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La San-Felice, Tome 06

TOME VI. (continued 4)

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Il lui semblait que tout ce peuple qui s'engouffrait dans la rue Medina, parlait de complots, de trahisons, de massacres, et nommait les Backer.

Elle sauta à bas de la voiture, et, toute frissonnante, prit le bras de Michele, avec lequel elle se laissa entraîner par le flot.

On voyait au fond de la rue briller des torches et étinceler des baïonnettes; puis, au milieu d'une rumeur confuse, on entendait des cris de menace.

--Michele, dit Luisa, monte donc sur la margelle de la fontaine, et dis-moi ce que tu vois.

--Michele obéit, et ainsi, dépassant toutes les têtes, put plonger au fond de la rue.

--Eh bien? demanda Luisa.

Michele hésitait à répondre.

--Mais parle donc! s'écria Luisa de plus en plus inquiète, parle donc! Que vois-tu?

--Je vois, dit Michele, des hommes de la police qui portent des torches, et des soldats qui gardent la maison de MM. Backer.

--Ah! dit Luisa, ils ont été dénoncés, les malheureux! Il faut que je pénètre jusqu'à eux, il faut que je les voie.

--Non, non, petite soeur, dit Michele. Tu n'es pour rien là dedans, n'est-ce pas?

--Dieu merci, non.

--Alors, viens; éloignons-nous.

--Au contraire, au contraire, dit Luisa, avançons.

Et, tirant à elle Michele, elle le força de descendre de la margelle et de rentrer dans la foule.

En ce moment, les cris redoublèrent, et il se fit un grand mouvement parmi cette foule. On entendit les crosses des fusils retentir sur le pavé, des voix impératives crièrent: «Place!» une espèce de tranchée s'ouvrit, et Michele et Luisa se trouvèrent en face des deux prisonniers, dont l'un--c'était le plus jeune--tenait, entre ses bras liés autour du corps, le drapeau blanc des Bourbons.

Ils étaient au milieu d'hommes portant d'une main des torches et de l'autre des sabres, et, malgré les injures, les huées et les insultes de la canaille, toujours prête à insulter, à huer, à injurier le plus faible, ils marchaient tête levée, comme des gens qui confessent hautement leur foi.

Stupéfaite à cette vue, Luisa, au lieu de se ranger comme les autres, resta immobile et se trouva en face du plus jeune des deux prisonniers, c'est-à-dire d'André Backer.

Tous deux, en se reconnaissant, firent un pas en arrière.

--Ah! madame, dit amèrement le jeune homme, je savais bien que c'était vous qui m'aviez trahi; mais je ne savais pas que vous eussiez le courage d'assister à mon arrestation!

La San-Felice voulut répondre, nier, protester, jurer Dieu; mais le prisonnier l'écarta doucement, et passa en disant:

--Je vous pardonne, au nom de mon père et au mien, madame; puissent Dieu et le roi vous pardonner comme moi!

Luisa voulut répondre, la voix lui manqua; et, au milieu des cris: «C'est elle! c'est cette femme, c'est la San-Felice qui les a dénoncés!» elle tomba dans les bras de Michele.

Les prisonniers continuèrent leur route vers le Castel-Nuovo, où ils furent enfermés sous la garde de son commandant, le colonel Massa.

CXV

L'APOTHÉOSE

Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouva dans une espèce de café faisant l'angle de la strada del Molo et de la calata San-Marco. Michele l'y avait transportée à travers la foule, qui s'était amassée à la porte, et la regardait par les fenêtres fermées et pas les portes ouvertes.

Cette foule répétait les paroles du prisonnier et disait en la montrant du doigt:

--C'est elle qui les a dénoncés.

En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oublié; mais peu à peu, en regardant autour d'elle, en reconnaissant où elle se trouvait, en voyant cette multitude amassée autour de la maison, elle se souvint de tout ce qui s'était passé, jeta un cri et cacha sa tête dans ses mains.

--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele! une voiture, et rentrons chez moi!

La chose n'était point difficile; il y avait alors et il y a encore aujourd'hui, entre le théâtre Saint-Charles et le théâtre du Fondo, une station de voitures pour la commodité des dilettanti qui venaient, à cette époque, assister à la représentation des chefs-d'oeuvre de Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent aujourd'hui assister à celle des oeuvres de Bellini, de Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela une voiture fermée, la fit approcher de la porte qui donne sur la strada del Molo, y conduisit Luisa au milieu des vivats ou des murmures des assistants, selon que ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens, lui savaient gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation, y monta avec elle et referma la portière en disant:

--A Mergellina!

La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le largo Castello, prit la rue Chiaïa, et, au bout d'un quart d'heure, s'arrêta à la maison du Palmier.

Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint ouvrir.

La jeune fille avait sur les lèvres cette joyeuse expression des mauvais serviteurs qui ont une fâcheuse nouvelle à annoncer.

--Ah! dit-elle entamant la conversation la première, pendant que madame n'y était point, il s'est passé de belles choses ici!

--Ici? demanda Luisa.

--Oui, ici, madame.

--Ici, dans la maison ou à Naples?

--Ici, dans la maison.

--Que s'est-il donc passé?

--Madame aurait dû me dire, dans le cas où l'on m'interrogerait sur M. André Backer, ce qu'il faudrait répondre.

--On vous a donc interrogée sur M. André Backer?

--Comment, madame! j'ai été arrêtée, conduite à la police, menacée de la prison si je ne disais pas qui était venu la nuit passée chez madame. On savait que quelqu'un était venu; seulement, on ne savait pas qui.

--Et vous avez nommé M. Backer?

--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas été tentée d'aller en prison, moi. Ce n'était point pour moi que M. Backer était venu.

--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant assise et inclinant sa tête dans ses mains.

--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'être convaincue, malgré ma dénégation, et que les mauvaises langues, voyant que j'avais voulu dissimuler la présence de M. André Backer chez madame, ne dissent que M. André Backer était l'amant de madame, comme on commence à le dire de M. Salvato.

--Oh! Giovannina! s'écria Michele.

Luisa se leva, lança un regard d'étonnement et de reproche à la jeune fille, et, d'une voix douce mais ferme:

--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison vous avez de reconnaître mes bontés par une si grande ingratitude. Demain, vous sortirez de chez moi.

--Comme il fera plaisir à madame, répondit insolemment la jeune fille.

Et elle sortit sans même se retourner.

Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle tendit la main à Michele, qui s'agenouilla devant elle.

--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle en éclatant en sanglots.

Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant plus émotionné qu'il sentait au fond du coeur que tout ce trouble venait de lui.

--Voilà une soirée mauvaise, en effet, après une belle journée, dit-il. Pauvre petite soeur! tu étais si heureuse en revenant de Poestum!

--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle. Mais je ne sais quelle voix me dit à l'oreille que le plus beau et surtout le plus pur de mon bonheur est passé. Oh! Michele! Michele! quelle chose horrible a dite cette folle!

--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux autres ce qu'elle vient de te dire, à toi, il ne faut pas la chasser. Songe qu'elle sait tout: l'assassinat de Salvato, l'asile que nous lui avons donné, son séjour dans la maison, tes intimités avec lui. Eh! mon Dieu, je sais bien, moi, qu'il n'y a pas de mal à tout cela; mais le monde y verra du mal, et, si, au lieu d'avoir intérêt à se taire en restant chez toi, elle a intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta réputation en souffrira.

--Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi Giovannina se vengerait-elle de moi? Je ne lui ai jamais fait que du bien.

--La belle raison! Il y a des esprits mauvais, petite soeur, qui d'autant plus vous en veulent, qu'on leur a fait plus de bien; et, depuis quelque temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina était de ces esprits-là; Tu ne t'en es point aperçue, toi?

Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps aussi, les rébellions de la jeune fille l'étonnaient en effet. Elle s'était demandé plusieurs fois la cause de ce changement de caractère et n'avait pu s'en rendre compte. Elle avait pu s'être trompée; mais, du moment que Michele reconnaissait comme elle cette mauvaise disposition de la jeune femme de chambre, c'est que, réellement, cette mauvaise disposition existait.

Tout à coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle jeta les yeux avec inquiétude autour d'elle:

--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous écoute point.

Michele s'avança vers la porte, mais sans avoir le soin d'amortir le bruit de ses pas, de sorte qu'au moment où la porte de la chambre de Luisa s'ouvrait, celle de la chambre de Nina se refermait. Nina écoutait-elle, ou cette porte ouverte d'une part et fermée de l'autre était-elle un pur effet du hasard?

Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant sa place aux pieds de sa soeur:

--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point: «Personne ne nous écoutait,» mais je dirai: «Personne ne nous écoute plus.»

--Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix et en se penchant sur Michele, voilà deux choses qui m'arrivent et qui me confirment dans mes soupçons. Lorsque, la nuit dernière, le pauvre André Backer est venu me voir, il savait de point en point ce qui s'était passé entre Salvato et moi. Ce matin, tandis qu'à Salerne je causais avec Salvato, une lettre anonyme est arrivée, racontant à Salvato qu'un jeune homme m'avait attendu chez moi la nuit précédente, jusqu'à deux heures du matin, et ne s'était retiré qu'à trois, après avoir causé une heure avec moi. De qui viennent ces dénonciations, sinon de Giovannina, je te le demande?

--Managgia la Madonna! murmura Michele, voilà qui était grave. Mais je ne t'en dirai pas moins: Dans ce moment-ci, et à moins d'une certitude, ne fais pas d'éclat. Je te donnerais bien un autre conseil, mais tu ne le suivrais pas.

--Lequel?

--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier à Palerme; voilà ce qui coupera court à tous les mauvais propos.

Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle laissa tomber sa tête dans ses mains, et, d'une voix étouffée:

--Hélas! répondit-elle, le conseil est bon et vient d'un ami...

--Eh bien?

--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le suivre aujourd'hui.

Et un gémissement profond s'échappa du coeur de Luisa.

Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse de Naples confirmait les soupçons qu'avait fait naître en lui la joie de Salerne.

