TOME V (continued 2)
Reading edition
--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour aux agents de l'autorité.
--Gentiluomini (des gentlemen), me répondit celui-ci.
--Qu'ont-ils fait?
--Nulla! hanno amazzato (rien! ils ont tué).
Et, en effet, à Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, et le lazzarone ignorant, qui n'a jamais sondé les mystères de la vie et de la mort, ôte la vie et donne la mort sans avoir aucune idée, ni philosophique ni morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il ôte.
Que l'on se figure donc le rôle sanglant que doivent jouer, dans les situations pareilles à celles où nous venons de montrer Naples, des hommes dont les prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang de leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire et qui les mangent!
LXXXII
LE PRINCE DE MALITERNO.
Il fallait au plus tôt porter remède à la situation, ou Naples était perdue et les ordres de la reine étaient exécutés à la lettre, c'est-à-dire que la bourgeoisie et la noblesse disparaissaient dans un massacre général et qu'il ne restait que le peuple, ou plutôt que la populace.
Les députés de la ville, alors, se réunirent dans la vieille basilique de Saint-Laurent, dans laquelle tant de fois avaient été discutés les droits du peuple et ceux du pouvoir royal.
Le parti républicain, qui, nous l'avons vu, avait déjà été en relation avec le prince de Maliterno, et qui, d'après ses promesses, croyait pouvoir compter sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne de 1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, il venait de faire pour la défense de Capoue, le proposa comme général du peuple.
Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre contre les Français, n'eurent aucune défiance et accueillirent son nom par acclamation.
Son entrée était préparée pour se faire au milieu de l'enthousiasme général. Au moment où le peuple criait: «Oui! oui! Maliterno! vive Maliterno! mort aux Français! mort aux jacobins!» Maliterno parut à cheval et armé de pied en cap.
Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile à se laisser prendre à des coups de théâtre. L'arrivée du prince, au milieu des bravos qui signalaient sa nomination, lui parut providentielle. A sa vue, les cris redoublèrent. On enveloppa son cheval, comme, la veille et le matin encore, on avait enveloppé le carrosse de l'archevêque, et chacun hurla, de cette voix qu'on n'entend qu'à Naples:
--Vive Maliterno! vive notre défenseur! vive notre père!
Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux mains des lazzaroni et entra dans l'église de San-Lorenzo. Déjà accepté par le peuple, il fut proclamé dictateur par le municipe, revêtu de pouvoirs illimités, et libre de choisir lui-même son lieutenant.
Séance tenante, et avant même que Maliterno sortit de l'église, on annonça une députation chargée de se rendre près du vicaire général et de lui dire que la ville et le peuple ne voulaient plus obéir à un autre chef que celui qu'ils s'étaient choisi, et que ce chef, qui venait d'être élu, était le seigneur San-Girolame, prince de Maliterno.
Le vicaire général devait donc être invité par la députation à reconnaître les nouveaux pouvoirs créés par le municipe et acceptés, mieux encore, proclamés par le peuple.
La députation qui s'était offerte, et qui avait été acceptée, se composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, Velasco et Pagano.
Elle se présenta au palais.
La révolution, depuis deux jours, avait marché à pas de géant. Le peuple, trompé par elle, lui prêtait momentanément son appui, et, cette fois, les députés ne venaient plus en suppliants, mais en maîtres.
Ces changements n'étonneront point nos lecteurs, qui les ont vus s'opérer sous leurs yeux.
Ce fut Cirillo qui fut chargé de porter la parole.
Sa harangue fut courte: il supprima le titre de prince et même celui d'excellence.
--Monsieur, dit-il au vicaire général, nous venons, au nom de la ville, vous inviter à renoncer aux pouvoirs que vous avez reçus du roi, vous prier de nous remettre, ou plutôt de remettre à la municipalité, l'argent de l'État qui est à votre disposition, et de prescrire, par un édit, le dernier que vous rendrez, obéissance entière à la municipalité et au prince de Maliterno, nommé général par le peuple.
Le vicaire général ne répondit point positivement, mais demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, en disant que la nuit porte conseil.
Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer au point du jour, avec le reste du trésor royal, sur un bâtiment faisant voile pour la Sicile.
Revenons au prince de Maliterno.
L'important était de désarmer le peuple, et, en le désarmant, d'arrêter les massacres.
Le nouveau dictateur, après avoir engagé sa parole aux patriotes et juré de marcher en tout point d'accord avec eux, sortit de l'église, monta de nouveau à cheval, et, le sabre à la main, après avoir répondu par le cri de «Vive le peuple!» au cri de «Vive Maliterno!» nomma pour son lieutenant don Lucio Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi populaire que lui, à cause de son brillant combat de Caïazzo. Le nom du beau gentilhomme qui, depuis quinze ans, avait changé trois fois d'opinions et qui devait se les faire pardonner par une troisième trahison, fut salué par une immense acclamation.
Après quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, pour inviter le peuple à déposer les armes dans un couvent voisin destiné à servir de quartier général, et ordonna, sous peine de mort, d'obéir à toutes les mesures qu'il croirait nécessaires pour rétablir la tranquillité publique.
En même temps, pour donner plus de poids à ses paroles, il fit dresser des potences dans toutes les rues et sur toutes les places, et sillonna la ville de patrouilles composées des citoyens les plus braves et et les plus honnêtes, chargées d'arrêter et de pendre, sans autre forme de procès, les voleurs et les assassins pris en flagrant délit.
Puis il fut convenu qu'à la bannière blanche, c'est-à-dire à la bannière royale, était substituée la bannière du peuple, c'est-à-dire la bannière tricolore. Les trois couleurs du peuple napolitain étaient le bleu, le jaune et le rouge.
A ceux qui demandèrent des explications sur ce changement et qui essayèrent de le discuter, Maliterno répondit qu'il changeait le drapeau napolitain pour ne pas montrer aux Français une bannière qui avait fui devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir sa bannière, accepta.
Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut à Naples, la fuite du vicaire général et les nouveaux malheurs dont cette fuite menaçait Naples, la colère du peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, qu'il ne pouvait atteindre, se tourna tout entière contre Mack.
Une bande de lazzaroni se mit à sa recherche. Mack, selon eux, était un traître, qui avait pactisé avec les jacobins et avec les Français, et qui, par conséquent, méritait d'être pendu. Cette bande se dirigea vers Caserte, où elle croyait le trouver.
Il y était, en effet, avec le major Riescach, le seul officier qui lui fût resté fidèle dans ce grand désastre, lorsqu'on vint lui annoncer le danger qu'il courait. Ce danger était sérieux. Le duc de Salandra, que les lazzaroni avaient rencontré sur la route de Caserte et qu'ils avaient pris pour lui, avait failli y laisser la vie. Il ne restait qu'une ressource au malheureux général: c'était d'aller chercher un asile sous la tente de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle, si grossièrement traité dans la lettre qu'en entrant en campagne, il lui avait fait porter par le major Riescach; il avait, en quittant Rome, rendu contre les Français un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait espérer dans la générosité du général français. Mais le major Riescach le rassura, lui proposant de le précéder et de préparer son arrivée. Mack accepta la proposition, et, tandis que le major accomplissait sa mission, il se retira dans une petite maison de Cirnao, à la sûreté de laquelle il croyait à cause de son isolement.
Championnet était campé en avant de la petite ville d'Aversa, et, toujours curieux de monuments historiques, il venait de reconnaître avec son fidèle Thiébaut, dans un vieux couvent abandonné, les ruines du château où Jeanne avait assassiné son mari, et jusqu'aux restes du balcon où André fut pendu avec l'élégant lacet de soie et d'or tressé par la reine elle-même. Il expliquait à Thiébaut, moins savant que lui en pareille matière, comment Jeanne avait obtenu l'absolution de ce crime en vendant au pape Clément VI Avignon pour soixante mille écus, lorsqu'un cavalier s'arrêta à la porte de sa tente et que Thiébaut jeta un cri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collègue, le major Riescach.
Championnet reçut le jeune officier avec la même courtoisie qu'il l'avait reçu à Rome, lui exprima son regret de ce qu'il ne fût point arrivé une heure plus tôt pour prendre part à la promenade archéologique qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif qui l'amenait, lui offrit ses services comme à un ami, et comme si cet ami ne portait point l'uniforme napolitain.
