luisa. Je te le répète, si tu veux fuir au bout du monde les souvenirs que tu laisses ici, j'irai au bout du monde avec toi. Te connaissant comme je te connais, ange de pureté, ce ne sera pas trop de ma présence et de mon amour éternels pour te faire oublier.
--Mais je ne partirai point ainsi, comme une ingrate, comme une fugitive, comme une adultère; je lui écrirai, je lui dirai tout. Son beau, son grand, son sublime coeur me pardonnera un jour, il me donnera l'absolution de ma faute, et, à partir de ce jour seulement, je me pardonnerai à moi-même.
Salvato détacha son bras du cou de Luisa, s'approcha d'une table, y prépara du papier, une plume et de l'encre; puis, revenant à elle et l'embrassant au front:
--Je te laisse seule, sainte pécheresse, dit-il.
Confesse-toi à Dieu et à lui. Celle sur laquelle Jésus a étendu son manteau n'était pas plus digue de pardon que toi.
--Tu me quittes! s'écria la jeune femme presque effrayée de rester seule.
--Il faut que ta parole coule dans toute sa pureté, de ton âme chaste à ton coeur dévoué: ma présence en troublerait le limpide cristal. Dans une demi-heure, nous serons de retour et nous ne nous quitterons plus.
Luisa tendit son front à son amant, qui l'embrassa et sortit.
Puis elle se leva, et, à son tour, s'approchant de la table, s'assit devant elle.
Tous ses mouvements avaient la lenteur que prend le corps dans les moments suprêmes; son oeil fixe semblait chercher à reconnaître, à travers la distance et l'obscurité, la place où le coup frapperait, et à quelle profondeur s'enfoncerait le glaive de la douleur.
Un sourire triste passa sur ses lèvres, et elle murmura en secouant la tête:
--Oh! mon pauvre ami! comme tu vas souffrir!
Puis, plus bas, et d'une voix presque inintelligible:
--Mais pas plus, ajouta-t-elle, que je n'ai souffert moi-même.
Elle prit la plume, laissa tomber son front sur sa main gauche et écrivit:
«Mon bien-aimé père! mon ami miséricordieux!
»Pourquoi m'avez-vous quittée quand je voulais vous suivre! pourquoi n'êtes-vous pas revenu quand je vous ai crié du rivage, à vous qui disparaissiez dans la tempête:
«Ne savez-vous pas que je l'aime!»
»Il était temps encore: je partais avec vous, j'étais sauvée!
»Vous m'avez abandonnée, je suis perdue!
»Il y a eu fatalité.
»Je ne veux pas m'excuser, je ne veux pas vous répéter les paroles que, la main étendue vers le crucifix, vous avez dites au lit de mort du prince de Caramanico, lorsqu'il insistait et que j'insistais moi-même pour que je devinsse votre épouse. Non: je suis sans excuse; mais je connais votre coeur. La miséricorde sera toujours plus grande que la faute.
»Compromise politiquement par cette même fatalité qui me poursuit, je quitte Naples, et, partageant le sort des malheureux qui s'exilent, et parmi lesquels, ô mon doux juge! je suis la plus malheureuse, je pars pour la France.
»Les derniers moments de mon exil sont à vous comme les dernières heures de ma vie seront à vous. En quittant la patrie, c'est à vous que je songe; en quittant l'existence, c'est à vous que je songerai.
»Expliquez cet inexplicable mystère; mon coeur a failli, mon âme est restée pure; la meilleure partie de moi-même, vous l'avez prise et gardée.
»Écoutez, mon ami! écoutez, mon père!
»Je vous fuis encore plus par honte de vous revoir, que par amour pour l'homme que je suis. Pour lui, je donnerais ma vie en ce monde; mais, pour vous, mon salut dans l'autre. Partout où je serai, vous le saurez. Si, pour un dévouement quelconque, vous aviez besoin de moi, rappelez-moi, et je reviendrai tomber à genoux devant vous.
»Maintenant, laissez-moi vous prier pour une créature innocente, qui non-seulement ne sait pas encore qu'elle devra le jour à une faute, mais qui même ne sait pas encore qu'elle vit. Elle peut se trouver seule sur la terre. Son père est soldat: il peut être tué; sa mère est désespérée: elle peut mourir. Promettez-moi que, tant que vous vivrez, mon enfant ne sera point orphelin.
»Je n'emporte point avec moi un seul ducat de l'argent déposé chez les Backer. Est-il besoin de vous dire que je suis parfaitement innocente de leur mort, et que j'eusse subi les tortures avant de dire un mot qui les compromit! Sur cet argent, vous ferez à l'enfant que je vous lègue, en cas de mort, la part que vous voudrez.
»Vous ayant dit tout cela, vous pouvez croire, mon père adoré, que je vous ai tout dit; il n'en est rien. Mon âme est pleine, ma tête déborde. Depuis que je vous écris, je vous revois, je repasse dans mon coeur les dix-huit ans de bontés que vous avez eues pour moi, je vous tends les bras comme au dieu qu'on adore, que l'on offense, et vers lequel on voudrait s'élancer. Oh! que n'êtes-vous là, au lieu d'être à deux cents lieues de moi! je sens que c'est à vous que j'irais, et qu'appuyée à votre coeur, rien ne pourrait m'en arracher.
»Mais ce que Dieu fait est bien fait. Aux yeux de tous, maintenant, je suis non-seulement épouse ingrate, mais encore sujette rebelle, et j'ai à rendre compte, tout à la fois, et de votre bonheur perdu et de votre loyauté compromise. Mon départ vous sauvegarde, ma fuite vous innocente, et vous avez à dire: «Il n'y a pas à s'étonner qu'étant femme adultère, elle soit sujette déloyale.»
»Adieu, mon ami, adieu, mon père! Quand vous voudrez vous faire une idée de ma souffrance, songez à ce que vous avez souffert vous-même. Vous n'avez que la douleur; moi, j'ai le remords.
»Adieu, si vous m'oubliez et si je vous suis inutile!
»Mais, si vous avez jamais besoin de moi, au revoir!
»Votre enfant coupable, mais qui ne cessera jamais de croire en votre miséricorde,
»LUISA.»
Comme Luisa achevait ces derniers mots, Salvato rentra. Elle l'entendit, se retourna, lui tendit la lettre; mais, en voyant le papier tout baigné de larmes et en comprenant ce qu'elle aurait à souffrir tandis qu'il lirait ce papier, il le repoussa.
Elle comprit cette délicatesse de son amant.
--Merci, mon ami, dit-elle.
Elle plia la lettre, la cacheta, mit l'adresse.
--Maintenant, dit-elle, comment faire passer cette lettre au chevalier San-Felice? Vous comprenez bien, n'est-ce pas, qu'il faut qu'il la reçoive, lui et non pas un autre?
--C'est bien simple, répondit Salvato, le commandant Massa a un sauf-conduit. Je vais le lui demander, et je porterai moi-même la lettre au cardinal, avec prière de la faire passer à Palerme, en lui disant de quelle importance il est qu'elle arrive sûrement.
Luisa avait grand besoin de la présence de Salvato. Tant qu'il était là, sa voix écartait les fantômes qui l'assaillaient dès qu'il avait disparu. Mais, comme elle l'avait dit, il était nécessaire que cette lettre parvînt au chevalier.
Salvato monta à cheval: Massa, outre son sauf-conduit, lui donna un homme pour porter devant lui le drapeau blanc; de sorte qu'il arriva sans accident au camp du cardinal.
Celui-ci n'était pas encore couché. A peine Salvato se fut-il nommé, que le cardinal ordonna de l'introduire auprès de lui.
Le cardinal le connaissait de nom. Il savait quels prodiges de valeur il avait faits pendant le siége. Brave lui-même, il appréciait les hommes braves.
Salvato lui exposa la cause de sa visite, et ajouta qu'il avait voulu venir en personne non-seulement pour veiller à la sûreté de la lettre, mais encore pour voir l'homme extraordinaire qui venait d'accomplir l'oeuvre de la restauration. Malgré le mal qu'à son avis cette restauration faisait, Salvato ne pouvait s'empêcher de reconnaître que le cardinal avait été tempérant dans la victoire, et que les conditions qu'il avait accordées étaient celles d'un vainqueur généreux.
Tout en recevant les compliments de Salvato, ce qu'il semblait faire avec toutes les apparences de l'orgueil satisfait, le cardinal jeta les yeux sur la lettre que lui recommandait Salvato, et y lut l'adresse du chevalier San-Felice.
Il tressaillit malgré lui.
--Cette lettre, demanda le cardinal, serait-elle, par hasard, de la femme du chevalier?
--D'elle-même, Votre Éminence.
Le cardinal se promena un instant soucieux.
Puis, tout à coup, s'arrêtant devant Salvato:
--Cette dame, lui dit-il en le regardant fixement, vous intéresse-t-elle?
Salvato ne put réprimer une expression d'étonnement.
--Oh! dit le cardinal, ce n'est point une question de curiosité que je vous fais, et vous le verrez tout à l'heure; d'ailleurs, je suis prêtre, et un secret qu'on me confie devient dès lors une confession sacrée.
--Oui, Votre Éminence, elle m'intéresse, et infiniment!
--Eh bien, alors, monsieur Salvato, comme une preuve de l'admiration que j'ai pour votre courage, laissez-moi vous dire tout bas, bien bas, que la personne à laquelle vous vous intéressez est cruellement compromise, et, si elle était dans la ville, et ne se trouvait point comprise dans la capitulation des forts, il faudrait la conduire immédiatement soit au château de l'Oeuf, soit au Château-Neuf, et trouver moyen d'y antidater son entrée de cinq ou six jours.
--Mais, dans le cas contraire, Votre Éminence, aurait-elle encore à craindre?
--Non, ma signature la couvrirait, je l'espère. Seulement, dans l'un ou l'autre cas, prenez toutes vos précautions pour qu'elle soit embarquée une des premières. Une personne très-puissante la poursuit et veut sa mort.
Salvato pâlit affreusement.
--La signora San-Felice, dit-il d'une voix étouffée, n'a pas quitté le Château-Neuf depuis le commencement du siège. Elle se trouve donc jouir du bénéfice de la capitulation que le général Massa a signée avec Votre Éminence. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur le cardinal, de l'avis que vous m'avez donné et dont j'ai pris bonne note.
Salvato salua et s'apprêta à se retirer; mais le cardinal lui posa la main sur le bras.
--Encore un mot, lui dit-il.
--J'écoute, Éminence, répliqua le jeune homme.
Quoi qu'en eût dit le cardinal, il était évident qu'il hésitait à parler et qu'un combat se livrait en lui.
Enfin, le premier mouvement l'emporta.
--Vous avez dans vos rangs, dit-il, un homme qui n'est point mon ami, mais que j'estime à cause de son courage et de son génie. Cet homme, je voudrais le sauver.
--Cet homme est condamné? demanda Salvato.
--Comme la chevalière San-Felice, répliqua le cardinal.
Salvato sentit une sueur froide perler à la racine de ses cheveux.
--Et par la même personne? demanda Salvato.
--Par la même personne, répéta le cardinal.
--Et Votre Éminence dit que cette personne est très-puissante?
--Ai-je dit très-puissante? Je me suis trompé alors: j'aurais dû dire toute-puissante.