En ce moment, Luisa entendit des pas dans le corridor de communication. Mais ces pas ne cherchaient point à se dissimuler. Elle releva la tête et écouta avec inquiétude. Dans la situation où elle se trouvait, tout était, en effet, inquiétant.

Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de la duchesse Fusco demanda:

--Chère Luisa, êtes-vous chez vous?

--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa.

La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais La main de Luisa le maintint où il était.

--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'écria la duchesse, seule et presque dans l'obscurité, avec votre frère de lait, tandis que l'on vous fait chez moi un triomphe?

--Un triomphe, chez vous, chère Amélie? demanda Luisa tout étonnée. Et à quel propos?

--Mais à propos de ce qui s'est passé. N'est-il pas vrai que vous avez découvert une conspiration qui nous menaçait tous, et qu'en la dénonçant, non-seulement vous nous avez sauvés tous, mais encore vous avez sauvé la patrie!

--Oh! vous aussi, Amélie, s'écria Luisa en laissant échapper un sanglot, vous aussi, vous avez pu me croire capable d'une pareille infamie!

--Infamie! s'écria à son tour la duchesse, à laquelle son ardent patriotisme et sa haine des Bourbons faisaient apparaître les choses sous un tout autre point de vue qu'elles apparaissaient à Luisa; tu appelles infamie une action qui eût illustré une Romaine du temps de la République! Ah! pourquoi n'étais-tu pas ce soir chez nous quand cette nouvelle est arrivée: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a excité. Monti a improvisé des vers en ton honneur; Cirillo et Pagano ont proposé de te décerner la couronne civique; Cuoco, qui écrit l'histoire de notre révolution, t'y garde une de ses plus belles pages. Pimentel annoncera demain, dans son Moniteur, la dette immense que Naples a contractée envers toi; les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour t'embrasser; les hommes t'attendaient à genoux pour te baiser la main; quant à moi, j'étais fière et joyeuse d'être ta meilleure amie. Demain, Naples ne s'occupera que de toi; demain, Naples t'élèvera des autels, comme Athènes en élevait à Minerve, déesse protectrice de la patrie.

--Oh! malheur! s'écria Luisa. Un seul jour a suffi pour imprimer une double tache sur moi! 7 février! 7 février! date terrible!

Et elle tomba renversée, presque mourante, dans les bras de la duchesse Fusco, tandis que Michele, plein de doute maintenant sur l'action qu'il avait commise, plein de remords en voyant dans cet état celle qu'il aimait plus que sa vie, déchirait avec ses ongles sa poitrine ensanglantée.

Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dans le Moniteur parthénopéen, en premier article et en grosses lettres, les lignes suivantes:

«Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice, a découvert hier soir, vendredi, la conspiration ourdie par quelques scélérats insensés, qui, se fiant à la présence de plusieurs vaisseaux de l'escadre anglaise dans nos ports, de concert avec elle, devaient, dans la nuit de samedi à dimanche, c'est-à-dire ce soir, renverser le gouvernement, massacrer les bons patriotes et tenter une contre-révolution.

»Les chefs de ce projet impie étaient les banquiers Backer père et fils, Allemands tous deux d'origine et demeurant rue Médina. Ils ont été arrêtés hier au soir et conduits en prison, André Backer portant, comme symbole de sa honte, le drapeau royal trouvé chez lui. On y a trouvé aussi un certain nombre de cartes de sûreté, qui devaient être distribuées à ceux que l'on voulait épargner. Tous ceux qui n'auraient point été porteurs de ces cartes étaient désignés pour la mort.

»Diverses arrestations secondaires ont eu lieu à la suite de cette arrestation principale, et le monastère de San-Francesco-delle-Monache, attendu l'opportunité du local (chacun sait qu'il forme une espèce d'île), a été désigné pour servir de prison aux prévenus. Les religieuses l'ont, par conséquent, abandonné, et sont passées à celui de Donna-Albina.

»Au nombre des individus arrêtés, outre Backer père et fils; on compte le curé des Carmes, le prince de Canassa, les deux frères Jorio, l'un magistrat, l'autre évêque, et un juge nommé Jean-Baptiste Vecchione.

»Un dépôt de cent cinquante fusils et d'autres armes, telles que sabres et baïonnettes, a été, en outre, trouvé à la douane.

»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé la patrie!»

CXVI

LES SANFÉDISTES

L'encyclique du cardinal Ruffo avait produit dans toute la basse Calabre l'effet de l'étincelle électrique.

Et, en effet, plus on était éloigné de Naples, plus le faible reflet intellectuel qui émanait de la capitale allait s'amoindrissant. Le cardinal avait mis les pieds, nous l'avons dit, dans l'antique Brutium, cet asile des esclaves fugitifs, et toute cette partie de la Calabre avait traversé les siècles en demeurant dans la plus exacte ignorance et dans la stagnation la plus complète; de sorte que les mêmes hommes qui, la veille, sans savoir ce qu'ils disaient, criaient: «Vive la République! meurent les tyrans!» se mirent à crier, de la même voix: «Vive la religion! vive le roi! à mort les jacobins!»

Malheur à ceux qui se montraient indifférents à la cause bourbonienne et qui ne criaient pas plus fort ou du moins aussi fort que les autres; ils étaient accueillis de ce cri: «Voilà un jacobin!» et ce cri, dès qu'il se faisait entendre, était, comme à Naples, une condamnation à mort.

Les partisans de la révolution ou ceux qui avaient manifesté leur sympathie pour les Français étaient forcés de quitter leurs maisons et de fuir. Jamais le Dulcia linquimus arva de Virgile n'eut un écho plus triste et plus retentissant.

Tous ces patriotes fugitifs prenaient le route de la haute Calabre, s'arrêtant lorsqu'ils parvenaient à échapper aux poignards de leurs compatriotes, les uns à Monteleone, les autres à Catanzaro ou à Cotrone, seules villes où eussent pu s'établir des municipes et un pouvoir démocratique. Cette persistance dans une opinion républicaine était maintenue dans ces trois villes par l'espérance de l'arrivée de l'armée française.

Mais, de toutes les autres villes soulevées par L'encyclique du cardinal, on voyait sortir, comme si elles allaient en procession, des multitudes de citoyens, précédés de leur curé la croix en main, et ayant à leur chapeau des rubans blancs, signes visibles de leurs opinions; ces bandes, si elles venaient de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si elles venaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi; des villes et des villages tout entiers abandonnés par les hommes valides n'étaient plus habités que par les femmes, les vieillards et les enfants, de façon qu'en peu de jours le seul camp de Palmi réunit environ vingt mille hommes armés, tandis que celui de Mileto en comptait presque autant, tous ces hommes portant avec eux leurs vivres et leurs munitions, les riches donnant aux pauvres, les couvents à tous.

Au milieu de ces masses de volontaires, on remarquait des ecclésiastiques de tout grade, depuis le simple curé d'un hameau de quelques centaines d'hommes jusqu'à l'évêque des grandes villes. Il y avait des propriétaires riches à millions, de pauvres journaliers gagnant à grand'peine dix grains par jour.

«Enfin, dit l'écrivain sanfédiste Dominique Sacchinelli, auquel nous empruntons une partie des détails de cette miraculeuse campagne, enfin il y avait dans cette foule quelques honnêtes gens mus par l'amour du roi et le respect de la religion, mais, malheureusement, un bien plus grand nombre d'assassins et de voleurs poussés par l'esprit de rapine et par la soif de la vengeance et du sang.»

Cinq ou six jours après son arrivée à Catona, le cardinal, qui passait toutes les journées à son balcon, vit se détacher de la pointe du Phare et se diriger vers lui une petite barque manoeuvrée par un moine et montée par deux pêcheurs. Mais, comme moine et pêcheurs avaient pour eux le courant et la brise, les pêcheurs laissaient reposer leur avirons, et le moine, à l'arrière, tenait l'écoute de la voile et dirigeait la barque, qui aborda sur la plage de Catona, à l'endroit même où le cardinal avait débarqué quelques jours auparavant.

Ce moine marin avait d'abord intrigué quelque peu le cardinal, qui avait demandé sa lunette d'approche pour examiner le phénomène; mais le phénomène lui avait été bien vite expliqué. Dans le moine marin, il avait reconnu notre ancienne connaissance fra Pacifico.

A peine la barque eut-elle abordé, que le frère capucin sauta à terre, et, d'un pied aussi ferme sur terre que sur mer l'avait été sa main, se dirigea vers la maison qu'habitait Son Éminence.

Le cardinal connaissait fra Pacifico et de réputation et de vue. De réputation, il savait qu'il était un ancien marin de la frégate la Minerve, et n'ignorait point de quelle façon la vocation lui était venue. De vue, il l'avait rencontré chez le roi Ferdinand, posant pour la crèche avec son âne Giacobino, et la renommée lui avait apporté le récit des faits et gestes du belliqueux capucin pendant les trois jours de combat qui avaient précédé la prise de Naples.

Il l'honora donc de loin d'un signe de main qui fit hâter le pas au moine, lequel, cinq minutes après, avait l'honneur de baiser la main de Son Éminence.

Maintenant, quelle cause avait fait quitter à fra Pacifico son couvent de Saint-Hérem et l'amenait en Calabre?

En deux mots, nous allons l'expliquer à nos lecteurs.

La conspiration contre-révolutionnaire de Backer, confiée si imprudemment par André à Luisa, et dénoncée si prudemment par Michele au général Championnet, avait commencé à s'organiser dès la fin de décembre, c'est-à-dire quelques jours à peine après le départ de Ferdinand.

Vers le 15 du mois de janvier, tous les fils en étaient noués, et l'on cherchait un homme sûr pour en porter la communication à Ferdinand.

On s'adressa au vicaire de l'église del Carmine, qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de la conspiration.

Celui-ci proposa fra Pacifico, qui fut accepté par acclamation. Fra Pacifico, déjà populaire à Naples par sa manière de faire la quête, avait obtenu, dans les derniers événements, un surcroît de popularité qui ne permettait pas de mettre un instant en doute son courage et son royalisme.

Des ouvertures avaient donc été faites à fra Pacifico pour se rendre à Palerme et faire part au roi du gigantesque complot qui se tramait en sa faveur.