--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez que je commence par des remercîments. J'ai trouvé, à mon retour à Rome, le palais Corsini, que je vous avais confié, dans le meilleur état possible. Pas un livre, pas une carte, pas une plume ne manquait. Je crois même que l'on ne s'était, pendant deux semaines qu'il a été habité, servi d'aucun des objets dont je me sers tous les jours.
--Eh bien, mon général, si vous m'êtes aussi reconnaissant que vous le dites du petit service que vous prétendez avoir reçu de moi, vous pouvez, à votre tour, m'en rendre un grand.
--Lequel? demanda Championnet en souriant.
--C'est d'oublier deux choses.
--Prenez garde! oublier est moins facile que de se souvenir. Quelles sont ces deux choses? Voyons!
--D'abord, la lettre que je vous ai portée à Rome de la part du général Mack.
--Vous avez pu voir qu'elle avait été oubliée cinq minutes après avoir été lue. La seconde?
--La proclamation relative aux hôpitaux.
--Celle-là, monsieur, répondit Championnet, je ne l'oublie pas, mais je la pardonne.
Riescach s'inclina.
--Je ne puis demander davantage de votre générosité, dit-il. Maintenant, le malheureux général Mack...
--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on veut l'assassiner; comme Tibère, il est forcé de coucher chaque nuit dans une nouvelle chambre. Pourquoi ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je ne pourrai pas, comme le roi des Perses à Thémistocle, lui donner cinq villes de mon royaume pour subvenir à son entretien; mais j'ai ma tente, elle est assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra l'hospitalité du soldat.
Championnet achevait à peine ces paroles, qu'un homme couvert de poussière sautait à bas d'un cheval ruisselant d'écume, et se présentait timidement au seuil de la tente que le général français venait de lui offrir.
Cet homme, c'était Mack, qui, apprenant que les hommes lancés à sa poursuite se dirigeaient sur Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le retour de son envoyé et la réponse de Championnet.
--Mon général, s'écria Riescach, entrez, entrez! Comme je vous l'avais dit, notre ennemi est le plus généreux des hommes.
Championnet se leva et s'avança au-devant de Mack, la main ouverte.
Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour lui demander son épée.
La tête basse, le front rougissant, muet, il la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, il la présenta au général français par la poignée.
--Général, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et voici mon épée.
--Gardez-la, monsieur, répondit Championnet avec son fin sourire; mon gouvernement m'a défendu de recevoir des présents de fabrique anglaise.
Finissons-en avec le général Mack, que nous ne retrouverons plus sur notre chemin, et que nous quittons, nous devons l'avouer, sans regret.
Mack fut traité par le général français comme un hôte et non comme un prisonnier. Dès le lendemain de son arrivée sous sa tente, il lui donna un passeport pour Milan, en le mettant à la disposition du Directoire.
Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie que Championnet. Il le fit arrêter, l'enferma dans une petite ville de France, et, après la bataille de Marengo, l'échangea contre le père de celui qui écrit ces lignes, lequel était à Brindisi prisonnier par surprise du roi Ferdinand.
Malgré ses revers en Belgique, malgré l'incapacité dont il avait fait preuve dans cette campagne de Rome, le général Mack obtint, en 1804, le commandement de l'armée de Bavière.
En 1805, à l'approche de Napoléon, il se renferma dans Ulm, où, après deux mois de blocus, il signa la plus honteuse capitulation que l'on ait jamais mentionnée dans les annales de la guerre.
Il se rendit avec 35,000 hommes.
Cette fois, on lui fit son procès, et il fut condamné à mort; mais sa peine fut commuée en une détention perpétuelle au Spitzberg.
Au bout de deux ans, le général Mack obtint sa grâce et fut mis en liberté.
A partir de 1808 il disparaît de la scène du monde, et l'on n'entend plus parler de lui.
On a très-justement dit de lui que, pour avoir la réputation de premier général de son siècle, il ne lui avait manqué que de ne pas avoir eu d'armées à commander.
Continuons à dérouler, dans toute sa simplicité historique, la liste des événements qui conduisirent les Français à Naples, et qui, d'ailleurs, forment un tableau de moeurs où ne manque ni la couleur ni l'intérêt.
LXXXIII
RUPTURE DE L'ARMISTICE.
Les lazzaroni, furieux de voir le général Mack leur échapper, ne voulurent point avoir fait une si longue course pour rien.
Ils marchèrent, en conséquence, sur les avant-postes français, battirent les gardes avancées et repoussèrent la grand'garde. Mais, au premier coup de fusil, le général Championnet ayant dit à Thiébaut d'aller voir ce qui se passait, celui-ci rallia les hommes que cette irruption imprévue avait dispersés et chargea toute cette multitude au moment où elle traversait la ligne de démarcation tracée entre les deux armées. Il en détruisit une partie, mit l'autre en fuite, mais, sans la poursuivre, s'arrêta dans les limites tracées à l'armée française.
Deux événements avaient rompu la trêve: le défaut de payement des cinq millions stipulés dans le traité et l'agression des lazzaroni.
Le 19 janvier, les vingt-quatre députés de la ville comprirent à quels dangers les exposaient ces deux insultes, qui, faites à un vainqueur, ne pouvaient manquer de le déterminer à marcher sur Naples.
Ils partirent donc pour Caserte, où Championnet avait son quartier général; mais ils n'eurent point la peine d'aller jusque-là, le général, nous l'avons dit, s'étant avancé jusqu'à Maddalone.
Le prince de Maliterno marchait à leur tête.
En arrivant en présence du général français, tous, comme c'est l'habitude en pareil cas, commencèrent de parler à la fois, les uns priant, les autres menaçant, ceux-ci demandant humblement la paix, ceux-là jetant à la face des Français des défis de guerre.
Championnet écouta avec sa courtoisie et sa patience ordinaires pendant dix minutes; puis, comme il lui était impossible d'entendre un mot de ce qui se disait:
--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un d'entre vous était assez bon pour prendre la parole au nom de tous, je ne doute pas que nous ne finissions par nous entendre, du moins par nous comprendre.
Puis, s'adressant à Maliterno, qu'il reconnaissait au coup de sabre qui lui partageait le front et la joue:
--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme vous, on doit savoir défendre son pays avec la parole comme avec le sabre. Voulez-vous me faire l'honneur de me dire la cause qui vous amène? J'écoute, je vous le jure, avec le plus grand intérêt.
Cette élocution si pure, cette grâce si parfaite, étonnèrent les députés, qui se turent et qui, faisant un pas en arrière, laissèrent au prince de Maliterno le soin de défendre les intérêts de Naples.
N'ayant point, comme Tite-Live, la prétention de faire les discours des orateurs que nous mettons en scène, nous nous empressons de dire que nous ne changeons point une parole au texte du discours du prince de Maliterno.
--Général, dit-il, s'adressant à Championnet, depuis la fuite du roi et du vicaire général, le gouvernement du royaume est dans les mains du sénat de la ville. Nous pouvons donc faire, avec Votre Excellence, un durable et légitime traité.
Au titre d'excellence, donné au général républicain, Championnet avait souri et salué.
Le prince lui présenta un paquet.
--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les pouvoirs des députés ici présents. Peut-être, vous qui, en vainqueur et à la tête d'une armée victorieuse, êtes venu au pas de course de Civita-Castellana à Maddalone, regardez-vous comme un faible espace les dix milles qui vous séparent de Naples; mais vous remarquerez que cet espace est immense, infranchissable même, lorsque vous réfléchirez que vous êtes entouré de populations armées et courageuses, et que soixante mille citoyens enrégimentés, quatre châteaux forts, des vaisseaux de guerre, défendent une ville de cinq cent mille habitants enthousiasmés par la religion, exaltés par l'indépendance. Maintenant, supposez que la victoire continue de vous être fidèle et que vous entriez en conquérant à Naples; il vous sera impossible de vous maintenir dans votre conquête. Ainsi, tout vous conseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons, non-seulement les deux millions et demi de ducats stipulés dans le traité de Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous demanderez en vous renfermant dans les limites de la modération. En outre, nous mettons à votre disposition, pour que vous puissiez vous retirer, des vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes de la sécurité desquelles nous vous répondons... Vous avez remporté de grands succès, vous avez pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un grand nombre de prisonniers, vous avez emporté quatre forteresses: nous vous offrons un tribut et nous vous demandons la paix comme à un vainqueur. Ainsi, du même coup, vous conquérez la gloire et l'argent. Considérez, général, que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre armée; que, si vous nous accordez la paix, que, si vous consentez à ne pas entrer à Naples, le monde applaudira à votre magnanimité. Si, au contraire, la résistance désespérée des habitants, sur laquelle nous avons le droit de compter, vous repousse, vous ne recueillerez que la honte d'avoir échoué au bout de votre entreprise.