--J'attends que Votre Éminence me nomme celui qu'elle honore de son estime et couvre de sa protection.
--François Caracciolo.
--Et que lui dirai-je?
--Vous lui direz ce que vous voudrez; mais, à vous, je vous dis que sa vie n'est en sûreté, ou plutôt ne sera en sûreté que lorsqu'il aura les deux pieds hors du royaume.
--Je remercie pour lui Votre Éminence, dit Salvato; il sera fait selon ses désirs.
--Ou ne confie de pareils secrets qu'à un homme comme vous, monsieur Salvato, et on ne lui recommande pas le silence, tant on est certain qu'il en comprend la valeur.
Salvato s'inclina.
--Votre Éminence, demanda-t-il, a-t-elle d'autres recommandations à me faire?
--Une seule.
--Laquelle?
--De vous ménager, général. Les plus braves de mes hommes qui vous ont vu combattre vous ont accusé de témérité. Votre lettre sera remise au chevalier San-Felice, monsieur Salvato, je vous en jure ma foi.
Salvato comprit que le cardinal lui donnait congé. Il salua, et, toujours précédé de son homme portant un drapeau blanc, reprit tout rêveur le chemin du Château-Neuf.
Mais, avant d'y rentrer, Salvato s'arrêta au môle, descendit dans une barque et se fit conduire dans le port militaire, où Caracciolo s'était réfugié avec sa flottille.
Les marins s'étaient dispersés; quelques-uns de ces hommes seulement qui ne quittent le pont de leur bâtiment qu'à la dernière extrémité, étaient restés à bord.
Il parvint à la chaloupe canonnière qui avait porté Caracciolo dans le combat du 13.
Trois hommes seulement se trouvaient à bord.
L'un d'eux était le contre-maître, vieux marin qui avait fait toutes les campagnes avec l'amiral.
Salvato le fit venir et l'interrogea.
Le matin même, l'amiral, voyant que le cardinal n'avait pas traité directement avec lui, et qu'il n'était pas compris dans la capitulation des forts, s'était fait mettre à terre, déguisé en campagnard, disant qu'on ne s'inquiétât point de son sort, et qu'en attendant qu'il pût quitter le royaume, il avait un asile sûr chez un de ses serviteurs, du dévouement duquel il était certain.
Salvato rentra au Château-Neuf, monta à la chambre de Luisa et la retrouva assise devant la table, la tête appuyée dans sa main, dans l'attitude même où il l'avait laissée.
LXXV
LA FLOTTE ANGLAISE
C'était, on se le rappelle, le 24 juin au matin que les exilés napolitains, c'est-à-dire ceux qui croyaient qu'il y avait plus de sûreté pour eux à s'expatrier qu'à rester à Naples, devaient s'embarquer sur les bâtiments préparés et mettre à la voile pour Toulon.
Toute la nuit du 23 au 24 juin, en effet, on avait réuni une petite flotte de tartanes, de felouques, de balancelles que l'on avait approvisionnées de vivres. Mais le vent soufflait de l'ouest et mettait les navires dans l'impossibilité de gagner la haute mer.
Dès le point du jour, les tours du Château-Neuf étaient couvertes de fugitifs qui attendaient qu'un vent favorable fît donner le signal de l'embarquement. Les parents et les amis se tenaient sur les quais et échangeaient des signes avec leurs mouchoirs.
Au milieu de tous ces bras mouvants, de tous ces mouchoirs agités, on pouvait distinguer un groupe immobile et ne faisant de signes à personne, quoique l'un de ceux qui le composaient cherchât évidemment à reconnaître quelqu'un dans la foule stationnant au bord de la mer.
Les trois individus composant ce groupe étaient Salvato, Luisa et Michele.
Salvato et Luisa se tenaient debout appuyés l'un à l'autre: ils étaient seuls au monde, et tout l'un pour l'autre, et l'on voyait bien qu'ils n'avaient rien à faire avec cette foule qui encombrait les quais.
Michele, au contraire, cherchait deux personnes: sa mère et Assunta. Au bout de quelque temps, il reconnut sa vieille mère; mais, soit que son père et ses frères l'empêchassent de venir à ce dernier rendez-vous, soit que son chagrin fût si vif qu'elle craignait que la vue de Michele ne le rendît insupportable, Assunta resta invisible, quoique le regard perçant de Michele s'étendît des premières maisons de la strada del Piliero à l'Immacolatella.
Tout à coup son attention, comme celle des autres spectateurs, fut détournée de cet objet, si attachant qu'il fût, pour se porter vers la haute mer.
En effet, derrière Capri, au plus lointain horizon, on voyait poindre de nombreuses voiles. Ayant le vent grand largue, ces voiles grandissaient et s'avançaient rapidement.
La première idée de tous les pauvres fugitifs, fut que c'était la flotte franco-espagnole qui venait leur porter secours, et l'on commença de déplorer la hâte avec laquelle on avait signé les traités.
Et, cependant, pas une voix n'osa hasarder la proposition de les annuler, ou, si cette idée se présenta à quelques esprits, ceux à qui elle s'était présentée,--les mauvaises pensées se présentent aux meilleurs esprits,--l'étouffèrent en eux sans la communiquer à leurs voisins.
Mais un de ceux qui, la lunette à la main, du haut de la terrasse de sa maison, voyaient s'avancer ces vaisseaux avec le plus d'inquiétude, c'était, sans contredit, le cardinal.
En effet, le matin même, par la voie de terre, le cardinal avait reçu, l'une du roi, l'autre de la reine, deux lettres dont nous donnerons des fragments. En les lisant, on verra dans quel embarras elles devaient mettre le cardinal.
«Palerme, 20 juin 1799.
»Mon éminentissime,
»Répondez-moi sur un autre point, qui me pèse véritablement au coeur, mais que, je vous l'avoue franchement, je crois impossible. On croit ici que vous avez traité avec les châteaux, et que, d'après ce traité, il sera permis à tous les rebelles d'en sortir sains et saufs, même à Caracciolo, même à Manthonnet, et de se retirer en France. De ce bruit, je n'en crois rien, comme vous pouvez bien le comprendre. Du moment que Dieu nous délivre, ce serait insensé à nous de laisser en vie ces vipères enragées, et spécialement Caracciolo, qui connaît tous les coins et tous les recoins de nos côtes. Ah! si je pouvais rentrer à Naples avec les douze mille Russes qui m'avaient été promis, et que ce brigand de Thugut, notre ennemi juré, a empêché de se rendre en Italie! Alors, je ferais ce que je voudrais. Mais la gloire de tout terminer est réservée à vous et à nos braves paysans, et cela, sans autre aide que celle de Dieu et de sa miséricorde infinie.
»FERDINAND B.»
Voici maintenant la lettre de la reine. Pas plus qu'au fragment que nous venons de citer, la traduction ne changera une syllabe.
On y reconnaîtra toujours le même génie hypocrite et persévérant.
«Je n'écris pas tous les jours à Votre Éminence, comme mon coeur en a cependant l'ardent désir, respectant ses opérations pénibles et multipliées, et ressentant la plus vive reconnaissance, je le proclame, pour les promesses de clémence et les exhortations à la soumission auxquelles les obstinés patriotes n'ont point voulu se rendre,--ce qui m'attriste fort pour les maux que cette obstination va produire,--mais qui doivent vous prouver de plus en plus qu'avec de semblables gens, il n'y pas d'espérance de repentir.
»En même temps que cette lettre vous arrivera, arrivera probablement Nelson, avec son escadre. Il intimera aux républicains l'ordre de se rendre sans conditions. On dit que Caracciolo échappera. Cela me ferait grand'peine, un pareil forban pouvant être horriblement dangereux pour Sa Majesté sacrée. C'est pourquoi je voudrais que ce traître fût mis hors d'état de faire le mal.
»Je sens combien doivent affliger votre coeur toutes les horreurs que Votre Éminence raconte à Sa Majesté, dans sa lettre du 17 de ce mois; mais il me semble, quant à moi, que nous avons fait ce que nous avons pu, et que nous nous sommes mis un peu trop en frais de clémence pour de semblables rebelles, et qu'en traitant avec eux, nous ne ferons que nous avilir sans en rien tirer. On peut traiter, je vous le répète, avec Saint-Elme, qui est dans la main des Français; mais, si les deux autres châteaux ne se rendent pas immédiatement à l'intimation de Nelson, et cela sans condition aucune, ils seront pris de vive force et traités comme ils le méritent.
»Une des premières et des plus nécessaires opérations à accomplir est de renfermer le cardinal-archevêque dans le couvent de Monte-Virgine ou dans quelque autre, pourvu qu'il soit hors de son diocèse. Vous comprenez qu'il ne peut plus être pasteur d'un troupeau qu'il a cherché à égarer par des pastorales factieuses, ni dispenser des sacrements dont il a fait un usage si abusif. En somme, il est impossible que celui qui a si indignement parlé et abusé de sa charge reste archevêque exerçant à Naples.
»Il y a--Votre Éminence ne l'oubliera point--beaucoup d'autres évêques dans le même cas que notre archevêque. Il y a La Torre, il y a Natale de Vico-Equense; il y a Rossini, malgré son Te Deum; mais celui-ci, à cause de sa pastorale imprimée à Tarente, et beaucoup d'autres rebelles reconnus, ne peuvent point rester au gouvernement de leurs églises, non plus que trois autres évêques qui ont dénoncé un pauvre prêtre, lequel n'avait commis d'autre crime que d'avoir crié: «Vive le roi!» Ce sont des moines infâmes et des prêtres scélérats qui ont scandalisé jusqu'aux Français eux-mêmes, et j'insiste sur leur punition, parce que la religion, influant sur l'opinion publique, quelle confiance les peuples pourraient-ils avoir dans des prêtres prétendus pasteurs des peuples, en les voyant rebelles au roi! Et jugez quel pernicieux effet ce serait pour ces mêmes peuples que de les voir, traîtres, rebelles et renégats, continuer d'exercer leur mandat sacré!
»Je ne vous parle pas de ce qui concerne Naples, puisque Naples n'est pas encore à nous. Tous ceux qui en viennent nous en racontent des horreurs. Cela m'a fait une véritable peine; mais qu'y faire? Je vis dans l'anxiété, attendant à tout moment la nouvelle que Naples est reprise et que le bon ordre y est rétabli. Alors, je vous parlerai de mes idées, les soumettant toujours aux talents, lumières et connaissances de Votre Éminence,--connaissances, talents, lumières que j'admire chaque jour davantage et qui lui ont donné l'incroyable possibilité d'entreprendre sa glorieuse mission et de reconquérir sans argent et sans armée un royaume perdu. Il reste maintenant à Votre Éminence une gloire plus grande, celle de le réorganiser sur les bases d'une tranquillité vraie et solide; et, avec ces sentiments d'équité et de reconnaissance que je dois à mon peuple fidèle, je laisse au coeur dévoué de Votre Éminence de réfléchir à ce qui est arrivé pendant ces six mois et de décider ce qu'elle a à faire, comptant sur toute sa pénétration.
»Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.
»J'ai vu hier la soeur de Votre Éminence et son frère Pepe Antonio, qui se porte à merveille.