Fra Pacifico avait accepté avec joie cette dangereuse mission. Son oisiveté lui pesait au moins autant qu'à Oreste son innocence, et, au milieu de tous ses confrères imbéciles ou poltrons, le moine mordait rageusement son frein et entrait dans des orages de colère qui retombaient en grêle de coups de bâton sur le dos du pauvre Giacobino.

A peine eut-il été mis au courant de la mission qui lui était confiée, et eut-il, sous la direction du chanoine Jorio, appris par coeur ce qu'il avait à dire au roi Ferdinand,--car, de peur que le moine ne tombât aux mains des patriotes, on n'avait voulu lui confier aucun papier,--qu'il tira Giacobino de l'écurie comme s'il allait en quête, sortit du couvent son bâton de laurier à la main, descendit le largo delle Pigne, prit la strada San-Giovanni à Carbonara, par l'Arenaccia, gagna le pont de la Maddalena, et, le même jour, tantôt marchant à pied, tantôt porté par Giacobino, alla coucher à Salerne.

Fra Pacifico, en faisant les plus fortes journées possibles, devait suivre les bords de la mer Thyrrénienne, et, à la première occasion qu'il trouverait, passer en Sicile.

En cinq ou six jours, fra Pacifico était parvenu au Pizzo. Il avait, là, des recommandations pressantes pour un certain Trenta-Capelli, ami du vicaire des Carmes, et dont le dévouement à la famille des Bourbons était bien connu.

Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulement avait reçu fra Pacifico chez lui, mais encore lui avait ménagé sur une balancelle son passage pour Palerme.

Fra Pacifico s'était donc embarqué au Pizzo, laissant, après une onctueuse et touchante recommandation, Giacobino aux mains de Trenta-Capelli, qui avait promis d'avoir pour le compagnon d'armes du moine les plus grands égards. Fra Pacifico voulait bien battre son âne, fra Pacifico ne pouvait même point se passer de le battre, mais il ne voulait point que d'autres le battissent.

En passant au Pizzo, le moine reprendrait sa bête.

Fra Pacifico avait heureusement abordé à Palerme et s'était immédiatement dirigé vers le palais royal.

Mais, là, il avait appris que le roi chassait dans les bois de la Ficuzza.

Il avait demandé, pour cause d'urgence, à être introduit près de la reine. La reine, à qui le nom de fra Pacifico était bien connu, ne l'avait point fait attendre, et l'avait reçu à l'instant même.

Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement la suprématie qu'exerçait Sa Majesté, n'avait point hésité une minute à lui débiter le discours que lui avait fait apprendre de mémoire le chanoine Jorio.

La reine avait jugé la nouvelle si importante, qu'elle avait, à l'instant même, fait mettre les chevaux à une voiture, y avait fait monter avec elle Acton et fra Pacifico, et était partie pour la Ficuzza.

On était arrivé juste au moment où le roi arrivait lui-même de la chasse. Sa Majesté était de fort mauvaise humeur.

Son fusil, ce qui ne lui était jamais arrivé, avait raté deux fois: une première fois sur un sanglier, l'autre sur un chevreuil; ce que le roi regardait non-seulement comme un accident déplorable, mais encore comme le pire de tous les présages.

Il tourna donc le dos à Acton, rudoya la reine et écouta à peine fra Pacifico, qui lui débita, comme il avait fait à Caroline, tous les détails du complot.

Au nom de Backer, le roi se rassénéra quelque peu; mais, à celui de Jorio, son visage se bouleversa.

--Les imbéciles! s'écria-t-il, ils conspirent avec le premier jettatore de Naples, et ils veulent que leur complot réussisse! J'estime fort le vicaire del Carmine, quoique je ne le connaisse pas, et le prince de Canossa, quoique je le connaisse; j'aime les Backer comme la prunelle de mes yeux; mais, parole d'honneur, je ne donnerais pas deux grains de leur tête. Conspirer avec Jorio! il faut qu'ils soient bien las de la vie.

La reine n'avait point contre les jettatori les mêmes préventions que Ferdinand, parce qu'elle n'avait point les mêmes préjugés; mais elle avait pour le gros bon sens du roi un certain respect. Elle multiplia donc les questions à fra Pacifico, qui répondit à tout avec la franchise d'un marin et la confiance d'un enthousiaste.

Selon fra Pacifico, avec les précautions prises, il n'y avait aucune crainte à concevoir et la conspiration ne pouvait manquer de réussir.

Le roi, la reine et Acton se réunirent en comité, et il fut convenu que l'on enverrait fra Pacifico au cardinal pour que celui-ci fût prévenu de ce qui se passait à Naples et tirât des capacités guerrières et religieuses du moine le meilleur parti qu'il pouvait en tirer.

En conséquence, après avoir eu l'honneur de dîner à la table de Leurs Majestés Siciliennes, fra Pacifico revint à Palerme dans la compagnie du roi, de la reine et du lieutenant général.

Là, on avisa au moyen de l'expédier en Calabre le plus tôt possible; et, comme le moine, en sa qualité de partie intéressée, était admis au conseil, il déclara qu'à son avis, le mode de locomotion le plus rapide était une bonne barque, avec la voile latine pour les heures où il y aurait du vent, et deux bons rameurs pour les heures où il n'y en aurait pas.

En conséquence, on donna mille ducats à fra Pacifico pour l'achat ou la nolisation de la barque, le reste de la somme devant, à titre de gratification, revenir au couvent.

Dès le même soir, fra Pacifico, moyennant six ducats, eut frété une barque, montée de deux rameurs, et, avant minuit, il se mettait en route.

Au bout de quatre jours, la barque doublait le Phare, et, deux heures après, comme nous l'avons dit, abordait à Catona.

Fra Pacifico était porteur d'une lettre autographe de Ferdinand pour le cardinal.

Cette lettre était conçue en ces termes:

«Mon éminentissime, j'ai reçu, comme vous le comprenez bien, avec la plus vive satisfaction, la nouvelle de votre arrivée à Messine, et, subséquemment, celle de votre heureux débarquement en Calabre.

»Votre encyclique, que vous m'avez fait parvenir, est un modèle d'éloquence guerrière et religieuse, et je ne doute pas qu'elle ne nous vaille bientôt, jointe à la popularité de votre nom, une brave et nombreuse armée.

»Je vous envoie un de nos bons amis, qui, ne vous est pas inconnu: c'est fra Pacifico, du couvent des capucins de Saint-Hérem. Il arrive de Naples et nous apporte du bon et du mauvais, et, comme le dit le proverbe napolitain, dans ce qu'il vous racontera, il y a à boire et à manger.

»Le bon est que l'on s'occupe de nous à Naples et que l'on songe à faire de nouvelles Vêpres siciliennes contre ces brigands de jacobins; le mal est que l'on ait admis dans les rangs de la conspiration des jettateurs comme le chanoine Jorio, qui ne peuvent manquer de lui porter malheur.

»C'est vous dire, mon éminentissime, que, plus que jamais, je compte sur vous, ne voyant mon salut qu'en vous.

»Je mets, avec son autorisation et celle de son supérieur, fra Pacifico à votre disposition. C'est, vous le savez, un serviteur brave et dévoué. Je ne doute pas qu'il ne vous soit d'une grande utilité, soit que vous vous décidiez à le renvoyer à Naples, soit que vous préfériez le garder près de vous.

»Ne quittez point Catona, et n'entrez point en Calabre sans m'avoir adressé un plan détaillé de la marche matérielle et politique que vous comptez suivre. Mais ce que je vous recommande avant tout, c'est de n'accorder aucun pardon aux coupables, de les punir sans pitié, pour l'exemple des autres, et cela, dès que le crime commis par eux vous sera avéré. La trop grande indulgence dont nous avons usé est cause de l'état déplorable dans lequel nous nous trouvons.

»Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus vos opérations, comme l'en prie dans son indignité et comme vous le souhaite votre affectionné,

»FERDINAND B.»

Le cardinal avait une mission toute prête à donner à fra Pacifico.

C'était de l'envoyer à de Cesare pour ordonner à son lieutenant de faire sa jonction avec lui, Ruffo.

On avait eu des nouvelles du faux prince héréditaire, et les nouvelles étaient des plus satisfaisantes.

Du moment que de Cesare avait été reconnu pour le duc de Calabre par l'intendant de Bari et par les deux vieilles princesses, nul n'eût osé émettre un doute sur son identité.

En conséquence, après avoir reçu à Brindisi les députations de toutes les villes environnantes, il se mit en marche pour Tarente, où il arriva avec trois cents hommes, à peu près.

Là, lui, Boccheciampe et leurs compagnons résolurent, sur le conseil que leur avaient donné M. de Narbonne et les vieilles princesses, de se séparer. De Cesare, c'est-à-dire le prince François, et Boccheciampe, c'est-à-dire le duc de Saxe, resteraient en Calabre; les autres, c'est-à-dire Corbara, Geronda, Colonna Durazzo et Pitta Luga, s'embarqueraient sur la felouque qu'ils avaient nolisée à Brindisi et qui viendrait les prendre à Tarente, et iraient à Corfou presser l'arrivée de la flotte turco-russe.

Disons tout de suite, pour en finir avec les cinq aventuriers que nous venons de nommer les derniers, qu'à peine furent-ils en mer, une galère tunisienne leur donna la chasse et les fit prisonniers.

Il est vrai que le consul d'Angleterre les réclama et qu'ils furent rendus à la liberté après une captivité de quelques mois. Mais, comme ils sortirent d'esclavage trop tard pour prendre part aux événements qui nous restent à raconter, nous nous contenterons de rassurer nos lecteurs sur leur sort, et nous reviendrons à de Cesare et à Boccheciampe, qui, comme on va le voir, faisaient merveille.

De Tarente, ils étaient partis pour Mesagne: là, ils furent reçus avec tous les honneurs dus à leur rang supposé. Ils s'arrêtèrent un instant dans cette ville, rétablirent l'ordre dans la province et la mirent en état de soutenir, en faveur de la cause royale, la lutte qu'ils préparaient.

A Mesagne, ils apprirent que la ville d'Oria s'était démocratisée. Ils se mirent aussitôt en marche, se recrutèrent en route d'une centaine d'hommes et rétablirent le gouvernement bourbonien.