Championnet avait écouté, non sans étonnement, ce long discours, qui lui paraissait plutôt une lecture qu'une improvisation.
--Prince, répondit-il poliment mais froidement à l'orateur, je crois que vous commettez une erreur grave: vous parlez à des vainqueurs comme vous parleriez à des vaincus. La trêve est rompue pour deux raisons: la première, c'est que vous n'avez pas payé, le 15, la somme que vous deviez payer; la seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur Naples; mettez-vous en mesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d'y entrer.
Le général et les députés, chacun de leur côté, échangèrent un froid salut; le général rentra dans sa tente, les députés reprirent la route de Naples.
Mais, aux jours de révolution comme aux jours orageux de l'été, le temps change vite, et le ciel, serein à l'aurore, est sombre à midi.
Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les députés de la ville pour le camp français, se crurent trahis, et, soulevés par les prêtres prêchant dans les églises, par les moines prêchant dans les rues, tous couvrant l'égoïsme ecclésiastique du manteau royal, ils s'élancèrent vers le couvent où ils avaient déposé leurs armes, s'en emparèrent de nouveau, se répandirent dans les rues, enlevèrent à Maliterno la dictature qu'ils lui avaient votée la veille, et se nommèrent des chefs, ou plutôt se remirent sous le commandement des anciens.
On avait abaissé les bannières royales; mais on n'avait pas encore inauguré le drapeau populaire.
Les bannières royales furent remises partout où elles avaient été enlevées.
Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit pièces de canon, qu'il traîna par les rues et qu'il mit en batterie à Tolède, à Chiaïa et à Largo del Pigne.
Puis les pillages et les exécutions commencèrent. Les gibets que Maliterno avait fait dresser pour pendre les voleurs et les assassins servirent à pendre les jacobins.
Un sbire bourbonien dénonça l'avocat Fasulo: les lazzaroni firent irruption chez lui. Il n'eut que le temps de se sauver avec son frère par les terrasses. On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes françaises, et on allait égorger leur jeune soeur, lorsqu'elle s'abrita d'un grand crucifix qu'elle prit entre ses bras. La terreur religieuse arrêta les assassins, qui se contentèrent de piller la maison et d'y mettre le feu.
Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par bonheur, en dehors de la ville, il fut instruit de ce qui s'y passait, par les fugitifs qu'il rencontra.
Il expédia alors deux messagers, porteurs chacun d'un billet dont ils avaient pris connaissance. S'ils étaient arrêtés, ils devaient déchirer ou avaler les billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils échappaient aux mains des lazzaroni, exécuter de même leur mission.
Un de ces billets était pour le duc de Rocca-Romana: Maliterno lui disait où il était caché, et, la nuit tombée, l'invitait à le venir rejoindre avec une vingtaine d'amis.
L'autre était pour l'archevêque: il lui enjoignait, sous peine de mort, à dix heures précises du soir, de mettre en branle toutes ses cloches, de réunir son chapitre, ainsi que tout le clergé de la cathédrale, et d'exposer le sang et la tête de saint Janvier.
Le reste, disait-il, le regardait.
Deux heures après, les deux messagers étaient arrivés sans accident à destination.
Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; mais il annonçait que ses vingt amis étaient prêts et se trouveraient au rendez-vous qui leur serait indiqué.
Maliterno le renvoya immédiatement à Naples, le priant de se trouver, lui et ses amis, à minuit, sur la place du couvent de la Trinité, où il s'engageait à les rejoindre. Ils devaient réunir, en même temps qu'eux, le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--maîtres et serviteurs bien armés.
Le mot d'ordre était Patrie et Liberté. On ne devait s'occuper de rien. Maliterno répondait de tout.
Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre et revenir aussitôt. En supposant l'absence de tous deux, on écrirait à Manthonnet, qui était prévenu de son côté.
A dix heures du soir, fidèle à l'ordre reçu, le cardinal-archevêque fit sonner toutes les cloches d'un même coup.
A ce bruit inattendu, à cette immense vibration qui semblait le vol d'une troupe d'oiseaux aux ailes de bronze, les lazzaroni, étonnés, s'arrêtèrent au milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant que c'était un signal de joie, dirent que les Français avaient pris la fuite; les autres, au contraire, crurent que, les Français ayant attaqué la ville, on les appelait aux armes.
Dans l'un et l'autre cas, et quelle que fût sa croyance, chacun courut à la cathédrale.
On y trouva le cardinal revêtu de ses habits pontificaux, au milieu de son clergé, dans l'église illuminée d'un millier de cierges. La tête et le sang de saint Janvier étaient exposés sur l'autel.
On sait la dévotion que les Napolitains ont pour les saintes reliques du protecteur de leur ville. A la vue de ce sang et de cette tête, qui ont peut-être joué encore un plus grand rôle en politique qu'en religion, les plus ardents et les plus furieux commencèrent à s'apaiser, tombant à genoux, dans l'église, s'ils avaient pu y pénétrer, dehors, si la foule qui encombrait la cathédrale les avait forcés de demeurer dans la rue; et tous, dans l'église et au dehors, se mirent à prier.
Alors, la procession, le cardinal-archevêque en tête, s'apprêta pour sortir et pour parcourir la ville.
En ce moment, à la droite et à la gauche du prélat, parurent, comme représentants de la douleur populaire, le prince de Maliterno et le duc de Rocca-Romana, vêtus de deuil, pieds nus, les larmes aux yeux. Le peuple voyant tout à coup, en costumes de pénitents, implorant la colère de Dieu contre les Français, les deux plus grands seigneurs de Naples, accusés d'avoir trahi Naples en faveur de ces Français, on ne songea plus à les accuser de trahison, mais seulement à prier et à s'humilier avec eux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliques portées par l'archevêque, fit en procession un grand tour dans la ville et revint à l'église, d'où il était parti.
Là, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un discours dans lequel il lui dit que saint Janvier, protecteur céleste de la ville, ne permettrait certainement pas qu'elle tombât aux mains des Français; puis il invita chacun à rentrer chez soi, à se reposer, en dormant, des fatigues de la journée, afin que ceux qui voudraient combattre se trouvassent au point du jour les armes à la main.
Enfin l'archevêque donna sa bénédiction aux assistants, et chacun se retira en répétant les paroles qu'il avait prononcées:
«Nous n'avons que deux mains, comme les Français; mais saint Janvier est pour nous.»
L'église évacuée, les rues redevinrent solitaires. Alors, Maliterno et Rocca-Romana reprirent leurs armes, qu'ils avaient laissées dans la sacristie, et, se glissant dans l'ombre, se rendirent à la place de la Trinité, où leurs compagnons les attendaient.
Ils y trouvèrent Manthonnet, Velasco, Schipani et trente ou quarante patriotes.
La question était de s'emparer du château Saint-Elme, où, l'on se le rappelle, était prisonnier Nicolino Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet sur le sort de son frère, et les autres sur celui de leur ami, avaient décidé de le délivrer. Un coup de main pour arriver à ce but était urgent. Après avoir échappé si heureusement à la torture de Vanni, Nicolino ne pouvait manquer d'être assassiné si les lazzaroni s'emparaient du château Saint-Elme, le seul que, dans sa position imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.
A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre heures de dictature, n'osant ouvrir les portes à Nicolino, de peur que les lazzaroni ne l'accusassent de trahison, avait mêlé à la garnison trois ou quatre hommes faisant partie de sa domesticité. Par un de ces hommes, il avait eu le mot d'ordre du château Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21 janvier. Le mot d'ordre était Parthénope et Pausilippe.
Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler une patrouille venant de la ville apporter des ordres au commandant du fort; ensuite, faire irruption dans la citadelle et s'en emparer.
Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, Velasco et Schipani étaient trop connus pour prendre le commandement de la petite troupe. Ils durent le céder à un homme du peuple, enrôlé dans leur parti. Mais celui-ci, peu familier avec les usages de la guerre, au lieu de donner le mot Parthénope pour mot d'ordre, croyant que c'était la même chose, donna celui de Napoli. La sentinelle reconnut la fraude et appela aux armes. La petite troupe fut alors accueillie par une vive fusillade et trois coups de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal aux assaillants.
Cet échec avait une double gravité: d'abord de ne point délivrer Nicolino Caracciolo, et ensuite de ne pas donner à Championnet le signal qui lui avait été promis par les républicains.
Et, en effet, Championnet avait promis aux républicains d'être en vue de Naples, le 21 janvier dans la journée, et les républicains, de leur côté, lui avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter la bannière tricolore française sur le château Saint-Elme.
Leur attaque de la nuit manquée, ils ne pouvaient tenir à Championnet la parole qu'ils lui avaient donnée.
Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout simplement délivrer Nicolino Caracciolo, et qui n'étaient que les alliés et non les complices des républicains, n'étaient point dans cette partie de leur secret.
Pour les uns comme pour les autres, l'étonnement fut donc grand, lorsque le 21, au point du jour, on vit flotter la bannière tricolore française sur les tours du château Saint-Elme.
Disons comment s'était faite cette substitution inattendue, comment le drapeau français avait été arboré sur le château Saint-Elme et de quelles matières il était fait.
LXXXIV
UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.
On se rappelle comment, à la suite du billet remis par Roberto Brandi, commandant du château Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci avait suspendu les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second au-dessous de l'entre-sol,» comme disait le prisonnier.
Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adressé à Vanni par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'était fait sur la physionomie de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli son visage, à l'ordre donné de reconduire Nicolino dans sa prison, à la rapidité avec laquelle il s'était élancé hors de la salle de la torture, il avait été facile à Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre était des plus graves.
Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme tout le monde, appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi à Caserte, et, le soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assisté au triomphe du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient été la suite.
La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi électrique qu'à Vanni, lui avait cependant donné à penser.
Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, s'était arrêté au moment de donner la torture à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui aussi, avoir maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.
Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais possible de la venue des Français à Naples, il songea donc à se faire un ami de ce prisonnier lui-même.
Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment où le roi entrait par la porte Campana, le commandant du château se fit ouvrir le cachot du prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle, d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:
--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier à M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le manque de livres.
--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit Nicolino avec sa bonne humeur éternelle. Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rêveur comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi, pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes les plus prolixes par ce seul mot: Oui, ou: Non, quand il répond toutefois.
--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus agréables...
--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque au château?
--Deux ou trois cents volumes.
--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume des Annales de Tacite, traitant des amours de Claude et des débordements de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, que je n'ai point lu depuis le collége.
--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque. Désirez-vous les autres?
--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et j'ai toujours été on ne peut plus sympathique à Messaline; et, comme je trouve que nos augustes souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux personnages, j'eusse voulu faire des parallèles dans le genre de ceux de Plutarque, parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder avec eux.
--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette facilité. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la bibliothèque...
--N'en parlons plus. Avez-vous la Science nouvelle, de Vico?
--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.
--Comment! vous ne connaissez pas Vico?
--Non, monsieur le duc.
--Un homme de votre instruction qui ne connaît pas Vico! c'est extraordinaire. Vico était le fils d'un petit libraire de Naples. Il fut, pendant neuf ans, précepteur des fils d'un évêque dont j'ai oublié et dont bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la confiance que cet évêque avait bien certainement que son nom vivrait plus longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa messe, donnait sa bénédiction et élevait paternellement ses trois neveux, Vico écrivait un livre qu'il intitulait la Science nouvelle, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre où il distinguait, dans l'histoire des différents peuples, trois âges qui se succèdent uniformément: l'âge divin, enfance des nations, pendant lequel tout est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; l'âge héroïque, qui est le règne de la force matérielle et des héros, et l'âge humain, période de civilisation après laquelle les hommes reviennent à l'état primitif. Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, j'aurais voulu établir un parallèle entre Achille et le général Mack, et, comme, bien certainement, le parallèle eût été en faveur de l'illustre général autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu plaider ma cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous dire adieu, disparu ce matin.
--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, monsieur le duc; mais nous n'avons point Vico.
--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, et passons aux chroniqueurs. Avez-vous la Chronique du couvent de Sant'Archangelo à Bajano? Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein de bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. Imaginez-vous donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouvé moyen, par une porte secrète dont elles possédaient une clef en même temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins. Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques jours auparavant, et qui, par conséquent, n'avait pas encore eu le temps de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses mesures, confondit les dates et donna pour la même nuit rendez-vous à deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, se reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse prise, moi, la prirent au sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne devrait jamais entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux tua l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher commandant, impossible de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une enquête, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça la jeune soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles demandèrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il faudrait une abbesse de bien mauvais caractère pour refuser un clavecin à deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction. On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule était trop étroite pour qu'il pût entrer. C'était un dimanche, au moment de la grand' messe: on remit à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on mit une heure à monter le clavecin, il avait mis une autre heure à venir de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres et les portes fermées, elles ouvrirent en toute hâte l'instrument. L'instrument était devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme qui y était enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur maître de chant était asphyxié. Autre embarras, à l'endroit du second cadavre, bien autrement difficile à cacher dans une cellule que le premier dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait alors pour archevêque un jeune prélat très-sévère. Il réfléchit à la satisfaction qu'il pouvait donner à la vindicte publique. Un procès faisait connaître au monde entier le scandale qui n'était connu que de Naples; il résolut d'en finir sans procès. Il alla chez un pharmacien, se fit préparer un extrait de ciguë aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux religieuses; puis il divisa la ciguë en trois parts, et força les coupables à boire chacune leur part du poison sanctifié par Socrate. Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de grands pouvoirs: il leur remit leurs péchés in articulo mortis. Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire pénitence dans les monastères les plus sévères de leur ordre. Eh bien, vous comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute de mémoire, je m'écarte peut-être sur certains points, mais pas, à coup sûr, à l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre de la Religieuse, de Diderot, ou un drame de la famille des Victimes cloîtrées, de Monvel; cela eût occupé mes loisirs pendant le temps plus ou moins long que j'ai encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'Histoire de Polybe, les Commentaires de César, la Vie de la Vierge, le Martyre de saint Janvier. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de tout une égale reconnaissance.
Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothèque cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir.
Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la prison de Nicolino, précédé d'un geôlier portant deux bougies.
Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il ne dormît pas encore. Il ouvrit des yeux étonnés de ce luxe de cire. Trois jours auparavant, il avait demandé une lampe et on la lui avait refusée.
Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et sortit.
--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard, vous me feriez la surprise de me donner une soirée?
--Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme je déteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter des lumières.
--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie pour les ténèbres; mais il est impossible que le désir de venir causer avec moi vous soit poussé tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison extérieure. Qu'avez-vous à me dire?
--J'ai à vous dire une chose assez importante, et à laquelle j'ai longtemps réfléchi avant de vous en parler.
--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?
--Oui.
--Dites, alors.
--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici sur une recommandation toute particulière de la reine?
--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.
--Et au secret le plus absolu?
--Quant à cela, je m'en suis aperçu.
--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que dix fois, depuis que vous êtes ici, une dame s'est présentée pour vous parler.
--Une dame?
--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a prétendu qu'elle venait de la part de la reine, à la maison de laquelle elle était attachée.
--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma foi! voilà qui la réhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement, vous lui avez constamment refusé la porte?
--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa visite pourrait ne pas vous être agréable, et j'ai craint de vous désobliger en l'introduisant près de vous.
--La dame est-elle jeune?
--Je le crois.
--Est-elle jolie?
--Je le gagerais.
--Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne désoblige jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vînt-elle de la part du diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du diable.
--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?
--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!
--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle reviendra ce soir.
--Mon cher commandant, vous êtes un homme charmant, d'une conversation pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous l'homme le plus spirituel de Naples...
--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame inconnue à la mienne; soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant, n'oubliez pas une chose ou plutôt deux choses.
--Lesquelles?
--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tôt, c'est que j'ai craint que sa visite ne vous déplût, et que, si je la fais entrer aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agréable.
--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous satisfait?