» Que Votre Éminence soit convaincue que ma reconnaissance est tellement grande, qu'elle s'étend à tous ceux qui lui appartiennent, et que je reste, en outre, avec un coeur rempli de gratitude, sa vraie et éternelle amie,
»CAROLINE.
»20 juin 1799.»
Ces deux lettres, suivies de l'arrivée de la flotte, donnaient au cardinal l'idée qu'il allait avoir, à l'endroit des traités, maille à partir avec Nelson; tandis qu'au contraire, en voyant le nouveau bâtiment monté par le vainqueur d'Aboukir arborer le pavillon de la Grande-Bretagne, les patriotes, qui croyaient plus en la foi de l'amiral anglais qu'en celle de Ruffo, se réjouissaient d'avoir affaire à une grande nation, au lieu d'avoir affaire à un ramas de bandits.
Du reste, au moment où Nelson venait d'arborer le pavillon rouge et de l'assurer par un coup de canon, du milieu de la fumée répandue aux flancs du vaisseau, on vit se détacher la yole du commandant.
Cette yole, qui portait deux officiers, un contre-maître et dix rameurs, se dirigea en droite ligne sur le port de la Madeleine, et, dès lors, le cardinal n'eut plus aucun doute que ce fût lui que cherchassent les officiers qui montaient la yole.
En effet, ils abordèrent à la Marinella.
Voyant qu'ils s'informaient auprès des lazzaroni qui se tenaient sur le quai, et présumant que ces informations avaient pour but de connaître sa demeure, il envoya au-devant d'eux son secrétaire Sacchinelli, avec invitation de les amener près de lui.
Un instant après, on annonçait au cardinal les capitaines Ball et Troubridge, et les deux officiers faisaient leur entrée dans le cabinet de Son Éminence avec cette roideur particulière aux Anglais, roideur que ne diminuait en rien le grade éminent que Ruffo tenait dans la prélature catholique, Ball et Troubridge étant protestants.
Quatre heures sonnaient.
Le cardinal, modelant son maintien sur celui des deux messagers, fit un léger salut, brisa le cachet rouge, et lut ce qui suit:
ȃminence,
»Milord Nelson me prie d'informer Votre Éminence qu'il a reçu du capitaine Foote, commandant la frégate le Sea-Horse, une copie de la capitulation que Votre Éminence a jugé à propos de faire avec les commandants de Saint-Elme, du Château-Neuf et du château de l'Oeuf; qu'il désapprouve entièrement ces capitulations, et qu'il est résolu à ne point rester neutre avec les forces imposantes qu'il a l'honneur de commander. En conséquence, il a expédié à Votre Éminence les capitaines Troubridge et Ball, commandant les vaisseaux de Sa Majesté Britannique le Culloden et l'Alexandre. Ces deux capitaines sont parfaitement informés des sentiments de milord Nelson et auront l'honneur de les faire connaître à Votre Éminence. Milord espère que Votre Éminence sera de la même opinion que lui, et que, demain, au point du jour, il pourra agir d'accord avec Votre Éminence.
»Leur but ne peut être que le même, c'est-à-dire de réduire l'ennemi commun et soumettre les sujets rebelles à la clémence de Sa Majesté Sicilienne.
»J'ai l'honneur de me dire,
»De Votre Éminence,
»Le très-humble et très-obéissant serviteur,
»W. HAMILTON.
»Envoyé extraordinaire de Sa Majesté Britannique près Sa Majesté Sicilienne.»
A quelque opposition que Ruffo s'attendît, il n'avait jamais pensé que cette opposition dût se formuler d'une manière si positive et si insolente.
Il relut une seconde fois la lettre, écrite en français, c'est-à-dire dans la langue diplomatique; la lettre était, en outre, signée, non-seulement du nom, mais encore de tous les titres de sir William, de sorte qu'il était évident que sir William parlait à la fois au nom de milord Nelson, et au nom de l'Angleterre.
Au moment où, comme nous l'avons dit, le cardinal achevait de relire cette lettre, le capitaine Troubridge, avec une légère inclination de tête, demanda:
--Votre Éminence a-t-elle lu?
--J'ai lu, oui, monsieur, répondit le cardinal; mais je vous avoue que je n'ai pas compris.
--Votre Éminence a dû voir, dans la lettre de sir William, qu'étant tout à fait au courant des intentions de milord Nelson, nous pouvions, le capitaine et moi, répondre à toutes les questions qu'elle daignerait nous faire.
--Je n'en ferai qu'une, monsieur.
Troubridge s'inclina légèrement.
--Suis-je, continua le cardinal, dépouillé de mon pouvoir de vicaire général, et milord Nelson en est-il revêtu?
--Nous ignorons si Votre Éminence est destituée de ses pouvoirs de vicaire général et si milord Nelson en est revêtu; mais nous savons que milord Nelson a pris les ordres de Leurs Majestés Siciliennes, qu'il a eu l'honneur de faire savoir ses intentions à Votre Éminence, et qu'en cas de difficultés, il a sous ses ordres douze vaisseaux de ligne pour les appuyer.
--Vous n'avez rien autre chose à me dire de la part de milord Nelson, monsieur?
--Si fait. Nous avons à demander à Votre Éminence une réponse positive à cette question: Au cas d'une reprise d'hostilités contre les rebelles, milord Nelson pourrait-il compter sur la coopération de Votre Éminence?
--D'abord, messieurs, il n'y a plus de rebelles, puisque les rebelles ont fait leur soumission entre mes mains; et, du moment qu'il n'y a plus de rebelles, il est inutile de marcher contre eux.
--Milord Nelson avait prévu cette subtilité. Je poserai donc de sa part la question ainsi: Dans le cas où milord Nelson marcherait contre ceux avec lesquels Votre Éminence a traité, Votre Éminence fera-t-elle cause commune avec lui?
--La réponse sera aussi claire que la demande, monsieur. Non-seulement ni moi ni mes hommes ne marcherons contre ceux avec lesquels j'ai traité, mais encore je m'opposerai de tout mon pouvoir à ce que la capitulation signée par moi soit violée.
Les officiers anglais échangèrent un coup d'oeil: il était évident qu'ils s'attendaient à cette réponse et que c'était surtout celle-là qu'ils étaient venus chercher.
Le cardinal sentit le frisson de la colère courir par tout son corps.
Seulement, il pensa que la chose allait prendre une tournure tellement grave, qu'il ne devait conserver aucun doute, et qu'une explication avec lord Nelson était indispensable.
--Milord Nelson, ajouta-t-il, a-t-il prévu le cas où je désirerais avoir une conférence avec lui, et, dans ce cas, êtes-vous autorisés, messieurs, à me conduire à son bord?
--Milord Nelson, monsieur le cardinal, ne nous a rien dit à ce sujet; mais nous avons tout lieu de penser qu'une visite de la part de Votre Éminence lui ferait toujours honneur et plaisir.
--Messieurs, dit le cardinal, je n'attendais pas moins de votre courtoisie. Quand vous voudrez partir, je suis prêt.
Et il indiqua aux deux officiers la sortie de sa maison.
--C'est nous, répondit Troubridge, qui sommes prêts à suivre Votre Éminence. Si elle est prête, à elle-même de nous montrer le chemin.
Le cardinal descendit d'un pas rapide l'escalier qui conduisait à la cour, et, marchant droit au rivage, fit signe à la barque d'arriver.
La barque obéit; le cardinal, dès qu'elle fut à sa portée, y sauta avec la légèreté d'un jeune homme et s'assit à la place d'honneur entre les deux officiers.
A l'ordre «Nagez!» les dix avirons retombèrent à la mer, et la barque rasa le sommet des vagues avec la rapidité d'un oiseau.
LXXVI
LA NÉMÉSIS LESBIENNE
Le cardinal était vêtu de sa robe de pourpre. Nelson, qui se tenait debout sur le pont du Foudroyant, la lunette appuyée sur son oeil unique, le reconnut et le fit saluer de cent coups de canon.
En arrivant à l'escalier d'honneur, le cardinal vit Nelson qui l'attendait sur la première marche.
Tous deux se saluèrent, mais ne purent échanger une parole.
Nelson ne parlait ni italien ni français; le cardinal comprenait l'anglais, mais ne le parlait pas.
Nelson indiqua au cardinal le chemin de sa cabine.
Il y trouva sir William et Emma Lyonna.
Il se rappela alors cette phrase de la lettre de la reine: «Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.»
Voici ce qui était arrivé:
Le capitaine Foote, qui avait été expédié par le cardinal pour porter à Palerme la capitulation, avait rencontré, à la hauteur des îles Lipari, la flotte anglaise, et, ayant reconnu le vaisseau de Nelson, à son pavillon d'amiral, il avait mis le cap droit sur lui.
De son côté, Nelson avait reconnu le Sea-Horse et ordonné de mettre en panne.
Le capitaine Foote descendit dans le canot et se rendit à bord du Foudroyant.
Le Van-Guard était tellement mutilé, qu'on avait reconnu qu'il ne pouvait naviguer plus longtemps, surtout avec des chances de combat, et nous avons déjà dit que Nelson avait transporté son pavillon à bord du nouveau vaisseau.
Foote, qui ne s'attendait point à rencontrer l'amiral, n'avait pas pris copie de la capitulation; mais, l'ayant signée, l'ayant lue et même discutée avec la plus grande attention, il put non-seulement annoncer à Nelson la capitulation, mais encore lui dire les termes dans lesquels elle était conçue.
Dès les premiers mots qu'il prononça, le capitaine Foote put voir la figure de l'amiral s'assombrir. En effet, sur les insistances de la reine, et s'écartant pour elle des ordres de l'amiral Keith, qui lui ordonnait de marcher au-devant de l'escadre française et de la combattre, il venait à toutes voiles à Naples pour porter à Ruffo, de la part de Leurs Majestés Siciliennes, l'ordre de ne traiter avec les républicains sous aucun prétexte; et voilà qu'au tiers du chemin, il apprenait qu'il arriverait trop tard, et que, depuis deux jours, la capitulation était signée.
Ce cas n'étant point prévu, Nelson devait attendre de nouvelles instructions. Il ordonna, en conséquence, au capitaine Foote de continuer son chemin en faisant force de voiles, tandis que lui mettrait en panne et l'attendrait pendant vingt-quatre heures.
Le capitaine Foote remonta sur son bâtiment, et, cinq minutes après le Sea-Horse fendait les flots avec la rapidité de l'animal dont il portait le nom.
Le même soir, il jetait l'ancre dans la rade de Palerme.
La reine habitait sa villa de la Favorite, située à une lieue à peu près de la ville qui s'est donnée à elle-même l'épithète d'heureuse.
Le capitaine sauta dans une voiture et se fit conduire à la Favorite.
Le ciel semblait un tapis d'azur, tout brodé d'étoiles; la lune versait sur la ravissante vallée qui conduit à Castellamare des cascades de lumière argentée.
Le capitaine se nomma, dit qu'il arrivait de Naples, porteur de nouvelles importantes.
La reine était en promenade avec lady Hamilton: les deux amies étaient allées sur la plage respirer la double fraîcheur de la nuit et de la mer.
Le roi seul était à la villa.
Foote, qui connaissait la puissance exercée par Caroline sur son mari, hésitait pour décider s'il ne se mettrait point à la recherche de la reine, lorsqu'on vint dire au capitaine que le roi, ayant appris son arrivée, lui faisait dire qu'il l'attendait.