Là, les députations se succédèrent. Elles arrivèrent non-seulement de Lecce, de la province de Bari, mais encore de la Basilicate, c'est-à-dire de l'extrémité opposée à la Calabre. De Cesare recevait les députés avec beaucoup de dignité, mais aussi de reconnaissante affection. A tous il disait qu'il fallait que tout fidèle sujet du roi prît les armes et combattît la révolution, de sorte que, de ces réceptions gracieuses et de ces éloquents discours, il résulta une grande augmentation de volontaires.

Mais les choses ne devaient pas toujours aller sur un terrain si facile. A Francavilla, on s'était tiré des coups de fusil et donné des coups de couteau. Les royalistes, se sentant les plus forts, avaient tué ou blessé quelques démocrates. De Cesare et Boccheciampe arrivèrent, et, il faut leur rendre cette justice, leur arrivée fit cesser à l'instant même les assassinats.

Nous avons eu entre les mains une proclamation de Cesare, signée François, duc de Calabre, dans laquelle le faux prince, se dénonçant par son humanité, disait que se rendre justice soi-même était usurper les droits de la justice royale; qu'il fallait laisser aux magistrats la terrible responsabilité de la vie et de la mort, et que Son Altesse voyait avec le plus grand déplaisir les royalistes se livrer à de semblables excès.

C'était assez imprudent au faux prince de parler sur ce ton, lorsque Ferdinand recommandait à Ruffo l'extermination des jacobins.

A Naples, il eût été immédiatement reconnu pour un aventurier; mais, en Calabre, on ne continua pas moins, malgré cette imprudente pitié, de le prendre pour un prince.

Après deux jours passés à Francavilla, de Cesare et Boccheciampe étaient entrés à Ostuni, qu'ils avaient trouvée dans la plus complète anarchie. Le parti royaliste, triomphant à leur approche, s'était emparé de toute l'autorité et avait voulu massacrer un des patriotes les plus connus et les plus intelligents du pays, et, avec lui, toute sa famille.

Ce patriote, homme non-seulement d'un grand talent comme médecin, mais encore d'un grand coeur, ainsi qu'on va le voir, se nommait Airoldi.

Voyant l'inévitable danger venu à lui, il résolut de se sacrifier, mais, en se sacrifiant, de sauver sa famille.

En conséquence, il barricada l'entrée principale de sa maison, qu'il se prépara à défendre jusqu'à la dernière extrémité, tout en faisant fuir sa famille par une porte abandonnée depuis longtemps et qui donnait sur une ruelle sombre et déserte.

Les brigands se ruèrent alors contre la façade de la maison, qui donnait sur la grande rue et qui était barricadée.

Au moment où la porte s'ouvrait, afin que la colère de toute cette multitude se tournât contre lui, il lâcha ses deux coups de fusil sur les assaillants, tua un homme et en blessa un autre.

Puis il jeta derrière lui son fusil déchargé et se livra à ses bourreaux.

Ceux-ci avaient préparé un bûcher pour le brûler, lui, sa femme et ses trois enfants; mais il leur fallut, à leur grand regret, se contenter d'une seule victime.

Ils le lièrent sur le bûcher et le brûlèrent à petit feu.

De Cesare et Boccheciampe avaient été prévenus de ce qui se passait. Ils mirent leurs chevaux au galop; mais, quelque diligence qu'ils fissent, ils arrivèrent trop tard.

Le docteur venait d'expirer.

Ah! nous le savons bien, c'est une triste histoire que celle que nous écrivons sous la forme du roman, et peut-être ne lui avons-nous donné cette forme que pour avoir le droit de la publier et la certitude de la faire lire, et ce sont de misérables alliés, ceux que, de tout temps, de Ferdinand Ier à François II, de Mammone à La Gala, les Bourbons ont eu pour défenseurs de leur cause.

Mais aussi, passant derrière l'histoire et par les mêmes chemins qu'elle a suivis, nous avons le bonheur de pouvoir, à l'égard de certains hommes, rectifier ses jugements. Nous avons déjà peint le cardinal Ruffo, tel qu'il était et non point tel que les historiens, qui n'avaient pas lu sa correspondance avec Ferdinand, nous l'avaient donné.

A un plan moins important et plus éloigné, nous sommes heureux de dire la vérité sur de Cesare et Boccheciampe.

Leur arrivée à Ostuni arrêta le sang et fit cesser les massacres.

Il y a, à notre avis, une grande joie et un grand orgueil à sauver la vie d'un homme; mais l'orgueil ne doit-il pas être aussi grand, la joie aussi grande lorsque l'on tire une mémoire des gémonies où un historien peu consciencieux ou mal renseigné l'avait traînée et qu'on la réhabilite aux yeux de la postérité?

Et voilà ce qui donnera, nous l'espérons, à ce livre un cachet particulier: c'est la conscience avec laquelle il répandra la lumière sur tous et même sur ceux qui, au point de vue de notre opinion, seraient nos ennemis, si, au point de vue de notre conscience, nous ne devions, avant tout, être leur juge.

Ce fut sur la place d'Ostuni, près du bûcher du docteur Airoldi, que fra Pacifico rejoignit de Cesare et son compagnon. Ils étaient occupés à recevoir des députations qui non seulement venaient rendre hommage au faux prince, mais encore lui demander des secours. Lecce était séparée en deux parties, et les républicains étaient les plus forts. Tarente et Martina étaient dans la même situation; Aquaviva était démocratisée jusqu'au fanatisme: Altamura surtout avait fait serment de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de rester sous la domination des Bourbons. Considérées à leur véritable point de vue, les choses ne présentaient donc pas un succès si facile qu'on l'avait cru d'abord.

Fra Pacifico attendit que le faux prince eût reçu les trois ou quatre députations qui lui étaient envoyées, et s'annonça comme venant de la part du vicaire général.

De Cesare pâlit et regarda Boccheciampe; selon lui, le seul vicaire général qui pût envoyer vers lui était le prince François.

L'humilité du messager ne prouvait rien. De Cesare lui-même choisissait pour porter ses ordres ou ses dépêches des moines de bas étage; le moine, quel qu'il soit et à quelque robe qu'il appartienne, étant toujours bien reçu partout, dans l'Italie méridionale, mais à plus forte raison s'il a fait voeu de pauvreté et appartient à quelque ordre mendiant.

--Quel est ce vicaire général? demanda de Cesare pour l'acquit de sa conscience, mais croyant savoir d'avance quelle réponse serait faite à cette question.

--Ce vicaire général, répondit fra Pacifico, est Son Éminence le cardinal Ruffo, et voici la dépêche dont je suis chargé de sa part pour Votre Altesse.

De Cesare regarda Boccheciampe avec une inquiétude croissante.

--Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe, décachetez cette lettre et lisez-la, puisqu'elle est à votre adresse.

Et, en effet, la lettre portait cette suscription:

«A Son Altesse royale monseigneur le duc de Calabre.»

De Cesare l'ouvrit et lut:

«Monseigneur,

»Votre auguste père, Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! m'a fait l'honneur de me nommer son lieutenant, avec charge de reconquérir son royaume de terre ferme, envahi à la fois par les jacobins français et leurs principes.

»Ayant appris, tant à Palerme qu'à Messine, et surtout à mon débarquement en Calabre, où je suis descendu le 8 février du présent mois, l'entreprise hardie que Votre Altesse avait tentée de son côté, et la façon miraculeuse dont Dieu l'avait secondée, je dépêche à Votre Altesse un de nos partisans les plus chaleureux et les plus éprouvés, pour lui dire que le roi votre père, que Dieu garde! malgré le rang suprême que vous êtes destiné à occuper, ayant daigné, tant sa confiance en moi est grande, mettre Votre Altesse sous mes ordres, j'ai l'honneur de lui faire savoir que, dès qu'elle aura assuré la tranquillité des provinces où elle se trouve, je la prie de venir me rejoindre avec ce qu'elle aura de volontaires, d'armes et de munitions, pour que nous marchions ensemble sur Naples, où seulement nous parviendrons à trancher les sept têtes de l'hydre.

»Tout en laissant à Votre Altesse le soin d'apprécier l'époque où elle doit me rejoindre, je lui ferai observer que le plus tôt sera le mieux.

J'ai l'honneur d'être, avec respect, »De Votre Altesse royale, »Le très-humble serviteur et sujet, »Le cardinal RUFFO.»

Dans cette lettre était inséré un petit papier où, de sa plus fine écriture, le cardinal avait tracé les mots suivants:

«Capitaine de Cesare, le roi connaît votre dévouement et l'approuve, ainsi que celui de vos compagnons. Le jour où vous me rejoindrez, vous abdiquerez le titre de prince, mais vous prendrez à mes côtés le rang de brigadier.

»En attendant, demeurez pour tous le prince héréditaire et que Dieu vous garde ni plus ni moins que si vous étiez lui-même!

»Celui qui vous porte ce billet, quoique tout dévoué à notre cause, ne sait que ce que voudrez lui dire, et il me paraît important, surtout si vous le renvoyez à Naples, qu'il y rentre avec la croyance que vous êtes bien véritablement le duc de Calabre.»

De Cesare lut la lettre, ou plutôt les deux lettres, d'un bout à l'autre avec toute l'attention que l'on peut imaginer; puis il les passa à Boccheciampe, tandis que fra Pacifico, qui prenait l'aventurier corse pour le vrai prince, se tenait respectueusement à quelque distance, attendant ses ordres.

--Vous savez lire, mon ami? demanda Boccheciampe lorsqu'il eut achevé les deux lettres et rendu à de Cesare le billet particulier qui était joint à la dépêche officielle.

--Par la grâce de Dieu, oui, dit fra Pacifico.

--Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veut point avoir de secret pour un serviteur si dévoué que vous paraissez l'être, et désire que vous connaissiez le cas que monseigneur le cardinal fait de vous, elle vous autorise à prendre connaissance de cette lettre.

Fra Pacifico reçut, en s'inclinant jusqu'à terre, la lettre des mains du faux duc de Saxe, et la lut à son tour.