--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits services à mes prisonniers.
--Oui; seulement, vous prenez votre temps.
--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: Tout vient à point à qui sait attendre.
Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son prisonnier et sortit.
Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se fît dans les manières de son juge et de son geôlier un si grand changement à son égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse satisfaisante à sa question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage à une femme voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.
LXXXV
QUELLE ÉTAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.
Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la femme voilée n'était autre que la marquise de San-Clemente.
Au risque de perdre sa faveur et sa position près de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui était arrivé, et qui n'avait changé en rien ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue deux fois pour essayer de voir Nicolino.
Le commandant avait été inflexible: les prières n'avaient pu le toucher, l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre.
Ce n'était point que le commandant Brandi fut la perle des honnêtes gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'était un homme assez fort en arithmétique pour calculer que, quand une place vaut dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer à la perdre pour mille.
Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du château Saint-Elme ne fût en réalité que de quinze cents ducats, comme il était chargé de nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et promettaient de durer encore longtemps à Naples,--de même que M. Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, était de douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante mille livres,--de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinq ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille francs.
Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles du 9 décembre, c'est-à-dire le retour du roi, la défaite des Napolitains et la marche de l'armée française sur Naples, il avait été plus loin que le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi acharné: Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il avait, comme nous l'avons vu, essayé de semer dans le coeur de son prisonnier, avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits, la reconnaissance.
Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il était Français par sa mère, Nicolino Caracciolo n'avait pas été assez naïf pour attribuer à une sympathie spontanée le changement qui, depuis la veille, s'était fait pour lui dans les façons du commandant. Aussi, l'avons-nous vu se demander quels étaient les événements extraordinaires qui avaient pu amener envers lui ce changement de façons.
La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point tout ce qu'il désirait savoir.
Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, qui, nous l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino était homme d'esprit. Il résolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu à peu venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, dans l'avenir et à un moment donné, un pacte avantageux pour tout le monde à faire entre le gouverneur du château Saint-Elme et les républicains.
Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par le commandant du château, tandis que Nicolino n'était nullement engagé de son côté.
Quoique les instances obstinées de la marquise San-Clemente, pour arriver jusqu'à lui, instances qui avaient été couronnées par le succès, eussent laissé à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur son dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait fût suffisant pour le tenir en réserve vis-à-vis d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût épiée, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il ne les compromît et, en même temps, ne compromît la marquise elle-même, Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à lui parler de son amour ou à le lui prouver.
Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre et s'aimant plus que jamais. La marquise San-Clemente promit à Nicolino que tous les soirs où elle ne serait pas de service près de la reine, elle les viendrait passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant été interrogé sur la possibilité de mettre ce projet à exécution, et n'y ayant vu aucun empêchement de son côté, il fut convenu que les choses se passeraient ainsi.
Le commandant n'avait point été sans savoir que la dame voilée était la marquise de San-Clemente, c'est-à-dire une des dames d'honneur les plus avant dans l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des plus simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la marquise de San-Clemente, si c'était le parti royal qui l'emportait, par Nicolino Caracciolo, si c'était, au contraire, les républicains qui avaient le dessus.
Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, en projets de résistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne fut changé à la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du commandant à son égard, non-seulement continuèrent, mais allèrent toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats à son déjeuner, cinq à son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission de se promener deux fois par jour sur les remparts, à la condition de donner sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas.
La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise, tellement désespérée, qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide; aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il, sur sa foi, se promener tout à son aise.
Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grâce à l'indifférence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux précautions qu'elle prenait pour le venir voir, n'était aucunement inquiétée, Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa résistance, et, comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui devaient suivre la cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire trois heures avant la fuite de la famille royale.
La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle avait reçu l'ordre de se trouver à dix heures du soir dans les appartements de la reine; là, il lui serait fait communication de la résolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la résolution prise ne fût celle du départ.
Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à Nicolino. Ces adieux faits ne rengageaient à rien, et, si elle restait, il serait toujours temps de les refaire.
On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adressées, à remettre à Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en prit lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise les lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on échangea le plus près possible quelques paroles d'un désespoir assez calme pour ne point donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes l'un sur l'autre.
C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions raisonnables. Comme les goëlands dans la tempête, elles ne font que mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que de lutter contre lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose gracieuse, emporter par le vent comme les Océanides de Flaxman.
Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il soupa de manière à effrayer son geôlier, qu'il força de boire avec lui à la santé de la marquise. Le geôlier protesta contre la violence qui lui était faite, mais il but.
Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé fort avant dans la nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans le cachot de son prisonnier, il le trouva profondément endormi.
Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez grave pour qu'il prît sur lui de l'éveiller. On lui avait envoyé, pour les afficher à l'intérieur et à l'extérieur du château, quelques-unes des proclamations qui annonçaient le départ du roi, qui promettaient son prochain retour, qui nommaient le prince Pignatelli vicaire général, et Mack lieutenant du royaume.
Les égards que le commandant avait voués à son prisonnier lui faisaient un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire connaître à personne.
La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y était préparé. Il se contenta de murmurer: «Pauvre marquise!» Puis, écoutant les sifflements du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa tête, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de Pompadour:
--Elle aura mauvais temps pour son voyage.
--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont encore dans la rade et n'ont pu partir.
--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas l'heure de la promenade, monter sur les remparts?
--Certainement! La gravité de la situation serait une excuse, si l'on venait à me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce pas, monsieur le duc, vous auriez la bonté de dire que cette complaisance, vous l'avez exigée de moi?
Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de neveu d'un amiral, comme il disait, reconnut, sur le Van-Guard et la Minerve, les pavillons qui indiquaient la présence du roi sur l'un de ces bâtiments et du prince de Calabre sur l'autre.
Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le rejoignit en lui apportant une excellente lunette d'approche.
Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les péripéties du drame que nous avons raconté. Il vit la municipalité et les magistrats venant supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le cardinal-archevêque monter à bord du Van-Guard et en descendre; il vit Vanni, chassé de la Minerve, rentrer désespéré derrière le môle. Une ou deux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une larme; et ce spectacle lui parut d'un intérêt tel, qu'il resta toute la journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main, et ne quitta son observatoire que pour descendre, à la hâte, déjeuner et dîner.
Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa chambre. Rien n'était changé depuis la veille; le vent continuait d'être contraire; les vaisseaux étaient toujours dans le port.
Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent gracieusement le long des mâts et semblèrent faire un appel au vent. Le vent obéit, les voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent en mouvement et s'avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut à bord du Van-Guard une femme qui faisait des signes non équivoques de reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait être autre que la marquise de San-Clemente, il lui jeta à travers l'espace un tendre et dernier adieu.
Au moment où la flotte commençait à disparaître derrière Caprée, on vint annoncer à Nicolino que le dîner était servi, et, comme rien ne le retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner aux plats, qui devenaient de plus en plus délicats, le temps de se refroidir.
Le même soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, après les terribles émotions de la journée, descendit dans son cachot, et le trouva aux prises avec une bouteille de syracuse.
Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front rêveur et l'oeil humide.
Il tendit mélancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de syracuse et trinqua avec lui en secouant la tête.
Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière goutte:
--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia fût un bien grand coquin.
Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir historique, Nicolino laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit!
LXXXVI
CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.
Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des événements que nous avons déjà vus se dérouler sous nos yeux. Seulement, il est bon de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme, grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée le commandant, Nicolino assistait à tout ce qui se passait dans les rues de Naples. Quant aux événements qui ne se produisaient point au grand jour, le commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour son prisonnier un véritable ami, les lui racontait avec une fidélité qui eût fait honneur à un préfet de police faisant son rapport à son souverain.
C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le traité de Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers français qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient été payés, assista enfin à toutes les péripéties qui suivirent le départ du vicaire général, depuis la nomination de Maliterno à la dictature jusqu'à l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte à demi avec Rocca-Romana. Tous ces événements lui eussent, perçus par les yeux seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant venaient les élucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rôle du fil d'Ariane.
On atteignit ainsi le 20 janvier.
Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de la trêve, à la suite de l'entrevue entre le général français et le prince de Maliterno, et l'on sut qu'à six heures du matin, les troupes françaises s'étaient ébranlées pour marcher sur Naples.