Dès lors, l'hésitation était tranchée: cette invitation du roi était un ordre. Le capitaine se rendit chez le roi.
--Ah! c'est vous, capitaine! dit le roi le reconnaissant; on dit que vous apportez des nouvelles de Naples: sont-elles bonnes au moins?
--Excellentes, sire, à mon avis, du moins, puisque je viens vous annoncer que la guerre est terminée, que Naples est prise, que, dans deux jours, il n'y aura plus un républicain dans votre capitale, et, dans huit jours, plus un Français dans votre royaume.
--Voyons, voyons, comment dites-vous cela? répliqua Ferdinand. Plus un Français dans le royaume, cela va bien,--plus loin nous serons de ces animaux enragés, mieux vaudra;--mais plus un patriote à Naples! Où seront-ils donc? au fond de la mer?
--Pas tout à fait; mais ils vogueront à pleines voiles pour Toulon.
--Diable! voilà qui m'est assez égal, à moi;--pourvu qu'on m'en débarrasse, je ne demande pas mieux ni autre chose!--mais je vous préviens, capitaine, que la reine ne sera pas contente. Et comment se fait-il qu'ils vogueront vers Toulon, au lieu d'être classés par catégories dans les prisons de Naples?
--Parce que force a été au cardinal de capituler avec eux.
--Le cardinal a capitulé avec eux, après les lettres que nous lui avons écrites? Et à quelles conditions a-t-il capitulé?
--Sire, voici un pli renfermant une copie du traité certifiée conforme par le cardinal.
--Capitaine, donnez cela vous-même à la reine: je ne m'en charge pas. Peste! la première personne sur laquelle elle mettra la main, après avoir lu votre dépêche, passera un mauvais quart d'heure!
--Le cardinal nous a fait voir ses pleins pouvoirs comme vicaire général de Votre Majesté, et c'est après avoir vu ces pleins pouvoirs que nous avons signé le traité avec lui et en même temps que lui.
--Vous avez signé avec lui, alors?
--Oui, sire: moi au nom de la Grande-Bretagne; M. Baillie au nom de la Russie, et Achmet-bey au nom de la Porte.
--Et vous n'avez exclu personne de la capitulation?
--Personne.
--Diable! diable! Pas même Caracciolo? pas même la San-Felice?
--Personne.
--Mon cher capitaine, je fais mettre les chevaux à la voiture et je pars pour la Ficuzza: vous vous tirerez de là comme vous pourrez. Une amnistie générale, après une pareille rébellion! Ça ne s'est jamais vu. Mais que vont dire mes lazzaroni si, pour les amuser, on ne leur pend pas au moins une douzaine de républicains? Ils vont dire que je suis un ingrat.
--Et qui empêchera qu'on ne les pende? demanda la voix impérieuse de Caroline, qui, ayant appris qu'un officier anglais, porteur de nouvelles importantes, venait d'arriver chez le roi, s'était dirigée vers l'appartement de son mari, était entrée sans être vue et avait entendu le regret exprimé par Ferdinand.
--Messieurs nos alliés, madame, qui ont traité avec les rebelles et qui, à ce qu'il paraît, leur ont assuré la vie sauve.
--Et qui a osé faire cela? demanda la reine avec une telle rage, que l'on entendit grincer ses dents les unes contre les autres.
--Le cardinal, madame, répondit le capitaine Foote d'une voix calme et assurée, et nous avec lui.
--Le cardinal! dit la reine en jetant un regard de côté à son mari comme pour lui dire: «Vous voyez! voilà ce qu'a fait votre créature!»
--Et Son Éminence, continua le capitaine, prie Votre Majesté de prendre connaissance de la capitulation.
Et, en même temps, il présenta le pli à la reine.
--C'est bien, monsieur, dit celle-ci; nous vous remercions de la peine que vous avez prise.
Et elle lui tourna le dos.
--Pardon, madame, dit le capitaine Foote avec le même calme; mais je n'ai accompli que la moitié de ma mission.
--Acquittez-vous au plus vite de l'autre moitié, monsieur, dit la reine: vous comprenez que j'ai hâte de lire cette curieuse pièce.
--J'achèverai de la façon la plus laconique qu'il me sera possible, madame. J'ai rencontré l'amiral Nelson à la hauteur des îles Lipari; je lui ai dit la teneur de la capitulation: il m'a ordonné de prendre les ordres de Votre Majesté et de les lui reporter immédiatement.
La reine, aux premiers mots, s'était retournée, et, regardant le capitaine anglais, elle dévorait, haletante, chacune de ses paroles.
--Vous avez rencontré l'amiral? s'écria-t-elle; il attend mes ordres? Alors, tout n'est point perdu. Venez avec moi, sire!
Mais ce fut vainement qu'elle chercha des yeux le roi: le roi avait disparu.
--Bon! dit-elle, je n'ai besoin de personne pour faire ce qui me reste à faire!
Puis, se tournant vers le capitaine:
--Dans une heure, capitaine, vous aurez notre réponse.
Et elle sortit.
Un instant après, on entendit retentir furieusement la sonnette de la reine.
C'était la marquise de San-Clemente qui était de service près de Caroline: elle accourut.
--Je vous annonce une bonne nouvelle, ma chère marquise, dit la reine: votre ami Nicolino ne sera pas pendu.
C'était la première fois que la reine, parlant à la marquise, faisait allusion aux amours de sa dame d'honneur.
Celle-ci reçut le coup en pleine poitrine, et, un instant, en fut suffoquée; mais elle n'était pas femme à laisser sans réponse une pareille apostrophe.
--Je m'en félicite d'abord, dit-elle, mais ensuite j'en félicite Votre Majesté. Un Caracciolo tué ou pendu laisse toujours une terrible tache sur un règne.
--Je présume, répondit la marquise de San-Clemente, que Votre Majesté ne m'a point fait l'honneur de m'appeler près d'elle pour entamer avec moi une discussion historique?
--Non, dit la reine: je vous ai fait appeler pour vous dire que, si vous voulez porter vous-même nos félicitations à votre amant, rien ne vous retient ici...
La San-Clemente salua en signe d'adhésion.
--Et ensuite, continua la reine, pour prévenir lady Hamilton que je l'attends à l'instant même.
La marquise sortit. La reine l'entendit donner l'ordre à son valet de pied de prévenir Emma Lyonna.
Elle alla vivement à la porte, et, la rouvrant avec colère:
--Pourquoi transmettez-vous cet ordre à un autre, marquise, quand c'est à vous que je l'ai donné? cria-t-elle avec cette voix stridente qui annonçait chez elle le paroxysme de la colère.
--Parce que, n'étant plus au service de Votre Majesté, je n'ai d'ordre à recevoir de personne, pas même de la reine.
Et elle disparut dans les corridors.
--Insolente! s'écria Caroline. Oh! si je ne me venge pas, je mourrai de rage.
Emma Lyonna accourut, et trouva la reine se roulant sur un canapé, et mordant les coussins à belles dents.
--Ah! mon Dieu!... qu'a donc Votre Majesté? Qu'est-il arrivé?
La reine, à sa voix, se redressa et bondit sur la belle Anglaise comme une panthère.
--Ce qui est arrivé, Emma? Il est arrivé que, si tu ne viens pas à mon aide, la royauté est à jamais déshonorée, et que je n'ai plus qu'à retourner à Vienne et à y vivre en simple archiduchesse d'Autriche!
--Bon Dieu! et moi qui accourais vers Votre Majesté toute joyeuse! On me disait que tout était fini, que Naples était reprise, et j'étais sur le point d'écrire à Londres que l'on nous envoyât ce qu'il y avait de plus nouveau et de plus frais en robes de bal, pour les fêtes auxquelles je prévoyais que votre retour donnerait lieu!
--Des fêtes! Si nous donnons des fêtes pour notre retour à Naples, on pourra les appeler les fêtes de la honte! Des fêtes! Il s'agit bien de fêtes! Oh! misérable cardinal!
--Comment, madame, s'écria Emma, c'est contre le cardinal que Votre Majesté se met dans une pareille colère?
--Oh! quand tu sauras ce que ce faux prêtre a fait!
--Il ne peut rien faire qui vous donne le droit de tuer vous-même, comme vous le faites, votre chère beauté. Qu'est-ce que ces rougeurs sur vos beaux bras? Ces traces de vos dents, laissez-moi les enlever avec mes lèvres. Qu'est que ces larmes qui brûlent vos beaux yeux? Laissez-moi les sécher avec mon haleine. Qu'est-ce que ces morsures qui ensanglantent vos lèvres? Laissez-moi recueillir ce sang avec mes baisers. Oh! la méchante reine, qui fait grâce à tous, excepté à elle!
Et, tout en parlant, lady Hamilton promenait sa bouche des bras de Caroline à ses yeux, et de ses yeux à ses lèvres!
Le sein de la reine se gonfla comme si à la colère venait se joindre un sentiment plus doux, mais non moins puissant.
Elle jeta son bras autour du cou d'Emma et l'entraîna avec elle sur un canapé.
--Oh! oui, toi seule m'aimes! dit-elle en lui rendant ses caresses avec une espèce de fureur.
--Et je vous aime pour tous, répondit Emma à demi étouffée par les étreintes de la reine, croyez-le bien, ma royale amie!
--- Eh bien, si tu m'aimes véritablement, dit la reine, le moment est venu de m'en donner la preuve.
--Que Votre chère Majesté donne ses ordres, et j'obéirai: voilà tout ce que je puis lui dire.
--Tu sais ce qui arrive, n'est-ce pas?
--Je sais qu'un officier anglais est venu vous apporter, de la part du cardinal, une capitulation.
--Tiens! dit la reine en montrant des fragments de papier épars et froissés sur le tapis, la voilà, sa capitulation! Oh! traiter avec ces misérables! leur garantir la vie sauve! leur donner des bâtiments pour les conduire à Toulon! Comme si l'exil était une punition suffisante pour le crime qu'ils ont commis! Et cela, cela, continua la reine avec un redoublement de rage, lorsque j'avais écrit de ne faire grâce à personne!
--Pas même au beau Rocca-Romana? demanda Emma en souriant.
--Rocca-Romana, dit la reine, a racheté sa faute en revenant à nous. Mais il ne s'agit point de cela, continua la reine en pressant Emma sur sa poitrine. Écoute! un espoir me reste, et, je te l'ai dit, cet espoir repose tout entier sur toi.
--Alors, ma belle reine, dit Emma écartant les cheveux de Caroline et l'embrassant au front, si tout dépend de moi, rien n'est perdu.
--De toi... et de Nelson, dit la reine.
Un sourire d'Emma Lyonna répondit à Caroline plus éloquemment que n'eussent pu le faire des paroles, si affirmatives qu'elles fussent.
--Nelson, continua la reine, n'a point signé au traité: il faut qu'il refuse de le ratifier.
--Mais je croyais qu'en son absence, le capitaine Foote avait signé en son nom?
--Eh! justement, là sera sa force. Il dira que, n'ayant pas donné de pouvoirs au capitaine Foote, le capitaine Foote n'avait point le droit de faire ce qu'il a fait.
--Eh bien? demanda Emma.