Après quoi, il s'inclina de nouveau en signe de remerciement et la rendit à celui qu'il prenait pour le prince.

--Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir, selon les instructions du cardinal, avec les quelques villes qui ont oublié leur devoir et qui résistent au pouvoir royal; après quoi, selon ses instructions toujours, nous nous rangerons immédiatement sous ses ordres.

--Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico se redressant de toute la hauteur de sa longue taille avec la confiance d'un homme qui sait combien il peut être utile si on l'emploie convenablement, à quoi allez-vous m'occuper?

Les deux jeunes gens se regardèrent, et, reportant leurs yeux sur fra Pacifico:

--Nous avons besoin d'un messager brave et habile qui nous précède à Martina et à Tarente, qui s'introduise dans ces deux villes et qui y répande nos proclamations.

--Me voilà, dit fra Pacifico frappant la terre de son bâton de laurier. Ah! si j'avais Giacobino!

Les jeunes gens ignoraient ce que c'était que Giacobino, et apprirent du moine que c'était son âne, qu'il avait laissé au Pizzo en s'embarquant pour la Sicile.

Le même soir, fra Pacifico partit pour Martina, portant une charge de proclamations pareille à celle qu'eût pu porter Giacobino.

CXVII

OU LE FAUX DUC DE CALABRE FAIT CE QU'AURAIT DU FAIRE LE VRAI DUC.

Fra Pacifico parti, c'est-à-dire le dé jeté, les deux jeunes gens se demandèrent comment ils allaient faire si les deux villes résistaient.

Ils avaient une espèce d'armée; mais, comme ils ne possédaient que des couteaux et de mauvais fusils, et qu'ils manquaient de canons et de munitions de siége, cette armée ne pouvait rien contre des murailles.

En ce moment, on prévint Son Altesse royale monseigneur le duc de Calabre qu'un certain Jean-Baptiste Petrucci demandait audience. Dans le cas où monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le recevoir, il désirait être au moins reçu par monseigneur le duc de Saxe, les nouvelles qu'il apportait étant de la plus haute importance.

Et, en effet, à une heure du matin, il eût été bien indiscret de déranger deux personnages si élevés pour des nouvelles ordinaires.

Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l'instant même, introduit en présence des deux jeunes gens.

Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur de la marine au nom de la république parthénopéenne. Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer à Lecce un détachement de cavalerie et deux pièces de canon avec leurs caissons, leurs munitions et tous leurs accessoires.

Il venait offrir aux deux princes de leur donner ses cavaliers et ses canons, au lieu de les conduire à Lecce.

Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avec joie une offre qui leur arrivait en temps si opportun.

De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci inspecteur général de la marine, au lieu d'inspecteur ordinaire. Il lui donna un certificat de loyalisme à valoir autant que de droit, et qu'il signa de son faux nom; puis, comme il fallait attendre le retour de fra Pacifico pour savoir ce que l'on pouvait espérer ou craindre de Tarente et de Martina, on résolut de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur Lecce, qui envoyait une députation pour demander des secours contre les républicains, et particulièrement contre un certain Fortunato Andreoli qui s'était emparé de la forteresse et avait organisé une garde civique, des chasseurs et des cavaliers.

Petrucci offrit d'être de l'expédition, afin de donner par sa présence du coeur à ses cavaliers.

On se mit à neuf heures du matin en route pour Lecce. Chemin faisant, on recueillit deux ou trois cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville, ne voulant pas servir contre leur opinion: ces hommes se réunirent à la petite armée bourbonienne, qui se trouva ainsi portée à plus de mille hommes.

De Cesare entra donc à Lecce avec une force imposante.

Andreoli s'était retiré dans le château et s'y était enfermé; de Cesare le fit sommer de se rendre, et, sur son refus, donna l'ordre d'attaquer.

La résistance ne fut pas longue. Aux premiers coups de fusil, la garnison ouvrit une porte sur la campagne et s'enfuit par cette porte.

Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas moins une grande importance. C'était la première rencontre qui avait lieu entre les royalistes et les républicains, et, aux premiers coups de fusil, les républicains avaient cédé la place.

Nous répétons avec intention: aux premiers coups de fusil, car on n'avait pas pu se servir des canons. On avait de l'artillerie et pas d'artilleurs.

La joie fut grande. Toutes les cloches de Lecce et des environs se mirent en branle pour célébrer le triomphe de monseigneur le duc de Calabre, et l'on illumina la ville à giorno.

Le lendemain de la prise de Lecce, on vit arriver fra Pacifico, attiré par le bruit des cloches. Il avait accompli fidèlement et intelligemment sa mission dans les deux villes, et rapportait à la fois du bon et du mauvais.

Le bon était que Tarente était prête à ouvrir ses portes sans coup férir.

Le mauvais était que Martina était prête à se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

On résolut alors de diviser la petite armée en deux troupes. L'une de ces troupes, sous la conduite de Boccheciampe, rallierait complétement Tarente au parti bourbonien; l'autre, sous la conduite de Cesare, marcherait lentement sur Martina, de manière à être rejointe par la colonne de Boccheciampe avant d'être arrivée sous les murs de la ville.

Tarente, comme l'avait prédit fra Pacifico, ouvrit ses portes sans même attendre les sommations militaires, et les habitants vinrent au-devant de Boccheciampe, portant en main la bannière royale; mais il n'en fut pas de même de Martina: la municipalité avait décrété la défense et mis à prix les têtes des deux princes, celle du duc de Calabre à trois mille ducats et celle du duc de Saxe à quinze cents.

Peut-être trouvera-t-on que c'était bien bon marché; mais la ville de Martina n'était point riche.

A un quart de lieue de la ville, la colonne de Boccheciampe rejoignit celle de Cesare, et, la jonction faite, on résolut de donner l'assaut à la ville, résolution presque téméraire, en l'absence, non pas d'artillerie, mais d'artilleurs.

On tenta donc, avant d'en venir aux mains, tous les moyens d'accommodement possibles.

En conséquence, on appela un trompette, on le fit monter à cheval et on lui donna pour les habitants de Martina une proclamation leur annonçant que les troupes royales, loin de vouloir commettre la moindre hostilité contre les Martinésiens, ne réclamaient d'eux autre chose que l'obéissance à leurs légitimes souverains; mais que, cependant, s'ils refusaient de satisfaire à cette juste demande, le sort des armes déciderait de la question.

Le trompette partit à cheval, suivi des yeux par toute l'armée bourbonienne et particulièrement par ses deux chefs; mais il ne put remplir sa mission; car, au moment où il arrivait à portée de la balle, une effroyable fusillade l'accueillit, et l'homme et le cheval roulèrent sur le pavé.

Mais le cheval seul était mort. L'homme se releva, et, quoique à cheval pour aller et à pied pour revenir, il revint plus vite qu'il n'était allé.

Les deux chefs ordonnèrent à l'instant même l'assaut et s'avancèrent contre la ville sous une grêle de balles, attaquant les postes avancés en dehors de la porte et les forçant à rentrer dans la ville.

Mais, en ce moment, une pluie diluvienne et une grêle effroyable vinrent au secours des assiégés et empêchèrent les troupes royales de profiter de leur victoire; puis, comme, immédiatement après la pluie, vint la nuit, force fut de remettre la continuation du siége au lendemain.

Fra Pacifico n'avait point pris part à l'action, mais n'était point demeuré oisif pour cela.

A Lecce, à Tarente, sur la route, partout, au nombre des volontaires qui s'étaient joints à la petite troupe, il s'était trouvé des moines.

Ces moines appartenaient presque tous aux ordres mineurs, c'est-à-dire à la règle de saint-François.

Fra Pacifico, en mission de la part du cardinal, avait naturellement exercé sur eux une certaine suprématie. Il les avait, en conséquence, enrégimentés, et, pour que les deux pièces de canon ne restassent point oisives, organisés en artilleurs.

En conséquence, le soir même de l'escarmouche, au grand étonnement des deux chefs et à la grande édification de l'armée, on vit douze moines, attelés six par six aux deux pièces, et qui les traînaient sur une petite hauteur dominant la ville et s'élevant en face de la porte.

Le matin, au point du jour, les deux pièces de canon étaient en batterie.

De Cesare, voyant au point du jour ces dispositions prises par fra Pacifico, voulut visiter lui-même la batterie.

Là, tout fut expliqué d'un seul mot.

A bord de la Minerve, fra Pacifico, du temps qu'il y servait, avait été chef de pièce.

Non-seulement il s'était rappelé son ancien métier, mais encore, pendant les deux ou trois jours qui venaient de s'écouler, il l'avait appris aux moines qu'il avait enrôlés.

De Cesare le nomma, séance tenante, chef de l'artillerie.

Malgré cette amélioration dans son matériel, amélioration qui lui promettait la victoire, de Cesare voulut user de modération envers les Martinésiens et leur envoya un second parlementaire, porteur des mêmes instructions que le premier.

Mais, lorsqu'ils virent le parlementaire à portée de fusil, les Martinésiens firent feu sur lui, comme ils avaient fait feu sur le premier.

En réponse à cette fusillade, les deux pièces de fra Pacifico grondèrent, et, en grondant, semèrent sur les défenseurs des murs une pluie de mitraille qui les décima.

A cette reconnaissance d'une artillerie ignorée qui tout à coup, et sans avoir crié gare, s'était mêlée à la conversation et avait couché sur le carreau une douzaine d'entre eux, il y eut dans les rangs des assiégés un moment d'hésitation.

Les deux chefs royalistes en profitèrent.

Corses tous deux et braves comme des Corses, ils oublièrent leur prétendue grandeur qui eût dû les attacher au rivage, et, une hache à la main, s'élancèrent contre les portes, qu'ils se mirent à enfoncer.

Toute l'armée les suivit avec enthousiasme; les Calabrais n'avaient jamais entendu dire que les princes fissent, pendant les siéges, la besogne des pionniers, et les capucins celle des artilleurs. La porte fut enfoncée du coup, et, de Cesare et Boccheciampe en tête, la petite armée entra dans la ville comme un torrent qui a brisé sa digue.