A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, brisant toute discipline, mirent à leur tête Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne voulaient reconnaître qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les soldats et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec le général Naselli, ils commencèrent à traîner des canons à Poggioreale, à Capodichino et à Capodimonte. D'autres batteries furent établies à la porte Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les points par lesquelles les Français pouvaient tenter d'entrer à Naples. C'était pendant cette journée où se préparait la défense, que, malgré les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et les meurtres avaient été le plus terribles.
Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec terreur les cruautés qui s'accomplissaient. Il s'étonnait de ne voir le parti républicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités, et se demandait si le comité républicain était réduit à un tel abandon, qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres de la ville sans rien tenter contre les désordres qu'ils commettaient.
A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient de quelque point de la ville et montaient jusqu'aux hauteurs où est située la forteresse. Des tourbillons de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, et, poussés par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le château. Des assassinats commencés dans les rues se continuaient par les escaliers et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, presque à portée de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et aux poternes du château, dont il avait doublé les sentinelles, avec ordre de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni ou républicains. Il conduisait évidemment, avec des intentions hostiles, à un but caché, un plan arrêté avec lui-même.
La bannière royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et, malgré le départ du roi, n'avait point disparu un instant.
Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du commandant, réjouissait les yeux des lazzaroni.
Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'était point rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet, Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.
A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, comme cela se pratiquait, de deux heures en deux heures.
Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de lui, lui faisait un signe de tête.
Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout de quelques secondes, il tourna de nouveau les yeux de son côté.
Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait été d'autant plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixés, les unes à l'horizon du côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher les Français, les autres sur Naples, se débattant sous le fer et au milieu du feu, ne faisaient aucune attention à la quatrième sentinelle et au prisonnier.
Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer à un pas de lui.
--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre pain, lui jeta en passant la sentinelle.
Nicolino tressaillit et continua sa route.
Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait l'empoisonner.
Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, et, en repassant devant le factionnaire:
--Du poison? demanda-t-il.
--Non, répondit celui-ci, un billet.
--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.
Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance sans plus regarder de son côté.
Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque chose! Le défaut d'initiative dans le mezzo ceto et dans la noblesse est le défaut capital des Napolitains. Autant le peuple, poussière soulevée au moindre vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la classe moyenne et l'aristocratie sont difficiles aux révolutions.
C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie craignent de perdre une portion de ce qu'ils possèdent, tandis que le peuple, qui ne possède rien, ne peut que gagner.
Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait à quatre: il n'avait, en conséquence, qu'une heure à attendre. Cette heure lui parut un siècle.
Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui sonnaient aux trois cents églises de Naples.
Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain sur la table. Il examina négligemment son pain, n'y vit aucune rupture; sur toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si un billet avait été introduit dans l'intérieur, c'était pendant la fabrication même du pain.
Le prisonnier commença de croire à un faux avis.
Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, depuis l'amélioration croissante de ses repas, espérant voir en lui quelque encouragement à rompre son pain.
Le geôlier resta impassible.
Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne manquait sur la table. La table était irréprochablement préparée.
--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant est si bon pour moi, que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une bouteille d'asprino, si je la lui demande.
L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, à Paris.
Le geôlier sortit en faisant un mouvement des épaules qui signifiait:
--En voilà une idée de demander du vinaigre quand on a sur sa table du lacrima-cristi et du monte de Procida.
Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir les plus grands égards pour le prisonnier, il s'empressa d'obéir avec tant de diligence, que, pour aller plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la porte du cachot.
Nicolino le rappela.
--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.
--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, répondit Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers.
Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château Saint-Elme, à moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendît du haut des murailles avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais pour ne pas désobliger Nicolino.
La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de rotation qui indiquaient la clôture à double tour, Nicolino, certain de ne pas être surpris, brisa son pain.
On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la mie était un billet roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait qu'il n'avait pu y être introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pensé le prisonnier.
Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement le billet.
Il contenait ces mots:
«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; ne vous inquiétez point du bruit que vous entendrez de onze heures à minuit; il sera fait par des amis; seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»
--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prévenir; je les eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tapé dessus. Voyons le post-scriptum:
«Il est urgent que, demain, le drapeau français flotte, au point du jour, sur les murailles du château Saint-Elme. Si notre tentative échouait, faites ce que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce but. Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»
Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, qu'il éparpilla sur toute la longueur de son cachot.
Il achevait cette opération lorsque la clef tourna dans la serrure, et que son geôlier entra une bouteille d'asprino à la main.
Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, n'avait jamais pu souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait faire un sacrifice à la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, porta un toast à la santé du commandant, le vida d'un trait et fit clapper sa langue avec autant d'énergie qu'il eût pu le faire après un verre de chambertin, de château-laffitte ou de bouzi.
L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: il fallait être doué d'un courage héroïque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin.
Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus l'habitude, lui faire sa visite au café.
--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au cuisinier, mais à l'asprino, qui vous aura ouvert l'appétit.
Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart après son dîner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à cinq heures et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, non point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais par le billet qu'il avait reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux à voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air.
Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le désobliger, consentit à monter avec le commandant sur le rempart.
Naples présentait dans la soirée le même spectacle que pendant le jour, excepté que, vu à travers les ténèbres, il devenait plus effrayant. Et, en effet, le pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, semblaient jouer quelque jeu fantastique et terrible inventé par la mort. De leur côté, les incendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse qui les couronnait, offraient à Nicolino la même représentation que Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût empêché Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses et chanter des vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de Claude et fils d'Agrippine et de Domitius.
Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; Nicolino avait tout simplement sous les yeux le spectacle d'une scène de meurtre et d'incendie comme Naples n'en avait point donné depuis la révolte de Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que, s'il était gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il aurait bientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans les égouts d'où elle sortait.
En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule, et, comme si elle eût pu lire au plus profond de sa pensée, une voix lui dit:
--A ma place, que feriez-vous?
Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait ainsi: il reconnut la voix du digne commandant.
--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais pas, je vous le jure: je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanité et de la civilisation.
--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me coûtera chaque coup de canon que je tirerai? A votre âge et en paladin français, vous dites: Fais ce que dois, advienne que pourra.
--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.
--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme je suis, je dis: Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même. Ce n'est pas le chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens.
--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.
--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.
--Mais, enfin, que voulez-vous?
--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon bien tranquille: rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends.
--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous attendez.
--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable: j'attends qu'on me fasse des propositions.
Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, en effet, c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission de traiter au nom des républicains, mission qu'à la rigueur il se fût donnée à lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait tout simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il était en son pouvoir, aux événements qui devaient s'accomplir de onze heures à minuit.
Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, si avantageux que cela fût, selon lui, aux intérêts de la future république parthénopéenne, s'accorderait avec les plans des républicains?
Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il fit, pour la troisième ou la quatrième fois, le tour des remparts en sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance, aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, la mèche allumée.
LXXXVII
OU L'ON VOIT ENFIN COMMENT LE DRAPEAU FRANÇAIS AVAIT ÉTÉ ARBORÉ SUR LE CHATEAU SAINT-ELME.
Nicolino écouta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix assez haute, au contraire, pour qu'elle fût entendue de son prisonnier.
Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais il connaissait la prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il avait reçu, et il se confiait à eux.
Seulement, il lui fut démontré plus clair que jamais que toutes les attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino à lui faire quelque ouverture ou à recueillir les siennes; ce qui serait arrivé, sans aucun doute, si Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu, tenu sur la réserve.
Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de rester sur le rempart.
Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était l'heure indiquée par Maliterno à l'archevêque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les cloches de Naples. A la dernière vibration des bronzes, toutes les cloches éclatèrent à la fois.
Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert de cloches, et le gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y était pas plus préparé que lui; car, à ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et le regarda avec étonnement.
--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie cet effroyable charivari; j'allais vous faire la même question.
--Alors, vous l'ignorez?
--Parfaitement. Et vous?
--Moi aussi.
--Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera part à son voisin.
--Je vous le promets.
--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et j'ai payé bien cher, souvent, ma loge à Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait pas celui-ci.
Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en plus curieux.
En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu de leur infernale besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni, qui entendent mal la langue céleste, coururent en demander l'explication à la cathédrale.
On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole éclairée à giorno, le sang et la tête de saint Janvier exposés, le cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et Maliterno en costume de pénitents, pieds nus, en chemise et la corde au cou.
Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu croire que le spectacle était fait, virent alors l'étrange procession sortir de l'église, au milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches étaient si nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa lunette, que le commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevêque sous son dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les chanoines, Maliterno et Rocca-Romana, dans leur étrange costume, ne portaient rien, ou plutôt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les péchés du peuple.
Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et Maliterno aussi sceptique que son frère. Il fut donc, malgré la grande préoccupation qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant les deux pénitents.
Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle jouée? C'était ce que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mélange, tout particulier à Naples, du grotesque au sacré.
Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout cela.
Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense piége caché sous cette comédie religieuse.
Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande curiosité, la procession dans les différentes évolutions qu'elle accomplit depuis sa sortie de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils virent le bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder le silence et l'obscurité.
Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis continuèrent de brûler; mais personne ne s'en occupa.
Onze heures sonnèrent.
--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions du billet en rentrant dans son cabinet, je crois que la représentation est terminée. Qu'en dites-vous, mon commandant?
--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire voir avant que vous rentriez chez vous, mon cher prisonnier.
Et il lui fit signe de le suivre.
--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent préoccupés de ce qui se passe à Naples, depuis Mergellina jusqu'à la porte Capuana,--c'est-à-dire à l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce côté fasse peu de bruit et jette peu de lumière, cela vaut la peine que nous y accordions un instant d'attention.
Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart exactement opposée à celle du haut de laquelle il venait de contempler Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux disposés avec la régularité d'une armée en marche.
--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me semble.
--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?
--C'est l'armée française? demanda Nicolino.
--Elle-même, répondit le gouverneur.
--Demain, alors, elle entrera à Naples.
--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme cela quand les lazzaroni ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-être.
--Eh bien, après? demanda Nicolino.
--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à nous de songer à ce que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal à ses alliés, quels qu'ils soient, le gouverneur du château Saint-Elme.
--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos préférences?
--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des préférences, mon cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que j'étais père de famille, et en vous citant le proverbe français: Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même. Rentrez chez vous; méditez là-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et philosophie, et, comme les Français ont encore un autre proverbe qui dit: La nuit porte conseil, eh bien, demandez des conseils à la nuit; au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donnés. Bonsoir, monsieur le duc!
Et, comme, tout en causant, on était arrivé au haut de l'escalier qui conduisait aux prisons inférieures, le geôlier reconduisit Nicolino à son cachot et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.
Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.
Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues n'étaient point difficiles à suivre. Il se dirigea à tâtons vers son lit, le trouva et se jeta dessus tout habillé.
A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme, cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon.
Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.
Qu'était-il arrivé?
Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage bien éprouvé de Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question.
Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que Nicolino entendit un pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous grincèrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant, éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la main.
Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande précaution, déposa sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de son prisonnier, qui, ignorant absolument où aboutirait toute cette mise en scène, le laissait faire sans lui adresser une seule parole.
--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis à son chevet, je vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le château Saint-Elme était d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider demain.
--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, à une pareille heure, vous féliciter près de moi de votre perspicacité?
--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de pouvoir dire à un homme d'esprit comme vous: «Vous voyez bien que j'avais raison;» ensuite parce que je crois que, si nous attendons à demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons à demain, dis-je, il pourra bien être trop tard.
--Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc passé quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quittés?
--Vous allez en juger. Les républicains, qui avaient, je ne sais comment, surpris mon mot d'ordre, qui était Pausilippe et Parthénope, se sont présentés à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de dire Parthénope a confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a dit Napoli au lieu de Parthénope. La sentinelle, qui ne savait probablement pas que Parthénope et Napoli ne font qu'un ou plutôt ne font qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont fait feu, et le coup a été manqué. De sorte, mon cher prisonnier, que, si c'est dans l'attente de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout habillé sur votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, à moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous causions chacun d'un côté de cette table, comme deux bons amis.
--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts, abattez votre jeu, et causons.
--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.
--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.
--Oui, mais après quelques éclaircissements.
--Lesquels? Dites.
--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi?
--J'en ai.
--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié par vos amis?
--Foi de gentilhomme!
--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, mon cher prisonnier.
--Je suis assis.
--MM. les républicains ont donc bien besoin du château Saint-Elme? Voyons!
--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de menteur si je vous disais que sa possession leur est tout à fait indifférente.
--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce château, substituât en son lieu et place le très-haut et très-puissant seigneur Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto Brandi?
--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, qu'il était père de famille?
--J'ai oublié de dire époux et père de famille.
--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à temps votre oubli. Donc, une femme?
--Une femme.
--Combien d'enfants?
--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer à marier.
--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je présume?
--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intérêt.
--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degré.
--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend un très-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les républicains de Naples?
--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?
--Oh! interrompit le gouverneur.
--Attendez donc, laissez-moi dire.
--C'est juste; dites.
--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour vous, de dix mille ducats d'épingles pour votre femme, de dix mille ducats de bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot à votre fille?
--Quarante mille ducats?
--Quarante mille ducats.
--En tout?
--Dame!
--Cent quatre-vingt-dix mille francs?
--Juste.
--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous représentez de ne pas offrir des sommes rondes?
--Deux cent mille livres, par exemple?
--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.
--Et à combien terminerait-on?
--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à deux cent cinquante mille livres.
--C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres!
--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.
--Hum!
--Vous refusez?
--Je me consulte.
--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la journée, nous avons parlé par proverbes; passez-moi donc encore celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier.
--Je vous le passe.
--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser échapper l'occasion.
L'occasion passe à côté de la main: je la prends par ses trois cheveux, et je ne la lâche pas, morbleu!
--Je ne veux pas y regarder de trop près avec vous, mon cher gouverneur, reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons procédés: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.
--A la bonne heure.
--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille livres dans ma poche.
--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au comptant, on ne ferait jamais d'affaires.
--Alors, vous vous contenterez de mon billet?
Roberto Brandi se leva et salua.
--Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont sacrées, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons chacun notre tête.
--Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, répondit Nicolino avec une suprême dignité; je vous prouverai que j'en étais digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'exécution, des moyens.
--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, mon prince, toute la complaisance possible.
--Expliquez-vous.
--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par les cheveux, je ne la lâcherais point sans y trouver une fortune.
--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille francs...
--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui êtes riche à millions, vous devez le comprendre.
--Merci!
--Non: il me faut cinq cent mille francs.
--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous dire que vous manquez à votre parole.
--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?
--Alors, c'est autre chose.
--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté le roi Ferdinand, pour ma fidélité, le même prix que vous m'offrez pour ma trahison?
--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!
Le commandant, avec le comique sérieux particulier aux Napolitains, prit la bougie, alla regarder derrière la porte, sous le lit, et revint poser la bougie sur la table.
--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.
--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.
--Pourquoi cela?
--Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que je suis un traître, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les autres peut-être, mais voilà tout.
--Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux cent cinquante mille francs pour prix de votre fidélité?
--C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance.
--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.
--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois votre complice, il faut que je sois votre victime.
--C'est assez logique, ce que vous me dites là. Eh bien, voyons, comment pouvez-vous devenir ma victime?
--C'est bien facile.
Le commandant tira des pistolets de sa poche.
--Voilà des pistolets.
--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.
--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous savez comment il a fini, ce bon marquis Vanni?
--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai même répondu que j'avais le regret de ne pas le regretter.
--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos pistolets, qui étaient je ne sais où, par vos intelligences dans le château; de sorte que, quand je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.
--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.
--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet sur la gorge toujours, vous m'avez lié à cet anneau scellé dans la muraille.
--Avec quoi? avec les draps de mon lit?
--Non, avec une corde.
--Je n'en ai pas.
--Je vous en apporte une.
--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.
--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce pas? il ne faut rien négliger.
--Après?
--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté à cet anneau, vous me bâillonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer en patrouille tous les hommes dont je suis sûr, et de ne laisser dans l'intérieur et aux portes que les déserteurs, pour faire une émeute.
--Et comment ferai-je cette émeute?
--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employés: c'est trois cent cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement vos trois cent cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer.
--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?
--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à part, vous comprenez.
--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: très-bien!