--Eh bien, il faut que tu obtiennes de Nelson,--et ce sera pour toi chose facile, enchanteresse!--il faut que tu obtiennes de Nelson qu'il fasse, de cette capitulation, ce que j'en ai fait,--qu'il la déchire.
--On essayera, dit lady Hamilton avec son sourire de sirène. Mais où est-il, Nelson?
--Il croise à la hauteur des îles Lipari; il attend Foote avec mes ordres: eh bien, ces ordres, c'est toi qui iras les lui porter. Crois-tu qu'il sera heureux de te voir? crois-tu que ces ordres, il aura l'idée de les discuter, quand ils tomberont un à un de ta bouche?
--Et les ordres de Votre Majesté sont...?
--Pas de traité, pas de grâce. Comprends-tu? Un Caracciolo, par exemple, qui nous a insultés, qui m'a trahie! cet homme s'en va, sain et sauf, prendre du service, en France peut-être, pour revenir contre nous et débarquer les Français dans quelque coin de notre royaume qu'il saura sans défense! Est-ce que tu ne veux pas comme moi qu'il meure, cet homme, dis?
--Moi, je veux tout ce que ma reine veut.
--Eh bien, ta reine, qui connaît ton bon coeur, veut que tu lui jures de ne te laisser attendrir par aucune prière, par aucune supplication. Jure-moi donc que, visses-tu à tes genoux les mères, les soeurs, les filles des condamnés, tu répondrais ce que je répondrais moi-même: «Non! non! non!»
--Je vous jure, ma chère reine, d'être aussi impitoyable que vous.
--Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut. Oh! chère lady de mon coeur! c'est à toi que je devrai le plus beau diamant de ma couronne, la dignité; car, je te le jure à mon tour, si ce honteux traité tenait, je ne rentrerais jamais dans ma capitale!
--Et maintenant, dit Emma en riant, tout est arrangé, sauf une tout petite chose. Je ne suis pas gênée par sir William; cependant je ne puis ainsi courir les mers toute seule et rejoindre Nelson sans lui.
--Je m'en charge, dit la reine: je lui donnerai une lettre pour Nelson.
--Et à moi, que me donnerez-vous?
--Ce baiser d'abord (la reine appuya passionnément ses lèvres sur celles d'Emma), puis ensuite tout ce que tu voudras.
--C'est bien, dit Emma en se levant. A mon retour, nous réglerons nos comptes.
Puis, faisant une révérence cérémonieuse à la reine:
--Quand Votre Majesté l'ordonnera, dit-elle: son humble servante est prête.
--Il n'y a pas une minute à perdre: j'ai promis à cet idiot d'Anglais que, dans une heure, il aurait ma réponse.
--Je reverrai la reine?
--Je ne te quitterai qu'au moment où tu monteras dans la barque.
La reine, ainsi qu'elle l'avait prévu n'eut pas de peine à déterminer sir William à se charger de son refus, et, une heure après avoir quitté le capitaine Foote, elle l'invitait à recevoir à bord du Sea-Horse sir William, chargé de ses ordres écrits.
Mais les véritables ordres étaient ceux qu'Emma avait reçus entre deux baisers et qu'elle devait, de la même manière, transmettre à Nelson.
Comme elle le lui avait promis, la reine ne quitta lady Hamilton que sur le quai de Palerme, et, tant qu'elle put l'apercevoir dans l'obscurité, elle continua de la saluer en agitant son mouchoir.
Voilà comment sir William Hamilton et Emma Lyonna, étaient à bord du Foudroyant.
On a vu par la lettre qu'avait reçue le cardinal, que la belle ambassadrice avait complètement réussi dans sa mission.
Le cardinal, en entrant dans la cabine de l'amiral anglais, avait jeté un coup d'oeil rapide sur les deux personnes qu'elle renfermait.
Sir William était assis dans un fauteuil, devant une table sur laquelle se trouvaient de l'encre, des plumes, du papier, et, sur ce papier, les morceaux de la capitulation déchirée par la reine.
Emma Lyonna était couchée sur un canapé, et, comme on était aux mois chauds de l'année, se faisait de l'air avec une éventail de plumes de paon.
Nelson, entré derrière le cardinal, lui montra un fauteuil et s'assit en face de lui sur l'affût d'un canon, ornement guerrier de sa cabine.
En voyant entrer le cardinal, sir William s'était levé; mais Emma Lyonna s'était contentée de lui faire une simple inclination de tête.
Sur le pont, la réception faite au cardinal Ruffo par l'équipage, et cela, malgré les cent coups de canon dont on avait salué sa venue, n'avait guère été plus polie, et, si le cardinal eût aussi bien compris la langue parlée par les matelots qu'il comprenait la langue écrite par Pope et par Milton, il eût certes porté plainte à l'amiral des insultes faites à sa robe et à son caractère, et dont une des moins graves, que Nelson avait fait semblant de ne pas entendre, était: «A la mer, le homard papiste!»
Ruffo salua les deux époux d'un air moitié sabre et moitié chapelet, et, s'adressant à l'ambassadeur d'Angleterre:
--Sir William, dit-il, je suis heureux de vous rencontrer ici, non-seulement parce que vous allez, je l'espère du moins, servir d'interprète entre milord Nelson et moi, mais encore parce que la lettre que Votre Seigneurie m'a fait l'honneur de m'écrire vous engage vous-même dans la question et y engage le gouvernement que vous représentez.
Sir William s'inclina.
--Que Votre Éminence, répondit-il, veuille bien dire à milord Nelson ce qu'elle a à répondre à cette lettre, et j'aurai l'honneur de traduire aussi fidèlement que possible à Sa Grâce la réponse de Votre Éminence.
--J'ai à répondre que, si milord était arrivé plus tôt dans la baie de Naples, et eût été mieux renseigné sur les événements qui s'y sont passés, au lieu de désapprouver les traités, il les eût signés comme moi et avec moi.
Sir William transmit cette réponse à Nelson, qui secoua la tête avec un sourire de dénégation.
Ce signe n'avait pas besoin d'être traduit. Ruffo se mordit les lèvres.
--Je persiste à croire, continua le cardinal, que milord Nelson ou ne sait rien ou a été mal conseillé. Dans l'un et l'autre cas, c'est à moi de l'édifier sur la situation.
--Édifiez-nous, monsieur le cardinal. En tout cas, la chose ne sera point difficile. L'édification, par la parole ou par l'exemple est un de vos devoirs.
--J'y tâcherai, dit le cardinal avec son fin sourire, quoique j'aie le malheur de parler à des hérétiques; ce qui m'ôte, vous en conviendrez, plus de la moitié de ma chance.
Ce fut à sir William de se mordre les lèvres.
--Parlez, dit-il; nous vous écoutons.
Alors, le cardinal commença en français, la seule langue, au reste, que l'on eût parlée jusque-là, la narration des événements du 13 et du 14 juin. Il dit le terrible combat contre Schipani, la défense du curé Toscano et de ses Calabrais, qui avaient préféré se faire sauter plutôt que se rendre. Il fit, avec une fidélité rare, le bulletin de chaque jour, depuis la journée du 14 jusqu'à cette meurtrière sortie de la nuit du 18 au 19, dans laquelle les républicains avaient encloué les batteries de la ville, égorgé, depuis le premier jusqu'au dernier homme, tout un bataillon d'Albanais; avaient jonché de morts la rue de Tolède et avaient perdu seulement une douzaine d'hommes. Enfin, il en arriva à la nécessité où il s'était vu de proposer une trêve et de signer un armistice, dans la conviction où il était qu'un second échec éprouvé découragerait les sanfédistes, qu'il devait avouer être bien plutôt des hommes de pillage que des soldats gardant leurs rangs dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il ajouta qu'ayant su par le roi lui-même qu'une flotte franco-espagnole parcourait la Méditerranée, il avait craint que cette flotte ne se dirigeât vers le port de Naples; ce qui remettait tout en question. Il s'était hâté, surtout dans cette prévision, voulant être maître des forts pour tenir le port en état de défense. Enfin, il termina en disant que, la capitulation ayant été faite volontairement et de bonne foi des deux côtés, devait être religieusement observée, et qu'agir d'une autre façon serait manquer au droit des gens.
Sir William traduisit à Nelson ce long plaidoyer en faveur de la foi due aux traités; mais, lorsqu'il en fut à la crainte qu'avait eue le cardinal de voir arriver la flotte française dans la rade de Naples, Nelson interrompit le traducteur, et, avec l'accent de l'orgueil blessé:
--Monsieur le cardinal ne savait-il point, dit-il, que j'étais là, et craignait-il que je ne laissasse passer la flotte française pour venir prendre Naples?
Sir William s'apprêta à traduire la réponse de l'amiral anglais; mais le cardinal avait prêté une telle attention aux paroles que celui-ci venait de prononcer, qu'avant que l'ambassadeur eût eu le temps d'ouvrir la bouche:
--Votre Grâce, dit-il, a bien laissé passer une première fois la flotte française qui prit Malte: le même accident pouvait lui arriver une seconde fois.
Nelson se mordit lèvres; Emma Lyonna resta muette et immobile comme une statue de marbre: elle avait laissé retomber son éventail de plumes, et, appuyée sur son coude, elle semblait une copie de l'Hermaphrodite Farnèse. Le cardinal jeta un regard sur elle, et il lui sembla, derrière ce masque impassible, voir le visage courroucé de la reine.
--J'attends une réponse de milord, insista froidement le cardinal; une question n'est point une épouse.
--Cette réponse, je la ferai pour Sa Grâce, répliqua sir William: Les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles.
--Il est possible, reprit Ruffo, que les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles; mais, une fois que les sujets rebelles ont traité avec leurs souverains, le devoir de ceux-ci est de respecter les traités.
--Cette maxime, répondit l'amiral anglais, est peut-être celle de M. le cardinal Ruffo; mais, à coup sûr, elle n'est pas celle de la reine Caroline, et, si M. le cardinal doute, malgré notre affirmation, vous pouvez lui montrer les morceaux du traité déchirés par la reine, morceaux ramassés de la main de lady Hamilton sur le parquet de la chambre à coucher de Sa Majesté, et apportés par elle à bord du Foudroyant. Je ne sais quelles instructions Son Éminence a reçues comme vicaire général; mais, quant à moi (et il montra du doigt le traité déchiré), voilà celles que j'ai reçues comme amiral commandant la flotte.
Lady Hamilton fit de la tête un imperceptible signe d'approbation, et, plus que jamais, le cardinal parut convaincu qu'elle représentait dans cette conférence sa royale amie.
Or, comme il vit que Nelson donnait raison à Hamilton, qu'il comprit qu'il s'agissait dans cette circonstance d'entrer en lutte non-seulement avec Hamilton, qui n'était que l'écho de sa femme, mais encore avec cette bouche de pierre qui apportait la mort de la part de la reine, et qui, comme la mort, était muette, il se leva et, s'avançant vers la table devant laquelle était assis Hamilton, déploya un des fragments du traité froissé par les mains fiévreuses de Caroline, et reconnut d'autant mieux que c'était un morceau de ce traité, que c'était la portion qui contenait son cachet et sa signature.
--Qu'avez-vous à répondre à cela, monsieur le cardinal? demanda avec un sourire railleur l'ambassadeur d'Angleterre.