Les Martinésiens essayèrent d'arrêter ce flot humain, de tenir dans les maisons, de défendre les places, de se fortifier dans les églises. Poursuivis pied à pied, fusillés à bout portant, ils ne purent se rallier, et, forcés de traverser la ville en courant, ils sortirent en désordre, en fugitifs, par le côté opposé à celui où les bourboniens étaient entrés.

Un seul groupe de républicains se rallia autour de l'arbre de la liberté, et s'y fit tuer depuis le premier jusqu'au dernier.

L'arbre fut abattu comme ses défenseurs, coupé en morceaux, mis en bûcher, et servit à brûler les morts, et, avec eux, quelque peu de vivants.

Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampe firent ce qu'ils purent pour arrêter le carnage; mais il y avait parmi les vainqueurs une telle animation, qu'ils réussirent moins bien que dans les autres villes.

La chute d'Aquaviva suivit celle de Martina, et nos deux aventuriers croyaient toutes choses apaisées dans les provinces, lorsqu'ils apprirent que Bari, malgré l'exemple fait sur Martina et sur Aquaviva, venait de proclamer le gouvernement républicain et avait juré de le maintenir.

La chose lui était d'autant plus facile qu'elle avait reçu par mer un secours de sept à huit cent Français.

De Cesare et Boccheciampe en étaient à se demander s'ils devaient attaquer Bari malgré ce renfort, ou, laissant derrière eux la révolution soutenue par les baïonnettes françaises, se rendre à l'ordre du cardinal en le rejoignant.

Sur ces entrefaites, ils apprirent que les Français avait quitté Bari et s'avançaient sur Casa-Massima. Ils savaient que la colonne française comptait sept cents hommes seulement. L'armée bourbonienne en comptait près de deux mille, c'est-à-dire une force presque triple. Ils résolurent de risquer une rencontre avec les troupes régulières. C'était, d'ailleurs, une extrémité à laquelle il fallait toujours arriver.

Mais, pour s'assurer plus certainement encore l'avantage, les deux amis décidèrent de surprendre les Français dans une embuscade qu'ils établiraient sur leur chemin. Ils disséminèrent donc leurs troupes. Boccheciampe laissa mille hommes à de Cesare, et, avec mille hommes, s'avança sur la route de Monteroni.

Il trouva dans la vallée un lieu propre à une embuscade et s'y établit avec sa troupe.

De Cesare, au contraire, se tint en vue sur la colline de Casa-Massima, espérant attirer les regards sur lui et les distraire ainsi de l'embuscade de Boccheciampe.

Boccheciampe devait attaquer les Français, et de Cesare profiter du désordre que cette attaque causerait dans leurs rangs pour tomber sur eux et achever de les mettre en déroute.

De Cesare avait levé à Martina et à Aquaviva une contribution de douze chevaux qu'il avait donnés à fra Pacifico pour son artillerie, toujours servie par ses douze moines, qui, exercés trois fois par jour, étaient devenus d'excellents artilleurs.

Cette fois, on plaça fra Pacifico et ses canons sur la grande route, afin qu'il pût se porter partout où besoin serait, et l'on attendit.

Tout arriva comme on l'avait prévu, excepté le dénoûment. Les Français, préoccupés de Cesare et de ses hommes, qu'ils apercevaient au haut de la colline de Casa-Massima, donnèrent en plein dans l'embuscade de Boccheciampe. Attaqués vigoureusement et ne sachant point d'abord à qui ils avaient affaire, il y eut dans leurs rangs un mouvement d'hésitation; mais, reconnaissant quelle espèce d'ennemis ils avaient à combattre, ils se massèrent au sommet d'une colline appuyée à un bois, et, de là, soutenus par leur artillerie, ils marchèrent contre Boccheciampe au pas de charge, tête baissée, la baïonnette en avant.

En ce moment, le hasard voulut que le bruit se répandit parmi les bourboniens qu'une forte colonne de patriotes sortait de Bari pour les prendre à revers.

Alors, tout fut dit. Les gardes armés, les campieri, les chasseurs de Lecce furent les premiers à prendre la fuite, et leur exemple fut suivi par le reste de la colonne.

Ce fut en vain que de Cesare, à la tête de quelques cavaliers restés fidèles, se précipita au milieu de la mêlée: il ne put rallier les fuyards.

Une invincible panique s'était emparée de ses hommes. Par bonheur pour les deux aventuriers, les Français, si vigoureusement attaqués, crurent, en voyant cesser non-seulement toute attaque, mais encore toute résistance, à quelque ruse de guerre ayant pour but de les attirer dans une seconde embuscade, et s'arrêtèrent court d'abord, puis ne reprirent leur marche que pas à pas, avec les plus grandes précautions.

Mais bientôt, reconnaissant que c'était une vraie déroute, la cavalerie républicaine se mit à la poursuite des vaincus. Au moment où elle arriva sur la grande route, fra Pacifico la salua de deux coups de canon à mitraille, qui lui tua quelques chevaux et quelques hommes; et, moins un caisson qu'il renversa en y plaçant une mèche communiquant avec une traînée de poudre, il enleva au grand galop le reste de son artillerie.

Or, le hasard ou un calcul juste de fra Pacifico, voulut qu'au moment même où, pour ne point se heurter au caisson renversé et barrant la route, les dragons se séparaient en deux files, chacune suivant un revers du chemin, le feu se communiquât de la mèche à la traînée de poudre et de la traînée de poudre au caisson, qui éclata avec un effroyable bruit, en mettant en lambeaux les chevaux et les hommes qui se trouvèrent à portée de ses débris.

La poursuite s'arrêta là. Les Français craignirent quelque nouveau guet-apens du même genre, et les bourboniens purent se retirer sans être inquiétés.

Mais le prestige qui s'attachait à leur mission divine était détruit. A la première lutte avec les troupes républicaines, quoique trois fois supérieurs en nombre à celles-ci, ils avaient été vaincus.

Des deux mille hommes qu'avaient les deux jeunes gens avant le combat, il leur en restait à peine cinq cents.

Les autres s'étaient dispersés.

Il fut convenu que de Cesare, avec quatre cents hommes, irait rejoindre le cardinal, et que Boccheciampe, avec cent hommes, se rendrait à Brindisi pour tâcher d'y réorganiser une colonne avec laquelle il rejoindrait à son tour le gros de l'armée sanfédiste.

Fra Pacifico, les deux pièces de canon, le caisson qu'il avait sauvés et ses douze moines restaient attachés à la colonne de Cesare.

Les deux amis s'embrassèrent, et, dès le même soir, prirent le chemin qui devait conduire chacun d'eux à sa destination.

CXVIII

NICCOLA ADDONE

Nous avons raconté comment Salvato avait été envoyé par le général Championnet à Salerne dans le but d'organiser et de diriger une colonne sur Potenza, où l'on craignait une réaction et les malheurs terribles qui l'accompagnent toujours dans un pays à demi sauvage où les guerres civiles ne sont que des prétextes aux vengeances particulières.

Quoique les événements de Potenza appartiennent plutôt à l'histoire générale de 99 qu'au récit particulier que nous avons entrepris, lequel ne met sous les yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des personnages qui y jouent un rôle,--comme ces événements ont le caractère terrible, et de l'époque dans laquelle ils ont été accomplis et du peuple chez lequel ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre, auquel ils ont un double droit, et par la grandeur de la catastrophe et par l'influence néfaste que le voyage qui amena la révélation par Michele du complot des Backer, eut sur la vie de l'héroïne de notre histoire.

En rentrant de cette soirée chez la duchesse Fusco, où les vers de Monti avaient été lus, où le Moniteur parthénopéen avait été fondé et où le perroquet de la duchesse avait, grâce à ses deux professeurs, Velasco et Nicolino, appris à crier: «Vive la République! meurent les tyrans!» le général Championnet avait trouvé au palais d'Angri un riche propriétaire de la Basilicate nommé Niccola Addone.

Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans le pays, par un reste d'habitude de moeurs espagnoles, habitait Potenza et avait pour ami intime l'évêque monseigneur Serrao.

Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'était fait dans l'épiscopat une double renommée de science et de vie exemplaire. Il avait acquis l'une par des publications estimées et l'autre par sa charité évangélique. Doué d'un sens juste, d'une âme généreuse, il avait salué la liberté comme l'ange du peuple promis par les Évangiles, et propagé le mouvement libéral et la doctrine régénératrice.

Mais l'azur de ce beau ciel républicain, à peine à son aurore, commençait déjà à s'obscurcir. De toutes parts des bandes de sanfédistes s'organisaient. Le dévouement aux Bourbons était le prétexte; le pillage et l'assassinat étaient le but. Monseigneur Serrao, qui avait compromis ses concitoyens par son exemple et par ses conseils, avait résolu de pourvoir au moins à leur sûreté.

Alors, il eut l'idée de faire venir de Calabre, c'est-à-dire de son pays, une garde de ces hommes d'armes connus sous le nom de campieri, restes de ces bandes du moyen âge, qui, aux jours de la féodalité, se mettaient à la solde des haines et des ambitions baroniales, descendants ou, qui sait? peut-être ancêtres de nos anciens condottieri.

Le pauvre évêque croyait avoir dans ces hommes, ses compatriotes, surtout en les payant bien, des défenseurs courageux et dévoués.

Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur Serrao avait censuré la conduite d'un de ces mauvais prêtres, dont il y a tant dans les provinces méridionales, qu'ils espèrent toujours échapper aux regards de leurs supérieurs en se confondant dans la foule. Ce prêtre s'appelait Angelo-Felice Vinciguerra.

Il était du même village que l'un des deux chefs de campieri, nommé Falsetta.

Le second chef se nommait Capriglione.

Le prêtre avait été lié dans son enfance avec Falsetta, et se lia de nouveau avec lui.

Il fit comprendre à Falsetta que la paye que lui donnait monseigneur Serrao, si forte qu'elle fût, ne pouvait se comparer à ce que lui rapporteraient les contributions qu'il pourrait lever et le pillage qu'il pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se consacrer au maintien du bon ordre, se faisaient, grâce aux hommes qu'ils avaient sous leurs ordres, chefs de bande et se rendaient maîtres de la ville.