--Une fois maître du château, vous me déliez, vous me laissez dans votre cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien traité; puis, une nuit, quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante mille francs et rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter à la porte, par pitié; je descends jusqu'au port, je frète une barque, un speronare, une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, et je vais demander au roi Ferdinand le prix de ma fidélité. Le chiffre auquel je l'étendrai me regarde; au reste, vous le connaissez.
--Oui, deux cent cinquante mille francs.
--Tout cela est-il bien entendu?
--Oui.
--J'ai votre parole d'honneur?
--Vous l'avez.
--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne craignez pas de serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir. Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille rentre.
Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent gouverneur, et l'on eût dit qu'il avait donné ses ordres d'avance pour que Nicolino ne rencontrât aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, bâillonné à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino ne rencontra personne, ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, à la fin de son discours, il remarquait une certaine hésitation parmi ceux auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lâcha la parole magique qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» A ces mots, en effet, les gestes d'hésitation disparurent, les cris de «Vive la liberté!» retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et aux remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur elle si elle ne disparaissait à l'instant même dans les profondeurs du Vomero ou dans les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparaît un fantôme par une trappe de théâtre.
Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opération à laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne bannière blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds rouge. Ce travail terminé, on abattit la bannière blanche et l'on éleva la bannière tricolore.
Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont il avait usurpé les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le pistolet sur la gorge, et, malgré ses gémissements, ses prières et ses supplications, il le laissa à sa place, dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième au-dessous de l'entre-sol.
Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se réveillant, vit la bannière tricolore française flotter sur le château Saint-Elme.
LXXXVIII
LES FOURCHES CAUDINES.
Championnet aussi la vit, la bannière sainte, et aussitôt il donna l'ordre à son armée de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze heures du matin.
Si nous écrivions un roman au lieu d'écrire un livre historique, où l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions trouvé moyen d'amener Salvato à Naples, ne fût-ce qu'avec les officiers français venant toucher les cinq millions convenus par la trêve de Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de s'occuper de la rentrée des cinq millions avec Archambal,--rentrée qui, on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit à cette maison du Palmier, où il avait laissé, sinon la totalité, du moins la moitié de cette âme à laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne pouvait croire, et, au lieu d'un long récit intéressant, mais froid comme toute narration politique, nous eussions eu des scènes passionnées, rehaussées de toutes les craintes qu'eussent inspirées à la pauvre Luisa les terribles scènes de carnage dont la rumeur arrivait jusqu'à elle. Mais nous sommes forcé de nous renfermer dans l'inflexible exigence des faits, et, quel que fût l'ardent désir de Salvato, il lui avait fallu avant tout suivre les ordres de son général, qui, dans son ignorance de l'irrésistible aimant qui attirait son chef de brigade vers Naples, l'en avait plutôt éloigné que rapproché.
A San-Germano, au moment même où, après avoir passé la nuit au couvent du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son père, Championnet lui avait donné l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et, en faisant un circuit pour protéger et éclairer le reste de l'armée, de marcher sur Bénévent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato devait constamment se tenir en communication avec le général en chef.
Ainsi jeté au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une attaque nouvelle à repousser; toutes les nuits, une surprise à découvrir et à déjouer. Mais Salvato, né dans le pays, parlant la langue du pays, était à la fois l'homme de la grande guerre, c'est-à-dire de la bataille rangée, par son sang-froid, par son courage et par ses études stratégiques, et celui de la petite guerre, c'est-à-dire de la guerre de montagnes, par son infatigable activité, sa vigilance perpétuelle et cet instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien développés chez les peuplades rouges de l'Amérique du Nord. Pendant cette marche longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de décembre, des rivières glacées à franchir, des montagnes couvertes de neige à traverser, des chemins boueux et défoncés à suivre, ses soldats, au milieu desquels il vivait, secourant les blessés, soutenant les faibles, louant les forts, ses soldats purent reconnaître l'homme supérieur et bon à la fois, et, n'ayant à lui reprocher ni une erreur, ni une faiblesse, ni une injustice, se groupèrent autour de lui avec le respect non-seulement de subordonnés pour leur chef, mais encore d'enfants pour leur père.
Arrivé à Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutôt le sentier des montagnes était impraticable. Il était remonté jusqu'à Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conquérir pas à pas sur les brigands; puis, de là, par un chemin détourné, il avait, à travers monts, bois et vallées, atteint le village ou plutôt la ville de Bocano.
Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps ordinaires, on peut faire en une étape.
Ce fut à Bocano qu'il apprit la trêve de Sparanisi, qu'il reçut l'ordre de s'arrêter et d'attendre de nouvelles instructions.
La trêve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de Championnet avec les députés de la ville, et la décision prise le même jour par le général en chef d'attaquer Naples le lendemain.
Ses instructions portaient de marcher sur Bénévent et de se rabattre immédiatement sur Naples pour seconder le général dans son attaque du 21.
Le 20 au soir, après une double étape, il entrait à Bénévent.
La tranquillité avec laquelle s'était opérée cette marche donnait à Salvato de grandes inquiétudes. Si les brigands lui avaient laissé le chemin libre de Marcone à Bénévent, c'était, sans aucun doute, pour le lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.
Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il était engagé, le connaissait du moins stratégiquement. Il savait qu'il ne pouvait aller de Bénévent à Naples sans passer par l'ancienne vallée Caudia, c'est-à-dire par ces fameuses Fourches Caudines, où, trois cent vingt et un ans avant le Christ, les légions romaines, commandées par le consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forcées de passer sous le joug.
Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que c'était là que l'attendaient les brigands.
Mais Salvato résolut, les cartes de la Terre de Labour et de la principauté étant incomplètes, de visiter le pays par lui-même.
A huit heures du soir, il se déguisa en paysan, monta son meilleur cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance, à cheval comme lui, et se mit en chemin.
A une lieue de Bénévent, à peu près, il laissa dans un bouquet de bois son hussard et les chevaux, et s'avança seul.
La vallée se rétrécissait de plus en plus, et, à la clarté de la lune, il pouvait distinguer la place où elle semblait se fermer tout à fait. Il était évident que c'était à cette même place que les Romains s'étaient aperçus, mais trop tard, du piége qui leur avait été tendu.
Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui garnissent le fond de la vallée, et arriva ainsi à une ferme située à cinq cents pas, à peu près, de cet étranglement de la montagne.
Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger.
Une grande lueur venait d'une partie de la maison séparée du reste de la ferme. Salvato se glissa jusqu'à un endroit où ses regards pouvaient plonger dans la chambre éclairée.
La cause de cet éclairage était un four que l'on venait de chauffer et où deux hommes se tenaient prêts à enfourner une centaine de pains.
Il était évident qu'une pareille quantité de pain n'était point destinée à l'usage du fermier et de sa maison.
En ce moment, on frappa violemment à la porte de la ferme donnant sur la grande route.
Un des deux hommes dit:
--Ce sont eux.
Le regard de Salvato ne pouvait s'étendre jusqu'à la grande porte; mais il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientôt entrer, dans le cercle de lumière projeté par le bois brûlant dans le four, quatre hommes qu'à leur costume il reconnut pour des brigands.
Ils demandèrent à quelle heure serait prête la première fournée, combien on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantité de pains pouvaient donner quatre fournées.
Les deux boulangers leur répondirent qu'à onze heures et demie, ils pourraient livrer la première fournée, à deux heures la seconde, à cinq heures la troisième.
Chaque fournée pourrait donner de cent à cent vingt pains.
--Ce n'est guère, répondit un des brigands en secouant la tête.
--Combien êtes-vous donc? demanda un des boulangers.
Le brigand qui avait déjà parlé calcula un instant sur ses doigts.
--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.
--Ce sera à peu près une livre et demie de pain par homme, dit le boulanger, qui jusque-là avait gardé le silence.
--Ce n'est point assez, répondit le brigand.
--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, répondit le boulanger d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque fois.
--C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici.
--Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en préviens.
--Ah çà! tu oublies que nous avons faim, à ce qu'il paraît?
--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et faites-le cuire vous-mêmes.
Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien à faire avec ces hommes, qui avaient de pareilles réponses à tout ce qu'on pouvait dire.
--A-t-on des nouvelles de Bénévent? dirent-ils.
--Oui, répondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure.
--Y avait-on entendu parler des Français?
--Ils venaient d'y entrer.
--Disait-on qu'ils y feraient séjour?
--On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en marche.