--Je répondrai, monsieur, dit le cardinal, que, si j'étais roi, j'aimerais mieux déchirer de mes mains mon manteau royal qu'un traité signé en mon nom par l'homme qui viendrait de reconquérir mon royaume.
Et il laissa dédaigneusement retomber sur la table le morceau de papier qu'il tenait à la main.
--Mais enfin, reprit avec impatience l'ambassadeur, vous regardez, je l'espère, le traité comme déchiré, non-seulement matériellement, mais encore moralement.
--Immoralement, voulez-vous dire!
Nelson, voyant que la discussion se prolongeait, et ne pouvant juger du sens des paroles que par la physionomie des interlocuteurs, se leva à son tour, et, s'adressant à sir William:
--Il est inutile de discuter plus longtemps, dit-il. Si nous devons nous battre à coups de sophismes et d'arguties, certainement le cardinal l'emportera sur l'amiral. Contentez-vous donc, mon cher Hamilton, de demander à Son Éminence si elle s'obstine, oui ou non, à maintenir les traités.
Sir William répéta à Ruffo la demande de Nelson traduite en français. Ruffo l'avait comprise, à peu près; mais l'importance de la question était telle, qu'il ne voulait répondre qu'après l'avoir comprise tout à fait.
Et, comme sir William accentuait soigneusement la dernière phrase:
--Les représentants des puissances alliées étant intervenus dans le traité que Votre Seigneurie veut rompre, dit-il en s'inclinant, je ne puis répondre que pour mon compte, et cette réponse, je l'ai déjà faite à MM. Troubridge et Ball.
--Et cette réponse est...? demanda sir William.
--J'ai engagé ma signature et, en même temps que ma signature, mon honneur. Autant qu'il sera en mon pouvoir, je ne laisserai faire tache ni à l'une ni à l'autre. Quant aux honorables capitaines qui ont signé le traité en même temps que moi, je leur transmettrai les intentions de milord Nelson, et ils sauront ce qu'ils ont à faire. Cependant, comme, en pareille matière, un mot mal rapporté suffit à changer le sens de toute une phrase, je serais obligé à milord Nelson, de me donner par écrit son ultimatum.
La requête de Ruffo fut transmise à l'amiral.
--Dans quelle langue Son Éminence désire-t-elle que cet ultimatum soit écrit? demanda Nelson.
--En anglais, répondit le cardinal: je lis l'anglais, et le capitaine Baillie est Irlandais. D'ailleurs, je tiens à avoir une pièce si importante écrite tout entière de la main de l'amiral.
Nelson fit un signe de tête indiquant qu'il ne voyait aucun inconvénient à satisfaire aux désirs du cardinal, et, de cette écriture renversée particulière aux gens qui écrivent de la main gauche, il traça les lignes suivantes, que nous regrettons de ne point avoir fait autographier tandis que nous étions à Naples et que nous avions l'original sous les yeux:
«Le grand amiral lord Nelson est arrivé le 24 juin avec la flotte britannique dans la baie de Naples, où il a trouvé qu'un traité avait été conclu avec les rebelles, traité qui, selon lui, ne peut recevoir son exécution qu'après avoir été ratifié par Leurs Majestés Siciliennes.
»H. NELSON.»
L'ambassadeur prit la déclaration des mains de l'amiral anglais et s'apprêta à la lire au cardinal; mais celui-ci fit signe que la chose était inutile, la prit, à son tour, des mains de l'ambassadeur, la lut et, saluant, une fois sa lecture terminée:
--Milord, dit-il, il me reste maintenant une dernière grâce à vous demander: c'est de me faire conduire à terre.
--Que Votre Éminence veuille bien monter sur le pont, répondit l'amiral, et les mêmes hommes qui l'ont amenée auront l'honneur de la reconduire.
Et, en même temps, l'amiral indiquait de la main l'escalier à Ruffo.
Ruffo monta les quelques marches qu'il avait devant lui et se trouva sur le pont.
Nelson se tint sur la première marche de l'escalier d'honneur jusqu'à ce que le cardinal fût dans la barque. Ils échangèrent alors un froid salut. La barque se détacha du bâtiment et s'éloigna. Mais les canons qui, selon le cérémonial d'usage, eussent dû saluer le départ du même nombre de coups que l'arrivée, restèrent silencieux.
L'amiral suivit quelque temps des yeux le cardinal; mais bientôt une petite main s'appuya sur son épaule, tandis qu'un souffle murmurait à son oreille:
--Mon cher Horatio!
--Ah! c'est vous, milady! dit Nelson en tressaillant.
--Oui... L'homme que nous avons fait prévenir est là.
--Quel homme? demanda Nelson.
--Le capitaine Scipion Lamarra.
--Et où est-il?
--On l'a fait entrer chez sir William.
--Apporte-t-il des nouvelles de Caracciolo? demanda vivement Nelson.
--Je n'en sais rien, mais c'est probable. Seulement, il a cru prudent de se cacher, pour ne pas être reconnu du cardinal, dont il est un des officiers d'ordonnance.
--Allons le rejoindre. A propos, avez-vous été content de moi, milady?
--Vous avez été admirable, et je vous adore.
Et, sur cette assurance, Nelson prit tout joyeux le chemin de l'appartement de sir William.
LXXVII
OU LE CARDINAL FAIT CE QU'IL PEUT POUR SAUVER LES PATRIOTES, ET OU LES PATRIOTES FONT CE QU'ILS PEUVENT POUR SE PERDRE.
Comme nous ne saurions manquer d'apprendre bientôt ce qui se passa entre l'amiral Nelson et le capitaine Scipion Lamarra, suivons le cardinal, qui revient à terre avec l'intention bien positive, ainsi qu'il l'a dit à Nelson, de maintenir le traité envers et contre tous.
En conséquence, aussitôt rentré dans sa maison du pont de la Madeleine, il appela près de lui le ministre Micheroux, le commandant Baillie et le capitaine Achmet. Il leur raconta comment le capitaine Foote avait, sur son chemin, rencontré l'amiral, et comment il avait ramené de Palerme, à bord du Foudroyant, sir William et Emma Lyonna, laquelle avait rapporté, pour toute réponse de la reine, le traité déchiré par elle. Après quoi, il leur raconta son entrevue avec Nelson, sir William et lady Hamilton, et leur demanda s'ils auraient le honteux courage de consentir à la violation d'un traité dans lequel ils étaient intervenus comme ministres plénipotentiaires de leurs souverains.
Les trois représentants,--celui du roi de Sicile, Micheroux,--celui de Paul Ier, Baillie,--celui du sultan Selim, Achmet,--montrèrent tous trois, à cette proposition, une indignation égale.
Alors, séance tenante, le cardinal appela son secrétaire Sacchinelli, et, en son nom et en celui des trois signataires de la capitulation, rédigea la protestation suivante.
Est-il besoin de dire que cette pièce--comme toutes les autres qui ont été publiées dans ce livre--fait partie des correspondances secrètes retrouvées par nous dans les tiroirs réservés du roi Ferdinand II?
La voici, sans autre changement que sa traduction en français:
«Le traité de la capitulation des châteaux de Naples est utile, nécessaire et honorable aux armes du roi des Deux-Siciles et de ses puissants alliés, le roi de la Grande-Bretagne, l'empereur de toutes les Russies et le sultan de la Sublime Porte ottomane, attendu que, sans autre effusion de sang, a été terminée par ce traité la guerre civile et meurtrière qui s'était élevée entre les sujets de Sa Majesté, et que ce traité a pour résultat l'expulsion de l'ennemi commun.
»En outre, ce traité ayant été solennellement conclu entre les commandants des châteaux et les représentants desdites puissances, ce serait commettre un abominable attentat contre la foi publique que de le violer ou même de ne pas le suivre exactement. En suppliant lord Nelson de le reconnaître, les représentants desdites puissances déclarent être irrévocablement déterminés à l'exécuter de point en point, et ils font responsable de sa violation devant Dieu et devant les hommes quiconque s'opposera à son exécution.»
Ruffo signa, et les trois autres signèrent après lui.
En outre, Micheroux, qui craignait avec raison des représailles contre les otages, attendu que, parmi ces otages, il avait un parent, le maréchal Micheroux; en outre, Micheroux disons-nous, tint à porter lui-même cette remontrance à bord du Foudroyant. Mais tout fut inutile: Nelson ne voulut, ni de vive voix ni par écrit, rien affirmer au nom de Ferdinand. Et, en effet, lui-même ignorait quelles étaient les intentions définitives du roi, puisque, pour échapper aux premiers éclats de colère de la reine, Ferdinand avait, comme on l'a vu, fait mettre les chevaux à sa voiture et s'était réfugié à la Ficuzza.
Mais, pour Ruffo, la chose était claire, et les lettres qu'il avait reçues du roi et de la reine lui avaient indiqué le chemin que ceux-ci comptaient suivre; et, s'il eût conservé le moindre doute à cet égard, la muette mais inflexible Emma Lyonna, sphinx chargé de garder le secret de la reine, les eût dissipés.
La matinée du 25 juin se passa en continuelles allées et venues du Foudroyant au quartier général et du quartier général au Foudroyant. Troubridge et Ball, de la part de Nelson, et Micheroux, de la part du cardinal, furent les ambassadeurs inutiles de cette longue conférence; nous disons inutiles parce que Nelson et Hamilton, inspirés tous deux par le même génie, se montrèrent de plus en plus obstinés dans la rupture du traité et dans la reprise des hostilités, tandis que le cardinal s'obstinait de plus en plus à faire respecter la capitulation.
Ce fut alors que le cardinal, ne voulant pas être confondu avec les violateurs du traité, prit la résolution d'écrire au général Massa, commandant du Château-Neuf, un billet de sa propre main.
Il était conçu en ces termes:
«Bien que les représentants des puissances alliées tiennent pour sacré et inviolable le traité signé entre nous pour la reddition des châteaux, le contre-amiral Nelson, commandant de la flotte anglaise, ne veut pas néanmoins le reconnaître; et, comme il est loisible aux patriotes des châteaux de faire valoir en leur faveur l'article 5, et, comme ont fait les patriotes de San-Martino, qui sont presque tous partis par terre, de choisir ce moyen de salut, je leur fais cette ouverture et leur donne cet avis, ajoutant que les Anglais qui commandent le golfe n'ont aucun poste ni aucunes troupes qui puissent empêcher les garnisons des châteaux de se retirer par terre.
»F. cardinal RUFFO.»
Le cardinal espérait ainsi sauver les républicains. Mais, par malheur, ceux-ci, dans leur aveuglement, tenaient Ruffo pour leur plus cruel ennemi. Ils crurent donc que sa proposition cachait quelque piége; et, après une délibération, dans laquelle Salvato insista vainement pour que l'on acceptât la proposition de Ruffo, on résolut, à une majorité immense, de la refuser, et, au nom de tous les patriotes, Massa répondit la lettre suivante:
LIBERTÉ ÉGALITÉ
Le général Massa, commandant de l'artillerie et du Château-Neuf.
«26 juin 1799.