Falsetta, entraîné par les conseils de Vinciguerra, fit part de la proposition à Capriglione, qui l'accepta.

Les hommes, on le comprend, ne résistèrent point où avaient succombé leurs chefs.

Un matin, monseigneur Serrao, étant encore au lit, vit ouvrir sa porte, et Capriglione, son fusil à la main, apparaissant sur le seuil de sa chambre, lui dit sans autre préparation:

--Monseigneur, le peuple veut votre mort.

L'évêque leva la main droite, et, faisant le geste d'un homme qui donne sa bénédiction:

--Je bénis le peuple, dit-il.

Sans lui laisser le temps de rien ajouter à ces paroles évangéliques, le bandit le coucha en joue et fit feu.

Le prélat, qui s'était soulevé pour bénir son assassin, retomba mort, la poitrine percée d'une balle.

Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur l'évêque Serrao accourut, et, comme il témoignait son indignation du meurtre qui venait d'être commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau.

Ce double assassinat fut presque immédiatement suivi de la mort de deux des propriétaires les plus riches et les plus distingués de la ville.

Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani.

Ils étaient frères.

Ce qui donna créance à ce bruit que l'assassinat de monseigneur Serrao avait été commis par Capriglione, mais à l'instigation du prêtre, c'est que, le lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit à la bande de Capriglione, et contribua avec elle à plonger Potenza dans le sang et le deuil.

Alors, libéraux, patriotes, républicains, tous ceux qui, par un point quelconque, appartenaient aux idées nouvelles, furent pris d'une profonde terreur, laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que, le jour où devait se célébrer la fête du Sang-du-Christ, c'est-à-dire le jeudi d'après Pâques, les brigands, devenus maîtres de la ville, devaient massacrer, au milieu de la procession, non-seulement tous les patriotes, mais encore tous les riches.

Le plus riche de ceux qui étaient menacés par ce bruit qui courait, et en même temps un des plus honnêtes citoyens de la ville, était ce même Niccola Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait le général français chez lui, à sa sortie de la soirée de la duchesse Fusco. C'était un homme brave et résolu, et il décida, d'accord avec son frère Basilio Addone, de purger la ville de cette troupe de bandits.

Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il estimait les plus courageux. Au nombre de ceux-ci se trouvaient trois hommes dont la tradition orale a conservé les noms, qui ne se retrouvent dans aucune histoire.

Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli, Jorio Mandiglia et Gaetano Maffi.

Sept ou huit autres entrèrent aussi dans la conspiration; mais j'ai inutilement interrogé les plus vieux habitants de Potenza pour savoir leurs noms.

Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres et portes closes, ces patriotes arrêtèrent que l'on anéantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta et toute leur bande, depuis le premier jusqu'au dernier.

Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait de se réunir en armes, moitié dans la maison d'Addone, moitié dans la maison voisine.

Les bandits eux-mêmes, comme s'ils eussent été d'accord avec ceux-ci, fournirent aux patriotes l'occasion qui leur manquait.

Ils levèrent une contribution de trois mille ducats sur la ville de Potenza, laissant aux citoyens le soin de régler la façon dont elle serait répartie et payée, pourvu qu'elle fût payée dans les trois jours.

La contribution fut levée et déposée publiquement dans la maison de Niccola Addone.

Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta, cordonnier de son état, connu sous le sobriquet de Sarcetta, se chargea de porter à domicile, chez les bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone chacun la part qui lui revenait.

Les heures du rendez-vous étaient différentes pour chaque bandit, afin que la compagnie ne vînt point en masse, ce qui eût rendu l'exécution du projet difficile.

Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, était chargé de leur faire la topographie intérieure de la maison et de leur dire, entre autres choses, que la caisse, de crainte des voleurs, était placée à l'extrémité la plus retirée de l'habitation.

Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dans une espèce de cabinet précédant la chambre où Scoletta avait dit que se tenait le caissier, deux vigoureux muletiers attachés à son service, et se nommant, l'un Loreto et l'autre Sarraceno.

Ces deux hommes se tenaient, une hache à la main, chacun d'un côté d'une porte basse sous laquelle on ne pouvait passer sans courber la tête.

Les deux haches, solidement emmanchées, avaient été achetées la veille et affilées pour cette occasion.

Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avait été assigné un quart d'heure avant l'heure convenue.

Les premiers bandits arrivèrent un à un et furent introduits aussitôt leur arrivée. Après avoir traversé un long corridor, ils arrivèrent à la chambre où se tenaient Loreto et Sarraceno.

Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient leur homme avec autant de justesse et de promptitude que le boucher abat un boeuf dans sa boucherie.

Au moment même où le bandit tombait, deux autres domestiques d'Addone, nommés Piscione et Musano, faisaient passer le cadavre à travers une trappe.

Le cadavre tombait dans une écurie.

Aussitôt le cadavre disparu, une vieille femme, impassible comme une Parque, sortait d'une chambre voisine, un seau d'eau d'une main, une éponge de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa chambre avec le mutisme et la roideur d'un automate.

Le chef Capriglione vint à son tour. Basilio Addone, frère de Niccola, le suivit par derrière comme pour lui indiquer les détours de la maison; mais, au milieu du corridor, le bandit, inquiet et soupçonneux, eut sans doute un pressentiment. Il voulut retourner. Alors, sans insistance pour le faire aller plus avant, sans discussion aucune avec lui, au moment où il se retournait, Basilio Addone lui plongea jusqu'au manche son poignard dans la poitrine.

Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le tira dans la première chambre venue, et, s'étant assuré qu'il était bien mort, l'y enferma et mit tranquillement la clef dans sa poche.

Quant à Falsetta, il avait eu un des premiers la tête fendue.

Seize des brigands, leurs deux chefs compris, étaient déjà tués et jetés dans le charnier, lorsque les autres, voyant leurs camarades entrer et ne les voyant pas sortir, formèrent une petite troupe, et, guidés par Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent pour frapper à la porte d'Addone.

Mais ils n'eurent pas même le temps de frapper à cette porte. Au moment où ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas de la maison, Basilio Addone, qui se tenait en vedette à une fenêtre, avec cette même main ferme et ce même coup d'oeil sûr dont il avait frappé Capriglione, envoya une balle au milieu du front de Gennarino.

Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mêlée. Les conjurés, comprenant que le moment était venu de payer chacun de sa personne, se lancèrent dans la rue, et, à visage découvert cette fois, attaquèrent les brigands avec une telle fureur, que tous y restèrent depuis le premier jusqu'au dernier.

On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit, ces trente-deux cadavres furent portés et couchés les uns à côté des autres sur la place du Marché, de manière qu'au lever du jour, toute la ville pût avoir sous les yeux ce sanglant spectacle.

Mais, dès la veille, Niccola Addone était parti, était venu raconter l'événement à Championnet et lui demander d'envoyer une colonne française à Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer à la réaction.

Championnet, après avoir écouté le récit de Niccola Addone, avait, en effet, reconnu l'urgence de sa demande, avait chargé Salvato d'organiser la colonne à Salerne et avait donné le commandement de cette colonne à son aide de camp Villeneuve.

CXIX

LE VAUTOUR ET LE CHACAL

En revenant de Salerne et en rentrant dans le cabinet du général Championnet, auquel il apportait la nouvelle du débarquement du cardinal Ruffo en Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui étaient complétement inconnus et au milieu desquels il crut reconnaître, à son sourcil froncé et à sa lèvre dédaigneusement abaissée, que le général en chef se trouvait assez mal à l'aise.

L'un portait le costume des grands fonctionnaires civils, c'est-à-dire l'habit bleu sans épaulettes et sans broderies, la ceinture tricolore, la culotte blanche, les bottes à retroussis et le sabre; l'autre, le costume d'adjudant-major.

Le premier était le citoyen Faypoult, chef d'une commission civile envoyée à Naples pour toucher les contributions et s'emparer de ce que les Romains appelaient les dépouilles opimes.

Le second était le citoyen Victor Mejean, que le Directoire venait de nommer à la place de Thiébaut, fait adjudant général par Championnet devant la porte Capuana, au mépris de la présentation que le général avait faite pour occuper ce poste de son aide de camp Villeneuve, occupé à cette heure à protéger les patriotes de Potenza et particulièrement Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs de la dernière catastrophe.

Le citoyen Faypoult était un homme de quarante-cinq ans, grand, mince, courbé en avant, comme sont d'habitude les hommes de bureau et de chiffres; il avait le nez d'un oiseau de proie, les lèvres minces, la tête étroite au front, renflée à la partie postérieure, le menton saillant, les cheveux courts, les doigts plats à leur extrémité.

Le citoyen Mejean était un homme de trente-deux ans, au front plissé par des rides verticales qui, partant de la naissance du nez, indiquent l'homme soucieux et facile à se laisser aller aux mauvaises pensées; son oeil, qui dans certains moments, s'éclairait d'une lueur d'envie, de haine ou de colère, s'éteignait habituellement par un effort de sa volonté. Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, et cela s'expliquait quand on savait qu'il avait trouvé, un beau matin, ses épaulettes d'adjudant-major sous l'oreiller d'une des nombreuses maîtresses de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses bureaux pour certaine irrégularité dans ses comptes et de le faire passer dans l'armée, non point comme un brave et loyal serviteur auquel on donne un noble avancement, mais comme un employé infidèle que l'on punit par l'exil.

En entendant ouvrir la porte de son cabinet par une main connue, pour ainsi dire, Championnet se retourna, et, en apercevant la figure à la fois franche et sévère de Salvato, sa physionomie passa de l'expression du dédain à celle de la raillerie.

--Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. le colonel Mejean, qui remplace notre brave Thiébaut, passé adjudant général, comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais demandé ce poste pour notre cher Villeneuve, qui n'en a pas été jugé digne par MM. les directeurs. Ils avaient des services particuliers à récompenser dans monsieur, et l'ont préféré. Nous trouverons pour Villeneuve autre chose de mieux. Voici votre brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne veux m'opposer aux décisions du Directoire lorsqu'elles ne compromettent point l'intérêt de l'armée que je commande et celui de la France. Remarquez bien que je ne dis pas: et celui du gouvernement; je dis: et celui de la France, que je sers. Car je sers la France avant tout. Les gouvernements passent,--et, Dieu merci, depuis dix ans, j'en ai vu passer pas mal, sans compter ceux que probablement je verrai passer encore,--mais la France reste. Allez, monsieur, allez prendre votre poste.

Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon son habitude, pâlit légèrement, et, sans répondre une seule parole, salua et sortit.

Le général attendit que la porte se refermât derrière celui qui sortait, fit à Salvato un signe perceptible pour lui seul, et, se retournant vers l'autre envoyé du Directoire:

--Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il, je vous présente M. Jean-Baptiste Faypoult, chef de commission civile. Il a eu le dévouement d'accepter une lourde et incommode mission, surtout dans ce pays-ci: il est chargé de lever les contributions, et, en outre, de veiller à ce que je ne me fasse ni César ni Cromwell. Je ne crois point, d'après les aperçus donnés par monsieur, que nous restions longtemps d'accord. Si nous nous brouillons tout à fait,--et nous avons déjà commencé de nous brouiller un peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples. (Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, mon cher Salvato, celui qui quittera Naples, à moins, bien entendu, d'ordres supérieurs, ce ne sera pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant à Faypoult, ayez la bonté de me laisser les instructions de MM. les directeurs. Je les étudierai à tête reposée. Je vous aiderai dans l'exécution de celles que je croirai justes; mais, je vous en préviens, je m'opposerai de tout mon pouvoir à l'exécution de celles que je croirai injustes. Et, maintenant, citoyen, ajouta Championnet allongeant la main pour recevoir les instructions du chef de la commission civile, croyez-vous que ce soit trop de vous demander quarante-huit heures pour étudier vos instructions?

--Ce n'est pas à moi, répondit le citoyen Jean-Baptiste Faypoult, à limiter au général Championnet le temps qu'il doit mettre à cette étude; mais je me permettrai de lui dire que le Directoire est pressé, et que le plus tôt qu'il me permettra de remplir les intentions de mon gouvernement sera le mieux.

--C'est convenu. Il n'y a pas péril en la demeure, et quarante-huit heures de retard ne compromettront pas le salut de l'État; je l'espère, du moins.

--Ainsi donc, général?...

--Ainsi donc, après-demain, à la même heure, citoyen commissaire. Je vous attendrai, si vous le voulez bien.

Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet comme Mejean, mais bruyant et gros de menaces, comme Tartufe signifiant à Orgon que sa maison lui appartient.

Championnet se contenta de hausser les épaules.

Puis, à son jeune ami:

--Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez quitté qu'un moment, et, à votre retour, vous me retrouvez entre deux méchants animaux, entre un vautour et un chacal. Pouah!

--Vous savez, mon cher général, dit en riant Salvato, que vous n'avez qu'un mot à dire pour que je mette la main sur l'un et le pied sur l'autre.

--Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon cher Salvato, afin que nous visitions ensemble les écuries d'Augias? Je crois bien que nous ne les nettoierons pas; mais enfin nous empêcherons peut-être qu'elles ne débordent chez nous.

--Volontiers, répondit Salvato, et vous savez que je suis tout à vos ordres. Mais j'ai deux nouvelles de la plus haute importance à vous annoncer.

--Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur, mon cher Salvato, que cela me réjouirait, mais ne m'étonnerait pas. Vous avez le visage rayonnant.

Salvato tendit en souriant la main à Championnet.

--Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux; mais les nouvelles que j'ai à vous annoncer sont des nouvelles politiques, dans lesquelles mon bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son Éminence le cardinal Ruffo a traversé le détroit et est débarqué à Catona. Il paraît, en outre, que le duc de Calabre, de son côté, a contourné la botte, et, tandis que Son Éminence débarquait au coup-de-pied, il débarquait, lui, au talon, c'est-à-dire à Brindisi.

--Diable! fit Championnet, voilà, comme vous le dites, de graves nouvelles, mon cher Salvato. Les croyez-vous fondées?

--Je suis sûr de la première, la tenant de l'amiral Caracciolo, qui, ce matin, a débarqué à Salerne, venant de Catona, où il a vu le cardinal Ruffo, au milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannière royale déployée au balcon de la maison qu'il habitait et prêt à partir pour Palmi et pour Mileto, où il a donné rendez-vous à ses recrues. Quant à la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne me l'a pas affirmée, il en doute lui-même, ne croyant pas le duc de Calabre capable d'un tel acte de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain, c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle l'incendie, la Calabre ultérieure et toute la Terre d'Otrante sont en feu.

En ce moment, le planton entra et annonça le ministre de la guerre.

--Faites entrer, dit vivement Championnet.

A l'instant même, Gabriel Manthonnet fut introduit.

L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant, avec le général en chef, à propos des dix millions stipulés dans la trêve de Sparanisi, et qui n'étaient point encore payés, un démêlé assez grave; mais, en face des nouvelles importantes que le ministre de la guerre venait de recevoir, de son côté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait à Championnet comme à un supérieur militaire, comme à un maître en politique, venant lui demander des avis, au besoin même des ordres.

--Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant la main avec sa loyauté et sa franchise ordinaires: vous êtes la bienvenu, j'allais vous envoyer chercher.

--Vous savez ce qui se passe?

--Oui; car je pense que vous voulez parler du double débarquement, en Calabre et dans la Terre d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de Calabre?

--C'est justement cette nouvelle qui m'amène chez vous, mon cher général. L'amiral Caracciolo, de qui je la tiens, arrive de Salerne et m'a raconté y avoir trouvé le citoyen Salvato et lui avoir tout dit.

Salvato s'inclina.

--Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a déjà tout répété. Maintenant, voyons, il s'agit d'expédier vivement des hommes, et des hommes sûrs, à la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer dans la Calabre ultérieure et la Terre d'Otrante. Si nous pouvons la laisser bouillir dans sa propre marmite, peu nous importe le bouillon qu'elle y fera. Mais il faut tâcher que, d'un côté, elle ne dépasse point Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais donner l'ordre à Duhesme et à six mille Français de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui adjoindre un de vos généraux et un corps napolitain?

--Ettore Caraffa, si vous le voulez, général, avec mille hommes. Seulement, je vous préviens qu'Ettore Caraffa voudra marcher à l'avant-garde.

--Tant mieux! il aimera mieux avoir à soutenir nos Napolitains, répondit Championnet avec un sourire, que d'être soutenu par eux. Voilà pour la Pouille.

--N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate?

--Oui; Villeneuve est avec six cents hommes à Potenza. Mais je vous avoue franchement que je me soucie peu de faire battre mes Français contre un cardinal. En supposant une victoire, elle sera sans gloire; en supposant une défaite, elle sera honteuse. Envoyez là des Napolitains, des Calabrais, si vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine.

--J'ai votre homme, général, ou plutôt notre homme: c'est Schipani.

--J'ai causé avec lui deux fois. Il m'a paru plein de courage et de patriotisme, mais bien inexpérimenté.

--C'est vrai, mais, en temps de révolution, les généraux s'improvisent. Vos Hoche, vos Marceau, vos Kléber sont des généraux improvisés et n'en sont point de plus mauvais généraux pour cela. Nous mettrons sous les ordres de Schipani douze cents Napolitains et nous le chargerons de recueillir et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou qui doivent fuir devant le cardinal et ses bandits... Le premier corps, ajouta Manthonnet, c'est-à-dire Duhesme avec ses Français, Caraffa avec ses Napolitains, après avoir soumis la Pouille, pénétrera dans la Calabre, tandis que Schipani, avec ses Calabrais, se bornera à maintenir Ruffo et ses sanfédistes. Le but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani, de résister. Seulement, général, vous recommanderez à Duhesme de vaincre bien vite, et nous nous en rapportons à lui pour cela, attendu qu'il nous faut le plus vite possible reconquérir notre mère nourrice, la Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais par mer empêchent de nous envoyer ses blés et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner Duhesme et ses six mille hommes, général?

--Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le dites, le plus tôt sera le mieux. Quant aux Abruzzes, ne vous en inquiétez point; elles sont contenues par les postes français de la ligne d'opérations entre la Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de Pescara.

--Alors, tout va bien. Quant au général Duhesme?

--Salvato, dit Championnet, vous préviendrez Duhesme, de ma part, qu'il ait à s'entendre immédiatement avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne prêt à partir ce soir. Vous ajouterez que j'espère qu'il ne partira point sans me faire voir son plan et prendre non pas mes ordres, mais mes avis.

--Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, je vais lui envoyer Hector.

--A propos, reprit Championnet, un mot!

--Dites, général.

--Êtes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles secrètes, ou que l'on dise tout au peuple?

--Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le gouvernement que nous venons de renverser était celui de la ruse et du mensonge, il faut que le nôtre soit celui de la droiture et de la vérité.

--Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-être ce que vous faites est-il d'un mauvais politique, mais c'est d'un bon, brave et honnête citoyen.

Et, tendant une main à Salvato, l'autre à Manthonnet, il les suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût fermée derrière eux, et, laissant sa figure prendre l'expression du dégoût, il s'allongea dans un fauteuil, ouvrit les instructions de Faypoult et, en haussant les épaules, il commença de les lire avec une attention remarquable.

FIN DU TOME SIXIÈME

TABLE

C.--Un grain CI.--La tempête CII--Où le roi recouvre enfin l'appétit CIII.--Quelle était la grâce qu'avait à demander le pilote CIV.--La royauté à Palerme CV.--Les nouvelles CVI.--Comment le prince héréditaire pouvait être à la fois en Sicile et en Calabre CVII.--Diplôme du cardinal Ruffo CVIII.--Le premier pas vers Naples CIX.--Eleonora Fonseca Pimentel CX.--André Backer CXI.--Le secret de Luisa CXII.--Michele le Sage CXIII.--Les scrupules de Michele CXIV.--L'arrestation CXV.--L'apothéose CXVI.--Les sanfédistes CXVII.--Où le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait dû faire le vrai duc CXVIII.--Niccola Addone CXIX.--Le vautour et le chacal.

FIN DE LA TABLE DU TOME SIXIÈME

_____________________________________ POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. BOURET.

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