»Nous avons donné à votre lettre l'interprétation qu'elle méritait. Fermes dans notre devoir, nous observerons religieusement les articles du traité convenu, convaincus qu'un même lien oblige tous les contractants solennellement intervenus pour la rédaction et la signature de ce traité. Au reste, nous ne serons, quelque chose qui arrive, ni surpris ni intimidés, et nous saurons, si l'on nous y contraint par la violence, reprendre l'attitude hostile que nous avons volontairement quittée. Et, d'ailleurs, notre capitulation ayant été dictée par le commandant du château Saint-Elme, nous demandons une escorte pour accompagner le messager que nous enverrons conférer de votre ouverture avec le commandant français,--conférence après laquelle nous vous donnerons une réponse plus précise.
»MASSA.»
Le cardinal, au désespoir de voir ses intentions si mal interprétées, envoya à l'instant même l'escorte demandée, chargeant le chef de cette escorte, qui n'était autre que de Cesare, d'affirmer aux patriotes, sur son honneur, qu'ils se perdaient en ne profitant point du conseil qu'il leur donnait.
Salvato fut choisi pour aller discuter avec Mejean sur ce qu'il y avait de mieux à faire dans cette grave circonstance.
C'était la troisième fois que Salvato et Mejean se retrouvaient en face l'un de l'autre.
Salvato, seulement, ne l'avait pas revu depuis le jour où Mejean avait, vis-à-vis de lui, abordé franchement la question de vendre sa protection aux Napolitains cinq cent mille francs, proposition qui, on se le rappelle, avait été si généreusement appuyée par Salvato, et qu'un faux point d'honneur avait fait repousser par le directoire.
Mejean avait, dans toutes les conférences qui avaient eu lieu pour la signature du traité, paru avoir oublié le honteux refus qu'il avait essuyé. Il avait longuement et obstinément discuté chaque article, et les patriotes reconnaissaient que c'était grâce à sa patiente obstination qu'ils avaient eu le bonheur d'obtenir des conditions que les plus optimistes d'entre eux étaient à cent lieues d'espérer.
Cette aide qu'il leur avait si gracieusement prêtée, rien, du moins, ne leur donnait soupçon du contraire, avait rendu au colonel Mejean la confiance des patriotes.
D'ailleurs, leur intérêt voulait qu'ils ne se brouillassent pas avec lui. Il pouvait, en prenant parti pour eux, les sauver; en prenant parti contre eux, les anéantir.
Mejean, en apprenant que c'était Salvato qui lui était envoyé, fit sortir tout le monde; il ne voulait point que qui que ce fût restât à portée d'entendre les allusions que Salvato pouvait faire aux conditions qu'il avait mises à sa protection.
Il salua le jeune homme avec une politesse pleine de déférence et lui demanda à quel heureux motif il devait le bonheur de sa visite.
Salvato lui répondit en lui remettant le billet du cardinal, et le pria, au nom des patriotes, de leur donner un avis, ceux-ci promettant de s'y conformer.
Le colonel lut et relut avec la plus grande attention le billet du cardinal; puis, prenant une plume, au-dessous de sa signature, il écrivit un fragment de ce vers latin si significatif et si connu:
Timeo Danaos et dona ferentes.
Ce qui veut dire: «Je crains les Grecs, même lorsqu'ils portent des présents.»
Salvato lut les cinq mots écrits par le colonel Mejean.
--Colonel, lui dit-il, je suis d'un avis tout opposé au vôtre, et cela m'est d'autant plus permis que, seul avec Dominique Cirillo, j'ai appuyé la proposition de prendre vos cinq cents hommes à notre service et de les payer mille francs chaque homme.
--Cinq cents francs, général; car je m'engageais à faire venir cinq cents autres Français de Capoue. Vous voyez qu'ils ne vous eussent point été inutiles.
--C'était si bien mon opinion, que j'ai offert cinq cent mille francs sur ma propre fortune.
--Oh! oh! vous êtes donc millionnaire, mon cher général?
--Oui; mais, malheureusement, ma fortune est en terres. Il fallait emprunter de gré ou de force, en attendant, sur ce gage, mais attendre la fin de la guerre pour les rendre.
--Pourquoi? dit d'un ton railleur Mejean. Rome n'a-t-elle pas mis en vente et vendu un tiers au-dessus de sa valeur le champ sur lequel était campé Annibal?
--Vous oubliez que nous sommes des Napolitains du temps de Ferdinand, et non des Romains du temps de Fabius.
--De sorte que vous êtes resté maître de vos fermes, de vos forêts, de vos vignes, de vos troupeaux?
--Hélas! oui.
--O fortunatos nimium sua si bona norint, agricolas! continua le colonel d'un ton railleur.
--Cependant, monsieur le colonel, je suis encore assez riche d'argent comptant pour vous demander quelle somme vous demanderiez par chaque personne qui, ne se fiant pas à Nelson, viendrait vous demander une hospitalité que vous garantiriez sur l'honneur?
--Vingt mille francs; est-ce trop, général?
--Quarante mille francs pour deux, alors?
--Vous êtes libre de marchander si vous trouvez que c'est trop cher.
--Non: les deux personnes pour lesquelles je négocie cette affaire avec vous... car c'est une affaire?
--Une espèce de contrat synallagmatique, comme nous disons, nous autres comptables; car il faut vous dire que je suis excellent comptable, général.
--Je m'en suis aperçu, colonel, dit en riant Salvato.
--C'est donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire, une espèce de contrat synallagmatique dans lequel celui qui s'exécute oblige l'autre, mais dans lequel le manque d'exécution rompt le contrat.
--C'est bien entendu.
--Alors, vous ne trouvez pas que ce soit trop cher?
--Non, attendu que les deux personnes dont je vous parle peuvent racheter leur vie à ce prix-là.
--Eh bien, mon cher général, quand vos deux personnes voudront venir, elles seront les bienvenues.
--Et, une fois ici, elles ne vous demanderont que vingt-quatre heures pour réaliser les fonds.
--Je leur en donnerai quarante-huit. Vous voyez que je suis beau joueur.
--C'est marché fait, colonel.
--Au revoir, général.
Salvato, toujours suivi de son escorte, redescendit vers le Château-Neuf. Il montra le Timeo Danaos de Mejean à Massa et au conseil, qui s'était assemblé pour décider de cette importante affaire. Or, comme l'avis de Mejean était celui de la majorité, il n'y eut pas de discussion; seulement, Salvato demanda à accompagner de Cesare et à reporter lui-même à Ruffo la réponse de Massa, afin de juger la situation par ses propres yeux.
La chose lui fut accordée sur-le-champ, et les deux jeunes gens qui, s'ils se fussent rencontrés sur le champ de bataille quinze jours auparavant, se fussent hachés en morceaux, s'en allèrent côte à côte, suivant le quai et réglant chacun le pas de son cheval sur celui de son compagnon.
LXXVIII
OU RUFFO FAIT SON DEVOIR D'HONNÊTE HOMME ET SIR WILLIAM HAMILTON SON MÉTIER DE DIPLOMATE
En moins de vingt minutes, les deux jeunes gens furent à la porte de la petite maison que le cardinal occupait près du pont de la Madeleine.
De Cesare servit d'introducteur à Salvato, qui parvint ainsi sans difficulté jusqu'auprès du cardinal.
Ruffo le reconnut, se leva en l'apercevant, et fit un pas vers lui.
--Heureux de vous revoir, général, lui dit-il.
--Et moi aussi, répondit Salvato, mais désespéré de rapporter un refus absolu à Votre Éminence.
Et il lui remit sa propre lettre avec l'apostille de Mejean.
Ruffo la lut et haussa les épaules.
--Le misérable! dit-il.
--Votre Éminence le connaît donc? demanda Salvato.
--Il m'a offert de me livrer le fort Saint-Elme pour cinq cent mille francs, et j'ai refusé.
--Cinq cent mille francs! dit en riant Salvato, il paraît que c'est son chiffre.
--Ah! vous avez eu affaire à lui?
--Oui: pour la même somme, il nous a offert de combattre contre vous.
--Et...?
--Et nous avons refusé.
--Laissons de côté ces coquins,--ils ne méritent pas que d'honnêtes gens s'occupent d'eux,--et revenons à vos amis, à qui je voudrais pouvoir persuader qu'ils sont aussi les miens.
--J'avoue, dit en riant Salvato, et cela à mon grand regret, que ce sera chose difficile.
--Peut-être pas tant que vous le croyez, si vous voulez être mon interprète auprès d'eux, d'autant plus que je vais agir envers vous comme j'ai fait à notre première entrevue. Je ferai même plus. A notre première entrevue, j'ai affirmé seulement; aujourd'hui, je vous donnerai des preuves.
--Je vous ai cru sur parole, monsieur le cardinal.
--N'importe! les preuves ne nuisent point quand il s'agit de la tête et de l'honneur. Asseyez-vous, près de moi, général, et mesurez ce que je vais faire à sa valeur. Pour rester fidèle à ma parole, je trahis, je ne dis pas les intérêts,--je crois, au contraire, que je les sers,--mais les ordres de mon roi.
Salvato s'inclina, et, obéissant à l'invitation de Ruffo, il s'assit près de lui.
Le cardinal tira une clef de sa poche, et, posant la main sur le bras de Salvato:
--Les pièces que vous allez voir, dit-il, ce n'est point moi qui vous les ai montrées; elles sont parvenues à votre connaissance n'importe comment; vous inventerez une fable quelconque, et, si vous n'en trouvez pas, vous aurez recours aux roseaux du roi Midas.
Et, ouvrant son tiroir et présentant à Salvato la lettre de sir William Hamilton:
--Lisez d'abord cette pièce; elle est tout entière de la main de l'ambassadeur d'Angleterre.
--Oh! fit Salvato après avoir lu, je reconnais bien là la foi punique. «Comptons les canons d'abord, et, si nous sommes les plus forts, plus de traités.» Eh bien, après?
--Après? Ne voulant point discuter une affaire d'une telle importance avec de simples capitaines de vaisseau, je me suis rendu en personne à bord du Foudroyant, où j'ai eu une discussion d'une heure avec sir William et lord Nelson. Le résultat de cette discussion, dans laquelle j'ai refusé toute transaction avec ce que je crois mon devoir, a été cette pièce, comme vous le voyez, écrite tout entière de la main de milord Nelson.
Et il remit à Salvato la pièce qui commence par ces mots: «Le grand amiral Nelson est arrivé le 24 juin,» et qui se termine par ceux-ci: «Traité qui, selon son opinion, ne peut avoir lieu sans la ratification de Leurs Majestés Siciliennes.»
--Votre Éminence a raison, dit Salvato en rendant le papier au cardinal, et voilà, en effet, des pièces d'une haute importance historique.
--Maintenant, qu'avais-je à faire et qu'eussiez-vous fait à ma place? Ce que j'ai fait; car les honnêtes gens n'ont pas deux manières de procéder. Vous eussiez écrit, n'est-ce pas? aux commandants des châteaux, c'est-à-dire à vos ennemis, pour leur donner avis de ce qui se passait. Voici ma lettre: est-elle claire? contient-elle plus ou moins que ce qu'à ma place vous eussiez écrit vous-même? Elle est ce qu'elle doit être, c'est-à-dire un bon conseil donné par un ennemi loyal.
--Je dois dire, monsieur le cardinal, puisque vous voulez bien me prendre pour juge, que, jusqu'ici, votre conduite est aussi digne que celle de milord Nelson est...
--Inexplicable, interrompit Ruffo.
--Ce n'est pas tout à fait inexplicable, que j'allais dire, reprit Salvato en souriant.
--Et moi, mon cher général, dit Ruffo avec un abandon qui était un des entraînements de cette puissante organisation, moi, j'ai dit inexplicable, parce qu'inexplicable, en effet, pour vous qui ne connaissez pas l'amiral, elle est explicable pour moi. Écoutez-moi en philosophe, c'est-à-dire en homme qui aime la sagesse; car la sagesse n'est rien autre chose que la vérité, et la vérité, je vais vous la dire sur Nelson. Puisse, pour son honneur, mon jugement être celui de la postérité!
--J'écoute Votre Éminence, dit Salvato, et je n'ai pas besoin de lui dire que c'est avec le plus grand intérêt.
Le cardinal reprit:
--Nelson n'est point, mon cher général, un homme de cour comme moi, ni un homme d'éducation comme vous. Excepté son état de marin, il ne connaît rien au monde; seulement, il a le génie de la mer. Non: Nelson, c'est un paysan, un bouledogue de la vieille Angleterre, un grossier marin, fils d'un simple pasteur de village, qui, toujours isolé du monde sur son bâtiment, n'est jamais entré ou plutôt n'était jamais entré, avant Aboukir, dans un palais, n'avait jamais salué un roi, mis un genou en terre devant une reine. Il est arrivé à Naples, lui, le navigateur des terres australes, habitué à disputer aux ours blancs leurs cavernes de glace; il a été ébloui par l'éclat du soleil, aveuglé par le feu des diamants. Lui, l'époux d'une bourgeoise, d'une mistress Nisbeth, il a vu la reine lui donner sa main et une ambassadrice ses lèvres à baiser,--et non pas une reine et une ambassadrice, je me trompe; non pas deux femmes, deux sirènes!--alors, il est devenu purement et simplement l'esclave de l'une et le serviteur de l'autre. Toutes les notions du bien et du mal ont été confondues dans ce pauvre cerveau; les intérêts des peuples ont disparu devant les droits fictifs ou réels des souverains. Il s'est fait l'apôtre du despotisme, le séide de la royauté. Si vous l'aviez vu hier, pendant cette conférence où la royauté était représentée par ce que l'Ecclésiaste appelle l'Étrangère, par cette Vénus Astarté, par cette impure Lesbienne! Ses yeux, ou plutôt son oeil ne quittait point ses yeux: la haine et la vengeance parlaient par la bouche muette de cette ambassadrice de la mort. J'avais pitié, je voué le juré, de cet autre Adamastor, mettant volontairement sa tête sous le pied d'une femme. Au reste, tous les grands hommes,--et, à tout prendre, Nelson est un grand homme,--tous les grands hommes ont de ces défaillances-là, d'Hercule à Samson et de Samson à Marc-Antoine. J'ai dit.
--Mais, répondit Salvato, quel que soit le sentiment qui fait agir Nelson, il n'en est pas moins un adversaire mortel pour nous. Que compte faire Votre Éminence pour neutraliser cette force brutale inaccessible à toute raison?
--Ce que je compte faire, mon cher général? Vous allez le voir.
Le cardinal prit une feuille de papier qu'il tira devant lui, une plume qu'il trempa dans l'encre, et écrivit:
«Si milord Nelson ne veut pas reconnaître le traité signé par le cardinal Ruffo avec les commandants des châteaux de Naples, traité auquel est intervenu, au nom du roi de la Grande-Bretagne, un officier anglais, toute la responsabilité de la rupture lui en restera. En conséquence, pour empêcher autant qu'il sera en lui la rupture de ce traité, le cardinal Fabrizzio Ruffo prévient milord Nelson qu'il remettra l'ennemi dans l'état où il était avant la signature du traité, c'est-à-dire qu'il retirera ses troupes des positions occupées depuis la capitulation et se retranchera dans un camp avec toute son armée, laissant les Anglais combattre et vaincre l'ennemi avec leurs propres forces.»
Et il signa.
Puis il passa le papier à Salvato en l'invitant à le lire.
Le cardinal suivait des yeux sur le visage du jeune homme l'effet produit par cette lecture.
Puis, quand elle fut terminée:
--Eh bien? demanda-t-il.
--Le cardinal de Richelieu n'eût pas fait si bien; Bayard n'eût pas fait mieux, répondit Salvato.
Et il rendit le papier au cardinal en s'inclinant devant lui.
Le cardinal sonna; son valet de chambre entra.
--Faites venir Micheroux, dit-il.
Cinq minutes après, Micheroux entra.
--Tenez, mon cher chevalier, dit-il, Nelson m'a donné son ultimatum; voici le mien. Allez, pour la dixième fois, au Foudroyant; seulement, je puis vous promettre une chose, c'est que ce voyage sera le dernier.
Micheroux prit la dépêche tout ouverte, avec l'autorisation de Ruffo, la lut, salua et sortit.
--Montez donc avec moi sur la terrasse de la maison, général, dit Ruffo; on a de là une vue magnifique.
Salvato suivit le cardinal; car il pensait que ce n'était pas sans raison que celui-ci l'invitait à venir contempler une vue qu'il devait parfaitement connaître.
Une fois arrivé sur la terrasse de la maison, il distinguait en effet, à sa droite, le quai de Marinella, la strada Nuova, la strada del Piliere et le môle; à sa gauche, Portici, Torre-del-Greco, Castellamare, le cap Campana, Capri; en face de lui, la pointe de Procida et d'Ischia, et, dans l'intervalle compris entre ces îles, Capri et le rivage sur lequel était bâtie la maison habitée par le cardinal, toute la flotte anglaise, ses pavillons au vent et ses artilleurs se promenant mèche allumée derrière leurs canons.
Au milieu des bâtiments anglais, comme un monarque au milieu de ses sujets, s'élevait le Foudroyant, géant de quatre-vingt-dix canons, qui dépassait les autres bâtiments de toute la hauteur de ses mâts de perroquet sur l'un desquels, il portait le pavillon amiral.
Au milieu de ce grand et solennel spectacle, les détails n'échappaient point à l'oeil exercé de Salvato. En conséquence, il vit une barque se détacher de la plage et s'avancer rapidement sous l'action de quatre vigoureux rameurs.
Cette barque, qui portait le chevalier Micheroux, se dirigeait droit vers le Foudroyant, qu'elle eut joint en moins de vingt minutes. Le Foudroyant, au reste, était, de tous les bâtiments, celui qui se tenait le plus rapproché du Château-Neuf. En supposant que les hostilités recommençassent, il pouvait ouvrir immédiatement le feu, étant à peine à trois quarts de portée de canon.
Salvato vit la barque tourner autour de la proue du Foudroyant pour aborder le colosse par son escalier de tribord.
Alors, le cardinal se tourna vers Salvato:
--Si la vue a été selon vos désirs, général, dit-il, rapportez à vos compagnons ce que vous avez vu, et tâchez de les amener à suivre mon conseil. Vous aurez, pour en arriver là, j'espère, l'éloquence de la conviction.
Salvato salua le cardinal et pressa avec un certain respect la main que celui-ci lui tendait.
Mais, tout à coup, au moment où il allait prendre congé de lui:
--Ah! pardon, dit-il, j'oubliais de rendre compte à Votre Éminence d'une importante commission dont elle m'a chargé.
--Laquelle?
--L'amiral Caracciolo...
--Ah! c'est vrai! interrompit Ruffo avec une vivacité prouvant l'intérêt qu'il prenait à ce que Salvato allait dire. Parlez: j'écoute.
--L'amiral Caracciolo, reprit Salvato, n'était ni sur la flottille, ni dans aucun des châteaux; depuis le matin, il s'était dérobé, déguisé en marin, disant qu'il avait chez un de ses serviteurs un asile sûr.
--Puisse-t-il avoir dit vrai! reprit l'amiral; car, s'il tombe entre les mains de ses ennemis, sa mort est jurée d'avance; c'est vous dire, mon cher général, que, si vous avez quelque moyen de communiquer avec lui...
--Je n'en ai aucun.
--Alors, que Dieu le garde!
Cette fois, Salvato prit congé du cardinal, et, toujours escorté par de Cesare, reprit le chemin du Château-Neuf, où, comme on le comprend bien, ses compagnons l'attendaient avec impatience.
L'ultimatum de Ruffo mettait Nelson dans un immense embarras. L'amiral anglais n'avait à sa disposition que peu de troupes de débarquement. Si le cardinal se retirait, selon la menace qu'il avait faite, Nelson tombait dans une impuissance d'autant plus ridicule qu'il avait parlé avec plus d'autorité. Après avoir pris lecture de la dépêche du cardinal, il se contenta donc de répondre qu'il aviserait, et renvoya le chevalier Micheroux sans lui rien dire de positif.
Nelson, nous l'avons dit, à part son génie vraiment merveilleux pour conduire une flotte dans un combat, était sur tous les autres points un homme fort médiocre. Cette réponse: «J'aviserai,» signifiait en réalité: «Je consulterai ma pythie Emma, et mon oracle Hamilton.»
Aussi, à peine Micheroux avait-il le pied dans la barque qui le ramenait à terre, que Nelson faisait prier sir William et lady Hamilton de passer chez lui.
Cinq minutes après, le trium-feminavirat était réuni dans la cabine de l'amiral.
Une dernière espérance restait à Nelson: c'est que, comme la dépêche était en français et que, pour qu'il la comprît, Micheroux avait été obligé de la lui lire en anglais, le traducteur ou n'avait pas donné aux mots leur valeur réelle, ou avait fait quelque erreur importante.
Il remit donc la dépêche du cardinal à sir William, en l'invitant à la lire et à la lui traduire de nouveau.
Micheroux, contre l'habitude des traducteurs, avait été d'une exactitude parfaite. Il en résulta que la situation apparut aux deux Hamilton avec la même gravité qu'elle avait apparu à l'amiral.
Les deux hommes se tournèrent à la fois et d'un même mouvement du côté de lady Hamilton, dépositaire des volontés suprêmes de la reine: après que Nelson avait donné son ultimatum et le cardinal le sien, il fallait savoir quel était le dernier mot de la reine.
Emma Lyonna comprit l'interrogation, si muette qu'elle fût.
--Rompre le traité signé, répondit-elle, et, le traité rompu, réduire les rebelles par la force, s'ils ne se rendent point de bonne volonté.
--Je suis prêt à obéir, dit Nelson; mais, abandonné à mes seules ressources, je ne puis répondre que de mon dévouement, sans pouvoir affirmer que ce dévouement nous conduira au but que la reine se propose.
--Milord! milord! dit Emma d'un ton de reproche.
--Trouvez le moyen, dit l'amiral, je me charge de le mettre à exécution.
Sir William réfléchit un instant. Sa figure sombre s'éclaira peu à peu: ce moyen, il l'avait trouvé.
Nous laissons à la postérité là tâche de juger l'amiral, le ministre et la favorite, qui ne craignirent point, soit pour servir leurs vengeances particulières, soit pour satisfaire les haines royales, d'user du subterfuge que nous allons raconter.
Après que sir William eut exposé son moyen, qu'Emma l'eut soutenu, que Nelson l'eut adopté, voici mot à mot la lettre que sir William écrivit au cardinal.